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Quand la terre trembla

SECONDE PARTIE (continued 2)

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— Et vous serez Robespierre l’incorruptible, répondit Savinski avec un sourire.

Séméonof haussa les épaules.

— S’il le faut, dit-il froidement.

Comme ils allaient se séparer, Séméonof tendit la main à Nicolas Vladimirovitch.

— Vous allez être un financier en disponibilité, fit-il. Je crois que c’est demain matin que nous occupons les banques.

Il s’arrêta pour laisser à son interlocuteur le temps de saisir le sens plein de la communication qu’il venait de lui faire de sa voix la plus froide. Puis il ajouta, comme avec négligence :

— Personnellement, vous n’avez rien à redouter. Nous avons besoin de vos talents.

— Eh bien, dit Savinski, qui jugea toute protestation inutile, vous seriez sage, Léon Borissovitch, de me garantir, en attendant, la sécurité de mon retour jusqu’à l’Aptiékarski Péréoulok. Sans reproche, vous nous laissez dans la nuit, et la Moïka est un coupe-gorge.

— J’ai une automobile, répondit Séméonof, de bonne humeur maintenant, je vous déposerai. Je cours les mêmes risques que vous ; mais je n’ai pas le loisir d’y penser… Dans les temps où nous sommes, mon cher, ma vie et la vôtre sont hasardées… Qu’importe ! En tout cas, il n’y aura pour l’instant aucune perquisition chez vous. Si l’on veut entrer la nuit, n’ouvrez pas et téléphonez au numéro 4-15. On enverra immédiatement une patrouille.

L’automobile de Séméonof était conduite par un soldat en uniforme. Il suivit la Millionnaia. Arrivé devant la maison des Choupof-Karamine, Savinski vit de la lumière et se fit arrêter.

— Vous présenterez mes hommages respectueux à la belle Nathalie, dit Séméonof en s’inclinant.

La nouvelle que Savinski venait d’apprendre ne l’émut pas. Il était très exactement renseigné sur ce qui se passait à Smolny et, depuis plusieurs jours déjà, avait été averti que la saisie des banques était imminente. Aussi avait-il pris ses précautions. Lorsqu’il avait aperçu de la lumière chez les Choupof-Karamine, il avait aussitôt pensé que Lydia était peut-être là, qu’il la verrait et lui demanderait de le conduire à son père, à qui il voulait épargner l’émotion d’une fâcheuse nouvelle le lendemain matin.

Lydia était, en effet, dans le salon de Nathalie. Elle se leva à l’arrivée de Savinski et courut à lui, disant :

— Je ne savais pas avoir le plaisir de vous voir encore, mon ami.

— C’est pour vous seule que je suis venu ici, dit doucement Savinski en gardant sa main dans les deux siennes. Vous me mènerez tout à l’heure à votre père. J’ai à lui parler.

Nathalie et lord Douglas les regardaient.

Savinski entra dans le cercle. Les émotions de la journée, la promenade le long de la Fontanka, l’inattendu et curieux dîner chez Donon, la partie d’escrime avec Séméonof où, par moment, il semblait que l’on tirât avec des fleurets démouchetés, l’accueil enfin que venait de lui faire Lydia l’avaient mis dans un état de surexcitation fort agréable ; la vie lui apparaissait comme une féerie à décors changeants, les uns sombres et tragiques, les autres présentant au contraire des vues charmantes sur des campagnes où les ombres du soir commençaient à tomber, et une flûte invisible, au fond des vergers, modulait un énervant appel à l’amour.

— Qu’avez-vous ce soir, Nicolas Vladimirovitch ? dit Nathalie à haute voix. Vous semblez rajeuni de dix ans. Nous apportez-vous une bonne nouvelle ?

— Une grande nouvelle, en tout cas, répondit Savinski. Bonne ? cela dépend comment vous l’entendez. La nouvelle d’un fait qui peut hâter la chute des Soviets, est-ce que vous l’appelez une bonne nouvelle ?

— Mais, sans doute, dit Nathalie, qui menait le dialogue pour le chœur muet et attentif.

— Eh bien, réjouissez-vous. Toutes les banques de Pétrograd seront demain occupées par les bolchéviques.

— Mais qu’est-ce que cela veut dire ? fit une dame un peu forte. Quel changement cela apportera-t-il dans les affaires ?

— Oh ! insignifiant, fit Savinski, pour peu qu’on le regarde du point de vue de l’éternité, comme disent les philosophes. Vous ne pourrez plus tirer d’argent sur vos comptes-courants et vos coffres-forts seront séquestrés.

A ce moment, Choupof-Karamine roula sur ses petites jambes jusqu’à Savinski.

— Cessez de plaisanter, très cher, cria-t-il d’une voix aigre. Est-ce que la nouvelle est exacte ? Mais savez-vous que c’est la ruine pour nous tous ? L’argent de nos comptes-courants !… C’est un vol manifeste.

— C’est une mesure politique exactement conforme aux déclarations du gouvernement soviétique, dit Savinski. Il est certain que nous sommes ruinés… Mais j’estime que notre ruine entraînera celle de l’État et qu’ainsi la saisie des banques précipitera la chute des bolchéviques.

— Mais quand ? intervint Nathalie, qui semblait avoir perdu tout son sang-froid, quand ?… Les coffres-forts aussi ! Ne nous torturez pas ! Pensez-y… Vous êtes odieux avec votre ironie.

Elle n’ajouta pas un mot, mais, au ton qu’elle avait pris, on devina qu’elle portait plus d’intérêt à ce que recélait son coffre qu’aux sommes portées à son compte-courant. Une extrême agitation régnait dans le salon. Chacun comprenait maintenant qu’avec la saisie des banques la société ancienne qui, jusqu’ici, malgré des ruines partielles, subsistait dans ses lignes essentielles, s’écroulait d’un seul coup.

Lord Douglas restait impassible. Dans le feu des interjections et des questions qui se croisaient, il se pencha vers Lydia, auprès de qui il était assis.

— Alors, vous êtes ruinée, dear little thing, dit-il. C’est très intéressant !

Lydia haussa les épaules. Son visage s’éclaira.

— Cela n’a aucune importance, fit-elle.

Profitant du brouhaha soulevé par la nouvelle qu’il avait jetée dans le cercle, Savinski se tourna vers son amie et lui demanda de le conduire chez son père. Elle se leva aussitôt et prit congé de Nathalie. Savinski la suivit. Bientôt, ils étaient dans la vaste cour qui séparait les deux hôtels. Des dvorniks s’y chauffaient à un feu de bois qu’ils avaient allumé près d’une des portes, et les flammes mouvantes éclairaient dans la nuit les tas de neige, les piles régulières des bûches entassées pour l’hiver, les murs nus des maisons et les formes incertaines des dvorniks qui, enveloppés dans des touloupes, battaient lentement la semelle sur la neige gelée. Au sortir des salons de Nathalie Choupof-Karamine, de leur luxe ancien, c’était de nouveau un décor de la révolution que Savinski avait sous les yeux. Cette veillée nocturne contre les dangers pressentis, mais réels, lui rappela que cette grande ville, qui semblait morte sous le froid de l’hiver, était pleine d’ennemis contre lesquels il fallait se défendre. Cette constatation n’eut d’autre effet que de lui donner un goût plus vif de la vie et de lui faire sentir plus fortement les liens d’affection qui l’unissaient à la jeune fille qui marchait, légère, devant lui. Ils entrèrent par une porte de service, traversèrent quelques corridors et arrivèrent dans une vaste pièce assez mal chauffée qui était la galerie de tableaux du prince Serge. Lydia alluma une lampe électrique et dit :

— Voulez-vous m’attendre chez maman ou ici ? Il faut que je prévienne papa.

Savinski n’avait aucune envie de voir la princesse Hélène et son vieil ami Vassilief, dont les puérils bavardages l’irritaient. Il resta dans la galerie de tableaux faiblement éclairée par la lampe qui brûlait sur la table. En face de lui, un grand paysage de Poussin étalait ses masses de verdures sombres, cernées d’un cadre doré. Il y distingua une Eurydice fuyante au bord d’une rivière. Plus loin, la svelte stature d’un Apollon Sauroctone se dressait, blanche dans l’ombre qui emplissait l’extrémité de la pièce. Dans le calme de cette vaste salle où des chefs-d’œuvre évoquaient des civilisations dès longtemps disparues et la noblesse de vies menées sous des cieux plus beaux, près des mers retentissantes sur des rochers brûlés de soleil, l’esprit de Savinski fut emporté loin de Pétrograd, vers une Arcadie où Lydia l’accompagnait.

A ce moment, la jeune fille apparut.

— Papa vous attend, dit-elle. Il n’est pas bien ce soir, mais il tient à vous voir.

Savinski suivit son amie. Comme ils arrivaient devant la porte donnant sur le vestibule, il lui prit le bras et l’arrêta.

Elle n’eut aucune surprise et tourna vers lui le sourire de ses yeux et de sa bouche entr’ouverte.

Ils restèrent quelques secondes sans parler.

Savinski se pencha vers elle.

— Je voulais simplement vous dire, fit-il, que je suis très heureux.

Elle lui serra la main sans répondre et le conduisit chez le prince Serge.

VI LE CARREFOUR DOUTEUX

Savinski était exaspéré contre Séméonof. Plus encore que le cynisme des propositions qu’il lui avait faites, le ton sur lequel il lui avait demandé sa collaboration l’irritait. Avait-il eu raison d’accepter de donner des conseils techniques aux maîtres de l’heure ? Ne prenait-il pas une part de responsabilité, si petite fût-elle, dans l’entreprise bolchévique qui menait la Russie aux abîmes ?

Que dirait-on de lui si l’on savait qu’il était en relations secrètes avec les dictateurs terroristes ? Leur règne serait de courte durée. Il n’aurait que la honte d’avoir cédé à leurs injonctions. Et pourquoi l’avait-il fait, du reste ? Pourquoi cette obstination à ne pas quitter Pétrograd ? Rien ne lui était plus facile que de passer en Finlande. Et là, il saurait bien s’arranger pour gagner avec les siens la Suède et l’Angleterre. Il ne trouvait pas de réponse à ces questions, auxquelles il revenait sans cesse. « Oserai-je le dire à Lydia Serguêvna ? », pensa-t-il un jour. Comment le jugerait-elle, elle qui était toute pureté ? Cacher quelque chose à son amie lui était déjà désagréable. Elle s’était formé de lui une idée si élevée, qu’elle l’obligeait à se hausser au-dessus de lui-même. Chose curieuse, elle parlait rarement des bolchéviques. Jamais il ne surprit d’elle un mot violent contre Lénine ou contre Trotski. Elle semblait vivre dans une ville que dévaste une horrible épidémie, dont on cherche à se garer, mais dont on n’accuse pas les hommes.

La Banque du Nord, comme les autres banques de Pétrograd, était nationalisée. Des gardes rouges l’occupaient et un commissaire siégeait dans le cabinet du directeur. Chaque jour, Savinski voyait une foule de gens qui attendaient devant la porte pour avoir eux-mêmes la confirmation de leur ruine. La Banque ne donnait que 150 roubles par mois sur les sommes en dépôt. Les possesseurs de coffres-forts étaient appelés en série. On confisquait les bijoux et l’or qui y étaient enfermés. Un désordre incroyable régnait dans cette maison où, la veille encore, tout se faisait avec méthode et raison. Ce spectacle irritait Savinski. Aussi ne passait-il qu’une heure le matin à la banque, heure perdue en de prodigieuses et vaines discussions avec le commissaire du gouvernement. Une fois, il vit arriver un Juif enlunetté qui débarquait tout droit de l’Institut Smolny avec un mot d’introduction de Séméonof. Le représentant du gouvernement lui posa plusieurs questions au sujet des négociations économiques et financières avec l’Allemagne. Savinski le jugea complètement ignorant des affaires, mais intelligent et désireux d’apprendre. L’idée qu’un homme tout neuf, pas décrassé, jamais mêlé à la vie financière, allait discuter des plus grands problèmes avec les chefs allemands avait quelque chose de risible… Mais l’entretien qu’il eut avec Savinski se passa sur un ton convenable.

Ce fut dans le courant de cette semaine-là, alors que ses nerfs étaient tendus et qu’il se cherchait querelle à lui-même, que Savinski reçut dans son appartement la visite d’un soldat à la figure assez fine. Le soldat insista pour lui parler seul, s’assura que la porte derrière lui était bien fermée, et dit enfin à mi-voix :

— Je suis envoyé par l’ingénieur Mouchine. Il désire vous voir. Il est au numéro 58 de la Moïka, au deuxième étage. Venez après le coucher du soleil et demandez l’appartement Kartachef. C’est moi qui vous ouvrirai la porte.

Le premier mouvement de Savinski fut de plaisir. « Après tant de coquins des deux partis, je vais enfin revoir la figure d’un honnête homme, se dit-il. Celui-là est un Russe qui ne connaît pas les compromissions. » Et il pensa à la vie errante de Spasski depuis plus d’un mois qu’il l’avait quitté. Il n’en avait rien su. Où avait-il disparu dans la tourmente ? La seule chose qu’il avait apprise était qu’il était encore en vie, car les bolchéviques, qui redoutaient son énergie et voyaient en lui un de leurs ennemis les plus redoutables, venaient de faire passer dans les journaux une note annonçant que cent mille roubles seraient payés à celui qui livrerait Spasski, mort ou vif.

Il regarda le soldat qui attendait sa réponse. « Et voilà un brave homme encore, se dit-il. Il en reste donc. Cent mille roubles, ce serait une fortune pour lui. »

Il lui serra la main et fit dire à « l’ingénieur Mouchine » qu’il serait à six heures chez lui. Lorsqu’il fut seul, une pensée lui traversa l’esprit : « Me voilà lancé dans une entreprise un peu hasardeuse. Est-ce que par hasard l’ingénieux Séméonof me ferait suivre ? Qu’est-ce qu’il y a au bout de cela ? La prison ou une exécution sommaire. » L’idée que Séméonof le surveillait l’amusa. « S’il s’occupe de moi, pensa-t-il, il doit savoir que je vois chaque jour Lydia Serguêvna, à laquelle il s’intéresse tant. » Mais bientôt il ne songea qu’au plaisir de retrouver Spasski.

La nuit venue, il raccompagna chez elle Lydia, avec laquelle il s’était promené pendant une heure le long de la Néva. Il brûlait de lui dire qu’il allait chez son ami Spasski, mais il jugea plus sage de se taire. Il ne vit personne qui semblât s’occuper d’eux. Pour plus de sûreté, il entra avec elle dans l’hôtel du prince Serge sur le quai, s’attarda un moment à prendre le thé, et, pour sortir, traversa la cour et gagna, par la maison des Choupof-Karamine, la Millionnaia. En quelques minutes, il arriva à la maison désignée, sur la Moïka.

Le vestibule sur le canal était mal éclairé. Il ne rencontra pas le portier et monta sans être interrogé au deuxième étage. Une minute plus tard, il était en face de Spasski, dans une petite pièce où un lit était préparé sur le divan.

Spasski portait un uniforme de simple soldat.

— C’est le meilleur déguisement en Russie aujourd’hui, dit-il avec un sourire, en voyant la mine étonnée de son visiteur. Je suis un des trois ou quatre millions de soldats qui errent à l’heure présente à travers le pays. Et voici mon livret.

Il tendit à Savinski un livret graisseux au nom de Karpof, Ivan Fomitch, du gouvernement d’Orel.

— Vous comprenez bien, cher ami, que je ne fais pas aux bolchéviques l’honneur de m’inquiéter de leur police… J’ai échappé à l’Okhrana du tsar. Les gens d’aujourd’hui ne sont que de petits enfants auprès des policiers de naguère.

L’ordonnance de Spasski apporta du thé.

Comme avec Séméonof, la conversation débuta par des questions personnelles, et Savinski nota que le nom de Lydia Serguêvna fut le premier cité. Spasski voulut savoir tout de suite si elle était restée à Pétrograd et en parla en termes qui touchèrent Savinski.

— J’aimerais bien la voir, dit-il, car c’est une fille charmante, et, sous sa timidité, se cache un caractère droit et fier. J’ai confiance en elle. Les femmes valent mieux que les hommes dans notre pays, Nicolas Vladimirovitch. Mais j’ai peur de lui faire courir un risque inutile… Pour cette fois, il faut y renoncer. Je ne la verrai que si cela est nécessaire. Peut-être voudrez-vous lui dire que je ne l’ai pas oubliée, que je pense à elle ?…

— Je le lui dirai certainement, répondit Savinski. Je l’aime aussi, comme ma fille. Nous parlons souvent de vous. Malgré les horreurs présentes, elle reste pleine de foi en la Russie. Son enthousiasme juvénile m’est précieux ; il me réchauffe aux heures nombreuses où j’ai envie de tout abandonner et de m’enfuir. Nous vivons dans une mauvaise époque, mon cher André Ivanovitch, on y devient lâche…

Il s’arrêta sur ce mot qui lui parut remplir la salle. Il réfléchit un instant, regarda Spasski qui, étonné, ne le quittait pas des yeux, et soudain il se décida à raconter à son ami son entrevue avec Séméonof et l’engrenage dans lequel il se trouvait pris.

A sa grande surprise, Spasski, au lieu d’élever des objections, l’approuva d’être entré en contact avec le gouvernement. Sans doute, ne fallait-il pas se compromettre publiquement et apporter ainsi aux dictateurs terroristes le prestige moral d’un ralliement si éclatant. Mais, cette réserve faite, il ne trouvait qu’avantages à établir des relations officieuses avec les chefs de Smolny.

— Voyez-vous, dit-il, la seule faute à l’heure présente est de quitter la Russie. Il faut que tous les Russes patriotes soient ici, que des hommes comme moi mènent une guerre ouverte contre les bolchéviques, que des hommes comme vous soient prêts au jour venu à prendre la direction des affaires… Vous ne pouvez pas vous cacher sous un uniforme de soldat ; vous devez rester à Pétrograd, et si, pour y vivre, vous êtes obligé de causer une heure ou deux par semaine avec les bolchéviques, je n’y vois aucun inconvénient… Nous aurons besoin de vous. Je pars dans le Don retrouver les généraux Alexeief, Kornilof et Kaledine. Là est le salut… Mais il nous faut des gens sûrs à Pétrograd. C’est à vous que je ferai passer une partie des nouvelles nécessaires. Elles vous seront apportées par des hommes de toute confiance et, le plus souvent, verbalement. On a la manie d’écrire en Russie. Rien n’est plus dangereux… Vous n’aurez de lettres de moi que quand cela sera absolument nécessaire ; il faudra les lire avec les yeux de l’esprit et comprendre à demi-mot ; elles ne seront jamais signées, ne porteront pas votre nom et ne seront pas de mon écriture, que ces coquins connaissent. Vous les distinguerez à ceci que, dans la seconde phrase, il y aura le mot « encore ». Maintenant, voici nos projets, mais je vous avertis à l’avance qu’il nous faut de l’argent, car on n’a pas le sou dans le Don, et sans argent, pas d’armée. Il faudra voir les alliés et leur faire comprendre que la seule façon d’ébranler les bolchéviques est d’aider à constituer une armée de volontaires sur les terres cosaques…

La figure de Spasski s’éclairait ; il était en pleine action. La vie pour lui était simple ; il avait un but vers lequel il tendait toutes ses facultés. Et ce but était magnifique : la libération de la Russie tombée dans l’esclavage le plus avilissant. Que peut-on proposer de plus beau à l’activité d’un homme jeune et plein de confiance en ses forces ?

Il entra dans mille détails sur la façon d’organiser des relations sûres et rapides entre le Don et Pétrograd. Il prévoyait tout, et que Savinski pouvait être arrêté ou simplement surveillé. Il lui fit les recommandations les plus méticuleuses sur les précautions qu’il avait à prendre pour dérouter les fileurs, s’il en apercevait autour de sa maison.

Lorsqu’il le quitta tard dans la soirée, Savinski se sentait à son tour plein de vie et de courage. Et comme la figure de Spasski revenait devant ses yeux, il se dit : « J’ai vu un homme heureux… Oui, dans l’horreur de ce temps, il trouve, par une chance inouïe, le juste emploi de ses facultés. Il ne le sait pas ; il ne s’en rend pas compte ; il parle, comme moi, comme nous tous, de la honte d’être Russe aujourd’hui, et pourtant il n’a jamais vécu des heures plus pleines et plus belles… »

Et Savinski, s’abandonnant à sa manie de philosopher, se mit à suivre avec fièvre une piste si riche en pensées nouvelles et qui lui paraissaient singulièrement attirantes.

VII FINLANDE

Depuis près de trois semaines, pris dans le tourbillon des événements qui l’entraînaient, Savinski n’avait pas été voir les siens en Finlande. Il remettait de jour en jour. Mais un remords tenace occupait son âme, dont il ne pouvait se défaire. Sa femme l’attendait. Elle ne se plaignait pas. Cela n’était pas dans ses habitudes. Elle ne parlait pas d’elle, mais de ses enfants qui s’impatientaient, et surtout Boris. Elle s’inquiétait aussi de savoir son mari exposé à mille dangers que son imagination, à distance, grossissait. Mais elle avait en lui une confiance entière, le savait retenu par des affaires importantes et ne doutait pas qu’à la minute où il le jugerait possible, il viendrait les rejoindre pour vivre avec eux en Finlande ou pour passer en Angleterre. Finalement, Savinski, profitant d’un moment de calme dans la tempête qui secouait la ville, décida d’aller pour deux jours de l’autre côté de la frontière. Il éprouva quelque gêne à faire part de cette nouvelle à Lydia Serguêvna. Il la voyait chaque jour et l’intimité qui était née entre eux était telle qu’il lui semblait n’avoir pas le droit de l’abandonner même pour un temps si bref. Il le lui dit, comme ils se promenaient dans le jardin près de la Néva, où s’élève la statue de bronze de Pierre le Grand.

— Vous comprenez, petite amie, fit-il, que je me ferai beaucoup de soucis à votre sujet. « Que se passe-t-il dans la ville ? me demanderai-je à chaque heure. Tout est-il tranquille ? Tire-t-on sur Nevski ? » Il faudra que vous me promettiez d’être très prudente, de ne faire aucune folie. Peut-être accepteriez-vous de ne pas sortir ? Je suis arrivé à croire que vous ne pouvez mettre le pied hors de chez vous sans moi.

Mais Lydia, sur un ton vif, repoussa cette suggestion.

— Suis-je une petite fille ? dit-elle. La ville est tranquille. Je ne vous promets rien du tout. Je sortirai probablement avec mon amie Hélène. Quant à des folies, j’aimerais bien en faire, mais cela n’est pas si facile que vous l’imaginez.

Elle s’arrêta un instant.

— Au fond, je voudrais savoir ce que vous appelez des folies… Si je vais voir Séméonof aux Affaires étrangères, est-ce une folie ? Non, je suis sûre qu’il me recevra très bien et sera d’une parfaite courtoisie… Irai-je prendre le thé chez l’admirable lord Douglas qui m’invite depuis longtemps ? Oh ! pas seule, cher Nicolas Vladimirovitch, non, toujours avec mon amie ? Folies à vos yeux, aux miens choses bien raisonnables et ennuyeuses… Je vais vous dire une chose à laquelle j’ai beaucoup réfléchi, Nicolas Vladimirovitch… Nous sommes cette fois-ci en pleine révolution. Sous Kerenski, on pouvait avoir des doutes. Vous étiez encore président de la Banque du Nord. Maintenant, vous n’êtes rien du tout et les bolchéviques vous ont pris votre auto. Nous sommes tous ruinés. On ne s’en aperçoit pas encore, mais ça viendra… Petit à petit, nos domestiques nous quittent. On se nourrit mal ; on se chauffe parce que nous avons quelques réserves de bois ; la lumière électrique manque souvent au moment où on en a le plus besoin… On ne peut plus sortir la nuit, car on est dépouillé à tous les coins de rues. Nous ne savons pas ce qui nous arrivera demain… Et voilà, nous menons tous la même petite vie plate, sans imagination, rétrécie seulement, car on se voit à peine… Cela manque de grandeur, vraiment… Nous sommes très médiocres, mon cher ami. Et le pire est que je ne vois pas ce que nous pouvons inventer de grand. C’est désolant ! Le soir, quand je suis couchée et près de m’endormir, je m’examine et je me dis : « Voilà encore un jour de ma jeunesse qui s’est envolé. Qu’en ai-je fait ? »

Elle parlait mi-riante, mi-sérieuse, mais, à quelques accents de sa voix dont elle n’était pas complètement maîtresse, Savinski comprit qu’en elle une corde secrète vibrait douloureusement. L’impuissance où il était de la rendre heureuse se présenta soudain à son esprit et l’accabla. Il ne répondit rien, et des pensées amères montaient en lui. Ils étaient seuls dans le jardin que domine le cavalier de bronze qui caracolait hardiment au-dessus d’eux. Un ciel gris de plomb, et bas, couvrait la ville. D’un côté de la place, les grands palais du Saint-Synode et du Sénat dressaient leurs colonnes et leurs pilastres blancs sur le fond jaune des murs ; de l’autre côté, le palais de l’Amirauté étalait la pompe impériale de son architecture jusque sur le quai de la Néva. Un petit drapeau rouge flottait au faîte du toit et semblait insulter tout un passé de grandeur, d’ordre et de magnificence. Savinski eut l’impression que Lydia et lui étaient perdus dans un pays inconnu et hostile. Une catastrophe les menaçait. Il fallait fuir… Mais il était trop tard… Il frissonna…

Il se reprit aussitôt, se moqua de ses terreurs irraisonnées. Il se sentit plein de force, et près de lui était Lydia. N’était-ce pas assez pour défier les destins ?

Comme il raccompagnait la jeune fille chez elle, il fut frappé de son changement d’humeur. Elle était nerveuse, irritable. Pour la première fois, elle lui dit des mots assez piquants. En vain, il essaya de la ramener. Elle restait fermée et hostile. Quand il la quitta pour ne pas la revoir avant deux jours, il était au désespoir.

Le lendemain, ayant quitté Pétrograd de bonne heure, il arriva vers midi auprès des siens. Le temps était brumeux et froid ; la campagne finlandaise triste, sans horizon, d’une couleur morte. Il retrouva l’atmosphère familiale qu’il connaissait, cette quiétude, ce sentiment de sérénité que Sonia faisait naître et à laquelle il avait été si sensible au cours déjà long des années de leur mariage. Auprès d’elle tout semblait appartenir à un ordre de choses dont l’existence était réglée suivant des lois secrètes qui, par leur essence même, étaient au-dessus de toute discussion. Rien ne pouvait étonner ni surprendre dans les rapports qui existaient entre elle, ses enfants et son mari. Le rayonnement spirituel qui émanait de sa personne était semblable à la chaleur douce, toujours égale, sans à-coups, bienfaisante, pénétrant partout, qui se dégage des grands poêles russes en faïence. Savinski y fut sensible une fois de plus ; ses nerfs, soumis à une rude épreuve par l’existence difficile de Pétrograd, se détendirent. Un flot de sensations douces l’envahit. Après le thé, Sonia se mit au piano et chanta d’une belle voix grave des airs populaires anciens. Savinski avait sur ses genoux sa petite fille qui écoutait sans bouger, un bras passé autour du cou de son père et sa figure fraîche appuyée contre la sienne. Il ne se défendait pas contre l’émotion qui montait en lui et peu à peu grandissait, le bouleversait. Un bonheur calme, riche et tranquille, était là à portée de sa main. Soudain, il se demanda passionnément : « Pourquoi suis-je ému à ce point ? » Et tout aussitôt, involontairement, la réponse monta à ses lèvres : « Peut-être ne suis-je plus fait pour ce bonheur-là ! » Il lui sembla que quelqu’un avait parlé en lui qu’il ne connaissait pas. La commotion fut si forte que ses yeux se remplirent de larmes. Il attira sa fille et posa ses lèvres sur son front pur. L’enfant resserra son étreinte et embrassa son père. Il respirait fortement, comme s’il avait gravi une côte escarpée.

Le dîner fut plein de gaieté. Boris l’anima de ses saillies et Savinski, dans une détente irrésistible, s’amusa avec son fils et se laissa emporter par le mouvement juvénile que Boris imprimait à la conversation. Pourtant, au cours du repas, il surprit à quelques reprises le regard de sa femme attaché sur lui. Un instant, il crut y lire une nuance d’étonnement un peu inquiet. Mais cette impression passagère se dissipa vite.

Il était près de minuit. Déjà la lampe était éteinte au-dessus du lit où Savinski était couché à côté de sa femme. Il la prit dans ses bras et attira sa tête à lui pour lui donner un baiser avant de s’endormir. Il sentit sur ses joues des larmes chaudes.

— Tu pleures ? dit-il avec tendresse.

— Pardonne-moi, ce n’est rien, répondit-elle. J’ai été un peu énervée ces jours derniers. Les temps sont durs pour moi aussi… Mais je suis heureuse et je t’aime.

Elle se serra contre lui. Ses larmes coulaient encore. Le sommeil la prit dans les bras de son mari qui la caressait doucement et ne parlait pas.

Le lendemain, il regagna Pétrograd avant l’heure du dîner. Sonia n’avait plus montré aucune faiblesse dans la journée. Elle l’accompagna jusqu’à la gare avec les enfants. Savinski disait ses projets. Il fallait attendre un peu ; la Finlande était calme, bien que des bandes de matelots et de soldats déserteurs la traversassent. Mais ils ne s’écartaient pas de la voie ferrée et, malgré l’agitation du parti socialiste, la situation du gouvernement bourgeois semblait encore solide. Il surveillerait le développement de la crise à Pétrograd. Si les bolchéviques étaient chassés de Smolny, il devait être là. Si, au contraire, ils s’installaient au pouvoir, eh bien ! il serait toujours possible de franchir la frontière et de passer à l’étranger. Cependant, il tâcherait de venir chaque semaine auprès des siens et leur ferait, en tout cas, tenir des nouvelles par une voie sûre.

En wagon, dans l’attente à Bieloostrof, et jusqu’à ce qu’un traîneau le ramenât de la gare de Finlande chez lui, il resta sous l’influence des heures passées auprès de sa femme. Mais, à peine dans son appartement, il se précipita vers le téléphone et demanda l’hôtel Volynski. Il apprit avec stupeur que Lydia Serguêvna n’était pas chez elle. Il téléphona chez Nathalie Choupof-Karamine. Elle avait la grippe, était seule à la maison et ne recevait pas. Où avait disparu Lydia ? Il faisait nuit depuis plus de deux heures. Comment osait-elle rester si tard hors de chez elle ? Peut-être avait-elle été chez son amie Hélène à la Mokhovaia ? Celle-ci n’avait pas le téléphone. Pour revenir de chez elle, il fallait traverser la solitude dangereuse du Champ-de-Mars. Il vit de ses yeux Lydia s’avançant seule le long de la route que bordent d’un côté le canal, de l’autre les tas de bois faisant partie de la réserve de la ville. Elle marchait légèrement à son habitude, insouciante, préoccupée seulement de ne pas tomber dans les trous du chemin. Et, près du petit pont, trois soldats silencieux attendaient… L’image fut si nette devant ses yeux qu’il courut à l’antichambre, prit sa pelisse, et, en un instant, il était au coin du Champ-de-Mars. La place était nue et désolée. Le vent du nord s’était levé et une flamme insuffisante dansait entre les vitres de l’unique réverbère qui était allumé. Il faisait très froid. De l’autre côté de la place, de lourds tramways couplés passaient en grinçant sur les rails gelés. Il avança sur la route ; il attendit un instant, alluma une cigarette, revint sur ses pas, et se décida à rentrer. « Cette vie est impossible », se surprit-il à dire, quand il fut de nouveau dans la tiédeur de son petit appartement. Il prit le téléphone. Cette fois-ci, Lydia était à l’appareil.

— Qu’avez-vous fait ? demanda-t-il. Je suis mort d’inquiétude.

— Mais je me suis très bien amusée, répondit Lydia. Pourquoi vous créer des soucis ?… Et puis, j’ai quelque chose à vous apprendre.

— Quoi donc ? fit Savinski qui, à peine rendu au calme, était en proie à une nouvelle émotion indéfinissable.

— Je vous le dirai demain, si vous voulez me voir… Mais je ne puis pas sortir avec vous… Je ne suis pas libre. Venez vers cinq heures prendre une tasse de thé… Ce soir ?… Non, je suis fatiguée, je tiendrai compagnie à papa, qui n’est pas bien… A demain.

Savinski passa une soirée misérable chez lui à lire les journaux auxquels il ne parvint pas à s’intéresser, bien qu’ils fussent pleins des télégrammes où étaient relatées les premières conversations de Brest-Litovsk. Quand il se coucha enfin, il avait résolu de repartir pour la Finlande et de quitter définitivement la Russie. Il était impossible à un honnête homme de s’associer d’une façon indirecte à un gouvernement de bandits et de participer à la honte dont ils souillaient le pays.

VIII ILLUMINATION

Savinski eut une journée difficile. Au matin, Séméonof lui téléphona sur un ton qui lui déplut… Il semblait qu’il y eût une complicité entre eux et cette idée, surtout à ce moment-là, était odieuse à Savinski. Séméonof avait annoncé sa visite à la Banque du Nord le lendemain pour midi, de telle façon qu’il avait été impossible de refuser le rendez-vous. Puis, comme Savinski allait se mettre à table, un officier arriva de Moscou en tenue de simple soldat. Il venait de la part de Spasski. Spasski était plein d’espoir et croyait au succès du mouvement dans le sud. « Nous allons refaire un noyau vraiment russe sur les terres cosaques et c’est là qu’est le salut du pays. » Mais, aux questions posées à l’émissaire, Savinski comprit qu’une fois de plus les rivalités de personnes jouaient un grand rôle dans le Don, que l’accord était difficile entre les généraux, que Spasski lui-même, à cause de son passé révolutionnaire, n’était pas accepté sans peine, et qu’enfin dans les villes les bolchéviques avaient des partisans. Il eut le sentiment très net de la vanité de l’œuvre entreprise par son ami. Mais que faire ? Il fallait jouer les cartes que l’on avait et, toute l’après-midi, Savinski courut à la recherche de quelques personnages financiers et politiques avec lesquels il avait à se concerter avant de répondre à Spasski. Et, pendant qu’il parlait interminablement politique et affaires, il pensait au plaisir qu’il aurait à retrouver Lydia à cinq heures.

Il arriva en retard au rendez-vous, de mauvaise humeur, et son mécontentement s’accrut lorsqu’il vit auprès de Lydia son amie Hélène.

Lydia l’accueillit de la façon la plus amicale. Elle était gaie et riante. Dans le petit salon où elle le reçut, la température était douce. Les deux jeunes filles parlaient de leurs amies, des jeunes gens qu’elles avaient vus ou dont elles avaient des nouvelles. Des événements récents, de politique, pas un mot. On était à cent lieues de la révolution. L’humeur de Savinski se dissipa dans cette atmosphère enchantée ; il se mêla à la conversation. Il regardait le visage animé de Lydia ; elle était redevenue enfant et il la retrouva telle qu’il l’avait connue avant la mort de son cousin. Il hésitait à lui demander ce qu’elle avait à lui apprendre. Mais Lydia y vint d’elle-même. Elle avait pris le thé la veille chez lord Douglas qui avait conservé un petit appartement près de l’ambassade d’Angleterre. Il n’y passait que les après-midi, car il logeait maintenant, comme Savinski le savait, chez les Choupof-Karamine. C’était une partie carrée ; il avait invité son amie et un collègue de l’ambassade. Hélène et elle échangèrent leurs impressions sur cette réception intime et confrontèrent leurs souvenirs récents.

Savinski eut soudainement l’impression d’être hors de la conversation, d’appartenir à une autre espèce de gens, de n’avoir plus aucun lien avec Lydia. Son bref voyage de Finlande avait-il suffi pour créer entre eux un abîme si profond ? Voilà que Lydia avait dans le Pétrograd même où ils vivaient des intérêts et des souvenirs en dehors de lui. Il se perdait ainsi dans de moroses pensées, tandis que les jeunes filles continuaient à bavarder avec animation. Par moment, il regardait Lydia. Jamais elle ne lui avait paru plus jolie. Elle semblait faite d’une essence plus rare que les autres femmes. Auprès d’elle son amie Hélène, pourtant agréable, semblait destinée par la nature à être sa servante. Lydia avait une façon à elle d’ouvrir ses grands yeux et de les fixer sur vous de telle manière que vous aviez l’impression de lire jusqu’au fond de son âme. Pouvait-on imaginer en un corps aussi parfait une pureté plus complète ?

Savinski attendait le départ d’Hélène pour avoir enfin Lydia seule à lui. Mais, comme Hélène se levait pour partir, Lydia la retint, lui proposant de dîner avec elle. Et, sur une objection de la jeune fille qui craignait de regagner seule la rue Mokhovaia dans la nuit, Lydia ajouta qu’elle pourrait coucher à l’hôtel Volynski, comme elle l’avait fait souvent déjà.

N’en pouvant plus, Savinski prit congé des deux amies. Lydia l’accompagna jusque dans l’antichambre. Elle ne paraissait pas s’apercevoir de l’humeur sombre dans laquelle était plongé son ami. Comme il allait la quitter, elle lui dit :

— Vous savez la véritable nouvelle, Nicolas Vladimirovitch. Lord Douglas m’a demandé de l’épouser. Il prétend que cela arrangera tout, qu’auprès de lui je serai enfin en sécurité et qu’il m’emmènera en Angleterre dès janvier avec l’ambassadeur qui va regagner Londres. C’est sur ce ton-là qu’il a pris les choses. N’est-ce pas très anglais ?

Savinski se sentit pâlir. Il fit un effort pour rester maître de lui. Il regarda bien en face Lydia. Elle souriait, mais il crut voir que sa lèvre inférieure un peu gonflée était légèrement contractée. Il y eut un instant de silence.

Puis, d’une voix très naturelle, il dit :

— Ce serait, en effet, une solution, Lydia Serguêvna. Adieu.

Et il sortit.

A la lumière de cette scène, Savinski vit tout à coup clair en lui. « Je me suis trompé, dit-il, sur mes sentiments pour Lydia. Je croyais avoir pour elle une amitié profonde, je croyais voir en elle une enfant. Erreur, illusion ! Ce n’est pas de l’amitié que j’ai pour elle, c’est de l’amour. Ce n’est pas une enfant que je vois en elle, mais une jeune fille qui peut devenir demain une femme. » Quatre vers d’une chanson populaire lui traversèrent la mémoire :

L’herbe a été foulée, Pas par toi. J’ai été faite femme, Pas par toi.

« C’est l’évidence même. Pourquoi suis-je resté à Pétrograd que tout me commandait de fuir ? A cause d’elle. Pourquoi ne vais-je presque plus en Finlande ? Pourquoi cette angoisse qui m’a étreint l’autre jour au milieu des miens ? Parce que je m’en suis senti séparé, à cause d’elle. Je lui suis attaché, c’est ici le mot propre. Elle m’est plus chère que tout. Voilà. Elle remplit ma vie, c’est magnifique, c’est inimaginable. Me serais-je cru capable d’un sentiment si profond ? J’étais devenu une espèce de bon ours familial ; j’allais finir mes jours ainsi dans une douce somnolence. Et puis je la rencontre ! Et puis ces temps troublés où l’on ne sait plus comment on vit !… Et tout est remis en question ! Je ne suis pas mort, grâce à Dieu ! Comme j’ai envie de vivre ! »

Tout à l’enthousiasme de cette découverte, Savinski arpentait son cabinet de travail. Il n’avait pas dîné seul et son esprit avait été diverti des pensées qui lui étaient chères par une longue et ennuyeuse conversation d’affaires avec ses deux hôtes. Mais son cerveau avait travaillé obscurément et, maintenant qu’il retrouvait la solitude, il arriva du coup à une vue claire de ses sentiments. La découverte qu’il en fit l’étonna et le ravit si fort qu’il ne songea pour l’instant à rien de plus. Lui, Nicolas Vladimirovitch Savinski, qui depuis quinze ans et plus s’était caché dans le cercle étroit de sa famille, y avait trouvé tous ses plaisirs et tout ce que le bonheur représentait sur la terre, voilà, il était, à quarante-cinq ans, amoureux d’une jeune fille qui en avait dix-huit. Il se regarda dans la glace. L’âge, il est vrai, n’avait pas trop marqué sur lui. Quelques rides plus creusées, quelques cheveux blancs, mais le visage restait net et fort, le regard vif. Au demeurant, une espèce de colosse dont les deux pieds s’appuyaient fortement sur la terre. C’est alors seulement qu’il se dit : « J’aime Lydia, mais elle, elle ne m’aime pas. Elle a pour moi de l’amitié, beaucoup d’amitié, un grand attachement, — cela et rien de plus. C’est l’évidence même. »

Chose curieuse, cette pensée ne lui fit à ce moment aucune peine. C’était un fait qui se plaçait au-dessus de toute discussion. Ce qui restait magnifique et surprenant était le sentiment né en lui, Savinski… Oui, mais le lord Douglas ? Allait-il lui enlever Lydia ? Cette idée, tout de suite, lui parut insupportable. Il voulait bien aimer Lydia, sans espoir de retour, mais il ne pouvait admettre ni qu’elle en aimât un autre, ni qu’elle quittât Pétrograd. Il avait besoin de sa présence continue auprès de lui. Sans elle maintenant, il n’était rien ; sans elle, la vie était vide ; un ennui insupportable l’accablerait.

La figure du jeune lord passa devant ses yeux. Il était beau comme un dieu ; aucune femme ne pouvait lui résister. Mais Lydia ? Elle n’était pas pareille aux autres. Elle avait une âme russe ; elle ne s’éprendrait pas de l’Antinoüs britannique… Et puis quitter son père ? Impossible… Et si le prince Volynski mourait ? L’instinct de sécurité ne serait-il pas alors plus puissant ? N’accepterait-elle pas de vivre d’une existence large et sûre en Angleterre ?…

Savinski passa une soirée agitée à tourner et retourner ces idées contraires en son esprit.

Mais, tout au fond de lui-même, rien ne prévalait contre la joie de la découverte qu’il avait faite : il aimait Lydia Serguêvna. C’était un don du ciel. Sa vie en était illuminée.

L’entrevue qu’il eut avec Séméonof, le lendemain à midi à la Banque du Nord, se ressentit du trouble de ses nerfs. Elle fut tumultueuse. Le sang-froid caustique du jeune chef bolchévique l’exaspéra. Il se laissa aller à lui répondre sur un ton plus vif qu’il ne voulait. Séméonof affectait de placer la révolution au-dessus de toute discussion. « C’est un fait, disait-il. Un esprit raisonnable n’a qu’à s’incliner devant un fait et à prendre ses mesures en conséquence. Il ne dépend pas de vous que nous soyons ou que nous ne soyons pas en pleine révolution. Cela étant admis, que ferez-vous ?

— Mais votre fait, répondit Savinski, quelle durée aura-t-il ? Vous avez été au pouvoir deux mois. Combien y resterez-vous ? Les événements vont vite chez nous. Kerenski, qui a été l’homme le plus populaire de Russie, n’a pas tenu six mois dans la tempête. Qui me dit que, dans quelques semaines peut-être, Lénine et Trotski ne seront pas en fuite… ou pendus.

A peine eut-il lancé ce dernier mot qu’il eût voulu le rattraper.

Séméonof sourit de ses lèvres sèches, ouvrit les deux mains d’un geste qui lui était familier et, fixant son interlocuteur, dit avec dureté :

— Vous avez raison sur un point. Nicolas Vladimirovitch, la vie d’un homme ne vaut pas cher aujourd’hui en Russie. Qu’on ne l’oublie pas.

Et, ayant lancé cette pensée ailée, il s’arrêta pour lui donner le temps d’atteindre son but.

Il revint à un ton de conversation plus plaisant.

— Si vous connaissez notre pays, dit-il, vous devez comprendre qu’il est avec nous et qu’il y sera longtemps, car nous apportons à cet homme étonnant qu’est le Russe, et qui reste complètement incompréhensible aux étrangers, les deux choses qu’il aime le plus au monde. Le Russe a le goût de l’absolu ; je m’exprime mal : il en a la passion… Et il adore le changement ; encore ici suis-je au-dessous de la vérité ; c’est le bouleversement qu’il aime, le renversement de toutes les valeurs. Nous lui offrons ces deux idoles. Rien de la société ancienne ne subsistera et nous lui présenterons un système nouveau, un absolu qui n’a jamais servi, dont il sera le premier à jouir : le communisme. Quelle fierté pour un grand peuple que de penser qu’il impose une vérité neuve au monde ! Avec cela vous ferez aller loin notre Russe. Pour cela, vous lui ferez supporter mille privations… Et Dieu sait si nous mettrons sa patience à l’épreuve, ajouta-t-il avec un sourire glacé. Le Russe étonnera l’univers en montrant qu’il peut vivre de rien, mais pour une idée. Nous sommes un peuple religieux, Nicolas Vladimirovitch. Mais les formes anciennes de la religion sont vidées de tout contenu. Elles s’écroulent et retournent à la poussière. Avec nous, c’est un Évangile nouveau qui s’impose à l’humanité.

Il continua à discourir ainsi. Savinski l’écoutait avec impatience. Il avait le goût qu’ont tous les Russes pour les discussions idéologiques. Mais le discours de Séméonof l’avait irrité et lui avait paru hors de propos. Se perdre dans une métaphysique politique et sociale est occupation agréable pour gens oisifs après dîner ; mais, dans ce cabinet de travail d’une banque d’où il avait dirigé de vastes affaires, il était habitué à un langage plus proche de la réalité. Par un brusque détour, Séméonof revint à des questions pratiques. Il s’agissait d’organiser la Banque du Peuple qui absorberait toutes les banques privées dont l’État avait pris possession et il voulait avoir les conseils d’un financier aussi éminent que Savinski.

Celui-ci ne put s’empêcher de hausser les épaules.

— Que me racontez-vous là ? dit-il. Savez-vous de quoi vivent les banques ? Vous croyez qu’elles vivent d’argent… Pas du tout, elles vivent de crédit. Sans crédit, pas une banque au monde ne peut garder ses guichets ouverts une journée. Or, quel est le crédit du gouvernement dont vous faites partie ? Nul. Vous avez saisi les dépôts. Après cela, qui vous apportera de l’argent ? Personne. Vous aurez beau multiplier les appels et donner les assurances les plus formelles, pas un client — et vous-même, mon cher Léon Borissovitch — ne vous confiera ses fonds. Vous tirez à toute allure deux cents millions de roubles par jour. Eh bien, vous ne reverrez jamais un seul des billets que vous mettez en circulation. Vous êtes condamnés à la banqueroute… Vous avez voulu mon avis, le voilà clair et net. Vous ne trouverez pas un homme connaissant les affaires qui vous parle un autre langage. Si vous tenez à ce que nous travaillions avec vous, abandonnez le communisme dont personne au monde ne peut établir les finances.

Séméonof réfléchit un instant.

— Vous appartenez aux écoles anciennes, Nicolas Vladimirovitch. Vous êtes prisonnier des formules dans lesquelles vous avez été élevé. Est-il possible que vous ne puissiez pas vous adapter aux formes nouvelles de la société ? Ce serait désirable, croyez-moi… Cela sera nécessaire. Je ne renonce pas à l’espoir de vous voir travailler avec nous.

Savinski avait horreur des banalités de Séméonof. Il les eût tolérées chez d’autres ; elles étaient inadmissibles dans la bouche d’un homme de ce caractère et de cette intelligence. Enfin, dans chaque entretien qu’il avait avec le commissaire bolchévique, ce dernier s’arrangeait pour lui faire sentir avec plus ou moins de discrétion qu’ils étaient les maîtres, qu’ils ne reculeraient devant rien et que, finalement, si l’on voulait sauver sa peau, il serait sage d’être en bons termes avec eux.

Si voilées que fussent ces allusions à leur tyrannique pouvoir, elles étaient, à la lettre, insupportables. C’était une des épreuves des temps troublés, et non la moindre, d’être obligé de plier sous la menace d’un dictateur terroriste. Jamais Savinski ne désirait plus ardemment le succès de Spasski que lorsqu’il se trouvait en face de Séméonof.

Celui-ci se leva, fit claquer ses doigts sur le dos de sa main, arpenta le cabinet, regarda par la fenêtre sur Nevski et, tout en marchant, dit comme négligemment :

— Nous allons arrêter l’ambassadeur d’Angleterre.

Savinski sursauta.

— Vous êtes fous ! lança-t-il, sans prendre le temps de réfléchir.

Séméonof eut un regard froid et répondit de la façon la plus formelle :

— Le gouvernement des Soviets ne peut admettre d’être insulté par le gouvernement britannique qui garde sous les verrous des hommes comme Tchitcherine et Petrof.

Cette fois-ci Savinski en avait assez, et, à son tour, de la façon la plus sèchement polie, il dit :

— Si nous n’avons pas ici des rapports d’homme à homme, je ne vois pas le but de nos entrevues.

Il y eut encore quelques phrases insignifiantes, puis Séméonof prit congé.

— Nous nous reverrons, dit-il énigmatiquement. Si vous avez besoin de moi, n’hésitez pas à me téléphoner.

Une fois Séméonof sorti, la colère de Savinski tomba. Il réfléchit un instant sur la communication du sous-commissaire aux Affaires étrangères. Soudain sa figure s’éclaira et il sourit :

« C’est un chantage, se dit-il. Si Trotski avait décidé d’arrêter l’ambassadeur d’Angleterre, il ne chargerait pas Séméonof de me l’apprendre. Mais comme ce sont de rusés compères, ils ont trouvé ce moyen ingénieux d’agir sur l’ambassadeur de Sa Majesté britannique, car ils sont persuadés que je m’empresserai de lui raconter notre conversation. » Il s’arrêta un peu, puis il continua :

« Et, ma foi, il est bien évident qu’il faut aller le lui dire et qu’ils ont calculé assez juste. Mais le chantage n’en est pas moins évident et ils ne songent pas une minute à arrêter mon honorable ami. »

Il fit demander à l’ambassadeur d’être reçu vers cinq heures, de façon à avoir son après-midi libre. Il arriva très en retard chez lui pour déjeuner. Il trouva un mot de Lydia lui disant que son père était plus malade et qu’elle ne pouvait sortir. Elle avait téléphoné plusieurs fois en vain. Il se rendit à cinq heures à l’ambassade où il rencontra le lord Douglas. Il s’entretint amicalement avec lui pendant quelques minutes. « Est-ce qu’il aime Lydia ? se demanda-t-il, tout en causant avec l’admirable jeune homme. Mais non, il ne l’aime pas. Elle est belle, elle est jeune, il lui plaît ; il veut prendre son plaisir avec elle, mais c’est tout. Il ne l’aime pas, il ne l’aimera jamais. Peut-il même imaginer ce que c’est que d’aimer Lydia ? » Il souriait de joie, tant cette certitude l’emplissait. Elle resta en lui pendant la demi-heure qu’il passa avec l’ambassadeur.

Au soir, il téléphona à son amie. Le prince Volynski avait passé une mauvaise journée ; il était agité et demandait à le voir le plus tôt possible. Est-ce que le lendemain quatre heures lui convenait ?

Il accepta le rendez-vous et s’informa auprès de Lydia s’il pourrait causer avec elle un peu en sortant de chez son père.

— Certainement, dit Lydia. J’ai beaucoup de soucis et je serai contente de vous voir.

IX PÈRE ET FILLE

On était aux jours les plus courts de l’année et la nuit était déjà venue quand Savinski fut introduit dans le petit salon que le prince Serge ne quittait plus. Il était à son ordinaire dans son fauteuil, un châle sur les épaules, un autre sur les jambes. Savinski fut frappé de son extrême maigreur ; ses yeux brillants de fièvre étaient enfoncés sous les arcades sourcilières ; sa main droite, qui reposait sur le bras du fauteuil, était pâle et décharnée ; les ongles allongés semblaient appartenir déjà à un cadavre. « C’est la fin, pensa Savinski, en le voyant. Lydia n’aura plus que moi. » Déjà il avait oublié le lord Douglas.

Le prince se tourna avec difficulté vers l’arrivant.

— Je suis heureux de vous voir, dit-il d’une voix basse…

Une quinte de toux le secoua. Quand elle fut passée, il sourit douloureusement.

— Je suis fichu, fit-il. Me voilà revenu d’Andalousie. C’est dommage… Quel beau pays ! On y sent l’Arabie encore, l’odeur des épices vous remplit les narines quand le vent du sud fait monter la poussière des chemins… Je suis très sensible aux parfums, Nicolas Vladimirovitch. C’est peut-être à cause de mon grand nez… Vous avez remarqué, mon cher, que je n’ai pas un nez russe… Une de mes grand’mères doit avoir aimé quelque Circassien, là-bas, au bord de la mer Noire, où il fait chaud… A certains moments, il me semble que je sens encore dans mes veines la chaleur de l’Orient… Croyez-vous qu’on ait vécu déjà sur cette terre ? Si oui, j’ai été un Maure de Boabdil à Cordoue, près du Guadalquivir que l’été met presque à sec entre ses rives brûlées. Je me souviens, je me souviens… Et notre Pouchkine descendait d’un Abyssin…

Il parlait avec peine, s’arrêtant parfois pour avaler sa salive. Il divaguait un peu, tout en monologuant. Il avait oublié la présence de Savinski. Il renifla.

— Ici, ça sent le moisi ; nous vivons dans la pourriture. La Néva, elle, n’est jamais à sec. Elle est toujours gonflée d’eau, cette mâtine… C’est un fleuve impérial ; il n’y a rien de pareil au monde… Mais c’est un fleuve russe, énorme et stérile ; il coule dans un marais. Il a fallu la folie de Pierre le Grand pour entasser des montagnes de pierre dans ces solitudes humides !… Quelle aberration !… Mais pour moi, il n’y a plus qu’un empire, l’empire des morts… Vous vous souvenez du vers de La Fontaine : Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts. Ah ! ah !… mes pieds y sont déjà entrés ; ils n’en ressortiront plus… Et je les suis lentement…

Il rit, et son rire amena une crise de toux prolongée. Un domestique apportait du thé. Le prince revint à lui, tendit une cigarette à Savinski, en prit une et dit :

— Je vous demande pardon de mes radotages. C’est l’air de Pétersbourg qui m’a empoisonné. Racontez-moi les nouvelles, Nicolas Vladimirovitch. J’ai quelque chose à vous dire, oui, quelque chose de très important, mais tout à l’heure… tout à l’heure, quand nous aurons pris le thé…

Savinski le mit au courant de la situation telle qu’il la voyait. Il ne fallait pas douter que les bolchéviques ne s’affermissent au pouvoir. Les négociations de paix allaient grand train depuis que Trotski lui-même était parti pour Brest-Litovsk. A l’intérieur, le désordre le plus complet ; la ruine dépassait l’imagination. Et voilà que déjà les Allemands avaient envoyé une mission financière et commerciale avec le comte Mirbach. Le vieux Lamshof, de la Deutsche Bank, était là. Il ne l’avait pas vu encore, mais il aurait un rendez-vous avec lui au premier jour.

— Qu’est-ce que les Allemands feront ? conclut Savinski, nous n’en savons rien. S’ils veulent faire avancer un corps d’armée ici, qui les en empêchera ? Ils seront acclamés et votre charmante voisine donnera de grandes réceptions en leur honneur. Nous irons tous, du reste. Nous aimons à être du côté du manche, comme disent les Français. C’est un défaut national. Mais pourront-ils entreprendre de nourrir cette ville affamée ? Faut-il le souhaiter ? Je vous avoue que je ne sais plus ce qu’il faut désirer.

— Je les déteste plus encore que les bolchéviques, répondit le prince. Dieu m’évitera cette honte ; je ne les verrai pas… Mais laissons cela. Mettez une bûche au feu, tenez, cette grosse-là qui attend son tour avec impatience… Ah ! elle va flamber, la gaillarde, tout à l’heure. Elle était, il y a un an, dans une belle forêt de Finlande avec ses sœurs. Et maintenant, elle va réchauffer les vieux os du prince Volynski… Voilà, mon cher, une destinée bien remplie : un peu de fumée dans l’air, un peu de chaleur dans mon maigre corps. Cela passe comme un songe, et puis rien, voilà, voilà !… A présent, il faut parler sérieusement, mon ami, dit-il en hochant la tête, très sérieusement, voyez-vous.

Il s’arrêta un instant, et Savinski se demanda si le faible vieillard allait, par une saute brusque d’idées, le prier de combiner le passage difficile de la frontière et de faire les plans d’un voyage en Égypte, ou en Sicile.

Mais le prince ne le laissa pas longtemps dans le doute.

— C’est de Lydia qu’il s’agit, fit-il, de ma petite Lydia… Vous comprenez bien, mon cher, que c’est mon seul souci… Une petite fleur comme elle dans cette ville de folie ! Les soldats et les bandits dans la rue, et ce Lénine, ce Trotski à Smolny !… Qu’est-ce qui lui arrivera, Nicolas Vladimirovitch ? Elle est si jolie, cette enfant… Vous avez remarqué, où qu’elle passe, les gens s’arrêtent et la regardent… C’est une beauté, mon cher, je suis fier d’elle, je vous assure, très fier… Mais tout cela n’est rien au prix de son âme. Là il n’est rien que de pur, pas une pensée cachée, pas une restriction, pas un sous-entendu : tout est clair, ouvert, bon et généreux ; je lis en elle, je sais tout ce qu’elle pense et ce qu’elle sent. Eh bien, je vous le dis, c’est un cœur incomparable, ma Lydotchka… Alors, voyez-vous, je tremble pour elle, elle va être seule… Seulement, voilà, il y a un fait nouveau, oui, je sais bien, vous le connaissez. Lydia vous l’a dit, elle vous dit tout. Ce lord Douglas veut l’épouser…

Ici le prince soupira et s’arrêta pour reprendre haleine. Il avait l’air très triste. Savinski, qui s’intéressait prodigieusement à la conversation depuis qu’elle avait comme thème Lydia, commençait à se demander avec un peu d’inquiétude où visait le prince Serge.

— Pour dire le vrai, continua le vieillard, j’admire les Anglais, mais je ne les aime pas… Ce sont des gens sans méchanceté, mais ils sont durs. Pas de cœur, mon cher, pas d’ouverture d’âme… Naturellement, je n’aurais jamais songé à donner Lydia à un Anglais. Seulement, voilà, Nicolas Vladimirovitch, je suis fini, et puis il y a la révolution, et Lydia est là dans cette ville qu’elle ne veut pas quitter… Naturellement, elle nie le danger, vous la connaissez, mais elle ne me prend pas à ces ruses enfantines. C’est à cause de moi qu’elle ne veut pas partir…

— Mais, qu’est-ce qu’elle a répondu à lord Douglas ? interrompit Savinski, soudainement anxieux de savoir avec précision ce qui s’était passé.

— Hé ! mon cher, fit le vieux prince en riant, elle n’a rien répondu, comme font toujours les filles. Elle s’en est tirée en plaisantant, et voilà tout… Seulement, lord Douglas est revenu la voir, hier avant dîner, et, cette fois-ci, a insisté… Il paraît qu’il est superbe, ce garçon. Comment le trouvez-vous ?

— Magnifique et insignifiant, jeta Savinski avec nervosité. Il a un titre, il est beau comme on ne l’est pas, il est jeune, il est riche. C’est un Adonis avec un carnet de chèques. Et cela dit, il n’y a rien de plus à ajouter. La seule idée qu’il puisse être un mari pour Lydia Serguêvna est risible.

— Oui, mon ami, je vois, je vois, et vous avez raison… Mais, dans les circonstances où nous sommes, je suis obligé de penser autrement… Vous comprenez, Nicolas Vladimirovitch, c’est un homme honorable, et c’est la sécurité… S’il épouse Lydia, il l’emmène en Angleterre… Moi, je crève ici, c’est entendu, mais je n’ai plus de soucis, mon cher, vous voyez la chose ; je m’endors un beau jour dans la paix de l’âme parce que je saurai que ma fille est à l’abri du danger… C’est capital, mon ami… Il n’y a pas de repos sans cela.

Il parlait sur un ton très bas, avec une assurance calme, comme s’il n’y avait plus le moindre doute dans son esprit sur le parti à prendre.

— Seulement, reprit-il, ce n’est ni moi ni vous qui décidons. C’est Lydia. Lydia, on n’en fait pas ce que l’on veut. Pourtant, elle est pleine de raison, ma fille. Mais, dans une question comme celle-là, je n’ai aucune influence sur elle, parce qu’elle pense que je me sacrifie… Alors, nous avons des dialogues incroyables, Nicolas Vladimirovitch, et qui m’agitent… Nous nous sommes disputés sur ce sujet hier soir assez longtemps et, à la fin, elle m’a dit très sérieusement : « Est-ce que tu ne m’aimes plus, papa, que tu veux te débarrasser de moi ? Si c’est vrai, alors dis-le, et je m’en irai d’ici. » Eh bien, moi, mon cher, je suis vieux et faible, et quand j’ai entendu ma fille parler ainsi, je l’ai prise dans mes bras ; j’ai pleuré, comme un enfant, et je l’ai suppliée de rester… Que voulez-vous, c’est déplorable, mais qu’y faire ? Et ce qu’il y a de curieux, c’est qu’elle a pleuré avec moi, je ne sais vraiment pas pourquoi. Elle a aussi les nerfs malades, nous avons tous les nerfs malades, Nicolas Vladimirovitch. Je ne puis plus rien dire à ma fille sur ce sujet. Et c’est pour cela que je vous ai demandé de venir… Vous êtes la seule personne que Lydia aime… Oui, elle vous aime, mon ami… Tout ce que vous dites est pour elle parole d’évangile. Vous êtes un homme fort, Nicolas Vladimirovitch, et puis vous êtes désintéressé dans cette affaire… Parlez-lui. Suppliez-la d’accepter ce lord Douglas (que le diable emporte, du reste !), et dites-lui la vérité, que je vais mourir, qu’elle sera seule, que j’aurai trop de chagrin à la laisser dans cette ville maudite… Je vous en prie, faites tout ce qu’il faut. Moi, je ne peux plus parler. Nous nous mettrons encore à pleurer tous deux. Vous comprenez que c’est stupide… Aussi, je vous demande de m’aider. Vous la déciderez à accepter, puisqu’il le faut… Vous êtes son ami.

Le prince se tut ; il était terrassé par l’émotion et respirait avec peine… Écroulé dans son fauteuil, il ne semblait plus avoir que quelques étincelles de vie en lui.

Savinski le regardait sans parler. Sa belle figure s’était durcie ; il avait vieilli. Il se passa la main sur le front et, sans plus réfléchir, se leva.

— Allons, je vois qu’il faut le faire. Vous avez raison. Il ne faut penser qu’à elle aujourd’hui. Ni vous ni moi ne pouvons la protéger… Savez-vous où je la trouverai ?

— Merci, mon ami, merci, fit le prince en lui tendant la main. Attendez, un domestique va vous conduire chez elle. Ma femme est en bas et, vous savez, on ne peut plus chauffer que le devant de la maison… Elle vous recevra dans sa chambre… Cela n’a aucune importance entre nous… Vous êtes notre ami, notre seul ami… Merci.

Quelques minutes plus tard, Savinski entrait dans la chambre de Lydia qu’il ne connaissait pas. C’était une grande pièce dont les deux fenêtres regardaient le quai de la Néva. Elle était assez sombre. Une lampe électrique dans un plafonnier répandait une faible lueur, car l’usine électrique manquant de charbon ne fournissait qu’un courant insuffisant. Une lampe à pétrole, sous un grand abat-jour, posée sur une table, éclairait Lydia étendue sur un divan recouvert d’un châle ancien. Elle avait dénoué ses cheveux et, lorsqu’elle se leva pour aller à la rencontre de son ami, ils flottèrent autour d’elle. Ils descendaient jusqu’aux hanches en nappes légères, ondées et dorées, qui semblaient absorber toute la lumière qui était dans la chambre. A la trouver ainsi, le cœur de Savinski lui défaillit. Jamais il ne l’avait vue décoiffée, dans ce déshabillé qui suppose une intimité plus grande, et, pour la première fois, il sentit un obscur et passionné désir monter en lui de la prendre dans ses bras et de la garder pour lui seul. C’était à cette femme qu’il fallait renoncer ! Ah ! le sacrifice que lui demandait le prince Serge était au-dessus des forces humaines. Sous le coup de l’émotion qui le poignait, il s’arrêta un instant.

Mais déjà Lydia était près de lui.

— Vous m’excuserez, Nicolas Vladimirovitch, de vous recevoir ainsi. J’avais mal à la tête et j’ai défait mes cheveux dont je ne pouvais supporter le poids.

Elle leva les yeux sur lui.

— Mais vous êtes pâle, mon ami. Qu’avez-vous ? Êtes-vous fatigué ?… Vous n’avez pas d’ennuis, j’espère. On va nous donner du thé. Asseyez-vous là, près de moi, sur le divan.

Elle le prit par le bras et l’entraîna. Mais Savinski refusa de se mettre près d’elle sur le divan et choisit un fauteuil de l’autre côté de la table. On entendait dans la pièce voisine, dont la porte était ouverte, les pas de la nourrice Katia qui allait et venait rangeant le linge de sa maîtresse. Parfois, elle entrait dans la chambre pour dire à Lydia quelques mots.

Une femme de chambre apporta du thé. Lydia demandait à Savinski des nouvelles des siens. Avait-il été satisfait de son séjour en Finlande ? Ses enfants se portaient-ils bien ?

Savinski, tout troublé qu’il fût, remarqua avec surprise qu’il y avait un rien de changé dans le ton sur lequel elle s’exprimait. Elle parlait avec une grande amitié, mais il y avait pourtant quelque chose d’un peu distant, d’un peu conventionnel qui ne lui échappait pas et qui était nouveau entre eux.

Il donna des détails sur la vie que menaient là-bas sa femme et ses enfants. Il dit l’impatience de Boris à l’idée de rentrer à Pétrograd et combien il était difficile pour Sonia de passer ses journées si loin de lui, se rongeant de soucis à son sujet. Il parla assez longtemps sans regarder Lydia et, comme il finissait, il leva les yeux. Elle était à moitié renversée sur le divan ; ses cheveux lui faisaient une couche dorée. Mais il fut frappé de voir qu’elle avait la bouche crispée comme si elle souffrait.

Décidément l’atmosphère de cette chambre était lourde. Il y avait quelque chose d’inexplicable entre eux dont ils sentaient le poids mystérieux. C’était, sans doute, la grande question soulevée par la demande de lord Douglas. Il fallait y arriver et Savinski s’y jeta, sans plus attendre, comme un homme qui a décidé d’en finir avec ses jours se précipite dans l’abîme, les yeux fermés.

— Où en êtes-vous avec le lord Douglas, Lydia Serguêvna ? demanda-t-il. J’ai beaucoup pensé à ce que vous m’avez dit.

Lydia se redressa, fixa son regard sur lui comme si elle voulait lire au fond de ses pensées et lui dit brusquement :

— Et vous-même, Nicolas Vladimirovitch, où en êtes-vous avec le lord Douglas ?

L’inattendu de cette question, ce qu’elle avait de direct et de surprenant par le lien qu’elle établissait soudainement entre Lydia, lord Douglas et Savinski lui-même, le laissa stupéfait.

Il y eut un bref silence, puis Savinski, prenant son parti, mais sans oser regarder la jeune fille qui, elle, ne le quittait pas des yeux, dit :

— Je pense, Lydia Serguêvna, que, dans les circonstances où nous sommes, vous n’avez pas le droit de le repousser.

— Êtes-vous sûr que ce soit votre opinion à vous ? dit-elle d’une voix claire. Il ne faut pas me tromper, Nicolas Vladimirovitch. Faites-y attention. Vous savez que j’attache beaucoup de prix à ce que vous me dites… Je vous en prie, pesez vos paroles. Elles auront un grand poids aujourd’hui. Réfléchissez sérieusement… Mon père m’a dit la même chose que vous. Sans doute, il vous l’a répété tout à l’heure, et peut-être vous a-t-il influencé ?… C’est vous que je veux entendre et non lui à travers vous.

Elle s’était animée singulièrement tandis qu’elle parlait. Pourtant elle avait perdu ses couleurs et ses yeux brillaient presque sombres dans son visage pâli.

Savinski, qu’on admirait pour son imperturbable sang-froid et sa bonne humeur souriante dans les discussions d’affaires les plus chaudes, se troubla devant une mise en demeure si véhémente. Il ne savait que répondre. Allait-il trahir le vieux et pathétique prince ? Allait-il se trahir lui-même ? Il hésita, balbutia, crut s’en tirer par quelques généralités sur ce que les circonstances avaient d’exceptionnel, sur le souci naturel qu’on pouvait se faire en des temps si troublés pour des personnes qui vous étaient chères. Il avait honte de lui-même et des propos vagues qu’il tenait dans un moment si grave. Il termina, enfin, par cette phrase sans signification :

— Nous ne voulons que votre bonheur, ma chère amie.

Il fut étonné de voir que Lydia paraissait se satisfaire de cette équivoque réponse et ne le ramenait pas à la question précise qu’elle lui avait posée. Elle semblait maintenant plus calme, plus heureuse, et changea de sujet, lui demandant ce qu’il avait fait depuis qu’il était rentré à Pétrograd.

Dans un soudain besoin d’expansion, Savinski lui dit qu’il avait eu, la veille, à la Banque, la visite de Séméonof, que cet homme l’avait exaspéré, l’avait fait sortir du sang-froid qu’il aurait dû garder et qu’il craignait de s’en être fait un ennemi. Il lui cita la phrase de Séméonof sur le prix de la vie d’un homme.

Lydia, qui l’écoutait avec beaucoup d’intérêt, l’interrompit et lui dit avec vivacité :

— Cet homme peut être très méchant, Nicolas Vladimirovitch… Je ne l’aime pas ; il me fait peur. Prenez garde qu’il songe à se venger. Il est tout-puissant, paraît-il.

Savinski haussa les épaules.

— Les choses sont ainsi, dit-il avec fatalisme. Nous sommes dans les mains de Dieu, Lydia Serguêvna.

Il parut à Lydia qu’il avait l’air très fatigué.

Elle réfléchit un instant. De nouveau son visage prit une expression sérieuse, sa lèvre se crispa.

— Je veux encore vous poser une question. Ne vous moquez pas de moi, Nicolas Vladimirovitch, si aujourd’hui je vous interroge ainsi. A la suite de votre entretien avec Séméonof, n’avez-vous pas pensé à vous sauver en Finlande ?

Savinski la regarda d’un air étonné, comme s’il ne comprenait pas ce que la jeune fille lui demandait.

— Me sauver en Finlande, moi, pourquoi ?… Je n’y ai même pas songé, Lydia Serguêvna.

Lydia comprit qu’il disait la vérité. Et, de nouveau, il y eut un long silence. Un domestique entrant pour annoncer que le dîner était servi l’interrompit. Savinski se leva et allait prendre congé. Lydia le retint.

— Attendez un instant, dit-elle. Je descends avec vous. Donnez-moi une minute pour que je me coiffe.

Elle s’assit à la table de toilette et souleva les lourds cheveux qui couvraient ses épaules et son dos. Elle les peigna, les roula en deux torsades et les ramena sur le derrière de la tête où elle les assujettit avec un grand peigne. Savinski, sans mot dire, la regardait. A assister ainsi à sa toilette, il semblait qu’une intimité nouvelle était née entre eux et il sentait de grandes ondes de bonheur couler en lui. Il ne pensait à rien. La voir près de soi était suffisant.

Lorsqu’elle eut fini, elle se leva et, comme ils descendaient, elle lui dit du ton d’une petite fille qui a été méchante et qui tient à savoir si on lui en veut toujours :

— Voudrez-vous encore vous promener avec moi, Nicolas Vladimirovitch ?… Je vous expliquerai une grande chose que vous n’avez pas comprise : c’est que la solution de papa et la vôtre n’est précisément pas une solution de révolution… Vous comprenez ce que je veux dire, c’est la solution qu’on ne doit pas prendre précisément parce que nous sommes en pleine tempête.

Savinski s’arrêta stupéfait.

— Non, je ne comprends pas, je l’avoue, Lydia Serguêvna. Que voulez-vous dire, pour l’amour du ciel ?

— Naturellement vous ne comprenez pas, fit-elle enchantée, comment pourriez-vous comprendre ? C’est un peu trop compliqué pour un homme comme vous… Je vous raconterai ça un jour, je vous le promets.

Elle riait de bonne humeur et se moquait de lui si gentiment que Savinski se mit à rire avec elle.

X UNE VISITE DÉSAGRÉABLE

Savinski se réveilla tard le lendemain matin après une nuit où le sommeil l’avait longtemps fui. Comme il s’habillait lentement, un coup de sonnette retentit. Un instant après, sa femme de chambre lui remit la carte d’une personne qui désirait le voir. Il lut sur la carte : « Bogdanof, sous-commissaire du quartier de Kazan. » Savinski fronça les sourcils. Que diable lui voulait la police du quartier ? C’était la première fois qu’elle venait chez lui. Jusqu’alors il n’avait eu affaire à elle que par l’entremise du comité de maison.

Le commissaire entra. C’était un petit Juif, sec et pâle, et nerveux, qui portait des lunettes. Il s’exprimait avec beaucoup de politesse. En quelques mots, il mit Savinski au courant de l’objet de sa visite. On faisait une revision des passeports et il venait demander à Savinski de lui confier le sien pour peu de temps.

Savinski se récria. Il ne pouvait se dessaisir de son passeport. Que deviendrait-il sans pièce d’identité dans une ville où l’on était exposé chaque jour à être arrêté dans la rue ? En outre, il avait un visa de transit pour la Finlande où sa famille résidait et où il pouvait être appelé d’un instant à l’autre.

Le petit commissaire s’inclina respectueusement.

— Je comprends, Nicolas Vladimirovitch, je comprends… Je suis désolé, croyez-le bien. Je donnerais beaucoup pour vous éviter cet ennui. Mais, hélas ! l’ordre est formel et général. Tous les passeports doivent être visés par le commissaire… Il y a, c’est bien regrettable, beaucoup de faux passeports en circulation. D’où la mesure que nous sommes obligés de prendre…

Savinski s’obstina. Il téléphonerait lui-même aux Affaires étrangères pour arranger l’affaire.

Le petit Juif objecta que l’affaire n’était pas du ressort des Affaires étrangères, mais bien du commissariat du quartier.

Savinski se montait peu à peu. Le commissaire restait souriant, respectueux, mais inflexible.

— Mais si vous avez un ordre de Séméonof lui-même, dit Savinski.

Bogdanof s’inclina à ce nom. Son visage prit une expression d’ironie qui n’échappa pas à son interlocuteur.

— Sans doute, dit le commissaire, sans doute, si Léon Borissovitch intervient, l’affaire sera classée… Ce sera une grande exception, je vous l’assure… Mais je serais heureux personnellement, croyez-le bien, très heureux…

Déjà Savinski était au téléphone. Malheureusement Séméonof n’avait pas encore paru au commissariat des Affaires étrangères. A un appel à son domicile, une voix d’homme, ayant demandé à Savinski son nom, riposta aussitôt que Léon Borissovitch venait de sortir de chez lui. — Où était-il allé ? — On ne le savait pas.

Savinski raccrocha le récepteur. Il était fort en colère.

— Je suppose, dit-il, que vous pouvez attendre que j’aie joint Séméonof au téléphone.

Le petit Juif soupira.

— Je dois rapporter le passeport, dit-il. C’est vraiment désolant… Je suis obligé, comprenez bien. Je voudrais vous être agréable, pourtant… Mais jugez vous-même. J’ai des ordres.

Son obséquiosité parut à Savinski exagérée et sonner faux. Il tira sa montre.

— Il est onze heures, fit-il, donnez-moi jusqu’à midi. Revenez alors et, d’ici là, j’aurai trouvé Séméonof.

Le commissaire pâlit encore et eut un mouvement d’effroi.

— Impossible, dit-il, vous voyez pourquoi… Comment dire ?… Mais vous saisissez.

— Je ne comprends rien du tout, fit Savinski exaspéré.

Et soudain il comprit ; le petit Bogdanof avait peur qu’il ne profitât de cette heure pour s’enfuir.

— Vous craignez que je me sauve, dit-il en riant. Ah ! ah ! je vois la chose. Et il va sans dire que vous ne vous contenterez pas de ma parole d’honneur.

Bogdanof protesta par manière de politesse, mais il était évident que c’était précisément cela qu’il redoutait.

Savinski prit enfin son parti. Il alla à son bureau, y chercha un papier et le tendit au petit Juif qui multipliait les révérences.

— Je vous remercie, Nicolas Vladimirovitch. Je vais vous remettre, comme de droit, un reçu qui vous servira de pièce d’identité jusqu’à ce que je vous rende votre passeport.

Et il donna une feuille munie du cachet du commissariat où il porta le numéro du passeport et les indications nécessaires sur la personne à laquelle le reçu était délivré. Puis il sortit.

« Me voilà prisonnier, se dit Savinski ; la prison est grande, c’est la Russie, mais c’est une prison tout de même. »

Pendant une heure il poursuivit Séméonof au téléphone. Il ne le trouva ni chez lui, ni au commissariat des Affaires étrangères, ni à Smolny. Séméonof semblait avoir disparu de Pétrograd. De guerre lasse, il renonça à ces vains appels, se promettant de passer l’après-midi à l’ancien ministère sur la place du Palais.

Il se rendit chez Ivan Choupof-Karamine. Celui-ci était à la maison. Savinski voulait savoir si on lui avait réclamé son passeport. — Non, il n’en avait pas entendu parler.

Cela fit réfléchir Savinski. Il y avait là, sans doute, une manœuvre de l’ingénieux Séméonof qui avait choisi ce moyen de faire sentir à son honorable ami Savinski la dépendance dans laquelle il le tenait. Quittant Choupof-Karamine, il traversa la cour pour aller chez Lydia Serguêvna. Il fallait l’avertir qu’il ne pourrait sortir avec elle l’après-midi, car tant que l’affaire du passeport ne serait pas réglée, il n’aurait pas de repos.

Il était fort énervé, mais la vue de Lydia qu’il trouva seule dans un salon le rasséréna. Avec bonne humeur, il lui raconta sa matinée. La chose qui parut le plus frapper Lydia dans son récit fut le fait qu’il ne pouvait quitter Pétrograd. Elle le lui fit répéter deux fois.

— Vous êtes prisonnier ici, dit-elle.

Ce fut seulement après avoir bien fixé ce point qu’elle manifesta quelque crainte à l’idée de voir son ami persécuté par les bolchéviques.

— C’est partie du jeu que nous jouons, répondit celui-ci. Je crois avoir encore assez de prise sur Séméonof pour arranger cet incident.

Elle resta silencieuse un moment. Puis elle dit :

— Si vous ne réussissez pas, voulez-vous que je voie Séméonof ?

Savinski sursauta. Quelle folle idée lui passait par la tête ?

— Mais vous n’y pensez pas, Lydia Serguêvna ! L’avez-vous déjà revu ?

— Non, dit-elle, en souriant.

— Mais alors ? fit-il.

Elle haussa légèrement les épaules.

— C’est une idée que j’ai eue comme cela… Vous savez qu’il a toujours été très correct avec moi, et il semblait me rechercher quand nous nous rencontrions chez Nathalie. Alors, j’ai pensé que, pour une petite chose comme celle-là, il m’accorderait sans doute ce qu’il vous refuserait. Enfin peut-être aussi cela vous ennuie-t-il d’avoir quelque chose à lui demander ?

— Non, non, cria Savinski, il ne peut en être question. C’est une affaire entre lui et moi. Je lui en veux surtout de m’empêcher de vous voir cet après-midi. Cela, je ne le lui pardonnerai pas.

Comme il quittait Lydia, il lui dit :

— Savez-vous que je n’ai pu dormir… Oui, j’ai cherché à comprendre le sens de ce que vous m’avez dit hier en partant. Je n’y ai pas réussi.

Lydia le regarda malicieusement.

— Vous voyez qu’une petite fille en sait plus que vous. Je vous expliquerai cela demain, si toutefois cela vous intéresse encore.

Pendant l’après-midi, Savinski n’arriva pas à voir Séméonof. Il perdit son temps à courir des Affaires étrangères à Smolny. Finalement il lui laissa un billet assez sèchement tourné à son domicile.

Le lendemain, dans la matinée, Séméonof l’appela au téléphone. Sur un ton d’une politesse exquise, il lui présenta ses excuses les plus complètes. Il avait été pris par des rendez-vous importants avec la commission des délégués allemands. Quant à l’affaire du passeport, elle était déjà arrangée. Il avait donné les ordres nécessaires. Il priait Savinski de ne pas lui en vouloir. Il y avait, hélas ! encore beaucoup de désordre dans les bureaux. Tout cela s’arrangerait peu à peu à force de travail et de bonne volonté. Une heure plus tard, le petit Bogdanof rapportait l’indispensable passeport.

Cet incident laissa une mauvaise impression dans l’esprit de Savinski. Ce jeu du chat et de la souris était fort déplaisant. Pour la première fois, il sentit que sa position était assez critique. Si Séméonof apprenait qu’il avait gardé des relations avec Spasski, sa situation deviendrait, du coup, dangereuse. Il avait le sentiment très net de n’avoir aucune prise sur Séméonof. C’était une froide machine politique dont rien n’arrêterait la marche. Il y réfléchit longtemps. La première chose à faire était d’avertir Spasski de ne plus lui envoyer directement ses émissaires. Il fallait trouver une personne interposée, — car Savinski, à cette heure-ci moins que jamais, ne voulait renoncer à la lutte contre les tyrans de Smolny. Bien au contraire, l’incident du passeport lui donnait une envie plus passionnée de les voir pendus quelque jour aux réverbères d’un pont sur la Néva. Et, pris d’un désir soudain d’agir, il sortit pour aller trouver l’ami dont il avait besoin pour correspondre avec les chefs de l’armée du Don. En arrivant dans la rue, il eut soin de regarder s’il était suivi. Non, la rue et le quai étaient déserts. Pour plus de sûreté, il prit par le canal de la Moïka et traversa une des premières maisons sur la droite qui se trouvait avoir une sortie sur la Millionnaia. Il n’avait pas d’espion à ses trousses.

Vers le milieu de l’après-midi, il rencontra Lydia Serguêvna. Les jeunes filles avaient depuis longtemps en Russie une grande liberté, sortaient seules ou en compagnie de qui leur plaisait. Si elles ne voulaient point se compromettre, elles évitaient de se montrer souvent dans la rue avec le même homme.

Depuis la révolution et surtout depuis la prise du pouvoir par les bolchéviques, ces restrictions volontaires étaient abolies ; Savinski et Lydia Serguêvna, s’ils choisissaient pour leurs promenades des endroits peu hantés, les quais, le Jardin d’Été ou celui du Cavalier de Bronze, c’était par goût et non par prudence, car personne ne se serait étonné de voir la fille du prince Volynski sortir avec un ami de son père, surtout quand l’ami était le très notable Nicolas Vladimirovitch Savinski, dont chacun qui le connaissait savait qu’il était le modèle des maris et l’homme le plus casanier de Pétrograd. Aussi, comme on était à trois jours de Noël et qu’ils avaient tous deux des emplettes à faire, ils n’hésitèrent pas à prendre l’élégante Morskaia et la Perspective Nevski. Il y avait beaucoup de monde sur les trottoirs de la grande avenue, une foule qui allait à ses affaires sans entrain, sans gaieté. Le sentiment qu’on lisait sur les visages était la préoccupation. L’inquiétude du présent et le souci de l’avenir remplissaient les âmes. La disette augmentait chaque jour ; le prix des vivres qu’on se procurait avec difficulté et du combustible rare s’en accroissaient d’autant.

Et c’était le moment où les banques étaient prises par les bolchéviques, où personne ne pouvait retirer l’argent qu’il y avait en dépôt. Aussi voyait-on venir les fêtes sans joie. Les boutiques de luxe restaient vides. Seuls les magasins de victuailles étaient assiégés. Mais à entendre ce que l’on demandait pour les dindes, les oies ou les volailles nécessaires au dîner de Noël, quelques-uns s’en allaient découragés et hochant la tête, mais le plus grand nombre achetait tout de même avec cette admirable insouciance de la question d’argent qui est si générale chez les Russes.

Lydia et Savinski étaient trop absorbés en eux-mêmes pour s’intéresser au spectacle de la rue. Ils prirent le thé dans une boutique que venaient d’ouvrir près de Nevski des femmes du monde ruinées et d’anciens officiers. Par hasard Lydia en connaissait un pour l’avoir rencontré au bal. Il vint causer avec eux. C’était un grand garçon à la figure régulière ; il prenait son changement de position avec la meilleure grâce du monde. Il en plaisanta agréablement. En d’autres temps, Savinski l’aurait trouvé insignifiant, mais sympathique et propre à être rangé dans une série composée de dix mille individus identiques. A ce moment de la vie russe, il lui déplut infiniment. Il acceptait les choses avec une facilité vraiment excessive ; il se trouvait si bien dans sa position nouvelle qu’il semblait être né pour être domestique et non pas officier de la garde, pour servir des tasses de thé en souriant à ses clientes et non pour mener des hommes sur le champ de bataille. N’avait-il rien de mieux à faire à cette heure ? Du côté des bolchéviques, au moins, on travaillait, on dépensait une énergie prodigieuse ; le haïssable Séméonof avait une volonté qui ne pliait pas. Et là, devant lui, ce grand dadais d’une famille connue qui portait des plateaux de thé ! Il songea à Spasski qui essayait de constituer une armée dans le Don. Il y avait cent mille officiers dans l’armée qui préféraient fainéanter dans les villes, vivre d’expédients, descendre degré par degré de plus en plus bas dans la voie où peu à peu, mais sûrement, on se dégrade et se salit, qui acceptaient cette lente déchéance plutôt que d’aller essayer de sauver la Russie avec l’armée du Don dont le recrutement se faisait avec une peine extrême. Savinski réfléchissait mélancoliquement à cela et se taisait.

Lydia, qui le vit absorbé, posa sa main sur la sienne et lui demanda en se penchant vers lui s’il avait quelque souci.

Il fut frappé de l’accent qu’elle mit dans ces simples paroles. Il crut y sentir presque de la tendresse. De nouveau sa vie fut transformée. Il regarda Lydia et lui dit :

— Il n’est pas de souci que votre voix n’enlève.

Il ne lui avait jamais parlé aussi directement ; il eut peur d’en avoir trop dit, car il lui parut que Lydia rougissait. Il resta embarrassé un instant ; puis il se souvint de la scène de l’avant-veille et de l’explication que lui devait Lydia des raisons pour lesquelles elle ne voulait pas du lord Douglas. Il les lui demanda.

— C’est difficile à dire ici, fit-elle. Pourtant, je crois que j’y arriverai. Seulement, venez un peu plus près de moi, Nicolas Vladimirovitch. Il ne faut pas qu’on nous entende.

Savinski rapprocha sa chaise et s’inclina vers elle au travers de la table. Son visage touchait presque celui de la jeune fille. Elle commença ainsi avec un peu d’émotion :

— Je comprends très bien, Nicolas Vladimirovitch, pourquoi papa désire que j’épouse cet Anglais. Papa ne voit qu’une chose, c’est qu’il est malade et que Pétrograd, aujourd’hui, n’est pas une ville sûre pour les gens qui appartiennent à notre classe sociale… Alors, comme je suis ce qu’il aime le mieux au monde, il consent à se priver de moi. Le mariage qu’il me propose, c’est ce qu’on peut appeler une solution raisonnable… Oui, c’est très bien de prendre un mari qui est jeune, beau, riche et qui vous offre une grande situation mondaine ; cela est plein de sagesse et, écoutez, Nicolas Vladimirovitch, en d’autres temps, pourquoi ne l’aurais-je pas accepté, à condition, bien entendu, que je n’eusse aimé personne d’autre ?… Mais est-ce aujourd’hui qu’on va me parler d’une solution raisonnable, une solution raisonnable dans cette ville de fous ? Faire quelque chose de sage, de réfléchi, qui arrange tout, à l’heure où nous sommes, Nicolas Vladimirovitch, dans la Russie que nous avons devant les yeux !… Mais la seule pensée en est horrible, mais c’est un idéal qui n’est pas pour nous ; vous comprenez bien, il n’est pas à notre mesure… Je dis que vous et papa vous parlez comme vous auriez parlé il y a un an, quand tout était calme… Mais aujourd’hui, quand on ne sait pas si l’on vivra demain, prévoir les choses de si loin et arranger d’un seul coup sa vie, toute sa vie, pensez-y, mais c’est absurde, mon cher ami, c’est absurde… Ce que vous me proposez, on ne peut pas le faire, justement parce que c’est la révolution. Et comme vous êtes un homme, vous n’y avez rien compris, et il faut que ce soit moi qui vous ouvre les yeux…

Elle triomphait en regardant Savinski, comme si elle se demandait : « Puis-je me moquer ainsi de ce grand monsieur si intelligent, si connu ? Eh bien, oui, je puis le faire, et c’est délicieux. »

Savinski ne répondit pas. Le sophisme de Lydia était palpable, évident, mais il avait quelque chose de si séduisant que Savinski n’avait ni le goût ni la force de le réfuter. Et puis il sentait au fond de lui qu’ils vivaient une heure charmante de leur étrange vie à deux. Pourquoi chercher plus loin ? Les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes.

XI UN INCIDENT

Il passa Noël à Pétrograd. Il avait vu longuement le vieux Lamshof, de la Deutsche Bank. L’entretien avait été si intéressant qu’ils s’étaient donné un second rendez-vous pour la veille même de Noël. Il y avait là une occasion unique de savoir ce qu’étaient les intentions des Allemands, quelles vues ils avaient sur les bolchéviques, comment ils entendaient vivre avec eux, et surtout pendant combien de temps ils les laisseraient au pouvoir. Car il n’était pas douteux pour Savinski que l’existence de Lénine et de Trotski était entre les mains des Parques de Berlin. Il fit donc passer un message à sa femme pour lui dire que des affaires le retenaient, mais qu’il serait auprès d’elle et de ses enfants la veille du jour de l’an. Il lui écrivit sur le ton le plus amical. Il était plein de tendresse pour elle. Maintenant qu’il en aimait une autre, il sentait avec plus de force que jamais les liens d’amitié qui l’unissaient à Sonia. La figure de sa femme lui apparaissait d’une noblesse rare. Il avait en elle une entière confiance. Elle était toute bonté. Il aurait voulu lui dire les sentiments nouveaux qui l’agitaient. Il ne pouvait avoir qu’elle comme confidente. Il y eut un souper d’une quinzaine de personnes chez Nathalie. On but du champagne et la gaieté fut grande. Cette fois-ci, Nathalie, qui s’était aperçue d’une froideur croissante chez lord Douglas à son endroit, et du plaisir qu’il prenait à s’entretenir avec Lydia Serguêvna, mit cette dernière près de Savinski. Celui-ci pensait être rajeuni de vingt ans. Mais même alors avait-il ce goût prodigieux à la vie qu’il se sentait maintenant, cette exaltation qui prenait sa source au plus profond de lui ? Son passé, sur lequel il ne jetait qu’un regard indifférent, lui paraissait terne, sans couleur. La jeune enchanteresse, qu’il avait à son côté, lui avait versé un élixir par quoi le monde entier était revêtu de beauté. Il regardait avec indulgence les gens qui l’entouraient. Le lord Douglas lui-même lui paraissait charmant. Cet Antinoüs de Thulé ne gardait aucune rancune à Lydia du refus par lequel elle avait répondu à sa demande. Sans doute ne le tenait-il pas pour valable ? Sans doute pensait-il gagner sûrement, avec les cartes qu’il avait en main, la partie engagée. Il riait et plaisantait avec la jeune fille et Savinski n’en prenait nul ombrage. Et même lorsqu’il s’agit de raccompagner Lydia chez son père, Savinski le vit partir sans émoi avec elle, tant la certitude était forte en lui qu’une fille comme Lydia n’épouserait jamais cet homme d’une race si différente de la sienne.

Quelques jours plus tard il y eut entre Lydia et lui un incident qui lui parut incompréhensible. Ce fut un coup si brusque qu’il en resta ébranlé. Voici comment les choses se passèrent. Il était sorti avec la jeune fille pour faire des courses sur Nevski et, comme ils passaient devant un magasin de jouets, ils y entrèrent. Il avait des cadeaux à acheter pour ses enfants à l’occasion de la nouvelle année. Jusqu’alors Lydia avait été de l’humeur la plus gaie et même la plus tendre. Dans le magasin, il parut à Savinski qu’elle était préoccupée. Il fut assez longtemps à choisir ce qu’il voulait. Lydia ne parlait pas. Lorsqu’il la questionnait, elle répondait par monosyllabes et Savinski était incapable de comprendre la raison de ce brusque changement.

Le hasard voulut qu’à ce moment le lord Douglas parût dans le magasin. Lydia fut aimable avec lui. Lord Douglas, riant et léger à l’ordinaire. Il s’intéressa aux jouets que Savinski examinait. Il lui demanda des nouvelles de sa femme et le félicita de l’avoir installée en Finlande, quoique Pétrograd fût une ville bien curieuse en ce moment-ci. Savinski lui présenterait ses hommages quand il la verrait.

Savinski le remercia et dit :

— Je passerai le jour de l’an avec eux. Je pars après-demain.

Puis il se remit à regarder les jouets qu’on lui apportait. Un instant après, Lydia dit à haute voix à lord Douglas :

— Voulez-vous me ramener jusque chez moi ? Il se fait tard et j’ai un rendez-vous.

Douglas, enchanté, acquiesça. Lydia s’avança alors vers Savinski, lui tendit la main et dit :

— Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, je suis désolée de vous quitter, mais je suis en retard. A bientôt, n’est-ce pas ?

Elle prononça ces phrases du ton mondain et conventionnel sur lequel les eût dites Nathalie Choupof-Karamine elle-même et sortit sans que Savinski, dans l’extrême de son étonnement devant une manœuvre si imprévue, ait pu la retenir. Il ne sut que balbutier quelques phrases banales. Déjà elle était partie, laissant Savinski décontenancé en face d’une rangée de poupées russes, aux joues hautement enluminées, qui le regardaient de leurs yeux fixes.

Que se passait-il en Lydia ? Comment expliquer ce mouvement subit d’humeur ? Comment admettre qu’après ce qui avait été dit entre eux elle l’eût quitté délibérément pour aller vers le lord Douglas ? Qu’était ce rendez-vous dont elle n’avait pas parlé ? Savinski admettait qu’il se trouvait incapable de comprendre l’âme de cette jeune fille. Il était perdu sur des terres inconnues… Que savait-il des femmes, après tout ? Une longue période de mariage l’avait séparé du monde. Sa femme était sans complications, sans feintes, sans détours. Il lisait en elle comme en un livre ouvert et jamais il n’avait eu à se poser des questions à son sujet. La simplicité de son caractère, l’égalité de son humeur ne laissaient place à aucune énigme. Elle était sa femme d’abord, et ne serait jamais à aucun autre ; puis elle était la mère de ses enfants. Et il avait vécu quinze ans auprès d’elle dans un comble de tranquillité sentimentale, toute son activité étant prise par les grandes affaires qu’il avait à manier… Avant elle, de vingt à trente ans, il avait eu mainte aventure. Il était alors très beau garçon, assez en vue, et il vivait dans une société aussi éloignée des principes puritains que la Nouvelle-Angleterre l’est des terres russes. Il avait connu des succès dont il ne s’était pas glorifié parce qu’ils ne lui avaient rien coûté et des ruptures qui ne lui avaient laissé que l’agréable sensation d’une liberté retrouvée après avoir été perdue quelques semaines ou quelques mois… Il ne s’était jamais placé en présence de problèmes compliqués. Les équations qu’il avait eu à résoudre n’étaient pas de celles qui demandent un effort intellectuel. Aussi se trouvait-il stupide devant le mouvement capricieux de Lydia. Que fallait-il y voir ? Il y réfléchit longuement. L’avait-il blessée de quelque manière involontaire ? Il s’examina. Non, il avait conscience de ne l’avoir heurtée en rien. Avait-elle deviné que les sentiments de Savinski envers elle n’étaient pas ceux de l’ami qu’il prétendait être ? Cette idée avait quelque chose de séduisant et Savinski s’y attarda. Avait-elle pris ainsi conscience de sa force, du pouvoir qu’elle avait sur lui, et, comme toute autre femme, voulait-elle immédiatement en abuser ? Même si la première de ces hypothèses était vraie, il fallait, pour que la seconde fût admissible, supposer une Lydia bien différente de la jeune fille dont il portait l’image chérie en lui. Ces idées contradictoires se heurtèrent longtemps dans la tête douloureuse de Savinski. Il renonça à trouver une réponse à un problème si difficile et décida de questionner un jour prochain Lydia avec la simplicité qui était entre eux.

Mais les choses tournèrent de telle façon qu’il ne put la voir avant son départ pour la Finlande. Elle était, lui fut-il répondu au téléphone, légèrement souffrante et obligée de garder le lit. Il lui écrivit un billet pour lui souhaiter une bonne année et lui dire au revoir. Il serait rentré à Pétrograd le 2 ou le 3 janvier. Il n’eut pas de réponse. Il n’en avait pas demandé, il est vrai, mais il fut désappointé de n’en pas recevoir. La veille du jour de l’an, il partit de bon matin par le premier train. A la frontière, une difficulté s’éleva. Le commissaire bolchévique déclara que les visas anciens n’étaient plus valables. Il fallait maintenant un visa des Affaires étrangères apposé dans une forme qu’il lui indiqua. Et de nouveau Savinski sentit qu’il était inutile d’essayer de forcer la consigne. Il était fort exaspéré pourtant. Il pensait à la déception de sa femme et de ses enfants. Il lui semblait qu’il les trahissait en ne passant pas avec eux le jour de l’an. Un officier, qui était employé au bureau des passeports et qui avait appartenu à l’ancienne administration impériale dans le même poste, connaissait depuis longtemps Savinski. Profitant d’un moment où le commissaire bolchévique, qui était un grand diable de matelot de Cronstadt aux yeux farouches, s’était absenté, il dit à Savinski qu’il allait à Pétrograd en automobile pour affaire de service et qu’il l’emmènerait volontiers. Il n’y avait qu’une trentaine de kilomètres. Si tout allait bien, ils seraient là avant midi et peut-être Savinski pourrait-il avoir son visa au commissariat des Affaires étrangères de façon à prendre le train du commencement de l’après-midi. Pour éviter d’éveiller la susceptibilité du chef de poste, Savinski l’attendrait un peu plus loin sur le chemin.

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