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Quand l'esprit souffle

UN MARIN VOGUE VERS LA SAINTETÉ

Reading edition

Je confesse que je n’ai jamais goûté un instant de joie, un seul instant de véritable joie ici-bas, sans Dieu et hors de Dieu…

Clément Roux.

I

Voici un homme qui, touché par la Grâce, à l’âge de trente ans, devint, par la souffrance, l’oraison et l’adoration perpétuelle de l’Eucharistie, une des âmes les plus unies à Jésus que compte le XIXe siècle.

Il vécut et mourut dans l’obscurité ; la plupart de ses concitoyens l’ignorèrent, le méconnurent ou commencent à l’oublier ; sa tombe même n’existe plus, car le cimetière où on l’enterra a été désaffecté et ses ossements se sont réduits en poudre dans une fosse commune.

Rien donc ne subsisterait de lui en ce monde s’il n’avait laissé de nombreuses notes manuscrites dont un ami, un prêtre qui l’a beaucoup connu, beaucoup aimé, s’est servi pour écrire et publier sa biographie[39].

Le volume ne fit guère de bruit malgré le talent et le zèle sacerdotal dépensés par l’auteur. Comme il s’agit d’un in-octavo compact, de près de cinq cents pages et de texte serré, peut-être les critiques — race nonchalante — reculèrent-ils devant cette rude masse qui ne présentait pourtant rien d’indigeste.

Moi-même, quand il m’eut été offert, je dois avouer que je fus assez longtemps sans le couper. Puis, un matin où j’étais un peu moins surchargé de besogne que d’habitude, l’avisant, posé de guingois sur un rayon de ma bibliothèque, je le pris et me mis à le parcourir.

Je fus aussitôt conquis : la figure du saint homme Clément Roux m’apparut dans toute sa beauté. Je repris ma lecture dès la première page, je marquai des paragraphes, je fis des extraits. Et comme je rédigeais le présent livre, l’idée me vint que cette fusion totale d’un converti dans le Surnaturel me fournirait le couronnement nécessaire de mon œuvre, à savoir : l’exemple d’une vie tout en Dieu.

De là ce chapitre.

Entre-temps, je me rendis à Grasse où Clément Roux vécut pendant de longues années, et à Auribeau, village où il naquit et où il décéda. Je visitai les humbles logis qu’il habita. J’interrogeai plusieurs de ses contemporains. — C’est le résultat de ce travail et de ces démarches qu’on trouvera dans les lignes suivantes.

II

Clément Roux vit donc le jour à Auribeau, petit village des Alpes-Maritimes, le 19 août 1825. Ses ancêtres étaient des laboureurs, race rude mais très croyante dont il tenait, sans doute, sa droiture d’âme et, avant que la maladie l’eût brisé, son exceptionnelle vigueur. Son père, ancien soldat de l’Empire, était un homme franc et loyal mais porté à la colère et peu pratiquant. Sa mère était douce, patiente et extrêmement pieuse. Roux se rappelait que lorsqu’il était encore tout petit, elle le prenait souvent dans ses bras, le portait à l’église et l’offrait à Dieu.

L’enfant avait trois ans, lorsque la famille vint s’installer à Grasse. Vers sa septième année, il fut envoyé à l’école communale, où il montra, tout de suite, du goût pour l’étude et particulièrement un penchant passionné pour la lecture. Quoiqu’il fût d’un caractère vif et très impressionnable, il ne se mêlait guère à ses camarades. Il y avait chez lui un goût de la solitude et du rêve qui le faisait se tenir à l’écart de leurs jeux. Souvent, on le voyait triste, d’une tristesse mystérieuse, rare à son âge, et qui était comme le pressentiment de ce qu’il aurait à souffrir avant de trouver la joie unique dans l’amour de Dieu.

Bien des années plus tard, il écrivait : « Quand j’ai ri, ici-bas, j’ai menti. Je me suis senti étranger dès mon entrée dans le monde, isolé et malheureux. Je me suis senti comme voué à l’épreuve, aux déceptions amères, comme destiné à être heurté, ballotté, roulé partout par les événements et les hommes jusqu’à ce que mon cœur tant de fois trompé, déçu, déchiré et brisé, s’élevât enfin vers Dieu, se reposât en Dieu, seul capable de fixer mes affections, de satisfaire mes aspirations… »

Il continua ses études au collège de Grasse, remporta d’assez grands succès, et fit sa première communion en 1837 sans beaucoup de ferveur ; ce grand acte, dit-il, ne laissa pas de traces dans son âme. C’est que dans ce collège, — résultat fréquent de l’éducation universitaire — il perdit la foi. « Le scepticisme professé par les maîtres à l’égard des croyances chrétiennes, l’influence des camarades intoxiqués du même esprit avaient dû saper en moi l’esprit religieux. »

Roux fut reçu au baccalauréat, avec mention honorable, en 1844. C’était alors un beau jeune homme, de taille élancée, de physionomie régulière et pétillante d’esprit. Son imagination très vive, son penchant à s’enthousiasmer pour le Beau, dans la nature comme dans l’art, le poussaient vers le culte des lettres. Il avait, avec cela, un grand fond d’orgueil, une ambition dévorante qui le portait à la conquête de la gloire humaine et une sensualité impatiente de s’assouvir.

Le Romantisme régnait alors. Clément Roux s’imprégna de cette folle doctrine. Il a noté le mal qu’elle lui fit : « Dans mon goût passionné pour la lecture, j’avais dévoré bon nombre d’ouvrages qui avaient laissé dans mon âme une impression dévastatrice. Mon imagination m’entraînait dans un monde idéal où la vie ne serait qu’un enchaînement de sensations agréables, de fêtes pour l’esprit et plus encore pour le cœur et pour les sens… J’ai été l’une des innombrables victimes du Romantisme. Ma jeunesse fut atrocement ravagée par l’influence d’une littérature toute sentimentale. Comme ceux de ma génération, je me pris d’un enthousiasme poussé jusqu’à l’ivresse pour Victor Hugo, Théophile Gautier, Alfred de Vigny et pour ceux que l’on considérait alors comme les précurseurs et les apôtres de cette révolution littéraire : Shakespeare, Gœthe et surtout lord Byron. C’était du fanatisme, c’était du délire ! J’étais tellement imbu des idées de Byron que j’en avais fait le type et l’idéal de ma vie personnelle… Pénétré alors de la doctrine pythagoricienne, qui me semblait la plus rationnelle pour expliquer la destinée humaine, je crus même continuer l’âme de Byron ! Parmi les jeunes gens de mon âge il s’en trouvait quelques-uns qui partageaient mon culte ; nous avions composé un groupe dont Byron était l’idole et inspirait tous les actes. Le programme de notre vie licencieuse aurait pu être ces paroles du poète anglais : — J’userai ma jeunesse jusqu’au dernier filon de son métal. Et après, bonsoir : j’aurai vécu, je serai content… »

C’est bien cela : voilà le Romantisme et surtout Byron, c’est-à-dire la révolte contre la vie sociale, l’exaltation des passions considérée comme la marque d’un esprit supérieur, l’orgueil et la débauche tenus pour des moyens de développer la personnalité jusqu’au sublime.

Et pour achever de mettre le désordre dans cette âme, il y avait l’influence de Rousseau qui lui persuadait que l’homme naît bon. Roux en s’insurgeant contre les croyances traditionnelles qui, soi-disant, le déforment, se figura qu’il préparait une magnifique transformation de l’humanité ; il s’en considérait presque comme le Messie.

Quelle banqueroute à l’heure des désillusions ! Elle fut à peu près analogue à celle subie par les générations suivantes quand elles s’aperçurent que la science athée qui — on le leur avait promis — devait renouveler le monde, ne leur avait apporté que doutes, fièvre d’esprit et goût du néant…

Dévoyé de la sorte, Clément Roux était néanmoins resté vaguement déiste. Mais on sait combien ce déisme romantique, qui se contente d’effusions sentimentales, aux jours de malaise ou de trouble, est incapable de garder l’âme contre les assauts du vice. Bien plus, ainsi que la chose arriva pour Jean-Jacques, il porte à tirer vanité des creuses déclamations qu’on adresse au Ciel. C’est comme si l’on disait :

— Mon Dieu, ma conduite est celle d’un porc mais combien je suis vertueux puisque je m’en rends compte, que je vous en fais part et que je vous accorde par là une place dans mes pensées. Il est vrai que je n’ai pas du tout envie de me réformer ; cependant, comme vous êtes accommodant, la beauté de mon âme compensera devant vous l’ignominie de mes mœurs.

Et alors on s’octroie le privilège d’imiter, par exemple, Victor Hugo qui publiait des strophes émues où il célébrait la sainteté de la famille chrétienne — tout en délaissant son foyer pour courir le guilledou avec une « théâtreuse ».

Autre exemple : M. de Robespierre, déiste aigre, qui faisait décréter l’existence de « l’Être Suprême » et envoyait à la guillotine quiconque n’admirait pas ses filandreuses homélies. Camille Desmoulins en sut quelque chose…

Dévergondage du sens moral, sursauts morbides d’une sensualité dépravée, ces exercices de rhétorique à froid ne font qu’exaspérer l’amour-propre.

III

Déiste sans principes moraux, fou de romantisme, Clément Roux se mit à pondre force poèmes selon la formule de l’époque. Il les brûla plus tard, de sorte que nous ne pouvons en donner nuls spécimens. Puis son idéalisme lui fit convoiter de connaître l’amour d’une façon plus élevée que dans les vulgaires aventures où il s’était galvaudé jusqu’alors.

Comme il était dans cette disposition, il rencontra une jeune fille d’une grande beauté, de condition modeste — ses parents étaient des jardiniers-fleuristes — et d’une rare distinction naturelle.

L’admirer, lui parler, s’en éprendre, ce ne fut qu’un, pour l’impétueux poète. Il écrit : « Celle pour qui j’avais conçu un si soudain et si ardent amour m’était constamment apparue comme un être de rêve, infiniment respectable, n’ayant aucune des imperfections communes aux filles d’Ève… »

Et, sans autre préambule, il demanda cette merveille en mariage. Mais, comme il n’avait pas le sou, et que sa réputation de noceur était solidement établie, la famille répondit par un refus si net qu’il ne laissait pas d’espérance. En outre, des précautions furent prises pour empêcher tous rapports entre les deux jeunes gens.

Roux s’effondra de désespoir. Écoutons-le : « Je ne mangeais plus, je ne dormais plus. Mon cœur était en proie à une agitation fébrile. Mon imagination en feu rêvait d’enlèvement, de fuite en des pays lointains avec l’aimée. Puis retombant sur moi-même, comprenant ce qu’il y avait de déraisonnable dans toutes ces rêveries, je me plongeai dans une tristesse morne : la vie m’apparaissait comme un fardeau intolérable, la mort comme l’unique moyen de tout oublier… »

Il alla jusqu’au bord du suicide. Puis une réaction se fit : « Déçu dans mes espérances les plus chères, je m’abandonnai, sans retenue, à toutes les folies. Puisque, me dis-je, l’amour honnête ne m’est pas permis, vive l’amour impur !… Mais même en m’y portant avec frénésie, je ne parvins pas à mettre un terme à l’incurable ennui, au persistant malaise, qui me suivait partout. »

Commentant, plus tard, cette crise de sa jeunesse, il reconnut combien Dieu l’avait prédestiné en le détournant de tout amour humain, même épuré et en attachant le dégoût et le spleen à ses tentatives d’oubli par la débauche la plus effrénée. Il dit — et ceci est très profond et très beau : — « L’idéal qu’il me fallait, qui seul pouvait combler les désirs de mon cœur, c’était Dieu, Dieu que j’aimais sans le savoir et sans même le soupçonner dans cette beauté qui m’avait ravi et que j’osais à peine regarder, muet d’admiration. Mais, insensé que j’étais, l’idéal se trouve-t-il jamais parmi les hommes ? Un amour si pur, si profond, si dégagé des sens devait venir de Dieu et nécessairement, tôt ou tard, retourner à Dieu, comme vers son unique objet… »

Or, ne parvenant pas à se consoler ni à s’étourdir, il forma la résolution de se faire marin et de courir le monde à la poursuite d’un idéal d’héroïsme. Il y avait encore du byronisme dans ce projet : tels poèmes du vagabond lyrique que fut le combattant de Missolonghi : Lara, le Corsaire hantaient son imagination surchauffée.

Sans trop réfléchir, et malgré les supplications de sa mère, il signa un engagement dans la marine de guerre.

IV

Disons tout de suite que Clément Roux fut un très bon marin. Il se plia aux obligations du métier ; il accepta sans récriminer la rude discipline du bord. S’il s’aperçut très vite que la réalité ne répondait point aux rêves d’aventures grandioses, hors la loi, dont il s’était empli le cerveau avant de s’embarquer, il sentit que les contraintes auxquelles il était soumis agissaient sur lui d’une façon bienfaisante en le forçant de réprimer les écarts de son caractère impulsif. Et puis, comme il possédait le sentiment très vif de la nature, les spectacles de l’océan l’enchantèrent.

Sa première traversée le mena en rade de Buenos-Ayres. La République Argentine était alors en guerre avec la France. La goëlette, qui portait Roux, prit part à plusieurs bombardements de forteresses bordant la rivière de la Plata, combattit une flottille dirigée par le condottière Giuseppe Garibaldi, poursuivit et captura maints navires chargés de munitions et de vivres. Roux montra partout de l’endurance à la fatigue et un courage qui lui valut l’estime de ses chefs. « Je ne rêvais plus alors, écrit-il ; que j’étais loin de mon sentimentalisme de naguère et de mes théories utopistes sur le perfectionnement de l’humanité ! Seule, la pensée de ma mère me tourmentait parfois. Si je viens à mourir, me disais-je, que deviendra cette pauvre femme ?… »

Aux jours de repos, il descendait à terre : « Je m’enfonçais dans la forêt vierge et sous ses dômes de verdure je restais des heures en contemplation, comme en extase, adorant Dieu sans le savoir. C’était le sentiment vague d’une grandeur infinie qui m’arrachait à moi-même et aux petitesses de la vie quotidienne. »

Son sens de l’idéal ne s’était donc pas émoussé mais il remarque qu’à cette époque il s’égarait dans le panthéisme. Or, ayant subi, peu après, une terrible tempête, où il s’en fallut de presque rien que le navire fût englouti, il note : « Je ne songeais pas à prier, je ne savais même plus prier. Me retranchant dans une sorte d’insensibilité stoïque, je me résignai à mourir… »

La goélette échappa. — Tandis qu’on la réparait à Montevideo, Roux, après s’être mêlé à l’une de ces orgies de matelots qui sont célèbres, s’en alla, seul, par la ville. Il était fort dégoûté de lui-même car il avait toujours gardé le désir de la propreté morale.

Il arriva devant un édifice d’où sortaient des chants religieux. C’était un temple protestant construit par la colonie anglaise.

« Entraîné, dit-il, par je ne sais quel mystérieux attrait, j’entrai et je vis une nombreuse assemblée de personnes graves et recueillies qui priaient et chantaient ensemble les louanges de Dieu… Il y avait longtemps, bien longtemps que moi, je ne priais plus. Mais en présence de cette prière commune, je me sentis profondément ému. Ces prières, ces chants me pénétraient l’âme d’un sentiment indéfinissable qui tenait à la fois du regret, de la tristesse, du désir et de l’espérance. Il y avait, entre mon âme bouleversée par les passions et ces existences paisibles, qui invoquaient la divinité, un si frappant contraste que je ne pouvais qu’en être vivement saisi et qu’en subir la puissante influence. Force me fut de rentrer en moi-même, de m’avouer que bien malheureuse était ma vie et que ceux-là sont heureux qui trouvent la paix et le repos en Dieu… Mais cette salutaire impression ne dura pas. Le lendemain j’étais repris par mes agitations coutumières. Cependant, depuis ce jour, il m’arriva parfois d’être pénétré jusqu’au fond de l’âme d’un sentiment inconnu qui me fortifiait contre les passions, les fatigues, les dangers sans nombre auxquels j’étais exposé. C’était comme la vague espérance d’un meilleur avenir, comme l’assurance intime d’une invisible assistance. Et souvent, au milieu de la nuit, pendant que le navire glissait silencieusement sur les flots, en présence de l’infini qui m’environnait de toutes parts, seul, perdu dans l’immensité, je sentais mon cœur se gonfler et des larmes m’inondaient les joues au souvenir de ce Dieu que j’avais abandonné… »

Page admirable où les premiers effets de la Grâce sont merveilleusement décrits. Par la suite, Clément Roux disait qu’il éprouvait une indicible joie à se rappeler ces minutes d’élévation.

Mais si la Grâce avait pénétré aux profondeurs de son âme, pour n’en plus sortir, son action mystérieuse cessa, pour un temps, de lui être sensible ou du moins elle ne se manifesta, pendant la suite de ses navigations, que par un penchant plus accusé à la méditation de l’infini. C’est ce qu’il a noté dans l’un de ses carnets : « La mer fait rêver à Dieu. De là le proverbe espagnol : Veux-tu savoir prier ? Fais connaissance avec la mer. Oui, la vue de la mer rapproche de Dieu : on ne fréquente pas impunément cette école de l’infini… »

Cependant, ses deux ans de service touchaient à leur fin. Une frégate le porta jusqu’à Brest où, ressaisi par les ardeurs de son tempérament et les caprices de son imagination, il oublia les émotions sublimes qu’il venait de connaître pour rechuter dans la débauche. Il a fait quelques économies ; il court au Havre, puis à Paris, puis à Lyon, puis il zigzague à travers la France. Et partout, c’est la fête débridée.

« Je m’étourdis, écrit-il, et me livrai sans réserve au plaisir. Triste histoire qui est celle de la plupart des hommes de notre temps, de cette société sortie de la Révolution qui, après avoir rêvé de liberté, de grandeur, de gloire, ne trouvant au fond de ces soi-disant progrès qu’abjection et servitude, s’en va ainsi sans Dieu, sans foi ni convictions, ni espérances vers des abîmes. Il ne pensait pas trouver si juste, le poète Hugo quand il se peignait lui-même et la société où il a vécu dans ces vers :

On ne voit plus qu’orgueil, tourment, misère et haine Sur ce miroir terni qu’on nomme face humaine. »

Cependant, après toutes ces caravanes, il se décide à revenir à Grasse. Ses parents le reçoivent en pleurant de joie. Mais sa mère s’écrie : — Mon pauvre enfant, comme tu es changé !

« Changé, oui, ajoute-t-il, le corps était vigoureux et robuste, mais l’âme était flétrie. » Et l’œil de la mère ne s’y trompait pas.

V

Il fallait vivre. Ne possédant pas de fortune, Clément Roux sollicita et obtint un poste de surveillant au collège de Grasse. Il fit régner sur ses élèves une si exacte discipline que bientôt on le nomma surveillant-général et maître de classe élémentaire. Quand la Révolution de 1848 éclata, il en embrassa les idées avec ardeur et ne rêva plus que d’émancipation des peuples. A la fin de cette même année, il se rencontra avec Garibaldi qu’il avait combattu en Argentine, comme il a été dit plus haut. L’aventurier lui proposa de le suivre comme officier dans une expédition qu’il méditait contre les Autrichiens. Roux accepta d’abord avec enthousiasme ; mais, se rappelant que son père et sa mère n’avaient que ses appointements pour vivre, il reprit sa parole. Il y avait d’autant plus de mérite que son imagination bouillonnante engendrait sans cesse des projets épiques et souffrait de l’existence médiocre à laquelle sa pauvreté l’astreignait.

En avril 1849, son père mourut, et il en éprouva un profond chagrin qui lui mit, pour un temps, du sérieux dans l’esprit. Il se jeta dans le travail avec la pensée de conquérir des grades universitaires et d’assurer par là du bien-être à sa mère qu’il aimait beaucoup.

Mais, aux vacances, le goût de la débauche le ressaisit. Il part pour Marseille, dissipe en fêtes tapageuses l’argent de ses économies et s’attire un duel où il est assez grièvement blessé. « Assagi par les réflexions d’une longue convalescence, il revient à son poste en se jurant une inviolable fidélité à son devoir. »

Or l’ennui le rongeait ; le sentiment qu’il n’était pas dans la vraie voie le poursuivait sans repos. Pour faire à tout prix diversion à cette obsession qu’il jugeait importune, il se lança dans les réunions mondaines. Un soir, au bal, il dansait avec une sorte de frénésie quand le dégoût de tout ce qui l’entourait et de sa propre agitation l’envahit d’une façon irrésistible.

« J’entendis soudain, au-dedans de moi-même, une voix qui me disait : — Jusqu’à quand t’abandonneras-tu à ces insanités et à ces mensonges ? Cette voix remua si profondément tout mon être que, n’y tenant plus, saluant à peine mes compagnons de plaisir, je pris la fuite… Que la raison philosophique explique, si elle le peut, une telle résolution, un changement si rapide de sentiments. Pour moi, je ne vois qu’une explication à ce miracle — car c’en est un — l’intervention de Dieu et l’action bienfaisante de sa miséricorde. »

Un impérieux besoin de solitude s’empara de lui. Quittant Grasse, pendant une semaine, il erra dans la montagne, évitant le plus possible la face humaine, ne mangeant guère, dormant sous les arbres.

Le huitième jour, ayant escaladé une roche d’accès malaisé, il découvre au sommet une grande croix de bois qui domine la contrée. Alors, spontanément, il tombe à genoux, son cœur si lourd crève, les larmes jaillissent à flots de ses yeux ; et il prie, accusant ses fautes, demandant au Christ une lumière dans ses ténèbres.

Mais le Malin ne lâche pas facilement ceux qu’il possède. De retour à la ville, Roux s’endurcit de nouveau, railla presque son émotion au pied de la Croix.

Alors une épouvantable tristesse le prit tout entier. Il écrit : « Dès que je fus remis en contact avec la vie, je me sentis envahi par une mélancolie invincible. Je regardais la terre et je n’y voyais rien qui répondît à mes besoins et à mes aspirations. J’éprouvais un désenchantement navrant à la vue de la laideur du monde… »

Il crut que la poésie le consolerait du réel. Sous l’empire de cette idée, il passa tous ses moments libres et des nuits entières à versifier. En six mois, il rédigea un poème de trois mille vers intitulé le Proscrit où coulaient à pleins bords les rêveries humanitaires dont il ne parvenait pas à se déprendre. C’était au commencement de 1851.

Son manuscrit sous le bras, il part pour Paris et va frapper à la porte de Victor Hugo et de Lamartine. Ni l’un ni l’autre ne le reçurent. Il se présente ensuite à la Revue des Deux-Mondes. On devine l’accueil ! Il fallait être bien naïf pour proposer, surtout à cette époque, un poème d’un socialisme effréné à l’organe des plus gourmés doctrinaires. Le directeur, M. de Mars, plein d’épouvante, éconduisit aussitôt Clément Roux en l’engageant à composer des vers « moins compromettants » (sic).

Roux ne se décourage pas encore. Toujours flanqué de son manuscrit, il flâne par la grande ville. Il se lie avec quelques jeunes gens férus, comme lui, de romantisme et d’idées révolutionnaires qui le présentent à Louise Collet. Oui, Louise Collet, le terrible bas-bleu qui ridiculisa Musset, persécuta Flaubert et orienta vers le gâtisme le philosophe Victor Cousin. La dame, enchantée de patronner un beau garçon qui voyait en elle la dixième Muse, lui prodigua les louanges les plus extravagantes tout en lui signalant certaines strophes mal-venues qu’elle lui offrit de corriger.

Sous ses auspices, le poème est lu par Roux dans un cercle d’étudiants et de rimailleurs faméliques. On acclame l’auteur, on le bombarde génie de premier ordre, on lui persuade de rester à Paris où certainement la gloire ne tardera pas à le couronner.

Trop confiant, le poète écoute ces augures. Et, bien entendu, cela se termine par des soûleries où la bourse de Clément subit d’irréparables saignées.

Il mena quelque temps la vie de Bohême à la façon des stupides héros de Murger.

Cependant Roux finit par s’apercevoir qu’il n’arrive à rien. Impossible de publier ses vers, et la noce l’horripile. Et surtout le souvenir de sa mère, qu’il a laissée sans ressources, l’emplit de remords.

Son parti est vite pris. Il brûle son manuscrit, dit à Paris un adieu définitif et prend le train pour Marseille. Ici un dernier épisode picaresque :

« Je venais, dit-il, de m’installer dans le wagon quand un voyageur placé vis-à-vis de moi m’adressa la parole. C’était un Allemand, négociant, mais lettré. La connaissance faite, la conversation s’engage. L’homme du Nord me console de mon échec et me déclare, en son patois tudesque, que le mieux est de rire de tout et de noyer mes chagrins au fond du verre. Et, ce disant, il me fait absorber de copieuses rasades d’un vin du Rhin remplacé, de station en station, par d’autres crus moins célèbres… »

En arrivant à Marseille, tous deux étaient complètement gris. Ils se quittèrent sur le port, l’Allemand pour s’embarquer, Roux pour retourner à Grasse, après s’être embrassés cent fois et s’être promis une éternelle amitié.

Ainsi se termina cette burlesque équipée vers la gloire et la conquête de Paris.

VI

A Grasse, le Principal, qui faisait grand cas de Roux, avait dissimulé son escapade et lui rendit sa place au collège. Mais ce fonctionnaire reçut son changement et fut envoyé à Alger. Un prêtre, demandé par les familles, peu satisfaites de la morale universitaire qu’on inculquait à leurs enfants, le remplaça.

Clément Roux qui, en sa qualité de byronien, détestait la soutane, ne cacha pas son aversion. Il eut avec son supérieur, des algarades, une entre autres où il lui dit : « Je dois vous déclarer qu’en dehors du service, je ne subirai de votre part, aucun ordre, aucune exhortation religieuse… »

Sur ce propos, il s’attendait à être renvoyé. Mais le bon prêtre, par charité sans doute, ne donna pas suite à l’incident.

Très fier d’avoir maintenu « les droits de la libre-pensée », Clément n’en montra que plus de zèle dans l’accomplissement de ses devoirs vis-à-vis des élèves afin de bien prouver à « l’Homme noir » qu’il n’avait pas besoin de patenôtres pour se conduire correctement.

Or, un mois plus tard, Clément Roux surveillait ses élèves dans la salle d’études. Ouvrant le pupitre de la chaire, il y trouva un vieux livre. C’était une Bible, oubliée là par un de ses collègues, professeur de grec. Le surveillant ouvre le volume. Mais l’idée que c’est un livre de dévotion le lui fait rejeter aussitôt. N’ayant rien d’autres à lire, il le reprend quelques minutes après. Et voici ce qui arriva. — Ici une citation un peu longue est nécessaire :

« Je parcourus d’abord avec indifférence ces pages. Mais il s’en dégageait je ne sais quelles pensées saisissantes qui, peu à peu, éveillèrent en moi des sentiments nouveaux. Ignorant comme j’étais alors des choses de la religion et de la doctrine de l’Église, entièrement ignorant, comme le sont tant d’autres, et des plus cultivés et des plus savants, j’en étais arrivé à ce point de défiance à l’égard de l’Église, que tout livre qui se rattachait à elle, de près ou de loin, ne valait pas, selon moi, la peine d’être lu. Néanmoins, je fus soudain émerveillé par les pensées du grand Apôtre saint Paul, puis confondu d’admiration devant l’élévation et la prodigieuse grandeur de ses enseignements. »

Puis un passage de l’Épître aux Romains (XIII, 12-14) lui fit faire un violent retour sur lui-même. C’était celui-ci : Rejetons donc les œuvres de ténèbres et munissons-nous des œuvres de lumière. Marchons honnêtement non dans les excès de table et les ivrogneries, non dans les dissolutions et les impudicités, non dans l’esprit de dispute et d’envie. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne cherchez pas à contenter la chair dans ses convoitises.

« Ces paroles convenaient trop aux sentiments et aux besoins de mon âme pour que je n’en fusse pas profondément ému et que je n’en sentisse point la puissante influence. En effet, depuis le bal où je fus écarté du plaisir, depuis ma course solitaire dans la montagne, sans pouvoir m’expliquer ce sentiment nouveau, je voyais mon existence si petite, si misérable, si abandonnée que j’aspirais à me renouveler, à suivre le penchant qui m’entraînait vers l’ordre et la vertu. Chose singulière, le même passage de saint Paul qui agit si fort sur moi était le même qui avait, quinze siècles auparavant, converti saint Augustin. Moi aussi, je me convertirai, pour être voué au silence, à la douleur et à l’adoration solitaire… »

Depuis ce jour, il fit de la Bible sa lecture habituelle. Il se pénétra des Prophètes ; il reconnut à quel point ils annonçaient, avec clarté, le Messie et la Rédemption. Il apprit les Psaumes par cœur. Il commença d’aimer Jésus-Christ.

C’était une nouvelle touche de la Grâce et elle fut décisive.

Cependant il y avait encore loin de cette foi naissante à la pratique de la vie chrétienne. « J’étais, déclare-t-il, bien ignorant encore et bien arriéré ; j’adorais, je priais Dieu ; je pleurais d’amour aux pieds de mon Rédempteur mais c’était tout : l’Église et ses dogmes, la confession, la communion, la Sainte Vierge m’inspiraient de l’éloignement. Pourtant je comprenais qu’il était de mon devoir de confesser ma foi devant les hommes. Je ne le fis pas encore parce que j’éprouvais une violente prévention contre les prêtres. Je me disais aussi que si je me mettais à pratiquer, maintenant que le collège avait à sa tête un ecclésiastique, j’allais être considéré comme un maladroit hypocrite qui veut se concilier la faveur de son chef. Pour rien au monde je ne voulais encourir cette suspicion. Et cependant je comprenais qu’au point où j’en étais arrivé, il me fallait, par l’humble confession de mes fautes, purifier ma conscience et recevoir cette Eucharistie que je comprenais enfin, que je désirais ardemment… »

L’orgueil, sous forme de respect humain, le retenait donc à l’entrée de la voie étroite. Il le reconnut par la suite quand il écrivit : « Qui dira par combien de moyens, même ridicules et absurdes, le démon s’efforce de détourner de Dieu le pécheur décidé à faire le pas décisif. Malheur à qui se laisse prendre au piège ! Si la conversion n’en est pas toujours compromise, elle est souvent plus ou moins retardée. »

Il continua d’atermoyer pendant un temps assez long. Mais la Grâce se faisait de plus en plus impérieuse. Et comme il n’obéissait pas aux ordres reçus intérieurement, il était en proie à une tristesse continuelle ; et l’amas pourrissant de péchés qui lui encombrait l’âme le suffoquait presque. A ce moment, un directeur l’aurait éclairé, délivré de ses frayeurs puériles, soutenu par ses prières. Il ne put se résoudre à s’ouvrir à un prêtre et, de plus, sa crainte du « qu’en dira-t-on » de sa petite ville s’accrut en raison même de l’importance qu’il accordait à l’opinion publique.

« Ah ! que j’étais lâche, s’écrie-t-il : tout courage m’abandonnait dès qu’il était question d’affirmer mes sentiments religieux. Esclave du préjugé, je ne parvenais pas à faire le pas en avant dont la nécessité s’imposait sous peine d’être illogique et de ne pratiquer qu’un demi-christianisme. »

Sur ces entrefaites — c’était en 1854 — pendant le Carême, sa mère lui demanda timidement s’il ne ferait point ses Pâques. Chaque année, elle lui posait la même question et, comme toujours, il garda le silence.

Une voix perfide lui disait : « Tu perdras tout : amis, considération, estime ; tu seras méconnu, méprisé, regardé comme un vil hypocrite. »

Il répondait : « Pour Dieu, j’accepterais tout… »

Et cependant, si forte était encore l’emprise du démon sur son âme qu’il ne pouvait se résoudre à l’acte qu’il sentait indispensable.

L’idée lui vint alors de se confesser hors de Grasse, car être vu au confessionnal par des gens de sa connaissance lui causait une véritable panique. Il partit, fit seize lieues à pied dans la montagne et se présenta au monastère de Notre-Dame de Laghet occupé par des Carmes.

Au religieux qui fut chargé de l’entretenir il posa la question : faut-il adorer Jésus-Christ en cachette ou le confesser franchement et s’unir à Lui en public ?

Tout autre qu’un moine aurait été sans doute ahuri par le cas de conscience que se forgeait d’une façon si baroque le pauvre néophyte. Mais, comme l’a dit si bien Huysmans, « rien n’étonnera jamais un moine » quand il s’agit des manœuvres du Mauvais sur une âme en marche vers Dieu. Le bon Carme lui répondit donc que son strict devoir était de communier publiquement, sans tenir compte des révoltes de son amour-propre et des chimères dont la Malice lui encombrait l’imagination. Il fut si clair, si persuasif que Clément Roux fut délivré aussitôt du maléfice diabolique qui le paralysait. Le jour même il fit sa confession générale. Absous, libéré de l’amas boueux qui lui obstruait la conscience depuis si longtemps, heureux comme il ne l’avait jamais été, l’âme toute légère et toute lumineuse, il revint à Grasse et il dit à sa mère : — Dimanche, je communierai avec toi.

Et il en fut ainsi.

Les notes de Clément ne donnent aucun détail qui ait rapport à cette communion. Mais voici les effets : il mena une vie plus retirée ; il montra beaucoup plus de douceur et de patience dans ses relations avec ses élèves et ses chefs. Sans communiquer à personne ses dispositions nouvelles, il vécut plusieurs mois dans une paix qu’entretenait la lecture assidue de l’Évangile et la prière.

Sa communion pascale n’avait pas été remarquée et ne donna lieu à aucun commentaire. Néanmoins, il se figurait que s’il renouvelait, il susciterait les médisances qu’il craignait tant. D’autre part, il sentait qu’il avait un besoin fréquent de l’Eucharistie. Pour tout concilier, il imagina de demander un autre poste dans la pensée qu’en une ville où il ne serait pas connu, il pourrait remplir ses devoirs religieux sans attirer l’attention. Il s’adressa à son ancien Principal qui, ayant gardé de lui un fort bon souvenir, le fit nommer professeur à Alger. On voit qu’il avait fait du chemin depuis le temps où il se consola de ses déboires littéraires par une ribote en société d’un Allemand.

Or, comme nous le verrons, Dieu voulait que ce fût précisément à Grasse, et malgré toutes ses frayeurs, qu’il donnât l’exemple d’une vie sainte parmi les malveillances qui guettent les convertis. Après s’être confessé de nouveau, et avoir communié à Marseille, il dit adieu à sa mère qui l’avait accompagné jusqu’au bateau et qui lui passa au cou un crucifix suspendu à une chaîne en le suppliant de ne jamais le quitter. Il le promit et tint parole.

Alger ne lui fit pas une très bonne impression. Peu de catholiques pratiquants dans la ville ; quant au personnel du lycée, il était ou indifférent ou hostile à l’Église. « Tel était, note-t-il, le milieu où j’allais vivre. Je le jugeai à première vue et je pris, dès la première heure, la résolution d’y vivre ostensiblement en chrétien. »

Hélas, il allait éprouver que la voie étroite ne se conquiert que par les humiliations. D’abord il connut cette nuit obscure par laquelle passent tôt ou tard les convertis. Depuis sa confession générale, il avait vécu ce que j’ai appelé ailleurs « le printemps de la Grâce ». Soudain il lui sembla que son cœur se desséchait, ne parvenait plus à s’unir à Dieu. La prière l’ennuyait ; les lectures pieuses, les Sacrements ne lui apportaient nul réconfort. Manquant d’expérience pour subir avec résignation un état d’âme aussi pénible, il crut que son Sauveur l’avait abandonné. Et il tomba dans un chagrin profond.

Ensuite les tentations sensuelles, qui l’avaient laissé fort tranquille depuis quelques mois, reparaissent. Torturé, en proie au découragement et à une écrasante mélancolie, il se compare à ses collègues qui vivent insoucieux et se livrent, sans vergogne, à des plaisirs plutôt malpropres :

« J’entendais une voix qui me disait : — Fais comme eux ; cela te distraira des angoisses qui t’accablent…

« O mon Dieu, j’écoutai la voix tentatrice et me détournant de vous, je me tournai vers la créature… C’était une musulmane qui, apercevant un crucifix sur ma poitrine, tourna en ridicule le signe de notre rédemption. Soudain, le sentiment chrétien se réveilla violemment en moi. Je souffletai cette femme et je m’enfuis sans prononcer un mot…

« Quelle douleur après cette scène. Je sentais que j’avais presque renié Jésus et je croyais l’avoir perdu pour toujours. »

Admirons cette délicatesse de conscience et combien la Grâce avait conquis à fond cette belle âme : loin de renier Jésus, il l’avait vengé des outrages d’une malheureuse ignorante. Mais le seul fait d’avoir effleuré l’égout lui paraissait aussi affreux que s’il avait piqué une tête dans la fange.

Il continue : « Je me sentais mourir de douleur et de confusion. Je n’y pus tenir ; je serais devenu fou. Je courus à l’église voisine. Là, rencontrant un prêtre, je lui demandai de vouloir bien m’entendre en confession. »

Celui-ci, marquant de la mauvaise humeur, lui indique un confessionnal et l’y fait attendre très longtemps.

« Arrivant enfin, dit le Père Lambert, il l’invite à commencer sa confession ; mais le pénitent est tellement égaré de douleur que, ne se souvenant plus des formules de l’Église, ruisselant de larmes, il ne laisse échapper de ses lèvres que des sons inarticulés. Et le prêtre de lui dire d’un ton brusque : — Vous ne savez donc pas vous confesser !… Affolé, le pénitent quitte le confessionnal et sort de l’église… »

Roux accepta humblement cette épreuve, la tenant pour un châtiment de sa faute.

« Le lendemain, ajoute son biographe, il court à la cathédrale ; il demande un confesseur. Ce dernier vient ; c’est bien, cette fois, l’envoyé de Dieu, le bon Samaritain : son air bienveillant, son regard miséricordieux mettent en confiance le pauvre pécheur qui lui expose, sans restriction, le tourment de son âme. Le prêtre écoute en silence et quand le pénitent a terminé ses aveux, d’une voix calme et paternelle, il lui dit : — Mon fils, l’homme tombe, et l’ange se relève… »

Réconcilié avec Dieu, rendu à la vie surnaturelle, fortifié, plein de bon propos, Clément Roux se remit à la tâche quotidienne avec une allégresse paisible. Ses notes de cette époque montrent qu’il était, pour un temps, libéré de l’aridité et qu’il travaillait à se perfectionner.

Il écrit : « Saint Grégoire de Nysse définit l’homme, un être qui se repent, qui peut s’affranchir du péché mortel, se réhabiliter. Je veux être cet homme… Donnez-moi votre esprit vivifiant, ô mon Dieu, faites que je ne vous offense plus, que je sois pur et qu’un jour, bientôt s’il se peut, je ne possède que vous, je ne sois rien qu’à vous, je ne me nourrisse et ne vive plus que de vous. »

Cette prière fut exaucée. Bientôt il allait être tout à Jésus, dans la douleur, dans l’humiliation, dans la pauvreté.

La chaire de troisième lui fut offerte au Collège de Grasse. Le désir d’être près de sa mère le fit accepter. Et d’ailleurs, maintenant, sa crainte de l’opinion publique n’existait plus. Il souriait en se rappelant ses terreurs enfantines à cet égard.

VII

Mais, si plein qu’il fût de bonne volonté, Clément Roux était encore faible, vacillant, inexpérimenté dans la vie spirituelle. Il avait besoin d’une direction et il fut un assez long temps sans rencontrer un prêtre qui le comprît et qui sût développer les dons si riches que la Grâce avait mis en lui.

Or, un jour, qu’il errait par la ville en proie à de cruelles tentations — c’était le jour de la Toussaint de 1857 — il entra, pour essayer de s’en délivrer, dans une église. Un prêtre parlait en chaire. Il écouta d’abord distraitement puis il fut saisi par cette parole, pleine de tendresse et de vie, qui le pénétra d’effluves surnaturels. Cette sensation ne lui était pas coutumière car… Lecteur, si tu as entendu beaucoup de sermons, tu achèveras la phrase.

Roux sentit qu’il lui fallait remettre son âme entre les mains de ce prédicateur. Il s’informa et apprit que c’était l’abbé Raimondi, vicaire de l’église paroissiale de Grasse. Dès le lendemain, il alla trouver le bon prêtre, lui raconta son histoire et lui exposa l’état pénible où il se trouvait.

L’abbé Raimondi démêla tout de suite que Roux souffrait principalement d’une crise de scrupules[40]. Sa nature ardente visait aux sommets de la perfection et, toute aide lui faisant défaut, à la moindre défaillance dans la voie ardue dont il prétendait atteindre sans délais le point culminant, il se décourageait et se persuadait que Dieu ne voulait pas de lui.

Le prêtre accepta tout de suite la direction de ce néophyte, d’autant plus qu’il pressentait que celui-ci était appelé à aller très haut. Il disciplina son zèle, modéra ses élans irréfléchis, lui traça un plan très souple et très large d’exercices, l’initia aux splendeurs de l’oraison et lui indiqua les livres qui convenaient à cette période de sa formation chrétienne.

Cette direction ferme, judicieuse, éclairée par l’amour de Dieu, que possédaient également le nouveau-né à la Grâce et son guide, fit le plus grand bien à Roux. Corroborée par la réception fréquente de l’Eucharistie, elle le trempa pour les souffrances à venir. Aussi écrivait-il à cette époque : « Je ne crains, je ne désire, je n’ambitionne et ne recherche plus rien du monde. Je porte dans mon âme Celui qui est la vérité et l’amour. Ainsi je suis heureux, ainsi je pourrai vivre à jamais dans la joie et dans la paix. Le règne de Dieu est en moi. »

Aux vacances, avec l’approbation de son directeur auquel il soumettait tous ses projets, il fit un voyage à Rome d’où il rapporta des impressions dont son sens de l’art comme sa piété furent pareillement satisfaits.

Il reprit ses fonctions. C’était, au témoignage unanime de ses anciens élèves, un excellent professeur. Et depuis son retour à Dieu, il ne se contentait pas de leur départir la science. Il se préoccupait de leur état moral, et dès qu’il y voyait jour, s’efforçait de les maintenir dans le giron de l’Église. Un de ces jeunes gens lui dut une lumière sur sa vocation au sacerdoce. Il rapporte ceci : « Vers la fin de la classe, M. Roux nous faisait faire « le bon français » de la version latine du jour. Pendant que nous étions occupés à ce travail, silencieux et appliqués, M. Roux sortait un crucifix qu’il portait sur lui, le gardait dans la main et se mettait à méditer. Je lui ai vu parfois répandre des larmes devant ce crucifix. J’avoue qu’il se passait alors en moi quelque chose de mystérieux et que je me sentais tout remué : c’était le travail de la Grâce… Il me prit, un jour, en particulier et me proposa de servir la messe de l’aumônier le jeudi et le dimanche. Je refusai d’abord craignant les railleries de mes condisciples. A la fin, gagné malgré moi par la seule vue de mon saint professeur, j’y consentis… Peu après je sentis en moi un attrait puissant qui me poussait à me faire prêtre. Je m’en ouvris à M. Roux qui ne montra nulle surprise : il savait, je crois, que Dieu avait sur moi des desseins particuliers et voulait m’attacher à son service. Il m’engagea à suivre mon penchant vers le sacerdoce… N’est-ce pas à lui que je dois, après Dieu, cette grâce incomparable ? » (Note de l’abbé Aubin, mort vicaire au Cannet.)

Clément déplorait l’esprit de plus en plus irréligieux de l’Université, et il s’affligeait de voir tant de familles rester indifférentes à l’influence néfaste des maîtres incrédules sur leurs enfants. Un de ses carnets contient cette note : « Des pères sans foi ou tièdes livrent à des maîtres sans conscience ces enfants dont la grâce baptismale a fait des élus !… J’offre à Dieu ces petits, afin qu’ils échappent au massacre des Innocents que serait pour eux une éducation dont Dieu serait banni et qui étoufferait, avec l’amour de Dieu, jusqu’à son nom dans leur cœur. »

Et plus tard, il écrivait cette prédiction qu’il faut absolument citer, car nous savons à quel point elle s’est réalisée : « Un temps viendra, et ce temps n’est pas loin, où le nom de Dieu lui-même ne pourra plus être prononcé dans nos collèges, où toute profession publique de croyance religieuse sera officiellement interdite aux professeurs. Que deviendra la jeunesse du pays entre de telles mains ?… »

Cependant, l’assiduité de Roux aux offices, sa fréquentation d’un prêtre, ses communions réitérées, la tournure de ses propos, le caractère de son enseignement et ses mœurs irréprochables — voire austères, lui attirèrent la tribulation qu’il avait jadis tant redoutée et qui maintenant le laissait tout à fait calme. Les uns le traitèrent de cagot, de tartufe et de fou. Les autres, plus indulgents, se contentèrent de dire, avec cet air entendu des médiocres que toute distinction offusque : — C’est un original…

Ah ! ce verdict cher à la suffisance bourgeoise, que je l’ai entendu prononcer souvent ! Or, chaque fois que la chose m’arrive, je dresse l’oreille ; j’ouvre une enquête et, sept fois sur dix, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, je trouve une belle âme…

On accusa également Roux de vouloir se faire remarquer. « Dieu n’en demande pas tant » affirmaient les sages de salons qui, lorsqu’ils prononcent cette phrase, sont évidemment persuadés que Dieu les a choisis pour confidents de ses préférences.

Comme il en va toujours de même depuis le temps de Clément Roux, je crois opportun de rapporter ici une anecdote caractéristique.

Il y a peu, quelqu’un donnait, pendant le Carême, mettons des conférences morales dans une grande ville de province. Ses auditeurs y remarquèrent beaucoup de rhétorique — peu de flamme. C’était une leçon bien apprise, adroitement débitée — rien de plus. Après les conférences, quelques-uns avaient pris l’habitude de venir causer avec l’orateur. Un jour ils lui demandèrent ce qu’il pensait d’un écrivain converti depuis plusieurs années dont — à tort ou à raison — ils goûtaient fort les livres, qu’ils avaient pris en grande affection et avec lequel ils correspondaient parfois.

— Un tel ? répondit l’autre, peuh ! il est comme tous ces gens-de-lettres ; il s’est soi-disant converti pour faire parler de lui. Je ne le prends pas au sérieux…

— Mais, reprirent ses interlocuteurs, avez-vous lu ses livres ? Le connaissez-vous personnellement ?

— Non je n’ai rien lu de lui et je ne l’ai jamais vu. Cela n’en vaut pas la peine.

Or, il arriva ceci qu’en s’exprimant d’une façon si légère, si inconsidérée, il scandalisa totalement ceux qu’il avait mission d’édifier. Dans la chaleur de leur indignation, ils écrivirent à leur ami lointain une lettre où ils lui rapportaient le fait et le qualifiaient sans douceur.

L’écrivain — qui en a vu bien d’autres — les calma et leur répondit : « Soyez assurés d’une chose : si les circonstances voulaient que je fusse brûlé vif pour le service de l’Église, il y aurait encore des gens pour affirmer que j’avais en vue de me faire de la réclame. Ainsi va le monde !… »

Lorsqu’on a l’amour profond de Jésus, on se réjouit plutôt de ces malveillances, car le Bon Maître nous a dit que nous serions bafoués à cause de son nom. Donc être jugé comme un « original » ou comme un farceur parce qu’on montre que l’on aime Dieu, c’est un très bon signe.

Ainsi pensait Clément Roux. Ce qui lui faisait écrire : « Je n’ignore pas ce qu’on pense et ce qu’on dit de moi. D’aucuns doutent de la sincérité de ma conversion. D’autres prétendent qu’elle ne sera qu’un feu de paille. D’autres vont jusqu’à la traiter de déraisonnable et à dire que j’exagère et que je suis fou. Folie pour folie, j’aime mieux être fou d’amour pour Dieu que fou d’amour pour le monde. »

VIII

Roux traversa, de 1860 à 1864, une période de félicité où il semble que Dieu ait voulu, en le comblant de grâces sensibles, lui donner des forces, pour qu’il supportât sans défaillir les épreuves qui succèdent aux liesses quand on pénètre dans la vie illuminative, second stade de la Mystique.

Il reçut l’humilité, c’est-à-dire la principale des vertus qui mènent à la sainteté : « Je me vois horrible, écrivait-il, et pourtant je suis en paix, car je ne veux ni flatter mes vices ni que mes vices me découragent. Je suis pour vous contre moi, ô mon Dieu. Quelque misère qui me reste, aurais-je pu, sans vous, espérer me tourner ainsi vers vous et secouer le joug de mes passions ? Je m’abandonne entre vos mains : tournez, retournez cette boue, donnez-lui une forme, brisez-la ensuite. Elle est à vous, elle n’a rien à dire, il lui suffit qu’elle serve à tous vos desseins. Élevé, abaissé, consolé, souffrant, misérable, appliqué à vos œuvres, inutile à tout, je vous adorerai en sacrifiant ma volonté à votre volonté. »

L’Eucharistie le soutenait dans ses efforts pour dépouiller « le vieil homme » et se revêtir de Jésus. « Sans elle, dit-il, j’aurais reculé, découragé devant ce travail de destruction et d’édification. Mais par elle, mon labeur s’est simplifié, est devenu plein d’attraits. »

Il fut en même temps gratifié des secours de la Vierge auxiliatrice. Le jour de la fête de l’Annonciation 1860, il eut l’intuition formelle qu’elle le prenait sous son égide : « Ce bonheur n’a duré qu’un instant, dit-il, mais comme un météore ardent et lumineux il a embrasé mon âme. Par vous, ô Marie, et avec vous, je veux aimer Jésus… »

Sa vie devint alors de plus en plus retirée. Il goûtait avec intensité les joies de la solitude et du silence. Sa classe terminée, il passait de longues heures à l’église, en oraison de quiétude devant le Saint-Sacrement. Après ces stations bienheureuses, il s’en allait dans la campagne. Comme il possédait, ainsi que sainte Térèse et saint François d’Assise, le sentiment profond de la nature, à l’exemple de ce dernier, il associait les choses aux actes d’adoration qui s’élevaient de ses lèvres vers le Créateur : notre frère le soleil « qui rayonne d’une grande splendeur », notre sœur la lune et nos sœurs les étoiles « qui sont claires et belles », notre frère le vent qui vivifie les créatures, notre sœur l’eau « qui est humble et chaste », notre frère le feu « qui est agréable à voir, indomptable et fort », nos frères les arbres qui bruissent suavement comme des harpes, notre mère la terre qui produit « les fleurs diaprées et les herbes »[41].

Or, à mesure qu’il s’enfonçait davantage dans la forêt radieuse où souffle le Saint Esprit, le désir de se donner encore plus à Dieu croissait en lui. L’idée d’abord vague, puis plus précise de se faire prêtre lui vint. Son directeur consulté ne rejeta point ce projet d’une façon absolue. Mais, comme il sied, il exigea que Roux examinât cette vocation possible avec délais, prudence et réflexion. Puis il lui fit étudier la théologie, les Pères et les ouvrages des grands Mystiques, par exemple Suso, sainte Catherine de Sienne, sainte Térèse — celle-ci plus spécialement, dans l’admirable Chemin de la Perfection — et aussi le Père Faber dans son Tout pour Jésus. C’étaient là les fortes nourritures dont son âme, nullement encline aux dévotions mièvres, avait besoin.

Mais Dieu avait sur Roux d’autres desseins. Ce n’était pas comme prêtre qu’il voulait le faire participer aux souffrances de son Fils, mais comme victime de réparation et d’adoration, au service de l’Eucharistie.

IX

Le converti se préparait à entrer au séminaire quand la maladie fondit tout à coup sur lui. Les circonstances qui accompagnèrent cette entrée dans la voie royale de la Croix furent tellement significatives qu’il faut laisser Clément les exposer lui-même :

« Le 30 avril 1864, fête de sainte Catherine de Sienne, j’étais en classe, dans ma chaire, surveillant mes élèves occupés à une composition. Ayant ouvert la Bible, je tombai sur ce passage de Job qui m’émut singulièrement : Mon visage a été défiguré par mes pleurs, et mes paupières se sont couvertes de l’ombre de la mort. J’ai souffert tout cela sans que ma main fût souillée par l’injustice…

« Je tournai les feuillets du Livre saint et cet autre passage d’Isaïe tomba sous mes yeux : Il s’est élevé devant le Seigneur comme un faible arbrisseau, comme un rejeton qui sort d’une terre sèche. Il a été sans éclat, sans beauté ; nous l’avons vu et il n’avait rien qui attirât nos regards. Il nous a paru misérable, le dernier des hommes, un homme de douleurs et qui sait, par expérience, ce que c’est que l’infirmité…

« J’étais loin de songer à ce moment qu’il pût y avoir dans ces paroles un avertissement de Dieu ; cependant j’allais en voir bientôt la réalisation. Que Dieu en soit éternellement béni !

« Le soir de ce même jour, je me rendis à l’église pour l’ouverture du mois de Marie. Je ressentis, chemin faisant, comme un travail de contraction des muscles dans les jambes qui me rendit la marche difficile. Invité à assister le lendemain à la première communion d’une jeune parente, dans la chapelle de la Visitation, j’assistai à la cérémonie et je m’associai à la communion des enfants et de la communauté. Après l’action de grâces, je me disposai à rentrer chez moi. J’éprouvai alors le même phénomène physique que la veille. Ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté que je pus sortir de l’église. Une fois dehors, la faiblesse augmenta à tel point que mes jambes ne pouvant plus me soutenir, je tombai. A ce moment, j’entendis une voix intérieure qui me disait : — Tu ne guériras jamais de ce mal. Tu perds pour jamais l’usage de tes membres.

« Mon premier sentiment fut celui de la douleur et de l’effroi. Me ressaisissant presque aussitôt et réunissant mes forces, je me relevai en songeant à ces paroles de l’Imitation : Il n’est rien qui puisse détourner ou décourager ceux qui, remplis de la vie éternelle, brûlent du feu inextinguible de la charité. Fortifié par ces mots, je repris ma marche, m’arc-boutant sur mon bâton, haletant et défaillant à chaque pas. Je gagnai péniblement ma demeure. Je n’en devais plus sortir de longtemps, encore ne serait-ce que ployé par l’infirmité, soutenu par deux bâtons, ressemblant plus à une bête qu’à un homme, vieillard à trente-neuf ans, ruine et loque humaine réalisant la parole d’Isaïe : Nous l’avons vu ; c’était un homme de douleurs !… »

Il s’alita. Le médecin qui le soigna, le docteur Albert Vidal a diagnostiqué : « Un rhumatisme ankylosant et déformant qui lui supprima graduellement l’usage de toutes les articulations, celles du cou surtout (il ne pouvait plus relever la tête), celles de toute la colonne vertébrale, du bassin, des épaules, des hanches. Il me semble qu’il lui restait l’avant-bras, les mains et les genoux libres[42]. Mais il n’a jamais eu ce qu’on appelle paralysie, c’est-à-dire défaut de fonctionnement par lésion des centres nerveux, cerveau ou moelle épinière, ou par lésion locale de certains nerfs. »

Ce certificat fut publié après sa mort pour répondre à quelques-uns qui attribuaient sa ferveur religieuse à une maladie de nerfs.

Clément dut d’abord garder le lit assez longtemps. Puis ayant recouvré l’usage partiel de ses jambes, il essaya de reprendre ses fonctions de professeur. Mais ses souffrances s’accroissant d’une façon continue, il lui fallut bientôt demander sa retraite. Notons que tous les remèdes essayés par les médecins échouèrent à lui apporter la plus légère amélioration. La tête à la hauteur de la ceinture, les pieds raclant le sol, il marchait péniblement, appuyé sur deux petites cannes. Ses souffrances furent toujours aiguës et sans trêve. Et cela dura vingt-huit ans.

Il me semble qu’on ne peut douter du caractère surnaturel de sa maladie, d’autant que si le corps se courbait sous le fardeau de la Croix, l’âme allait s’épurer de plus en plus par la douleur, et atteindre l’union avec Dieu, troisième stade de la vie mystique.

X

Voyons comment il progressa dans la voie étroite avant de fondre son âme dans la suradorable Essence. Les premiers jours furent terribles car, non seulement le mal lui broyait les membres, mais encore toute consolation surnaturelle lui était retirée. Dieu voulait lui faire bien sentir quel était son néant afin qu’il prît conscience que, sans le secours d’En-Haut, jamais il n’arriverait à sanctifier ses tortures.

Notant ses angoisses peu après que cette période douloureuse eut pris fin, il dit : « Ce fut d’abord une tristesse accablante, presque du désespoir. Une pensée cruelle traversa mon esprit et ajouta une douleur nouvelle à mes douleurs. Je me crus abandonné de Dieu et de sa Mère. Je voyais dans le mal qui m’avait terrassé, réduit à l’impuissance, un châtiment de mon désir présomptueux du sacerdoce. Dès lors, je ne goûtai plus aucun repos le jour, ni aucun sommeil la nuit, me considérant comme un réprouvé de Dieu et de son Église… »

Il était au maximum de cette agonie quand le saint prêtre qui le dirigeait lui apporta spontanément l’Eucharistie.

L’effet du sacrement fut immédiat : l’âme comprimée par la tentation de désespoir, se redressa et bondit, plus fervente que jamais, dans l’Amour divin. Il s’écrie : « Changement indicible ! Œuvre adorable de la droite du Très Haut ! J’étais autrefois sur un lit de roses, plongé dans les délices, et mon âme était torturée tandis que mon corps frémissait de volupté. Aujourd’hui, je suis couché sur un lit de souffrances, en proie aux déchirements et à la douleur et mon âme transportée fond dans l’amour de Dieu… Mon Dieu, je repousse du pied toutes les choses de la terre, j’embrasse de toutes mes forces votre Croix. O Mon Dieu, je surabonde de joie[43] !… »

Pour féconder en lui l’esprit de sacrifice, son directeur lui fit lire alors les vies de sainte Lydwine et d’Anne-Marie Taïgi. La lecture des combats et des triomphes héroïques de ces deux généreuses victimes de la loi de substitution alluma en lui le désir ardent de les imiter. Il comprit sa mission et s’y donna sans réserve. Il ne vécut plus que pour expier les péchés du monde. Il écrit : « Quel plus beau partage, ô mon Dieu, pour un homme ? Et comment avez-vous jeté votre regard sur la plus misérable de vos créatures pour l’élever jusqu’à cette hauteur ? Moi, un homme de prière et d’immolation, moi un homme de douleur comme vous, mon Sauveur adoré ! Je ne veux subsister que pour me consumer devant vous comme la lampe de l’autel. O Beauté, ô Bonté infinie, consumez, anéantissez mon être de misère, faites de moi un sacrifice parfait… »

Comme le dit fort bien son biographe : « On ne saurait voir dans ces dispositions l’effet d’une exaltation illusoire et passagère. Elles étaient fondées sur une doctrine toujours reconnue et professée par l’Église, celle de l’union du chrétien à Jésus, union en vertu de laquelle le chrétien vivant en Jésus-Christ, comme Jésus-Christ vit en lui, par sa grâce sacramentelle ou sa grâce habituelle, mêle ses prières, ses actes, ses mérites à ceux de Jésus vivant en lui. »

D’ailleurs, loin de pâtir de son état de maladie et de l’ivresse d’amour divin qui le transfigurait, son intelligence avait acquis un degré de lucidité tout à fait supérieur. Il note : « Mon âme a acquis une étonnante compréhension de la vie, une merveilleuse aptitude à embrasser la vie des autres, à y entrer, à se l’approprier, à se l’assimiler ; le soir, après avoir gémi sur l’humanité, ses erreurs et ses misères, compati à ses douleurs, pleuré sur ses crimes, je me sens vivre de tant de vies ! Impuissant à les contenir dans mon cœur, je les répands aux pieds du Rédempteur ; je le supplie de les laver dans son sang, de les recevoir ainsi purifiées dans son cœur et de les rendre à l’éternel amour du Père. »

Et d’ailleurs encore, la plus grande preuve qu’il n’était pas dans l’illusion, c’est qu’à mesure qu’il ressentait davantage les joies du sacrifice, il croissait en vertus, ce qui est, selon sainte Térèse, la marque que Dieu habite l’âme qui se donne de la sorte.

Ces vertus, nous allons les voir se manifester.

XI

Qu’un homme qui souffre dans son corps d’une façon continuelle et qui, de plus, éprouve, comme nous le verrons, des peines d’esprit d’une acuité formidable, montre parfois un peu de mauvaise humeur, c’est fort naturel. Ce qui ne l’est point, c’est que plus il souffre, plus il se montre patient, doux, charitable.

Dans l’âme, surnaturalisée par la douleur, de Clément, l’amour de Dieu eut pour répercussion l’amour des hommes.

L’accueil qu’il faisait à ses rares visiteurs était aimable et souriant. Il ne se plaignait point ; il ne demandait pas qu’on le plaignît. S’oubliant lui-même, il s’informait de leurs peines et de celles de leurs proches, les consolait et leur donnait des avis pleins de bon sens et d’affectueuse mansuétude. Jamais on ne l’entendit porter de jugements amers sur personne. Au contraire, il cherchait des excuses à ceux qui critiquaient hautement sa « bigoterie ».

Un bon prêtre, le chanoine Isnard, qui fut son directeur après l’abbé Raimondi, a dit de lui : « S’il arrivait qu’on lui demandât des nouvelles de sa santé, il éludait la question ou n’y répondait que d’une façon brève et évasive. Parfois il se bornait à dire : Comment voulez-vous que puisse aller un vieux meuble, une machine toute détraquée ? On n’en parle pas ; ça n’en vaut pas la peine… Et il accompagnait ce propos d’un rire franc et communicatif qui empêchait le visiteur de s’apitoyer sur ce martyr… »

N’ayant comme ressources que sa maigre pension de retraite pour les faire vivre lui et sa mère, il se privait d’une servante et vaquait lui-même aux soins du ménage. Plusieurs fois, une personne pieuse qui le visitait souvent, Mlle Angélique Cresp le surprit à laver, avec mille peines, le parquet de sa chambre. « C’est pour épargner, dit-il, cette fatigue à ma vieille mère. La pauvre femme, j’ai reçu d’elle tant de services ; je puis bien lui rendre celui-là. »

Octogénaire, Mme Roux perdait peu à peu la vue. Faisant la cuisine, il lui arrivait de laisser tomber des morceaux de charbon, des copeaux, de la cendre dans les aliments qu’elle apprêtait. Clément Roux riait de ce singulier assaisonnement et n’en mangeait pas moins. « C’est, disait-il, une excellente occasion de me mortifier en expiation de mes péchés. »

Un jour, quelqu’un le trouva en train d’avaler un potage où naviguaient des mouches. Comme le visiteur témoignait de la surprise et un peu de répugnance, Roux lui dit : — Quelle différence voyez-vous entre des mouches et des grives ?… Par cette repartie il essayait de dissimuler son esprit de mortification.

Une autre fois, comme il se mettait à table, on frappe à la porte. C’était un pauvre qui demandait un secours. Roux n’avait pas d’argent, car les quelques sous qu’il épargnait sur son mince revenu s’en allaient tout de suite en aumônes. Il donne au solliciteur sa part du dîner. Comme sa mère essayait de protester : — Ne me prive donc pas de cette joie, lui dit-il, je suis plus heureux de donner mon repas que de le prendre moi-même.

« N’avoir rien, écrivait-il, ne posséder rien, n’être rien, ne désirer rien, suivre nu Jésus-Christ nu, seule science, seul trésor, seul repos, seul bonheur que je doive rechercher encore ici-bas. »

Hiver comme été, il ne faisait usage que d’une seule couverture sur son lit. Quand on lui disait qu’il devait parfois grelotter, il répondait : — Pas du tout : je suis on ne peut mieux. Et cela est bien suffisant pour un vieux loup de mer comme moi.

Sa charité s’exerçait encore d’autres façons. Un matin qu’il partait pour assister à la messe et communier, une dame survint qui voulait lui demander un conseil. Il l’accueillit avec son affabilité coutumière. L’entretien se prolongea de telle sorte que lorsqu’il prit fin, l’heure de la messe était écoulée. La visiteuse s’excusait. « Que voulez-vous, répondit-il, je suis avec Dieu et j’accomplis sa volonté. Que puis-je faire de mieux ? Au lieu de communier avec l’Eucharistie, je communie à la volonté divine. » Et l’on sait, ajoute la personne qui rapporte le fait, jusqu’à quel point son âme était avide de la sainte communion.

Un jour de foire, un de ses amis le rencontra près de la place où s’agitait la foule. Très étonné, il ne put s’empêcher de lui dire : — Vous ici ! — Eh oui, répondit-il, au milieu de ce monde qui ne pense pas à Dieu, qui ne songe qu’aux choses de la terre, n’est-il pas juste qu’il y ait quelqu’un pour adorer Dieu, le remercier, lui faire amende honorable ? C’est ce que je fais.

Sa gaîté douce émerveillait, édifiait tous ses interlocuteurs.

Mlle Catherine Bernard le rencontre dans la rue, riant de tout son cœur : — Qu’avez-vous donc, monsieur Roux ?

— Figurez-vous que je fais peur aux bêtes. Je viens de me trouver nez à nez avec un âne et il s’est enfui épouvanté dès qu’il m’a regardé !…

Clément faisait allusion à l’aspect bizarre que présentait son corps courbé sur deux cannes. Loin de s’en chagriner, il y voyait un motif d’humilité salutaire et s’en réjouissait.

Les fidèles qu’il visitait parfois se faisaient une fête de le recevoir. Mme Latty, modiste, rapporte ceci : « Lorsque M. Roux entrait dans mon atelier, il nous semblait que c’était le Bon Dieu lui-même qui venait nous visiter. Les ouvrières heureuses, attentives, charmées, l’écoutaient ou plutôt buvaient ses paroles. Il nous parlait un peu de tout : de notre état, de notre travail, nous égayant par sa bonne humeur et son entrain. Puis il savait amener doucement notre esprit vers des pensées plus élevées. Il nous disait la façon de sanctifier notre travail. Et tandis que nos doigts maniaient l’aiguille et froissaient les rubans, il dirigeait vers Dieu ces actes vulgaires, et nous apprenait à les accomplir dans son Amour. Et après que le saint homme nous avait quittées, nous étions encore sous le charme et nous nous redisions quelques-unes des belles et touchantes paroles qui étaient tombées de ses lèvres… »

On pourrait multiplier à l’infini ces témoignages mais il faut se borner. Ajoutons seulement que Clément Roux obtint plusieurs conversions. M. Henri Pigeon, ingénieur des Ponts et Chaussées, ramené à Dieu par lui, devenu un chrétien excellent, écrivait : « Non seulement M. Roux convertissait les âmes, non seulement il les entraînait par ses conseils et ses exemples à la pratique des vertus héroïques, mais son souvenir seul suffisait pour les soutenir et les animer dans les moments difficiles. »

Un dernier trait ; je le tiens du propriétaire de la maison que Clément Roux habitait à Grasse. Le brave homme avait les larmes aux yeux en me parlant de lui : — Voyez-vous, Monsieur, me dit-il, M. Roux, c’était un saint. On se sentait devenir meilleur rien qu’à l’approcher.

Et il me conta ceci ; Clément Roux était toujours vêtu d’habits propres mais très usés, vu son dénuement. Cette circonstance et son infirmité lui donnaient l’aspect d’un vieux pauvre. Or il arriva plusieurs fois que des personnes, étrangères à la ville, édifiées par son extrême recueillement à l’église, s’approchèrent de lui et lui glissèrent quelque monnaie dans la main. Il saluait profondément et en silence. Puis, dès sa sortie, il allait porter les sous ou la pièce blanche à l’un des indigents qu’il assistait…

Et voilà ce qu’était devenu, pour l’amour de Jésus-Christ, le beau, le fier, le sensuel, le bouillant et l’aventureux jeune homme d’autrefois.

XII

Or tandis que Roux donnait ainsi l’exemple de toutes les vertus et répandait la paix autour de lui, il avait à soutenir, dans son âme, de terribles épreuves dont rien ne paraissait au dehors.

Car ainsi que le dit le Père Lambert : « Dieu avait voulu faire de lui une de ces âmes-victimes comme le monde en a toujours vu depuis que, victime lui-même, Jésus-Christ s’est offert sur le Calvaire, en hostie d’expiation et s’est proposé en exemple à l’humanité rachetée par sa mort… Toujours cette divine Victime s’est associée, pour continuer sa vie d’immolation et son œuvre rédemptrice, des âmes de choix qu’elle a fait communier à ses humiliations et à ses douleurs, afin de les faire participer à ses mérites ici-bas et à sa gloire là-haut ».

Le cœur aimant de Roux connut l’abandon des hommes. Parmi les incroyants, ceux de ses amis qui goûtaient jadis sa conversation pleine de saillies et d’aperçus originaux, s’éloignèrent de lui, l’estimant désormais fort ennuyeux à entendre et fort désagréable à regarder. Il en souffrit d’abord beaucoup dans ses sentiments naturels. Mais un jour qu’il se plaignait à Dieu de son délaissement, il entendit la voix intérieure lui répondre : Je t’ai constitué homme de douleur et de prière afin que ta charité s’exerce dans l’éloignement des créatures, en souffrant et en priant pour tes frères.

Cet avertissement lui dilata l’âme ; pour se le rappeler il transcrivit sur son carnet cette phrase d’un écrivain catholique : « Quand on n’a plus qu’un ami et que cet ami est le plus beau des enfants des hommes, le cœur peut bien gémir et languir mais il n’est plus troublé ; et les croix les plus douloureuses ont cela d’aimable qu’elles sont imbibées du sang de Jésus… »

D’ailleurs, comme on l’a vu, il eut bientôt pour le soutenir dans la voie étroite d’excellents prêtres et quelques belles âmes de celles dont j’ai rapporté les témoignages.

Des deuils l’affligèrent aussi. Il perdit successivement sa sœur, très pieuse, et sa mère. Dans les dernières années, celle-ci était devenue aveugle. Clément l’entourait de soins, la guidait doucement dans la résignation aux volontés de Dieu. Rien n’était plus touchant que le spectacle de ce quasi-paralysé, menant tous les jours à la messe cette octogénaire aux prunelles éteintes. Quand il l’eut perdue, il resta tout seul, ne voulant toujours pas de domestique, affirmant qu’il se servait très bien lui-même.

Mais une douleur encore plus poignante lui vint par l’inertie ou la tiédeur de tant de catholiques. Il se serait volontiers écrié avec un Saint dont le nom m’échappe : « Seigneur, dans quel siècle m’avez-vous fait vivre ! » Ou il aurait pu répéter l’étonnante clameur de saint François d’Assise : « L’Amour n’est pas aimé ! » Il écrit :

« O mon Dieu, jetant mes regards attristés autour de moi, je ne vous trouve pas : je vois des multitudes qui vous oublient, des tièdes qui vous négligent, des Pharisiens, des faux frères qui savent votre loi et vous outragent. Hélas ! les cœurs humains me parlent souvent moins de vous que la pierre, la plante ou l’insecte. O mon Dieu, je vous le demande à genoux, par Marie Immaculée, transformez les cœurs de boue, retenez sur le bord de l’abîme ces autres âmes encore croyantes mais faibles dans la foi et dans l’amour !… »

Enfin la Malice éternelle, furieuse de le voir monter vers la lumière et entraîner d’autres âmes à sa suite, se rua sur lui pour le décourager par la torture morale.

Satan le tenailla par le scrupule, lui insinua qu’en vivant comme il le faisait, il flattait son amour-propre, scandalisait le prochain et dépréciait la religion.

Roux, éclairé par la Grâce, para la botte : « Il y a, disait-il, un démon, tout particulièrement attaché à mon âme, qui me pousse à l’absurde sous les prétextes en apparence les plus saints. L’édification ou le scandale, voilà ses couvre-chefs. Oui, il y a le démon de l’absurdité : tenons-nous en garde !… » Comme il arrive toujours quand on le démasque, le Mauvais battit en retraite sur ce point. Mais il fut remplacé aussitôt par le démon de l’impureté qui remplit l’esprit de Clément d’images abominables. Cette obsession le poursuivit chez lui, à l’église, devant le Saint-Sacrement exposé — partout et sans trêve pendant des jours, des semaines et des mois. C’était l’attaque démoniaque dans toute son horreur, celle contre quoi la volonté ne peut rien. Submergé dans l’ordure, Clément agonisait de dégoût et d’épouvante. Mais il se souvint que sainte Catherine de Sienne avait passé par des affres du même genre et que, demandant à Notre-Seigneur où il était alors, elle reçut de Lui cette réponse : J’étais dans ton cœur. Il fit comme elle, demandant au Bon Maître s’il n’était pas abandonné, condamné, sans rémission, au fumier. Et la voix intérieure lui répondit : — Tu n’as pas cessé, crois-le bien, d’être en moi, de vivre ma vie. Tu portes ta croix avec moi, et je la porte avec toi ; plus la croix est pesante, plus je glorifie mon Père en toi.

Bien d’autres tentations l’assaillirent pour le perfectionnement continuel de son âme. Toutes tendaient à le jeter dans le désespoir ; il leur résistait victorieusement car, soutenu par les paroles que je viens de citer, il s’écriait : « Si tourmenté mais si invincible ! Si près du démon mais si loin de lui ! Si loin du ciel mais si près de Dieu ! »

Mais toutes ces souffrances n’étaient rien auprès de celle qui prépara son admission dans la vie unitive.

Il entra dans la seconde nuit obscure, la nuit de l’esprit dont saint Jean de la Croix a dit « qu’elle est amère et terrible, que l’être qui la subit est comme plongé vivant dans l’enfer ».

Laissons-le décrire son angoisse : « Je ne perçois plus aucune clarté venant du ciel ; je marche dans d’épaisses ténèbres. Et dans ce vide où mon âme se meut sans entrevoir d’issue, la crainte de tomber en quelque piège la trouble sans cesse et la met en agonie. O mon Dieu, je me souviens de ces ardentes prières où naguère encore je m’absorbais en vous. J’étais sincère quand je m’écriais que j’acceptais pour votre amour toutes les souffrances, tous les sacrifices, toutes les humiliations. Et me voilà comme voué à l’impuissance de tout bien, de toute générosité, de toute vertu. Je ne puis plus élever mes regards vers le ciel ; rien de spirituel, rien de céleste ne circule en moi ; je me sens mourir !… »

Commentant cette épreuve suprême, le Père Lambert dit : « Si l’on ne juge ce langage que d’après les données naturelles, on sera peut-être tenté d’y voir une pieuse exagération, l’effet d’une imagination maladive… Autre est la façon d’apprécier ces angoisses de l’âme si l’on se place au point de vue de la foi. Au regard de la foi, elles sont, selon les desseins de la Sagesse éternelle, le divin creuset où l’âme des élus s’épure et se transforme pour s’acheminer vers la béatitude. C’est là et seulement là qu’il faut chercher l’explication des épreuves physiques et morales que les Saints ont connues. Clément Roux, que Dieu voulait élever aux sommets, ne devait pas s’y acheminer par une voie différente. »

XIII

Dans ce même temps, des amis de Clément lui proposèrent d’entreprendre un pèlerinage à Lourdes pour demander sa guérison à la Vierge. On lui faisait valoir que cette guérison miraculeuse pourrait être pour un grand nombre d’incrédules ou d’indifférents une occasion de retour à la foi.

Il hésita d’abord, consulta une religieuse très avancée dans la vie spirituelle. Mais cette sainte moniale lui répondit qu’après les assurances qu’il avait reçues d’être une victime de réparation unie à la Passion du Christ, elle croyait préférable qu’il continuât de souffrir pour le rachat des péchés du monde.

Roux lui donna raison. Il demanda au Seigneur de ne jamais guérir. Et cet héroïsme dans le sacrifice dissipa les ténèbres. Il se fondit en Dieu et connut enfin les joies de l’union constante avec Jésus. Alors il passa la plus grande partie de son existence dans la chapelle des Visitandines, priant, adorant la Présence Réelle dans le tabernacle : « Ici, écrivait-il, je vis, ailleurs, je ne vis plus. Ma nature a subi une telle transformation que je meurs d’ennui en dehors de ce lieu d’adoration et d’amour. Il n’y a plus à y revenir : c’est un fait réellement et pour jamais accompli ; ma volonté n’y pourrait rien. Je sens en moi une puissance irrésistible qui m’enchaîne au pied de l’autel. Entre mon âme et Jésus, il y a un courant d’amour sans solution de continuité. Et dans ce silence profond de l’amour, j’entends retentir un seul mot qui me plonge dans un ravissement sans fin : Je t’ai aimé de toute éternité !… » Dès lors, il s’absorba jusqu’à la fin de sa vie terrestre dans sa fonction de serviteur de l’Eucharistie.

Les ravissements de son âme, où coulait un perpétuel fleuve de lumière, il les a exprimés par des cris d’amour si fervents qu’ils brûlent encore les pages où il les traça car, désormais, il pouvait dire, à la manière de saint Paul : — Je vis, mais c’est Jésus qui vit en moi !

Ceux qui le surprenaient en adoration éprouvaient une sorte d’éblouissement et se sentaient remués jusqu’au fond de l’âme à le contempler. Un jour, une personne pieuse, Mlle Catherine Bernard, avait à l’entretenir d’une affaire urgente. On lui dit qu’il était chez les Visitandines où le Saint-Sacrement était exposé. Elle se rendit à la chapelle et s’approchant de Clément qui était agenouillé près de la table de communion, elle lui toucha l’épaule. Il tourna la tête et elle fut stupéfaite en voyant sa figure couverte de larmes et toute lumineuse. « Je fus tellement saisie, ajoute-t-elle, que je me retirai sans avoir osé lui adresser la parole. »

Ainsi la lumière rayonnait de lui pour pénétrer dans l’âme des fidèles.

XIV

De plus en plus épris de solitude, il vint s’installer dans son village natal, Auribeau : il y passa les dernières années de sa vie. « Ce séjour m’est très favorable, disait-il, j’y puis donner à mon Maître absolument tout mon temps, ayant au foyer une femme chrétienne, une vraie servante de Dieu qui me débarrasse de tout soin. Dans ma solitude, j’ai la nature, j’ai l’Eucharistie surtout, ces deux amours qui remplissent ma vie. »

Les heures qu’il ne passait pas à l’église, il les employait à des promenades dans les forêts de pins et de chênes qui enveloppent Auribeau. Il descendait les pentes qu’occupent les blanches maisons du village, suivait le cours capricieux de la Siagne ou bien errait sous les grands arbres dont le profond murmure se mêlait à ses effusions. Il y restait jusqu’au crépuscule et y laissait déborder les torrents d’amour dont son cœur était plein. Ses méditations, ses oraisons, ses élévations, ses extases, il les a résumées en des pages d’une poésie intense et, dont je vous prie de le croire, vous ne trouverez pas l’équivalent dans les strophes les plus véhémentes des panthéistes.

Un exemple : « Lorsque la nuit se fait et que les bruits humains cessent, les eaux, les ramures, les insectes entonnent leur hymne au Créateur. De l’éminence où je me repose, j’assiste au concert qui m’environne de toute part. Je donne ma note : « O Toi, Père éternel, toute la terre te vénère » et je dirige vers Dieu le cantique de la création. Et je vous assure que cela marche très bien, mieux qu’à l’Opéra. Quand l’harmonie est parfaite, je me lève en criant à tout ce monde qui chante : Venite adoremus ! Et j’emporte à Dieu l’adoration de tous les êtres y compris l’homme qui dort ou va dormir. Voilà la fin de la journée. Mais le matin, c’est bien autre chose. Portant, dans mon âme, tous les êtres et toutes les âmes, je vais les prosterner aux pieds de Jésus, les unir à Jésus, afin que, autant qu’il est en moi, tout adore Jésus, tout rentre en Dieu avec Jésus. Il me semble alors que toute créature, que tout ce qui a vie sur terre tressaille en moi de bonheur, d’adoration et d’amour et s’écrie avec moi : « O festin sacré où le Christ est pris en nourriture ! » Ce n’est plus seulement l’air, la lumière, l’eau, le pain qu’il nous donne, il se donne lui-même à nous tous, ô mes chers frères, les êtres ! Il se donne afin que nous soyons à Lui, en Lui, consommés dans l’amour !… »

XV

Cependant les forces de Clément Roux allaient s’affaiblissant. Néanmoins, tant que la chose lui fut possible, il tâcha de faire du bien autour de lui.

Il apprenait le latin à un enfant du village qui devint prêtre. Il écrivait à ses amis de longues lettres qui peuvent se résumer en ces deux mots : Aimons Dieu ! Il se traînait péniblement le matin à l’église pour y recevoir son Pain quotidien, le soir pour adorer. Mais la fin approchait.

Un jour qu’il était en prière devant le tabernacle, il tomba en syncope. On le transporta chez lui. Après quelques semaines de repos absolu, il se remit un peu. Mais il ne marchait plus qu’avec une extrême difficulté et il ne voyait plus que d’un œil.

Bientôt, en 1891, il perdit tout à fait l’usage de ses membres et il dut garder constamment le lit. « Je n’irai plus au pied de vos autels, ô mon Dieu, s’écria-t-il, je n’aurai plus ce qui seul pouvait m’attacher à la terre. O sacrifice auprès duquel celui de la vie n’est rien ou peu de chose… Mais, ô mon Dieu, je veux ce que Vous voulez, je le veux comme Vous le voulez, je le veux autant que Vous le voulez. Fiat ! Fiat ! Fiat ! »

L’excellente femme qui le soigna durant ses derniers jours, Mme Maille m’a dit qu’il avait fait placer son lit de façon à voir le chevet de l’église. Il pouvait de la sorte adorer toujours le Saint-Sacrement, y ramener sans cesse sa pensée. Et comme de sa chambre, on aperçoit aussi un coin de forêt et, tout au loin, la mer, il lui restait facile d’unir la nature à son oraison perpétuelle.

— Il priait jour et nuit, ajouta Mme Maille, et s’il s’interrompait c’était pour lire dans ce volume. Elle me le montra. C’était un Manuel de l’Association des agonisants.

Mme Maille reprit : — A peine avait-il commencé à lire que d’abondantes larmes lui jaillissaient des yeux et trempaient le livre. Alors, il demeurait des heures comme en extase.

Je remarquai en effet que le volume était tout taché comme par des gouttes de pluie, si bien que le papier en était devenu singulièrement friable. Je notai aussi que les pages les plus vétustes, celles qui furent évidemment le plus souvent feuilletées et baignées de pleurs, portaient un récit de la Passion et un Chemin de la Croix. — Vous l’avouerai-je ? J’ai baisé ce livre avec une religieuse émotion…

Au commencement de 1892, la main droite lui refusa tout service. La dernière lettre qu’il ait dictée, en avril, se termine ainsi : « Je suis malheureux mais je conserve la foi et l’amour… »

Puis une suprême épreuve lui fut réservée. Or il l’avait demandée peu auparavant dans une prière écrite. On l’a retrouvée dans l’un de ses carnets et en voici la conclusion : « Que les vers me rongent avant ma mort ; que la pourriture et l’infection me consument ! Que je serais heureux si je pouvais, un instant avant le trépas, exempt de péchés, dire avec autant de vérité que les Bienheureux dans le ciel : Mon Dieu, je vous aime ! Et qu’en même temps, ma langue se pourrît, mon corps s’anéantît. C’est la grâce que je vous demande, ô mon Sauveur, pour les humiliations et les tourments de votre Passion… »

Il fut exaucé : à mesure que la vie s’éteignait dans son corps, les fonctions organiques devinrent à peu près nulles. Et il tomba en pourriture. L’odeur qui se dégageait de lui écarta tout le monde sauf son admirable garde, Mme Maille, qui ne le quitta pas une minute.

Enfin, après une semaine d’épouvantables souffrances, ayant reçu les derniers Sacrements, il expira doucement. L’heure de sa naissance à la Vie éternelle fut onze heures du soir. C’était le 29 juin 1892, fête de saint Pierre et saint Paul.

Je le répète : le martyre, que Clément Roux avait héroïquement supporté, pour l’amour de Dieu et le rachat des péchés du monde, dura vingt-huit ans.

Et nous nous plaignons quand nous sommes alités seulement quinze jours par la grippe ou par un bobo quelconque !…

XVI

Le bon Curé d’Auribeau, qui m’avait accompagné chez Mme Maille et montré l’endroit où fut la tombe de Roux avant la désaffectation de l’ancien cimetière, me dit qu’en retournant à Grasse, je trouverais à mi-chemin une chapelle de la Sainte Vierge où le Serviteur de Dieu allait souvent prier. Cet oratoire est dédié à Notre-Dame de Valcluse ; c’est un lieu de pèlerinage assez fréquenté par les paroisses de la région.

Arrivé à l’endroit où se trouve ce petit sanctuaire de briques, je pénétrai dans l’enclos au centre duquel il s’élève. Le gardien était absent. J’eus beau appeler, sonner, personne ne vint.

Alors je m’agenouillai sur une marche et, par une mince ouverture dans la porte de la chapelle, j’aperçus confusément une statue de la Mère de Miséricorde ; je la saluai ; puis, après avoir récité le Salve Regina, je m’assis sur une grosse pierre et me pris à méditer.

Il faisait une journée de printemps délicieuse. Dans le ciel limpide, de petits nuages, blancs comme des cygnes, volaient emportés par une brise légère. Le soleil, tamisé par le feuillage des vieux ormes et des grands platanes qui peuplent l’enclos, semait des médailles d’or clair sur le sol. La rivière torrentueuse formait une cascade à quelques pas. Un if gigantesque s’élançait, comme une flèche de cathédrale, dans la lumière. Un rossignol, caché quelque part dans la frondaison, chantait éperdûment les litanies de la Sainte Vierge… Tout était si paisible, si recueilli !

Ce n’était pas seulement le charme de ce site harmonieux qui me prenait le cœur, c’était aussi cette sérénité qui désigne les endroits où Marie règne avec prédilection. Or tout ici la priait, la célébrait : l’oiseau passionné, les ramures rêveuses, l’eau qui s’attardait en roucoulant. Je me joignis à cette hymne ; comme l’avait fait jadis Clément Roux, je dis : — Mes frères les arbres, mon frère rossignol, ma sœur l’eau et toi, brise musicale, chantons encore la Sainte Vierge !… Si bien que le concert redoubla. J’étais heureux car je sentais, indulgente, tout près de moi, mon Étoile du Matin.

Puis je me remémorai ses bontés à l’égard des pauvres convertis. J’évoquai Huysmans consolé par Notre-Dame de Chartres, Verlaine affirmant, dans sa prison, qu’il ne voulait plus aimer que sa mère Marie, Lœwengard conquis par Notre-Dame de Fourvière, Robert éclairé sur sa vocation par Notre-Dame des Victoires, Lefèvre mené, à son insu, vers l’Évangile, par Notre-Dame de Lourdes, Claudel foudroyé par la Grâce en entendant le Magnificat à Notre-Dame de Paris, Clément Roux faisant vœu d’aller à Jésus par Marie Immaculée — et enfin quelqu’un, que je sais bien, conduit à Dieu par la Vierge de Cornebiche.

Que vouliez-vous que je fisse ?… Je versai des larmes de reconnaissance et d’allégresse. Je promis une fois de plus à ma Dame de Lumière d’employer tout ce que j’ai de forces à son service… Et cela dura longtemps.

Puis, comme mon cheval, attaché dehors et tourmenté par les insectes, s’impatientait, je dus m’arracher de ce lieu béni. Je m’éloignai ; mais jusqu’à Grasse, je ne cessai de reprendre les litanies et de demander au bon Clément Roux qu’il ne m’oubliât pas dans le séjour bienheureux où il prie pour les convertis…

Note I

Je n’ai fait dans ce chapitre que résumer et commenter l’excellent volume du Père Lambert, quelques lettres de Clément Roux et ses notes manuscrites. Limité quant à la place dont je disposais, j’ai dû choisir les citations les plus caractéristiques et me borner à l’essentiel. Mais il y a bien d’autres choses encore dans ce livre. Clément Roux reçut de Dieu la faveur de déterminer des vocations religieuses et de confirmer dans leur attrait des jeunes gens qui se sentaient sollicités au sacerdoce. Le biographe donne aussi des lettres à des Visitandines, à des Filles du Bon Pasteur et à un séminariste qui sont, pour les personnes éprises de vie intérieure, d’une incomparable beauté. Les gloses de ce zélé serviteur de Dieu qu’est le Père Lambert sont loin de leur nuire. C’est pourquoi j’engage fort à lire cette biographie.

Note II

Un fait de la vie de Clément Roux mérite tout particulièrement d’être signalé. Le Père Lambert l’expose ainsi (pages 359 et suivantes de son livre) : « Il n’est point rare de constater dans la vie des grands serviteurs de Dieu une vue claire et précise de certains événements futurs. » Ce fut le cas pour Clément Roux. Il écrivait à la date du 6 juin 1881 : La société s’achemine à pas rapides vers le paganisme. Dans les âmes chrétiennes elles-mêmes, la foi, la vie surnaturelle vont s’affaiblissant. Comment réagir ? Quel remède opposer au mal général ? Le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! L’Eucharistie seule sauvera le monde. Prions, prions afin que le Pape se décide à lancer à travers le monde le mot d’ordre sauveur inspiré par Jésus.

« Et voilà que dans une autre lettre, en date du 2 octobre 1883, il écrit : J’ai la confiance intime, mieux encore, j’ai la certitude absolue que Jésus inspirera au Souverain Pontife une Encyclique sur la communion fréquente. Quand sera-ce ? C’est le secret de Dieu. Cet acte pontifical inaugurera une ère nouvelle de rénovation et de transformation dans le monde des âmes.

« Les prévisions du serviteur de Dieu, continue le Père Lambert, se sont réalisées à la lettre. Après les appels de Léon XIII, adressés dans sa lettre encyclique sur la Très Sainte Eucharistie, l’univers catholique a entendu les appels de Pie X invitant par le décret Sacra Tridentina Synodus, « tous les fidèles de toute classe et de toute condition » à s’approcher fréquemment, quotidiennement, de la Table eucharistique et inaugurant par là « l’ère nouvelle » entrevue par le saint homme de Grasse ».

Note III

Un dernier détail : Après la mort de Clément Roux, ceux qui furent admis auprès de sa dépouille ont été tous frappés de ce fait que sa figure, la veille encore ravinée et contractée par la souffrance, était redevenue aussi belle que dans sa jeunesse et présentait une particulière expression de sérénité souriante.

On lit des choses analogues dans les Vies de Saints.

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