PAUL LŒWENGARD
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Écoute, Israël, les ordonnances de vie ; prête l’oreille, pour apprendre la sagesse. D’où vient, Israël, que tu es maintenant dans le pays de tes ennemis, que tu vieillis sur une terre étrangère, que tu t’es souillé avec les morts et que tu es réputé au nombre de ceux qui sont descendus dans la tombe ? C’est que tu as abandonné la source de la Sagesse. Car si tu avais marché dans la voie de Dieu, tu serais assurément resté dans une paix éternelle. Apprends où se trouvent la prudence, la force, l’intelligence, afin que tu saches en même temps où se trouvent la stabilité, la vraie nourriture, la lumière des yeux et la paix.
Baruch : III.
I
J’ai voulu donner place dans ces études à un récit de conversion dû à un étranger. J’aurais pu choisir l’admirable auteur du Maître de la Terre et de la Lumière invisible : l’Anglais Robert Hugh Benson ou le professeur allemand Albert de Ruville ou enfin l’exquis, le tendre poète danois Jœrgensen.
A la réflexion, j’ai pris un cas encore plus particulier que celui de ces protestants ; c’est celui d’un écrivain qui, né d’un père prussien et d’une mère badoise, se trouve, par surcroît, être un Juif. Il s’appelle Paul Lœwengard.
Un Juif, c’est-à-dire non seulement un homme dont les ancêtres furent nourris dans la haine du Sauveur, mais qui, en outre, appartient à une race très différente de la nôtre. Celui-là, rien ne saurait exprimer à quel point il nous est étranger. D’autant plus étonnant le miracle qui l’amène à l’Église.
En effet, avec nos frères séparés nous gardons un lien : à moins qu’ils n’aient tout à fait perdu la foi, ils savent que, comme nous, ils furent rachetés par la Passion de Notre-Seigneur ; la Croix ne peut leur inspirer que des sentiments de reconnaissance et de respect ému. Pour un Juif, s’il reste dans la tradition talmudique, les souffrances de Jésus sont un châtiment mérité ; la seule vue d’un Crucifix lui fait éprouver de l’horreur pour ces chrétiens qui transfigurent en symbole de gloire un gibet infamant, qui adorent un agitateur sacrilège, rejeté par la synagogue, livré aux bourreaux par le grand-prêtre du Temple.
Mais il y a encore autre chose : les Juifs, parce qu’ils ne sont pas de notre sang, demeurent imperméables à nos mœurs, à nos façons de sentir, à nos habitudes de pensée. Campés parmi nous, ils ont beau se faire naturaliser, la tare originelle persiste ; ils restent la « nation insociable », comme l’avoua un de leurs intellectuels : Bernard Lazare. Accapareurs d’or ou révolutionnaires frénétiques, ils sont un élément d’injustice, de trouble et de désordre. Secoués par cette névrose, qui est le signe de la réprobation qu’ils encoururent, ils tendent sans cesse, et plus ou moins consciemment, à fausser ou à détruire les principes que des siècles de christianisme créèrent en nous.
L’ancienne société, mue par un sage instinct de conservation, avait donc raison de les maintenir hors de ses cadres. Il a fallu la Révolution, la veulerie humanitaire qui s’ensuivit et l’application du sophisme égalitaire, pourqu’on admît les Juifs à des fonctions d’où la plus simple prudence aurait dû les exclure à jamais. Notre pays, réduit en poussière par la Franc-Maçonnerie — que leur rage anti-chrétienne inspire et stimule — commence, tout de même, à s’apercevoir qu’il y a péril à donner aux Juifs le droit de gouverner des Français, de légiférer pour des Français, de juger des Français, de commander à des soldats français.
S’il est dans les desseins de Dieu que la fille aînée de l’Église recouvre son privilège de guerrière du Christ, la première mesure à prendre sera de tenir la nation juive à l’écart pour qu’elle attende le jour où, selon l’affirmation de saint Paul, son arrogance fléchira, où, les écailles lui tombant des yeux, elle reconnaîtra la lumière de Jésus, où elle aura part au salut éternel.
Et alors, ce sera la fin du monde. Mais jusqu’alors : — Vade foras, Israël !…
Cela, c’est le point de vue social.
Mais au point de vue religieux, nous ne devons ni mépriser, ni désespérer les Juifs car ils furent le peuple élu par Dieu pour garder la Promesse. L’histoire entière du peuple hébreu converge vers la Rédemption ; on en trouve la preuve éblouissante d’évidence dans l’Ancien Testament : là, s’élève le roc de diamant d’une certitude contre laquelle viennent se briser toutes les pauvres arguties du rationalisme. Les patriarches et les prophètes juifs, nous les vénérons, car nous savons que leurs holocaustes préfigurent le Saint-Sacrifice. La généalogie humaine de Notre-Seigneur remonte au Roi-Psalmiste. « Le salut du monde, comme il a été dit, sort des Juifs. » Et enfin, pour qui apprit à regarder au delà des apparences, quel mystère que le maintien de ce peuple comme témoin permanent des justices divines ! Quels prodiges que sa dispersion dans l’univers, que sa conservation depuis deux mille ans tout à l’heure, malgré tant de massacres et d’oppressions, que l’influence anormale exercée par lui de nos jours. Ne sont-ce pas là des faits aussi extraordinaires que celui de sa prédestination ?
D’ailleurs, le plus renversant des miracles, c’est la conversion si rare — d’un Juif. Précurseur du pardon qui doit être accordé à sa race, il atteste, plus que quiconque, les torrents de miséricorde et d’amour qui jaillissent inlassablement du Sacré Cœur. Souvent, il devient un admirable prêtre comme ce Père Hermann dont l’âme fut une musique, comme ce Ratisbonne conquis par la Sainte Vierge elle-même, comme cet abbé Lémann, dont l’éloquence embrasée au feu de l’Évangile persuada le jeune Lœwengard ainsi que celui-ci l’indique dès la dédicace de son livre à son père spirituel : « A vingt-huit ans, j’étais un Juif satanique, impie, sensuel, fou d’orgueil. A vingt-neuf ans, la Providence a dirigé mes pas vers une église où vous annonciez la parole de Dieu. Cette parole me transforma, me convertit… »
Ah ! ici, il n’y a plus à ratiociner d’Aryens et de Sémites. Il faut adorer les merveilles de la bonté divine, accueillir en chantant Magnificat ce frère revenu de si loin, raconter les rigueurs et les tendresses de la Grâce dont il fut l’objet et proclamer, à son propos, la seule égalité qui ne soit pas illusoire : celle qui prosterne et prosternera toutes les races au pied de la Croix souveraine !…
II
Rappelons-le : Lœwengard tire son origine d’un Juif et d’une Juive, venus d’Allemagne, installés à Lyon, où ils entreprirent le commerce des soieries. Ils bénéficièrent aussitôt de l’empressement inepte que le régime actuel met à naturaliser les Hébreux attirés chez nous de tous les points du monde par la Franc-Maçonnerie.
Cette formalité hâtive n’a point fait du converti un Français. Il faut donc préciser tout de suite que nous avons à étudier un métèque que ni son hérédité ni son éducation ne préparaient à la faveur indicible dont Dieu le rendit l’objet. Aussi, dans nulle conversion d’aujourd’hui, nous ne rencontrerons des marques plus frappantes de l’action du Surnaturel sur une âme.
Lœwengard a raconté ce miracle dans un livre ardent et tumultueux, encombré de citations excessives, mais où se révèlent un talent remarquable, une parfaite droiture d’âme et un touchant amour de l’Église qui l’accueillit comme Jésus prescrit d’accueillir l’ouvrier de la onzième heure.
Dépouillons ce volume[16]. Nous y saisirons le fil que suivit la Grâce pour illuminer un de ceux qui gisent « dans les ténèbres extérieures ».
Lœwengard père ne pratiquait même pas sa religion : imbu de blasphèmes par la lecture de Voltaire, de Renan et d’Henri Heine, il raillait tout sentiment religieux. « Je crois ce que je vois, disait-il devant son fils, et je ne vois que matière, animalité plus ou moins perfectionnée, vie et mort dans la nature. » Mme Lœwengard n’allait point à la Synagogue ; mais elle avait conservé l’habitude d’une « vague prière déiste » qu’elle apprit à son enfant. Celui-ci en reçut une impression profonde. Dès l’âge de cinq ans, l’idée de Dieu s’affirma en lui, c’est-à-dire qu’il reçut une foi implicite qui le faisait parler à Dieu comme à un père « qui savait le comprendre mieux que les siens ».
« Je le suppliais, dit-il, passionnément et naïvement de me donner tout ce dont j’avais envie, car j’étais affamé de bonheur. La prière savait me consoler dans mes chagrins déjà violents de garçonnet très sensible, qu’un mot d’ironie faisait sangloter, qu’une parole un peu dure faisait se cabrer dans un sursaut de révolte ; la prière m’inondait de calme et de confiance. »
Tenons pour significatifs des vues de Dieu sur cette âme une sensibilité si réfractaire à la sécheresse juive et un goût si déterminé du recours à la Providence dans de précoces chagrins. Je vois là comme une première touche de la Grâce. Car enfin, combien d’enfants juifs — ou hélas ! chrétiens de baptême, — à qui leurs parents donnent l’exemple de l’indifférence ou d’un semblant de pratique toute machinale. Très vite, leur âme s’étiole comme celles de leur entourage. Quand, plus tard, les parents sont frappés de quelque malheur par le fait du jeune incrédule qu’ils formèrent ou pour tout autre cause apparente, ils se récrient et accusent le hasard néfaste. Or il n’y a pas de hasard : très évidemment ils sont punis, dès ici-bas, pour avoir commis le crime d’éloigner de Dieu leur progéniture…
Donc Lœwengard connut, d’une façon toute gratuite, le bienfait de la prière, et jusqu’à l’âge de douze ans, il y demeura fidèle malgré les incitations du milieu où il vivait.
Mais, à cette époque, sa foi commença de s’affaiblir sous l’influence de l’impiété paternelle. Et voici principalement à quelle occasion : Lyon, comme on le sait, est placé sous la garde de la Sainte Vierge à la gloire de qui la ville éleva cette théâtrale basilique de Fourvière dont, pour ma part, j’admire peu les richesses, leur préférant l’humble petite église voisine, le sanctuaire primitif où j’ai reçu tant de grâces.
La cité lyonnaise célèbre sa Protectrice le 8 décembre, en la fête de l’Immaculée Conception. Lœwengard, âme de poète stimulée encore par la ferveur ambiante, se sentait tout ému ce jour-là. Les invocations des pèlerins, les illuminations innombrables le portaient à s’enquérir de cette Dame mystérieuse en l’honneur de laquelle les Lyonnais réchauffent un peu leur froideur coutumière[17]. Son père, le soir, le menait promener par les rues. Et comme l’enfant l’interrogeait sur la signification de ce culte, le Juif répondait par des quolibets empruntés aux plus bas manuels d’anticléricalisme.
« Sans bien comprendre toujours ces railleries, note le converti, elles provoquaient en moi des sentiments contradictoires qui s’accentuèrent avec les années et m’eussent, sans une grâce spéciale, à jamais détourné de la foi chrétienne. D’une part, ces railleries me faisaient du mal : elles blessaient cette émotion devant la beauté qui devait se transformer plus tard en religieuse ferveur d’artiste… D’autre part, cette raillerie des choses qu’une ville entière révérait, ce sarcasme qui s’efforçait de saper les croyances d’une foule emplissant les rues et les quais, pieusement recueillie en face de la colline sainte où éclatait, triomphal, en gigantesques lettres de feu, le nom de Marie, ce détestable sarcasme pénétrait mon intelligence et la corrompait de méphistophélique orgueil. Les graines de la négation étaient semées : elles lèveront, elles fructifieront sous la triple et longue influence de la conversation paternelle, de l’instruction du lycée et de la littérature moderne. »
Ainsi préparé à l’impiété, Lœwengard, qui avait besoin d’un idéal, se réfugia dans les rêves que lui suggéraient les récits d’aventures fabuleuses qu’il lisait passionnément et sans contrôle. Or, comme il le mentionne avec beaucoup de justesse, ne se mêlant guère à ses camarades, porté à fuir les banalités de la vie quotidienne, ce penchant à la rêverie lui fut délétère : « J’étais solitaire, dit-il, d’une timidité farouche jointe à des accès d’insolente hardiesse, déjà replié sur moi-même, capricieux et d’un entêtement implacable, d’une sensibilité nerveuse exagérée. Avec cette irrésistible tendance au rêve, il m’eût fallu, plus qu’à d’autres, la discipline d’une éducation clairvoyante et ferme, basée sur les commandements d’une morale indiscutée… Mais élevé en dehors de toute instruction religieuse, n’entendant en fait de morale que des phrases comme celle-ci : « la jouissance est le but de la vie », quelle distinction pouvais-je faire entre le bien et le mal ? La religion naturelle n’est pas suffisante pour des hommes. A plus forte raison ne saurait-elle réfréner les concupiscences d’un enfant ».
Au lycée, il demeura l’enfant — « pas comme tout le monde, dans la lune » — dont les Juifs de négoce et de finance, qui l’environnaient à la maison, déploraient les singularités.
« Déjà l’on pouvait prévoir que je ne serais ni commerçant ni banquier ; les marchandages auxquels mes camarades se livraient à propos de billes et de timbres me laissaient indifférent. Et l’arithmétique était pour moi sans charme : elle devait toujours le rester. »
Ce dernier détail est caractéristique : un Juif qui n’éprouve pas le besoin de trafiquer, qui ne veut rien entendre au tant pour cent, au doit et avoir, osez prétendre que Dieu n’a pas de desseins sur lui ! D’ailleurs, il n’y a pas besoin d’être Juif pour qu’une telle grâce vous soit départie. Je connais, de la façon la plus intime, quelqu’un qui, ramené à Dieu passé la quarantaine, ne conquit, durant ses dix années de collège, que de larges zéros pour tous ses devoirs de mathématiques. Depuis et jusqu’à présent, il ne parvint jamais à comprendre quoi que ce soit aux mystères du chiffre. Or ses cheveux blanchissent et il est bien peu probable qu’il acquière avant sa mort des notions précises à ce sujet. — Les logarithmes, dit-il volontiers, ce doivent être des animaux bizarres comme les ornithorynques et les babiroussas… Ah ! que Lœwengard lui est sympathique pour son salutaire éloignement de la chose calcul !…
Mais si, fort heureusement pour Lœwengard, les mathématiques lui restaient closes, il n’en allait pas de même de l’histoire. Comme il avait dès lors le sentiment de la grandeur — ce qui est le signe d’une belle âme, — à travers la prose morne des manuels de classe, il s’évoquait les maîtres des peuples : « Des figures comme celles de César, de Charlemagne, de Napoléon me parlaient, me frappaient d’admiration, me secouaient de longs frissons héroïques… »
Napoléon surtout faisait tressaillir l’enfant épris d’images sublimes et de songes grandioses. Car Napoléon est, avant tout, un poète. Taine l’a très bien vu et aussi M. Léon Bloy qui l’a dit en termes définitifs : « On ne peut rien comprendre à Napoléon aussi longtemps qu’on ne voit pas en lui un poète, un incomparable poète en action. Son poème, c’est sa vie entière et il n’y en a pas qui l’égale. Il pensa toujours en poète et ne put agir que comme il pensait, le monde visible n’étant pour lui qu’un mirage. Ses proclamations étonnantes, sa correspondance infinie, ses visions de Sainte-Hélène le disent assez… Discernant mieux que personne les apparences matérielles à la guerre ou dans l’administration de son empire, il avait, en même temps, comme un pressentiment extatique de ce qui était exprimé par ces contingences périssables et c’est précisément ce qui constituait en lui le poète[18]. »
Dans le même temps où il s’enthousiasmait pour Napoléon, Lœwengard fut initié à la poésie lyrique par la lecture de Musset. « De onze à quinze ans, Musset fut mon maître, mon directeur, mon plus intime ami. Maître séduisant, directeur peu sûr, ami très dangereux. »
En effet. — Les poèmes de Musset forment une mixture hétéroclite d’aspirations vers l’infini, d’appels à la débauche et de larmoyantes invectives contre cette insupportable Sand dont le principal titre, auprès de la postérité, consiste en ceci qu’elle préféra au poète un apothicaire vénitien. Ces cris, ces sanglots, ces apostrophes parfois un peu niaises peuvent émouvoir un adolescent dont les nerfs vibrent douloureusement sous l’archet du lyrisme ; mais, ils lui emplissent le cœur d’une volupté trouble, ils lui faussent le jugement car ils lui inculquent cette idée romantique que magnifier les passions c’est faire preuve de supériorité.
L’influence de Musset était d’autant plus dangereuse sur Lœwengard, que celui-ci souffrait déjà d’une sensibilité excessive qui devait bientôt se manifester par des engouements maladifs et des antipathies impulsives où sa précoce intoxication littéraire joua le rôle essentiel.
A ce propos, je ferai une remarque capitale pour l’intelligence de ces études. La voici : un écrivain de valeur, par le seul fait que le développement despotique de certaines de ses facultés rompt en lui l’équilibre des fonctions intellectuelles et morales, devient le jouet de ses impressions et de ses appétits tant qu’une loi plus haute que toutes les règles humaines n’intervient pas pour le ramener à l’ordre.
Par ordre, je n’entends point le trottinement docile sous le harnais d’une médiocrité résignée comme le conçoivent divers politiciens. Je n’entends pas non plus la discipline sous une religion ravalée au rôle de gendarme supplémentaire comme le formulent les empiriques du positivisme. J’entends l’ordre intégral qui implique le sentiment raisonné de l’existence de Dieu et la soumission à sa toute-puissance.
L’action bienfaisante de cette cause première se révèle en ceci que, du jour où la Grâce pénètre dans une âme malade, elle y éveille le désir de se réformer, de contraindre ses passions. Dès lors, les bouillonnements de cette âme s’apaisent ; les convoitises qui l’aiguillonnaient sans relâche s’émoussent ; son entendement se clarifie : elle comprend la nécessité du joug qu’une voix intérieure lui propose. Dès lors, loin de s’énerver et de vagabonder follement au contact du divin — comme se le figure le rationalisme — elle éprouve du bien-être, elle se rassied, elle coordonne ses idées, qu’elle dissociait naguère au gré de ses caprices, elle se « rafraîchit » au souffle du Paraclet, elle est en voie de guérison.
Et, pacifié de la sorte, le néophyte cesse d’être le « libre-individualiste » du jargon révolutionnaire, c’est-à-dire l’esclave de son orgueil et de ses penchants sensuels. Il devient un être social parce qu’il a expérimenté que la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. L’amour de Dieu s’ensuivra, mais l’amour brûlant dans l’Église et qui ne veut monter à Dieu que par l’Église[19]. Il ne sera pas un Saint ; mais il saura que l’obéissance aux commandements est la flèche qui indique la route de la Sainteté. Et si, pareil à ses frères dans la foi, il demeure enclin à de multiples faiblesses, comme eux il gardera la volonté de rester dans l’ordre. Alors des grâces nouvelles viendront en aide à son libre arbitre. Telle est la loi. Pour l’avoir admise, nous avons vu que Huysmans s’amenda peu à peu ; que, pour l’avoir enfreinte, le pauvre Verlaine souffrit de terribles abaissements. Nous verrons Lœwengard — et d’autres encore — vérifier, par la douleur, que cette règle ne comporte pas d’exceptions.
III
Lœwengard, à la poursuite d’un idéal, croyait l’avoir trouvé dans le lyrisme morbide de Musset ; mais il n’avait réussi qu’à s’enfiévrer en des rêveries chatoyantes et délétères. Sur ces entrefaites — il avait douze ans — la Grâce le sollicita.
Il était à la campagne, aux environs de Lyon, et il y fit la connaissance d’un jeune homme, de quatorze ans environ, élève des frères des écoles chrétiennes qui lui témoigna de la sympathie.
« Un dimanche il me questionna :
— Tu ne vas donc pas à la messe ?
— Non, je ne suis pas catholique.
— Tu es protestant peut-être ?
— Non.
— Alors, serais-tu israélite ?
— Non plus.
— Mais qu’est-ce qu’il est donc ton père ?
— Il est libre-penseur.
Il me regarda, étonné : — Libre-penseur ? Qu’est-ce ?
Alors moi d’un ton doctoral : — Un libre-penseur, eh bien, c’est un homme qui pense librement. Mon père, ma mère, mes sœurs, toute ma famille, nous pensons ce qui nous plaît. Nous n’obéissons ni à un prêtre, ni à un pasteur, ni à un rabbin[20]… »
Le jeune catholique n’insista pas, mais il eut sur le visage une expression de tristesse et de pitié qui frappa Lœwengard. Il en demeura songeur, se demandant, avec inquiétude, pourquoi ce garçon, dont il estimait l’intelligence, paraissait le plaindre.
« Le dimanche suivant, ce fut moi qui l’interrogeai. Il revenait de la messe. Je lui dis : — Écoute, veux-tu m’apprendre quelque chose ?
— Volontiers, si je peux.
— Je voudrais savoir pourquoi les catholiques vont à la messe et ce que c’est qu’une messe. »
Tout joyeux de cette requête, le jeune chrétien prit l’engagement de lui expliquer les bases de notre croyance et lui donna rendez-vous, pour l’après-midi, dans un fenil où l’on grimpait par une échelle branlante.
« C’est là, assis dans le foin, que, chaque après-midi, pendant une huitaine, il m’apprit les éléments de la religion catholique. J’avais acheté un cahier et un crayon, j’écrivais sous sa dictée les premières notions du catéchisme. »
Qu’ils sont touchants ces colloques de deux enfants dont l’un brûle de zèle pour propager la Vérité rédemptrice, dont l’autre, ému, charmé, recueille avec avidité les enseignements de la foi ! Comme la tendre sollicitude de Dieu pour les âmes qui s’ignorent se marque en cet épisode ! Quelle puissance que celle du Surnaturel qui, sans autre interprète qu’un écolier dont l’éloquence était faite uniquement de sincérité, éclairait un pauvre petit ignorant déjà contaminé par une dangereuse littérature ! Car Lœwengard fut touché à fond, « remué à ce point, dit-il, qu’au bout de huit jours, j’étais transformé en apôtre, voulant, après s’être converti lui-même, convertir les siens et les sauver de la damnation éternelle. Droit au cœur avaient porté les coups de la doctrine chrétienne ».
Son ami, forcé de partir, l’engagea vivement à demander à sa famille l’autorisation de voir un prêtre qui l’instruirait complètement et lui donnerait le baptême.
Il y pensa le reste des vacances et, entre temps, il alla prier souvent dans l’église du village où les siens villégiaturaient. Parfois il assista aux cérémonies du culte et aux processions. Il en emporta de la douceur et de la paix. Mais pourquoi n’osa-t-il pas suivre le conseil donné par son ami ? Voici :
« J’avais beau prendre mon courage à deux mains et m’exhorter quotidiennement à tomber aux genoux de mon père en le suppliant : — Papa, permets que je devienne catholique, laisse-moi te sauver, sauver maman et mes sœurs. Aussitôt en sa présence, l’appréhension de ses sarcasmes et de sa colère probable me terrifiait… »
Déjà il y avait eu, entre eux, des scènes violentes à d’autres sujets, et il en était sorti brisé, l’âme et le corps malades pour plusieurs jours.
« Le souvenir de ces scènes fut la cause de ma faiblesse : par crainte je résistai aux pressantes sollicitations de la Grâce ! Je ne dis rien à mon père… »
Satan dut en frétiller d’allégresse car l’enfant allait bientôt tomber tout à fait sous sa griffe.
Ici, une question se pose. Comment, diront quelques-uns, la Grâce ne fut-elle pas assez puissante pour donner à Lœwengard le courage d’affronter le ressentiment de son père ? Or rappelons-nous qu’il se peint comme étant, à cette époque, « orgueilleux, autoritaire, implacablement entêté » et comme « ne se possédant plus dans la détente furieuse de ses nerfs ». Cette superbe et cette véhémence montrent que s’il avait été touché par l’Esprit, il ne s’était pas rendu à la Grâce. Qu’on n’oublie pas non plus qu’il s’agissait d’un enfant de douze ans, abandonné à lui-même et plongé dans un milieu déplorable.
Mais il y a un autre point de vue à envisager : pourquoi Dieu, l’ayant visité, retarda-t-il sa conversion définitive jusqu’à l’âge de vingt-neuf ans ?
Je n’aurai pas l’outrecuidance de prononcer quels furent les desseins de Dieu en cette occasion, d’autant qu’il existe toujours dans l’évolution d’une âme de l’incrédulité à la foi une part d’indicible dont nulle analyse ne rendra compte. Toutefois, je crois qu’on peut risquer une hypothèse.
Relevons d’abord que les conversions totales, en coup de foudre, sont, en somme, très rares. Il y faut, en général, des circonstances telles que l’apparition de Notre-Seigneur à saint Paul ou celle de la Sainte Vierge à Ratisbonne. Plus souvent, la Grâce frappe l’âme d’un premier coup comme cela se produisit dans la rencontre du petit Juif et du jeune Catholique. Surnaturellement docile, l’âme s’ouvre alors et laisse la Grâce s’insinuer en elle. La Grâce s’installe en ses profondeurs les plus secrètes. Puis commence un travail obscur et à longue portée dont le prédestiné à la conversion ne peut encore saisir les effets. Des années se passent jusqu’à ce que l’heure vienne, marquée par Dieu, où la Grâce, affleurant de la région mystérieuse où nos idées, nos sentiments, nos sensations s’enracinent et s’influencent, inonde toute l’âme de telle sorte que le néophyte en prend conscience et cède à la force lentement irrésistible qui l’entraîne devant le trône de Dieu.
C’est donc quelque chose comme une source jaillie dans le sous-sol d’un terrain jusqu’alors aride : elle en imbibe peu à peu toutes les couches et ne parvient que progressivement à la surface pour y refléter le ciel. Et alors elle rejette sur la rive les limons et les détritus qui gênaient son échappée au grand jour.
Ensuite, il est peut-être à supposer que lorsqu’il touche un écrivain dont le talent est appelé à servir de témoignage aux vérités dont l’Église a reçu le dépôt, Dieu permet que cet « homme de douleur » expérimente cent systèmes philosophiques et religieux pour acquérir la certitude qu’en dehors de la Révélation, il n’y a que vaines conjectures, mélancolies rongeuses et contradictions perpétuelles. Il faut également que la vie le comble de déboires et d’amertumes pour qu’il apprenne que rien de ce qui vient des hommes ne pourra satisfaire cette soif d’un Idéal sans taches dont toute âme un peu noble est tourmentée.
Cela demande du temps et des souffrances réitérées. Mais quand la Grâce triomphe enfin avec éclat dans le cœur du converti, voici qu’il en reçoit des armes qui lui assureront des avantages sérieux dans ses combats à venir contre la Malice éternelle. Il démasquera plus aisément ses pièges, ses ruses, son éloquence captieuse. Il pourra lui crier : — Je te connais, Circé, tu ne me feras plus boire le philtre qui change tes victimes en pourceaux !…
IV
Écarté de la foi, éprouvant l’irrésistible besoin de se créer une atmosphère d’illusions où il échapperait au matérialisme suffoquant du milieu que les circonstances lui imposaient, le pauvre enfant Lœwengard se précipita vers la littérature. Il absorba pêle-mêle toutes sortes de livres.
« C’est ainsi, dit-il, que, très jeune, j’ai pu satisfaire mon insatiable curiosité de savoir. A quinze ans j’avais lu, outre les auteurs du XVIIe siècle, Hugo, Byron, Michelet et la plupart des littérateurs contemporains en vogue : Zola, Loti, Maupassant, Renan, Anatole France, les premiers romans de Paul Bourget, etc… »
A quinze ans ! On devine quelle incohérence d’esprit résulta de cette salade. Il ne vécut plus que par l’imagination. Et cette imagination dévorante lui fit déguster, avec volupté, surtout les ouvrages des romantiques c’est-à-dire des recueils de déclamation d’autant plus pernicieux qu’ils enluminent de couleurs vives les rêveries de Rousseau, codifiées et dispersées en ouragan à travers le monde par la Révolution.
Car il importe de le souligner chaque fois que l’occasion s’en présente : — la Révolution, qui nie les droits de Dieu pour affirmer les prétendus droits de l’homme, qui sape toute autorité, toute hiérarchie, au nom d’une soi-disant liberté propice au développement des instincts les plus vils, la Révolution, satanique en son essence, est une maladie sociale qui a sa forme politique dans la démocratie et sa forme littéraire dans le romantisme.
Lœwengard s’imprégna de cette rhétorique énervante ; il passa du violoniste exacerbé Alfred de Musset à l’homme-orchestre : Victor Hugo.
Au point de vue philosophique, l’œuvre de Hugo est une Californie de sottises où l’on découvre tous les jours de nouveaux filons. Mais ses sophismes bêtas se revêtent d’images éblouissantes, retentissent en des rythmes d’une sonorité prodigieuse. Il se croit un penseur, il n’est qu’un songeur. Et ses songes les plus hallucinés, il les présente, avec un orgueil formidable, comme des révélations d’En-Haut.
Rien d’extraordinaire à ce qu’un adolescent, livré à son exubérance, sans croyances préventives, sans direction, enclin, de plus, à la révolte contre tout ce qui serait susceptible d’entraver les sursauts de sa sensibilité avide d’émotions violentes, ait subi le prestige du tonitruant rhéteur qui prétendait traiter d’égal à égal avec Dieu.
Il s’ensuivit chez Lœwengard une perversion du goût qui le préparait à ne considérer l’univers que comme un trésor de rêves, où il puiserait à loisir des sensations d’art sans s’inquiéter de leur valeur morale.
Toutefois, ainsi qu’il le dit très exactement, « l’amour des lettres et des arts, fussent-ils corrompus, porte en lui une part de sincérité, de générosité, de désintéressement, d’enthousiasme qui peut nous préserver des chutes définitives et nous rendre capables de volte-face héroïques ».
Or il possédait ces qualités et il avait, dès cette époque, l’obscure intuition d’une vérité admirablement formulée par Lamennais : « Le Beau, tel que l’homme peut le reproduire dans son œuvre, a une nécessaire relation avec Dieu »[21]. C’est ce qui explique que maints poètes et maints artistes, qui ne se souillèrent ni par le désir du lucre ni par la recherche d’une basse popularité, soient ramenés à Dieu par l’amour du Beau.
Lœwengard, gratifié de ce noble penchant, pouvait donc être sauvé. Il le sera, mais d’abord Dieu même fut, pour lui, mis en question. Il allait subir ce qu’il appelle l’angoisse du doute.
V
Malgré les négations et les blasphèmes de ses auteurs favoris, Lœwengard conserva jusque vers sa seizième année « une foi déiste qui, malgré son insuffisance, soutenait, consolait, fortifiait et moralisait son âme ». Mais alors, coïncidant sans doute avec la crise de la puberté, ses lectures commencèrent à détruire en lui la croyance en un Dieu personnel, en l’immortalité de l’âme, en une règle morale : il abandonna la prière. Le mal s’aggrava en lui sous l’influence des quotidiens que recevait son père. « C’est, dit-il, par une feuille de journal que j’appris qu’il y avait des hommes nombreux s’unissant pour la propagation de l’athéisme. Une pareille aberration me parut d’abord inconcevable. » Mais, peu à peu, il en arriva à considérer l’incrédulité comme admissible. Toutefois, comme le sentiment et la raison ne cessaient, malgré tout, de protester en lui, comme il n’arrivait pas à concevoir un univers sans origine, sans but, régi par le hasard et où la notion du divin ne serait qu’une illusion des sens et de l’esprit, il tenta de se réfugier dans le panthéisme. Cette folle doctrine qui n’est en somme, si l’on peut dire, qu’un matérialisme spiritualisé, ne le contenta point. Il s’écria, citant ce piètre Sully-Prudhomme que sa confiance obtuse dans la raison humaine empêcha de dépasser un idéalisme blafard :
Étrange vérité, pénible à concevoir, Gênante pour le cœur comme pour la cervelle, Que l’Univers, le Tout soit Dieu sans le savoir !…
Et il chercha ailleurs. Mais le doute le poursuivait, le torturait, jetant bas les théories fragiles qu’il s’efforçait d’édifier. Alors il souffrit d’une façon atroce.
C’était l’angoisse métaphysique. — M. Jules Lemaître — assagi depuis — tenait à cette époque, et à l’exemple de la sémillante sorcière des sabbats de la pensée qui a nom Renan, la recherche de la certitude pour une « horrible manie ». Il ne croyait, disait-il, « que difficilement à la douleur métaphysique ».
Lœwengard proteste contre ce scepticisme de dilettante chez qui les idées sont des bulles de savon qu’on souffle pour s’amuser de leurs nuances changeantes, et dont on se moque dès qu’elles crèvent. Il a bien raison. D’autres ont connu des souffrances analogues, sont tombés dans une tristesse mortelle quand, ne voulant absolument pas se soumettre à Dieu, ils voyaient les systèmes bâtis à grand renfort d’hypothèses sans consistance, s’effondrer, les uns après les autres, sous les coups d’une analyse destructrice. Au milieu de ces ruines, tout adolescent que le problème de la destinée tourmente et que l’apothéose du muscle par les sports, — idéal de notre siècle de brutes — n’a pas rendu tout à fait stupide, se trouve infiniment malheureux.
Tel fut le cas du jeune Israélite. Il écrit : « J’ai arraché mes croyances avec larmes, dans l’angoisse et le désespoir, après d’affreuses luttes… Ces larmes, mon père lui-même devait s’en apercevoir. Un dimanche, comme il se promenait avec ma sœur et moi dans la campagne et qu’il nous développait des théories matérialistes, je lui demandai : — Papa, tu ne crois donc pas à l’âme immortelle ?
— L’âme ? L’âme, c’est mon corps, me répondit-il, quand le corps est sous la terre, tout est fini.
Alors je poussai un cri déchirant, je me laissai tomber sur la route et je sanglotai comme frappé par un soudain et effroyable malheur.
Mon père, étonné devant ce subit désespoir, ne savait que dire ni que faire… »
Cette tragédie fait frissonner ! Le voyez-vous, ce Juif pétrifié d’orgueil, figé dans la matière, qui semble prendre une sorte de plaisir satanique à tuer l’âme de son enfant ? Puis constatant l’effet produit par son imbécillité négatrice — il s’étonne !
Il devrait s’épouvanter et hurler de remords. Mais non : Satan, qui le possède, supprime en lui les dons d’observation les plus élémentaires, jette sa conscience dans les ténèbres opaques d’où elle ne sortira jamais plus.
Combien ressemblent à cet assassin de sa propre chair ! Nous avons tous connu des familles dont le chef est perverti par l’amour du lucre, enlisé dans les plus basses négations parce que s’il croyait, il n’oserait peut-être pas donner l’exemple d’une intelligence vouée uniquement à la poursuite sans scrupules de la richesse. Si, par surcroît, la mère, d’âme tiède et molle, ne réagit pas contre l’ignoble « leçon de choses » inculquée par le père, que deviendront les enfants ?
Qu’on songe que, parmi ces enfants, il peut s’en trouver au moins un d’une sensibilité très fine, d’une imagination vive et d’aspirations élevées qui ne se satisfait point de vivre comme un petit animal. Il écoute les propos tenus par son père ; il s’étonne, il le juge — il l’évite le plus possible. Comme la mère, nonchalante ou persuadée qu’elle ne doit à sa progéniture que des enseignements de convenances mondaines, laisse cette âme ardente vagabonder dans toutes sortes de rêveries, lire à peu près tous les livres qui l’attirent, on sent à quels périls l’enfant est exposé — surtout au temps de l’adolescence, et à quel point le malheur le menace.
C’est là un cas fort commun à notre époque de matérialisme débraillé. Et pourtant, les gens superficiels s’ébahissent que la jeunesse ait le cœur sec, le jugement faux et qu’elle se montre réfractaire à toute contrainte morale !
Vous avez semé des orties et vous êtes déroutés parce qu’elles ne produisent point de froment. Vous avez volontairement abandonné à elle-même l’âme de votre enfant et vous vous lamentez, mais surtout vous vous récriez, si un jour, touché par la grâce de Dieu, il vous reproche, sans haine, certes, mais avec quel chagrin, d’avoir tout fait pour le vouer au Diable…
Les parents, qui ont agi de la sorte, peuvent s’attendre, s’ils ne se repentent et ne pleurent la faute incommensurable qu’ils ont commise, à une mort désespérée et à un lendemain de mort tellement terrible qu’on a peur rien que d’y penser !…
VI
Or à la suite de cette crise, qui pouvait le mener aux pires aberrations, Lœwengard reçut une nouvelle visite de la Grâce : Dieu, voyant l’extrême danger où il se débattait, lui fit sentir sa sollicitude.
Il lui restait une curiosité persistante des choses de l’Église. Il ne cessait de tendre vers elle, attiré par une force mystérieuse dont il ne parvenait pas à définir la nature. C’est que, selon cette précocité qui marque, comme nous l’avons vu, sa formation intellectuelle, il pressentait qu’un homme est incomplet tant qu’il se dérobe à la Vérité unique. Et puis il souffrait : « Je me souviens de ce soir tragique où je renonçai à communiquer avec Dieu. Vaincue par ma pauvre raison — « raison imbécile » comme dit Pascal — mon âme ne s’agenouilla plus devant le Père céleste. Des heures elle résista, elle se débattit contre ce rationalisme qui la meurtrissait, la déchirait. Elle avait besoin de Dieu, besoin de son intimité, de son affection ; violemment, elle se sépara de l’Aimé, mais à quel prix ! Sanglotante, blessée, désespérée, elle gisait sans force et sans consolation… Désormais elle était seule dans le vaste monde. Elle trembla. Cependant l’orgueilleuse raison approuvait et « l’Esprit qui toujours nie » la poussait aux suprêmes destructions. »
C’est alors que Dieu lui vint en aide encore une fois. Un de ses camarades de lycée, un jeune catholique très fervent, à qui, pour se soulager, il confia ses angoisses, le mit en relation avec un prêtre, professeur à l’école Ozanam dont la conversation lui plut. Son père en fut informé. Chose tout à fait singulière, au lieu d’entrer en fureur, comme on pouvait s’y attendre, il ne blâma point son fils et souffrit même qu’on présentât celui-ci au directeur de l’école. Était-ce qu’il restait troublé, remué de vagues remords, à la suite de l’accès de désespoir rapporté plus haut ? C’est probable. Sans doute aussi voulait-il, comme le suppose Lœwengard, faire parade de sa tolérance libre-penseuse. Mais on peut admettre, par surcroît, qu’il fut, en la circonstance, l’instrument aveugle des desseins de Dieu sur son enfant.
Que de fois, assistant à des conversions, j’ai eu lieu de constater les moyens étranges dont l’Esprit-Saint use souvent pour investir une âme ! Que de fois j’ai vu des impies servir, sans en avoir le moindre soupçon, l’action du Surnaturel !…
Le prêtre qui dirigeait l’école Ozanam accueillit, comme on le pense, avec douceur et charité, le pauvre égaré.
« Son air de gravité, de sérénité, de joie m’impressionna. Le calme de sa parole et de ses gestes révélait cette paix que donnent la confiance, la foi assurée. Quel contraste entre cet homme et moi, entre cet homme et mes maîtres laïques ! Ceux-ci, en dépit de leurs bonnes intentions, malgré leur science et leurs vertus, détruisaient. La logique de l’enseignement neutre, sans principe religieux supérieur, aboutit nécessairement au scepticisme et à la négation… L’abbé G. m’écoutait patiemment, avec intérêt, avec espoir. Il me parla du Christ. Il me prêta des livres… »
Ces entretiens pacifièrent un peu l’âme tourmentée du jeune Juif. Mais, sur ces entrefaites, il tomba gravement malade et fut envoyé en Suisse pour sa convalescence. Dieu, en lui octroyant la grâce de la souffrance physique après celle de la souffrance morale, le comblait. Car, comme je l’ai dit si souvent, comme je le répéterai encore, la maladie en brisant notre orgueil, en affaiblissant la nature, nous donne des forces pour accueillir humblement le Surnaturel.
Un peu remis, Lœwengard écrivit à l’abbé G. qui lui répondit par des lettres admirables dont je citerai deux fragments, mais que j’engage à lire en entier car elles débordent de sagesse et de lumière[22].
« Allez toujours de l’avant avec simplicité, le cœur prêt à tous les sacrifices pour trouver et vous assimiler la Vérité. Vous ne pouvez manquer de la rencontrer et d’en vivre : Dieu, dans sa providence, la donne à tous ceux qui la cherchent ainsi…
« Notre Seigneur Jésus fait la joie et la consolation de ma vie : je vous souhaite de l’aimer bientôt et plus que moi. Avez-vous trouvé dans saint Jean ces paroles de vie : Celui qui m’aime observe mes commandements. Si quelqu’un m’aime, mon Père et moi viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure. Voyez-vous, pour nous autres chrétiens, Jésus spirituel n’est pas loin de nous de dix-neuf siècles. Il est là, il vit en nous, il est l’ami du jour et de la nuit. Votre âme est son épouse. Il est pour elle clarté, force, amour. Il est seul capable de satisfaire les besoins de votre âme et d’y mettre la paix qui est le bonheur. »
Certes, enseigné de la sorte, Lœwengard aurait pu dès lors se convertir, d’autant qu’il avait devant lui un splendide paysage de montagnes fait pour élever au Créateur de la Beauté son âme éprise d’absolu. En outre, la maladie venait d’empreindre en lui le sentiment de sa misère. Mais si vous avez lu et médité quelque récit de conversion, vous aurez remarqué qu’à plusieurs reprises, au moment où le néophyte va céder pleinement à la Grâce, le Mauvais intervient avec fureur pour le ressaisir.
La voie qui tend à Dieu n’est pas un sentier plane, tapissé de velours. C’est « un chemin montant, sablonneux, malaisé » où se succèdent des bifurcations qui mènent à des fondrières cachées sous des fleurs aux parfums dangereux. Ce n’est qu’après s’y être maintes fois laissé attirer que le pécheur retrouve la route du salut. Dieu permet qu’il en soit ainsi pour que l’âme apprenne, par des expériences douloureuses, qu’en dehors de Lui, en dehors de la Croix qui rayonne au sommet de la montée, il n’y a que joies inquiètes suivies d’indicibles souffrances. Pour aller à Dieu, que ce soit comme converti, ou comme croyant avide de pénétrer toujours plus avant dans le Cœur de Jésus, il faut gravir le Calvaire. — Malheur à qui ne le comprend pas !…
Or Lœwengard, à mesure que la santé lui revenait, répugnait, de plus en plus, à se conformer aux avis du saint prêtre G. « Déjà, à ses avances, je ne répondais plus que nonchalamment. L’heure de Dieu n’avait pas sonné encore. L’orgueil de l’intellectuel naissant et les passions de la puberté se révoltaient contre cette humiliation et cette continence qu’est la Foi. Croire c’est humilier sa raison et contenir sa chair. Tant que cet orgueil et cette chair ne sont pas matés, il nous est impossible d’entrer dans le royaume de Dieu. »
Il finit par ne plus répondre du tout et, rentré à Lyon, il se jeta dans l’Art éperdûment car il espérait que le culte de la Forme suffirait à étancher sa soif d’idéal. Puis se détournant de l’amour de Dieu, il alla, par une conséquence obligée, à l’idolâtrie, c’est-à-dire aux amours humaines. Car est-ce autre chose que de l’idolâtrie le fait d’adorer la créature au détriment du Créateur ? Le pauvre imaginatif, ne savait pas qu’en dehors de la virginité ou du mariage, sanctifiés par la foi, consacrés par l’Église, la femme est, après l’or, le plus sûr des véhicules vers la damnation.
Néanmoins le germe de Grâce projeté en lui n’était point tombé sur la pierre. Il lui fallut quatorze ans pour lever, mais enfin il leva pour la plus grande gloire de Dieu.
VII
Musset éprouvait le singulier besoin d’invoquer la Providence au cours de ses querelles d’alcôve, mais enfin il croyait. Hugo, comme il l’a dit lui-même, faisait « des restrictions » à Dieu, mais enfin il croyait. Lœwengard, éloigné de Dieu, les délaissa donc et prit pour directeurs de conscience un athée et un catholique perverti qui cherche à stimuler son âme infiniment lasse en la prostituant aux pieds du Démon : Leconte de l’Isle, le chantre marmoréen du néant et Charles Baudelaire, le subtil et puissant magicien dont les vers, d’un sombre éclat, pareil à celui de l’ébène, célèbrent la volupté de faire le mal sachant qu’on le fait. Le premier disait à Dieu : Je te nierai plutôt que de me courber sous ta loi. Le second : — Je n’ignore pas que je pèche en te désobéissant, mais j’aime mieux les piments de la révolte que le lait fade de la soumission. Et l’un magnifie « la divine Mort où tout rentre et s’efface ». Et l’autre s’écrie : « Saint Pierre a renié Jésus : il a bien fait !… » Tous deux ciselaient leurs blasphèmes dans une forme magnifique. Ah ! ce n’est pas sans raison qu’ils ont mis leur empreinte sur trois générations de poètes !
Lœwengard, comme bien d’autres, se laissa choir dans ce bourbier tendu de pourpre et d’or. « A dix-huit ans, dit-il, je n’ai plus d’autre religion que celle de l’Art. Comme pour Leconte de l’Isle et Baudelaire, l’art pour moi est Dieu. L’Absolu réside dans la forme et la forme, indépendamment du fond, suffit à la Beauté… L’Art est au-dessus des lois morales et sociales : il est amoral. Il est au-dessus même de l’idée car quelle idée est vraie, quelle idée est fausse ? La sensation esthétique est l’unique critérium du bien et du mal, de la vérité et de l’erreur. Cette théorie est celle de l’art pour l’art : j’en fus pendant dix ans le défenseur fanatique. »
Ce paganisme effréné, cette adoration furieuse de la Forme, non seulement pourrissent les âmes en y réveillant les instincts cruels qui sommeillent au fond de notre sale nature déchue, mais encore les vouent au désespoir. Car ne croyez pas qu’ils soient heureux ceux qui exaltent, avec une sorte de rage, les liesses incomparables de la sensation esthétique. Sectateurs d’Apollon, de Dyonisos et d’Aphrodite, ils déclarent qu’ils « vivent en beauté ». Ils peignent leur existence comme un festin où les coupes s’entrechoquent parmi des fards merveilleux, des parfums savamment artificiels et les raffinements les plus extrêmes de la débauche. Ils prétendent qu’ils ont atteint les sommets du sublime.
Mais la satiété vient et avec elle l’ennui. Ils regardent alors dans leur âme et elle leur apparaît comme un marécage au-dessus duquel flottent des brumes couleur de plomb. Une immense mélancolie monte de ces eaux putrides ; aussitôt, comme l’a dit superbement ce même douloureux Baudelaire, qui fut châtié d’une façon si rude et si équitable : Dans la brute assouvie un ange se réveille. En une minute de repentir, ils s’écrient, toujours avec le poète des Fleurs du Mal :
Ah ! Seigneur, donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !…
Mais le Seigneur s’est fait sourd. — Eux retournent à leur vomissement. Le Diable, qui les attend, leur tresse une couronne d’orgueil et les pousse vers une philosophie qui leur affirmera qu’ils vont dans le vrai sens de la vie — celle de Nietzsche par exemple.
Tel fut le cas de Lœwengard : « Marcher, écrit-il, sur les traces de ces maîtres qu’auréole une gloire démoniaque, les dépasser encore, si possible, telle sera, entre dix-huit et vingt-huit ans, ma plus haute ambition. »
Cette fois, il semblait bien perdu car il allait tomber sous l’emprise d’un sophiste allemand qui distille des poisons auprès de quoi les strophes les plus pernicieuses des poètes de l’art pour l’art ne sont que d’innocentes panades.
VIII
Nietzsche est un fou, mais un fou de génie. — Quand il le connut, Lœwengard l’écouta d’autant plus avidement qu’il sortait de la philosophie universitaire, celle de Kant. Ce démolisseur de la Raison pure, après avoir dissous, avec une obstination huguenote, tous les principes qui forment la conscience, nous propose, pour les remplacer, une vague idole qu’il baptise — selon quelle opaque phraséologie — : Impératif catégorique. Kant est le vrai père du modernisme, c’est tout dire[23].
Nietzsche, lui, pousse l’individualisme jusqu’à la fureur. A son avis, adopter la morale chrétienne, c’est se soumettre à une doctrine d’esclaves. Il enseigne que l’homme supérieur doit développer en lui l’orgueil, le goût de la volupté, un égoïsme dur comme le granit. L’élite qui adopterait ses préceptes fournirait, affirme-t-il, le Surhomme, c’est-à-dire un être autant au-dessus de l’homme que l’homme est au-dessus du singe. Comme on le voit, il accepte, comme certitude l’hypothèse, aujourd’hui ruinée, de l’évolution et il fonde sur elle son système. Il dit, en effet, dans le prologue de son étrange poème, Ainsi parlait Zarathoustra : « Tous les êtres, jusqu’à présent, ont créé quelque chose au-dessus d’eux ; et vous voulez être le reflux de ce grand flot, et plutôt retourner à la bête que de surmonter l’homme ? Qu’est le singe pour l’homme ? Une dérision ou une honte douloureuse. Et c’est ce que doit être l’homme pour le surhomme : une dérision ou une honte douloureuse[24]… »
Donc, créer des monstres d’orgueil, de luxure et de cruauté, méprisant et piétinant, sans remords, le bétail humain, tel est son idéal. Néron — si cher au doux Renan — voilà le modèle qu’il insinue d’imiter.
Or, le fait est que les vrais Surhommes, ce sont les Saints, c’est-à-dire des hommes surnaturalisés, prenant le contre-pied des enseignements de Nietzsche, cultivant en eux l’obéissance, l’humilité, la chasteté, la grande charité, bref, toutes les vertus qui s’opposent à cette doctrine de brute esthétique.
D’ailleurs, au simple point de vue moral, il est d’expérience que le culte effréné des passions dégrade l’homme au lieu de le hausser au-dessus de lui-même, comme le prétend Nietzsche. C’est ce que démontra naguère — en un moment de lucidité très rare chez lui — cet autre fou qui a nom Max Nordau : « Le constant réfrènement de soi-même est une nécessité vitale pour les plus forts comme pour les plus faibles. Il est l’activité des centres cérébraux les plus hauts, les plus humains. Si ceux-ci ne sont pas exercés, ils dépérissent, c’est-à-dire que l’homme cesse d’être homme ; le soi-disant « surhomme » devient un « soushomme », c’est-à-dire une bête. L’organisme succombe sans retour à l’anarchie de ses parties constitutives et celle-ci conduit infailliblement à la ruine, à la maladie, à la mort… » (Dégénérescence, ch. II, p. 334).
Nietzsche, lui-même, confirma l’exactitude de cette observation. En 1889, son logeur le rencontrant qui divaguait dans la rue, dut le ramener chez lui et parer à ses tentatives de suicide. Puis il fut frappé de mutisme. Pendant dix années, à la suite, il végéta comme un pauvre zoophyte, « honte douloureuse » pour sa famille. Puis il mourut dans l’inconscience.
Ainsi s’avère, dès ce bas-monde, la justice de Dieu sur les âmes perdues d’orgueil qui commettent le péché contre le Saint-Esprit…
Or, ainsi que bien d’autres, Lœwengard subit l’influence de cet insensé malfaisant. Cela s’explique : son tempérament d’artiste le portait à s’éprendre de Nietzsche dont la forme est réellement séduisante. En outre, il était préparé à s’en intoxiquer par sa vénération pour Leconte de l’Isle et Baudelaire. Depuis ces initiateurs, il avait progressé dans la voie de l’orgueil à outrance et Nietzsche lui sembla fait pour combler ses fringales de sensations excessives.
Il écrit : « Cet ultra-romantique chez qui le romantisme s’exaspère en mégalomanie, me séduisit comme il séduisit toute une partie de la jeunesse intellectuelle. Ce névropathe déchaîna en moi « la névrose juive ». Tous mes instincts malsains, ce philosophe les a légitimés, glorifiés, exaltés… Il acheva en moi l’œuvre de pourriture commencée par les romanciers et les poètes… Je devins, de plus en plus, un enfant de volupté… »
A ce moment de son existence, Lœwengard donne un exemple à l’appui d’une des lois psychologiques qui régissent notre nature déchue dès qu’elle se refuse à Dieu. On peut la formuler de la sorte : Plus tu cultiveras ton orgueil, plus tu développeras en toi les penchants sensuels.
IX
Cependant sa vocation littéraire s’affirmait. Il avait dix-neuf ans. Il venait de terminer ses études au lycée et il se sentait tout à fait inapte à suivre la carrière commerciale car, nous l’avons vu, les calculs d’intérêt et les trafics ne lui inspiraient que de l’aversion. Comme on pouvait s’y attendre, étant donné son admiration pour Baudelaire, Leconte de l’Isle et Nietzsche — qui est un poète plutôt qu’un philosophe — il ambitionna de versifier à l’imitation de ses maîtres.
Aussi, quand son père lui demanda la profession qu’il désirait choisir, il répondit : — Je veux être homme de lettres.
Le père sursauta en se récriant : — Jamais je ne te donnerai un sou pour devenir un poète, jamais, tant que je vivrai, quand même j’aurais la fortune d’un Rothschild !
On s’explique très bien cette réprobation. Lorsque dans une famille bourgeoise il naît un enfant doué pour l’art, dès que son goût se manifeste, ses proches l’observent avec une stupéfaction douloureuse, comme s’il devenait soudain bossu ou bancal. Ou encore ils sont pareils à la poule qui couva des œufs de cane et qui s’affole en voyant les canetons, à peine sortis de la coquille, courir à la rivière prochaine.
Tout les déconcerte en leur progéniture : — Quoi donc, se disent-ils, cet enfant néglige les choses pratiques et positives ! Il méprise ce sens commun qui recommande de bien manger, de bien boire, de bien dormir et de penser le moins possible ! Il ne comprend pas le sublime de la spéculation consistant à dépouiller autrui à l’abri du Code et sous le couvert de cet axiome : « les affaires sont les affaires ! » Il rêve tout le jour aux fadaises de la poésie ; il vante des produits littéraires qui ne furent jamais cotés à la Bourse ; il s’enthousiasme pour des écrivains qui, de notoriété publique, moururent sans le sou. C’est épouvantable !…
Ah ! si du moins, il se montrait apte à produire une œuvre de rapport. S’il laissait percer le don de célébrer, comme de hautes vertus, les façons d’agir de sa classe. S’il peignait, à l’exemple de M. Georges Ohnet, de chevaleresques ingénieurs et des boulangères vengeresses et cossues. Ou s’il témoignait d’une adroite platitude d’idées comme ce Prévost des marchands de poisons sentimentaux dont la prose gélatineuse tremblote aux étalages d’innombrables périodiques. Alors le père pourrait risquer quelque argent sur les fruits à venir de ce cerveau lucratif.
Mais point : ce jeune homme chérit un idéal qui n’a rien de commun avec celui des grands hommes ci-dessus nommés ; il s’exalte pour des chefs-d’œuvre peu rémunérateurs. Et ce n’est point comme un passe-temps, comme une distraction d’amateur aux minutes de loisir qu’il considère la poésie, mais comme un labeur glorieux et désintéressé… qui l’absorbera tout entier.
M. Lœwengard père, méditant sur cette catastrophe, ne pouvait qu’opposer un veto absolu au désir de son fils.
« Je lui sus très mauvais gré de son refus, dit Lœwengard. Des scènes pénibles eurent lieu entre nous. Elles étaient dans la tradition… Au reste, la contradiction trempe une véritable vocation : elle en est l’épreuve ; si cette vocation survit, elle sera la plus forte. »
Pour gagner du temps, il accepta de faire son droit. Or, il n’était nullement porté à ce genre d’études. Et tel que nous le connaissons maintenant, nous comprenons qu’avocasser n’était point son fait. On ne le voit pas du tout mâchonnant les Digestes indigestes, affligeant la veuve et consternant l’orphelin, s’égayant ou s’indignant sur commande, puis, sans doute, comme un bon nombre des bavards brevetés qui s’égosillent au Palais, briguant un mandat électif pour faire le charançon à la Chambre ou ruminer au Sénat.
Non, l’amour du Beau le tenait trop fort. C’est pourquoi il ajoute : « En dépit des conseils et des colères paternels, sous les lys et les roses de la Poésie, disparurent les chardons et les ronces de la Chicane. »
Or, épris plus que jamais de littérature, il lut, à cette époque, divers écrits de Maurice Barrès.
Il faut bien se rappeler que Lœwengard était devenu alors, comme dit Montaigne, une intelligence purement livresque. Il appartenait à cette famille d’esprits que la nature n’émeut plus d’une façon directe ; il ne la goûtait guère qu’interprétée par les arts. Or, sans aller jusqu’à l’austérité de ce moraliste, un peu touché de jansénisme, qui prétend que « l’art n’est qu’un péché magnifique », on doit admettre qu’une telle disposition poussée à l’excès mène à une paralysie des facultés affectives. C’est-à-dire que l’activité cérébrale développée outre-mesure étouffe, chez celui que possède cette étrange maladie de l’âme, tout élan du cœur, supprime presque les sentiments sociaux.
Exemple : un homme normal voit une maison brûler. Il est saisi par l’horreur du spectacle. Les cris et les appels des habitants, surpris par le feu et cherchant à s’échapper, l’emplissent d’angoisse et de pitié. Il suit, d’un cœur anxieux, les péripéties du sauvetage et il n’a de repos que quand l’élément destructeur est vaincu.
L’esthète, non. Au début, il aura peut-être une velléité de partager l’émotion générale. Mais, presque aussitôt, son sens hypertrophié de l’art ne lui fera plus que suivre, d’un regard charmé, les colorations changeantes de l’incendie ; son oreille n’enregistrera les clameurs des sinistrés que comme les accords d’une symphonie pathétique. Il ne s’intéressera pas au dévouement des sauveteurs mais à la qualité plastique de leurs gestes. Puis il se rappellera tel tableau représentant une catastrophe de ce genre et où il admira le savoir-faire du peintre, tel livre où il savoura une description d’embrasement relevée « d’épithètes rares ». Il établira une comparaison entre le souvenir de ces fictions et la réalité offerte à ses yeux. Ensuite, comme le zèle charitable et les propos apitoyés de la foule qui l’entoure l’importunent, il s’éloigne en concluant : — Cet incendie est très réussi, ou bien : — cet incendie, je le trouve manqué…
C’est à un desséchement aussi affreux du cœur qu’aboutit le néronisme appris à l’école de Nietzsche ; c’est à cette férocité dans l’amour de l’art pour l’art qu’aboutit le culte exclusif de la forme ; c’est à ce dédain pour les sentiments charitables exprimés par le grand nombre qu’aboutit la préoccupation de se distinguer de la plèbe.
L’infortuné s’est si follement grisé du vin de l’orgueil, il a tant aspiré à devenir « surhumain », que les plus beaux mouvements d’humanité lui semblent d’ordre inférieur. Il ne peut plus approcher ses lèvres de ce breuvage salutaire que Shakespeare appelle : le lait de la tendresse humaine.
Lœwengard en était donc là quand il découvrit l’œuvre de Barrès. Ce lui fut une révélation. Peut-être est-ce l’individualisme passablement maladif de Sous l’œil des Barbares et du Jardin de Bérénice qui le séduisit tout d’abord. Mais Barrès a vite renoncé à cette attitude de dilettante énervé. Les livres qui suivirent annoncent sa marche vers une conception plus saine de la vie. Il la réalisa enfin cette conception et, par là, il fournit au jeune dévoyé de l’art pour l’art, non seulement une méthode pour se connaître soi-même, mais encore les moyens de se rattacher à ses traditions et à sa race[25].
Par la lecture de Barrès, Lœwengard commença de pressentir le lieu stable où il pourrait se reposer un jour. Il étouffait dans une serre chaude ; l’auteur des Déracinés y fit entrer un peu de l’air du dehors. Aussi affirme-t-il : « En attendant que sur mon chemin de Damas, je rencontrasse le Maître unique, l’unique Religion, l’unique Prince des hommes, je choisis pour « intercesseur » Maurice Barrès. » — Bien entendu, intercesseur n’est pas pris au sens religieux.
Plein de reconnaissance et n’étant point l’homme des demi-mesures, il partit aussitôt pour Paris afin de remercier celui qui venait de le tirer de l’artificiel.
Cette spontanéité dans la gratitude rend Lœwengard fort sympathique. Ce n’est pas un esprit ni un cœur médiocres qui auraient de ces élans. Dès ce moment, on peut prévoir que le jour où la seule Vérité lui deviendra évidente, il ira vers elle avec le même généreux empressement.
Il est écrit que « le Royaume du Ciel souffre violence ». Violent dans le bien comme il fut violent dans le mal, Lœwengard méritera bientôt de l’investir.
X
Mais il prit un détour. Barrès lui avait appris ce que c’est que le nationalisme et l’avait délivré par là de l’idolâtrie du Moi. Lœwengard crut d’abord, assez naïvement, que cette initiation faisait de lui un enfant de la terre de France. Or on ne s’improvise pas français : un métèque peut aimer notre pays, puiser dans notre culture nationale les éléments de sa propre culture, il n’abolira point le fait brutal qu’un sang étranger coule dans ses veines. Aussi, quand éclata la crise qu’on appelle l’affaire Dreyfus, il se sentit fils d’Israël ; il courut à la défense de sa race. Ce ne fut point un raisonnement qui le détermina mais un instinct héréditaire. Il ne se rendit point compte que, par l’affaire Dreyfus, la barbarie sémite tentait un assaut contre la civilisation aryenne, que les Juifs, secondés par la franc-maçonnerie internationale, les révolutionnaires, et les Protestants, voulaient réduire en esclavage la fille aînée de l’Église. La voix de ses pères criait en lui que la Synagogue était menacée. Les Antisémites se formaient en colonne d’attaque. Cela lui suffit : il alla combattre pour sa nation.
« Jusqu’à l’Affaire, écrit-il, le nom d’Israël n’éveillait en moi nulle émotion. J’étais libre-penseur comme mon père, ma mère, mes sœurs. Le Judaïsme m’était indifférent. Jamais je n’avais assisté aux offices de la Synagogue et je connaissais à peine le grand-rabbin… Sous la poussée antisémite, le nationalisme Juif se réveilla… Une émotion inconnue et profonde monta de mon sang, enflamma mon âme d’héroïsme, l’illumina d’orgueil ; je me sentis Juif, je me voulus Juif et, interprétant, dans un sens judaïque, les merveilleux articles que publiait Maurice Barrès, je me résolus à « prendre conscience de ma formation, à accepter mon déterminisme », à me raciner, moi aussi, dans « ma terre et mes morts ». Des cris de mort retentissaient contre Israël ! Il était donc beau de s’affirmer Israélite, de batailler pour la gloire du peuple juif. »
Barrès, préconisant le nationalisme, pour réveiller l’âme française assoupie par les narcotiques humanitaires, ne s’attendait probablement pas à ressusciter chez un Juif l’amour de sa race. Le fait n’en est pas moins tout à l’éloge de la sûreté de sa méthode, puisqu’il démontre qu’elle se vérifie exacte dans beaucoup de cas.
Or, par une conséquence imprévue de Lœwengard lui-même, se retrouvant Juif, il redevint presque croyant ; il se mit à fréquenter la Synagogue ; il entra en relations suivies avec le grand-rabbin de Lyon. Aux cérémonies, il priait avec sincérité, avec emportement, avec la joie intime de dissiper, en s’unissant à ses frères, en invoquant, comme eux, avec eux, l’Éternel, l’atmosphère de mort où l’avait confiné, si longtemps, le culte enragé de l’Art pour l’Art.
Et alors il arriva que sa pensée s’arrêta sur le Messie promis aux enfants d’Israël. Laissons-le parler : « Je communiai avec l’âme israélite, cette vieille âme indestructible qui, depuis quarante siècles, répétait les mêmes paroles, glorifiait ses patriarches, annonçait un Rédempteur, un Oint, un fils de David qui relèverait sa patrie, qui rebâtirait le Temple où pourraient s’offrir à nouveau les holocaustes et les parfums… »
Cette idée d’un Sauveur le préoccupa si fort qu’il voulut savoir quel était le sentiment actuel des rabbins à ce propos. Or ceux-ci, que son ardeur à s’informer du fond même de sa religion, faisait sans doute sourire, après quelques dérobades, lui signifièrent que le Judaïsme libéral ne croit plus à un Messie personnel, mais le considère comme une expression symbolique du triomphe de la Révolution[26].
Lœwengard fut violemment déçu. Quoi donc, c’est en cette minable interprétation que se résolvaient les Prophéties éternelles ! Il avait soif d’une direction, d’une espérance surnaturelles et l’on lui servait les Droits de l’Homme !…
Or, il pressentait déjà qu’il n’y a pas de Droits de l’homme, — qu’il y a les Droits de Dieu et les devoirs des hommes et qu’en dehors de ce principe vital, on s’égare en de vaniteuses chimères, en des rêveries sans consistance.
Il le pressentait, oui, mais d’une façon confuse, car le travail de la Grâce au fond de son âme lui demeurait encore insensible. Cependant comme la notion du divin, récupérée par ses méditations sur le Règne de la Loi, persistait en lui, l’exégèse rationaliste des rabbins lui fut odieuse : « L’âme juive qui s’était éveillée en moi ne pouvait accepter ce plat humanitarisme. » Il lui semblait que les Prophètes se révoltaient en elle, lui criaient : « — Sors d’ici, sors de ce temple qui a renié les gloires de ton peuple, de ta terre et de tes morts. La communion n’est pas possible entre ces faux Israélites et toi. Et je m’éloignai de la Synagogue… »
En ce temps, commence pour lui une période d’incohérence nouvelle et d’agitation sans résultats. Il publie une plaquette de vers assez insignifiante ; il fonde avec quelques « intellectuels » lyonnais une revue éphémère. Il pérore dans les réunions publiques contre « le sabre et le goupillon ». Puis l’esprit de destruction, qui possède les socialistes révolutionnaires, le dégoûte car il voit que la ruine de la France en résulterait et il ne peut pas s’empêcher d’aimer la France. Alors il s’esquive du dreyfusisme et pénètre dans une des provinces les plus fuligineuses du royaume de Satan : il s’adonne à l’occultisme.
Comme nous allons le voir, Dieu, qui avait permis que, pour son bien à venir, il parcourût le cercle entier de la folie humaine, le prit faisant tourner des tables et le jeta tout souillé d’aberrations démoniaques, au pied de la Croix.
Telles sont les surprises de la Grâce.
XI
Huysmans l’a fait remarquer : il existe à Lyon de nombreuses sectes occultistes plus ou moins affiliées à la théosophie. Elles rôdent autour de l’Église pour lui ravir des âmes ou s’attachent à recruter des prosélytes parmi les esprits, sans croyances fixes, que les négations sommaires du matérialisme ne satisfont point. Lœwengard, déçu dans sa tentative vers la foi par le Judaïsme, rebuté par l’ineptie et le manque de culture des révolutionnaires, leur était une proie toute désignée. Il se laissa séduire et devint l’habitué d’un des salons où ces adorateurs du Diable s’empoisonnent l’un l’autre. Il étudia les sciences maudites ; il se passionna pour des rites sacrilèges où sa sensibilité pervertie goûtait une volupté nouvelle à professer un soi-disant spiritualisme sous lequel se dissimulent — il faut le dire tout crûment — de grosses ordures. Car, comme il le reconnut lui-même par la suite, « les fruits du spiritisme sont l’orgueil, le trouble de l’âme et du corps, l’exaltation de la sensualité jusqu’au sadisme ».
Dans ce milieu d’aberration extrême, il rencontra une jeune fille qui, élevée au couvent, naguère catholique pratiquante, s’était également laissée prendre aux pièges de la Gnose. Elle était assez intelligente, lettrée, et, de plus, faisait tourner les tables avec zèle. Elle aurait assurément mieux fait de raccommoder les chaussettes de son papa, mais enfin, il faut croire que sa famille lui avait octroyé une dispense sur ce point.
Les deux pauvres égarés se plurent. Un penchant commun à réciter des poésies sensuelles compléta leur bonne entente. Toujours approuvée par les siens, la demoiselle reçut Lœwengard dans une chambre ornée d’un vitrail « aux reflets d’émeraude et de rubis et où de l’encens fumait dans des cassolettes hindoues ». Là, elle prenait des poses hiératiques en déclamant du Samain. Le décor baroque stimula Lœwengard. Il riposta par des vers peuplés de mages et de sphynges, où il célébrait le charme « ésotérique » de son amie. Puis ils lurent ensemble les hermétistes, les cabbalistes et les rose-croix, pratiquèrent plus assidûment qu’ils ne l’avaient encore fait le spiritisme — bref ils réalisèrent à peu près tout ce qu’il faut pour encourir la damnation éternelle. Ils furent même sur le point de s’affilier à une Loge. « J’étais mûr, dit Lœwengard, pour la franc-maçonnerie où, certainement, Mlle S… et moi nous eussions rapidement franchi les degrés inférieurs pour pénétrer dans les cercles lucifériens dont l’idée me hantait. »
Heureusement pour lui qu’il s’en tint au projet. — Du reste, à ce moment même où il semblait définitivement orienté vers la perdition totale de son âme, la Grâce se fit enfin sentir et ces deux enfants pourris de satanisme furent sauvés.
Terminant le chapitre où il expose ces errements sacrilèges, Lœwengard a donc bien raison de s’écrier : « Bénie soit à jamais la Trinité adorable et gloire à Vous, Vierge sainte, Marie Immaculée. Vous n’avez point permis que le père du mensonge achevât son œuvre. En grinçant des dents devant la Grâce lumineuse, il a lâché prise : sous les rayons de la Grâce divine, les ténèbres vont reculer… »
Avant de raconter comment le Saint-Esprit libéra Lœwengard de l’esclavage de Satan, récapitulons un peu les phases successives de ses états d’âme.
XII
Lœwengard, né à Lyon, de Juifs allemands, n’a pas la moindre idée de la religion catholique. Cependant il connaît Dieu par les prières du soir et du matin que sa mère lui apprend, quoiqu’elle soit elle-même fort peu croyante. Ce rudiment d’éducation religieuse est sapé par le matérialisme de son père, qui profite de toutes les occasions pour extirper la notion du Surnaturel de l’âme de son enfant. Celui-ci en souffre parce qu’affamé de tendresse, il ne trouve de consolations que dans ses entretiens avec Dieu.
Peu à peu cet attrait diminue sous l’influence du milieu où il est confiné. Comme, en même temps, il se livre, sans direction ni contrôle, à toutes sortes de lectures délétères, plus particulièrement choisies dans les ouvrages des romantiques, son imagination s’enflamme, son jugement se fausse et il sent la foi s’affaiblir en lui.
A ce moment, d’une façon fort imprévue, la Grâce le sollicite par l’entremise d’un de ses jeunes camarades, catholique fervent, qui, sur sa demande, lui donne un aperçu du catéchisme. Lœwengard en est vivement frappé ; une douceur, une paix inconnues le pénètrent. L’impression est si vive qu’il forme d’arrache-pied le projet d’entrer dans l’Église. Mais la crainte que lui inspirent les fureurs athées de son père l’empêche d’obéir à cette velléité.
Néanmoins, on peut supposer que la Grâce entrée alors en lui agira, d’une façon latente, pendant les années qu’il gâchera loin de Dieu.
Jusqu’à l’âge de seize ans, son vague déisme persiste. Puis le doute et ensuite l’incrédulité l’envahissent. Ce lui est une occasion de souffrance telle qu’il en tombe malade. Frappé de la sorte, il fait de nouveau quelques pas vers la grande guérisseuse : l’Église ; il entre en relations avec un bon prêtre dont les conseils lui font du bien. Mais la guérison survient ; aussitôt il s’endurcit et ne songe plus qu’à jouir de la vie des sens. En apparence, la Grâce a échoué une seconde fois[27].
Éloigné de Dieu, il se déprave tout à fait. Il brûle de sensualité, il s’imbibe de doctrines blasphématoires — il se fait enfin l’adepte du sophiste frénétique Nietzsche qui achève de lui gâter le cœur et de lui frelater l’entendement. Toutes ses facultés sont en anarchie ; il n’est plus que le jouet de ses impulsions morbides, le névrosé qui cherche dans l’art et dans la débauche des ressources pour stimuler ses sens précocement engourdis. Le monde ne lui étant plus qu’un prétexte à excitations d’ordre imaginatif, il devient un égoïste féroce.
A ce moment, la lecture de Barrès fait un peu renaître en lui la notion que l’univers n’a pas pour objet exclusif de lui fournir la toile de fond du théâtre où gesticule et se pavane son Moi gonflé d’orgueil à éclater. Il rentre un peu dans le réel : il essaie de se rattacher aux croyances de sa race — voire de s’éprendre du Messie rédempteur. Mais le libéralisme obtus des rabbins l’en éloigne.
Alors, le Diable, qui lui a soigneusement travaillé l’âme pour y régner sans partage, le jette, un temps, parmi les agités de la Révolution sociale. Puis, après l’avoir rissolé dans cette cuve rouge sombre ou bouillonnent force ingrédients malpropres, il l’en tire pour le corroder des poisons effervescents de l’occultisme.
Ainsi, nous pouvons noter, comme indices de son évolution, trois faits principaux : 1o Il eut toujours l’aspiration vers un Idéal ; 2o méconnaissant la Grâce qui lui désignait cet Idéal dans la Vérité catholique, il cherche à l’atteindre par l’idolâtrie de la forme ; 3o tôt blasé, il traverse l’aberration révolutionnaire pour échouer enfin dans la magie, c’est-à-dire dans le culte de Satan.
Là, il croit étreindre l’Idéal. Mais il n’est plus qu’un débris d’homme plus purulent et plus fétide, au moral, que ne le sont, au physique, les malades ruisselant de sanies qu’on apporte à Lourdes.
Or de même que certains de ceux-ci recouvrent la santé par miracle, de même il va guérir par un bienfait tout gratuit de la Providence.
Le sol a été labouré, défoncé par toutes les expériences qu’il tenta pour acquérir une raison de vivre. On peut ajouter que le fumier n’y manque pas, car la partie inférieure de son âme est encombrée d’animalcules biscornus et gluants, de végétations vénéneuse qui grouillent parmi des flaques d’eau bourbeuse.
Or, dans la partie supérieure de cette âme, un vol neigeux de colombes s’épanouira bientôt au souffle du Paraclet. Ce souffle revivifiant assainira le cloaque où croupissait son orgueil — et celle qui se traînait, avec lui, dans l’obscurité puante sera sauvée du même coup.
XIII
Lorsque s’esquissèrent dans son âme les préludes de la conversion, Lœwengard venait d’épouser Mlle S. Peu auparavant, il avait publié un second recueil de vers qu’il juge de la sorte : « Avec des hosannas de luxure et des cris de blasphème, j’y couronnais de roses Vénus Astarté, j’y maudissais le Christ-Jésus, j’y faisais l’apothéose de Babylone, de Sodome et Gomorrhe, de Messaline, Héliogabale et Néron ».
Ce petit répertoire de saletés lyriques ne se distinguait pas beaucoup de mille autres rhapsodies décadentes. A cette époque, il était à la mode, dans certains clans littéraires, de célébrer le vice comme étant l’expression superfine d’un art libéré du préjugé moral. Lœwengard suivit la mode. Ce pourquoi il fut gratifié des félicitations de quelques poétesses rastaquouères, dont le feint idéalisme se résout en des bacchanales débridées.
Mais simultanément il reçut d’un protestant, qui avait lu son livre, le bizarre avis qu’il y avait en lui « un catholique qui s’ignorait ».
« Je lui répondis, écrit-il, que, certes, les cérémonies du culte catholique m’émouvaient profondément, mais que, quant à la foi de l’Église, je ne l’aurais jamais. L’obéissance à un dogme révoltait mon individualisme. Ce dogme m’apparaissait enfantin et absurde… »
Il se croyait donc tout à fait ancré dans l’impiété, lorsque plusieurs circonstances, qui accompagnèrent et suivirent son mariage, lui remuèrent l’âme d’une façon fort imprévue.
Laissons-le parler.
« La bénédiction nuptiale nous fut donnée dans la sacristie, comme cela est prescrit pour les mariages judéo-catholiques. Pendant la cérémonie, une seule alliance avait été bénite : celle de la partie chrétienne. Mon exclusion, en un moment si solennel, provoqua au fond de moi-même une sorte d’inconsciente jalousie. A peine les prières terminées, je demandai au prêtre de bénir mon alliance. Il s’y refusa d’abord, alléguant la discipline ecclésiastique. Pourtant, sur l’insistance d’un de nos témoins, il consentit à la bénir comme on bénirait une médaille. »
Retenons cet incident très significatif : on y voit la Grâce commencer d’agir, d’une façon sensible, sur l’âme du pauvre réprouvé. C’est elle qui lui inspire le regret spontané d’être laissé à l’écart des pleins effets de la bénédiction. Il a comme un pressentiment de la vertu surnaturelle incluse dans le sacrement de mariage, et il s’attriste de n’avoir point reçu cette vertu qui fait de l’époux et de l’épouse une seule chair et une seule âme.
Sa femme également sentait ce qu’il y avait d’incomplet dans leur union. Tous deux souffraient. Il le constate : « Nos âmes et nos corps ne s’étaient point renouvelés dans le divin amour. C’est pourquoi notre félicité était inquiète et pleine de trouble… »
Des âmes vulgaires n’auraient point ressenti cette délicate impression. N’est-ce point un signe admirable de la sollicitude divine à leur égard : Dieu permet que ces deux affolés de pratiques démoniaques aient l’intuition que, n’étant point croyants, ils ne trouveront pas le bonheur dans le mariage ?
Quelques semaines après, ils assistèrent à un déjeuner offert par un de leurs cousins à l’occasion de la première communion de son fils. Un prêtre, oncle du jeune communiant, aumônier d’une communauté de religieuses, présidait le repas.
« Je fus ému, dit Lœwengard, par l’accueil cordial que me firent, à moi, israélite, ces bons chrétiens animés du véritable esprit de la foi qui est la charité… Durant le déjeuner, je questionnai l’aumônier sur différents points de théologie. Il me répondit aimablement et engagea notre cousin à me mettre en relation avec un israélite converti, l’abbé Augustin Lémann. Ce nom ne m’était pas inconnu. Aussi j’acquiesçai à la proposition de l’abbé, curieux que j’étais de connaître un de mes frères en Abraham devenu prêtre du Christ. »
Remarquez cette pression plus accentuée de la Grâce. Lœwengard est hanté par l’Église. Il a beau se figurer qu’il demeure incrédule, il subit une attraction à laquelle il ne peut résister : la charité catholique le touche au cœur ; il s’enquiert des dogmes auprès d’un théologien et il commence à concevoir que cette religion jugée par lui, hier encore, « enfantine et ridicule » pourrait bien détenir la solution de cette énigme de la vie qui le tourmente depuis son enfance. En même temps, le prêtre lui est indiqué qui sera pour lui l’instrument de Dieu et ce prêtre, c’est un juif converti. Quel exemple et quelle marque évidente de l’action surnaturelle !
A partir de ce moment, ses cousins, l’aumônier, les religieuses que celui-ci dirigeait formèrent, à son insu, autour de lui — cela lui fut révélé plus tard — un foyer de prières ardentes qui, à coup sûr, contribua grandement à le ressusciter d’entre les morts.
Car il faut le souligner : Au cours de toutes les conversions, au moment voulu par Dieu, des âmes sanctifiées viennent en aide — le plus souvent sans qu’il le sache — au néophyte que la Grâce investit. Et des exemples innombrables prouvent l’efficacité de leur intervention.
Ah ! splendeur de ce dogme de la communion des saints ! Il fait que toute âme en marche vers Dieu rencontre des amoureux de Jésus qui, brûlés des flammes du Sacré-Cœur, donneraient joyeusement leur vie, s’il était nécessaire, afin de hâter le retour de la brebis égarée au bercail !… Je te demande pardon, lecteur, de cette digression et je continue.
XIV
Quoiqu’il eût témoigné le désir d’entrer en relation avec l’abbé Lémann, Lœwengard ne se pressa pas de se faire présenter à lui. Il demeurait dans l’incertitude sur la façon dont sa vie allait s’orienter, quand il fit un rêve.
Comme il le dit fort bien, il savait que la plupart des rêves sont déterminés par des causes physiologiques. Mais celui-là l’impressionna si vivement qu’il crut y reconnaître une intervention surnaturelle qui lui bouleversa l’âme.
Le voici : « Soutenu par un ange aux larges ailes d’un blanc lumineux, un ange dont la figure resplendissait de majesté et de sérénité, j’étais enlevé à travers les mondes, globes énormes, brillants, multipliés à l’infini, roulant dans l’espace. Et, à chaque instant, il me semblait que j’allais tomber, précipité, d’une chute vertigineuse dans le vide sans fond. Mais, chaque fois, d’une main vigoureuse, l’ange me ramenait en haut, me relançait vers de nouveaux astres et ainsi, croyant toujours m’abîmer, je me relevais plus fort, calme et confiant. Soudain, j’aperçus une croix et sur cette croix agonisait Jésus-Christ. Et l’atrocité de ses souffrances, je la ressentis au même instant. Peu à peu, elle se changea en béatitude, en extase, en une joie ineffable… Je me réveillai. »
Peu de jours après, comme il était encore sous l’impression de ce songe, sa femme l’avisa qu’elle avait lu, sur le mur de l’église de l’Annonciation, une affiche mentionnant que l’abbé Lémann y prêcherait le 3 juin, jour de la Pentecôte, après Vêpres. Elle lui proposa d’assister à ce sermon.
Mû par la curiosité d’entendre ce prêtre, dont on lui avait si élogieusement parlé, — sans doute aussi poussé par la Grâce, — Lœwengard consentit. La première chose qui le frappa chez l’abbé Lémann ce fut le type sémitique très accusé de ce prédicateur. C’était un incontestable Juif qui allait parler — un Juif tenant un Crucifix à la main et s’en signant.
Mais dès l’exorde, Lœwengard cessa d’observer en simple curieux. Il était conquis.
Laissons-le raconter cette emprise :
« L’abbé Lémann parle, inspiré, illuminé. Son pâle visage rayonne. On oublie que ce prêtre a soixante-dix ans. Un souffle de jeunesse l’anime ; c’est un apôtre, un descendant, non pas des déicides, mais des prophètes, mais de saint Pierre et de saint Paul, qui s’adresse à moi, attire mon âme vers le feu de la sienne, l’émeut, l’échauffe, la charme et l’embrase… Je suis conquis, vaincu, possédé par cette éloquence ardente et enveloppante qui brûle comme une flamme et ravit comme une caresse… Quand le sermon est achevé, mes yeux sont mouillés de larmes et mon cœur bat d’enthousiasme. Ah ! comme les voies de la Providence sont admirables ! J’étais un artiste avant tout et j’étais un israélite qui s’était glorifié de ne point renier « sa terre et ses morts ». Pour m’attirer à Lui, Dieu choisit un enfant de mon peuple, un orateur chrétien qui est un poète par la richesse d’une imagination et la vivacité d’une sensibilité que n’ont pu amoindrir ni l’expérience plus ou moins douloureuse de la vie, ni le poids si lourd des années !… »
La cérémonie terminée, tout transporté, baigné des effluves du Saint-Esprit qui s’irradiaient, dans le sanctuaire, en ce jour de Pentecôte, il se précipita vers la sacristie, demandant à entretenir tout de suite le prédicateur.
« Ce bon vieillard me fit un accueil paternel, me posa quelques questions et me donna rendez-vous chez lui. » Quand il s’y présenta, l’abbé Lémann lui dit, tout d’abord, en lui montrant une statuette de la Vierge : « Voilà celle qui vous envoie ; toutes les grâces, nous en sommes redevables à l’intercession de Marie. » Puis il lui parla, comme un père s’entretient avec son fils, simplement et tendrement. »
Lœwengard mentionne qu’il écoutait avec sympathie, mais avec scepticisme. Quant à la foi, son orgueil s’y refusait encore ; il ne lui semblait pas qu’il pût admettre la possibilité de se convertir.
Cela, c’est la manigance suprême du Mauvais : pour différer sa défaite, il s’efforce d’épaissir les ténèbres autour du néophyte. Celui-ci se figure qu’il continue à suivre sa route coutumière ; il fait encore quelque temps ses gestes habituels ; sa bouche continue de proférer des opinions qui, en réalité, ont cessé d’être les siennes. Il va en vertu de la vitesse acquise, mais le mobile propulseur ne fonctionne plus. Et la Grâce a déjà tellement transformé le fond de son âme, si bien miné le terrain pour l’explosion finale, qu’il ne faudra plus qu’une occasion propice pour que le « vieil homme » tombe au pied de la Croix.
Cette occasion, ce fut la lecture de trois livres sur les Juifs et leur rôle dans la société, publiés par l’abbé Lémann, qui la fournit à Lœwengard. Le bon prêtre les lui avait donnés en même temps que deux crucifix, l’un pour lui, l’autre pour sa femme, en les priant de les porter sur eux.
« Je plaçai le mien sur ma poitrine, il ne m’a pas quitté depuis », ajoute le converti.
Puis il se mit à lire attentivement et alors il reçut le coup de lumière décisif.
« Je m’intéressais infiniment, rapporte-t-il, à la question juive, ce qui semblera fort naturel de la part d’un Israélite. Et pourtant j’avais passé devant les livres de l’abbé Lémann sans même les ouvrir. Des livres de prêtre, cela ne pouvait rien valoir. Mes orgueilleux professeurs de l’Université m’avaient imbu de cette idée qu’un ecclésiastique, fût-il un génial écrivain comme Bossuet, était a priori dénué d’autorité en matière historique ou scientifique[28]. »
Or d’après les citations que Lœwengard en donne, les livres de l’abbé Lémann sont, non seulement d’une extraordinaire puissance de pensée, mais aussi d’une grande beauté de forme. Ceci ne pouvait que ravir le poète épris de plastique.
Il dit : « La voix de l’orateur m’avait entraîné. La phrase de l’écrivain m’éblouit. Encore une fois, c’est l’art qui me charma d’abord, c’est la beauté qui m’introduisit dans le sanctuaire de la foi… A mesure que j’avançais dans ma lecture, intéressé, séduit, subjugué mais croyant toujours ne l’être que par la Beauté, tout à coup, comme un éclair entr’ouvrit les profondeurs de mon âme : avec une étonnante lucidité, dans une intuition fulgurante qui arrachait les voiles de l’erreur, les préjugés millénaires, et retournait toutes mes idées, me secouant d’une indicible émotion, la Vérité m’apparut, la Vérité totale, absolue, indiscutable. La foi illumina mon intelligence ; des horizons inconnus se déployèrent, les visions grandioses de l’histoire passèrent devant mon esprit, le déroulement des temps, non plus dans une contemplation de nihiliste, amère et sans explication, mais dans la joie du pourquoi de la vie révélé, de la marche des mondes et des événements enfin comprise, de la certitude enfin possédée. Une voix intérieure m’affirmait : — Oui, l’Église est l’unique port du salut, l’unique dépositaire des vérités métaphysiques essentielles. Fondée par Dieu, bâtie pour l’éternité sur le roc de Pierre, les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir contre elle… »
Lœwengard développe cette vue dans une série de pages qui sont, je crois, les plus pénétrantes de son livre. J’engage fort à les lire[29]. Ce qui l’a convaincu, par-dessus tout, c’est la perpétuité de l’Église malgré tant de vicissitudes, de trahisons, d’hérésies, malgré aussi les faiblesses, les négligences, les crimes parfois du clergé et des fidèles. La raison en lui était satisfaite, conquise comme elle ne l’avait jamais été par les affirmations sans base de la science athée et les rêveries meurtrières des rhéteurs et des poètes.
Restait le cœur. Il fallait que celui-ci fût brisé par la souffrance. Car, je le redis une fois de plus, la loi générale, c’est que la souffrance seule parachève la conversion : pour monter vers Dieu, il faut suivre la Voie Douloureuse. Mais comme la Grâce et l’Amour divins vous y accompagnent !
Ainsi que tous les convertis, Lœwengard passa donc par ce creuset de la douleur où il est nécessaire que le cœur se liquéfie.
XV
« Avant de me régénérer dans l’eau du baptême, écrit le converti, Dieu voulut m’éprouver, me forcer à rentrer en moi-même, abattre mon orgueil, mon double orgueil judaïque et païen, m’humilier dans la douleur et le repentir… J’avais péché terriblement et de toutes façons. Il était juste que j’expiasse mon passé de débauche et de superbe… »
C’est pourquoi, à l’automne de 1906, il tomba gravement malade. Une anémie incoercible le rendait « plus faible qu’un vieillard de quatre-vingt-dix ans » ; il ruisselait de sueur au moindre effort physique ou mental ; il était incapable d’écrire, de lire et même d’entendre lire ; l’insomnie l’écrasait ; il souffrait d’une façon continuelle.
Et pourtant, à travers tous ces maux, « une conscience parfaitement lucide, une intelligence parfaitement raisonnable » lui conservaient la faculté de s’analyser, la force de se reconnaître justement puni de ses fautes, le pouvoir de suivre la marche du Surnaturel dans son âme.
Cette lucidité, si à l’encontre des lois physiologiques, est un des signes les plus évidents de l’action divine. En effet, ne constatons-nous pas tous les jours que, chez un malade gravement atteint, la dépression mentale suit le délabrement corporel ? Cela se vérifie plus particulièrement chez les anémiés tels que l’était alors Lœwengard.
Or, au contraire, chez ce malade qui aspire à Dieu, qui est travaillé, vivifié par la Grâce divine, les souffrances physiques ne font qu’aiguiser, pour ainsi dire, ses fonctions intellectuelles. Il y a là un fait précis qu’il est facile de relever au cours de beaucoup de conversions. Les lecteurs de Du Diable à Dieu se rappelleront peut-être que, moi aussi, je connus un état analogue.
Autre remarque : si, comme le prétend le rationalisme, la conversion n’était que la résultante d’une exaltation maladive, le produit d’une imagination blasée, avide d’émotions imprévues, où le pécheur repentant trouverait-il l’énergie de persévérer ? La logique naturelle exigerait que, déçu dans son espoir d’une félicité anormale par la foi, gratifié, au contraire, de souffrances opiniâtres, il se rebutât. Car il se rendrait compte qu’il fut le jouet d’une illusion. Et, plein de rancune contre la chimère qui le leurra, il retournerait, avec une morne fureur, à ses égarements de naguère.
Chez le néophyte, rien de pareil : plus il souffre, plus la Grâce lui donne l’intuition que cette épreuve le purifie, plus son désir d’être à Dieu s’accroît. Et alors, non seulement il se résigne, mais encore il trouve une joie paisible à pâtir. C’est comme s’il goûtait d’un fruit dont la pulpe très amère à la bouche le remplit de suavité dès que, domptant la nature, il a pris sur lui de l’avaler.
Ainsi soutenu, Lœwengard put supporter les angoisses d’une période où l’esprit, amputé de ses habitudes néfastes, erre à la recherche des ailes qui le porteront au seuil étoilé du paradis. Il connut, pour la première fois, le bienfait de la prière, humble, confiante, imprégnée d’amour de Dieu, plus puissante pour atteindre le Ciel que toute spéculation de l’esprit. Il écrit :
« Devenu catholique d’intelligence par l’étude et la réflexion, la maladie me rendait semblable à ces simples, ces enfants, ces ignorants, la vaste foule malheureuse souffrant dans son âme et dans son corps ; et, comme le moins intellectuel de mes frères, je m’agenouillais, sanglotant : — Mon Dieu, ayez pitié de moi ! Cœur Sacré de Jésus, secourez-moi ! Cœur immaculé de Marie, priez pour moi !
« Et toujours, après ces élans de prière, la sérénité, la patience, la résignation et l’espoir entraient doucement dans mon âme dolente, la consolaient, l’apaisaient. Qu’elles étaient loin de moi, détachées de moi, les orgueilleuses philosophies subtiles et vaines. Raisonnements des sophistes, élégant scepticisme d’Anatole France, jongleur d’idées, surhumanisme de Nietzsche, pauvre homme perdu dix ans dans la démence, combien vous étiez incapables de me toucher, de me relever, de m’insuffler la vie !… »
La maladie s’aggravant, il se rendit, accompagné de sa femme, à Bandol, petit port de la Méditerranée. Le médecin, qui avait conseillé cette villégiature, en attendait une amélioration.
« Or, dit Lœwengard, ce séjour ne m’apporta que peu de soulagement ; j’avais repris meilleur aspect mais la dépression nerveuse restait la même… »
Par surcroît, sa femme qui le soignait avec beaucoup de dévouement mais qui, jusqu’alors, était demeurée incroyante, tomba malade également.
C’était, cette nouvelle tribulation, une grâce nouvelle car, frappée de la sorte auprès de son mari douloureux, la pauvre égarée comprit qu’elle expiait ses péchés de satanisme. « Elle revint, de toute son âme meurtrie, à la religion de son enfance ; elle se confessa ; dans la rustique Église de Bandol, elle reçut le Sauveur qu’elle avait délaissé pendant tant d’années. »
La guérison s’ensuivit. Et Lœwengard, touché jusqu’au fond du cœur par la rédemption de sa femme, n’en désira que plus fort d’entrer dans l’Église.
Or, à peine revenu à Lyon, il fut atteint par une épreuve d’un autre genre. Son père, dont le commerce périclitait sans qu’il le sût, fit une faillite où la fortune de la famille s’engloutit tout entière. Lœwengard passa, du jour au lendemain, d’une large aisance à la pauvreté totale.
Il était déjà tellement pénétré d’esprit chrétien qu’il accueillit cette catastrophe avec une résignation parfaite : « Votre justice est terrible, ô mon Dieu, mais elle est la justice. Telles furent les seules paroles que je prononçai. »
D’ailleurs, les obscurités de la nuit purificatrice se dissipaient en lui. Peu lui importaient désormais les revers matériels ; il n’avait plus qu’une idée, qu’un désir : le baptême, la communion. Cette soif de l’eau salvatrice, cette faim de l’Eucharistie, c’étaient les signes que l’œuvre de la conversion était accomplie : la Grâce illuminante, ayant rétabli l’ordre et la paix en lui, arrivait à son apogée ; il avait correspondu héroïquement à cette Grâce en acceptant la pauvreté avec la maladie sans plaintes ni murmures ; son âme loyale, tirée miraculeusement de l’orgueil, de la débauche et de la richesse, reçut sa récompense. Une aube d’azur et de blanches clartés se leva pour son baptême. Et ce fut le 8 décembre 1908, fête de l’Immaculée Conception.
On lira les pages où il dit son allégresse et sa reconnaissance. Elles expriment, avec la simplicité qu’il fallait, son émotion en ce jour-là…
Pour nous, chantons Magnificat.
Et prions pour sa persévérance. Car, comme tous ceux qui ont absorbé les poisons de la théosophie, il est guetté par le Mauvais qui fera tout pour le replonger dans le cloaque de la Gnose orgueilleuse.
Note I
Voici ce que saint Paul dit de la rédemption des Juifs dans l’Épître aux Romains :
« Par le péché des Juifs, le salut est venu aux Gentils qui devaient ainsi leur donner de l’émulation. Si leur péché est la richesse du monde et leur diminution la richesse des Gentils, combien plus encore leur plénitude ?… Car si leur perte est la réconciliation du monde, que sera leur rappel sinon une résurrection. Si les prémices sont saintes, la masse l’est aussi ; et si la racine est sainte, les rameaux le sont aussi.
« Si donc quelques-uns des rameaux ont été rompus et si toi, qui n’étais qu’un olivier sauvage, tu as été enté en eux et rendu participant de la racine et de la sève de l’olivier franc, ne te glorifie point aux dépens des rameaux…
« Tu diras sans doute : — Les rameaux ont été brisés pour que je fusse enté. Fort bien : c’est à cause de leur incrédulité qu’ils ont été rompus… Mais s’ils ne demeurent point dans leur incrédulité, ils seront entés car Dieu est puissant pour les enter de nouveau. En effet, si tu as été coupé de l’olivier sauvage, ta tige naturelle, et enté contre nature sur l’olivier franc, à combien plus forte raison ceux qui sont les rameaux naturels seront-ils entés sur leur propre olivier !…
« Il est vrai que, selon l’Évangile, ils sont ennemis à cause de vous ; mais, selon l’élection, ils sont aimés à cause de leurs pères. Parce que les dons et la vocation de Dieu sont sans repentir. Comme donc, autrefois, vous-mêmes, vous n’avez pas cru à Dieu et que, maintenant, vous avez obtenu miséricorde à cause de leur incrédulité, ainsi eux, maintenant, n’ont pas cru pour que miséricorde vous fût faite et qu’à leur tour ils obtiennent miséricorde. Car Dieu a tout renfermé dans l’incrédulité pour faire miséricorde à tous… »
Ce texte, si profond, sous sa forme imagée, montre la solidarité surnaturelle qui nous unit aux Juifs : ils ont préparé le salut des Gentils, ils ont enfanté l’Église ; au dernier jour, l’Église enfantera leur salut.
Si donc il est légitime de prendre des précautions contre la malfaisance actuelle des Juifs, n’oublions pas qu’au point de vue surnaturel, nous devons les respecter comme les témoins, malgré eux, de notre foi — comme prédestinés au Salut.
Note II
Les persécutions effroyables subies par les Juifs n’eurent point pour cause leur religion, comme le prétendent, sans preuve, les rationalistes, mais bien le fait que partout où ils prenaient pied, ils se rendaient insupportables par leur usure et par leur insolence. Renan, qui n’est pas suspect d’animosité contre Israël, puisque il se montra toujours fort respectueux à l’égard des plus riches de ce peuple, a dit, avec raison, dans son livre l’Antechrist : « Quand toutes les nations et tous les siècles vous ont persécuté, il faut bien qu’il y ait à cela quelque motif. Le Juif, jusqu’à notre temps, s’insinuait partout en réclamant le droit commun. Mais en réalité le Juif n’était pas dans le droit commun : il gardait son statut particulier. Il voulait avoir les garanties de tous et, par-dessus le marché, ses exceptions, ses lois à lui. Il voulait les avantages d’une nation sans participer aux charges des nations. » Oui, sans participer aux charges des nations mais au contraire en parasites qui sucent leur substance. C’est ce qui les fit chasser de Rome, maintes fois, sous les empereurs et notamment sous Claude. C’est plus tard ce qui déchaîna si souvent les peuples contre eux. Et alors qui les protégea ? — L’Église, les Papes qui les prenaient sous leur sauvegarde, comme mille textes le prouvent à tout homme de bonne foi.