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Quand l'esprit souffle

J. K. HUYSMANS (continued 2)

Reading edition

Puis il avait chancelé vers la tentation de désespoir et il s’en était dégagé par la prière la plus humble.

Enfin, son passage dans la nuit obscure lui avait fait expérimenter l’état de l’âme, lorsqu’avide d’aimer Dieu et d’en être payée de retour, elle est privée, pour un temps, de toute consolation sensible, enfermée dans la foi toute nue, toute sèche, purement intellectuelle.

Comme, après tout, il avait subi ces vicissitudes sans se rebuter ni s’attiédir — ainsi qu’il l’aurait sûrement fait si sa conversion n’avait été que le caprice d’un cerveau malade ou une fantaisie d’ordre littéraire — il avait conquis sa récompense et il allait la recevoir.

Sa première communion lui avait seulement procuré — d’une façon latente — l’énergie nécessaire pour résister aux attaques du démon ; la seconde l’initia enfin aux joies de l’âme qui sent son Sauveur vivre en elle.

Donc, le lendemain matin, il décrivit, en confession, au Prieur, les affres par lesquelles il venait de passer. Celui-ci mit les choses au point, lui fit toucher du doigt qu’il n’avait pas péché, puisqu’il n’avait pas consenti aux aberrations monstrueuses que le Mauvais lui présentait.

« Ce qui vous arrive, ajouta-t-il, n’est pas surprenant après une conversion. Du reste, c’est bon signe car, seules, les personnes sur qui Dieu a des vues sont soumises à ces épreuves. »

Puis il analysa, avec une extrême précision, le mécanisme des ruses employées par le démon pour troubler l’âme de bonne volonté, recommanda encore à son pénitent de répondre par un calme mépris, sans même daigner faire au Mauvais l’honneur de le combattre.

Comme Huysmans lui confiait qu’il ne se sentait pas le désir de communier et que cette inertie l’inquiétait, il conclut par ces mots : « — Il y a de la fatigue dans votre cas ; l’on n’endure pas impunément de pareils chocs. Ne vous tourmentez pas de cela. Ayez confiance. Ne prétendez point vous présenter devant Dieu tiré à quatre épingles : allez à lui, simplement, naturellement — tel que vous êtes. N’oubliez pas que si vous êtes un serviteur, vous êtes aussi un fils. Ayez bon courage, Notre-Seigneur va dissiper tous ces cauchemars. »

Il lui donna l’absolution, et Huysmans, consolé, descendit à l’église.

Il reçut la communion avec une pleine humilité, puis alla au jardin pour faire son action de grâces.

Alors, avec une douceur irrésistible, le Sacrement se répandit dans son âme ; une lumière indicible en pénétra les replis les plus intimes ; il se sentit, peu à peu, soulevé au-dessus de lui-même ; il se trouva transporté en adoration au seuil même de l’Éden. Quand il revint sur la terre, il s’aperçut qu’il voyait pour la première fois la nature : le brouillard de tristesse et d’impressions artificielles qui la lui voilait naguère, s’était dissipé. Tout le paysage s’illumina de la même clarté que son âme. Il éprouvait à suivre les allées une sensation de dilatement, « la joie presque enfantine du malade qui opère sa première sortie ». Les arbres, lui sembla-t-il, murmuraient des prières ; des ailes angéliques se reflétaient dans l’eau des bassins. Le soleil brillait semblable à un ostensoir d’or radieux. « C’était un Salut de la nature, une génuflexion d’arbres et de fleurs chantant dans le vent, encensant de leurs parfums le Pain sacré qui resplendissait, là-haut, dans la custode embrasée de l’astre…

« Transporté, il avait envie de crier à ce paysage son enthousiasme et sa foi. Il éprouvait enfin une aise à vivre. L’horreur de l’existence ne comptait plus devant de tels instants qu’aucun bonheur terrestre n’est capable de donner. Dieu seul avait le pouvoir de combler ainsi une âme, de la faire déborder et ruisseler en des flots de joie. »

Huysmans l’expérimentait donc : cette joie toute surnaturelle atteignait une intensité que les gens les plus humainement heureux ne soupçonnent même pas…

Il passa encore quelques jours au monastère, bien portant, entouré d’affection par les moines et par le bon M. Bruno. Quand il retourna dans le monde, il emportait le regret de ne pas toujours demeurer auprès d’eux. Il était fort triste car il pressentait de nouvelles épreuves. Mais le souvenir des Grâces reçues lui donnait aussi bien du courage.

XI

Je n’ai point ici pour objectif d’écrire la vie d’Huysmans depuis sa conversion. De même, au cours des pages précédentes, écartant tout ce qui n’était point mon sujet, à savoir : suivre la marche de la Grâce dans cette âme, et en marquer, avec autant de précision que je l’ai pu, les arrêts et les reprises, j’ai tâché de rendre évidente l’action du Surnaturel dans cette rénovation d’une conscience. J’ai voulu établir une sorte de procès-verbal ; je me suis donc attaché à réprimer l’émotion que suscitaient souvent en moi maints épisodes où se manifeste la véracité magnifique du pécheur pénitent.

Poursuivant sur ce terrain volontairement circonscrit, dans ce qui va venir, je démontrerai, je l’espère, que Huysmans était prédestiné à conquérir son salut par la douleur physique et morale. Dieu, en effet, multiplia les épines sur le chemin où il l’avait engagé. Rares et brèves y furent les joies, fréquentes et prolongées les souffrances. Huysmans y acquit peu à peu la résignation puis l’amour de la Croix. Il y reçut aussi la persévérance jusqu’à cette mort enviable pour le croyant, effrayante pour l’incrédule, qui fut la sienne.

L’état d’âme, que révèlent les livres postérieurs à sa conversion, c’est surtout l’aridité, cette épreuve si fréquente chez ceux que Dieu mène par les voies extraordinaires et dont saint Jean de la Croix a si merveilleusement fixé les phases.

Dans cet état, nous apprend-il en substance, Dieu purifie l’âme en lui retirant toute lumière sur ce qui se passe en elle. Bien plus, il semble s’en tenir à distance et n’accorde aucune satisfaction apparente au désir qu’elle éprouve de se rapprocher de Lui.

« L’âme, spécifie le Saint, ignore le chemin où elle se trouve ; privée de toutes les consolations naturelles et surnaturelles dont elle avait coutume de jouir, elle est éprise d’amour de Dieu et ne peut se contenter et cette soif est si ardente qu’elle en est toute desséchée… »

Et il ajoute : « On voit qu’un tel état peut devenir une épreuve très rude quand il se prolonge. Il est d’une monotonie désolante et malheureusement il s’impose : on ne peut en changer à son gré. Quand cette aridité dure pendant quelques jours, elle est déjà profondément ennuyeuse. Mais au bout de plusieurs années, elle devient intolérable. On est bien tenté de s’étourdir en se jetant tout au moins dans les bonnes lectures et dans les œuvres saintes mais extérieures » ; mais le résultat est nul ou à peu près.

Enfin, rassemblant, sous une image frappante, les différents traits de ce véritable purgatoire, le Saint en dit : « C’est une plaine sablonneuse, sèche, monotone. Çà et là pousse une herbe rare, partout la même. Elle se dresse tristement vers le ciel. C’est le souvenir de Dieu, souvenir simple, sans variété. Le vent des distractions couche cette herbe et l’oriente en tout sens. Mais la rafale passée, les tiges se relèvent et reprennent leur direction vers le ciel avec une obstination tranquille… »

Tel fut, en effet, le cas d’Huysmans durant les années qui suivirent sa conversion et jusqu’au jour où la maladie le cloua sur son lit. Il l’a noté dans la Cathédrale et dans l’Oblat.

D’abord il fut durement éprouvé au point de vue des consolations naturelles : le bon prêtre qui l’avait envoyé à la Trappe, qui avait repris la direction de son âme à son retour à Paris et pour lequel il ressentait une affection filiale, mourut peu de temps après. Des amitiés nouvelles et qu’il croyait solides s’éloignèrent. Il s’était retiré dans la solitude, auprès de l’abbaye de Ligugé ; il y trouvait quelque réconfort à suivre les splendides offices bénédictins. Or, quelques mois après son installation, les religieux furent expulsés, partirent en exil. Il dut rentrer dans ce Paris qu’il avait en horreur.

Enfin comme tous les écrivains convertis, il eut à subir de violentes attaques. Les incroyants le chargèrent d’injures et de calomnies ou déplorèrent hypocritement son gâtisme précoce. Parmi les catholiques, divers Pharisiens mirent en doute sa sincérité, soulignèrent, avec perfidie, l’outrance de quelques-uns de ses jugements, interprétèrent dans un sens défavorable tous ses faits et gestes, le poursuivirent, lui et ses confesseurs, de conseils empoisonnés ou de lettres anonymes. Encore un coup, comme tous les pécheurs repentants à qui Dieu impose la lourde croix de la notoriété, il but, jusqu’à la lie, le fiel de la méchanceté humaine.

Et pour secours surnaturel, rien que la foi privée, en apparence, des visites de la Grâce, rien qu’une oraison qui semblait ne pas être entendue, rien que des communions où Jésus gardait le silence en lui, rien qu’une faim dévorante de Dieu qui paraissait ne devoir être jamais rassasiée. Il n’obtint un peu de tendresse que lorsqu’il se réfugiait auprès de la Consolatrice des Affligés, à Chartres, à Lourdes ou à Notre-Dame des Victoires.

Il a consigné son état d’aridité dans de nombreux passages de ses livres, ceux-ci par exemple : « Revenu de la Trappe à Paris, il vécut dans un état d’anémie spirituelle affreux. L’âme se traînait dans une langueur que berçait le ronronnement de prières toutes machinales… Il se demandait : suis-je plus heureux qu’avant ma conversion ? Et il devait cependant bien, pour ne pas se mentir, se répondre : oui. En somme, il menait une vie chrétienne, priait mal, mais, du moins, priait sans relâche. Seulement il se sentait l’âme si vermoulue et si aride !… » (La Cathédrale, ch. II).

Ce qui l’attristait aussi, c’était sa pénurie de ferveur à la communion. Il décrit comme suit sa sécheresse : « C’est un état particulier où il semble que la tête soit vide, que le cerveau ne fonctionne plus ; que la vie soit réfugiée dans le cœur qui gonfle et vous étouffe, où il semble, lorsqu’on reprend assez d’énergie pour se ressaisir, pour regarder au dedans de soi, que l’on se penche, dans un silence effrayant, sur un trou noir. » (La Cathédrale, p. 97).

Il avait en outre à lutter contre une vanité sournoise qui le portait à s’admirer pour sa continence et son assiduité à la prière, malgré les distractions et le manque de goût. Cette tentation le suppliciait car Dieu lui laissait cette exquise humilité dont il l’avait gratifié dès la première heure. « J’ai, dit-il, à l’état latent, ce qu’au Moyen Age on appelait ingénument la vaine gloire : une essence d’orgueil diluée dans de la vanité et s’évaporant au dedans de moi, dans des réflexions toutes tacites… Mon vice est muet et souterrain ; il ne sort pas ; je ne le vois pas ni ne l’entends. Il coule et rampe à la sourdine et il me saute dessus sans que je l’aie entendu venir. »

Et relevant ces distractions incessantes qui marquent l’état d’aridité il s’écriait : « Il suffit que je m’agenouille, que je veuille me recueillir pour qu’aussitôt je me disperse. Ah ! les gens qui ne pratiquent pas s’imaginent que rien n’est plus facile que de prier. Je voudrais bien les y voir : ils pourraient attester alors que les imaginations profanes qui laissent, à d’autres moments, tranquille, surgissent pendant l’oraison, à l’improviste. » (La Cathédrale, p. 103).

Puis l’aridité persistant, « un jour l’ennui s’implanta en lui, l’ennui noir qui ne permet ni de travailler, ni de lire, ni de prier, qui vous accable à ne plus savoir que devenir ni que faire… Je m’ennuie à crever : ce que je suis las de me surveiller, de tâcher de surprendre le secret de mes mécomptes et de mes noises. Mon existence, je la jaugerais volontiers de la sorte : le passé me semble horrible ; le présent m’apparaît faible et désolé ; quant à l’avenir, c’est l’épouvante… Je cherche des sensations dans mes communions ; il faudrait pourtant me convaincre que c’est parce qu’elles sont glacées qu’elles deviennent méritoires. Je le vois mais j’en souffre : c’est si naturel de demander à Dieu un peu de joie !… » (La Cathédrale, chap. VIII).

Oui, c’est naturel, mais le patient, malgré les éclaircissements de son admirable confesseur, n’arrivait pas à se rendre compte qu’il était dans le Surnaturel. Dieu voulait qu’il demeurât dans les ténèbres, qu’il progressât sans aide sensible.

Il essaya la diversion notée par saint Jean de la Croix. Il se jeta dans des lectures infinies de Mystique, de liturgie, d’art religieux et il n’en tira que de la satiété : « Quel malheur, s’écria-t-il, que d’avoir une bobine dans la cervelle et de se dévider ainsi ses récentes lectures !… » (L’Oblat, p. 134).

Cependant les offices de la Semaine Sainte lui apportaient un peu de soulagement : souffrant comme il était, il goûtait Notre-Seigneur en croix, la Vierge en larmes. Il se sentait alors en communion avec l’Église ; il parvenait à prier sans trop de contraction.

Mais bientôt l’ennui revenait ; et, sauf le temps du voyage en Hollande où il alla visiter la ville de Schiedam, patrie de sainte Lydwine, il ne sortit plus de l’aridité jusqu’au moment où la maladie brisa sa plume.

Durant cette période d’apparent abandon de Dieu, il eut tout de même deux signes qui purent lui faire comprendre qu’il n’était point délaissé.

D’abord l’amour de Dieu persistait, intégral, en lui, s’augmentait même du fait qu’il s’y attachait avec persévérance malgré la fatigue de son âme et malgré l’éclipse des grâces sensibles, malgré aussi les déboires d’ordre naturel.

Ensuite ses livres produisirent des conversions.

XII

La publication d’En Route fit un bruit considérable : langues et plumes entrèrent en danse autour du converti.

Les uns expliquèrent qu’il n’y avait là que « de la littérature. » Le goût bien connu d’Huysmans pour les singularités l’avait porté à ressusciter, à grand renfort de détails effarants, cette chose défunte qu’était la religion catholique. En somme, disaient-ils, c’est une fantaisie d’artiste qui, blasé sur les sensations normales, a voulu s’en créer d’insolites en s’imprégnant de Mystique et en nous mystifiant. — De fait, le mot : mystiquefication fut lancé.

D’autres — des « chers confrères », bien entendu — dénoncèrent un adroit calcul pour s’attirer la clientèle dévote et s’assurer, par là, de sérieux bénéfices. Ils n’allèrent pas, comme ils le firent plus tard pour un autre écrivain, jusqu’à l’accuser de s’être « vendu aux Jésuites ». Mais ils qualifièrent sa conversion d’opération de librairie bien menée.

Quand il fut avéré que Huysmans avait sincèrement raconté, dans En Route, sa propre histoire, qu’il pratiquait, persévérait, semblait avoir totalement rompu avec le matérialisme, on en conclut comme il a été dit plus haut, à un affaiblissement d’esprit ; un esthète gourmé promulgua cet axiome : « On se fait catholique lorsqu’on n’a plus de talent. » Et maints crocodiles de lettres feignirent de verser des larmes sur l’effondrement prématuré de cette belle intelligence.

D’autre part, dans le clergé, on observait une prudente réserve. Car Huysmans, très ignoré, jusqu’alors, dans les milieux catholiques, et dont seuls, quelques intimes connaissaient la droiture foncière, effrayait par la crudité de son vocabulaire. Il offusquait aussi par la violence de ses critiques touchant les déformations du culte, l’ignorance de la liturgie qui se révèlent dans certaines paroisses, touchant la pauvreté de style et la gaucherie de nombreux volumes traitant de la vie spirituelle. Plusieurs, dont l’amour-propre en fut écorché vif, crièrent au scandale, insinuèrent qu’une mise à l’index s’imposait.

Au surplus, il faut bien l’avouer, Huysmans dépassait souvent la mesure. Il y eut toujours chez lui un penchant à l’exagération des tares de l’Église militante, une tendance aux généralisations hâtives. Je l’ai déjà dit ailleurs : il l’aimait tant cette Église, où il avait mis tous ses espoirs, qu’il voulait servir de tout son talent et de tout son cœur ! Y constater maintes faiblesses et maintes défectuosités lui était pénible. Qu’elle ne fût point parfaite, cela le désolait. Et il en résultait des jugements précipités bien faits pour indisposer contre lui ceux qui ne partageaient pas sa furie d’Absolu.

Peut-être eut-il aussi la préoccupation de démontrer aux incrédules que la foi n’abolissait point le sens esthétique, et qu’un catholique n’était pas nécessairement un bondieusard confiné dans d’idiotes superstitions, voué à un fétichisme grotesque.

Quoi qu’il en soit, si l’on ne peut qu’applaudir des deux mains à quelques-uns de ses réquisitoires, par exemple à l’entrain justicier qui lui faisait dénoncer sans cesse l’ignoble laideur de l’imagerie religieuse d’aujourd’hui, on doit reconnaître que certaines de ses appréciations, par trop sommaires, étaient de nature à froisser les esprits enclins à plus d’équité.

Ainsi lorsqu’il déclare que le clergé séculier ne peut être « qu’un déchet, tout le dessus du panier étant enlevé par les ordres contemplatifs et l’armée des missionnaires » et lorsqu’il le traite de « lavasse des séminaires » (En Route, p. 57).

Voilà qui est d’une injustice évidente. Car si le clergé actuel s’est parfois laissé influencer par le rationalisme ambiant, si, comme nous tous, il a besoin de Saints, il n’en contient par moins nombre d’excellents prêtres, surnaturels, zélés, soumis à Rome, et dont l’apostolat se prouve efficace.

Il s’est trompé de même lorsqu’il a parlé des cercles catholiques d’ouvriers. Il les croit composés « d’affreux blousards » dont l’haleine alcoolique dément l’onction mal arrêtée des traits » (En Route, p. 117).

Eh bien cela est faux de toute fausseté. Je fréquente beaucoup lesdits cercles ouvriers, mon métier de conférencier m’en faisant une obligation qui m’est fort agréable à remplir.

Or j’y ai trouvé des âmes admirables de franchise et de piété, des esprits judicieux et d’une culture souvent fort développée. Jamais je n’y ai remarqué de tartufes allant du mastroquet à la table de communion et vice-versa.

J’irai plus loin. S’il est dans les desseins de Dieu que l’Église de France triomphe de la crise qu’elle traverse, je crois que c’est par le peuple que se fera sa rénovation. En effet, la bourgeoisie est, en grande partie, paralysée par l’égoïsme, endurcie par l’amour de l’or, faisandée quant aux mœurs.

Mais, chez les prolétaires, les cercles catholiques d’ouvriers forment, en général, une élite sur qui l’on peut fonder de grandes espérances. La preuve, c’est que la Maçonnerie s’en inquiète et médite de les dissoudre…

Revenons à Huysmans.

On comprend combien ses outrances le desservaient auprès des esprits prévenus et des intelligences fermées à l’art. Son action demeura aussi à peu près nulle sur les simples.

Et cela s’explique : son style surchargé de néologismes et d’archaïsmes, ses métaphores en raccourci, sa syntaxe déconcertante ne pouvaient que les ahurir sans les toucher. Dame, il n’a rien d’un classique. On se rappelle ses diatribes amusantes contre Virgile et les écrivains du XVIIe siècle. Au fond, plus encore qu’un réaliste, il est un romantique, voué au paroxysme du sentiment et de l’expression.

Mais ce sont justement les teintes violentes de son style, ses trouvailles d’images neuves, l’imprévu de ses comparaisons pharmaceutiques et culinaires, son habitude d’explorer les régions les moins connues de la littérature et de l’art, qui séduisirent des amateurs de nourritures rares dont le cerveau ne digérait plus que le bistournage des idées et les ragoûts de sensations troubles et de sentiments savamment frelatés.

Certains d’entre eux se plurent aux confidences scabreuses d’En Route, furent d’abord comblés dans leur goût de l’équivoque, charmés par cet écrivain qui savait accommoder, d’une façon si experte, leurs friandises de prédilection.

Plusieurs en furent chatouillés dans leur dépravation et rien de plus. Mais quelques-uns, qui ne s’étaient pas méfiés de ces bonbons au poivre enrobant l’eau pure et fraîche de la Grâce, firent soudain un retour sur eux-mêmes. Sans qu’ils en eussent d’abord conscience, ces aveux véridiques, cyniquement chrétiens, touchèrent la partie encore saine de leur âme. Puis se comparant à Huysmans, ils se dirent : — Moi, non plus je n’attends rien de la vie ; moi aussi, le chagrin et l’ennui me rongent ; moi aussi, je suis dégoûté des raffinements infects dont mes sens ont désormais besoin pour s’émouvoir ; moi aussi, j’ai soif d’une certitude que ni la science ni les philosophies les plus subtiles n’ont pu me fournir.

De là à se dire : — Si j’essayais de faire comme Huysmans ? il n’y avait qu’un pas.

Et ce pas fut souvent franchi.

Aussi avait-il le droit d’écrire, quelque temps après la publication d’En Route : « Ce livre a fait des conversions que je connais ; d’autres sont prêtes. Cela étonne bien des prêtres qui le constatent puisqu’ils en sont les témoins, mais c’est ainsi. A coup sûr, c’étaient des gens bien malades ceux qui se sont appliqués ce remède de cheval. N’est-ce pas la meilleure récompense que le Bon Dieu ait donnée à mes efforts ? Il a fait servir le très imparfait que je suis au bien. Il est admirable !…[6] »

Huysmans eut une preuve encore plus formelle que son œuvre ne restait pas stérile. Je rapporte le fait tel qu’il me le conta, l’un des derniers jours de sa vie terrestre.

Lorsque parut En Route, l’abbé F., qui l’avait instruit et dirigé dès le début de sa conversion, eut à subir de violents reproches de la part de plusieurs de ses collègues. Ils prenaient texte des passages acrimonieux à l’égard du clergé que contient le volume, pour mettre en doute la sincérité de l’écrivain. Ils accusaient son confesseur d’avoir agi avec trop de précipitation.

Le pauvre prêtre fut pris de scrupule. Bouleversé, il alla prier la Sainte Vierge, à l’église Saint-Sulpice, de l’éclairer sur le cas de Huysmans.

— Bonne Mère, lui dit-il, que je me sois trompé ou que j’aie bien agi, daignez me donner un signe.

Le lendemain, comme il était à son confessionnal, un homme d’une quarantaine d’années se présenta et lui déroula une série d’aveux où foisonnaient les turpitudes et les sacrilèges. Il témoignait du plus intense repentir et spécifiait qu’il n’avait plus pratiqué depuis vingt-cinq ans.

Fort édifié, l’abbé F. lui donna l’absolution. Puis il lui demanda quelle circonstance l’avait amené à une aussi parfaite contrition.

— C’est que je viens de lire En Route, répondit l’autre. Le ton de sincérité, la bonne foi de ce livre m’ont touché. Enfin je me suis dit que si une âme souillée, avouant ses fautes avec tant de franchise, avait été pardonnée, la mienne, plus sale encore, pourrait peut-être aussi se purifier. Je suis venu à ce confessionnal — à tout hasard. Et j’ai bien fait puisque vous m’avez reçu à merci.

— Le voilà le signe, se dit le bon prêtre, fondant en larmes et remerciant la Vierge…

Donc Huysmans reçut quelques consolations à travers ses souffrances. Elles lui furent douces mais elles ne rafraîchirent pas son aridité. Pourtant il ne se rebute pas. Il se déclare indigne d’être mieux traité. Il écrit : « Ce qui m’inquiète, c’est de ne pas assez aimer Dieu. Je l’aime bien tout de même mais je ne le sens pas et j’en souffre… Je vois qu’on va continuer Là-Haut à me mener par une voie que, faute de courage, je n’aurais pas choisie. Mais Dieu sait très bien ce qu’il fait ; et il n’y a qu’à répondre : Amen ! »

Et se répétant toujours : Père, c’est bien dur ! Mais que votre volonté s’accomplisse et non la mienne, il continue à prier dans sa nuit sans étoiles.

Il vient d’atteindre le fond de la souffrance morale. Dieu va le préparer maintenant à l’extrême souffrance physique en le mettant en contact avec cette sainte Lydwine dont il est destiné à reproduire en partie les maux.

XIII

A mon avis, avec la seconde partie d’En Route, le chef-d’œuvre de Huysmans c’est Sainte Lydwine de Schiedam.

La Cathédrale, en effet, s’alourdit de considérations liturgiques, d’aperçus, ingénieux d’ailleurs, sur le symbolisme religieux, de nomenclatures bibliographiques par trop sèches qui en rendent la lecture assez pénible. D’autre part, les états d’âme, consécutifs à sa conversion, que Huysmans y analyse, sont toujours les mêmes. Cette monotonie était inévitable puisque, souffrant d’une aridité qui se prolongea jusqu’à sa maladie dernière, il ne pouvait que constater le fait sans en varier l’exposé. Son admirable véracité, son souci d’exactitude s’opposaient à ce qu’il inventât des péripéties aussi poignantes que celles qu’il venait d’éprouver quand il écrivit En Route. Or les études d’archéologie, d’histoire et d’art qui occupent une grande partie du volume apparaissent plaquées un peu au hasard parmi les considérations d’ordre psychologique. Il semble qu’il y ait là un défaut de composition et l’intérêt en pâtit.

Peut-être Huysmans aurait-il bien fait de scinder l’ouvrage. Il aurait consacré un livre à part à la description et à l’explication de la cathédrale de Chartres, et un autre à sa propre psychologie durant la période qui suivit son retour à Dieu. Telle qu’elle est, la Cathédrale donne l’impression d’une mosaïque disparate et rafistolée à l’aveuglette, où les pavés grisâtres d’une érudition pesante alternent avec les émaux monochromes d’une phase, sans incidents notables, de la vie spirituelle.

La même remarque s’applique à l’Oblat, encore qu’il y ait dans ce livre d’intéressantes données sur les vicissitudes d’une communauté bénédictine à l’époque des expulsions.

Quant à Foules de Lourdes, c’est un livre manqué. Le tempérament de Huysmans ne le désignait guère pour se mêler aux grands pèlerinages. Sa sensibilité extrême, son penchant foncier à discerner, avant tout, le vilain côté des choses humaines, et à le souligner dans ses écrits, l’ont emporté une fois de plus. Il a eu sur les yeux une sorte de voile qui lui amortit fâcheusement l’incomparable éclat du Surnaturel à Lourdes. Les laideurs vinrent au premier plan et rejetèrent les beautés dans une pénombre excessive.

Cependant on trouve dans Foules de Lourdes, une superbe apologie de la Sainte Vierge, une page exquise sur les cierges à la Grotte, une réfutation judicieuse et documentée des difficultés que la science matérialiste oppose au caractère miraculeux des guérisons obtenues par l’Immaculée. Ceci peut atténuer cela. Néanmoins, le volume pèche par manque d’équilibre et de mesure. De là l’impression blessante qu’il laisse à beaucoup de personnes.

Mais dans Sainte Lydwine, Huysmans a rencontré un sujet qui s’adaptait on ne peut mieux à son talent et à son amour de la Mystique. Cette victime volontaire de la loi de substitution, souffrant des maux inouïs dans son corps et dans son âme pour racheter les péchés de son siècle, cette Sainte toute couverte de plaies répugnantes, tout embaumée de parfums surnaturels, l’a ravi et, par suite, l’a merveilleusement inspiré.

Il est sorti de lui-même. Il a compris, il a noté, dans des pages d’une puissance et d’une éloquence magnifiques, le rôle bienfaisant, assainissant, divin, de la douleur dans le monde. Il a reproduit, avec une foi paisible, avec une naïveté toute nouvelle chez lui, avec un grand bonheur d’expression, les épisodes terribles ou gracieux qui parsèment la légende de la Sainte. Son style s’est clarifié, simplifié[7]. Son humeur même s’est adoucie. Moins railleur, il est devenu plus compatissant à autrui, plus équitable, plus persuasif.

C’est pourquoi l’on ne saurait trop recommander la lecture de Sainte Lydwine. D’abord cette relation, tout imprégnée d’esprit surnaturel, réagit, d’une façon excellente, contre certaines vies de Saints où l’aberration rationaliste s’étale avec impudence à moins que ce ne soient les vaines finasseries du libéralisme.

Ensuite l’impression produite par le livre est consolante : on y apprend à souffrir avec résignation, voire avec joie. Je sais des âmes qui s’en trouvèrent éclairées, réchauffées, stimulées vers l’abnégation de soi-même.

Huysmans allait avoir besoin de cette abnégation. Comme on l’a indiqué ci-dessus, il semble qu’ayant été orienté par la Providence vers sainte Lydwine, il en ait reçu l’énergie surnaturelle nécessaire, pour accepter, en se sanctifiant, les tortures purificatrices par où s’acheva son existence périssable.

XIV

Comme le Prieur de la Trappe en avait prévenu Huymans, « la conversion du pécheur n’est pas sa guérison mais seulement sa convalescence ».

Il l’avait compris. Aussi, pour se garantir des rechutes et pour se bonifier, il s’était appliqué à observer avec beaucoup d’exactitude les commandements de Dieu et ceux de son Église, à fréquenter assidûment le confessionnal et la Sainte Table. Par là, il s’attachait à corriger ses défauts.

Or, le plus persistant, c’était le manque de charité envers le prochain. Il s’en rendait si bien compte que, vu sa grande loyauté, ce n’était qu’avec un tremblement qu’il proférait l’article du Pater : Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

Ce lui était matière à débats anxieux (voir l’Oblat, p. 117). Car il constatait que sa nature l’inclinait, sur ce point, à des jugements aigres et par trop sommaires, à des médisances plus impulsives que réfléchies, à des accès de colère contre qui l’avait lésé.

Retenons qu’il était dans la vie comme dans ses livres : un nerveux d’une extrême impressionnabilité, un imaginatif pour qui les moindres déboires s’exagéraient en catastrophes. En outre, il possédait un don de la caricature qui lui faisait éprouver du plaisir à tourner en ridicule les travers de la pauvre humanité.

Dans l’ordinaire de l’existence, il faisait parfois l’effet d’un chat peu sociable, qui n’aime pas que les étrangers se familiarisent avec lui et qui se tient toujours prêt à jouer de la griffe.

Mais il sentait que cette attitude agressive cadrait mal avec son amour si réel de Dieu. Entre amis, lorsqu’il s’était laissé aller à des sorties furibondes contre les Pharisiens et les pies-grièches de dévotion, il lui arrivait de couper court à ses diatribes, d’en témoigner de la confusion et de s’excuser avec une charmante ingénuité.

— C’est que, expliquait-il, la bêtise « au front de taureau », pour parler comme Baudelaire, et l’hypocrisie me mettent hors de moi.

Par contre, il manifestait la plus délicate tendresse à ceux qui avaient su se faire aimer de lui. J’en parle d’expérience, car lorsque j’allai lui demander pardon des outrages dont je l’avais persécuté du temps où j’appartenais au diable, il se montra plein d’affectueuse mansuétude. En nous embrassant pour sceller la réconciliation, nous pleurions comme deux gosses qui se sont flanqué des taloches et qui en éprouvent du remords…

Dieu qui voulait que Huysmans fût totalement à Lui, qui avait commencé à le diriger dans les voies de la perfection en lui imposant la persévérance sans le réconfort des consolations sensibles, acheva de briser son amour-propre en lui envoyant la maladie pour qu’elle complétât son Purgatoire sur la terre.

D’abord, Huysmans devint aveugle. Comme il écrivait la dernière ligne de Foules de Lourdes — c’est une prière à Notre-Dame — il fut frappé d’un zona qui, parmi des souffrances aiguës, se porta sur le nerf optique.

Fait notable : il recouvra la vue lorsqu’il eut à corriger les épreuves de son livre et il la reperdit aussitôt la besogne accomplie. — Je tiens ce détail de lui-même.

Au bout de quelques mois, une amélioration partielle se produisit. Il put quitter le bandeau qui lui couvrait les paupières. Mais sa vision demeura défectueuse : il ne supportait plus les lumières vives et était obligé de se servir de lunettes.

Courte fut la trêve. En octobre 1906, éclata le mal atroce qui l’acheva : un cancer de la face qui lui rongea la joue droite, caria le maxillaire et finalement lui perfora le palais.

Quand on lui signifia le diagnostic des médecins, Huysmans eut, tout d’abord, un mouvement d’épouvante. Il ne se faisait pas d’illusions ; il savait que le cancer est incurable. Mais ce sursaut de la nature, reculant devant la souffrance, fut bref. Un acte d’entier abandon à la justice de Dieu suivit bientôt. Il inclina la tête et murmura : — Comme sainte Lydwine !… Que votre volonté soit faite, Seigneur…

Le sacrifice fut généreux, sans restriction. Et non seulement il se soumit en toute humilité, mais encore, s’étendant sur la croix sans récriminer, il refusa de ruser avec la souffrance.

« Ses médecins, pour apaiser ses douleurs intolérables, voulaient employer les piqûres de morphine. Il s’écria : — Ah ! vous voulez m’empêcher de souffrir ! Vous voulez changer les souffrances du Bon Dieu en mauvaises jouissances de la terre. Je vous le défends !…

« Par ce martyre qu’il permettait pour Huysmans, en le soutenant de sa Grâce, Dieu voulait estampiller les œuvres de son serviteur de bonne volonté vis-à-vis de ceux qui persistaient à douter de lui : — Il me fallait, disait-il, souffrir tout cela pour que ceux qui liront mes livres sachent que je n’ai pas fait que de la littérature[8]… »

Son courage reçut une récompense. Plus les tortures augmentèrent, plus il entra dans la sérénité. Elles étaient loin maintenant les lamentations de naguère ; bien loin les tirades sarcastiques bafouant les faiblesses d’autrui. Désormais l’indulgence, le pardon des injures, l’oubli des iniquités à son égard habitèrent son âme. C’était si frappant que le bon Coppée me dit, un jour où nous l’avions visité de compagnie : — Il est transformé ; il fallait la douleur pour cela ; c’est admirable !…

Et il ne se contentait pas d’ouvrir pleinement son âme à la charité chrétienne, il se préoccupait de ses amis, surtout des néophytes entrés après lui dans l’Église.

Comme, malgré sa déchéance physique, sa lucidité d’esprit demeurait parfaite, il leur écrivait des lettres dictées par son expérience, illuminées par les clartés nouvelles qui lui venaient de son calvaire. Tant qu’il put tenir la plume, il les leur prodigua[9].

Et quelle patience fut la sienne ! Le mal poursuivant ses ravages, malgré tous les efforts des médecins, ceux-ci le tourmentèrent de cent façons : on le cautérisa à outrance, on lui arracha les dents et l’os de la mâchoire supérieure, on essaya de cruelles médications empiriques.

Le tout, en vain.

Lui disait avec un sourire doucement résigné : — Ces messieurs m’ont mis en capilotade ; maintenant, ils renoncent même aux palliatifs et ils ne me font plus que des pansements à l’eau oxygénée… Ils auraient bien pu commencer par là !…

A mesure qu’il s’ornait ainsi de vertus, il s’unissait davantage à Dieu. Vers la fin, il ne pouvait que rarement communier, le pus lui emplissant presque toujours la bouche. Il suppléait à cette privation du corps et du sang de Notre-Seigneur, par des communions de désir qui lui fortifiaient l’âme. Il méditait aussi sans cesse la Passion et il en vint à vivre dans un état d’oraison presque continuel. Puis sa tendre dévotion pour la Sainte Vierge l’aidait à souffrir. Il posait sa tête endolorie sur les genoux de la Bonne Mère et, me montrant le chapelet qui ne quittait plus ses doigts, il me disait : — J’ai peine à me recueillir ; mes prières sont pareilles aux fumées mourantes d’un encensoir oublié devant l’autel, mais notre Immaculée s’en contente et elle me soulage pour porter ma croix : le corps souffre à hurler, mais l’âme déborde d’une joie tranquille qui ressemble à une lumière blanche…

Je le vis pour la dernière fois la veille de sa mort. Il était assis dans un fauteuil et si affaissé qu’il ne put que me serrer faiblement la main et articuler, d’une voix presque imperceptible, ces mots : — Je vais à Dieu, cher ami, et je prie pour vous…

Le lendemain, à six heures du soir, il s’endormit paisiblement dans le Seigneur, sans une plainte, sans un regret. L’agonie fut si calme qu’on ne s’aperçut d’abord pas qu’il venait de passer.

L’épuration était accomplie : il avait racheté par des souffrances héroïquement supportées ses égarements anciens et ce que « le vieil homme » avait laissé en lui d’inquiétudes et d’acrimonie. En comparaissant au tribunal de la Miséricorde, il avait acquis le droit de s’écrier avec le serviteur de la parabole évangélique : — Seigneur, vous m’avez confié cinq talents pour les faire fructifier, et voici que je vous en ai gagné cinq autres !…

Quand un converti peut se rendre ce témoignage au seuil de la Vie éternelle, je crois qu’il a mérité son salut.

Note I

A propos des voix entendues si nettement par le néophyte au dedans de lui-même, je tiens à répéter ici ce que j’ai déjà dit dans ma brochure : Notes sur la psychologie de la conversion et antérieurement dans Du Diable à Dieu au chapitre VIII : c’est un phénomène fort perceptible qu’on ne peut absolument pas prendre pour une illusion ou un dédoublement de la personnalité. Quelqu’un parle en vous qui n’est pas vous, et vous en avez d’autant plus conscience qu’à cette période de la conversion, la faculté de raisonner est particulièrement libre : jamais l’on ne fut plus lucide, et l’on s’en rend compte.

Au surplus, voici ce que dit de ces voix sainte Térèse qui fait autorité dans la matière : « Ce sont des paroles parfaitement distinctes, mais on ne les entend pas des oreilles du corps ; l’âme, néanmoins, les entend bien plus clairement que si elles lui arrivaient par les sens ; on aurait beau résister pour ne pas les entendre, tout effort est inutile. » (Vie de sainte Térèse par elle-même, ch. XXV).

Note II

Voici une lettre que Huysmans m’écrivit en novembre 1906. Je l’ai donnée dans mon livre : Un séjour à Lourdes. Mais je crois utile de la reproduire ici. Si malade, il s’oubliait lui-même pour réconforter et encourager, avec une perspicacité admirable, son frère cadet de conversion.

Bien Cher Ami

« Vous voici dans la solitude et j’espère que celui que le brave Curé d’Ars appelle le Grappin vous laisse un peu en paix[10]. Je prie pour cela matin et soir. En tout cas, ayez confiance, refusez avec lui toute discussion. Et quand même les prières à la Vierge vous paraîtraient des sons vains, faites-les. Ce sont, d’ailleurs, les plus agréables à Dieu, les prières faites sans joie, presque sans espoir parce qu’elles coûtent. Les autres sont aisées et, par conséquent, valent moins.

« Dites-vous bien aussi que la souffrance est la marque de l’amour divin. Il n’est pas un des Saints qu’il n’ait broyé. Rappelez-vous la réponse de Jésus à sainte Térèse, accablée de maux, et finissant tout de même par se plaindre à Lui de ses rigueurs : — Ma fille, c’est ainsi que je traite ceux que j’aime. Voyez, il nous traite nous, les convertis, les bons salauds, comme ses vrais amis !

« Comme je vous l’ai dit, c’est très bon signe. N’empêche que c’est affreux. J’en ai su et j’en sais encore quelque chose, n’étant pas précisément heureux au point de vue spirituel, et au point de vue corporel. Mais je me dis que c’est, sans doute, autant de moins à valoir dans le Purgatoire et je me console.

« Songez aussi, bien cher ami, qu’il y a un peu de bonne ruse chez le Seigneur. Il est souvent le plus près de nous alors que nous le croyons le plus loin. Il laisse agir le Prince des Mufles qui, sans le vouloir, nous épure. Car, en fin de compte, c’est à cela que toutes ses ridicules persécutions aboutissent.

« Soyez donc content : la Sainte Vierge vous a recueilli. En dépit de tous les cahots, tout ira donc très bien. »

Note III

Pour la préparation de Huysmans aux tortures de la fin de sa vie, il ne faut pas oublier que son attrait le portait surtout vers la Passion. Il a noté ce penchant dans maints passages de son œuvre et notamment dans l’Oblat où il dit : « La Semaine Sainte était celle qui convenait le mieux à ses aspirations et à ses goûts. Il ne voyait bien Notre-Seigneur qu’en croix et la Vierge qu’en larmes. Aussi sortait-il des longs offices de cette grande semaine accablé mais heureux. Il se sentait si bien en communion avec l’Église, et il avait si bien prié ! Et il lui fallait faire un effort pour s’imposer un état d’âme différent avec la Pâque… »

Note IV

Un livre fort intéressant à consulter, c’est celui de M. Gustave Coquiot : le vrai J.-K. Huysmans. Naturellement M. Coquiot, incrédule, n’a rien compris à la conversion de son ami. Mais il a noté, avec une perspicacité sympathique, les particularités de caractère, les façons d’être et de dire de l’auteur d’En Route. Je dois des remerciements à M. Michel Druhen qui m’a signalé le volume.

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