Volume 100 — MR. PUNCH'S PRIZE NOVELS.
Reading edition
No. XIV.—LE PÉTROLIUM; OU, LES SALOPERIES PARISIENNES.
(Par Zorgon-Gola, Auteur de "Toujours Poivre," "Charbon et Crasse," "La Fange," "499 Pages d'Amour," "Le Pourvoyeur Universel," "Une Rêveuse qui vise l'Académie.")
I.—LA FAMILLE.
Si vous voulez voir les Slums Parisiens et comprendre le Peuple—avec la majuscule—vous devez visiter les Saloperies, faubourg au delà de Belleville et de Ménilmontant, faubourg où les femmes sortent le matin en cheveux—ça ne veut pas dire comme Lady GODIVA, mais simplement sans chapeau—acheter de la charcuterie; et où vers minuit dans des bouges infects les hommes se coupent le gavion, en bons zigs, après une soirée de rigolade. C'est ici qu'on trouve des admirables exemplaires de cette nombreuse famille EGOU-OGWASH, qui, datant de PHARAMOND, peuple Paris et joue tous les rôles dans la comédie humaine. Ce n'est pas une famille tout à fait vieille roche, voyez-vous: au contraire, ça commence dans la boue de Provence et finit dans les égouts de Paris; mais elle est distinguée, tout de même. Elle a son épilepsie héréditaire, belle et forte épilepsie qu'on trouvera partout dans cette vingtaine de romans que je suis resolu d'écrire au sujet des EGOU-OGWASH. C'est une épilepsie généalogique. Il y en a pour toute la famille.
II.—LES POPPOT.
JANE POPPOT se promenait sur le Boulevard des Saloperies par une belle matinée d'août. En cheveux, panier sur le bras, elle allait acheter de la charcuterie pour le déjeuner de son mari, oui, son mari pour de bon, chose unique dans la famille OGWASH, un vrai mariage à la Mairie et à l'église. Cette petite blonde, JANE, a ses idées à elle de se ranger, de vivre en honnête femme avec son respectable JEAN POPPOT qui l'adore, au point de lui pardonner tout le volume premier de son histoire.

Il n'y a pas dans tout Paris ménage plus gentil que le petit appartement au septième des POPPOT dans une cité ouvrière de ce Betnal Grin Parisien. Tout va bien avec ces braves gens. Lui, c'est le Steeple-Jack de Paris, où il fait les réparations de tous les toits. Elle, blanchisseuse de fin, a développé un secret dans la façon d'empeser les plastrons de chemises. Elle fait des plastrons monumentaux, luisants, dur comme l'albâtre. Elle a des clients dans le beau monde et à l'étranger, jusqu'au Prince de BALEINES, qui lui confie ses chemises de grande toilette, celles qu'il porte au diner du Lor Maire, par exemple.
JANE achète sa charcuterie, et après elle s'arrête au coin de la rue pour regarder Paris. C'était un tic qu'elle avait, de regarder Paris. Cela tenait de la famille OGWASH. Instinct de race.
Paris, vu du hauteur des Saloperies, semble une grande marmite pleine de boue et de sang, où les gens grouillent, se tordent, s'empiffrent, se dévorent, et squirment dans leur propre graisse, comme de la blanchaille sautant dans l'huile bouillante. Un nuage de sewer-gaz monte jusqu'à JANE stationnée sur la hauteur de Belleville; et dans cette brume puante elle sent l'odeur de femmes et de l'ognon, le cognac, le meurtre, le fricot, le mont de piété, les omnibus, les croquemorts, les gargotes, les bals à l'entrée libre pour dames, tout ce qu'il y a de funeste et de choquant dans cette ville infecte.
JANE s'amuse à flairer toutes ces horreurs pendant que le pauvre POPPOT danse devant le buffet en attendant l'arlequin ou le demi kilo de charcuterie assortie dans le panier de sa femme.
III.—DÉGRINGOLADE.
Elle a dégringolé. Cela a commencé tout doucement en trainant ses savates. Quand une femme dégringole elle traine ses savates. C'est une loi universelle. L'on ne dégringole pas sans trainer ses savates; l'on ne traine pas ses savates sans dégringoler. Ainsi gare aux souliers éculés. O, mais elle est changée, cette pauvre p'tite blonde! La maladie héréditaire des EGOU-OGWASH vient d'être indiquée. POPPOT, ce brave POPPOT, lui aussi il dégringole, il resemble à un réverbère sur le boulevard dont on oublie d'éteindre le gaz. Il est allumé du matin au soir.
Ça a commencé si gentiment après que ce bon Steeple-Jack était tombé du faîte de Notre Dame, où il faisait des réparations. Le pauvre homme a fait cette chute en regardant JANE, qui dansait le cancan sur la Place du Parvis pour choquer ces crétins de Cook-tourists, et pour distraire son mari. C'était pendant la convalescence de POPPOT que la dégringolade a commencé. JANE lui donna un dé à coudre de vilain cognac, et de ce premier doigt de casse-poitrine à l'ivrognerie brutale n'était qu'une glissade, presque aussi rapide que la glissade de Notre Dame. POPPOT trainait ses savates; il chômait; il rigolait; il gardait le Saint Lundi; il passait des journées devant le buffet du Pétrolium, ce grand cabaret du peuple où l'on voyait distiller le trois-six pour tout le quartier.
JANE faisait pire que dégringoler; elle cascadait. Elle ne se débarbouillait plus. Elle avait pris en horreur le savon. Est-ce une aversion héréditaire, datant de la première femme qui a senti la puanteur de cet abominable savon français, avant la bienfaisante invention de M. POIRES? Sans doute c'était l'atavisme en quelque forme. Elle avait son béguin. C'était le linge sale. Plus il était sale, plus elle en raffolait. Elle ne voulait plus les chemises en batiste fine du Prince de BALEINES. Elle priait les aristos du Jockey Club de donner leurs plastrons à d'autres. Les clients qu'elle préferait étaient les porte-faix, les forts de la halle, les chauffeurs du chemin de fer. C'était en allant chercher le linge de ces derniers qu'elle entrait sans le savoir dans le Dédale de cette voie ferrée qui enlace et écrase les êtres vivants comme les grandes roues des locomotives écrasent la poussière de la voie.
Le Président du P.L.M. lui aussi avait son béguin héréditaire. Il courait les femmes malpropres. Plus elles ne se débarbouillaient pas, plus il les courait. C'était innocent. Il les admirait du côté esthétique. Cela tenait de la famille, puis de ce que lui aussi était de la vieille souche des EGOU-OGWASH. Il s'allumait en lorgnant la figure noircie de cette pauvre JANE, et la rencontrant dans la gare un jour il se permit un pen de flirtàge sans penser à mal. Mais par une fatalité, POPPOT, affreusement paf, descendait d'une quatrième classe au moment ou le vieux baisait la main crasseuse de JANE, en lui disant son gentil bon soir: et des cet instant POPPOT voyait rouge.
IV.—SURINADE.
IL voyait rouge. Paris lui semblait un abattoir. Il couvait le meurtre, et pour l'aider il avait un complice qui était du métier, JACQUES RISPÈRE, conducteur de machines sur le P.L.M., qui avait aussi sa manie héréditaire, et sa manie à lui était de couper les gorges. Il les coupait sans rancune, à l'improviste, en souriant à sa victime, les yeux dans les yeux. Cric! c'était fait. Par exemple il est descendu un jour de la locomotive et devant le buffet d'une station où il n'y avait pas trop de monde il a suriné la barmaid qui lui souriait en lui vendant une brioche. Il a égorgé son chauffeur au risque d'arrêter le train de luxe entre Avignon et Marseilles. On ne le punit pas. Cela tenait de la famille.
"Touche là, mon drôle! C'est convenu," dit JACQUES RISPÈRE, après un entretien de quelques heures devant le buffet du Pétrolium. "Moi, j'arrangerai tout cela avec les fonctionnaires. Le train arrivant de Génève doit passer le Rapide entre Macon et Dijon. Il ne passera pas. Je retarderai le train omnibus arrivant de Marseilles. J'accélererai le train-luggage arrivant de Paris. Il y aura une mêlée de quatre trains, entrechoqués, tordus, enlacés, faisant le pique-à-baque: et pendant cette mêlée j'égorgerai ce vieux mufe de Président. C'est simple."
"Comme bon jour," repondit POPPOT, aveuglément soûl.
RISPÈRE tenait parole. À onze heures du soir il y avait une de ces catastrophes qui font frémir l'Europe voyageuse. L'assassin ne s'arrêtait pas à la gorge du Président. Le vieil aristo n'avait pas assez de sang pour assouvir la soif meurtrière de l'épileptique. RISPÈRE égorgea tout le monde, à tort et à travers, une véritable tuerie. On le prit les mains rouges, la bouche blanche d'écume. C'était la vraie épilepsie d'ESQUIROL.
Quant à POPPOT personne n'a soupçonné sa complicité dans ce crime gigantesque. Lui et JANE se soûlent paisiblement du matin an soir devant le buffet du Pétrolium, en amis. Ils deviennent tous les jours plus pauvres, plus paresseux, et plus poivres. Ainsi c'est facile de prévoir leur fin:—
L'hôpital, trente pages de délire alcoölique, et la fosse commune.
Note de l'Auteur.—C'est mon intention irrévocable de finir ma vingtaine de romans sur la famille OGWASH, et je compte avec plasir offrir les dix-neuf à suivre à mon ami estimé, Ponche.