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Poussières de Paris

Front matter (continued 6)

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Dimanche 27 mai.—Reflets du Grand Bazar. 11 heures du soir, la fête des Invalides. De la lumière et du bruit, de la poussière, de la joie, de l’entrain et les farces un peu grosses d’un public de barrière, mais quel vertige de clarté!

Dans un fracas d’Apocalypse, les manèges de cochons, de girafes, de chameaux, d’automobiles et de bicyclettes, le roulis circulaire des montagnes russes, tout cela tourne, passe, flamboie, rutile et scintille, étincelant d’oripeaux, de dorures et de miroirs, emportant, dans un cycle en vérité dantesque, des remous de jupes, des éclats de cuirasse, des lueurs de casque, des envolements de blouses et des flammes éparses de soies et de chevelures, crinières, mantelets et chignons.

La lumière électrique incendie à blanc couleurs et silhouettes; l’atmosphère lourde pue le vin bleu, la sueur, le musc et le pétrole. Des cochons passent, fantastiques, chevauchés par des noirs, les Sénégalais du Trocadéro, d’une splendeur sombre dans l’envolement de leur gandoura blanche; tous les soukhs de Tunis, toute la rue d’Alger, turbans et chéchias, galopent en débandade, qui sur les autruches, qui sur les léopards des manèges voisins; toutes les casernes permissionnaires, toutes les brasseries de femmes du Gros-Caillou leur font la haie, enthousiastes, et, couronné de fleurs, avec deux petits Arabes en burnous, je reconnais dans un wagon de montagnes russes le charmeur de serpents du jardin de Djelbirb, à Tunis, le psylle haillonneux aux prunelles de jais noir de la place des Conteurs.

Lundi 28 mai.—La journée des pickpockets. L’éclipse annoncée et la curiosité parisienne ont fait le jeu de ces messieurs.

A partir de trois heures, sur les trottoirs, ce n’étaient que grosses dames, trottins et apprentis, toute la flâne de la rue arrêtée, occupée à découvrir l’éclipse à travers des morceaux de verre noircis; des camelots obligeants circulaient dans la foule, trop heureux de les prêter aux badauds. Mais, une fois le client absorbé dans sa contemplation lunaire, gare aux poches: rafles de chaînes, cueillettes de montres, éclipses de porte-monnaie.

Même jour.—Sept heures. Au Grand Bazar, le coin des exotiques.

Au Trocadéro, l’heure où les attractions font trêve, l’accalmie où derboukhas, tambourins et flûtes de roseau cessent de secouer les danses du ventre. Almées, Ouled-Naïls, Bédouins et danseurs maures regagnent les proches Passy ou les lointains Grenelle pour aller pitancer (les badaboums reprendront à neuf heures, après le repas du soir), et, sous les marronniers du boulevard Delessert, ce sont des processions de femmes voilées, des groupes de fellahs, d’amusants ensembles de Druses et de noirs, toute la figuration du théâtre égyptien et des soi-disant harems algériens qui fait les cent pas, se hâte ou s’attarde, offrant des attitudes, des profils et des silhouettes à la curiosité artiste des flâneurs.

Heure favorite et coin bien connu des peintres et des littérateurs, mine inépuisable de tableautins et de chroniques. Et c’est madame Louise Desbordes, la peintresse des étranges femmes-fleurs, une familière des exotiques, retrouvée là, contemplative et ravie, sur la même chaise que l’avant-veille devant le pavillon de l’Algérie, et c’est madame Judith Gautier, une habituée aussi, toujours en quête de renseignements pour son étude sur la musique d’Orient.

Attablé devant le café égyptien, Lucien Muhlfeld cause longuement avec Kaby Ben Amor, le trop fameux courtier pisteur de Tunis, et se documente pour un piquant Courrier de Paris du «Journal».

Mardi 29 mai.—Toujours le Grand Bazar. Dix heures du soir, au Pavillon Bleu. «—Et ça fait de l’argent la pièce de Bataille? —Tous les soirs, deux mille, et c’est la vingt-cinquième. Le public grogne un peu à la scène des deux sœurs, au troisième acte; mais il y mord quand même, en dépit de la critique. —Et les Français qui ne font que quinze cents là-bas, de l’autre côté de l’eau. —L’autre côté de l’eau! A ce propos, vous connaissez le mot prêté à Ginisty.... Ginisty, directeur au Gymnase? On lui demandait s’il était content de sa nouvelle installation et de ses recettes au boulevard. «Pas mal, pas mal, a-t-il répondu, mais ma clientèle a bien du mal à passer les ponts.» —«Si non e vero, e bene trovato.»

Dans l’embrasure des larges fenêtres, d’un modern-style amusant, le ciel nocturne s’encadre, d’un bleu profond, d’un bleu de saphir exaspéré par le jaune clair des boiseries et des murailles; de l’autre côté du petit lac, le Palais lumineux flamboie, allumant comme des lanternes japonaises dans l’interstice des feuillages. Du jardin, des valses tziganes montent, dansent et pleurent, raclées par un orchestre invisible. A une des fenêtres ouvertes, un des musiciens se penche avec des contorsions de torse et des roulements de prunelles qui semblent accompagner son rythme. «Vovos Elek, me chuchote-t-on à l’oreille, le plus demandé des tziganes de Budapest et un peu mieux que Rigo, n’est-ce pas?»

Et pas une femme à table pour nous glisser à l’oreille: «Donne donc cinq louis au tzigane.» Il n’y a que des hommes: Dulong, l’oseur de tant de jolies architectures du Champ de Mars; Soulié, autre architecte, autre artiste; Lafitte, l’homme de tous les sports; Chincholle, qui vient de porter un toast; Octave Uzanne, etc.

Onze heures. «—Branle-bas sur le pont: c’est l’heure où Madeleine Lemaire s’habille en porte Binet pour son bal. —En porte Binet! Non, cette chose monstrueuse et grotesque... —Oui, elle en paraîtra coiffée, comme jadis du buste de Dumas, feu madame Aubernon. —Madeleine Lemaire coiffée de la porte Binet! Ses pires ennemis n’auraient pas trouvé cela!»

Mercredi 30 mai.—A l’Opéra-Comique, dix heures. «Hænsel et Gretel». Le charme frais, l’émotion attendrie de l’éternelle légende des enfants perdus dans la forêt, le plus fin joyau d’art peut-être de toute cette année que cette représentation —dans quel cadre exquis et voulu!— du conte théâtral de madame Adélaïde Wette et de M. Humperdinck.

Et, dans des décors d’une réalité légendaire, intérieur de chaumière et forêt de sapins, déjà rencontrés en Allemagne, aux bords des lacs du Tyrol bavarois, ce sont les chansons, les danses, les querelles, les extases, les angoisses et les épouvantes d’Hænsel et de Gretel, fuyant la correction maternelle pour tomber aux mains de l’horrible fée Grignotte, l’ancestrale ogresse de toutes les histoires et de tous les contes de fées, l’abracadabrante «baba Yaga» des légendes russes, si merveilleusement rendue avec ses gestes hésitants, ses mines voraces et sa démarche cauteleuse par Mme Delna, Delna, qui vient de trouver là une création en tous points digne de son talent comique et l’unanime succès une fois déjà rencontré dans «Falstaff».

Autour de sa silhouette fantômatique et grotesque de «maman Lèchefrite», ce sont les ébats et les mines effarées des deux plus jolies poupées de Nuremberg qu’aient jamais rêvées buveur de bière et fumeur d’opium: Rioton-Gretel et de Craponne-Hænsel, toutes deux si gosses, si démantibulées de gestes et d’une terreur si touchante dans l’ombre crépusculaire et hantée de la forêt; et c’est, silhouette exquise de rêve, Mlle Mastiana dans l’«Homme au sable», à côté de —vision matinale trop vite évanouie— Mlle Daffetye dans l’«Homme à la rosée». Et alors des trouvailles de mise en scène où se reconnaît le génie de Carré: l’escalier d’or où s’étage en deux rangs d’ailes harmonieuses la descente des anges penchés sur le sommeil des enfants; les mirages de l’étang, où l’horreur des souches grimaçantes s’aggrave de phosphorescentes prunelles de hiboux et la chevauchée à travers les sapins de l’ogresse, le fatidique balai du sabbat entre les jambes.

A la partition colorée et chantante de M. Humperdinck, d’une orchestration si substantielle et si savante, d’un charme populaire de vieux lieds et de rondes célèbres en pays de Rhin, la traduction de M. Catulle Mendès prête une poésie ailée et puérile qui restitue à toute l’œuvre son atmosphère wagnérienne, son parfum de petite fleur légendaire tombée de la couronne d’Elisabeth dans les «Maîtres chanteurs».

Vendredi 1er juin.—Le Grand Bazar. Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent, ce qu’il faut avoir vu: «—Les tapisseries tissées de fils d’or au pavillon de l’Espagne. —Les Watteau de l’empereur au pavillon de l’Allemagne. —Les Espagnols à la feria. —Les ciboires, les ornements d’église et les vêtements d’apparat bossués d’émaux du pavillon de la Hongrie. —Le mobilier de l’Angleterre. —Les faïences du Danemark. —De l’extase pour la Finlande est bien portée. Remarquez l’atmosphère de calme et d’honnêteté dégagée par les peuples du Nord; venir se reposer dans l’ombre fraîche de leur vertu de la luxure brutale de l’Orient, sujet de conversations et de chroniques. —Divagations tout indiquées sur les clochetons et les toits ajourés de la Suède et de la même Finlande; les opposer aux moucharabiehs et minarets plâtreux de l’Algérie, vomir sur les soukhs tunisiens, dithyramber encore, au besoin, sur le phare de l’Allemagne, conspuer le style italien. —Au petit palais, n’admettre que le dix-huitième siècle, reconnaître à première vue un Riesener d’un Crescent, se pâmer sur l’enseigne de Watteau, la fameuse enseigne, éviter de parler des «Trois Grâces», la trop clamée et réclamée pendule de M. de Camondo (le sujet commence à être rebattu), découvrir si possible d’autres Falconnet, affecter le plus profond mépris pour les œuvres entassées dans le grand palais, dédaigner la peinture contemporaine, être très documenté sur l’exposition des voitures, carrosses de sacre, berlines de l’émigré, coucous, pataches et diligences, connaître par le menu les noms des propriétaires des anciennes vinaigrettes: pour éviter les gaffes, relire au besoin le beau livre d’Octave Uzanne. —Ne pas se vanter de dîner tous les soirs à l’Exposition: on vous croirait sans famille ou au ban de vos relations; éviter de dire: «Nous en sommes à notre trentième restaurant», pour ne pas s’entendre répondre: «Ça fait l’éloge de votre estomac.»

Bal Madeleine Lemaire. Paraître très informé sur la genèse de chaque costume, admirer sans restriction le fabuleux rajah bleu turquoise de M. de Montesquiou, savoir que les bijoux étaient prêtés par Sarah. —S’étonner de la mise en loge des Altesses et de la complaisance des invités consentant à défiler la parade devant la princesse Hélène et les grands-ducs, lancer d’un ton indigné: «Moi, jamais je n’aurais voulu me donner en spectacle», pour risquer aussitôt cette restriction perfide: «Bah! il y avait tous les théâtres».

Scandale du jour, fausse nouvelle «—Et ce mariage Pougy-Lorrain? Qu’y a-t-il de vrai dans tout cela? —Le plaisir que Liane a à le démentir. —Et Lorrain à le laisser croire. —Pourquoi? —Par rosserie pour rappeler des mariages précédents —identiques— et embêter le ménage... —Ne le nommez pas.»

Samedi 2 juin.—Le Grand Bazar. La merveille du Trocadéro et peut-être de toute l’Exposition, le Pnom et la pagode des Bouddhas, à l’Indo-Chine, derrière les pavillons de la Martinique et de la Réunion.

Très haut dans les arbres, au-dessus des longues feuilles des bananiers, les toits recourbés d’une pagode luisent, éperonnés d’or et lambrissés, comme d’autant d’écailles, de petites tuiles de nuances délicates. Ils luisent très haut dans le ciel, ces toits on dirait laqués, gardés le long d’une vaste terrasse par vingt chimères, vingt monstres hilares, moitié dogues et moitié requins, écartant tous une croupe rebondie d’où s’élance une rigide queue verticale.

C’est la pagode des Bouddhas. Une admirable frise représentant une guirlande de bayadères court le long de la terrasse; des idoles mitrées veillent quatre par quatre, enclavées dans un pylône, aux bords des parapets. Ce sont des déesses accroupies, la fleur de lotus à la main, et leur solennité tranquille encadre, aux quatre coins du temple, le rire immense et répété des monstres. Une énorme coupole aux enroulements de turban hindou se renfle et s’effile derrière les toits; elle couronne un vaste cube de pierre, percé de trois ouvertures; quatre géants flanquent l’entablement du dôme et le gardent, appuyés sur des massues. Architecture religieuse et barbare, un peu menaçante et pourtant harmonieuse, tant elle est voulue. Chaque angle, chaque ligne, chaque statue y renferme un symbole, et tous les détails d’ornementation concourent, on le sent, comme dans les cathédrales gothiques, à l’affirmation d’un dogme ou d’une foi. C’est le lent et magnifique épanouissement d’un mythe inscrit dans la pierre et le métal, un «credo» d’architecture où chaque marche d’escalier, chaque statue a un sens mystique. Et une grande admiration vous prend pour les peuples disparus (car la race Khmer, dont ce monument atteste la puissance, est depuis longtemps abolie), et une grande admiration, dis-je, vous prend pour ces peuples lointains chez qui l’idée religieuse fut si forte qu’à travers les siècles et les espaces la reconstitution rapetissée d’un de leurs temples nous impose, à nous autres modernes, le respect d’une ferveur et le regret d’une foi.

Un raide escalier y conduit par quarante marches, gardées par dix monstres, les mêmes dogues hilares, dentés comme des requins: ils sont là musclés et trapus, toutes les cinq marches, escortant de leur grimace immobile la lente montée des visiteurs... autrefois, des pèlerins. Deux géants appuyés sur des massues font sentinelle à la porte du temple, à niveau de la terrasse... et, le long des lourds parapets, à la pointe recourbée des toits, comme au faîte de grands mâts plantés çà et là parallèles aux arbres, des clochettes tintinnabulent avec des cliquetis de métal, mélancoliques et mystiques sonneries qui, là-bas, dans les forêts de l’Inde, dénoncent l’approche des lieux saints à la dévotion des fidèles comme à l’effroi des parias.

De chaque côté de l’escalier, à niveau des soubassements du temple, deux petits dômes enturbannés se bombent et tirebouchonnent au-dessus de deux cubes de pierre: l’entrée des souterrains.

Dimanche 3 juin.—Le Grand Bazar, neuf heures du soir. Marchera-t-il? Ne marchera-t-il pas? C’est du château qu’il s’agit, le château d’eau dont les frises illuminées devaient éclairer tout le Champ de Mars pendant que, dans le cintre, des fontaines jaillissantes, des retombées d’eau liquide et des cascades d’écume devaient offrir à l’ébahissement des foules une apothéose hydraulique incendiée de toutes les lueurs et de toutes les nuances du prisme.

Des hauteurs du Trocadéro jusqu’au fond du Champ de Mars, une marée humaine, un océan de têtes curieuses se tient figé, enlizé par la masse même des groupes, dans l’attente du spectacle promis. Cette foule! On n’y jetterait pas une aiguille! Les trains de plaisir de la Pentecôte y ont versé, depuis le matin, de véritables caravanes. Les journaux du lendemain publieront la statistique des entrées avec les recettes fabuleuses du trottoir roulant: plus de six cent cinquante mille visiteurs auront fait réaliser à la Compagnie du trottoir-clou de l’Exposition, pour ce seul dimanche, quatre-vingt-dix mille francs de recette. On est revenu aux plus beaux jours de 1889. Mais que de papiers gras, que de débris de charcuterie et que de litres vides sur les degrés des palais, les gazons des rares pelouses et les assises de la tour Eiffel!

Oui, tous les trains de plaisir ont donné, tous les arrivages de province et de banlieue et tous les faubourgs ouvriers aussi. Public de kermesse, tout ce monde a dîné dehors, sur des bancs ou sur des chaises, les autres assis par terre, à la bonne franquette, comme en plein bois de Vincennes ou de Boulogne; personne d’entre ces pèlerins de M. Picard n’est rentré dîner au logis ou à l’hôtel: tous ont emporté le panier de provisions, avec le rond de saucisson et le cervelas à l’ail obligatoires.

Aussi la cohue est-elle énorme et mal odorante. «Ça fouette», selon l’expression consacrée dans l’argot imagé de l’atelier. C’est, mêlée à la senteur âcre de la poussière, l’odeur de paquebot mal tenu spéciale à la foule, car tout ce monde a beaucoup marché depuis l’aube. Mais, dans l’excitation de la joie de voir enfin fonctionner le château d’eau et l’électricité, tous surmontent leur lassitude, tous attendent, heureux, les yeux fixes et la bouche bée.

Marchera-t-il ou ne marchera-t-il pas? Tous les journaux, depuis deux jours, annoncent pour ce soir... enfin, le fonctionnement complet de cette huitième merveille. Des cris d’admiration anticipée courent à travers les groupes. Quand ça va-t-il commencer? Tout autour, l’embrasement des palais éclairés «a giorno» fait plus obscur et plus noir le grand trou d’ombre où dort encore l’hypothétique apothéose du château d’eau.

Eh bien, le château d’eau marche mal ou plutôt ne marche pas. Les frises s’allument bien, rouges et vertes, comme envahies dans leurs détails d’ornementation par des serpents versicolores; mais les jaillissements d’eau et les cascades des bassins étagés du bas s’obstinent à demeurer dans l’ombre. Cela ne s’éclaire que sous les projections intermittentes de la tour Eiffel.

Parfois, comme des lueurs vertes sourdent au ras de terre, des lividités vaporeuses s’échevèlent peut-être à un mètre au-dessus de la foule; mais le motif central demeure noir. Et, tout à coup, toutes les frises s’éteignent. Quand elles se rallument, les lueurs vertes des jets d’eau s’évanouissent à leur tour: impossible d’obtenir un ensemble. C’est une déception pour tous et pour toutes que ces crissements d’eau et ces vagues blancheurs écumantes devinées dans le clair-obscur.

Jeudi 7 juin.—Le Grand Bazar, au Petit Palais.

A droite en entrant, dans la claire et haute rotonde en lanterne qui termine chaque galerie, parmi la lumière fine et pure des grandes fenêtres Louis XVI ouvertes sur la travée du fleuve et la verdure des jardins, trois bibelots merveilleux requièrent et retiennent au seuil des longues salles, où triomphe l’art français du dix-huitième siècle: un traîneau et deux chaises à porteurs.

Le traîneau: Une immense tortue d’eau s’écartèle, éperdue, sur deux montants dorés et peints, à soixante centimètres du sol, une énorme tortue brune à la tête et aux pattes dardées hors de sa carapace dans la tension d’un violent effort. Elle soutient une conque dorée du plus pur style Louis XV, où s’enchâssent un siège et des coussins de vieux velours vert. La sellette du cocher s’érige en arrière sur la queue dressée d’un dauphin; des branches de chêne en or moulu courent le long de la coquille.

Aujourd’hui immobile et remisé dans une galerie de musée, ce traîneau, qui dut jadis emporter sur la pièce d’eau des Suisses les terreurs amusées de quelque favorite, toute de zibeline et de velours sous le loup de satin qui protégeait du froid, raconte d’anciennes splendeurs entre deux chaises à porteurs du temps, l’une de cardinal, dont le panneau principal porte encore les insignes entre des nudités de déesses envolées sur fond d’or; l’autre, bibelot choyé de quelque petite maîtresse, encadre de guirlandes et de fins rinceaux du plus pur style rocaille des marines on dirait de Claude Lorrain, tant elles sont pompeuses et décoratives dans le vert de leurs eaux et l’ambre de leurs ciels.

Mais ne cherchez pas à connaître la provenance de ces pièces précieuses. Une déception cruelle attend au Petit Palais les amoureux nostalgiques du passé: aucune autre indication n’existe que le petit carton écrit à la main, mentionnant, au-dessus de quelques-uns, qu’ils appartiennent à des marchands.

Le catalogue du Petit Palais n’existe pas... en français, mais tout le monde peut lire en anglais la nomenclature détaillée des trésors entassés là. Il fait bon d’être d’outre-Manche. «Les Anglais chez eux», telle pourrait être la devise de ce temple de notre art rétrospectif. Son catalogue en français ne paraîtra que dans quelques jours. Or nous sommes le 7 juin; l’Exposition est ouverte le 15 avril.

Samedi 9 juin.—Pour Jean de Bonnefon. Le Saint-Siège en coquetterie avec le ministère et le gouvernement.

A un des derniers dîners du comte d’Haussonville, en plein orléanisme intransigeant et militant du Faubourg, le nonce se répandait en éloges et en aménités sur le ministère actuel, se félicitant des bons procédés de nos Excellences vis-à-vis Rome et la papauté, vantant l’urbanité de Pierre et de Jacques et ne se plaignant que d’une chose: le quartier affecté à la résidence apostolique, ce quartier de Monceau, un peu trop mondain, un peu trop élégant pour le caractère ecclésiastique d’un mandataire papal. C’est le faubourg Saint-Germain qu’il eût fallu à la nonciature pour y trouver un logement plus en rapport avec son caractère. Une première mise de fonds de cinquante mille francs eût fait le reste. C’était à la jeunesse catholique, à la noblesse française de se remuer, de se saigner un peu pour assurer au représentant du Saint-Père une résidence digne de lui. Et, comme l’assistance, un peu refroidie par les précédents éloges du monsignor, accueillait sans enthousiasme l’insinuation domiciliaire et son appel de fonds, notre Italien, sans se démonter: «On dit M. de Rothschild très aimable, très généreux et d’une cordialité parfaite quand on veut bien s’adresser à lui; il est on ne peut mieux disposé pour nos œuvres et l’intérêt de l’Eglise prime tout, n’est-il pas vrai? Comme la première vertu chrétienne est l’esprit de sacrifice, peut-être devrais-je lui rendre visite, aller trouver M. le baron?»

A quoi un des convives, un peu impatienté: «Vous y êtes déjà allé, monseigneur!»

Dimanche 17 juin.—Le Turf à domicile. Il y a huit jours, c’était la grande poussière, la grande chaleur et la grande cohue du Grand Prix de Paris, six cent mille curieux de province et d’ailleurs rués à Longchamps et mijotant au soleil sur le gazon de la pelouse; il y a huit jours, c’étaient les ovations au roi de Suède, le triomphe de Semendria et le jeu de massacre de la tribune officielle.

Aujourd’hui, dans l’ombre fraîche des persiennes closes, c’est la contemplation muette, secouée de petits rires, de tout le pesage évoquée par Sem dans son album le «Turf». Ils défilent tous, les gros propriétaires et les entraîneurs, princes du paddock et rois de la cote, et c’est, silhouettés avec une verve bon-enfant et à peine caricaturale, les carrures et les maigreurs, les dos voûtés ou les sveltesses connues des hautes personnalités des courses; leur tenue habituelle a même été saisie, le chiffonnage de leur cravate et la façon de porter en arrière ou en avant la jumelle ou la sacoche. Et c’est la barbe blanche et carrée de M. Aumont à côté du petit pardessus mastic de M. Edmond Blanc. Voici la canne de M. Abeille et le melon-cap de Morand, le pince-nez de Veil-Picard, la moustache et le pantalon tirebouchonné du baron Finot, la rose rouge de M. Schickler, les sourcils méphistophéliques de Rochefort, et les favoris en nageoires du baron de Rothschild, et c’est Pratt, et c’est, démantibulé et ressemblant à crier, M. Ledat. La lorgnette et la canne de Brémond voisinent avec l’ombrelle et la cravate à pois de Saint-Albin, et c’est Deschamps, voûté et pensif, et c’est la baronne de Rothschild et, merveilleux entre tous, les trois joyaux comiques de cette série: le prince Troubetskoï indiqué par trois traits de maître, le comte Boni de Castellane, pincé, sanglé, cambré, d’une jolie prétention précautionneuse et proprette, l’air d’un chat de marquise déguisé en clubman, et alors une Polaire écrasée sous l’auréole d’un immense chapeau rouge, l’air d’une goule d’Egypte hilare et lubrique avec son long sourire et ses yeux plus longs encore, sur une taille de guêpe exaspérée, douloureuse de minceur.

Lundi 18 juin.—Le Grand Bazar. Coins d’Exposition. La douleur d’Aïscha. A l’«Andalousie», dans la petite courette des Ouled; huit heures du soir, avant la représentation.

Les Ouled viennent de dîner, et, avant de descendre dans le patio dallé de la cour des Lions, l’amusante reconstitution du Généralife où les visiteurs peuvent les admirer tous les soirs, pittoresquement groupées autour de la fontaine, affalées en tas dans les oripeaux barbares du désert et des poses abandonnées de fauves au repos, elles «farnientent» et prennent le frais sur la petite terrasse de terre battue, fumant, qui une cigarette, prenant, qui une tasse de kaoua, disséminées au hasard des chaises, toutes bruissantes de joyaux et de soie, le coude aux tables, le geste las et la pensée ailleurs.

C’est l’heure où les Ouled songent à la patrie absente. Oh! le bois de palmiers de l’oasis de Biskra!

Dans un petit groupe formé de trois Ouled, l’une tient une lettre déployée à la main et furtivement s’essuie les yeux: elle pleure. Une curiosité me prend et aussi une pitié. La lettre est écrite en arabe; j’ai longtemps habité l’Algérie, je m’approche de l’Ouled: «Vous vous ennuyez ici? vous regrettez l’Afrique? —Oh! oui, ici, jamais sortir, jamais libre. Si j’avais su, serais jamais venue... Je compte les jours... Encore cinq mois! C’est mes parents qui ont voulu! Les reverrai-je jamais?» Et elle me montre la lettre.

Aïscha (elle s’appelle Aïscha) n’est pas une Ouled, c’est une danseuse.

Elle est née à Constantine et danse à Biskra dans le café-concert des spahis, auprès du quartier de cavalerie; ses parents viennent la voir deux fois par an dans l’oasis. Aïscha n’est pas une vulgaire Ouled, une fille du désert vouée par sa naissance même à la prostitution; elle n’est pas de la tribu décriée: c’est sa famille qui lui a fait embrasser la carrière de danseuse, comme elle l’a contrainte à suivre un barnum à Paris pour l’Exposition.

Paris! Elle est venue aussi un peu par curiosité de ce Paris qu’elle ne visitera jamais, ce Paris qu’elle sent gronder, rire et haleter derrière les murailles de l’Andalousie, et où on ne la mène jamais! Les danses commencent à deux heures de l’après-midi et finissent à onze heures et demie du soir. Aïscha et ses compagnes partiront fin octobre sans connaître la grande ville monstrueuse et sonore dont le mirage les a sûrement attirées du fond du Sahara, au delà des immensités bleues de la Méditerranée. Et une langueur de prisonnière accable le front et les yeux d’Aïscha. Une lettre reçue, ce soir même, de Constantine a réveillé sa peine et la danseuse arabe pleure.

D’autres danseuses, toutes sonnaillantes d’anneaux, cuirassées de pierreries et luisantes de soie, se sont approchées de nous, curieuses. Leurs grands yeux noirs gouachés de kohl nous observent; leurs regards cherchent à comprendre, à saisir.

Là-bas, au théâtre espagnol, les contorsions de Pepe le gitane commencent à attirer la foule, qu’appellent les «olle» et les battements de main de sa troupe... et j’abandonne la courette des Ouled et la douleur d’Aïscha.

Mardi 19 juin.—Le Grand Bazar. M. de Max, directeur de théâtre; un drame de M. le comte de Pesquidoux au théâtre égyptien.

C’est dans ce cadre que M. de Max va monter et incarner le «Ramsès» de M. de Pesquidoux, le poète mondain, qui donna, il y a un an, une «Salomé» au Nouveau-Théâtre.

Ramsès au théâtre égyptien, les Pharaons dans le temple de Dandour, sous la colonnade de Philæ et parmi les Osiris et les dieux à tête de chien des Memphis et des Thèbes aux cent portes de l’Egypte légendaire, voilà de la couleur locale ou je ne m’y connais pas.

Et l’on parle d’un décor prestigieux, d’une Memphis verte tout en bronze et en marbre vert, avec toute une figuration vêtue de vert, un immense et mouvant joyau d’émail vert, ciels de turquoise malade, costumes mordorés et glauques, où, parmi des lueurs de métal et des frissonnements de palmes, M. de Max, drapé d’étoffes changeantes et vertes, paré de colliers de jade et casqué de l’épervier d’or, apparaîtra comme un grand scarabée humain à côté de madame Eugénie Nau en Juive, l’unique et délicate blancheur de ce drame... de clair-obscur et de cauchemar...

Mercredi 20 juin.—Le Grand Bazar. Au Trocadéro. Le Stéréorama mouvant. Une des plus belles choses de l’Exposition, le coin hanté, visité par les artistes et les peintres, une vision d’art et de réalité comme n’en ont jamais encore donné les panoramas et maréoramas des précédentes Expositions, une joie et une émotion, toute l’envolée et la sensation du départ, de la vie libre des traversées dans la mélancolie et la gaieté des ciels changeant d’heure en heure, sous la large et remuante caresse de la mer.

Et c’est Bône apparue dans les gris de lin et le rose émoi d’une aurore en mer; des barques de pêcheurs sortent du port; les vagues remuent des paillettes de nacre. Puis voici le bleu profond et la dureté d’émail de la Méditerranée au large. Des lames courent, éperdues, dans des festons d’écume; des lueurs tombent d’un ciel orageux qui les étament; elles déroulent un remous de plomb en fusion sous un horizon blanc de vapeurs... Le cap Carbon s’y dresse; ses pentes d’un gris qui se violace, montent, grandissent et pointent en éperon sur vous..., un promontoire de roches abruptes d’une douceur à l’œil de soie et de pétales de fleurs: ce sont des mauves et des roses atténués et fondus où les montagnes ont l’air de grandes arabesques... O lumière de l’Algérie! Puis voici les fumées et les hautes coques de l’escadre. Alger apparaît comme une carrière entre les hauteurs vertes de Mustapha et les rochers de Saint-Eugène. Voici sa kasbah soleilleuse et blanche et son aspect de vieille falaise. Qui reconnaîtrait une ville dans cette brèche de pierre calcaire? C’est Alger pourtant!

Et puis voilà la mer encore, une mer d’huile caressée par une lumière jeune et calme et enfin, dans des zébrures d’or rose et des floconnements de braise éparse sur du vert, voici Oran et Mers-el-Kébir dans l’ardeur enflammée d’un coucher de soleil!

Le bruit de la machine à vapeur, qui fait mouvoir les cylindres invisibles où se développent toutes ces toiles, ajoute encore à l’illusion: c’est bien le halètement d’une machine de paquebot, l’effort continu, trépidant d’une hélice. On est à bord d’un steamer.

Auprès de moi, dans l’ombre, une dame chancelle, se cramponne éperdument au bras de l’homme qui l’accompagne. On la conduit au banc qui règne au fond de la salle, on la déplace, on la fait asseoir. L’illusion est trop forte: la spectatrice a le mal de mer.

Une réflexion: «Epatant! murmure un peintre. Il n’y a plus de peinture: tous les tableaux f... le camp à côté de cela!»

Et l’auteur de cet émerveillement est un M. Gadan, un nom hier inconnu et que maintenant il faut retenir.

Vendredi 22 juin.—La «ville en feu». Dix heures du soir, sur le pont de la Concorde. La ville en feu, c’est l’autre ville, la provisoire, celle dont les palais, les restaurants, les mosquées, les buvettes, les pagodes et les beuglants, les tréteaux et les cathédrales flambent et rougeoient, tous les dimanches, pour la foule et, tous les vendredis, pour les privilégiés à cinq tickets, du pont de la Concorde à la passerelle d’Iéna: le Paris de l’Exposition silhouetté, ce soir, dans un reflet d’incendie sous la voûte nocturne, apparue plus profonde et comme reculée devant toutes ces lueurs.

Le château d’eau marche enfin et dans un braisillement de vitrail encadre sous son fronton versicolore des jaillissements et des cascades de saphirs et de rubis liquides, puis de topazes et de sardoines («Orgeat, absinthe, limonade, bière!» comme goguenardaient déjà les curieux devant les fontaines lumineuses de 1889). Le Trocadéro, faufilé de gros points d’or dans tous les détails de son architecture, échafaude dans la nuit un Orient de ramadan et de bazar: minarets auréolés de lampions, dômes et terrasses illuminés a giorno pour la grande joie des yeux, amusés par ces jeux de l’électricité et des ténèbres. Mais le grand spectacle est dans la travée sombre et miroitante du fleuve, dans la Seine brusquement étranglée par les palais de la rue des Nations et les serres de la rue de Paris et charriant dans ses eaux des reflets et des flammes, la Seine changée en une coulée de lave incandescente entre les pierres des quais et les piliers des ponts.

Oh! la magie de la nuit, de la nuit multiforme et changeante! La porte Binet et ses grotesques pylônes devenus d’émail translucide y prennent une certaine grandeur. Symbole de ce temps, c’est une porte de Byzance, le dôme de je ne sais quelle entrée de Tiflis ou de Samarcande que domine la «Parisienne». Paris, ville d’Orient, Paris conquis par le Levantin, voilà ce qu’enseigne à la foule, s’écrasant sur les ponts et dans les Champs-Elysées, le quotidien incendie de la monstrueuse foire qui bat, là-bas, son plein.

Dans les groupes. «—Ça devient presque beau, cette architecture salamandre. —Oui, quand on ne la voit pas! —La nuit arrange tout. Et puis c’est de l’architecture provisoire: ça ne restera pas. —On a voulu nous éviter des regrets... attention délicate des architectes de M. Picard!... —Aussi, ce que Paris me paraît beau depuis l’Exposition! J’y découvre tous les jours d’anciens coins qui me ravissent. —En dehors des guichets? —Naturellement! —Ainsi, du pont Alexandre (et celui-là, je vous l’accorde, il est d’une belle audace), le grandiose du Louvre et du pont Neuf apparus après les verdures des Tuileries. —Et les fonds de Billancourt et des coteaux de Meudon, le vaporeux même des usines de Javel, commandées par la grande «Liberté» du pont de Grenelle, comme cela se compose, le soir, vers les six heures, vu du pont d’Iéna! —Et les dômes du Sacré-Cœur, dont on a tant médit, comme ils couronnent bien Montmartre et en font une jolie ville italienne, on dirait d’un primitif, vus de l’avenue Montaigne! —En effet, ils s’échelonnent bien, ces dômes romans, et vous consolent quand on sort de la rue de Paris. —Ils en ont pourtant fait couler, de la bonne encore! L’a-t-on assez insultée et vilipendée, cette architecture du Sacré-Cœur! —Mais c’était avant le Manoir à l’envers. —Et la fresque des «Bonshommes Guillaume». —Et l’île Saint-Louis? Jamais je ne l’ai tant aimée que maintenant. —Et le chevet de Notre-Dame! —Vous voyez que l’Exposition a du bon.»

Dimanche 24 juin.—Au Val-Meudon, chez Rodin, une heure après midi.

«Ce qui entend le plus de bêtises, c’est un tableau un jour de vernissage», est-il écrit dans le journal des Goncourt. Ce qui a fait couler le plus d’encre et de toutes les nuances, c’est bien ce pauvre grand Rodin, que les uns ont voulu voir satanique, les autres mage, astrologue et même thaumaturge, quand il est simplement un grand artiste amoureux et fervent de la beauté sous toutes ses formes, la beauté multiple et diverse, dont il a su saisir et fixer les aspects sous son pouce de sculpteur génial.

Il est là, présidant la table, amusant à regarder avec sa longue barbe d’anachorète, ses petits yeux embusqués sous son grand front de penseur, toute la sensualité de sa nature éprise de beauté indiquée dans la vibration des narines et la mobilité du long nez bougeur: tête fruste, intelligente et madrée de faune devenu ermite et qui, sous la bure du moine, guetterait encore la dryade dans le mystère des soirs. Il y a là Thaulow et sa femme, tous deux bien norvégiens avec leurs tailles de géant et leurs regards limpides; l’air d’un roi de légende en vérité, Thaulow, avec sa belle barbe ondée et ses grands yeux rieurs, mais d’un roi Gambrinus, monarque débonnaire et grand buveur de bière. Il y a là Escudier et sa face nerveuse Paul Escudier, le promoteur du pavillon Rodin et de l’exposition de l’avenue de Montaigne; il y a là de Braisnes et d’autres encore.

On parle du congrès féministe, du roi de Suède et de la soirée de la veille. Rodin en a rapporté le programme. L’Institut ne s’est pas mis en frais: on dirait un prospectus de parfumeur. Thaulow, qui en sa qualité de Norvégien goûte juste le roi de Suède, explique sa popularité dans une phrase définitive: «Il descend si bien le perron du château!» Escudier, qui, l’avant-veille, a reçu le congrès féministe à l’Hôtel de Ville, est forcé de constater, à quelques exceptions près, l’inélégance des femmes progressistes et leur indéniable laideur. «—Mais que veulent-elles, en somme, toutes ces féministes? —Quand une femme se préoccupe tant de la question sociale, c’est que les hommes ne s’occupent plus d’elle. —Le rêve de la féministe, je vais vous le dire, moi: avoir un homme pour elle seule, tandis que l’homme rêve de se partager toutes les femmes des autres. D’où le désaccord... —... éternel. —Question sociale, question sexuelle. —En somme, ce qu’elles veulent, c’est autre chose. —Et ce que c’est femme!»

Par les fenêtres ouvertes, c’est le plus merveilleux panorama peut-être des environs de Paris, toute la vallée de la Seine dominée et commandée depuis le pont de Billancourt jusqu’à celui de Saint-Cloud, toute la travée du fleuve profondément encaissée entre deux coteaux de verdure, les hauts ombrages de Bellevue et de Meudon moutonnant à l’infini jusqu’aux cimes lointaines du parc de la Manufacture et, sur la coulée d’eau luisante de la rivière, la douce et noble grisaille de pierre du vieux pont de Sèvres: un fond de paysage qui fait songer à ceux de Watteau et que Rodin, ce voluptueux et ce caressant amant de la beauté, contemple avec des yeux si clairs qu’on les dirait lavés de larmes.

Lundi 25 juin.—Le Grand Bazar. Dix heures du soir, dans le grouillement de la rue de Paris. —Tous ceux et toutes celles qui veulent être vus sont là; manteaux du soir mousseux, mousselines de soie, ruches et franfreluches, raglans flottants et cravates blanches. Boniments sur les tréteaux, parades et lazzi. Etalé sur deux rangs de chaises, c’est Paris qui regarde dédaigneusement se bousculer la province; vautrée sur les mêmes chaises, c’est la province qui regarde curieusement défiler tout Paris.

Dans les feuillages, de grosses oranges lumineuses, qui sont autant de lanternes vénitiennes, prolongent de l’Alma aux Invalides une chimérique foire de Neuilly.

Ils et Elles causent. «—Comme vous arrivez tard! —Ne m’en parlez pas! Nous sortons de «Ramsès». Ça a commencé à neuf heures moins le quart. —Ça vaut la peine? —Il y a un beau décor. —Et ça a marché? —L’électricité, mal. —Au Trocadéro, parbleu! —Et la pièce? —Elle doit être de Reinach. —? —Comment? —Oui: il y a là dedans un bon Juif, un invraisemblable Juif de la captivité d’Egypte qui, de désespoir de voir sa fille aimée par le Pharaon, lui plonge un poignard dans le sein. —Virginius d’Israël. Le fait est rare—... et peu biblique, quand on songe que Mardochée fit mariner six mois dans les aromates et les fards sa nièce Esther, qu’il destinait à Assuérus, et que les grands-rabbins de Béthulie dépêchèrent Judith à Holopherne pour délivrer la ville assiégée. Les bons Juifs d’alors ne répugnaient pas à se servir des femmes pour dénouer et précipiter les événements. —Oui, le père juif de M. de Pesquidoux est un unique exemple... —... qu’ils n’ont pas suivi d’ailleurs, car vous vous souvenez, au moment de l’Affaire...»

Et le groupe s’enfonce dans les groupes.

La façade de la Loïe Fuller rutile et flamboie dans un savant et subtil éclairage des longues draperies qui la décorent; l’innombrable figuration des Auteurs-Gais —paillasses, paillettes et paillons— se cambre, s’agite et chatoie et se ploie.

Devant une des baraques, un pitre lugubre ressasse ce boniment de mauvais présage: «Entrez, mesdames et messieurs, entrez! Demain, il sera peut-être trop tard. Vous pouvez recevoir sur la tête une passerelle: nous sommes à l’Exposition (sic).»

Mercredi 27 juin.—Au Trocadéro, trois heures. L’union chorale des étudiants d’Upsal.

Entends-nous, Svea, notre mère à tous!—Fais-nous lutter pour ton bien jusqu’à la mort!—Jamais nous ne te trahirons,—reçois-en notre serment, toujours inébranlable!—A outrance nous défendrons—le pays libre qui encore est le nôtre,—chaque parcelle de l’héritage—que tu laissas dans nos sagas et dans nos champs.—Mais, si, par la ruse, la félonie, par la discorde et la violence, tu es menacée—nous nous confions en l’Eternel—comme jadis nos Pères.

Il est beau alors, il est beau—d’être vainqueur dans le combat,—mais plus beau encore,—ô mère, de mourir pour toi!

Et les voix sonores et pures, unies dans un merveilleux accord, mieux qu’unies, mêlées et fondues s’enflent comme une mer, montent comme une sève et s’épanouissent en une espèce de floraison d’âmes et d’harmonies qui est l’âme même de leur race, à ces Suédois blonds et guerriers qui déchaînèrent Charles XII en ouragan sur l’Europe et gardent encore, eux, le solide amour du pays, le culte des traditions et leur sang intact de vieux Northmans.

Ils sont là, groupés, tassés sur l’immense scène du Trocadéro, leur casquette blanche à la main, tous étudiants de cette université d’Upsal où, mêlés à leurs sujets, les rois de Suède étudient deux ans, dociles à une vieille tradition du royaume; et, parmi les chanteurs assemblés là, il y a des médecins, des avocats, des magistrats, tous anciens étudiants, demeurés solidaires de l’université et venus avec les jeunes révéler et affirmer à Paris la patrie suédoise et l’union d’Upsal.

Et c’est une réconfortante chose que de voir et d’entendre combien ces braves gens à la voix si pure, si vierge, pour ainsi dire, aiment passionnément et fièrement leur Suède, dont ils célèbrent dans leurs chants et les joies populaires et les vieilles légendes.

Et c’est le chant de Suomi, tout retentissant du murmure des sapins et du mugissement des torrents, et c’est le poème d’Olaf Trygvason, la tragique et l’épique ballade sur la mort du vieux roi de Norvège trahi et coulé sur son navire par le roi de Danemark et pleuré par son fidèle Erling, et c’est, sautillant et léger comme le lièvre dans les bruyères, alerte comme le vent du matin, le «chant d’Ingrid», tout scintillant de rosée, tout brillant de soleil.

Holà! houp! fais-tu si hauts tes sauts Sur la bruyère?

Puis, mélancolique, d’une nostalgie d’exil et de regret, voici la «chanson du Neck», entendue déjà sur les lèvres de la Nilsson dans l’«Hamlet» d’Ambroise Thomas, la légendaire et populaire mélodie que l’auteur du «Caïd» a mise dans la bouche d’Ophélie, rythmée par Barbier:

Pâle et blonde Dort sous l’onde La willis au regard de feu.

Et alors toute la joie à la fois simple et un peu brutale des paysans de là-bas, mise en musique par le génie de Sœderman dans la suite intitulée «Noces de paysans suédois».

Oh! la gaieté de la valse chantée du «cortège nuptial», le caractère allègre de la «chanson des souhaits». la joie un peu lourde, mais si fortement cadencée de la danse à la ferme et du chœur des buveurs.

De la bière forte, nous en boirons Jusqu’à ce que nous ayons le hoquet; Le tonneau, nous le viderons Rien ne doit être gardé! Du pied marquez la mesure, garçons! Voilà comme il faut danser!

Mais, entre toutes ces mélodies, la perle, le joyau est l’émotion naïve, la simplicité touchante du chœur intitulé «A l’Eglise», sur ces délicieuses paroles, en l’honneur des mariés:

«Sur le chemin qu’ils vont suivre tous deux. Dirige-les, Seigneur, par ta sagesse, Et que, l’un sur l’autre s’appuyant, Ils soient soutenus par ta grâce!» Le couple s’arrête devant les degrés de l’autel Où le pasteur les attend le livre à la main. Il veut bénir cette union Et nouer pour jamais ces liens sacrés. Les vieilles sanglotent, et les vieux restent debout, Les larmes aux yeux, les cœurs joyeux; Et les filles d’honneur pensent certainement toutes: «La prochaine fois, ce sera pour moi qu’on jouera la marche nuptiale!»

En l’honneur de ces braves gens qui nous mettent le cœur en fête, crions allègrement: «Vive la Suède!» comme ils crient eux-mêmes de tous leurs poumons: «Vive la France!»

Samedi 30 juin.—A l’Opéra-Comique. Mme Rose Caron dans «Iphigénie». —Il n’y a pas à dire, le plus beau rôle de toute la longue carrière de Brunehilde, de Salammbô et d’Elvire. Si persistante que nous soit demeurée à tous la vision de Mme Caron dans «Sigurd», quand, svelte et blanche dans un rai de lune et couronnée de verveine, elle effeuillait —de quelle voix délicate et pure!— et la sauge pourprée et les aveux de son âme dans le courant du torrent, comme maîtrise de style, comme silhouette héroïque et comme harmonie de gestes, on ne peut pas aller plus loin que Mme Rose Caron dans cette dernière création d’«Iphigénie». Malgré l’usure indéniable de la voix, elle trouve, au second acte surtout, des accents de tendresse d’une mélancolie si touchante qu’ils en effacent jusqu’au souvenir de Mme Raunay.

Mme Raunay, à la Renaissance! De quel dithyrambe ne l’avions-nous pas accueillie quand, droite et svelte sous les longs voiles de la prêtresse de Diane, elle nous apparut, l’automne dernier, dans la noble et attendrissante partition de Gluck? Mais, si belles qu’aient été les attitudes de l’Iphigénie de la rue de Bondy, rien ne peut lutter avec la grâce contenue, le charme de tristesse et de résignation, le parfum de pitié et de ferveur qui s’émanent, comme une atmosphère de beauté psychique, de la bouche, de la physionomie, du port de tête, de la démarche et du moindre geste de l’Iphigénie de la rue Favart, Iphigénie parfaite qui, pareille à une admirable statue sonore, plastiquement et musicalement donne toujours le mouvement.

Mercredi 4 juillet.—Rue des Nations, le pavillon de l’Allemagne. Les Watteau et les Lancret de l’empereur. Une courtoisie et une délicate attention de Guillaume, ce choix, parmi tous les tableaux de Potsdam, de toiles de l’école française et cet envoi à notre Exposition de chefs-d’œuvre uniquement signés de nos plus grands noms du dix-huitième... Et c’est Vanloo, et c’est Chardin, et c’est aussi Jean-Baptiste Pater. Mais le trésor et la merveille demeurent les Watteau et les Lancret.

Quatre Watteau, et les plus beaux peut-être, cette «Leçon de musique» et ces «Plaisirs champêtres» où, sur des fonds d’une mélodie heureuse, tout de feuillage roux et de lointains si bleus qu’ils rappellent ceux de Vinci, des femmes en longs déshabillés de soie changeante (les femmes de Watteau et l’élégance de leurs nuques!) errent, songent ou écoutent dans des poses lasses et vaguement pensives d’amoureux donneurs de sérénades, de souples et sveltes joueurs de viole vêtus en personnages de la comédie italienne... Et ce sont les plis ondoyants des longues robes de soie s’évasant en éventail, les jolis mouvements de taille des femmes accroupies dans l’herbe, la finesse des chevilles et des poignets des sonneurs d’aubades, la cambrure de leur torse sous le satin qui ploie, la pétulance et la gaieté des Trivelins entreprenants, assis au milieu des Cydalises, avec le détail exquis et complémentaire d’une nudité de naïade, femme ou statue, on ne sait, décorant une vasque ou quelque fragment d’architecture et de son sourire immobile encourageant les chansons quémandeuses et les propos galants. Antoine Watteau! Tout le charme de la mélancolie heureuse et souriante, toute la poésie d’un Décaméron de filles d’Opéra et de femmes de la cour dans des décors d’anciens parcs.

Lancret, à côté de ces Watteau, est représenté par quatre toiles célèbres: le «Colin-Maillard», le «Déjeuner de chasse» et les «Comédiens», dans cette jolie salle en rotonde inspirée évidemment de Versailles. Les huissiers interrogés ne peuvent me donner le nom du quatrième, qui représente une fête et des danses dans un parc. Lancret, que l’engouement de la mode préféra bientôt à son maître Watteau, dont il atteignit presque l’art dans la grâce et la silhouette, mais ne trouva jamais la maîtrise de couleur et de composition...!

L’Allemagne a donné à ces chefs-d’œuvre un cadre digne d’eux dans cette haute et vaste pièce, si noble et si claire avec ses boiseries blanches aux moulures d’argent. Adorable et d’un effet exquis, cet argent introduit dans la décoration à la place de l’or et baignant, pour ainsi dire, d’un givre lumineux l’ornementation des glaces et des trumeaux et jusqu’aux motifs du plafond. A noter, ce plafond avec son motif central: une grande toile d’araignée, dont les mailles rejoignent les quatre coins de la pièce, étirée en rayons par des Cupidons folâtrant au milieu d’attributs de pêche, le tout couleur de lune et de verglas luisant. L’Allemagne est d’ailleurs amoureuse et coutumière de ces décorations argentées, déjà admirées par moi dans les salons de la Résidence à Munich et dans les pavillons de chasse de Nymphenbourg.

A côté du grand salon, une série de petites salles, de cabinets et de petits boudoirs en rotonde, remplis les uns de Nicolas Lancret, les autres de Jean-Baptiste Pater.

Vendredi 6 juillet.—Fleurs d’exotisme. Sada Yacco, la Duse japonaise, dans «la Geisha et le Chevalier», au théâtre de la Loïe Fuller.

Certes, le spectacle le plus artiste et le plus Extrême-Asie de toute l’Exposition que cette pantomime tragique jouée, en pleine pitrerie blagueuse et montmartroise de la rue de Paris, par les comédiens et les mimes ordinaires de Sa Majesté l’empereur du Japon, la seule troupe autorisée, là-bas, au Pays-Bleu, à se montrer sur les planches. Des personnages presque sacrés dans leur métier quasi rituel, ces comédiens prédestinés de caste et de naissance et dont les gestes, les jeux de physionomie et de scène, si déconcertants d’imprévu qu’ils paraissent être, se développent réglés d’après d’imprescriptibles lois.

«La Geisha et le Chevalier», c’est l’éternelle histoire de la courtisane amoureuse: le coup de foudre et de passion ressenti par Katsouraghi, la plus célèbre des geishas, pour le chevalier Nagoya au cours d’une visite du jeune seigneur au quartier réservé des courtisanes; jalousie de Banza, autre chevalier épris de Katsouraghi, rencontre et rivalité, puis défi et duel arrêté par l’intervention de la geisha. Mais le bien-aimé Nagoya est lui-même fiancé.

Pour le retrouver sa jeune promise, la douce Orihimé, pénètre dans le quartier des courtisanes... et pour dérober son amant à la jalousie de Katsouraghi se réfugie avec lui dans un temple bouddhiste interdit aux femmes; mais l’amoureuse geisha en force l’entrée, en séduit les prêtres par ses danses, retrouve les fugitifs, les accable d’injures, de blasphèmes et de coups et, finalement arrêtée par un gardien du temple, expire de désespoir dans les bras de son amant. La trame, en somme, la plus simple, la plus enfantine, mais dont les attitudes, la gesticulation et la désordonnée et forcenée mimique de ces Japonais font une espèce de cauchemar d’opium, hallucinant et fantasque comme une série de masques d’Hokousaï, par moments élégant et fragile comme une estampe des Maisons vertes d’Outamaro.

Et ce sont, haut juchés sur ses patins de bois, dans l’ample retombée d’une robe brodée et peinte, les repliements de corps, l’ondulation couchée et les gestes précautionneux, étriqués et comiques de la geisha amoureuse, son gazouillis puéril et chantant, sa face étroite et rose, prodigieusement fardée, et surtout la déconcertante souplesse, le flou d’écharpe soyeuse de tout cet être frêle et minaudier, son aspect inquiétant et rare de bibelot vivant et d’intelligent petit animal.

Les acteurs Kawakami et Tsousaka combinent autour d’elle des poses et des attitudes de personnages de kakémonos et de combats de Samouraï. Démantibulés comme des pantins, héroïques comme des dieux de légendes, ils amusent et effarent. Leurs jeux de scène, merveilleusement réglés pour la joie des yeux et le triomphe de la couleur, opposent les uns aux autres les costumes et les mouvements dans un grouillement fastueux de mauvais rêve hilare. Que de horions et que de coups! Il y a de la clownerie dans leur fureur; et une terrifiée bousculade de prêtres bouddhistes, culbutés par la geisha et s’écroulant, les uns sur les autres, à plat ventre, impose à crier le souvenir d’une scène des Hanlon-Lees.

Il y a aussi de la terreur et de la folie dans leurs grimaces. Des contorsions de supplices, des recroquevillements de membres, des déformations imprévues d’anatomies devenant tout à coup ou bossues ou boiteuses, des accroupissements de cul-de-jatte, des étirements de doigts à la façon des deux frères Marco secouent sur l’assistance le rire convulsif de la grande hystérie et de la grande épouvante, la grande épouvante jaune, qui, dans l’Extrême-Orient, préside aux inventions savantes et aux raffinements médités des lents et voluptueux tortionnaires, l’Extrême-Orient, terre des supplices.

Après, ce sont, dans l’arc-en-ciel remué de toutes les nuances, les déplacements et les épanouissements de fleur et de vertige, les embrasements de voiles, de nuées et de clartés, tour à tour phalène, statue grecque ou calice, de la grande, grande artiste, artiste comme Sarah, comme Rose Caron et comme Ellen Terry, de cette Danseuse du Feu: la Loïe Fuller.

Lundi 9 juillet.—Le Grand Bazar. Huit heures du soir, sur la terrasse en rotonde qui domine les ombrages de Ceylan et les grands lys du Japon, embaumés, entêtants et si blancs, de la section du Yeddo. Sur la petite estrade de la salle du restaurant, des gigues anglaises et des cachuchas sévillanes; dehors, dans les frisselis des feuilles, des valses et des czardas hongroises pleurées ou violentées par l’archet de Dimiko. Ils et elles dînent:

«—Mais on est très bien ici. —Un peu mieux qu’à la Feria. —Plus fraîchement surtout! —Oh! ne me parlez pas des restaurants de la rue des Nations! On étouffe dans ces caves, impossible d’y établir des courants d’air, et les atmosphères pas renouvelées par ces temps d’Exposition et de trains de plaisir! —C’est vrai, c’est demain, les grands arrivages! —La période de la conquête, du 10 au 16; huit jours à l’Exposition: toute la province, toute la Provence surtout à Paris. —Le moment de filer à la campagne! —Où allez-vous pendant les fêtes? —A Dieppe. —Nous, aux environs de Paris. —Vous ne vous éloignez pas cette année? —L’attirance de la tour Eiffel. —Et du pont Alexandre. —Peut-être! —D’ailleurs, on s’éloigne très peu, cet été, de Paris. —Vous savez la villégiature à la mode? —Non! —Enghien et Montmorency! —Enghien-les-Bains? Non, vous en avez de bonnes! —Parfaitement. A cause du ménage Rostand. —? —Sarah vient d’y louer l’ancienne villa de Villemessant, pour se rapprocher de son poète. —A Enghien? —Parfaitement. Les Rostand sont installés dans le château des Dino, à Montmorency. —Villégiature princière. Il ne s’embête pas, l’auteur de l’«Aiglon»! —Dame! «Cyrano» avec Coquelin, l’«Aiglon» avec Sarah, c’est la grosse opération de cette année 1900: ce sont six cent mille francs, au bas mot, que le théâtre lui met dans la poche. Et l’on dit que les poètes meurent de faim! —Jamais quand ils ont déjà par eux-mêmes cent mille francs de rente! —Que voulez-vous dire? —Que la fortune ne nuit pas au talent. —Et les débuts de Mme Rostand à la Porte-Saint-Martin, dans le rôle de Roxane, qu’y a-t-il de vrai? —Tout est possible. Je l’ai vue jouer les «Romanesques» en plein casino de Luchon. —Mais à Paris? —Heu! cela ferait monter la recette. —Et les débuts de Mme Le Bargy? —Un vent de folie court sur la ville. —Au retour de Sarah, elle débute dans Juliette. —La «Princesse Mélissinde»... oui, j’ai lu! —Et Sarah aborde carrément le rôle de Roméo, celui du troubadour, créé par Guitry! —Et vous verrez qu’elle y sera parfaite. Cette Sarah, elle finira par jouer le Bon Dieu!»

Et les valses de Dimiko traînent alanguies, tourbillonnent enragées ou se lamentent presque. Au loin, très «basile-et-sophia», le château d’eau, gigantesque vitrail de pierreries changeantes et brasillantes, symbolise Byzance à l’Exposition.

Mercredi 11 juillet.—Affaires de Chine. Les oasis de l’Exposition. Le coin le plus frais et le plus ombreux du Trocadéro. Des pelouses et des massifs d’arbustes du vert le plus tendre et du vert le plus sombre, des arbustes nains, taillés, tourmentés, tarabiscotés, d’une joliesse bizarre et exquise, et, çà et là, entre des roseaux immobiles, de l’eau enjambée par des ponts de bambous. Au hasard des pentes des pavillons s’étagent, laqués de rouge avec des terrasses et des vérandas, l’air de gros mandarins coiffés de parasols sous la courbe successive de leurs triples et quadruples toits. A droite un grand mur de faïence, qu’on voudrait de porcelaine, clôt le soi-disant village, faïence hérissée de dragons, de serpents stylisés et d’effarantes arabesques où bâille l’embrasure d’un porche. Les hautes murailles d’une forteresse ferment le site à gauche: le Kremlin! Et, là encore, des grands toits de tuiles vernissées, des crénelures profondes, des donjons massifs coiffés de clochers bien asiatiques, tout un ensemble rébarbatif de citadelle barbare, dont le voisinage affine encore l’élégance gracieusée de ce jardin... chinois, car nous sommes en Chine, dans la section des Célestiaux.

Le restaurant chinois domine le tout, laqué de vermillon, éclatant et verni dans toute la hauteur de ses escaliers à jour, verni et éclatant dans toute la largeur de ses rampes de bambous et de ses galeries en terrasses, amusante, fragile et fantastique architecture, résumant en un seul type tous les modèles épars dans ce coin d’Extrême-Asie reconstitué. Des coolies, silencieux et doux, à la démarche glissante y servent, au choix des clients, des ailerons de requin à la sauce rouge, des potages aux nids d’hirondelle ou le vulgaire rumsteak pommes château; enjuponnés de toile bleu pâle, les cheveux d’un noir d’encre tressés en natte et les tempes soigneusement rasées, ils ont l’air intelligent, minutieux, timoré et attentif.

Dans les pavillons voisins on vend des soies et des pongées d’une souplesse quasi fluide dans leur trame résistante, des broderies d’une somptuosité délicate, des bronzes hilarants, des incrustations de nacre, des porcelaines tendres, des flammés d’un éclat intense et sourd, des jouets délicieux, de vrais objets d’art, figurines d’un mouvement et d’une vie comiques et exacts, inconnus en Europe de nos fabricants de jouets, des jonques et des péniches de bois de camphre et de cerisier à se mettre à genoux devant leur ingéniosité de détail et leur rendu d’exécution, des mythologies vivantes, toutes de dieux, d’oiseaux, de poissons, de fleurs et d’arbustes figés dans de la stéatite ou du jade et d’invraisemblables laques. D’autres Chinois les débitent et les vendent avec des révérences cérémonieuses et des gestes menus. Et de tous les objets exposés là, de ces architectures même s’émane et s’impose la sensation qu’on a affaire à un peuple studieux, laborieux, tranquille, ingénieux, poète, artiste et religieusement imbu de ses traditions, de son passé et de ses dieux, un peuple de dormeurs éveillés, volontairement attardé dans une civilisation puérile et magnifique, une civilisation de luxe et de poésie plus vieille de vingt siècles que la nôtre. Et ces Chinois travailleurs et tranquilles sont les mêmes qui, là-bas, égorgent, supplicient et massacrent; les Boxers des tueries et des incendies de légations de Pékin sont leurs frères; leurs frères, les sauvages tortionnaires de l’agonie de M. de Ketteler, les forcenés qui enterrent les Européens vivants jusqu’au cou, leur crèvent les yeux et leur arrachent la langue, les monstres jaunes qui regardent lentement et voluptueusement, pendant des heures et des heures, leurs condamnés râler, se convulser, se raidir et mourir!

Ces longs et timides enjuponnés de bleu sont de la même race que les massacreurs enrégimentés des femmes, des enfants de nos légations et de nos missionnaires, les bourreaux qui forcèrent un empereur à s’empoisonner et poussent à la folie la vieillesse terrifiée d’une impératrice, ceux qui, par une cruelle ironie et un sinistre à-propos du hasard, ont pour chef le prince Tuan!

Quelles maladresses ont bien pu commettre nos ingénieurs? à quels dangereux excès de zèle ont bien pu s’abandonner nos missionnaires? quelles exactions ont pu, hélas! commettre en Extrême-Asie Russes, Anglais, Français et Allemands pour avoir amené ce terrible réveil de meurtre et de fureur chez un peuple de sculpteurs, d’émailleurs, de brodeurs, de menuisiers et de prêtres studieux, débonnaires et rêveurs?

La colonisation de l’Asie restera la grande tache de sang du dix-neuvième siècle, a-t-il été écrit quelque part. Prenons garde que cette tache humide et grasse ne s’étende sur toute l’Europe!

La révolte atroce des Boxers est, à travers l’humanité, la réponse à la guerre criminelle déclarée aux Boërs.

Dimanche 15 juillet.—Billancourt. Une aubaine, la conversation assez documentée sur l’Indo-Chine et les peuples de l’Extrême-Asie d’un ancien officier d’infanterie de marine, il y a trois ans encore en garnison à Saïgon. Les atrocités de Pékin, si épouvantables qu’elles nous paraissent, à nous autres civilisés, sont peut-être expliquées par l’attitude des coloniaux. Si le Russe déjà Tartare ne heurte pas trop le Mongol et le Mandchou dans leurs coutumes et leurs traditions, la brutalité anglo-saxonne, la morgue allemande et le «struggle for life» yankee froissent et blessent profondément la race jaune. Nous sommes, nous autres Français, les moins antipathiques de tous les «diables étrangers» que sont les Européens.

Si l’on ajoute le scandale sacrilège et l’émoi religieux des cimetières bouleversés par les tracés des ingénieurs, les ossements des ancêtres et les tombeaux violés par les travaux des nouvelles voies; si l’on ajoute enfin la mauvaise foi anglaise, le travail sourd de tous les pasteurs protestants, déjà dénoncés par Jean de Bonnefon: tout le monde anglican attelé là-bas à ameuter l’indigène contre les catholiques, on comprendra quelle responsabilité énorme ont assumée, avec leur politique de ruse et d’équivoque, les bons voisins d’outre-Manche.

Lundi 16 juillet.—Billancourt. Chaleur torride. Les pelouses brûlent, les feuilles se fanent et se crispent au bout des branches dans une atmosphère de four. La Seine charrie des bancs de poissons morts; ce sont des flottaisons de charognes qui empoisonnent tout le fleuve... à croire que la Seine prend sa source à Londres. Très anglais, ce procédé d’empoisonner les fleuves. Furieux de ne pouvoir mettre en ligne un effectif imposant de troupes en Chine, occupés qu’ils sont au Transvaal, nos bons voisins viennent-ils pas de dépêcher à Tien-Tsin des régiments hindous contaminés de la peste?

La peste au camp des alliés! Les Chinois eux-mêmes n’auraient pas trouvé cela.

Mardi 17 juillet.—Le Grand Bazar. Huit heures et demie; le dernier dîner à l’Exposition. Au restaurant hongrois, tout au bord du fleuve. Ils et Elles dînent.

«—Mais c’est qu’il fait frais. —Qui l’eût cru? Vous l’avez commandée, cette brise. —Et il y a du monde. —Ne criez pas victoire. C’est un des rares restaurants qui fassent de l’argent. —Non... —Si. Ils sont six en tout qui ont la vogue, et je ne les nomme pas pour ne pas affliger les autres. D’ailleurs, on devait s’y attendre. On avait fait les concessions à raison de soixante restaurants en tout, et il y en a deux cent vingt et un? jugez des bouillons. —En revanche, les kiosques de marchands de comestibles et les buvettes font de l’or. —Naturellement. Les trois quarts des visiteurs mangent sur des bancs. Charcuterie et papier gras, c’est l’Exposition de la bonne franquette. —On dit que les kiosques de journaux vendent aussi des comestibles. —Parfaitement. Ça rapporte plus que du papier. —Et ça l’emploie. —Mieux: les dimanches, les water-closets débitent du pain avec du saucisson et du vin au litre. —Il faut bien que tout le monde vive. —Vous n’avez pas encore parlé de l’école anglaise. —Oui, le pavillon de la Grande-Bretagne, les Romney, les Reynolds, les Gainsborough, les Constable et les Turner! —Moi, vous savez, j’ai toujours un faible pour Burne Jones. Vous avez vu son «Laus Veneris»? —Et son «Cupidon et Psyché» et sa suite de tapisseries de haute lice, la «Conquête du Saint-Graal»! Moi aussi, j’aime beaucoup, mais il ne faut plus l’écrire sous peine d’encourir les foudres du syndicat. —Quel syndicat? —Mais le syndicat Rodin, les maîtres de la Rodinière. Défense esthétique d’aimer Burne Jones et Gustave Moreau: ces deux noms-là font entrer la critique en fureur, et, quand elle écume, la critique... —... ce n’est pas de l’écume de petite marmite... Ce pauvre Rodin! Egorge-t-on assez les autres en son nom! —Passe encore les sculpteurs, mais, en son nom, on tue les peintres. —Mieux: on ne peut même pas en parler. —Non... —Parfaitement. Ils ont monopolisé l’éloge: eux seuls savent apprécier le maître de la Volupté et de la Douleur. Aussi qu’y ont-ils gagné? Ils en ont dégoûté le public. Il n’y a pas un chat à l’avenue Montaigne. —Comment? Rodin ne fait pas le sou? —C’est la solitude, l’affreuse solitude de l’interdit. Le pauvre grand homme s’en plaint, mais, comme c’est un brave homme, c’est charmant de voir comment il s’en console. «Je n’ai pas la quantité, disait-il dernièrement, mais j’ai la qualité. Ainsi, dans la journée d’hier il m’est venu la comtesse Potocka et le poète Oscar Wilde.»

Mercredi 18 juillet.—Le Grand Bazar. Neuf heures et demie, la fête exotique. Une foule compacte, énorme, du Trocadéro au Champ de Mars; des têtes et des têtes serrées, tassées l’une contre l’autre: l’ensemble agglutiné et noirâtre d’un gigantesque ravier de caviar; des sueurs et des odeurs, des relents de godillots tièdes, de corsages mouillés et des touffeurs d’aisselles. Et, tout à coup, des ronronnements de tambourins, des glapissements de flûtes aigres, des mélopées et des sons de derboukas, tout un hourvari monotone et strident de musiques barbares. Ce sont les exotiques du Trocadéro qui défilent dans un sillage de poussière et de clarté. Et ce sont des grands poissons de papier lumineux et des lanternes en forme de tambours balancés au-dessus de la foule; des nègres les portent, vêtus de vareuses bleues, coiffés de chéchias rouges. D’autres processionnent appuyant sur leur torse de grandes feuilles de latanier. Des musiciens coiffés d’immenses panamas, des négresses enturbannées de madras: c’est toute la section malgache: puis voici les gandouras et les burnous de soie, les fronts ceints de cordes en poil de chameau des Arabes d’Alger; les sequins sonnaillants des souks de Tunis et les grègues bouffantes des danseuses du ventre, et la foule acclame, se bouscule et rit. Voici, drapés de bleu, les grands fellahs d’Egypte.

Précédées de mille bêtes lumineuses en papier transparent et peint, voici, harnachées on dirait de laque rouge et toutes luisantes de soieries bruissantes, les faces jaunes et camuses de gnômes indo-chinois. Un immense et long —long, oh! combien long!— dragon de soie verte écaillée d’or ondule et serpente en brusques remous au-dessus de la foule: tarasque de l’Extrême-Orient, chimère aux énormes yeux saillants échappée on croirait d’une pagode, c’est l’emblème religieux sacré, le palladium annamite. Douze hommes engouffrés sous les plis mouvants de la bête la font se cabrer et se mouvoir. Ensuite ce sont les nudités de bronze hérissées de plumes, enjoaillées de coquillages des brutes superbes du Dahomey, les dents blanches et les yeux blancs des guerriers de Behanzin. Les souplesses félines, les gestes de statuette, les tailles minces et les torses plats tout sonnaillants de grigris et d’amulettes des sveltes danseurs cynghalais terminent le cortège aux maigres sons du gamelun, le criard et triste orchestre indo-chinois.

Vendredi 20 juillet.—Auteuil. Cinq heures et demie, sur la petite place. Quarante-huit degrés au soleil, trente-huit à l’ombre: la plus grosse chaleur de l’année; que dis-je?... de l’année: du siècle.

Autour de la fontaine Wallace des ouvriers harassés font cercle, attendant leur tour. Les yeux mornes, tout en s’essuyant le front d’un revers de la main, ils se passent machinalement le gobelet. Avec des crissements de soie des feuilles séchées, devenues jaunes en deux jours, des feuilles de fin d’octobre se détachent des platanes, planent dans l’air chaud et tombent. Tout le macadam de la petite place en est jonché; les pas éreintés des promeneurs dérangent des tas de feuilles mortes. C’est l’automne, le précoce automne en plein mois de juillet.

Paris est en proie à Moloch!

Dimanche 23 juillet.—Neuf heures et demie du soir au bois de Boulogne. Des familles entières gisent affalées sur les gazons des pelouses, des familles entières sous les dessous de bois; les hommes en manches de chemise; les femmes, le corsage ouvert, la plupart en camisole: tout un Paris ouvrier et faubourien venu dans l’esprit illusoire de respirer un peu dans l’air étouffant des taillis. Partout des papiers gras, des litres vides et des détritus de charcuterie. Un Paris du 14 Juillet, que l’atroce chaleur de cette semaine répand comme une écume en dehors des murs, une coulée d’humanité suante et tiède, qui se répand, telle une onde, de Vincennes à Romainville et de Boulogne à Charenton. Le Bois tout entier fleure une odeur d’aisselle. Du côté de Boulogne, en descendant vers le fleuve, dans la cendre grise du crépuscule, les groupes éparpillés à travers les pelouses font songer au campement d’une énorme kermesse en plein air, à quelque fête flamande émigrée sur les bords de la Seine. La liberté des gestes et le débraillé des costumes sont, d’ailleurs, dignes d’un Teniers et c’est à la belle étoile que l’on soupe et que l’on aime.

Entre le pont de Saint-Cloud et celui de Sèvres, dans la fraîcheur relative des berges, la nuit est sillonnée de triplettes et d’automobiles à pétrole. Ici, la nature fleure la poussière et l’essence; tout à l’heure, elle empestait la sueur.

Lundi 23 juillet.—Huit heures du soir, à quai de l’île de la Grande Jatte, à bord de l’house-boat le plus fleuri de cet été. Ils et Elles dînent. «—Elle commence à sentir, cette Seine! —Aussi, dès demain nous descendons. Nous coucherons à Rouen mercredi et jeudi au Havre. —Si long que ça, d’ici Rouen? —Mais, chère amie, il faut compter avec les écluses et la grande semaine à Trouville... —Naturellement, puisque Gontran fait courir. —Alors, pas possible de vous garder pour demain? —Dîner à l’Exposition par cette chaleur? Oh! non! —Et cette soirée de gala chez la Loïe ne vous tente pas? la nouvelle pièce japonaise, Sada Yacco dans le «Sculpteur»? —Sada Yacco! Est-elle assez lancée! Il n’y a qu’elle qui fait prime à l’Exposition! —Elle est un peu mieux que Mérode en danseuse cambodgienne. —Vous êtes dur. Assez joli, moi je trouve, le grand insecte d’or qu’elle donne avec ses semblants d’antennes, ses longs doigts allongés d’ongliers de métal, mademoiselle Chou de Bruxelles!... —Oui, mais si peu d’Extrême-Asie! si d’Extrême-Montmartre! et puis démodée par Falguière! —Et puis, il n’y a pas à dire, cette Sada Yacco sait mourir!... —... comme Sarah elle-même... —Dites donc, vous qui savez tout, qu’y a-t-il de vrai dans la prétendue sortie de mademoiselle T... à mademoiselle P..., le soir du fameux bal où on les aurait priées de prendre la porte, la mère et la fille, parce que pas invitées? —Mais il y a l’absolue vérité. Cela s’est passé comme vous le dites... mademoiselle P..., qui est de toutes les fêtes ou qui veut en être, avec l’aplomb qui la caractérise est allée sans invitation au bal des T... —Parce que?... —Parce que ça lui plaisait, à cette enfant, et qu’elle en avait l’habitude. Voilà donc les P..., mère et fille, faisant leur entrée, toutes voiles dehors, dans l’hôtel du quartier de l’Etoile. Les maîtresses de maison ne bougent pas, incident qui aurait pu passer inaperçu si madame P..., la mère, pour prendre contenance, ne s’était avisée de complimenter madame T..., sur son bal. A quoi mademoiselle T..., qui a de la dent et de la tête: «Mais madame, vous n’avez pas d’avis à donner sur une fête à laquelle vous n’étiez pas priée...» —Tableau! —... de genre... Et qu’y a-t-il au fond de tout cela? —Rivalité de cœur, bataille de dots autour du plus beau des présidents. —Notre petit Morny!... —Vous l’avez nommé. Sa dernière fête a fait révolution. Aussi demandé qu’autrefois le joli comte Boni de Castellane.

Mardi 24 juillet.—Le Grand Bazar. Croquis d’Exposition. Trois heures; sous la chaleur torride, public de province ou de banlieue, reconnaissable aux filets à provisions et aux flopées d’enfants remorqués par chaque couple. Dans les parterres, plus une fleur, plus un lys au Japon, plus un iris d’eau à la Chine; des morceaux de journaux et des papiers gras décorent les parterres. Mais, en revanche, partout des stridences de flûtes et de lentes, d’affolantes et monotones mélopées tonitruent et font rage d’un bout à l’autre du Trocadéro: flûtes de roseau assourdissantes et aigres devant le théâtre égyptien, flûtes de bambou devant le théâtre indien, ouvert d’hier (quatre idoles trônent, accroupies sur une estrade, enturbannées de rouge et barbues jusqu’aux yeux); à l’Indo-Chine ce sont les miaulements hystériques et les continus cliquetis de métal du fameux gamelun; à la Tunisie, des dégueulandos, des barcarolles napolitaines; à l’Algérie c’est le badaboum et toute l’horreur canaille des danses du ventre, et là-dessus, des hurlements d’Apaches, des invites caressantes, des gestes de guenon et d’obséquieux appels de nègres aux yeux lubriques; autour de l’Egypte, enfin, revoici l’Orient de bazar et de pacotille d’un tas de Juifs félins, quémandeurs et souriants: une foire et un brouhaha à rendre fou le plus paisible des électeurs, la plus honnête des ménagères, le plus épicier des héros chers à François Coppée; la Salpêtrière installée en plein Paris 1900, sous une température de 35 degrés à l’ombre et de 48 au soleil; tout ce qu’il faut pour développer la neurasthénie dans une population déjà déprimée par la qualité de l’eau, la rareté de l’air et les veilles, une source de gains certains et de fortunes futures pour tous les médecins aliénistes et les maisons de santé du département.

Vendredi 27 juillet.—Saint-Cloud. Où vont les statues.

Qui se souvient encore du groupe des trois femmes qui dominait le fronton de l’ancien palais de l’Industrie? Qui de nous se rappelle la grande figure, on eût dit bénissante, dont les bras tendus commandaient la grande travée, aujourd’hui ouverte entre le grand et le petit Palais? L’administration des beaux-arts les a pieusement recueillis et, à grands frais... des contribuables, a dépêché et installé le dit groupe dans un des plus beaux parcs des environs de Paris, un ancien parc impérial, maintenant ouvert au public, le plus proche peut-être des fortifications, celui que la foule des dimanches préfère même au dessous-bois du bois de Boulogne; le parc, en somme, le plus populaire et, par cela même, peut-être le plus abandonné du ministère des beaux-arts, celui qu’une dévastation on dirait systématique déshonore et enlaidit chaque jour, celui dont les piédestaux, veufs de statues, attristent la belle ordonnance des allées et la mélancolie grandiose des perspectives.

J’ai nommé le parc de Saint-Cloud.

A ce parc mutilé et dont les nymphes et les demi-dieux ont disparu, M. Roujon a, compensation médiocre, envoyé les trois figures allégoriques qui alourdissaient jadis la silhouette du palais des Champs-Elysées. C’est la grande allée qui conduit de Saint-Cloud à Sèvres qui a hérité du groupe sans emploi. On peut le voir maintenant étaler prétentieusement ses proportions monumentales un peu plus loin que les triples escaliers d’eau de la légendaire cascade de Saint-Cloud; mais, comme les figures de l’ancien palais des Champs-Elysées ne sont pas à l’échelle des autres statues ni même à celle des arbres voisins, le nouveau groupe fait le plus piteux effet. Les statues, d’ailleurs, destinées à être vues d’en bas et à distance, sont placées à niveau d’homme. Gestes et proportions, tout en est grotesque: emphatiques et rigides, elles dressent au pied des hauts ombrages de grands fantômes de pierre dans le goût des féeries des théâtres Cocheries... Mais, de cela personne ne s’est soucié aux beaux-arts; trois statues étaient demeurées pour compte, il fallait bien les placer quelque part.

Saint-Cloud étant le parc sacrifié, c’est Saint-Cloud qui a hérité de ces trois Gigoudaines. Frais de transport, réparation des figures et établissement du nouveau piédestal ont coûté trente-deux mille francs.

Franchement, on aurait mieux fait d’acheter quelque Rodin!

Dimanche 29 juillet.—Bigorre, trois heures. Il pleut: une petite pluie fine et tiède, presque un brouillard qui noie les sommets environnants et met à mi-flanc des montagnes des couches de vapeur fumantes; les grands ombrages humides de ce pays en paraissent plus mouillés encore.

De la haute galerie de la maison que j’habite, je domine une route et, de l’autre côté de cette route, des jardins et des jardins qui s’enfoncent très loin dans la vallée et donnent, au crépuscule, l’impression d’une forêt. Ce sont des jardins de couvents, des parcs d’anciennes demeures provinciales, demeures de nobles; dont l’aspect extérieur comme les habitudes n’ont pas changé. Et des marronniers gigantesques, des magnolias en fleurs, des wellingtonias enguirlandés de clématites, toute une végétation monumentale et luxuriante, comme seules en produisent les Pyrénées, accueillent mes yeux partout où ils se posent, épanouis au hasard des pelouses et des tournants d’allée bordés de géraniums.

C’est dimanche. Les allées et venues des jardiniers et de la domesticité n’animent pas aujourd’hui les jardins. Il y a une fête sur les «Coustous», la promenade de la ville, une fête au Casino aussi: concours de grimaces à la fête populaire, concours de grimaciers à la fête mondaine. Et puis les vêpres, la grande distraction des petites villes dévotes, ont dû attirer à l’église pas mal de serviteurs de ces vieux logis. La route elle-même est déserte; elle ne se peuplera que plus tard, à l’heure où l’on va boire les eaux de Salut. Et de cet abandon sous la pluie s’émane, se dégage une atmosphère d’accalmie et de torpeur provinciale, combien précieuse après le tumulte et la fièvre de Paris!

Tout à coup, au tournant de la route, une étrange procession. Engoncées de cotonnades, coiffées de marmottes, des fichus de laine aux épaules, neuf créatures... neuf marionnettes paysannes s’avançaient de guingois, l’une boitant de la hanche, l’autre secouée d’on ne sait quel tremblement, celle-ci bossue, celle-là la taille déviée, poupées démantibulées, comiques et atrocement tristes avec leurs faces grimaçantes et leur démarche en saccades.

Elles s’avançaient trois par trois, se tenant par la main et se parlant avec des contorsions de tout le visage et des gestes de folles... Un Goya vivant que ces trois rangs de jeannetons paysannes gesticulantes et trébuchant. Quatre pauvres vieux les suivaient, quatre pauvres vieux très propres, moins agités, ceux-là, mais l’air si las dans leurs vestons élimés! de tristes faces usées de très vieux ouvriers et des gestes gauches, des mines empêtrées et navrantes. D’où pouvait bien sortir cette humanité de misère? J’avais commencé par sourire, j’avais maintenant le cœur étreint à en crier.

Trois religieuses fermaient le cortège et leur présence à la suite de ces malheureux m’expliquait tout. C’étaient les vieillards de l’hospice, les aliénés hospitalisés dans un des couvents voisins que ces trois sœurs conduisaient à la promenade. Leurs bonnets blancs, leurs longs voiles noirs et leurs chapelets cliquetants complétaient la procession. De temps en temps une des sœurs se dérangeait pour aller rectifier un geste d’une des folles, assujettir un fichu, remettre une égarée sur le rang, puis elle revenait prendre sa place entre ses deux compagnes.

Elles avaient dans le visage, et dans les yeux comme une lueur d’apaisement.

Le cortège passa et je me demandais quelle pouvait être la vie de ces trois femmes au milieu de ces gâteuses, de ces idiotes et de ces fous. Quelle abnégation et quel dévouement il faut pour consentir à une telle existence! quelle foi et quelle ferveur il faut avoir dans l’âme pour assumer une telle tâche sans trop de répulsion et de dégoût! Je me demandais aussi quelle religion nouvelle, quelle Eglise encore à naître, quand la foi chrétienne aura tout à fait disparu, pourra donner à ses adeptes la puissance de renoncement et de charité incarnée dans ces trois inconnues.

Lundi 30 juillet.—Dans la cour de l’hôtel de France, onze heures. Des groupes de baigneurs se pressent autour du tableau des dépêches: c’est le télégramme de Monza, la nouvelle de la mort d’Umberto tué par la main d’un anarchiste.

Le roi Humbert, la reine Marguerite! La presse européenne... que dis-je? le monde entier vont, pendant huit jours, être remplis de ces deux noms.

Le roi Humbert! Et, malgré moi, j’évoque la figure du mort, tel je la vis, alors en pleine santé, à Venise, au moment de l’embarquement du kaiser pour Jérusalem.

J’étais sur la lagune, en gondole, vis-à-vis du «Hohenzollern», dans un tas mouvant d’autres gondoles et de «vaporetti». Tout Venise costumé était là sur l’eau, une Venise de carnaval sortie des magasins d’accessoires pour fêter Guillaume II. Le kaiser faisait aux Majestés italiennes les honneurs de son yacht, et, quand, sanglé dans son uniforme d’amiral, il apparut, aidant la reine Marguerite à descendre l’escalier du bord, la Majesté impériale m’apparut singulièrement haute de taille auprès du roi Humbert, déjà tassé, quoique robuste, dans son uniforme de général allemand. Ses grosses moustaches ébouriffées, ses énormes yeux ronds aux sourcils broussailleux et noirs, sa nuque épaisse et son aspect brutal de sous-off ne pouvaient soutenir la comparaison avec la jeunesse et la force élancée du beau guerrier blond, que donnait le Kaiser.

La reine Marguerite, très parée, les cheveux visiblement teints et la physionomie altérée sous le fard, ne pouvait lutter non plus avec la minceur élégante, l’air de douceur hautaine et les cheveux précocement blancs de l’impératrice d’Allemagne.

Guillaume était le grand triomphateur de la journée.

C’était en octobre 1898. Deux mois à peine auparavant, Lucheni assassinait, sur un quai de Genève, l’impératrice Elisabeth d’Autriche. Quatre ans avant, c’était le tour de Carnot frappé à Lyon par Caserio.

Il faut qu’aujourd’hui ce soit le roi d’Italie qui tombe, à Monza, au sortir d’une fête, sous le revolver de Bresci. Le revolver! Et voilà que l’arme à feu apparaît dans l’attentat contre les souverains. C’est une ère nouvelle qui commence dans les annales de l’assassinat politique, et avec 1900 disparaît des mains des meurtriers la légendaire arme blanche qui, depuis Ravaillac, faisait dans le populaire désigner les rois sous l’épithète de «fruits au couteau».

Mercredi 1er août.—Une lettre de Paris. «Et vous avez manqué la cinquantième de «Louise» et le déjeuner au Moulin de la Galette, comme si les Pyrénées valaient la Butte. Poseur, va!... Et ç’a été très réussi, même la chaleur (36 degrés à l’ombre), et dans un décor... mettez de Jusseaume, mais nature cette fois, et un grouillement de foule, remous d’ouvriers et reflux de gigolettes, comme n’en a pas encore trouvé Carré même dans sa figuration de la «Vie de bohème»! C’est qu’aussi tout le quartier était en émoi. Songez: toutes les élégances de nos théâtres subventionnés, ça ne se voit pas tous les jours.

»Et quel banquet! Quatre cents couverts. A la table d’honneur, les ministres, Leygues, Roujon, Camondo; puis les triomphateurs de la fête: Carré et Charpentier; Heugel; les critiques; Courteline, Bauër, Mendès; les gens de la maison: Vizentini, Messager, Luigini, Jusseaume; les muses: la muse de Paris, mademoiselle Cortot; la muse de Montmartre, mademoiselle Stump, d’une distinction, ma chère! (plus qu’archiduchesse, princesse de Galles avec un nez d’une aristocratie et une robe! un La Gandara); enfin, toutes les fauvettes de l’Opéra-Comique: Guiraudon, Rioton, Mastio, Tiphaine, Gauders, Marié de l’Isle et Vilma.

»Couleur locale: on sert des frites dans des cornets de papier; chaleur tous les hommes s’éventent, les plus galants éventent leurs voisines, des jobards éventent leurs voisins. Là-dessus, speech subtil de Carré au ministre. Le ministre se lève, va répondre. Quelqu’un, au fond de la salle, chante: «V’là d’la carotte! elle est belle! V’là d’la carotte!» Cette réminiscence de «Louise» jette un froid; ce froid ne facilite pas le raccommodement Carré-Bernheim. Vous vous souvenez de l’article de la «Nouvelle Revue» et des motifs allégués par Bernheim: sa bonne foi surprise, son texte oblitéré, etc. La réponse de Carré avait été verte, mais juste. Et l’on espérait que cette fête au Moulin de la Galette, de la bonne galette chère à tous, réconcilierait les rivaux; on présente l’une à l’autre les parties adverses: «V’là d’la carotte! elle est belle! V’là d’la carotte!» Mais le raccommodage ne se fait pas; il fait trop chaud la colle ne prend pas.

»Le ministre part: on va s’amuser.

»Voilà l’plaisir, mesdames! voilà l’plaisir! En place pour les danses.

»Les grisettes invitées font les grandes dames, les chanteuses font les grisettes. Mastio est toute rose dans une robe rose. Un quadrille s’échevelle: c’est Tiphaine avec Fugère, c’est Tiphaine avec Bouvet. Et puis on va prendre le frais sur le haut du Moulin. Comme au fond d’un gouffre, on y découvre un Paris admirable sous un ciel d’orage à la Turner. «—Un Jusseaume! s’écrient les enthousiastes. —Non, pas de blague! répond ce jeune La Violette. C’est tout de même un peu mieux que mes décors! —Voilà qui nous change de Carolus Duran, insiste une peste. —Comment? —Mais oui: Carolus Duran, élève et maître de Velazquez.» D’ailleurs, je vous envoie le menu du déjeuner.

»P.-S.—Vous avez aussi manqué le banquet Raspail «Au bon Pécheur», le banquet de Bercy organisé en l’honneur du bon terre-neuve, le chien sauveteur célèbre dans tout le quartier. Ce bon toutou présidait, assis dans un fauteuil tendu de peluche rouge, une serviette au cou, passée dans un collier ciselé d’un travail exquis. C’était un beau spectacle; mais on ne saurait être partout. Vous manquez aussi, avec votre manie de villes d’eaux, le shah Mozaffer ed Dine, pour qui tout Paris a des yeux de chatte. Ce shah, avec toute sa suite d’uniformes chamarrés d’or et coiffée d’astrakan, est le lion du jour, mais il apporte dans ses sorties une fantaisie qui met tout le personnel du palais des Souverains sur les dents. Voilà un auguste visiteur qui pourra se vanter d’avoir donné du fil à retordre à la police. Jusqu’ici, il n’accepte aucun programme, il dérange tous les plans concertés de promenade et ne quitte pas le trottoir roulant; la rue de Paris, paraît-il, est aussi l’objet de ses prédilections nocturnes. Noblesse oblige: on n’est pas shah impunément.»

Dimanche 5 août.—Bagnères-de-Bigorre. Croquis de province. La chambre, qui sert ici de cabinet de toilette, domine d’abord toute une retombée de glycines mauves éparses sur le zinc en ce moment disparu d’une petite terrasse, puis une courette et, au delà de la rue, la plus passante de la ville puisqu’elle conduit aux Thermes, une villa, espèce de maison meublée dont chaque étage change de locataires trois ou quatre fois durant la saison.

Au rez-de-chaussée, derrière les lamelles de deux persiennes entrebâillées, un profil de vieille apparaît embusqué dès l’aube et, dans le clair obscur d’un petit salon sans jour, on sent qu’une curiosité aux aguets surveille et épie. Ce sont deux yeux de chouette levés vers ma fenêtre, chaque fois que je m’habille, qui m’ont révélé la présence de cette Sachette, la Sachette de «Notre-Dame de Paris», le spectre échevelé de la recluse de Victor Hugo, dont les mains griffues étreignent comme deux serres l’épouvante de l’innocente Esmeralda; et ce sont, en effet, les mêmes cheveux blancs et le même front osseux, le même nez en bec d’aigle et les mêmes lèvres minces dans une face de vieil ivoire. De temps à autre les persiennes entrebâillées s’entr’ouvrent, poussées par une invisible main, et la vieille s’accoude à la barre d’appui. C’est qu’un couple vient de passer ou, pis, quelque élégante et frivole jeune femme dénoncée à la vieille par l’envolement de ses écharpes; et puis les persiennes se referment et, tout le long du jour, à quelque heure qu’il soit, jusqu’à la tombée de la nuit, c’est le même manège, on dirait automatique, et le même jeu de persiennes poussées et refermées par une vieille maniaque tapie là, dans l’ombre, comme une araignée malfaisante et hostile.

O toute cette petite ville observée et guettée par cette vieille à moitié folle qui regarde, interprète, juge, invente, dénature et calomnie —cela, j’en suis sûr— tous les gestes et tous les regards qu’elle surprend! Dire que, la saison finie, pendant tout l’hiver et les longs mois de pluie, elle surveillera encore, sa maigre face collée aux vitres ruisselantes, l’indigène en béret et l’ouvrier tisseur des lainages du pays, demeurés les seuls passants!

O Bigorre, petite ville de mon cœur, dire que, derrière les rideaux de toutes tes fenêtres, dans l’ombre de toutes les persiennes, il est des paires d’yeux tout pareils à ceux-ci, qui regardent et surveillent des faces anxieuses, sœurs de ce masque de cire qui attendent et épient! Et c’est toute ton âme, ô province, toute ta petite âme oisive, malveillante, sournoise et dévote, qui transparaît aux vitres de cette fenêtre.

Lundi 6 août.—Venise en danger; une lettre de Paris:

«Cher monsieur,

«Je me permets de vous envoyer le dernier numéro de la «Revue de Paris» (1er août), où se trouve un article dont le titre indique le sujet: «Venise en danger.»

»Je sais que vous connaissez, que vous aimez Venise; que, par conséquent, vous avez souffert de tout ce qu’on prépare contre elle. Aussi vous serais-je reconnaissant de citer l’article en question, de noter que, même au point de vue utilitaire ainsi que je le développe, les crimes industriels qui tueraient Venise ne la tueraient pas dans sa beauté seulement, mais dans sa vie même, sa vie organique fondamentale.

»Il faut s’unir pour la beauté chaque fois qu’on le peut.

»Robert de Souza.»

Et, en même temps que la lettre, m’arrive le numéro de la «Revue». Dans un judicieux et savant article M. de Souza y dénonce et étudie sérieusement le danger qui menace la ville des Doges, Venise la blonde, endormie et bercée au flux et au reflux de l’Adriatique, qui, par les mille et un réseaux de ses «canaletti», lave et vivifie, en les protégeant contre la poussière dévastatrice, les façades encore dorées par places de ses anciens palais.

Il y a deux ans, j’avais déjà poussé le cri d’alarme en dénonçant la disparition de la «Casa Barbiere», ce beau palais «Veniere» si longtemps hospitalier aux artistes, menacé de tomber entre les mains d’une Compagnie anglaise qui veut y établir une usine. Une usine en plein Grand Canal, à cent mètres du palais Vendramin et de la «Casa d’Oro»! Ça ne serait pas la première, d’ailleurs; déjà une succursale de Murano y pousse ses suies et ses fumées qu’elle mêle à celles des vaporetti... des vaporetti sur l’eau lourde, où le Carpaccio a évoqué ses gondoliers. Dans le même article, je criais l’infamie d’un quai imminent, oui, d’un quai qu’il était question d’établir sur le même «Canale Grande», pour y permettre la circulation des fiacres, des automobiles et des bicyclettes; et ce fut, de ma part, un cri de détresse indignée dont M. de Souza s’est souvenu.

Aujourd’hui, le péril est plus grand encore. Non seulement le Grand Canal est toujours menacé par ces horribles Compagnies anglaises qui ont tout syndiqué à Venise, les verreries et les marchands de bibelots comme les grands hôtels, mais pis: sous prétexte d’assainir la Ville de la Mer, qui est la plus salubre de l’Italie, puisque les médecins y envoient maintenant se remettre les neurasthéniques, loin du bruit et de la trépidation de nos grands centres modernes, et que l’absence totale de poussière en fait un des rares endroits où l’air soit respirable encore; oui, sous ce prétexte, voilà que des ingénieurs proposent de démolir des quartiers entiers. Pour élargir les rues, on va de gaieté de cœur supprimer en tas vieilles églises et palais; à leur place on créera des voies nouvelles. Pis encore, ils proposent de combler les canaux et de les changer en chaussées, quand il est évident que, les canaux comblés et, devenue terrienne, Venise serait fiévreuse, pestilentielle et chargée de miasmes, comme les bourgades abandonnées de ses lagunes, telles que Torcello, Chioggia, villes mortes ou mourantes, mal gardées par un sol incertain sans être affranchies par les eaux.

Dernier crime enfin! Sous prétexte de faire surgir une ville balnéaire au Lido, «l’affreux Lido», comme disait Musset, et d’en faire un petit Brighton de l’Adriatique (opération anglaise naturellement, casino et grands hôtels), n’est-il pas question de relier par un chemin de fer la vieille cité et la watering-place à naître, quand un quart d’heure en vaporetti suffit; et pour la commodité des propriétaires de villas et des tenanciers d’hôtels, on parle d’installer la gare du nouveau chemin de fer... à la place Saint-Marc, entre les deux colonnes de la Piazzetta, sans doute, à moins qu’on ne jette bas, pour l’installer dans la cour des Doges, une façade du palais ducal!

Oui, nous en sommes là. «Venise (je cite du Souza) Venise magnifiquement libre comme un navire au large qui, pour sa fortune, ne dut jamais communiquer avec la terre que par des ailes: les ailes de ses ramiers et de ses voiles, les ailes des lions de Saint-Marc et des sirènes de son blason», Venise est menacée de chaussées et d’avenues comme un quartier de Londres; Venise perle des eaux est appelée, de par la toute-puissance des syndicats anglais et des ingénieurs, à s’enlizer dans un marécage.

«Une patrie d’art éblouissante, une patrie de miraculeuse beauté, Venise est en danger. Laisserons-nous s’accomplir la prédiction de M. Gabriel d’Annunzio, qui, sans espoir devant la fréquence des plus inutiles attentats, s’écriait: «Je ne donne pas quarante ans pour que le grand canal soit comblé, pavé en bois et sillonné de tramways.»

Mardi 7 août.—Bagnères-de-Bigorre. Autre tristesse. C’est une lettre de Paris qui me l’apporte avec la nouvelle de la mort d’Ary Renan. Ary Renan, le doux penseur, le peintre mystique, le critique d’art sensitif et d’autant plus averti, qui comprit le mieux et raconta le plus intelligemment peut-être l’œuvre prodigieuse de Gustave Moreau; Ary Renan, être rare et charmant, le disciple de Puvis de Chavannes qui approcha le plus du Maître et, en émotion maladive, quelquefois le dépassa; Ary Renan, pauvre être souffreteux et disgracié de la nature, dont l’enveloppe corporelle fut une prison d’art, où cet art s’affina.

Cet art prenant et pénétrant, cette peinture et ce style d’âme douloureuse et choisie, comme on sent qu’il les devait à la souffrance!... Etrange revanche des choses: ce fils du plus grand sceptique de ce temps, rien que par la douceur de son verbe et la ferveur de ses enthousiasmes, était un de ceux qui eussent fait croire à Dieu.

Ardent admirateur de la beauté et des maîtres, Ary Renan n’inventait pas de génies: il les faisait comprendre. Jamais il n’édifia sa gloire sur celle d’un autre; jamais il ne démolit un artiste pour élever un de ses confrères et ne piédestalisait pas. Gustave Moreau eut la chance de l’avoir parmi ses fidèles.

Ary Renan a beaucoup contribué à la renommée du Maître; c’était une âme et une probité égarée au pays des muffes.

Mercredi 15 août.—Quatre heures. Chaleur torride. Pas un souffle dans les grands arbres de l’immense jardin que domine le balcon. A l’abri des persiennes hermétiquement closes, c’est l’heure lourde de la sieste. Tout à coup des chants liturgiques, des proses latines psalmodiées par des voix nasillardes, un piétinement de foule m’attirent. Ce sont, derrière des oscillations de bannières espacées de dix en dix mètres, deux longues rangées de prêtres et de femmes voilées qui processionnent: foule paysanne, où les voiles blancs recouvrent de pauvres robes de filles du peuple, tandis que les voiles noirs engoncent des silhouettes presque espagnoles, tant elles sont rigides et sombres. J’ai déjà vu ces faces de cire jaune et ces prunelles ardentes dans l’Aragon et la Navarre. Des hommes suivent aussi, mais les femmes dominent; car la femme, l’éternelle enfant malade, a besoin d’être consolée et sa soif d’aimer l’attire plus près de Dieu. Des toilettes claires ferment le cortège, mais les Sociétés religieuses sont surtout recrutées chez les humbles; des rubans jetés en sautoir les distinguent les unes des autres et ce sont les «Dames de Sainte-Anne», et ce sont les «Auxiliatrices de Saint-Joseph», et ce sont les «Enfants de Marie», Marie, dont c’est aujourd’hui la fête dans l’Eglise catholique et romaine. Un décor de montagne et de station thermale sert de cadre à cette cérémonie, cérémonie un peu grotesque et pourtant si touchante dans l’élan et la ferveur de sa dévotion.

Marie, il est des noms qui pleurent, d’autres prient. Marie a la candeur d’une rose fleurie, Toute blanche, et Myriam, nom d’étoile et d’espoir, Possède aussi l’éclat d’un astre. C’est le soir, L’heure où les grands lys d’or referment leurs corolles. Marie a la ferveur aussi d’une auréole: «Ave Marie stella»; c’est l’heure où, sur la mer, Le marin devient grave et regarde au ciel clair, Si le nom vénéré s’inscrit dans les étoiles.

Vendredi 17 août.—Six heures et demie du soir. Bigorre. Le train m’emporte et déjà, dans la grande trouée de Campan, la petite ville où je viens de passer près d’un mois, la petite ville aujourd’hui familière depuis quatre ans que j’y reviens, attiré par le bienfait de ses eaux, Bagnères-de-Bigorre se fond dans la brume lumineuse et s’efface.

Petite ville dolente et dévotieuse dont j’ai souvent chanté les eaux courantes et l’air si pur, ce sont surtout tes bruits que j’ai aimés et dont j’emporte le souvenir, parce qu’ils se sont mêlés étroitement à ma vie: flûte de Pan du chevrier qui, tous les jours, à l’aube, descend de la montagne pour promener par les rues les pis gonflés de son troupeau, bruit du matin, celui-là, avec les cris aigres des vendeurs de journaux; sonneries de l’«Angelus» du soir, cloches si proches et pourtant si lointaines, j’entendis vos pareilles dans mon enfance provinciale. C’est vous que j’emporte avec moi dans le bruyant et populeux Béziers où m’appelle «Prométhée»; je vous regretterai bien des fois, et jusqu’au chant mélancolique du crapaud qui, rauque et doux, montait toutes les nuits sous mes fenêtres et dont la monotonie rythmait pour ainsi dire la respiration liquide de tant de sources murmurantes et chuchotantes!

Mardi 21 août.—Béziers, neuf heures du soir, les répétitions du collège. —Dans le préau de l’ancien collège Henri IV, tous les choristes de «Prométhée», une moyenne de deux cents hommes et de cent femmes environ, sont assis en cercle autour d’un piano juché sur une estrade, où se profile, échevelée et blanche, la tête aux larges yeux rêveurs de Gabriel Fauré. La musique du 2e génie et celle du 27e de ligne, obligeamment prêtées par leurs colonels, tassent plus loin leurs uniformes; la cour et ses platanes sont violemment éclairés par des lampions, lampions sur tous les pupitres et lampions à toutes les fenêtres du bâtiment collégial, des têtes de curieux s’y écrasent. Toute la bourgeoisie de la ville, pantalons blancs et toilettes claires, est là, installée sur des chaises et fait cercle autour des exécutants; dans l’ombre du jardin, c’est la rumeur de la foule qui tout à l’heure se taira, quand reprendra l’ensemble des chœurs; dehors, dans la petite rue du collège, de la foule et encore de la foule se tasse à la grande porte close, une foule presque assiégeante, venue pour saisir des bribes de musique au passage et guetter la sortie des artistes. Somme toute, toute la ville de Béziers est là enfiévrée, soulevée de curiosité dans l’attente du spectacle de dimanche, tout un Béziers encore vibrant du souvenir de «Déjanire» et impatient d’entendre «Prométhée», toute une ville enthousiaste de musique, consciente du rôle qu’elle prend d’heure en heure dans les annales de l’art et toute fière d’apporter, depuis les plus humbles jusqu’aux plus riches, leur concours à la grande œuvre de décentralisation fondée par Saint-Saëns, car ils chantent tous dans les chœurs de «Prométhée», comme ils ont chanté dans les chœurs de «Déjanire», les solides poumons biterrois. Dans la journée, ils sont forgerons, menuisiers, charpentiers, maîtres de chaix, tonneliers, vignerons; le soir, ils sont guerriers de Mitylène ou pâtres sauvages du Caucase et accompagnent de voix chaudes et sûres les strophes de Rousselière-Andros ou de Torrès-Enoë, rassemblés tous comme un troupeau docile par l’énergie de Castelbon de Beauxhostes, et tous les groupes attentifs dans l’ombre et à l’entrée des jardins, assis les uns sur les pelouses, les autres échoués sur les bancs, contiennent des sœurs, des fiancées, des amis, des parents des choristes de «Prométhée»; ensemble touchant et presque digne d’une cité antique que cet unanime et spontané concours d’une population à une œuvre de pure gloire civique.

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