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Poussières de Paris

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«L’échafaudage est une épure, me dit-il, une équation; il a la beauté parfaite d’un théorème, il repose sur la raison pure et doit son équilibre à des lois aussi nécessaires qu’un système de Descartes ou qu’une pensée de Pascal, d’où son caractère éternel dans sa fragilité!»

Et j’admire et je me tais devant tant de subtilité; une objection me vient pourtant aux lèvres: Si l’échafaudage a nécessairement la beauté, comment expliquer l’indéniable, la prodigieuse laideur de la tour Eiffel, qui est l’échafaudage type, l’échafaudage idéal avec ses montants, ses arcs-boutants et son armature de fer, la tour Eiffel, cette gigantesque charpente sans proportion et sans légèreté, plantée comme un chandelier de cuisine sur ce Paris, qu’elle déshonore?

Encore si on l’avait peinte en bleu-gris, couleur du ciel indécis des horizons parisiens, au moins se serait-elle confondue avec l’air et les nuées, et aurait-elle, imprécise et fantômatique, pris une irréalité qui en aurait corrigé la lourdeur!

Mais non, nos édiles ont décidé de la badigeonner du haut en bas en jaune d’ocre, un jaune de déjections, qui fait du chandelier Eiffel un colossal obélisque ordureux, symbole vivant, sans doute, de la bêtise et du terre à terre de ce temps.

Mercredi 12 juillet.—Ce qu’ils en pensent. Entre le Bas-Meudon et Billancourt, sur la terrasse à balustres de pierre de la plus ombreuse et de la plus discrète des villas du bord de l’eau, dans l’île!... quelques délicieux et délicieuses sont étendus, qui sur des rocking-chairs, qui sur des fauteuils en bambou retour de l’Inde, poses accablées; sur des tables, des sodas, des brochures, des revues, la Revue Blanche, le Mercure, la Vogue, la Revue de Paris, et des livres; mais personne ne lit, la journée est trop chaude; des nattes sont étalées sur le dallage en marbre de la terrasse; pas une saute de vent ne fait trembler les cimes des peupliers, l’heure est atrocement lourde, les bateaux-mouches seuls en passant sous l’arche du pont apportent un peu de fraîcheur en déplaçant un peu de l’air de la voûte. Ils et elles sont en alpaga beige, en batiste à fleurs ou en piqué blanc:

—Qu’est-ce qui parlait d’aller dîner aux Ambassadeurs ce soir? —Ah ben! mon cochon, celui-là en a une couche! —Ne le nommez pas, nous ne voulons pas le maudire. —A Paris, de cette chaleur, quand nous avons ici la Seine. —Pour aller entendre Yvette! Vous savez qu’elle ne fait plus un sou. —Allons donc! ils ont tous les soirs salle comble. —C’est le four le plus noir. —Après celui de Sarah à Londres. —Mais laissez donc: Hamlet a fait le maximum. Salles de curieux; ils ont tous voulu voir mistress Sarah Bernhardt dans le rôle du grand Will, mais la critique a été terrible... ment injuste: en Angleterre, ils n’admettent que des Anglais dans le rôle. C’est un rôle national. Il faut être des trois royaumes pour comprendre et interpréter Shakespeare: c’est un théâtre fermé. —Comme leur cercle. —Soit, n’empêche que l’Hamlet de Sarah était bien plus un étudiant d’Oxford que le prince d’Elseneur; cela, avouez-le. —Je n’avoue rien, et puis, il fait trop chaud; ces discussions esthétiques délacent trop l’atmosphère. —Justement, il n’y en a pas. —Taisez-vous, vous êtes insupportable, et passez-moi ce livre de Jean d’Hoc, l’Aventure sentimentale. —Voilà, et lisez-nous quelques passages. Tenez, celui-là, c’est très rafraîchissant:

Un clair de lune ensorcelant, Prête aux cygnes mélancoliques, Dans le bassin de marbre blanc, Des airs de bêtes symboliques. Et tandis que, profusément, Tu jettes du pain, je reluque, Pour y goûter sournoisement, Des friandises de ta nuque. Sans voir, au seuil de l’avenue, Où sa malice s’évertue, Sur un piédestal de granit, Ricaner la face camuse D’un chèvre-pied tout décrépit Que notre enfantillage amuse.

—Oui... c’est bien l’homme des mots qu’on égrène à genoux.

Des mots en satin blanc, inconsistants et doux.

—Un bon élève de Verlaine, ce Jean d’Hoc.

Et les bateaux-mouches continuent de filer sur le fleuve, les cimes de peupliers d’être immobiles dans l’air; les éventails des femmes seuls voltigent d’un mouvement, très las, comme de lourdes palmes: l’atmosphère est étouffante; mercredi, 12 juillet, la plus chaude journée de l’année.

Vendredi 14 juillet.—Billancourt, au bord de l’eau. —Clara d’Ellébeuse ou l’histoire d’une ancienne jeune fille, de Francis Jammes: Naïve et tragique aventure d’une petite âme de dix-sept ans dans le cadre démodé, suranné d’une vieille demeure estivale: quelque chose de tendre et de touchant comme un livre d’enfance tout à coup retrouvé, la délicate et simple histoire d’une petite fille scrupuleuse, que son innocence même conduit au suicide; le tout mêlé d’intimes et familiers paysages, préaux de pensionnat et de pelouses d’ancien parc, paysages rehaussés de détails exquis et précis dont je n’ai jamais rencontré la qualité d’émotion autre part... Tout chante, enchante, peint et porte dans ce style liquide et frais de M. Francis Jammes; les mots y acquièrent une sonorité et un sens auparavant insoupçonnés... «Il est midi. La canicule tombe des ormeaux bleus et noirs où éclate le cri d’une cigale. L’air tremble et sue. Un souffle chaud, empli d’âmes de fleurs lourdes, se traîne...» Plus loin: «Clara d’Ellébeuse s’éveille sous ses boucles et bâille contre son bras nu. Elle est ronde et blonde, et ses yeux ont la couleur du ciel quand il fait beau temps. Le soleil de ses anciennes grandes vacances fait bouger, sur les rideaux transparents d’indienne à ramages, à la fenêtre de l’Est, l’ombre du tulipier.» Et puis ce sont des souvenirs de la Pointe à Pitre, un drame d’amour romantique entre un Joachim d’Ellébeuse, un grand-oncle de l’héroïne, et une certaine Laura Lopez, jeune créole exilée, dont Clara surprend, avec la correspondance le secret douloureux, secret dont elle mourra! Car elle mourra, pauvre petite âme troublée, par les illustrations du Musée des familles et la crainte de son confesseur... Et ce sera le suicide de la tendre héroïne dans le petit cimetière du village, parmi les jacinthes blanches en fleurs, entre le caveau des d’Ellébeuse et la tombe de cette Laura..., bref, un des plus jolis livres que j’aie jamais eu la joie de lire et qu’il faut lire au plus vite, brillant comme une fleur, tiède comme une larme, et mélancolique et touchant comme un bracelet en gourmettes et à petit boulet d’or qu’on portait en 1850 et que nous avons tous vu au poignet de nos mères!

Clara d’Ellébeuse? Puissiez-vous avoir la sensuelle et délicate joie de feuilleter ces pages innocentes et passionnées, dans le silence d’un vieux parc, à l’heure où l’azur vibre aux cimes d’arbres luisantes dans la solitude de l’été!

Samedi 15 juillet.—Lendemain de fête. Rentré à Paris en hâte pour y prendre mon courrier.

Dans la rue chaude encore des danses prolongées jusqu’au grand jour, un halo de poussière âcre flotte en colonne jusqu’aux balcons des cinquièmes; entre les feuillages de l’estrade où l’orchestre se démena toute la nuit, éteintes et fripées, des lanternes vénitiennes sèment de lamentables oranges en papier peint et déteint, et toute la rue sent la sueur et l’absinthe... Et dire qu’ils recommenceront ce soir!

Dans la loge de mon concierge, un pot de géranium s’épanouit sur la fenêtre, dans lequel une main patriote a planté deux drapeaux tricolores, deux petits drapeaux de jouets d’enfant.

Oh! joies populaires! Et je ne puis m’empêcher de songer à la boutade de M. Edmond de Goncourt, le cher et grand défunt dont je vois presque les toits de ma fenêtre (je les devine plutôt derrière les hauts ombrages de la villa Montmorency): M. Edmond de Goncourt qui, dans son horreur des fêtes nationales et des manifestations de joies chauvines, prétendait que, le jour de l’inhumation de Victor Hugo, toutes les filles des maisons publiques avaient arboré des jarretières tricolores ornées d’un crêpe funèbre sur leurs professionnels et classiques bas noirs.

Dimanche 16 juillet.—Surlendemain de fête. Dix heures du soir, Boulogne, au coin de l’avenue de Versailles et du boulevard de Strasbourg. —Un petit bal de marchand de vin y grouille et remue, installé sur la chaussée avec les obligatoires ombrages de lauriers-roses en caisses et des éternelles lanternes en papier, un petit bal de quartier où toutes les familles sont venues, en voisines regarder se trémousser leur progéniture, car, Ils et Elles dansent encore.

C’est une maladie endémique, une épidémie renouvelée de celle du moyen-âge que ces danses du 14 Juillet abattues tous les ans, à époque fixe, sur la ville et y faisant rage pendant trois jours.

Le croirait-on? Ces banlieusards dansent un pas de quatre, le pas de quatre cérémonieux des beaux soirs de Deauville et de Biarritz, et il faut voir avec quel sérieux tous ces jeunes premiers en casquette et en cotte de velours mènent leur danseuse par le bout des doigts, et avec quels saluts, quels cambrements de torse! tous pénétrés de leur importance et quelques-uns, ma foi, vraiment élégants.

L’élégance réelle des corps jeunes et des tailles souples. Ces demoiselles en corsage clair affectent des petits airs pincés tout à fait divertissants; on tient à faire voir qu’on peut être distinguée quand il le faut: on sait aussi avoir de bonnes manières, tout comme dans le grand, ma chère!

Entassés sur les bancs du marchand de vin qui n’a pas perdu sa journée et ne perdra pas sa nuit, les pères et mères de toute cette jeunesse se prélassent, s’emplissent de bocks et, l’estomac noyé de liquide, se félicitent et s’attendrissent sur les grâces de leurs garçons et de leurs demoiselles... Ça finira peut-être par un mariage, est-ce qu’on sait!

Tout à coup, une espèce de tapissière, lancée au grand trot, s’arrête, une voiture de blanchisseur; les guides, jetées à toute volée, retombent lâches sur le collier du cheval; et, prestement descendu, un gros gars jovial et faraud tend les bras en avant pour y recevoir une gosseline, une petite femme mince en tenue de travail; et, plantant là voiture et cheval au beau milieu de la chaussée, le blanchisseur et la blanchisseuse entrent bravement dans le bal, et gai, gai, gai, aux sons des crincrins attaquant une polka, se mettent ensemble à en suer une.

Minuit, sur le pont de Billancourt. —La lune brille très haut, dans le ciel, au-dessus des grands ombrages de l’île; tout est noir sur la berge, les guinguettes sont éteintes; un cor de chasse sonne encore des fanfares, là-bas, du côté de Meudon, dans quelque villa et, comme un incendie, le Pavillon de Bellevue flambe rouge dans l’ombre. Son reflet flotte en fanal, entre les mille et une facettes de miroir du fleuve baigné de clair de lune; dans un frôlement, c’est le glissement sans grelots, à lanternes éteintes, de bicyclistes qui regagnent Paris.

Mardi 18 juillet.—Levallois, villa Chaptal, huit heures du soir; des souvenirs, des souvenirs, des souvenirs....

La table est mise dans le jardin, des phalènes errent mollement autour de la lampe et, tandis que le valet de chambre remporte dans l’habitation deux Monticelli et un Jongkind que Gailhard a tenu à me faire voir, l’amphitryon, de sa voix chaude et bien timbrée de toulousain, scande des racontars, des anecdotes de jeunesse, souvenirs de théâtre, de baryton et de directeur, souvenirs sur souvenirs que le conteur essaime et remue d’une main nonchalante où pointe le feu d’un cigare.

«—Ce pauvre Albert Wolff, il était d’une laideur de déshérité, mais il avait au jeu une chance infernale, une chance qui enrageait tous les autres pontes; mais aussi un à-propos qui désarmait et lui conquérait les rieurs. Je me rappelle, un soir, au cercle de la Presse, un soir où il abattait neuf comme tous les autres soirs, un joueur malheureux, exaspéré de sa série, à chaque gloussement de Wolff, annonçant de sa voix de sérail la carte de son jeu... neuf! neuf! neuf! mâchonnait, lui, de coléreux: chameau! chameau! chameau! Wolff enfin, ramasse et se lève; il emportait, ce soir-là, une bagatelle de cinquante louis, et un de ses amis lui demandant où il allait maintenant. «Où je vais? Au désert!» gloussait, de sa petite voix, le fameux figariste et, le dos rond, il s’esquivait et rentrait effectivement chez lui retrouver son lit, le désert...

Jeudi 21 juillet. —«Le corps humain, quelle source de joies et de surprises inespérées pour l’œil de l’artiste! Depuis quarante ans que je l’étudie, je découvre tous les jours en lui des aspects que j’ignore... Mes modèles, c’est quand ils quittent la pose qu’ils me révèlent le plus souvent leur beauté; il en est des attitudes et des mouvements comme des vagues de la mer: elles et ils varient à l’infini; toute la beauté humaine est contenue dans la fable de Protée. Toute une vie, toute une œuvre d’artiste arrive à peine à fixer, je dis fixer, pas même, à ébaucher, à saisir quelques aspects de la nature, la nature aux formes mouvantes et illimitées.»

C’est Rodin qui parle, le Rodin de l’Eve et de la Porte de l’Enfer, le Rodin du Balzac tant attaqué et tant discuté, exalté par les uns et renié par les autres, le Rodin des dithyrambes, des huées et des polémiques, Rodin à l’œuvre duquel le Conseil municipal, pour une fois sorti de ses errements et de ses préjugés, vient d’accorder tout un emplacement et presque un square à la grande gloire de l’an 1900.

Paul Escudier est aussi à cette table, où les convives charmés ont fait soudain silence pour écouter parler le Maître, enfin départi de sa réserve ou de sa timidité; Paul Escudier, le jeune et le remuant conseiller municipal dont l’intelligence et la volonté surent, Dieu sait à travers quelles difficultés, écarter les objections, vaincre les partis pris et réduire à néant les animosités soulevées autour du projet Rodin, ce projet imposé et enfin voté grâce aussi, il faut le dire, à l’aide de MM. Quentin-Bauchart et Labusquière, projet qui, au milieu des tracasseries inutiles et des petitesses dont nos édiles sont malheureusement coutumiers, restera à leur honneur pour le rejaillissement de renommée, que l’œuvre de Rodin spécialement exposée va nous valoir devant l’étranger.

Et tandis que le sculpteur achève sa phrase dans le silence et le recueillement de l’assistance, il me plaît de comparer les deux hommes, l’artiste créateur, le pétrisseur de rêve et de réalité, l’homme dont le cerveau enfante et dont le pouce anime, le sculpteur de conception grandiose et d’exécution géniale, et, presque vis-à-vis de lui, le dilettante, l’homme politique et moderne, d’intelligence avertie et de culture affinée, le Parisien en éveil qui, à travers les soucis d’une situation à garder ou à prendre, les intérêts de la ville à défendre et les sollicitations des partis, a su, conseiller municipal de Montmartre (et pesez ce mot, Montmartre, l’art de la Butte!), a su imposer aux politiciens étroits de l’Hôtel de Ville ce Titan de l’Humanité; et c’est en opposition à la physionomie aiguë du conseiller, face pâle et tourmentée de nerveux, petite tête d’aristocratie et de volonté, yeux clairs et mobiles dans un visage de roux, comme en ont peint Porbus et Clouet, l’air presque d’un Valois, s’il ne rappelait aussi un portrait d’échevin flamand sous la régence de Marie d’Autriche, au gré du souvenir bourgeois têtu de Gand ou même Charles-Quint; et c’est donc en opposition à cette fine et coupante physionomie, l’aspect de bonhomie et de timidité un peu fruste de Rodin, sa barbe de fleuve ou d’apôtre, ce visage en apparence fermé, le nez et le front d’un seul plan comme dans certaines faces d’anachorète, les yeux on dirait endormis sous les sourcils en broussailles, derrière le verre des lunettes, le geste tâtonnant et hésitant des mains, l’air d’ennui que l’artiste traîne un peu dans ce salon comme un chèvrepied au milieu de l’Olympe, et c’est l’image du faune qui s’impose à moi et qui me reste; le faune capturé par Apollon et mené par l’oreille, au milieu de l’empyrée, pour avoir traité la forêt en femme, et qui tout à l’heure éblouira et terrifiera les dieux quand il entonnera son hymne à la Beauté, et c’est le poème même de Victor Hugo, l’aventure de Pan, de sa Légende des siècles, qui m’empliront tout et m’apparaîtront dans la réalité quand, l’œil tout à coup allumé derrière ses lunettes, le rustique et le timide que semble être Rodin va s’animer dans l’éloge passionné des formes mouvantes de la Nature et de la Beauté!... Et dans ce long visage d’anachorète, sous ce front rocheux de solitaire, tressailleront de vibrantes narines, s’épanouiront d’imprévues pommettes; et des mains tout à coup devenues éloquentes aux veines gonflées des tempes, et jusque dans l’œil inspiré éclatera une divine et formidable sensualité.

La sensualité frissonnante, intense et douloureuse qui court le long de ses gorges et de ses torses, le cri de volupté, désir et convoitise, désespoir et regret, qui tord des muscles dans ses marbres et y fait palpiter de la chair, la joie de vie et de souffrance de l’Homme et son Rêve et des Femmes damnées, l’audace de ses symboles, leur infinie tristesse, le Premier baiser, la Dernière étreinte, l’ivresse éperdue et peureuse de ses monstrueux chèvrepieds, la cruauté inconsciente, l’indifférence imméritée et pourtant vengeresse de ses femmes, l’hallucinante séduction de leurs nudités, tout Rodin et son œuvre me sont tout à coup expliqués, tout et même l’immense effort de son Balzac dans la soudaine illumination de ce visage artiste, révélation de tout un être qu’Escudier, penché à mon oreille, résume d’une phrase: «Rodin, c’est le faune guettant la Beauté.»

Vendredi 22 juillet.—Une heure, rue de Rivoli. Paris fournaise, la chaleur la plus torride, une odeur de bitume et de terre échauffés; de tout le sol éventré pour les travaux du Métropolitain montent des effluves et des bouffées, effluves d’étuve mal tenue et bouffées de brasier; le jardin des Tuileries crépite dans du soleil et de la poussière, le ciel est bas, comme craquelé; des trôlées de provinciaux, d’Anglais Bon Marché et de nègres coloniaux processionnent en s’épongeant, sous les arcades; sur la chaussée, des équipes de terrassiers, Piémontais blonds aux moustaches cendreuses, Bretons trapus aux joues cuites de soleil, yeux verdâtres de Celtes sous des fronts bas ternis de poussière, peinent fort, suent ferme et odorent. Des camelots dans la foule: le marchand d’éventails: Un sou mon petit vent du Nord, Demandez mes petits vents du Nord. Le marchand de journaux: Demandez l’Antijuif, voyez le portrait du Traître!

Le traître est délaissé pour le petit vent du Nord, le vent du Nord ne vient plus de Bretagne: l’Affaire de Rennes laisse on ne peut plus froids les Anglais de Cooks et les messieurs colorés, en ce moment à Paris.

Le vent qui souffle à travers la Bretagne Ne les rend pas fous.

Dimanche 21 juillet.—Après dîner stagnante et torride. —«Que je serais malheureux si j’avais des seins et étais nourrice! Ou si, un de ces musiciens militaires, je devais, sanglé dans un uniforme, souffler dans un trombone des Danaïdes, au jardin public! Ah! être une mouche dans une cuisine au carrelage arrosé, en province! Ou plutôt une éponge passive, un corail au fond de la mer... ou une fleur de rideau dans le salon propret et nu d’une vieille fille à Quimper!»

Vendredi 28 juillet.—Aux Ambassadeurs, au concert annuel offert par Jules Rocques à ses abonnés, la fête de Cabotinville, car ils sont tous là, les Mastuvu des beuglants, et ceux que les engagements expirés font maîtres de leurs loisirs avant le départ pour le bagne estival des villes d’eaux et des bains de mer, et ceux qui ne figurent pas au programme de la fête, et ceux qui ne reprendront le collier de misère que ce soir: ils sont venus applaudir et débiner les bons camarades et les petites amies, tous frais, bien rasés, les cuisses moulées dans des pantalons tendres, tous uniformément coiffés de chapeaux carrés de picador.

Des demoiselles les accompagnent, du bâtiment ou de celui d’à côté, des grues aussi, de tout poil et de toute espèce, troupeau de volailles bruyantes, voyantes et pavoisées de toutes les nuances des jardins en fleurs; tout ce monde papote excité, rougeaud, l’œil émérillonné et la chair moite: on sort de table et l’on va voir des filles, songez!

En effet, sur la scène, la toile à peine levée, des femmes grasses et charnues sont là, groupées en cercle, la poitrine offerte; la légendaire et désuète «corbeille», aujourd’hui disparue des cafés-concerts. Les seins saupoudrés de farine, le bas de la face coupé comme d’un trait rouge par le fard mouillé des bouches: c’est l’étal, le morne et sexuel étal; à tour de rôle, les poupées se lèvent et bêlent, ou tout à coup émoustillées, se trémoussent sur des musiques de ménageries ou de gourbis, on boit, des marronniers, déjà cuits par juillet, des feuilles choient et tombent dans les verres. C’est, à la lumière crue du plein jour, la hideur, maquillée le soir par le clair-obscur et le jeu des éclairages, de cette chose hideuse: le café-concert.

Des danseuses espagnoles suivront, tout le clan déhanché des fausses Otero et des Guerrero au rabais, l’inquiétante armée des «noires comme des taupes», toutes une fleur rouge piquée derrière l’oreille, et toutes si chevelues des aisselles que les narines se crispent alarmées! Il sévit une telle chaleur.

Et c’est l’intermède d’une revue, et puis défile le dessus du panier des concerts, et c’est Sulbac, et c’est Jane Avril, flexible, et longue, et mince, mince, et sa danse, un gigottement preste et fol, un pas fouetté qu’elle mène avec une grâce de fille heureuse de jouer avec ses jambes comme avec des lanières! Et ce sont encore des danseuses, et des robes orange, et des robes turquoise, et des robes rouge-sang et bouton d’or, et dans des clameurs et dans du délire voici Polin, l’imperator des Dumanet, accueilli avec de tels trépignements de joie que la vision de mademoiselle Guilbert défaillante de dépit s’impose immédiate dans l’air.

Mais la voici qui fait son entrée, entrée savante, entrée voulue après l’ennui d’un numéro plutôt répugnant: une lutte de femmes.

Sèche et les lèvres en fil de couteau, l’air d’une chauve-souris dans une robe gris-cendre, mademoiselle Guilbert annonce l’Idiotie du café-concert, et d’une voix acide blague les Grosses Dames, puis, neurasthénique, épuisée, mademoiselle Guilbert débite ingénument pour la neuf cent quatre-vingt-dix-neuvième fois l’Eros vanné de M. Maurice Donnay, que le public applaudit à tout rompre, cette fois enfin reconnaissant à l’artiste de la sincérité de son répertoire et de la conscience de son choix.

Pour finir, les torsions de ventre cosmopolite de mademoiselle Fougère; d’abord en Espagnole, ajustée d’orange et de brun chocolat, et puis en Bersaglière avec le ruban de l’Annonciade en sautoir sur de jolis dessous et de savoureux coins d’épaule. Mademoiselle Fougère roule les mots comme des cailloux dans une bouche vraiment appétissante, et sait mettre en valeur la provocation hardie d’une croupe de picador.

Clôture, et maintenant, jusqu’à l’année prochaine: Mastuvus coiffés de sombreros, demoiselles aux cheveux vrais et faux éclaboussés de toute la flore des jardins, la foule s’écoule, heureuse et repue. Propos de sortie: —Vous êtes donc encore à Paris? —Non, je suis à la campagne, dans la forêt de Marly. —Et vous êtes venu exprès pour cette fête? —Oui, tous les ans, j’y viens avant de quitter définitivement Paris, l’ipéca final, je viens m’y griser une bonne dernière fois de l’horreur de ça et du boulevard; alors je vomis mon Paris et je pars pour trois mois, guéri de tout regret, de tout revenez-y... n, i, ni, fini et bien fini, Paris et ses plaisirs, Paris et ses potins, Paris et son snobisme, son immense snobisme et ses petites gloires. —Et vous allez? —Moi? à Luchon ou à Allevard.

Lundi 31 juillet.—Rue de Grenelle, au ministère de l’instruction publique et des beaux-arts, les dernières audiences de M. Leygues: Le comte Prozor, le traducteur de Tolstoï, d’Ibsen et de Dostoïevski, le comte Prozor de la Puissance des Ténèbres, de l’Ennemi du peuple, des Revenants, de Peer Gynt et de la Dame de la mer, le comte Prozor, que j’ai retrouvé dans l’antichambre du ministre, où nous attendons tous deux notre tour, me documente assez curieusement sur son ami Tolstoï, et prend un évident plaisir à démentir la fameuse légende établie sur le cordonnier qui serait devenu l’écrivain de Guerre et Paix et d’Anna Karénine. Tolstoï ne s’est jamais fait cordonnier par humilité ou zèle nihiliste; à un moment donné, très surmené et exténué par vingt ans de production continue, tout travail intellectuel lui étant interdit, pour occuper ses journées et tromper son ennui, il eut l’idée de demander à un cordonnier de son village de lui apprendre à confectionner une paire de chaussures. Il fit de la cordonnerie pour passer le temps; les reporters s’emparèrent du fait et créèrent la légende: mais il ne parvint même jamais à tailler un talon de soulier parfaitement rond, ce qui est, paraît-il, la difficulté du métier.

De là, naturellement, la conversation tombe sur l’Affaire, et de l’Affaire remonte à l’empereur d’Allemagne qui n’est pas du tout pour les Allemands le grand homme qu’il est pour nous. Ses côtés décoratifs, sa perpétuelle agitation étonnent et détonnent au milieu du sérieux des cerveaux de là-bas, et le Kaiser se trouve être bien plus près du caractère français que de l’esprit de ceux de sa race. Son amour affiché des artistes et des littérateurs n’est, d’ailleurs, pas encore près de leur faciliter l’accès de la cour; il n’y a qu’en France, affirme le comte Prozor, où l’art est une aristocratie et prête un véritable prestige à l’artiste. En Allemagne comme en Russie, en Autriche comme en Angleterre, la noblesse et la haute société ont la curiositéC’était un géant de Nubie. du poète comme du sculpteur, du peintre comme de l’écrivain, mais ne les tiennent pas moins à distance respectueuse.

En attendant, ce sont les députés et les sénateurs qui pénètrent chez le ministre, sur la présentation de leur carte; le comte Prozor est enfin reçu. Quand passerai-je? Je ne suis ni cadet de Gascogne, ni Allemand, ni Russe; j’ai bien peur de ne pas encore être reçu aujourd’hui.

Mardi 1er août.—Maisons-Laffitte, dans une des jolies villas de l’avenue Eglé: Eglé, Cléante, Araminthe, Tyrcis! quelles suggestions dans tous ces noms! et comme ils évoquent bien les lointains bleus et les hauts ombrages de l’ancien parc à la Watteau, qu’est encore, à certains endroits, le parc de Maisons. Huit heures du soir, la table est mise parmi les hautes roses trémières du jardin, l’ombre de leurs grandes hampes fleuries tremble sur la nappe. Ils causent: —Et vous avez eu le courage de voir ça? —Et en pleine canicule! —La douceur d’y croire, la douceur de ne pas l’aller voir surtout, ça dépasse tout ce que j’imaginais. —Et même ce qu’en a dit la presse? —C’est une honte d’avoir reçu ça aux Français, c’est même au-dessous de l’imagerie d’Epinal! Epinal, c’est brutal, mais naïf; mais ça c’est de la bondieuserie de l’Augustinerstrasse à Munich, c’est une douceâtre et rondouillarde chromo-lithographie allemande. Une fable bête comme une panade et des phrases comme celle-ci: Des yeux chéris où ton image est peinte. —Non. —Et des vers de cet acabit:

Des mains blanches et lisses, Ouvertes en calices

—Et ils ont reçu ça à l’unanimité? —Mieux, ils viennent de lui en recevoir une autre. —Ah! c’est beau le décret de Moscou, et nous pouvons être fiers du Comité. —L’auteur est si bon garçon! —Et il donne de si bons dîners.

Oui, de son cuisinier il s’est fait un mérite, Et c’est à ses dîners que chacun rend visite.

Nos sociétaires connaissent leur répertoire. —C’est beau, la fortune. —Et les Romanesques? —Toujours le joli décor, le fameux «le long, le long, le long du mur», et Leloir, merveilleux en portrait de famille dans l’avisé Bergamin. —Et la nouvelle interprétation? —M’a fait regretter l’ancienne, la petite Henriot n’est pas la Sylvette qu’était Reichenberg. —Vous regrettez Reichenberg, vous? —J’y arrive. —Et Beer, dans Percinet? —Percinet, Coquelinet, vous voulez dire, on ne pastiche pas à ce point l’accent d’un comédien, Frontinet, si vous aimez mieux; Effrontinet même au besoin; mais jouer avec ce physique de valet, le Léandre de conte bleu créé par Le Bargy, il ne manque pas d’aplomb, ce petit Beer. —Et Straforel, par Coquelin II? —Joué en pitre, comme tout ce qu’il fait; il serait si bien au Palais-Royal: d’ailleurs, public d’été, tous les trains de plaisir de province, il y avait toute une loge de bicyclistes. —En costumes? —En costumes. Jamais je n’ai tant aimé les vers des Romanesques. —Je vous crois, après du Jacques Normand. —Parole d’honneur, j’ai l’idée que c’est Rostand qui lui fait recevoir ses pièces. —Vous n’êtes pas rosse à moitié. —Je vous assure qu’il en prépare une pour Sarah.

Jeudi 3 août.—Au fil de l’heure, au fil de l’eau, Poissy, dans l’île aux Bœufs, dite aussi l’île de Migneaux... L’île de Migneaux, que de souvenirs!

Le soir tombait, soulignait d’un trait rouge les lointains coteaux de Triel, et dans l’île de pêcheurs où nous étions venus dîner en tête-à-tête, relativement sûrs de ne rencontrer âme qui vive dans cette auberge de canotiers; de vastes pelouses de folle avoine ondulaient devant nous, pareilles à des vagues, avec au bord des berges, des frissons argentés de roseaux et de saules.

Du côté des Migneaux, un grand rideau de peupliers, de ces peupliers d’Italie au feuillage éternellement inquiet, jalonnait ses hautes quenouilles, à la fois grises et vertes, sur la profondeur orangée du ciel; au loin, de l’eau luisait.

C’était comme un soir des temps antiques, un soir de légendes et d’idylle, comme en ont noté, dans d’impérissables rythmes des poètes amoureux, inspirés de jadis: une fraîcheur montait des berges en même temps qu’un vent léger s’élevait dans les feuilles, et, délicieusement ému, je gardais le silence, les yeux attachés sur les siens, comprenant que l’instant que nous vivions était irréparable, unique, et que la fuite de l’heure n’en amènerait jamais le retour.—(Tiré de Buveurs d’âmes.)

Après neuf ans passés un hasard me ramène ce soir dans l’île... Les hautes quenouilles des peupliers sont aujourd’hui immobiles sur l’or enflammé du ciel; à droite et à gauche, c’est toujours la grande allée d’eau sombre doublant les hauts ombrages de Migneaux et de Villennes; mais un restaurant parisien a remplacé l’auberge de pêcheur; il y a maintenant un lac, des escaliers compliqués entre des balustres, des tables sous véranda, des balançoires et des tonnelles, et sur la terrasse du restaurant des couples de dîneurs; le propriétaire du lieu, qui s’y connaît, a fait photographier par un amateur les différentes vues de l’île qui paraîtront l’été prochain en album et seront distribuées à qui de droit, dans Paris, pour lancer le site et l’établissement avec... On veut bien m’en communiquer la primeur.

«Mon petit Rosa Bonheur», insiste le propriétaire, en me faisant remarquer une curieuse vue de prairie semée de bétail. De l’autre côté de l’eau, dans le noir des ombrages et de la nuit, la trépidation d’une automobile et une voix d’homme hélant et réclamant un madrier pour caler les roues. «Ce sont mes pensionnaires. On y va; ils rentrent de Meulan; ils sont partis depuis six heures. Ohé le passeur!...» Et c’est, accompagnée d’un homme en casquette de chauffeur, l’entrée d’une grande femme blonde, cache-poussière d’alpaga, des flots de tulle blanc lui encageant la tête, qui, gantée de frais, rayonnante et toute rose, déclare qu’on ne respire vraiment bien qu’en teuf-teuf, jeunesse exubérante de santé et de grand air.

O ma petite auberge d’il y a neuf ans où ne fréquentaient que des pêcheurs!

Maison triste et charmante, ô maison du passé, au fil de l’eau, au fil de l’heure.

Vendredi 4 août.—Maisons-Laffitte: la baignade des forains. —Par l’étroit raidillon encaissé de grands murs de villas, qui conduit à la Seine, ils remontent disséminés par groupes, les forains dont la dernière séance a lieu ce soir. Ils viennent de se baigner dans l’émoi des feuilles et la fraîcheur des grands peupliers de la berge, dans le joli établissement de bains froids dont on voit le ponton du pont du chemin de fer. C’est là que les familles des boursiers et des coulissiers en villégiature à Maisons viennent prendre le frais, le soir de six à sept, avant d’aller cueillir les pères et les maris à la gare; et c’est un clapotis, et une joie de se tremper dans l’eau et de s’y sentir revivre, rafraîchi par la caresse fluide du fleuve, qui font des bains de Maisons-Laffitte une minuscule plage de casino.

Depuis quinze jours que la fête bat ici son plein, les forains sont devenus assidus de l’endroit, et, tout ragaillardis par le bain, les voici qui reviennent, et ce sont, les cheveux crépus encore emperlés d’eau, minces sous les camisoles de percale claire, les deux danseuses de la baraque de la Danse du ventre. Un jeune colosse blond les accompagne, de la baraque d’Adrien Marseille, celui-là, Raoul le Boucher. Ce grand brun est le pétomane, en blouse dans la journée, en habit rouge le soir, et voici Ajax connu pour l’avoir vu cet hiver aux Folies-Bergère, et voici Marius de Rennes, le modèle de l’atelier Gérôme, et le clou des tableaux vivants, une gloire foraine rencontrée jadis à Toulon (excusez du peu), Raoul de Bel-Castel, tout l’armorial des entresorts.

Brun, olivâtre, trapu, les cheveux grisonnants, méridional d’allure et d’assent, Olivier de Perpignan, vieux rempart du Midi, dont les camarades blaguent le physique, déclare d’une voix tonitruante: «Té! si vous m’aviez connu zeune, z’étais si mignon qué ma pauvre mère, elle, a usé plus de cent francs de çandelles pour me regarder dormir!»

Boutade emphatique qui me remémore la réponse quasi-shakespearienne entendue, il y a dix ans, dans la bouche d’un forain désemparé et triste, échoué lui, dans je ne sais quelle fête d’hiver. Comme on lui demandait s’il avait une famille, des enfants, une femme: «Moi, répondait le bohème, je suis marié avec la lune, pour engendrer le brouillard.» Vraie boutade de bouffon dans la lande où rôde le roi Lear.

Samedi 5 août.—Le dernier dîner de la saison. Poissy dans l’île. La table est dressée sous la véranda, devant le grand bras du fleuve et les coteaux de Triel; un vase bleuté de Lachenal, d’après madame Fumery, s’y contourne en spirale sous l’ardente chevauchée d’une nudité de sorcière; autour d’elle, un orchestre de grenouilles, en vieux saxe, s’évertue, et, çà et là, entre les couverts, des crapauds de bronze et des magots de grès japonais, très grimaçants et très hideux, grouillent parmi des jonchées de glaïeuls roses: délicate attention à un ballet déjà oublié, la Princesse au Sabbat.

Ils et elles dînent. «Cette fois, est-ce bien sérieux, au moins, vous partez? —Et pour trois mois. —Alors, ça tient toujours, ce séjour à Venise? —Si ça tient, je ne pars que pour ça. —Mais vous commencez par Luchon: de la santé d’abord et de la joie ensuite. —Oui, vous dépenserez là-bas vos réserves et rentrerez encore malade à Paris. —Courte et bonne, que voulez-vous! Le présent est à nous, l’avenir est à Dieu. —M’avez-vous apporté des livres, au moins! —Mais oui, Voluptés, de Maxime Formont, ça vous plaira, et Reflets sur la sombre route. —Du Loti: cela se lit toujours; cela se relit surtout. Ah! son Désert et sa Galilée! Que faut-il relire pendant cet été? —Mais du d’Annunzio, du Renan, du Paul Adam ou de l’Anatole France! —Vous vous moquez, Bysance, est-ce bien de Jean Lombard? —Très beau, mais connaissez-vous l’Agonie? —L’Agonie? —Oui, son roman sur Héliogabale. —Sur Héliogabale? —C’est surtout cela qu’il faut lire. —Vous savez qu’on en a tiré une pièce? —Ah! —Tout un drame en vers et qui sera joué cet hiver. —Qui ça et où ça? —Villeroy, l’auteur d’Héraclée, et au Cirque d’Hiver. —Au Cirque d’Hiver? —Oui, avec un déploiement de foule et de mise en scène inouï, extraordinaire, une série... de représentations limitées, dix soirées en tout et cent francs le fauteuil; c’est un richissime Américain qui en fait les frais. —Et l’interprétation? —Hors pair... Marie Laurent dans l’aïeule Mœsa, Segond-Weber dans l’impératrice Sœmia, Laparcerie dans la Vestale, Liane de Pougy dans la Courtisane et de Max dans Héliogabale. —De Max dans Héliogabale! Il sera superbe. —Et le drame est osé? —Je vous crois, à la fin du troisième, à l’acte du Palatin: Héliogabale, tout en écarlate, en prêtre du soleil, coiffé d’une tiare en cône, avec, enchâssée au frontal, la fameuse Pierre Noire, apparaît au milieu des huées et des clameurs du peuple tassé au pied des terrasses, et les insultes de la foule ameutée montent avec d’horribles invectives: —«Es-tu prêtre ou grande prêtresse? Es-tu l’Auguste ou bien l’Augusta?» Ce sont, crachées et vomies sur le César asiatique, toutes les ordures de bouges de Suburre et des poètes des Attelanes. Alors, César, avec un geste d’une obscénité grandiose et que cherche et n’a pas encore trouvé de Max, quelque chose comme une épique bazane, se tourne vers le peuple, et dans une pose cynique: «Qui je suis? La Vestale que je violerai cette nuit, te le dira demain!» C’est chaud, vous en avez de bonnes! —Ah! l’an 1900 nous en promet des raides. —Nous n’aurons pas froid aux yeux, pendant l’Exposition.

Et le dîner continue dans la chaleur lourde, suffocante; pas une feuille ne bouge... Au loin, dans un ciel d’encre, des grondements d’orage: tout près, des luisances d’eau sombre entre des herbes pâles, la Seine.

Dimanche 6 août.—A la Morgue, lendemain de catastrophe. —Entré là, par hasard, au courant d’une promenade dans la Cité et dans Saint-Louis-en-l’Ile, le long de ces vieux quais ombragés et discrets, dont les anciens hôtels gardent seuls dans la ville yankee, qui partout s’élève, le vrai caractère de notre Paris... La veille des départs, quand les malles sont faites, c’est là que j’aime à rôder une dernière journée, du terre-plein du Pont-Neuf, où cavalcade l’immobile statue du Vert-Galant, à la pointe de Saint-Louis-en-l’Ile, que surplombent les lourds entablements de pierre et la haute rotonde de l’hôtel Lambert... Quai de Béthune, quai de Bourbon, quai d’Anjou, coins de province aux noms discrets et charmeurs, où chaque vieux logis a une histoire; c’est l’hôtel Lauzun et tous ses souvenirs, des amants de la Grande Mademoiselle aux bibelots du baron Pichon; plus loin, ce grand balcon de fer forgé, où se balance un écriteau à louer, l’appartement naguère occupé par Linné et, débouchant toutes sur le fleuve, des rues étroites et fraîches, demeurées de jadis, les rues Le Regrattier, des Deux-Ponts, Poulletier, Bretonvilliers, dont les rues des Nonnains-d’Hyères, du Petit-Musc et de la Cerisaie semblent le prolongement de l’autre côté de l’eau; et c’est, pareil à un Canaletto, tout ce coin d’architectures et d’eau dormante, que forment et Saint-Paul et son dôme, et Saint-Germain et sa tour, au-dessus de la baignade des chevaux des Célestins.

Ah! tout ce décor dolent et pourtant si vivant de la Seine, qu’a si bien saisi Gustave Coquiot, le bijou de pierre guilloché de l’hôtel Walesky et de sa loggia, le décor hollandais de l’estacade, un Ruysdaël, on dirait, installé en plein Paris moderne, et, après le panorama soleilleux de Bercy avec le chaos plâtreux de la Montagne-Sainte-Geneviève, où ballonne un faux Saint-Pierre de Rome, la hideur de notre Panthéon... la fraîcheur et le friselis des feuilles en émoi de Saint-Louis, en retour auprès du pont Notre-Dame avec le chevet de la basilique en silhouette hardie et si gothiquement fine sur le bleu évaporé du ciel.

Devant la Morgue, une affluence de foule arrête notre voiture. Une curiosité de l’ami que j’accompagne m’y fait entrer, et, le dirai-je? pour la première fois de ma vie. Comment se comporteront mes nerfs devant le funèbre étal? J’en ai le cœur pincé d’angoisse. Je redoute une émotion que je pourrai toujours attribuer à la chaleur et j’entre bravement.

L’étal m’est une déception: quatre noyés sont là, couchés derrière une vitre épaisse, dans une buée verdâtre, comme dans la cage de verre d’un aquarium. Sont-ce des cadavres? J’ai la sensation d’avoir devant moi quatre figures de cire; l’appareil frigorifique donne à ces chairs mortes un aspect gras et vernissé que j’ai déjà vu au musée Grévin. La foule défile, d’ailleurs indifférente; des fillettes entrent en curieuses, qui ressortent et puis rentrent avec des amies; des ménages endimanchés détaillent curieusement les cheveux et les cils des morts. C’est tout juste si on n’amène pas les enfants voir la gueule que font les macchabées: le père voudrait bien, mais c’est la bourgeoise qui ne veut pas. C’est un plaisir de quartier.

La foule me semble pourtant plus surexcitée qu’à une fête ordinaire, et puis il y a renfort de gardes municipaux. Je m’informe; on vient de transporter dans les caveaux les victimes non reconnues de la catastrophe d’hier: les tués de Juvisy, je n’y songeais pas. C’est pour le coup que j’ai bien envie de m’en aller; mais mon ami insiste et je prends sur moi de faire passer ma carte au commissaire de service.

Ganneron, du Journal rencontré, là, dans la salle d’attente, me présente au juge d’instruction et l’on veut bien m’admettre à l’épreuve d’une reconnaissance. Un petit couloir à traverser, et me voici avec les sergents de ville dans une salle blanchie à la chaux, où sont rangés onze cercueils. Un ouvrier avec un bandeau sur l’œil et un jeune homme d’une trentaine d’années sont déjà venus là pour réclamer des morts, et, un à un, les couvercles de bois blanc glissent sur les boîtes.

C’est un cauchemar. Bouffies, tuméfiées et noirâtres, les têtes apparues ont des faces de nègres, des faces congestionnées et huileuses, avec du sang coagulé dans les narines et d’atroces prunelles révulsées sous des paupières, où on ne voit que du blanc.

Ce sont des cadavres d’étranglés, des chairs injectées qui évoquent des idées de supplices, des yeux jaillis de leurs orbites comme dans les plus horrifiantes planches de Goya. Tout à coup, autour de moi, des cris et des pas qui s’empressent: un des hommes admis là vient de reconnaître son père et sa mère, et le malheureux se débat dans une attaque de nerfs.

Je m’esquive, honteux de moi-même et poursuivi par une suffocante odeur d’éther.

Ah! dehors, c’est bon la foule et le soleil! L’ami à qui je transmets ces détails ne veut plus rien savoir; sa curiosité s’est brusquement éteinte.

«Si nous entrions à Notre-Dame? —Non, il fait encore trop jour, et l’on voit les vitraux, les ignobles vitraux dont le Chapitre a déshonoré les ogives où flamboyaient, avant la Commune, la braise ardente et l’or en fusion de splendides verrières. Il n’y a plus de mystère à Notre-Dame qu’avec la nuit tombée. Allons simplement sur le Pont-Neuf contempler au soleil couchant la féerie de la Seine bordée de palais.»

A côté de nous, dans la foule, trois horribles vieilles au nez rongé, vendent aux enfants des bonbons et des oranges. Ce sont les Pasques de la Morgue. «Cocher, au Pont-Neuf, et de là à la Colonnade du Louvre.»

Mercredi 9 août.—Neuf heures du soir, Saint-Cloud, Pavillon-Bleu, dîner avec Mounet-Sully et La Gandara... Les fêtes d’Orange! Les Cigaliers et les Cigales auront Mounet-Sully dans Alceste et Paul Mounet dans Athalie, pour le rôle de Joad, avec madame Favart dans la reine d’Israël... madame Favart!... Et l’on avait compté sur madame Sarah Bernhardt dans la Médée de M. Catulle Mendès et dans la Samaritaine de M. Edmond Rostand.

C’est presque un désastre. Mariéton éperdu a beau multiplier les invitations, ce sont les représentations de Béziers et les deux cents musiciens dirigés par Saint-Saëns en personne avec Laparcerie dans Déjanire qui tiendront cet été le record du théâtre antique dans tout le Midi soulevé.

Gascons contre Provençaux. La défection de madame Sarah Bernhardt aura donné le pas aux Cadets de Gascogne. Photime devait bien cette palme à l’auteur de l’Aiglon... Défection de madame Sarah Bernhardt! Aux Beaux-Arts, on est là-dessus assez explicite. Paul Mariéton, déçu et compromis fulmine, tonne et détonne; M. Catulle Mendès, en jeu avec sa Médée, avoue avoir reçu de son interprète, en ce moment à Belle-Isle, une lettre explicative de vingt-quatre pages, mais toujours chevaleresque et appuyé sur l’épée qu’il mit si hardiment au service d’Hamlet, déclare que madame Sarah Bernhardt ne saurait jamais avoir de tort.

Mounet-Sully, lui, à propos de madame Favart, déclare qu’il n’y eut jamais qu’une Doña Sol, l’Athalie de demain... Amusante, la critique de l’Hamlet de la place du Châtelet par celui de la Comédie-Française... Entretemps, les Tziganes font rage; d’étincelantes, de passionnées improvisations entraînent et soulèvent, tour à tour violentes et caressantes comme les vents de la Pusta à travers les ajoncs et les genêts parfumés de leur pays.

«Ils jouent ce que leur âme rêve», conclut La Gandara, le peintre de la princesse de Chimay, qui comprit si bien l’âme de Rigo; et, versé tout à coup sur le terrain des chansons populaires, l’entretien se termine sur cette habanera espagnole entendue un jour par Mounet-Sully sur les lèvres d’un muletier:

Mes peines et mes joies sont comme les vagues de la mer. Les vagues qui viennent sur moi sont mes peines, Celles qui s’en vont de moi sont mes joies.

Il y a encore les Parisiens à Paris.

Lundi 14 août.—Dernière vision. —Paris, dix heures du soir: un Paris morne aux rues désertes, vide d’habitants, un Paris à peine éclairé et dont l’atmosphère brûle, une ville de solitude et de chaleur gardée par des équipes de puisatiers qui, à la lueur du gaz acétylène, éventrent les chaussées, piochent, halètent et peinent. Tout à l’heure quai de Passy, c’était, devant les murs de l’usine à gaz, la veillée accablée et bougonne de toute une escouade de sergents de ville échouée sur des bancs... La grève d’hier.

Maintenant, devant le Trocadéro, c’est, béante sous des torses et des bras nus qui se démènent, l’énorme tranchée ouverte en vue du Métropolitain... Peut-être la grève de demain?

Nous gagnons la gare d’Orléans à travers une ville morte et chaude, en proie de place en place à des chantiers nocturnes, le long d’un fleuve sombre bordé d’échafaudages. Dans les rues étouffantes, aux approches de la gare, l’animation reprend; d’humbles silhouettes se hâtent encore avec des bouquets ou des pots de fleurs dans les mains... Vers quelles destinations inconnues? De prétentieux papiers ajourés déshonorent et les roses et le pot de géranium; les dernières fêtes à souhaiter, c’est demain le 15 août, l’Assomption de Marie.

Mardi 15 août.—Bordeaux autre ville morte au bord d’un fleuve aux eaux de boue, aux quais déserts; j’en ai le regret de la Seine... Oh! ce fleuve et les quais de Bordeaux un 15 août!

Tout ce qui se respecte ici est à Royan: Royan, comme une immense machine pneumatique, a pompé, attiré sur sa plage poudreuse quiconque n’est pas à Luchon, Bigorre ou Arcachon: quiconque ici n’a pas sa bastide au milieu de ses vignes dans le haut ou le bas Médoc, arbore aujourd’hui sur la plage aux fritures un tumultueux complet de toile blanche: Royan, le Trouville des Bordelais.

Pas une âme sur les quais. Sur la baie jaunâtre de la Gironde, pas même un de ces petits bateaux plats, chargés en semaine de morue et de paille et dont le débarquement donne à la morne étendue des berges un faux aspect de vieille estampe. J’erre au hasard par de petites rues étouffantes et sombres, aux volets clos, aux portes closes, et dont les trottoirs exhalent une âcre odeur de saumure et de sel; dans l’une d’elles, un pantin de carton flotte et se dandine à hauteur du premier étage, au bout d’une ficelle: penché à une mansarde sous les combles, un enfant s’amuse à l’agiter ainsi dans la solitude de la rue chaude, un pauvre enfant que je ne vois pas! Là-bas, dans la poussière et l’air qui brûle, grésillent les allées de Tourny.

Mercredi 16 août.—Bordeaux. —Ils sont enfin revenus: les Bordelais sont rentrés de Trouville, Royan nous les a rendus; ils fourmillent rue Sainte-Catherine, ils arpentent le cours de l’Intendance, ils font les cent pas place du Théâtre, ils prennent le frais aux tables des cafés, astiqués, sanglés, haut cravatés de soies voyantes, pantalonnés de blanc, coiffés de sombreros d’afficionados, les larges feutres gris lancés à Biarritz et très anglais de raideur et d’attitude (on voit qu’ils y tendent de tous leurs efforts), arrivent à ressembler à d’élégants Brésiliens, mais à des Brésiliens muets dans la plus triste et la plus ennuyeuse des villes!

Bordeaux, la ville des merveilleuses églises, Saint-Jean, Sainte-Catherine, la cathédrale; le Bordeaux du Palais Galien et des allées de Tourny; le Bordeaux des marchés rutilants, savoureux et gourmands; le Bordeaux des grands crus et de la chère exquise! en avoir fait cette ville de gourme protestante, de pose triste et suante d’ennui! Mauvais goût méridional et morgue anglaise, c’est là tout l’aspect de Bordeaux. Ah! combien je regrette la gaieté bon enfant et l’entrain et le bruit de Marseille, Marseille à la vie débordante. Heureusement, rencontre de Cora Laparcerie; ses beaux yeux noirs ensoleillés et doux me remettent un peu de joie au cœur; elle part, elle aussi, le lendemain, pour Royan, mais sera le 27 à Béziers. «N’oubliez pas, vous y venez, vous avez promis. —Oui, j’irai, Déjanire!»

Jeudi 17 août.—Bagnères-de-Bigorre. —Bigorre et sa somnolence heureuse de petite ville assoupie sous un éclatant ciel bleu; Bigorre et le jet d’eau jaseur de son jardin public aux beaux ombrages, ses rues étroites aux maisons closes, aux toits irréguliers et sa large allée abritée de platanes de ses fameux «Coustous», la promenade des oisifs attablés aux cafés et des naturels du pays échoués sur les bancs; Bigorre et l’Adour torrentueuse et bleue sur un lit de pierrailles, Bigorre et son cirque lumineux de montagnes indécises et grises de chaleur.

O petite ville de mon cœur, on a changé ta physionomie benoîte et provinciale, on a troublé ton reposant ensommeillement. Là aussi, l’Affaire, la terrible Affaire et le procès de Rennes ont partagé la population en deux camps, et aux Coustous, dans l’étonnante estampe du siècle dernier que forment toutes ces vieilles demeures à balcon de fer forgé apparues dans l’ombre verte des platanes, vous croyez peut-être que baigneurs et touristes, installés au frais, sont venus humer leur café en écoutant l’orchestre du Casino juché sur une estrade ornée de branches de pins, comme l’estrade de musique d’une gouache de Saint-Aubin? Non pas: tous et toutes y sont venus lire les nouvelles et dévorer les feuilles de Paris et de Bordeaux que vient d’apporter le dernier train.

Les camelots inondent aussi la ville: «Demandez le Journal, l’article de Barrès; l’article de Judet. Qui veut le Petit Journal, l’Aurore, la Libre Parole, le Gaulois, la Petite Gironde, le Petit Parisien?» Les crieurs font prime, vont de table en table; chaque groupe commente les nouvelles, discute les événements, se roule des regards torves; on se mesure de l’œil, on affiche, on étale hostilement la feuille que l’on lit; chaque attitude est un défi, il y a une provocation dans le geste avec lequel on déplie son journal. Tout ce monde de flâneurs est près d’en venir aux mains. L’attentat Labori a déchaîné toutes les haines; le Comité du Salut public siège en permanence; Sébastien Faure dénonce et la milice arrête... L’Affaire nous aura fait reculer d’un siècle; nous sommes en 93.

Mercredi 23 août.—Bigorre. —Une lettre de Paris... Croquis d’émeute: —«Vous êtes loin des muffes, vous! Mais, ce qui me console, c’est, qu’en ce moment, ils sont en train de se casser soigneusement les mâchoires. J’ai revu Gavroche, pas plus tard que dimanche dernier, au plus beau de l’émeute: un gosse qui, grimpé sur le dos d’un agent et accroché à son cou par le bras gauche, lui pilait du poing droit dans le nez et les yeux. Et le petit était preste et rageur; il devait se venger de tous les horions que lui avait octroyés l’autorité.

»Le «fort Chabrol», c’est ça, aussi, un plaisir de quartier; un 14 Juillet de l’émeute. On s’attroupe, on braille, mais, somme toute, on s’amuse. Ceux qui s’embêtent, ce sont les agents et les gardes, et Jules Guérin qu’on ne laisse pas dormir. Le bougre a maintenant le faciès d’un fanatique, les orbites creuses, les yeux luisants et une résolution véridique dans ses poings qui martèlent de coups, par instant, la barre d’appui de sa fenêtre. Les petits marchands de glaces arborent des pancartes «fusils à vendre»; les anarchistes tiennent la rue et les journaux conservateurs les appellent «ouvriers parisiens qui n’approuvent pas les doctrines antisémites»! Les Dreyfusards bafouillent et écrivent «la Rue livrée aux Antisémites.» Ils ne peuvent plus s’entendre.

»Ces gueules d’anarchos: tous de seize à vingt ans. J’ai vu là la racaille des ergastules, les bas fonds de maisons centrales, des faces blêmes et vertes, des triques sèches de voyous rageurs, des lèvres pincées de vieilles filles soumises, des gueules jaunes aussi de soldats malades et de garçons plongeurs. La Rue! elle puait, elle malodorait vraiment: elle sentait l’égout, le vin bleu, les odeurs humaines, et le soleil ardait, faisait sur les nuques, sur les fronts, aux plis de toute la trogne, ruisseler la sueur. Villégiatures d’été!

»Les cuves des théâtres sont vides, la Comédie s’exténue; aux cafés-concerts, c’est l’annuelle venue de la province et de l’étranger: on nous promet, à Marigny l’arrivée de J. Jeffries, le fameux boxeur américain. On se cassera la gueule partout.

»Tout ce qui ne boxe pas va à bicyclette, et c’est des automobiles aussi; toutes les routes puent désormais: sueur et pétrole, pétrole et sueur. C’est bon, l’air pur de la campagne à la fin du dix-neuvième siècle!

»Le monument de Bartholomé au Père Lachaise est achevé; quant à l’architecture et à la sculpture, c’est une merveille.

»Odette Valéry, par ses danses, a troublé des gens qui étaient allés aux villes d’eaux pour s’y soigner, sinon s’y guérir. J’ai lu qu’un médecin demandait l’interdiction de ces spectacles scandaleux. Pauvre fille, elle est la bête impure!

»Les temps sont troubles. Un journal libertaire demande la mise en jugement de nos princesses de Lamballe et votre ami Coquiot, qui, l’autre lundi, à propos du portrait de La Gandara, dénonçait à l’opinion la beauté de la comtesse de Noailles.

»La Gandara, vos dîners du Pavillon-Bleu. Revenez-y. On hante le parc de Saint-Cloud, les pages d’Hugo (les Misérables) consacrées à Tholomyes et à Fantine revivent; mais la grisette est bien défunte; elle a maintenant, celle qui la remplace, un égout dans la bouche. Elle hante les vidangeurs.

»Le décor est toujours là, mais ce ne sont plus les mêmes couples. Des fourrés du parc il y a des filles qui surgissent en tas: des émules des revisionnistes, des démolisseuses de l’armée! J’en ai vu une qui n’avait qu’un bras! Une autre cognait aux arbres une rotondité d’aérostat, toute la semence d’une caserne. Et le soleil était bon, le ciel léger.

»J’ai revu aussi Ringel le sculpteur, installé là en pleine forêt, dans une ancienne faisanderie de l’empereur! Oh! ses masques! Il fait maintenant du motocycle comme un enragé. Il vit en philosophe, cultive son jardin et mange, aux saisons favorables, des petits pois onctueux et des pêches juteuses et douces. C’est un sage!»

Mardi 29 août.—Béziers, quatre heures de l’après-midi, aux Arènes:

Béziers, noble cité, sœur des cités latines, Salut! Ferme et debout sur d’antiques ruines, Ta haute basilique aux féodales tours, Ainsi qu’une Acropole, aux clairs rayons du jour, Se dresse, et tes regards, entre les Pyrénées, Et les Cévennes vont à l’horizon lointain Chercher, sous le grand ciel, la Méditerranée, Ondoyante et changeante, aux reflets de satin, Où chantent dans l’azur les antiques sirènes, Où les voiles d’argent des légères carènes Passent dans le brouillard transparent du matin.

Et la coryphée remonte lentement les degrés qui conduisent à la scène, balaye de ses longs voiles les dalles du proscenium: encore un escalier, et les portes de bronze du gynécée se referment sur elle.

Sur la piste, un orchestre de trois cents musiciens éclate: le bâton de Fauré les conduit; les arènes sont combles. Dans l’immense hémicycle des gradins est entassée, vibrante et haletante, attentive et en joie, la foule multicolore et gesticulante des courses de taureaux: larges sombreros de feutre gris, pantalons blancs, vestons clairs, fleurs éclatantes des chapeaux et nuances fleuries des corsages de femmes, tout cela papillote et remue au soleil comme un mouvant kaléidoscope, et sous la gaze comme sous le feutre, c’est l’éclair des yeux et des sourires, et, chauffée de soleil, la face de médaille de la race latine.

Béziers, noble cité, debout.

Tout le Midi est là: on est venu de Toulouse; Narbonne et Perpignan sont émigrées sous les allées Paul-Riquet; Agde a donné, et tous les environs de récoltes et de vignes; on est même venu de Marseille, et d’Arles en Provence, et d’Avignon en royaume d’Avignon; on est même venu de Paris, car dans ce tohu-bohu de clartés et de couleurs, je reconnais des visages: le marquis de Castellane, le prince Edmond de Polignac, Ferdinand Herold, le poète; la baronne de Lansdorf, Durand, l’éditeur. D’Esparbès, qui assistait à la représentation du dimanche, est parti hier... Et pendant que le chœur des Héraclides défile et évolue avec le chœur des Œchaliennes autour du proscenium, l’œil ne peut se rassasier de la merveille, jusqu’alors inconnue, de la gigantesque et prodigieuse décoration de Jambon, un décor de plein air envahissant le tiers de ces arènes où s’entassent douze mille spectateurs, et d’escaliers en escaliers, de praticables en praticables et de portiques en portiques, montant par de vertes pelouses et des jardins plantés d’oliviers et de cyprès jusqu’aux remparts d’une Acropole antique, toute de palais, d’arcs de triomphe et de temples: héroïque silhouette se profilant dans le vrai ciel, non plus dans des frises, mais dans le bleu aujourd’hui presque blanc de chaleur du ciel de Béziers...

Des glaciers d’un côté, des crêtes rocheuses de l’autre se hérissent en demi-cercle autour de l’Acropole, et, avec les jeux de l’ombre, se violacent ou s’éclairent, selon l’heure, harmonisés avec l’espace et la couleur de l’air par le talent d’un prodigieux artiste.

Et l’orage de la partition de Saint-Saëns, déchaîné par l’orchestre et les chœurs, tour à tour gronde, menace, et s’apaise, et soupire.

Comme la Ménade en délire, Comme le souffle ardent de son dieu, Comme la pâle Tysiphone Dans le vol noir de ses cheveux, Déjanire accourt, furieuse, Les doigts crispés, les yeux ardents.

Des clameurs! Interrogeant l’horizon, le revers de la main sur les yeux, la foule se porte en avant et mime la terreur et l’attente, et, sur un char attelé de quatre chevaux, quatre chevaux mal maintenus par quatre hommes suspendus à leurs mors, Déjanire entre au galop sur la piste; Déjanire et Phénice, Cora Laparcerie et Odette de Fehl; Déjanire et son grand manteau orangé déployé comme une nuée derrière elle. Déjanire! Hercule aura beau invectiver le destin et les dieux; Philoctète maudire les rigueurs de l’Héraclide et la tendresse d’Iole; Iole, blanche et pure dans sa robe de vierge, développer des gestes étudiés d’après les plus authentiques Tanagra, maintenant je ne connais et je ne verrai plus que Déjanire!

A la minute où elle a mis le pied sur le proscenium, elle a conquis la scène et le public, elle est à la fois la pièce et l’intrigue, et la fable et l’intérêt du drame: elle est Déjanire!

Déjanire impérieuse, Déjanire outragée, menaçante, irritée, et puis tendre, implorante, toute de caresse et de langueur, Déjanire éperdue se traînant à genoux, les bras jetés, comme deux liens, autour du torse cabré d’Hercule. Et quelle éloquence dans le moindre geste, quel sentiment et quelle pensée dans chaque attitude!

Son entrée d’épouse et de reine offensée dans le gynécée où gémit la princesse captive devenue sa rivale, la mimique de son apostrophe à Iole... puis, à l’acte suivant, quand elle a décidé la jeune fille à fuir le palais d’Œchalie et à la suivre à Calydon pour échapper à l’amour du héros, son apparition furtive à la porte du palais, enveloppée de la tête aux pieds dans son manteau d’or safrané, toute sa souple nudité comme sculptée dans les plis de l’étoffe, et le geste dont elle en écarte la traîne au-dessus de son front, le rythme de la voix et des attitudes pendant le récit du meurtre de Nessus, et la remise à Iole du coffret qui contient la précieuse tunique destinée à rallumer l’ardeur de son époux.

Comme me le chuchote le marquis de Castellane à mon oreille:

Reine de l’attitude et princesse de geste.

Nous en avons deux maintenant.

Mais voici le dernier acte, le plus tragique et le plus propre au développement des masses et à l’émotion!

Autour du bûcher nuptial, la foule se presse pour assister à la cérémonie; les Œchaliennes et les Héraclides se livrent à des danses, et le cortège descend les marches: les présents qu’Hercule destine à sa nouvelle épouse sont portés par de nombreux serviteurs.

Iole sort du gynécée; elle offre à Hercule la tunique de Nessus: Hercule va la revêtir et prie Iole d’aller de son côté se parer du voile nuptial.

Et Déjanire!... L’angoisse et l’ardeur mal contenue de l’épouse répudiée et amoureuse encore, retirée à l’écart et figée dans l’attente du prodige, cette immobile et passionnée statue de deuil que donne alors Laparcerie, toute voilée de crêpe noir, telle une aurore sous une nuée, et muette et droite, et comme raidie dans du silence et de la douleur!

L’inoubliable et saisissante figure de bas-relief et d’éternité qu’atteignent là la grandeur et la simplicité de son attitude: une des plus belles choses que j’aie vues, jamais au théâtre, en vérité, et tout à l’heure, quand, dévoré par le feu de la tunique empoisonnée, Hercule, la poitrine saignante, hurlera, tonnera de douleur, et essaiera en vain de l’arracher de ses épaules, avec des meuglements de taureau; en vain, au milieu de l’épouvante du peuple et la colère des dieux, Déjanire se traînera-t-elle, éperdue, auprès de l’Héraclide agonisant avec des cris d’horreur et de détresse; en vain quand le bûcher libérateur s’enflammera, aura-t-elle, pour tomber poignardée dans les bras de ses femmes, des grâces et des affaissements de colombe blessée, rien n’effacera, rien ne pourra effacer l’impression de grandiose et d’esthétique par elle atteinte, au moment où, muette et voilée, la reine de Calydon attendait l’arrêt même de son sort!

«Saint-Saëns! Saint-Saëns! Castelbon de Beauxhôtes! Castelbon de Beauxhôtes!» Ce sont toutes les arènes en délire, les douze mille spectateurs des gradins, debout, les bras tendus, les paumes retentissantes, qui acclament et réclament à grands cris et le musicien de Déjanire et l’organisateur, l’homme d’initiative, et d’enthousiasme et de foi artiste à qui Béziers est redevable de ce spectacle, M. Castelbon de Beauxhôtes, l’âme et l’impresario de ces représentations, le Biterrois qui, le premier, en eut l’idée, demanda la pièce à Gallet, la partition à Saint-Saëns, sut réunir les fonds, chercher, amener les artistes, commanda le décor unique à Jambon, et de tous ces éléments divers fit l’ensemble prodigieux qui fait aujourd’hui de Béziers une sorte de Mecque artistique, un pèlerinage national de Beauté, la rivale d’Orange, un Bayreuth français.

«Bravo, Saint-Saëns! Bravo, Fauré! Castelbon sur la scène! Vive Castelbon!»

On crie, les chapeaux volent, on tapage, on acclame; des spectateurs envahissent la piste.

Quel enthousiasme! Oh! c’est beau, le Midi! Dans le toril et les écuries convertis en coulisses, un peuple de figurants se rhabille; des choristes demi-nues s’enfuient ou plutôt s’envolent dans un frisson de tuniques et d’étoffes... Cela sent la sueur, le fard, l’œillet et l’orangeade; un relent de sang s’y mêle d’une âcreté fade: nous traversons la place où l’on achève les chevaux, lo matadère. Ces baraquements de planches: les loges des artistes. Ici, Laparcerie; ici, Segond-Weber; ici, Dorival, Hercule; plus loin, Beryl; là, Odette de Felh, très allurale Phénice. Une des loges s’entr’ouvre: un bras nu, un coin d’épaule de femme, une voix. «Apportez-moi un poète.» Un poète, mais oui. Autre entrebâillement de porte, autre demi-nudité entrevue, une autre voix: «Qu’on m’envoie un poète.» Encore un poète... Mais il en pleut donc? Le fait est qu’ils pullulent. Il y avait Congrès, hier, en l’honneur des fêtes de Déjanire, et tout le Parnasse et tout le symbole du Midi ont donné: il en est venu de Lyon, de Toulouse, d’Agen, de Dax et de Marseille, toutes les jeunes revues du Languedoc et de la Provence ont dû, la soirée de la veille, déclamer leurs rimes au théâtre. Je reconnais et salue au passage Maurice Magre, Varenne, Louis Payen et Pol de Levengard... L’Odéon.

Autre loge, autre voix: «Il n’y a donc plus de poètes, ils sont déjà partis? —Je vous crois, Laparcerie les a tous dans sa loge, Laparcerie, «princesse de sang, de mort et de luxure», comme écrit en dédicace d’un poème enivré un poète qui certes la connaît mal ou ne la connaît pas.

Il prend Laparcerie pour Déjanire! Oh! c’est beau la jeunesse!

Dans les arènes, la foule s’écoule: devant un marchand de limonade, une femme est arrêtée avec un enfant. «Veux-tu faire une petite pompette?... combien le verre, monsieur? —Vingt centimes. —Et que vous ne la donnez pas, votre marchandise; donnez tout de même. (A l’enfant.) Hé! mon joli miroir, et pompe donc, et ne le suce pas!»

Il me semble être à Marseille! Ah! le Midi! Les voitures regagnent au grand trot les allées; au loin les clameurs continuent:

Vive Castelbon! Vive Saëns! Vive Fauré, Laparcerie!

Et dehors il y a des couples beaux et sains, des gars découplés et rieurs, et de jolies filles en cheveux, attablés, et qui boivent; les vendanges ont commencé hier. Ah! comme nous sommes ici loin de Rennes, et des Labori, et des Picquart.

Béziers, noble cité, sœur des cités latines, Merci.

Dimanche 3 septembre.—Toulouse, allées La Fayette. —Courses de taureaux à Bayonne: Frascuelo, Mazantini et toute la cuadrilla; à Luchon, le soir, concert aux Quinconces et embrasement de parc; à Bigorre, inauguration du buste de Roland, le chanteur campagnard: discours, déclamations de vers sur les Coustous et toutes les sociétés de musique de la ville; fête populaire et officielle; toutes les Pyrénées en joie, depuis Bigorre jusques au pays basque, et, comme de partout des lettres me sollicitent, je me terre prudemment en Toulouse et, faute du don d’ubiquité, me tiens coi. Et puis je me suis attardé à me laisser vivre en ce riche et joyeux pays de Biterre, et je ne suis plus au courant des journaux, je ne sais plus rien de l’odieuse Affaire.

Comme elles me rassurent et me confirment dans mon opinion première, la ferme attitude et les dépositions nettes et précises des généraux en réponse à la phraséologie vide et déclamatoire des témoins de la défense. Autant de plaidoyers individuels où chacun vient expliquer les motifs de ses tendances, exposer ses opinions, mais n’apporte aucun fait, aucune preuve: des hypothèses, des manuels de méthodes philosophiques et des redondances... quelle misère! et le déplorable défilé des officiers défroqués, et le comique des nullités prétentieuses de l’Ecole des Chartes; là-dessus, les questions insidieuses, les traquenards et les gestes papelards de Me Demange, «l’air d’un maître d’hôtel essayant de placer au conseil de guerre des morceaux douteux», et comme finale, les coups de tête ou plutôt de hure de Me Labori, le sanglier du Syndicat, fonçant sur les témoins de l’accusation, les défenses en arrêt, et essayant de culbuter dans le maquis de la procédure MM. du Breuil et de Cernusky; Labori, par son attitude, ses provocations et ses violences arrivant à charger encore son client, Dreyfus, devenu non pas sympathique, mais un objet de pitié de par la maladresse et l’arrogance de ses partisans!

Et les manifestations de la presse étrangère aux débats, je ne sais quelle dame Crarford réclamant la communication des pièces secrètes! Comme il apparaît maintenant dans son ensemble, le vaste complot ourdi depuis trois ans par les cosmopolites contre la France. Par quelles ramifications et quelles sapes profondes nos ennemis, réunis sur un terrain d’occasion, ont fait, depuis 94, un lent et sûr chemin! Comme il ressort maintenant clairement que Dreyfus n’a été qu’un prétexte, que le mal vient de plus loin et que la vieille haine européenne, en marche depuis les guerres de l’Empire, a saisi avec joie le motif offert par les juifs pour s’allier et marcher contre nous et nous ruiner par l’anarchie, et cela au nom de l’Humanité et de la Justice... la Justice de l’Europe, qui a assisté impassible aux massacres d’Arménie et laisse tous les jours égorgiller un peu plus l’Irlande sous la main de la Grande-Angleterre, notre amie de demain!

Et comme je sais gré à Maurice Barrès et à Jules Lemaître qui me donnent dans leurs articles un aperçu net et vrai de ce cloaque qu’est l’assistance du procès de Rennes, et, rares exemples d’écrivains au-dessus des influences salonnières et des ordres de banque du Syndicat, me permettent en les lisant de m’éveiller en patrie!

Dans l’air chaud et parfumé d’odeur d’absinthe et de vanille, une volée de cloches s’ébranle, annonçant la sortie des vêpres; la foule sort des églises; c’est l’heure de retourner admirer à loisir la nef vide de Saint-Sernin.

Mardi 4 septembre.—Bigorre. L’heure du courrier: une lettre de Saint-Gervais-les-Bains, Saint-Gervais-Savoc, Saint-Gervais la catastrophe.

«Ne conseillez jamais, même à votre pire ennemi, de venir à Saint-Gervais... C’est mortel. Pas la moindre distraction, pas le moindre casino, pas le moindre journal! On est ici d’un arriéré invraisemblable. Ni l’établissement des bains, ni l’hôtel des Bains ne sont abonnés à une seule feuille parisienne, et il faut se précipiter le matin à la gare et se battre pour se procurer un numéro du Petit Journal ou du Lyon républicain. Quant au Journal, au Figaro, au Gaulois, ignorés ici complètement... Que dites-vous d’une station pareille par ce temps où les nouvelles sont si palpitantes? Et quel établissement! L’autre jour, on nous a refusé la douche faute de linge. On n’a pas de peignoir de rechange, et quand il pleut par malheur, le linge ne pouvant sécher d’un matin à l’autre, il faut s’en passer. A l’hôtel des Sapins, qui est le premier d’ici, pas de meubles: un lit, une petite commode, une table de nuit, et c’est tout. On ne sait où fourrer ses affaires, et les vêtements restent empilés dans les malles. Et quel triste public de baigneurs! Un tas de bonnes familles de province, pas de jeunesse, pas de femmes: rien que des vieux malades ou des trôlées de nourrices et d’enfants! Pas le moindre visage de connaissance; c’est d’un bourgeois à faire frémir: un tas de merciers et d’épiciers de Toulouse, de Genève et de Lyon. La grande distraction, ici, c’est de se donner des surnoms: à la table d’hôte, nous avons Don Quichotte, Sancho Pança, Cyrano et Louis XIV (une vieille femme qui rappelle à s’y méprendre un profil de cire de la chambre à coucher de Versailles.)

Si pourtant, la famille de Cassagnac, la mère et les deux fils, deux grands gaillards bruns et découplés, tout le portrait de leur père, accompagnés d’un père jésuite dont ils servent la messe à tour de rôle (le fleuret et l’autel!). Nous avons aussi la comtesse de Kergolay, qui vit seule et retirée, ne parlant à personne; le docteur Roustan de Cannes, aimable, parisien et causeur.

Ah! j’expie cruellement les orgies de coquillages de notre dernier séjour à Venise... Il y a un an, vous souvenez-vous, comme c’est déjà loin! Vous y retournez, vous... Heureux mortel. Mais au moins, en Bigorre, vous soignez-vous?

J’ai reçu une amusante lettre de Biarritz, de notre amie miss Flarck... Il paraît que Rennes ne possède pas toutes les petites vérités en marche, et le golfe de Biscaye en réunit quelques-unes, tout un lot de jolies syndiquées qui clament et proclament l’innocence de Dreyfus et la divinité de Picquart. Ils sont tous divins, dans l’ineffable parti: Picquart est divin, Sarah est divine, Réjane est divine aussi. Avez-vous remarqué que tous les comédiens sont dreyfusards? Il y a dans cette affaire un côté théâtral, une atmosphère de mélodrame et de complot ourdi qui les enchante et ravit: le parfum des coulisses; mais le Labori est leur maître à toutes et à tous. Quel tempérament et quelle science des effets dramatiques! C’est un grand acteur pour le boulevard du Crime; malheureusement, il retarde, son jeu est démodé; trente ans plus tôt, il eût été le cabot idéal. Excellent en 1860, pour l’année 1899 il a forcé les effets: c’est l’homme qui rate... et qu’on rate.

Et les arrestations et les perquisitions gouvernementales, qu’en dites-vous? Ces gens-là feront partir les fusils tout seuls. A ce propos, croyez-vous à la balle de Labori?

Gerde près Bigorre, 14 septembre.—«Kill d’Herodo»—fils d’Hérode... Des gars en béret, au cours d’une querelle, viennent de se lancer l’injure à la tête: «Kill d’Herodo», fils d’Hérode... L’invective, passée dans le peuple et le dialecte, est fréquente de Saint-Bertrand de Comminges à Bayonne, dans la Bigorre et le pays basque... le souvenir d’Hérode est encore vivant dans ces montagnes. Salomé y vécut.

«Elle suivit ses parents à Rome et partagea leur exil dans les Gaules. Le voyage sur mer l’attrista. La manœuvre des voiles l’inquiétait. Les splendeurs de la capitale de l’empire, les hommages que lui attirait sa grâce étrange et le bruit de ses aventures qui l’y avait devancée, ne dissipèrent point sa mélancolie.

»Près de Lyon, l’âpreté du paysage lui fut une souffrance. Les voies blanches qu’on venait de construire, le fleuve glauque bouillonnant, les plaines rases et la nudité des collines lui faisaient regretter la mollesse des campagnes d’Orient, et elle s’affligeait d’être éloignée du pays des grenadiers, des palmes et des cèdres qui versent une ombre transparente... Ses regards tournés à l’Est devinaient, au delà de cette nature sèche, les longues fleurs rouges et les digitales pareilles à des flammes qui, là-bas, figuraient sur les murs des cités, d’héroïques incendies, et le scintillement des rivières qui s’écoulaient sans hâte vers des lacs tranquilles... Elle cherchait en vain un attrait chez les hommes: les yeux d’acier des Gaulois la glaçaient.

»En Espagne, elle se sentit moins étrangère. Le Tétrarque disgracié s’était établi dans une province méridionale de la Péninsule. Elle y retrouva quelques souvenirs de la terre bien-aimée, dans les feuilles larges des plantes, l’haleine des orangers, les plantations symétriques d’oliviers, l’ondulation des champs de maïs. La peau brune des habitants, leurs yeux sombres, une préférence pour les étoffes multicolores, lui rappelaient, dans une atténuation qui adoucissait son regret, la Galilée et son peuple.

»La Galilée!!!»

La Possession de Charles-Henri Hirsch. Et voilà que toute la prose voluptueuse, nostalgique et savante de M. Charles-Henri Hirsch s’évoque et fleurit dans mon souvenir: toutes les morbides et vénéneuses pages consacrées par lui à la gloire de Salomé, une injure en patois pyrénéen me les a soudain déployées devant les yeux; le début de l’histoire de Salomé, comme il me devient présent surtout.

«Salomé ne vit même pas la tête saignante dans la coupe où, tout à l’heure encore, les figues enflées de lait et les raisins cendrés de Béthunie qu’on dirait pleins de soleil, entouraient des grenades fendues, resplendissantes comme le feu. Elle ouvrit presque ses yeux longs, toujours à demi fermés, sur le bourreau qui apportait l’offrande.

»C’était un géant de Nubie. Il avait sur les reins une peau de tigre d’où le torse, nu, s’élançait tel une colonne d’ébène, avec les bras noueux. L’immobilité de son visage fascinait...

Illustration from Poussières de Paris

»Toute la nuit Salomé avait pleuré.

»Insensible à l’amoureuse prière de ses yeux longs et aux paroles de miel qu’elle avait murmurées en le frôlant, le Nubien l’avait quittée à la porte pour rejoindre sur le chemin un jeune garçon vêtu d’une tunique hyacinthe que fermait la ceinture bigarrée des courtisanes.

»Elle les avait vus disparaître sans pouvoir contenir ses larmes.

»Comme elle avait éprouvé le pouvoir de sa beauté sur les hommes, l’indifférence de celui qu’elle préférait la faisait souffrir immensément. La douleur lui inspirait les pires desseins et la mort n’apaisait pas ses rancunes. Pour oublier, elle cédait à des soldats, sans jamais se donner d’amour. Personne n’avait encore assouvi ses désirs. Ils étaient infinis et devaient remplir le monde, avec la renommée de son habileté à la danse.»

Et voilà qu’après Gustave Flaubert, et Gustave Moreau, et le doux Laforgue, et l’obscur et preneur Mallarmé, et l’Anglais Wilde lui-même, et tant de peintres de la Renaissance italienne et de la vieille Allemagne, et les Cranach, et les Luini, je subis à mon tour la redoutable emprise de la goule légendaire et biblique, surgie du fond des siècles avec ses lourds bijoux, ses colliers cliquetants, ses caleçons fendus, ses parfums, et ses fards, Salomé, fleur vénérienne et toujours jeune des civilisations disparues; Salomé, récemment rajeunie par M. Henri Hirsch, et dont le spectre et la luxure viennent de m’être imposés, dans le calme et montagneux pays de ma cure, par une patoisante invective: Kill d’Herodo, fils d’Hérode!

Lundi 9 octobre.—Trois heures, entre Arles et Marseille, dans un wagon de première. —Ah! ce Midi soleilleux, bon enfant, facile et bavard, où rien ne tire à conséquence, les propos qu’on y entend, les aveux qu’on y surprend. Deux bons vivants, tous deux quadragénaires et d’aspect cossu, yeux vifs, ventres replets, grosses chaînes d’or et larges feutres, l’un monte à Arles et l’autre à Miramar, après force tapes et bourrades, devisent et s’interrogent gaîment.

«Et ça va bien, les affaires, tu es content! —Mais oui, ça va, ça vient, et toi? —De même, et le ménage, madame Pétécoul va bien? —Mais oui, elle se devient à merveille. —Et ta bourgeoise? —La mienne de même. —Tant mieux, et tes deux fils, ils doivent être grands? —Plus grands que moi, deux gars superbes; si tu les voyais! L’aîné surtout, Marius. Il a des yeux; toutes les filles en veulent, elles lui courent toutes après; lui, un vrai coq, il ne boude pas le cotillon le coquin, et c’est bien ce qui navre sa pauvre mère; mais que veux-tu, il a vingt ans, je n’y peux rien. —Et l’autre? —L’autre, le cadet, aïe, lui Baptistin, c’est autre chose, il se préfère.» Et le train file à toute vapeur le long des eaux mornes de l’étang de Berre.

Samedi 14 octobre, Paris.—Une lettre... adressée à Marseille de Paris; elle me rejoint ici; on me croit encore dans le Midi: «Restez au soleil, puisque vous y êtes; attardez-vous dans cette Provence qui vous inspire et vous ravit. Ici, c’est la boue dans les rues, la boue dans le ciel, la boue dans les yeux, la politique... Le Paris de l’Exposition, le Paris yankee, le Paris forain des foules cosmopolites, se bâtit tous les jours, crevant les chaussées de tranchées, hérissant les squares de palissades, déshonorant les quais, encombrant les places et gâtant d’heure en heure un peu plus irrémédiablement le Paris des artistes, des bibliophiles, des amoureux de belles architectures et des fervents du vrai Paris... Que nous réserve la ville d’échafaudages qui empiète aujourd’hui sur le lit même de la Seine? Je n’ose y songer, tant je la pressens grosse de mécomptes, sinon de désastres. D’ailleurs, rien dans les théâtres qui vaille la peine d’être vu: partout de lamentables reprises.

»Froufrou à la Comédie vaut la Dame de Monsoreau à la Porte-Saint-Martin; à l’Odéon, Ma Bru, s’éternise; au boulevard les concessions à perpétuité sont la Dame de chez Maxim et le Vieux Marcheur. Parole! la Dame aux Camélias manque à la série; je suis tout étonné de ne pas la voir sur l’affiche du théâtre Sarah-Bernhardt. Sans cela, ce serait le cycle complet des rossignols. Yvette Guilbert, aux Folies, y semble la Fauvette du Temple; c’est toujours la suite des vieux galons, vieux habits. Yvette a engraissé; elle s’est faite lourde et ronde; elle a perdu toutes les arêtes et toutes les acidités de son talent de poupée macabre. Qu’est devenue la fantastique mademoiselle Macchabée, qui détaillait au pèse-gouttes de la névrose et de l’épouvante aux bons bourgeois? Elle a même renoncé à ses gants noirs, elle n’a plus sa robe vert livide, et c’est aujourd’hui une grasse madame dodue, cossue, qui grasseye et imite Judic. Encore une qui est mûre pour l’Exposition.

»Si, une pièce nouvelle, autant dire mort-née, car d’ici trois jours elle aura vécu, et la même quinzaine aura vu l’acte de naissance et l’acte de décès: la Bonne Hôtesse, de M. Janvier de la Motte. Il a remis encore une fois à la scène les salonneux de Mon Enfant. Nous avions déjà vu cette grosse dame dans le Monde où l’on s’ennuie de Pailleron et Révoltée de Jules Lemaître. La Bonne Hôtesse est une mauvaise action. Jamais l’aimable femme, peut-être un peu grotesque, qui a posé pour le portrait ne prit plaisir à protéger l’adultère, et c’est calomnie pure que d’en avoir fait une complaisante et voyante de faiblesses d’autrui. Très sévère sur la morale, la chère défunte (car la pauvre femme a fini par en mourir) se piquait, au contraire, d’avoir un salon psychique, un salon pour âmes, où les cerveaux seuls s’échauffaient, mais où les sexes ne se pénétraient pas.

»Les familiers y portaient des dessous de nuances atténuées, assortis à l’arc-en-ciel défaillant de leurs âmes. Ce salon abrita cependant quelques flirts: quelques-uns aboutirent au divorce, des intellectuelles y détournèrent des philosophes; M. Bergeret s’y déprava. De tout cela, M. Janvier de la Motte s’est souvenu, mais un peu tard: les actes après décès ne comptent pas.

»Les vrais tréteaux restent à la politique; la Cour du roi Pétaud est le titre de la pièce; les journaux officiels appellent cela la Haute-Cour. Pour la besogne qu’on y mène, c’est, vous le savez, plutôt la Basse. Las de platitude (on en demande trop vraiment à ce brave homme), M. Béranger s’en prend aux photographes. Il poursuit comme des obscénités les instantanés que l’on tente de faire de ses interrogatoires et traite la Vérité en carte transparente. Ah! les temps sont bien changés. Ce n’est plus la Vérité qui marche: c’est la pauvre Suzanne entre dix-huit vieillards.

»Autre incident gai: le président Melcot a joué le Roman chez la portière, et madame Gibou a tenté de servir du mauvais café à un confrère. Une dame, en dînant chez M. Melcot, avait raconté qu’elle avait dîné chez M. Grosjean, où dînaient, ce jour-là, toute sorte de gens que le Syndicat eût fait volontiers saisir au collet par les agents; mais le jour où l’on prit les renseignements, c’étaient des menteries et des boniments; une dame du Midi avait fait le cancan, histoire de se donner un air important. Les dames du Midi sont très à l’évent; le mensonge hystérique après l’historique. Où allons-nous donc, mon Dieu! mes enfants! Et M. Melcot est très melcontent. Scène de revue pour fin d’année. Voyez-vous Félicia dans ce rôle! Quel succès.

»A part cela, rien de drôle: le général de Galliffet continue à être le collaborateur assidu du Figaro et à communiquer à M. de Rodays les arrêtés du ministère avant de les communiquer à l’Officiel. Le Figaro a mené une assez belle campagne en faveur de l’armée pour mériter cette faveur. Le premier au combat, le premier à l’honneur.»

Dimanche 29 octobre.—Paris, l’horreur du retour, tous ces livres que je trouve en arrivant empilés sur ma table. Les éditeurs n’ont pas chômé pendant mon absence; déjà, dans le train qui me ramenait, hier, j’avais l’épouvante de tous ces volumes en embuscade dans mon logis, car une force supérieure m’oblige à les feuilleter, sinon à les lire.

Voici enfin (et ceux-là, je les mets à part pour les relire, car je les ai déjà parcourus et délectés par morceaux dans la Vie Parisienne, la Revue Blanche et le Mercure), voici donc les Femmes du Colonel de cette chère Gyp; la Câlineuse, de M. Hugues Rebell, et la délicieuse Route d’Emeraude, d’Eugène Demolder.

Voilà enfin le second livre de la Jungle, de Kipling. Une lettre l’accompagne; elle est datée de Shizar (Petit Thibet) et a été écrite le 1er octobre:

Vous le saviez donc, perfide, que vos Pall-Mall étaient le pain de mon exil et l’aliment de ma solitude, que je n’en ai pas manqué un depuis mon départ et que je trouverais votre souvenir indulgent! J’ai lu vos appréciations sur Tim, le Tim de la Vie Parisienne, au bord d’un torrent de l’Himalaya,—le coolie qui m’apportait mon courrier m’a rencontré par hasard au retour d’une visite à un glacier; j’ai immédiatement donné votre nom à un pic, c’est une distraction que je m’offre dans ces régions peu connues. Elle est sourcilleuse... J’ai lu avec joie l’article de Paul Adam sur vous, et avec trouble votre mention de la scène à faire de Max dans Héliogabale; j’ai mille fois été sur le point de vous écrire, je vous ai fait des vers! La preuve, les voici. Je comptais les envoyer au Mercure.

En tout cas, je voulais vous parler de la traduction de Kipling que j’ai faite avec Fabulet. Le second volume paraît dans quelques jours, on vous l’enverra comme on a fait du premier. L’avez-vous lu? Je ne pense pas, car vous auriez éprouvé le besoin d’en parler; en tout cas vous allez prendre le second et lire une seule nouvelle que je recommande à votre admiration: elle s’appelle le Miracle du Purun-Bhagat. Faites cela pour moi, je ne suis pas inquiet de ce que vous ferez ensuite. Entre parenthèses, le premier livre de la Jungle est à sa huitième édition. Mais assez sur ces jungles-books, dont je ne vous parlerais pas tant si je ne les trouvais si conformes à votre génie.

Vous allez donc à Venise, homme heureux; j’y ai passé, il y a trois ans, quatre mois inoubliables. Je logeai Palazzo de Mula, sur le Canale Grande, un vieux logis du quatorzième siècle avec une vue extraordinaire; je voyais une église par jour et j’avais une grande passion à Padoue, tous les dimanches, la passion et moi, nous explorions la Vénétie: Chioggia, Este, Trévise. Vicence, où j’ai passé une nuit de toutes les nuits... J’ai peur que ceci vous arrive trop tard; mais rappelez-vous d’aller voir à Arquâ, dans les monts Euganéens, la maison et le tombeau de Pétrarque. Shelley passa un hiver tout près, et, si vous le demandez, on vous montrera, sur le registre, les noms de Byron et de la Giuccioli. Le vin d’Arquâ est exquis.

Une autre chose adorable à Venise et que personne ne connaît, c’est l’île de San Francesco del Deserto.

C’est là que saint François d’Assise fit le miracle des oiseaux. Vous la trouverez entre Murano et Torcello (vous connaissez Torcello, naturellement). Sentinelles extrêmes de la lagune vénitienne; deux couvents: Saint-Georges-des-Algues et Saint-François-du-Désert... Cher pays! Que vous dire de celui-ci? J’ai laissé mes chevaux ici, il y a quinze jours, à cause de l’impossibilité des chemins, et je reviens hier, ayant fait trois cent soixante kilomètres à pied, sans un jour de repos, par des passes de cinq mille mètres et sur des monts de six mille, le tout culminant dans le panorama de deux glaciers: l’un, le Biafo, le plus long du monde; l’autre, le Baltoro, dominé par quatre ensembles de pics de huit mille mètres, à l’Ouest et au Sud, tandis qu’au Nord se dresse la seconde cime de l’Himalaya et de la Planète, à près de dix mille mètres dans le ciel. Au loin, c’est la Chine. Toute arithmétique ne vous dit peut-être pas grand’chose, mais vous auriez été comme moi ravi de voir un spectacle certainement unique sur ce globe dreyfusard.

Et quelle vie, cher ami! quelle glorieuse et libre vie nomade parmi de la Beauté toute neuve—qui se donne pour la première fois!

Je pars après-demain avec toute ma caravane pour le Ladakh, le vrai Petit-Thibet bouddhiste, le pays des Lamas-Rouges, le long de l’Indus, à travers des districts polyandres. Je regagnerai le Kashmir dans six semaines, après trois mois en tout de cette vie inimitable; puis je verrai le Sud de l’Inde et Java, d’où je rentrerai peut-être au printemps si l’Affaire est finie, remettant le Pacifique à plus tard.

Je veux un de nos soirs de faubourg et d’absinthe,

afin de vous parler d’Asie et d’en rêver avec vous, et je serai plein d’entrain à notre prochain dîner.

Adieu, soyez heureux et répondez-moi, si vous pouvez.

Votre Robert d’Humières

Mardi 31 octobre.—Nouveau-Théâtre, pendant le deuxième acte de Tristan. —Eh bien! non, je ne suis pas mûr, dussé-je encourir les foudres de M. George Vanor! Les térébrances, les vibrances, et les piétinements sur place, les reprises et les surprises de cet interminable duo d’amour qui n’aboutit jamais, ces efforts vers une explosion attendue, oh combien! à travers tant d’accords, tant de cris et de phrases torturés par le même leitmotiv, tout cela me donne la migraine, et la Litivine a beau être admirable (cela est convenu et j’en conviens), la métaphysique même de cet amour passionnément allemand me dépasse et surpasse, et j’en arrive à oublier les délicieuses sonorités de la chasse du roi Mark et la nostalgie mélancolique de ces appels de cor dans la nuit, et j’aspire avec une impatience de neurasthénique, atteint de claustrophobie, à la chute du rideau pour pouvoir sortir.

Oui, je sais, le premier acte est un chef-d’œuvre; la chanson du matelot dans les vergues: «O fille d’Irlande», tout le récitatif d’Iseult racontant à Brangiane sa haine et son amour, le chant de guerre de Kourvenal, les bruits de mer et de cordages de l’orchestre, tout cela est merveilleux et formidablement génial; toutes les phrases du breuvage, surtout, et le grésillement orchestré du philtre, quand son ardeur monte et flambe dans le cœur des deux amants pour éclater en cris de stupeur et en aveux enivrés sur leurs lèvres, tout cela est incomparable et sans précédent dans le monde musical; mais, Dieu! que madame Brêma est insistante et lourde, comme elle appuie sur tout ce rôle de suivante tragique! Avec quelle pesanteur elle joue à l’avant-scène, empiétant sur le rôle d’Iseult, qui devient sa rivale pour un spectateur non averti! Qu’elle est Allemande, bon Dieu! et d’un art massif et cruellement voulu! C’est une fatigue de suivre son jeu figé dans de longues attitudes, un surmenage que de l’écouter prendre toujours sa voix d’en bas et d’en racler, pour ainsi dire, les motifs de la partition.

Et puis, vraiment, il y a trop de chauves-souris dans cette salle. D’où sortent tous ces bandeaux plats que je n’avais pas revus depuis les premières de l’Œuvre, ces faces blêmes de maîtresses d’esthètes, ces grosses dames en tuniques grecques et ces jeunes gens haut cravatés et colletés de velours comme autant d’Alfred de Musset? L’atmosphère est lourde de snobisme, de germanisme, de piquardisme et fleure l’encens raréfié des petites chapelles. Comme je suis loin du soleil et de la brise du large! Et puis cette sensation atroce de se sentir encagé dans son fauteuil d’orchestre et de ne pouvoir sortir sans faire scandale, cela est vraiment au-dessus de mes forces. Dans les couloirs, on se congratule et l’on se pâme. Je ne suis pas au diapason de toutes ces extases, je ne suis plus Parisien.

Deux habits noirs près de moi. —Heureusement que nous allons avoir la Prise de Troie, à l’Opéra; c’est la réponse de Gailhard à Lamoureux. Vous rentrez pour le troisième acte? —non, j’ai vu les têtes, ça me suffit. Venez-vous au Cirque Medrano voir la demi-finale des luttes? —Oui, allons voir les lutteurs.

Mercredi 1er novembre. —La Toussaint, le Monument aux Morts, le Bartholomé, au Père-Lachaise; les chrysanthèmes, la visite aux cimetières, tous les clichés connus.

En pleut-il, des sonnets, depuis le commencement de la semaine, sur le frissonnant défilé d’humanités de Bartholomé! Les vers s’y mettent déjà comme à une très vieille gloire, et c’est comme une décomposition de plus dans ce cimetière, que tous ces alexandrins s’attaquant aux nudités épeurées et plaintives du Maître de la Mort.

Je n’irai pas le voir aujourd’hui.

Les chrysanthèmes! Combien de premiers-Paris de ce matin ont leurs marginalia encombrées de ces fleurs, fleurs d’imprimerie tant que cela en dégoûte. Leur odeur amère emplit toute la pièce où je m’attarde à relire dans la Route d’Emeraude le chapitre neigeux et frais de Gésina. Gésina, après la cantharide et l’odeur de venaison et d’orange des pages brûlantes de Siska! Devant moi, comme pour réhabiliter les fleurs dépréciées par l’actualité du jour, triomphent les dernières photographies de Cora Laparcerie gaînée dans une étroite robe ramagée de fougères et que coiffent, comme un jeune Gismonda de deux énormes touffes de chrysanthèmes, deux temporaux de fleurs qui la font hiératique, Japonaise, et telle une idole, mystérieusement attirante dans sa nudité souple jaillie d’une robe feuillagée et bruissante.

Une autre femme de théâtre m’apporte le mot de la journée: Eugénie Nau, qui part le soir même pour Bruxelles et vient m’annoncer son engagement à la Porte-Saint-Martin, dans la reprise des Misérables; elle doit y créer le rôle d’Eponine, la petite prostituée résignée et éprise de Marius à côté de Berthe Bady, la Bady de Lépreuse, de Ton sang, dans l’inoubliable figure de Fantine. Mesdemoiselles Eugénie Nau et Berthe Bady, deux engagements dont on ne peut que féliciter la direction Coquelin.

Eugénie Nau revient du Père-Lachaise où elle a voulu voir le monument de Bartholomé. La foule y était grande et parmi les curieux des gens de lettres et de théâtres affluaient; je m’informe des noms et comme Nau me cite entre autres une antique gloire de Cythère, comme je me récrie et clame: «Mais que pouvait bien faire ce vieux débris au Père-Lachaise? C’est très dangereux à son âge de s’aventurer là-dedans: les gardiens auraient très bien pu l’empêcher de sortir!» Nau, qui a de la littérature: «Bah! elle venait rafraîchir ses souvenirs; elle doit bien en avoir quelques-uns au Père-Lachaise, collaborateurs ou victimes au jardin des Complices!»

Dimanche 5 novembre.—Dans la féerie tout en or du parc de Saint-Cloud, par le plus beau dimanche de ce fol automne, déjeuner à la Faisanderie, chez Ringel d’Illzach, dans l’ancien pavillon des gardes des chasses de l’empereur, qu’occupe maintenant, toute l’année, le sculpteur de la Perversité et de la Marche de Rakovski.

Ringel, l’homme des cires peintes et modelées à la manière florentine et des transparents masques de verre, le Benvenuto Cellini des veillées légendaires, le pistolet au poing, autour d’une de ses œuvres proscrite par les tardives pudeurs d’un jury (les artistes n’ont pas oublié la si amusante épopée de la garde montée par lui autour de sa Perversité de 1878); Ringel, dont Gustave Coquiot vient dans la Presse de camper, il y a quinze jours, la curieuse et vivante silhouette de praticien aux gestes agiles de clown, attentif et léger; Ringel s’est fait aujourd’hui paysan, et, en dehors des cinq heures passées, par jour, à son atelier de la rue Chardon-Lagache, à Auteuil, vit retiré, toute l’année, dans les hauteurs de Garches, sur la route de Marnes, à l’ombre des futaies du vieux parc impérial.

Plus de soirées au théâtre, plus de descentes aux parlottes littéraires du Napolitain ou de la Nouvelle-Athènes, plus d’apparitions aux premières, plus de visites aux expositions des rues de Sèze et Le Peletier; Ringel se couche maintenant à neuf heures et se lève à l’aube, boit le lait de sa chèvre et mange les œufs de ses poules, et, robuste, musclé et svelte, rissolé par le grand air, l’allure d’un Velasquez dans son velours bleu déteint de compagnon charpentier, mène l’existence d’un sage loin des fumées et du fumier de Paris.

Ses masques le consolent des visages qu’il ne voit plus, et la souple nudité de ses statues, de l’horreur des bedonnantes et quadragénaires célébrités de nos boudoirs.

Et c’est une joie de le voir, dans la lumière attiédie de cette belle journée, accueillir les arrivants dans sa châtellenie des bois, d’une bonne poignée de main cordiale, les asseoir à table et, chaleureux et gai, présider ce déjeuner de plein d’air dans ce décor lumineux de pelouses aux tons roux et de futaies dorées.

Il y a là Coquiot, l’ami du maître, le Coquiot des Bals publics et des Dimanches parisiens; Odette Valéry, étrangère et étrange avec ses larges prunelles d’agate et son torse moulé dans un étroit corsage, échancré sur un cou rond et fort de jeune empereur romain, Odette Valéry et sa croupe mouvante, «la croupe du roi de Thune», chuchote un des convives. —«J’y voudrais boire», ajoute un autre. Il y a aussi Rose Demay et son profil de Gavroche, Rose de Paris et même de faubourg, si Odette est d’Athènes; et puis des sculpteurs, des poètes, tous grisés de soleil, d’odeurs de feuilles et de liberté, avec, dans le regard, la joie de tant de beauté apportée là par les femmes.

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