Front matter (continued 2)
Reading edition
Le cygne est divin, son bec rose Cache un baiser de Jupiter. L’amour fit la métamorphose, La source a subjugué l’éclair.
Dans la fable antique, Léda, de femme, devient presque déesse en aimant l’oiseau qui cèle un dieu; en faisant le cygne mortel, en le faisant tuer par Pierrot, M. Mendès a changé la reine de Sparte en femelle, puis, en oisonne puisque la reine enamourée pousse la méprise jusqu’à prendre ensuite Pierrot pour un cygne, du satin blanc pour de la plume et un homme pour un oiseau.
On n’est pas plus spirituellement impertinent et cruel; les erreurs de la Léda de M. Catulle Mendès sont une délicieuse satire de la bêtise de la femme, une espièglerie de poète, une outrance de lettré amusé de jongler avec les mythes et les symboles, une irrévérence d’aède vis-à-vis des dieux..., d’ailleurs le plus joli ballet du monde, encadré à souhait dans une mise en scène d’Albert Carré et musiqué avec une langueur et une volupté tout à fait imprévues, du moins insoupçonnées chez M. Lecoq.
Le coq, le cygne, le moyen aussi de ne pas écrire une musique ailée avec un tel nom et un tel titre.
Sur les amours du cygne antique La source a coulé trois mille ans, Lavant la marche du portique Où Léda baignait ses pieds blancs, Et depuis trois mille ans, sans ride, Dans le miroir du flot glacé, Le beau corps de la Tyndaride Resplendit au cygne enlacé.
Et l’homme-neige a tué l’oiseau-lys.
Mardi 25 avril.—A la Scala, dans une loge, deux sorties de bal de tulle clair et de plumes, trois habits noirs; c’est un peu avant la revuette, Fragson est en scène. —Moi, il ne m’amuse plus. —C’était bon deux ans après la mort de Gibert, on ne vit pas huit ans sur un cadavre. —Oui, quand on croyait entendre l’autre, ça allait encore: mais, à Paris, les morts vont vite, on a «oublié». —Vous êtes dures, mesdames. —A propos, et Lucien Noël? Vous l’avez vu dans la nouvelle pièce de la Gaîté? —Non. —Il paraît qu’il a une culotte, ah! mesdames, pour une culotte, quelle culotte! —Et celle de Fordyce dans la revue que nous allons voir, vous m’en direz des nouvelles. —Un poème. —On dit prose en argot.
Dans une loge à côté, une sortie de bal de tulle sombre et de fleurs, un smoking et deux habits noirs. —Et vous réhabituez-vous à Paris? —Difficilement. —Vous jouez les Calypso? —Comment? —Calypso ne pouvait se consoler du départ de Nice. —Quel horrible à peu près; et qu’avez-vous vu depuis votre retour? —Oh! rien encore, le Cygne. —Ballet de génération spontanée! Vous savez qu’on a supprimé les trois œufs de Pâques de l’apothéose. —Je le regrette, c’était très gentil, ces petits Pierrots dans l’œuf. —Oui, les Funambules sur le mont Olympe, une suite au moineau de Lesbie de Catulle, Pierrot cygne ou le moineau de Léda. —Il y a une très belle salle. —Oui, à cause de Fordyce...
Quarante minutes après, la toile tombée sur les applaudissements. Dans la première loge. —Eh bien, un peu longuet, ça gagnerait à être coupé: mais Fordyce est étourdissant. —A-t-il assez bien pigé Delmet! et quel brio dans ses danses, tous les talents. —Tous! et quelles performances! —Oui, ce pantalon gris est une révélation. —Odette Valéry elle-même. —Non, vous exagérez, mais enfin la Direction a bien fait les choses, elle a suppléé à ce qui manque à Balthy: Fordyce en a pour deux. —Sans compter qu’il parle comme Caran d’Ache, il dit trrrésor et cherrrie avec le trrriple grrrasseyement de Caran. —Trrrès rrrusse en effet, caviarrr et confiturrre, on ne rrroule pas les r plus abominablement. Fordyce est tout à fait l’homme de ces petites revuettes. —Et Balthy?... —Oh! plus mystérieuse que jamais, avec quoi peut-elle donner le coup de rein qui fait si drôlement évoluer sa jupe?... —Très mystérieuse en effet. —Moi, je la trouve langouste atmosphérique. —Atmosphérique est le mot, ça ne veut rien dire, mais c’est tout à fait ça. —C’est picraté et décousu, clownesque, macabre et vraiment hilare; elle dit à miracle les couplets de la Grande Roue, et puis, c’est si drôle d’entendre ici chanter quelqu’un avec une voix! —C’est surtout neuf.
Dans la seconde loge. —Moi, je n’ai lu que l’Anneau d’Améthyste. —Et ça vous a enthousiasmé? —Enthousiasmé. Il n’y a que des juives converties là-dedans, c’est observé par un Maître. Si M. Bergeret était moins indépendant, ce serait un livre tout à fait admirable; la scène du fiacre est digne de Balzac, et l’officier de fortune, l’officier taré, entretenu par madame de Bourmont, cette chère Elisabeth, quel chef-d’œuvre! Si France nous avait donné un portrait de professeur aussi bien campé, aussi vrai que celui de son officier! —Si, si, si, avec des si, on changerait le monde; il faut prendre France comme il est et l’aimer sans si. —C’est Max Lebaudy qu’il a voulu peindre dans le jeune de Bourmont à la caserne? —Comme Esterhazy dans Raoul Maruex. —Vous avez lu les notes de Daudet? —Non, j’en suis à l’Inimitable. —Ou les notes de la Nouvelle Athènes?... —Le mot est de Juliette, la première de chez Doucet; M. La Jeunesse est très populaire, rue de la Paix. —Vous parlez par énigmes. —Je vous présenterai Fanny.
Une heure après, chez Maire. —Oh! Vieux Marcheur, c’est impossible. —La pièce m’a déjà déplu aux Variétés, entendre encore la parodie! —Le Vieux Marcheur vous a déplu? du Lavedan, vous blasphémez. —Je n’aime pas les vieux au théâtre, c’est pénible. —D’autant plus que Brasseur devrait bien changer son jeu, il n’a pas varié depuis la somnambule, la fameuse somnambule de Paris qui marche. —Et quelles voix de fausset! ils jouent tout ça un ton trop haut avec des voix de tête fatigantes. —Pas Granier, pourtant. —Oh! elle, toujours parfaite, une façon de se ployer en deux. —Des révérences à plongeon étonnantes, oh! elle a de la hanche, et Lender n’est pas mauvaise du tout, vous savez. —Comment donc. Très bonne au premier acte et d’une veulerie bien fille. —Et au quatrième donc, quand elle entre en roulement de la cave au grenier. —Ah! oui, quand elle supplée, je trouve qu’il manque d’eau, moi, ce quatrième acte. —D’eau? —Mais oui, réfléchissez. —D’Héloë, vous êtes ignoble.
Autre groupe. —Et comme expositions, qu’avez-vous vu depuis votre retour? —Oh! rien absolument que les Abbéma qui viennent d’ouvrir. —Ah! oui, ses femmes et fleurs, suite d’éventails chez Georges Petit, à la rue de Sèze, très vaporeux. —On voit ça toute l’année aux vitrines de Duvelleroy. —C’est ce qui vous trompe, elle s’est révélée. Elle envoie, cette année, trois portraits, deux d’officiers surtout dont je ne vous dis que ça; elle est très cocardière, mademoiselle Abbéma. Ce qu’elle réussit bien l’uniforme! —Mieux que les fleurs. —Notre amie est un vrai peintre d’hommes.
Mercredi 26 avril.—Avant l’Exposition, 20, rue Thérèse, quelques Lalique. —En attendant les faux Lalique, dont vont être inondées toutes les vitrines, section des Champs-Elysées et section du Champ de Mars, monté admirer quelques originaux au second de la rue Thérèse. C’est dans les émaux que triomphe cette année le maître joaillier révélé par M. de Montesquiou: émaux translucides d’une qualité de nuances et d’une intensité d’éclat qui en font de véritables pierreries; la gemme est cette fois détrônée ou du moins mise en échec par un émailleur de génie. Ce sont toujours les aspects de nature qui fournissent à Lalique ses plus beaux motifs d’ornementation; deux chaînes de cou aux décors inspirés, l’une par la pomme du pin et l’autre par le chrysanthème, défient dans leur ingénieuse simplicité les plus beaux spécimens de musée connus; feuilles et fleurs, cette fois, ne sont plus stylisées, mais reproduites dans leurs formes et leurs couleurs propres. La perle baroque et l’opale brute ont, cette année, la préférence de Lalique. C’est tout en merveilleuses perles de couleur, perles grises, perles roses et perles bleues même, toutes baroques, d’un orient admirable et comme baignées de reflets de lune et de mer, la chaîne de cou de la baronne Oppenheim, d’énormes iris d’émail les relient entre elles; puis, voici, chardons bleus et feuillages argentés sur fond de corne blonde, le peigne de madame Sarah Bernhardt. Des paons ocellés de diamants et de saphirs s’irradient dans des pendentifs, des plumes de paon s’égrènent entre les chaînons et les perles de colliers.
Dans l’orgueil ocellé du paon multicolore Dorment des ciels d’orage et des levers d’aurore, Tout un trésor gemmé de prismes querelleurs, Somptueux incendie aux doigts des ciseleurs; Et dans l’or émaillé des rosaces fleuries Voici qu’arde et revit l’âme des pierreries Et la fournaise ardente et sombre des vitraux Allume, après les paons, l’eau froide des joyaux.
Ici, un dragon d’émail glauque et céruléen, frère des paons par le reflet changeant de ses écailles, se crispe et se convulse en vomissant des nuages découpés dans de l’opale, et ces prismes tourbillonnants sont une agrafe; opales aussi, découpées en fumée, le motif de ce pendentif; plus loin, ce sont des volutes d’écaille blonde que crachent, en jets de feu, les serpents d’une tête de Gorgone, peigne arrogant de quelque Euménide; enfin, pour clore ce musée de joaillier poète, un carcan de perles arbore dans son fermoir un délicat profil de reine égyptienne couronné, envahi, environné, noyé d’une remuante ascension de grenouilles, des grenouilles en émail vert translucide, dont les corps en relief et en creux enserrent d’un grouillement glauque le front pensif de la princesse Illys.
—La Princesse au Sabbat! veut bien me dire Lalique, je me suis inspiré de votre ballet.
Inspirer Lalique! Comment n’être pas sensible à une flatterie si délicate.
Jeudi 27 avril.—A l’hôpital Saint-Antoine, au diable vauvert, là-bas, là-bas, bien au delà de la Bastille en plein faubourg populeux, salle Bichat. C’est l’heure de la visite, de deux à trois. Autour de chaque lit, ce sont des groupes de parents et d’amis, venus réconforter le malade dressé sur son séant, en chemise bien propre et qui sourit ragaillardi; la salle très blanche et dont les murs semblent laqués sous les couches de Ripolin fleure bon le lilas, la mandarine et l’orange; et en effet, il y en a sur tous les lits, les infirmières sont tassées à l’entrée, laissant les malades aux familles. Il n’y a qu’un lit où je ne vois personne; un homme à la barbe longue s’y tourne et retourne impatiemment, une main posée sur ses yeux. Je m’informe. C’est un malheureux artiste, un chanteur, qui, il y a deux ans, était encore au théâtre, Figaro dans le Barbier, et Obéron dans Obéron. Il a perdu la vue, ses yeux se sont usés à déchiffrer les partitions à la lumière meurtrière des loges et des foyers de répétition, et, aveugle, sa situation perdue, il doit à sa sœur, surveillante dans l’hôpital, ce lit numéroté où son agitation douloureuse m’a averti de son désespoir.
Ces détails, c’est le convalescent que je viens y visiter qui me les donne, un artiste aussi, un danseur, mais lui entouré, choyé de toute sa petite famille, sa femme, figurante à la Scala, son frère, machiniste aux Folies-Bergère, et jusqu’au bébé de six ans qui défile tous les soirs dans le pensionnat des petites filles, au troisième acte du Vieux Marcheur, celui de la Scala, entendons-nous, la parodie. Ils sont tous là, la femme, l’enfant et le frère, tous émus de ma visite avec sur les lèvres des remerciements et le nom de Jane Thylda, Jane Thylda, qui a eu l’idée de cette collecte en faveur d’un camarade malade, et, la somme trouvée en un clin-d’œil, un soir, dans les coulisses, m’a prié puisqu’elle joue en matinée elle-même, de porter ces dix louis pour elle à l’effarant corbeau de l’antre de Plango, à la sauterelle fantastique qui la terrifiait chaque soir à l’acte du Sabbat et la forçait à danser la ronde maléfique entre le nain Youmafre et le crapaud Croachis.
—Monsieur Marcenay, il paraît qu’il est bien bon dans son rôle de vieux magistrat, m’a dit ma femme, soupire le corbeau Blancard; vous ne l’avez pas vu, vous, Monsieur, dans le Vieux Marcheur? Il parodie M. Guy des Variétés, et tout le monde dit qu’il est superbe: c’est un ami; ce que j’aurais voulu le voir!
Et c’est touchant cet intérêt d’artiste pour un autre.
—Et c’est aujourd’hui notre centième et je ne suis pas là, gémit le pauvre Blancard.
Autour de moi, ce sont des allées et venues d’infirmières, des recommandations de parents, des adieux, des doléances de malades que l’on quitte, les Blancard, mari, mère et frère me remercient encore une fois et je me sens vaguement l’âme de Séverine.
Vendredi 28.—A la Porte-Saint-Martin, Plus que Reine. —Les lettres de Paris à Nice m’ont trompé. Elle est charmante, elle est charmante, elle est charmante, elle n’imite pas Sarah, elle a consenti à être elle-même, et quoiqu’elle n’ait ni le type, ni la taille, ni le teint, ni la couleur des cheveux de Joséphine, cette créole, la Plus que Reine qu’est madame Jane Hading est coquette à souhait, câline à miracle, et arrive surtout à donner l’impression d’une femme vraiment bonne. C’est la bonne Joséphine, avec, sur les épaules et sur les seins, une nacre et des blancheurs rosées que n’a jamais eues l’impératrice.
La pièce, c’est du Frédéric Masson découpé en tranches, anecdotique au premier tableau du Palais-Royal, tragique à l’acte de Fontainebleau et de la porte murée, où l’épouse répudiée va se heurter le front, intéressante en somme comme une suite d’estampes.
M. Coquelin, pour jouer Napoléon, a arboré un faux nez; il avait déjà abordé les nez d’emprunt dans Cyrano; faux nez dans le Rostand, faux nez dans le Bergerat, c’est une vocation tardive, mais c’est une vocation. L’appendice extravagant et riche en métaphore du cadet de Gascogne seyait mieux au type de M. Constant Coquelin que le nez impérieux de César; il y tâche de tout son talent, mais le rate de même. On ne refait pas un profil:
Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce, Et jamais Sarcey quoi qu’il fasse Ne pourra passer pour galant.
En revanche, M. Desjardins est beau comme une médaille antique dans Lucien Bonaparte et, qu’il soit de Frédéric Masson ou de madame Campan, M. Bergerat a écrit un bien beau quatrième acte.
Malheureusement, les autres s’en ressentent.
Samedi 29 avril. —Au théâtre Sarah-Bernhardt, les coulisses d’un samedi littéraire. Dans la loge de la grande artiste, vaste, aérée et claire avec son salon Liberty, tout encombré de fleurs (fleurs rares et poétiques qu’on sent choisies par Sarah elle-même, arums, iris et clématites, et les plus bleues parmi ces clématites), c’est la légion sacrée, comme a écrit Sarcey, la légion des amis de la première et de la dernière heure, les inséparables. Mademoiselle Louise Abbéma est leur chef, Loulou dans l’intimité, et c’est aussi Rostand, d’élégance impeccable, comme peint à même la peau dans des complets adéquats de drap uni et sombre, la face d’ascète creusée sur des hauts cols-carcans, où la cravate assortie au costume en continue la couleur. Madame Sarah Bernhardt, qui rit aux larmes, leur raconte et leur mime même un peu la parodie que M. Guitry vient de lui faire de Coquelin et de Jane Hading dans Plus que Reine. Madame Sarah Bernhardt parodiant Jane Hading. La chose a d’autant plus de piquant que maintenant madame Jane Hading ne l’imite plus.
Dans les coulisses, adossés à un portant, cette somptueuse et traînante robe de dentelle blanche, ce manteau de cour, cet éclat des yeux et des lèvres, cette fraîcheur éclairant l’ombre poussiéreuse de l’endroit, madame Héglon. Amenée là par M. Catulle Mendès, dont elle va dire les Chansons de route, Myriam Héglon, qu’hospitalise aujourd’hui, Sarah Bernhardt, est traitée par elle en souveraine; une fois n’est pas coutume. MM. Catulle Mendès et Xavier Leroux font escorte, le poète et le musicien; plus loin, c’est M. Guitry, en représentation aujourd’hui chez son ancienne directrice. M. Guitry a aussi son cortège: Jules Renard, dont il va dire une des amusantes Bucoliques; M. Tristan Bernard, tout le clan des auteurs gais enfin, les auteurs gais de M. Guitry, qui va triompher dans le Petit Lapin.
M. Gustave Kahn, l’autre organisateur de ces matinées, erre, assez désemparé dans les limbes du fond; on sent qu’il n’a amené personne. M. de Max rôde, dépareillé comme lui, dans le clair-obscur des vieilles toiles.
Sarah pénètre dans les coulisses, et aussitôt les groupes se rapprochent; il y a concentration subite autour de la Muse; mais la Muse en complimente une autre: la robe blanche de Sarah s’incline et se ploie devant la traîne neigeuse de madame Héglon. C’est l’entrevue de deux reines. Berthe Bady, Mellot, qui va créer ici Ophélie et Blanche Defresne, mélancolique et blonde comme une élégie, passent et repassent au second plan. Ulmann apparaît à la porte, et son retour paraît de bon augure à tous, après les bruits inquiétants qui avaient couru sur l’Aiglon. N’avait-on pas dit que M. Edmond Rostand, cédant aux prières de M. Le Bargy, avait porté sa pièce à la Comédie-Française? Sa présence dans les coulisses du théâtre Sarah-Bernhardt est un formel démenti à de tels racontars, et le concours de madame Héglon, l’éclat d’un heureux présage; tout cela est commenté, chuchoté, interprété par chacun et par chacune. Dans la salle, les applaudissements saluent les tirades des artistes en scène: mais le vrai spectacle, la comédie d’intrigue, est derrière le décor.
Dimanche 30 avril. Dans le monde.
Des larmes sont en nous. C’est la sécurité Des peines de savoir qu’il y a des larmes toujours prêtes. Les cœurs désabusés les savent bien fidèles; On apprend, dès l’enfance, à n’en jamais douter. Ma mère, à la première, a dit: «Combien sont-elles?» Des larmes sont en nous et c’est un grand mystère! Cœur d’enfant, cœur d’enfant, que tu me fais de peine A les voir prodiguer ainsi et t’en défaire A tout venant, sans peur de tarir la dernière... Et celle-là pourtant vaut bien qu’on la retienne... Non, ce n’est pas les fleurs, non ce n’est pas l’été Qui nous consoleront si tendrement: c’est elles. Elles nous ont connus petits et consolés; Elles sont là en nous, vigilantes, fidèles; Et les larmes aussi pleurent de nous quitter.
Ces vers d’émotion et de charme de Henri Bataille, c’est mademoiselle Berthe Bady qui vient de les dire, après le Madrigal triste et la Nuit de Baudelaire. Elles les a dits, et avec quel don de sensibilité communicative et contenue, quelle simplicité de diction prenante et pourtant savante! Tous ceux qui l’ont entendue le savent, et même aussi le public puisque Edmond Sée, dans son feuilleton de la Presse ce matin même, vient de la consacrer par cette phrase: «Mademoiselle Berthe Bady est la vraie gloire des matinées du théâtre Sarah-Bernhardt, mais déjà dans le salon, où sa récitation vient de mettre un peu d’au-delà, la banalité des conversations reprend pour déplorer l’horreur de cette matinée du Vernissage.»
C’est bien fini, le vernissage est mort, la réunion des deux Salons a été son glas; ça n’a pas été journée des dix mille, mais des trente mille badauds, et, d’un tacite accord, le monde élégant désormais s’en abstiendra; autant inaugurer la foire de Neuilly ou la fête du Trône, d’autant plus que des kilomètres de toiles exposées là ne sont pas beaucoup meilleures que celles des baraques foraines. Quant aux envois de la sculpture, il y a des musées de cire ambulants qui les valent... Avez-vous vu les Rodin? et l’on cite le mot de Gérôme devant l’Eve du maître: «—Frémiet a donc exposé cette année?» Et tout le monde de rire.
Quelle salutaire idée j’ai eue en n’allant pas me fourvoyer dans cette cohue! Habits noirs et épaules diamantées continuent de salonner comme Arsène Alexandre ou Gustave Geffroy, et je songe en moi-même au mot de Goncourt: «Ce qui entend dire le plus de bêtises, c’est un tableau d’exposition, le jour du Vernissage.»
Lundi 1er mai.—Galerie des machines, aux deux Salons... pour faire comme tout le monde.
D’abord à la section des objets d’art, aux Champs-Elysées. On est cueilli, là, happé au passage par un tas de bibelots curieux et affriolants; c’est comme une halte avant de pénétrer dans le labyrinthe effarant des galeries.
Retrouvé là un joli groupe de Ferrari Renaud et Angélique, albâtre, acier, marbre et cuivre: un amalgame, un ragoût très savoureux de pierre et de métal, le mélange de sculpture et de ciselure déjà apprécié l’an dernier dans le groupe du Cygne et Léda. M. Ferrari est fidèle à son modèle: je reconnais la souple et fine nudité d’Angélique pour l’avoir admirée dans le sommeil abandonné de Léda. Très drôles et curieusement modelées, les sept étendues de femmes nues d’Henri Loisel, intitulées: Une semaine, et la jolie jeune femme, qui a posé trois d’entre elles, en est tout honteuse: le public la reconnaît et la déshabille sous le drap sombre de son costume tailleur. Retrouvé, là aussi, la féerie des émaux et des pierreries de Lalique. Quoique similaires, les vitrines de MM. Fouquet et Foy méritent d’être remarquées. Un merveilleux tapis; toute une flore de forêt, longues tiges vertes fleuries d’ombelles, blancheur de ciguë et d’orties, doit être de Ballery-Desfontaine; enfin, un buste de M. de Max me requiert. Etrangement maquillé et peint, il semble une cire et est de marbre: il représente, dans son rôle de Roi de Rome, le jeune et talentueux tragédien; ce sont bien ses cheveux roux, son pur et fin profil de diplomate, nez aux ailes vibrantes, bouche étroite et sans lèvres, menton aigu, galochard même, buriné, l’on dirait, dans de l’insolence et du flegme hautain; une très jolie créature est arrêtée devant, en extase, invraisemblablement mince avec une inquiétante opulence de hanches et c’est mademoiselle Odette Vallery en personne, l’étoile du music-hall de la rue Richer; et l’à-propos de la rencontre me fait songer à la bizarre destinée du comédien. Sculpté dans le marbre, il faut qu’on le maquille et qu’il prenne les aspects d’une cire peinte; traduit en buste, au lieu de l’exposer à la sculpture, on l’envoie aux objets d’art au milieu de bijoux, de bracelets et de peignes, et là, il faut qu’une femme se pose en point d’admiration devant lui, et cette femme est Vénus Callipyge elle-même.
La destinée de M. de Max est vraiment celle d’un empereur byzantin.
Mercredi 3 mai.—A la Comédie-Française, à la répétition générale du Torrent.
Ne forçons point notre talent!
Le délicieux ironiste d’Amants et de Georgette Lemeunier, le fournisseur breveté des mots exquis, des impertinentes allusions, des mordantes boutades et des réticences cruelles de mesdames Réjane, Granier et de M. Guitry, le Maurice Donnay un peu chatnoiresque et d’autant plus charmant, le maître de l’adultère et des liaisons dangereuses, l’auteur dont nous raffolons toutes! le tendre et sceptique amoureux de Douloureuse, ce chef-d’œuvre, ému quand il se souvient et implacable quand il se reprend, a voulu cette fois, écrire pour mademoiselle Bartet, MM. Duflos et le Bargy et la Comédie-Française. Mieux ou pis, il a voulu réhabiliter l’amour et la passion auxquels il ne croyait pas naguère; cet amour et cette passion qu’il a si finement raillés même; que dis-je? il a voulu proclamer le droit à la vie, le droit de vivre sa vie (dangereuse thèse qui peut conduire au droit au meurtre, au droit à la débauche, et au droit au vol, puisqu’il établit déjà l’adultère), et pour nous faire accepter tout cela, le railleur et le joli faiseur de mots rosses qu’est M. Maurice Donnay nous a conduits au prêche.
Si charmeur et fin psychologue en chambre que soit M. Le Bargy dans le désillusionné Morins, si parfait abbé tout de bonhomie et d’indulgence que soit Féraudy-Bloquin, leurs consultations autour de la détresse de madame Lambert ne parviennent pas à intéresser le public à un malheur d’exception; la faute de Bartet n’a d’excuse que dans la bassesse d’âme de son honnête homme de mari, et si M. Donnay n’avait pris soin de faire de madame Versannes la plus adorable et la plus haïssable des poupées parisiennes, son type de Julien Versannes ne serait qu’un mari bien ordinaire, courtisan indiqué de toute jolie femme et prenant son plaisir dans un ménage voisin; mais il y a cet odieux Lambert, type œuvré de main d’artiste du bourgeois autoritaire, libre-penseur, sûr de lui-même, horrible produit des immortels principes et inévitable petit-fils de la Révolution, Lambert armé de la loi et des conventions contre toutes les délicatesses du cœur; et il y a aussi les jolis couplets de Le Bargy, et les sottises à fleur de peau et à cœur vide de cette jolie oiselle de madame Versannes.
Mademoiselle Muller y est délicieuse, et MM. Le Bargy et Féraudy ont trouvé, dans les deux raisonneurs, une occasion difficile de créer deux vrais rôles: la pièce a d’ailleurs tout ce qu’il faut pour réussir: une soutane d’abbé et un décor d’usine.
Coquelin cadet et M. Beer, chacun dans des rôles de célibataires, l’un humoriste et l’autre flirteur honoraire, ont des entrées de clown assez divertissantes.
Vendredi 5 mai.—Au salon. Ces dames:
«Je ne sais pas bien ce que je veux, mais je sais que je veux.» Oisonnerie délicieuse d’une femme de peintre rembarrant son mari. Réponse typique et rare d’une épouse en mal d’humeur et de névrose, et que me rapportait, avec la joie exultante d’un trouveur de trésor, un peintre ami de la maison.
Si cruellement qu’une femme ait jamais pu nous faire souffrir, ce genre de boutade nous venge et nous console de tout.
Décidément, la femme est un refuge. Et me consolaient-elles assez de certaines critiques salonnières, partis pris dogmatiques et rageurs d’écrivains têtus et sectaires, la reposante inconscience, la sincérité d’élan et la sympathie irraisonnée vers le joli, le poncif et le léché des trois exquises petites madames, mesdames de Versannes, de Versatile et de Futile aussi, que je me plus à suivre, aujourd’hui, à travers les Salons Champ de Mars-Champs-Elysées.
Etaient-elles assez mannequins de chez Doucet, avec leurs tailles longues et leurs hanches étroites, sanglées dans les robes plates et remuantes du jour; et la bonne odeur, oh! combien douce à respirer, que laissaient derrière elles, tel un troublant sillage, le fringant roulis de leurs croupes! étaient-elles assez délicieusement femmes, femmes de gestes voulus, de poses étudiées et de babillage puéril, et comme instinctivement, spontanément, elles allaient droit à la peinture qui devait leur plaire et qui leur ressemblait: «Les jeunes hommes de Courtois, sont-ils assez chair de pêche et duvetés, et les Carrier-Belleuse, ma chère! on voudrait être danseuse pour être peinte ainsi.» Oh! les trois charmantes poupées!
En vérité, je leur en aurais voulu si leurs préférences n’avaient été aux peintres mêmes que je leur devinais, car elles allèrent naturellement aux envois de M. Jean Béraud, à cause de Le Bargy, aux tableaux de Gervex, parce que les élégances de la scène du yacht, comme au portrait de M. Paul Robert, parce que le prince Henri, leur prince!
Les La Gandara, les retinrent un moment, parce que la princesse de Brancovan-Chimay et les étoffes si curieusement peintes... «Un peintre à la toilette, tant il comprend le satin! mais il n’embellit pas, il enlaidit plutôt.» Les nudités de Stewart, tachetées d’ombre et de soleil, leur plurent comme une inconvenance, l’une chuchota aux autres le nom de... Gordon Bennet et l’histoire des séances de modèle dans le parc, mais elles hâtèrent le pas devant les Simon, dédaignèrent les Cottet et pâmèrent en extase devant les Madeleine Lemaire... Oh! ce triptyque! cette femme en hennin, ces lys, ces roses et ces pains et les vers, la poésie, ma chère! Sainte Roseline, Rosa, la rose, ça se décline.
Roseline! Je reconnais le miracle de sainte Elisabeth de Hongrie, la transmutation des pains d’aumône en roses fleuries de la légende des saints; je reconnais aussi Juliette, l’ancien modèle de Picard, l’adorable Juliette des naïades des années précédentes, Juliette, la figurante unique de la Lépreuse. C’est elle qui, cette année, a posé la sainte moyen-âgeuse de madame Lemaire.
Vous n’avez pas gagné au change mademoiselle Juliette, et, rendue par Picard, votre beauté avait un autre caractère. Qu’est devenu le côté puéril et terrible à la fois de votre profil de petite nymphe primitive et la belle ligne inquiétante de votre menton trop long et de votre nez trop court sous l’entêtement du front bombé et bas; tout cela s’est édulcoré, fondu, adonisé, sous les doigts de peintresse et de modiste aussi de madame Lemaire, et comme sainte Elisabeth de Hongrie, vous êtes devenue Roseline, mousseline et vaseline! J’aimais mieux la Juliette d’autrefois.
—Maintenant il faudrait trouver le portrait de Rostand et celui de Deschanel. —On dit le Boutet de Monvel délicieux, une vraie tapisserie du douzième. —Oui, Jeanne d’Arc.
Et elles vont au Boutet de Monvel. Sont-elles assez gentilles! Je les embrasserais si j’osais, et quelles jolies nuques elles ont sous la soie dorée de leurs cheveux, des nuques d’une chair satinée, savoureuse et menue; comme je les aime d’être si d’accord avec elles-mêmes. Je suis sûr qu’elles vont hurler devant les Carrière: Carrière!
Geffroy, vous qui passez, Daignez me secourir.
En effet, ça ne manque pas! Quel joli Salon elles écriraient, celles-là, si elles notaient leurs impressions.
Lundi 8 mai.—A l’Opéra, première de Briséïs, de MM. Ephraïm Mikhaël et Catulle Mendès, musique d’Emmanuel Chabrier.
Briséïs a seize ans: son front veiné d’iris A la douce pâleur des aubes matinales Et ses pieds transparents aux doigts cerclés d’opale, Font rêver au calice étincelant des lys. Elle songe au Scamandre où dans les joncs fleuris Elle se baignait nue, au temple aux larges dalles, Où ses pieds bondissaient au son clair des crotales, Ses pieds frais, aujourd’hui, de lourds joyaux meurtris. Elle revoit en rêve au fond des crépuscules Le chœur plaintif et doux des blanches hiérodules, Chantant l’hymne du soir sous les cieux solennels, Et, triste au souvenir de ses vœux éternels, Sous ses bras nus, parmi la gaze violette De ses voiles, pleurante, elle cache sa tête.
Briséïs, la captive d’Achille, les intrigues d’Agamemnon, la colère du fils de Thétis contre le roi des rois contraint de rendre enfin sa conquête, la dissension au camp des Grecs et la splendeur épique du poème d’Homère. J’en veux presque à MM. Mendès et Mikhaël de m’avoir fait espérer les féeries d’or et d’airain de l’Iliade pour m’offrir la fable fanatique et sombre de la Fiancée de Corinthe; mais il y a la musique de Chabrier, la caresse enveloppante, toute de brise alizée et de parfums du large; le chant d’aurore et de mer matinale des rameurs de la galère d’Hylas, il y a le duo balbutiant d’amour puéril et charmeur des deux fiancés sur le banc de marbre, dans l’ombre des lauriers roses, il y a la plainte et la crainte de Briséïs redoutant pour Hylas les courtisanes des mauvaises îles et les embûches des traversées lointaines, il y a... il y a tout cet acte enfin, troublant et nostalgique par le mystère des autres inachevés, tel un fragment de fresque retrouvé, une de ces merveilleuses peintures de Pompéï, dont les personnages survivants font d’autant plus regretter les figures disparues, les couleurs périmées, et l’ensemble aboli.
Samedi 13 mai.—La mort de Henry Becque.
Sa carrière fut longue et peu remplie. Aucune de ses œuvres n’eut un succès éclatant et immédiat. Il était venu au monde sans fortune et s’en va de même... Néanmoins, il fut glorieux, moins peut-être qu’il ne le désirait, mais presque autant qu’il le méritait, et plus assurément qu’une foule d’ennemis ne lui aurait permis s’il leur en avait demandé la permission. Son nom était universellement connu, même par ceux qui ne connaissaient pas son œuvre. Il jouissait d’une grande considération, surtout parmi les écrivains dramatiques de la jeune génération, qui l’avaient élu pour maître. On le recherchait presque autant qu’on le craignait. Il dînait en ville tous les soirs. Il était officier de la Légion d’honneur. Un fauteuil à l’Académie lui était réservé. Sa pauvreté officielle et «reconnue d’utilité publique» lui avait valu différentes pensions assez larges. Il était entretenu comme un grand fonctionnaire, et sa fonction, depuis quinze ans qu’il s’était mis volontairement à la retraite, était de faire des mots cruels. Reconnaissons qu’il les faisait bien et avec bonheur.
Le morceau funèbre pourrait être signé du mort lui-même, c’est du Becque posthume, et du meilleur. Quel portrait! Le pauvre cher défunt ne l’aurait pas mieux buriné; mais oyez la suite:
C’était un homme qui avait du caractère, et le caractère peu endurant. Il était violent, amer, sarcastique, dépourvu d’indulgence et d’un esprit désobligeant. Il ne pardonnait pas à ses ennemis, et on dit qu’il ne ménageait guère non plus ses amis. Il aimait beaucoup à haïr. Il faut dire, à sa louange, que ses haines, comme ses rancunes, n’avaient rien de bas, de personnel, ni même peut-être de très profond; elles étaient l’aliment nécessaire de son génie si particulier, et elles entretenaient constamment sa verve. S’il invectivait souvent certains hommes, c’est qu’il n’aimait pas leurs idées et qu’il était dans son tempérament assez direct de s’attaquer plus volontiers aux hommes qu’aux idées, car ceux-ci lui offraient plus de prise que celles-là. Ou bien, c’est qu’ils lui avaient fait tort en quelque chose. Il était du reste assez facile de le contrarier, et je crois qu’il était né susceptible, facilement irritable, et plutôt malveillant.
Il ne suffisait pas, quoi qu’on en ait dit, d’avoir du succès pour devenir son ennemi. Mais il ne pardonnait pas les succès faciles et obtenus par des moyens de mauvais aloi, car sa conscience d’artiste ne lui en avait jamais permis de tels. Au demeurant, c’était un fort honnête homme de lettres et aussi un fort honnête homme qui ne fit jamais de tort à personne qu’avec des mots. Il est vrai que, contrairement au dicton, quelques-uns de ses mots ne s’envoleront pas et resteront comme des écrits.
Il n’aimait pas beaucoup la plupart de ses confrères. Il n’aimait pas non plus beaucoup les directeurs!... Ah!... Il n’aimait pas non plus beaucoup les critiques. Il avait ses raisons pour cela, et il les donnait volontiers sans trop se faire prier. Il racontait sur les uns et sur les autres beaucoup d’anecdotes où ils ne jouaient pas, en général, des rôles très favorables.
Mais il aimait beaucoup la société des femmes, et je crois qu’elles ne détestaient pas la sienne. Il était fort galant et empressé auprès d’elles. Il savourait leurs mots et d’autant plus qu’elles le régalaient davantage par leur bêtise, leur cruauté ou leur rosserie, et réalisaient ainsi son idéal qui n’était point tendre. Ai-je besoin de dire qu’il était fort misogyne.
Et cette page, parue en tête d’un grand quotidien du matin, est anonymement signée Tout-Paris; pis, l’impression en petits caractères décourage presque le lecteur. Quelle prudence et quelle modestie! Parmi tant d’encre sympathique répandue sur la tombe du mort, j’ai pensé que ces quelques lignes étaient celles qui lui ressemblaient le plus. Comme Henry Becque les eût aimées, ces lignes, surtout écrites sur un autre; et même imprimées de son vivant, je crois qu’il les eût préférées à l’éloge de certains.
Voilà pourquoi je les reproduis.
Mardi, 16 mai.—Onze heures, aux Folies-Bergère. —La souplesse étirée et robuste des corps d’acrobates et des nudités de danseuses, l’aspect de longues fleurs des unes dans le remous des jupes évasées en calice, les jambes fines apparues comme deux pistils, le cambrement brisé des tailles renversées en arrière, tels des grands lys après la pluie, et, balayant soudain le sol, les flots éployés des chevelures; tout cela en vérité forme un vivant, capiteux et captivant spectacle... et après la valse-tourbillon des Dante, cette valse où, vibrante comme une tige d’acier et puis fluide, on dirait comme l’eau, une si étrange fille se contourne et se ploie avec des mollesses d’étoffe, après les exercices de force des hallucinants Paxton, pareils à deux Dioscures dans la soie brillantée de leurs maillots blancs: c’est la gaieté, la furia, la fleur de sang, de santé et de joie, le parfum d’œillet, de jeunesse et de jasmin aussi de cette incomparable fille, toute de souplesse et de déhanchement dans sa mantille et ses pampilles noires, qui a nom la Guerrero.
La Guerrero, c’est-à-dire l’Andalousie en personne cambrée et cabrée dans une Malagueña qui flambe, pétille et qui sent bon, la Guerrero, le plus délicieux visage que j’aie encore vu depuis Miss Saint-Cyr, sur la scène des Folies, la Guerrero, ce bijou rose et noir, cet œillet de chair vive, cette jonquille qui danse, ce grelot d’or d’une veste de torero.
Un vrai spectacle où conduire une femme grosse; on serait sûr d’améliorer la race, si toutes les Parisiennes, en voie d’être mères, allaient voir jouer chaque soir les muscles des Paxton et la taille onduleuse des Dante et de la Guerrero.
Jeudi 18 mai, 9 h. 1/2.—La fête de Vaugirard, boulevard Pasteur, à l’angle des rues de Sèvres et Lecourbe. C’est là que le mouvement, le tumulte et le brouhaha sévissent, c’est le rond-point choisi par tous les manèges: manèges de chevaux de bois, manèges de cochons, balançoires, ballons et montagnes russes. Tous sont pris d’assaut, et, chargé de familles, tout cela tourne, se croise, se rencontre ou paraît se rencontrer, s’effleure et se frôle presque, emporté dans tous les sens, sens parallèles et sens inverses, dans un tourbillon de lumière et de cris.
C’est un vertige: des paillons luisent, des jupes s’envolent, des têtes se renversent, des animaux se cabrent, fantasques et chamarrés d’étoffes: une vraie charge de l’apocalypse.
C’est une chevauchée de garçons et de filles: les uns gouaillent, les autres délirent. Que de chatouilles, que de bras éperdus et que de rires, que de virginités compromises! C’est la course à l’abîme se ruant en cercle au-dessus des têtes et des épaules de la foule; il y a là des vestons et des blouses, des chapeaux, des casquettes et des casques de cuirassiers permissionnaires; et tous, bouches bées, les yeux écarquillés et ravis, regardent monter dans le ciel les couples des balançoires, passer dans une trombe, sur le dos des licornes, les couples des manèges, Polyte avec Titine et Mélie avec Dumanet; des prunelles s’allument quand se découvre une cheville; et ce fracas qui roule là-haut, dans les cimes d’arbres, c’est le wagonnet des Montagnes-Russes. C’est un sabbat, c’est une féerie, et l’assourdissante rumeur des orgues! Et tout cela, dans la lueur verte et mouillée, comme laiteuse, des marronniers en fleurs, toute une avenue d’arbres pareils à de grandes girandoles de cire, et parmi les feuillages, c’est le papillotement continu, le clignotement imprévu de tant de lampions et de tant de verres de couleur! là-bas, dans le carrefour, c’est l’incendie tournant, ce sont les geysers de flammes des manèges en marche, et les omnibus passent, ébranlant les pavés, et passent aussi, hués par la foule, des fiacres et des fiacres. L’azur nocturne est troué d’un va-et-vient de balancelles; la Grande Roue de l’Exposition, illuminée, se profile en clartés au-dessus des toits; c’est fou, abracadabrant, grouillant et coloré comme un tableau de Cornélis de Moor: c’est compliqué, fantasque et virevoltant comme une composition de de Feure. A l’angle de la rue de Sèvres, sous un immense dôme peint de pseudo-fresques de Tiepolo, tournoie un manège de lapins blancs gigantesques; ils galopent trois par trois, les oreilles droites et droite la queue, enrubannés de bleu-céleste et mordant sournoisement un énorme louis d’or: c’est le clou de la fête.
La foule se rue sur les lapins, les femmes surtout. Oh! la joie des petites apprenties enfourchant l’animal détesté... la course aux lapins: Parisiennes, quel symbole!
Le manège concurrent est installé près de la rue du Château, des pancartes en promènent l’annonce dans la foule: «Elles arrivent, les Vaches sont arrivées.» Les vaches et les lapins; les cochons ont vécu, les cochons sont détrônés.
Les vaches et les lapins, l’engouement et la joie populaire de Paris, à la veille de 1900. Quel document pour la postérité!
Lundi 22 mai.—Théâtre Sarah-Bernhardt: la Tragique histoire d’Hamlet, prince de Danemark. Hamlet, le rôle le plus complexe et le plus difficultueux peut-être de tout le théâtre de Shakespeare, mettons même de tout le théâtre, celui, dont la philosophie hésitante et triste a fourni le plus de gloses et de commentaires aux penseurs comme aux critiques, le personnage dont l’interprétation a déchaîné le plus de polémique et passionné et divisé le plus de partisans: l’Hamlet gras et robuste, sorte de géant blond, l’irrésolu et mélancolique Hamlet des Anglo-Saxons, qui veulent voir dans le prince à l’haleine courte de Shakespeare un Danois lymphatique et lourd de bière aux indécisions tout à coup écroulées en colères de brute, puis l’Hamlet raisonneur et soudain égaré, espèce de fou furieux déjà mûr et barbu, qu’ont imposés ici, à l’imagination des foules, l’Hamlet-Faure de l’opéra d’Ambroise Thomas et l’Hamlet Mounet-Sully de la traduction de Paul Meurice, et enfin l’Hamlet rêveur et halluciné, marchant à travers les brumes de sa folie parfois feinte et réelle parfois, volonté tour à tour naufragée et surnageante, que tout Londres applaudit et chérit dans Irving, un Hamlet imberbe, cette fois; et puis, s’il faut les nommer tous, l’Hamlet travesti qu’abordèrent déjà la tragédienne Leroux et la Diligenti dans ses tournées de Milan à Nice;... personnage d’autant plus écrasant que chacun après la lecture (et tout le monde a lu Shakespeare), s’est fait un idéal différent du héros, héros de drame ou de légende, selon les tempéraments: autant de moules à briser, pour qui veut imposer à nos souvenirs un autre Hamlet de sa création.
Il appartenait à la créature d’énergie et de volonté qu’est madame Sarah Bernhardt d’avoir cette généreuse audace.
Dans une ingéniosité de mise en scène qu’elle a trouvé moyen de renouveler, elle donne un Hamlet contracté, volontaire, obstiné, aux yeux aigus et à la bouche amère; un douloureux et torturé Hamlet, ivre de dégoûts et de tristesse, dont les éclats de fureur ont plutôt l’air de spasmes; un Hamlet malade de la maladie du siècle, dont les nausées se crachent en soudaines invectives, conseils à Ophélie, bourrades à Polonius, pour retomber dans des lassitudes qui sont des dédains accablés.
Cet Hamlet-là est peut-être un peu cousin germain de Lorenzaccio... à moins que le souvenir obsédant d’une création fameuse n’ait gêné mon libre arbitre! madame Sarah Bernhardt avec son profil délicat et pur, la souplesse nerveuse de son corps si jeune, sa bouche de menace et ses yeux qui parlent, a peut-être, à mon gré, trop de race et trop de félinerie italienne pour l’indolent et lourd prince de Danemark; le Danois devient presque un Florentin avec elle; mais cela tient à la finesse même de son physique.
Toutes ses scènes avec Polonius, ses dialogues avec Ophélie, ses reparties aux comédiens, ses façons d’éconduire Guildestein et Rosencrantz, le ton dont elle dit «des mots, des mots», son «Va-t’en au couvent!» à son effarée et implorante fiancée, ses couplets sur la flûte et sur le nuage à forme de belette, puis de chameau, sa tristesse écœurée des railleries, la fatigue énorme de son mépris pour cette cour cynique et criminelle de sicaires et de complaisants; tout cela est merveilleux et saisissant de composition, de mimique et d’attitudes.
A l’acte de la comédie dans le palais, pendant la représentation du Meurtre de Gonzague, madame Sarah Bernhardt a, pour surprendre le trouble et l’aveu du roi, des rampements et des fixités d’yeux de chat sauvage, une façon d’approcher sa torche de la face du coupable qui donne froid dans le dos, et la captivante mise en scène d’un archaïsme si précieux de tout cet acte!
Dans la salle, quantité d’Anglais et d’Anglaises, curieux de voir interpréter le rôle d’Irving par mistress Sarah Berneart, quantité surprenante aussi de dames en cheveux courts, en jaquette de drap et petit col d’homme, que tous les John Bull de l’assistance s’obstinent à prendre toutes pour autant de Louise Abbéma.
Jeudi 25 mai. —31, rue Washington, dîné chez madame Judith Gautier, la fille du grand Théo, cette médaille syracusaine devenue, par la culture d’elle-même, une Japonaise d’Hokousaï, face régulière et pâle, on dirait modelée dans du kaolin, sous les cheveux noirs comme de l’encre de Chine.
Madame Judith Gautier est aussi directrice de théâtre, un merveilleux théâtre de marionnettes, où à la fois impresario, machiniste, décorateur, régisseur et costumier, elle modèle et sculpte de ses mains les personnages des drames qu’elle représente. Un petit cercle d’élus a déjà applaudi sur cette scène la Valkyrie et Parsifal pour l’œuvre de Wagner, et Une larme du Diable, de Théophile Gautier; et les drames wagnériens furent bel et bien joués avec chœurs et orchestre comme à Bayreuth. Cette année, enfreignant les statuts de la Société des auteurs, madame Judith Gautier monte sur sa scène un drame en vers dont elle est l’auteur, Tristane.
Comme elle me dit elle-même en me communiquant les maquettes des décors: «Cette fois, j’aurai tout fait, les acteurs et la pièce» et comme je m’extasie sur l’ingéniosité de ces maquettes: «Que serait-ce si vous aviez vu celles de la Valkyrie? soupire-t-elle; j’avais alors un collaborateur précieux, un jeune peintre, René Gérin. Pauvre garçon! mort à trente ans! Voyez s’il avait du talent...» Et prenant une lampe, elle l’approche d’un grand tableau où trois sirènes à la chevelure d’algues bercent le sommeil d’un chevalier d’une musique de coquillages, de madrépores et de coraux. «Quelle jolie imagination! et pourtant, ce n’est qu’une ébauche!»
Sur l’andrinople des murs, autour de nous, dans le salon, rasant presque les coussins des divans, c’est une galopade grimaçante de dieux indous, de masques japonais, d’armes d’Orient, de foukousas et de Bouddhas çà et là, un portrait de Wagner, le dieu du lieu, un autre de Gautier, puis un de Leconte de Lisle, et des pochades, dont l’une de Sargent, représentant la maîtresse de céans, interrompent cette fresque de soie et de bronze. Sous le rond lumineux de la lampe, nous feuilletons maintenant les albums du Japon. Il y a là des estampes amusantes aux détails exquis et minutieux: des poissons et des fleurs; des singes se balançant dans des guirlandes, et toute une animalité s’ébroue, souriante et malicieuse, parmi une végétation de rêve, que je préfère même aux scènes de personnages et de guerriers. Une page me requiert entre toutes, celle où deux lapins, un noir et un blanc, s’allongent en courant sur la crête des vagues; et l’atmosphère de ce logis de chimère et de rêve, l’ambiance même de cet appartement parisien où la fille de Gautier s’attarde et se complaît dans des évocations d’un Orient légendaire, me semblent résumés dans cette estampe du Japon, représentant la galopade de deux lapins-fées sur la mer!
Dimanche 4 juin.—Aux Acacias, onze heures du matin. Soleilleuse, poussiéreuse, avec ses maigres ombrages et ses verdures comme farineuses, c’est, sans contredit, la plus laide et la plus banale des avenues du Bois; aussi la mode l’a-t-elle adoptée; et sous les tricycles à vapeur et les automobiles, qui la sillonnent à des allures de locomotive, elle s’étend, ce matin, plus particulièrement laide encore, déshonorée par les buvettes en plein vent et les éventaires de flore commune installés là en vue de la Fête des Fleurs, la fête de la veille qui va se continuer aujourd’hui après le Prix d’Auteuil.
Sur tout son parcours, ce sont des tables dressées, des bâches tendues et des tréteaux les uns chargés de piles de verres, les autres de tas de pivoines et de bleuets amoncelés par les marchands; des litres rafraîchissent à l’ombre dans l’eau douteuse de seaux en zinc; des papiers gras jonchent déjà les gazons et dans les taillis, des fleuristes populaires ont apporté leurs chaises et ficellent fiévreusement des petits bouquets de deux sous, tandis que, vautrés dans l’herbe, les hommes ronflent à poings fermés, cottes de velours et vestes de toile bleue de rôdeurs de barrière, qui se réveilleront vendeurs à l’heure de la fête. Dans toute la travée de l’avenue, c’est une colonne d’âcre et chaude poussière, et le bois cher à M. Alphand fleure aujourd’hui une odeur canaille et commerçante de matinée du 14 Juillet.
De rares promeneurs, mais d’une élégance vernie, nickelée presque, des robes trop neuves, des jaquettes trop sanglées, des bijoux trop voyants et parmi les chaises de la Potinière, un bavardage à voix trop haute, des voix de tête aiguës, tout un vacarme de perruches en délire, mais pas une figure où l’on puisse mettre un nom; mademoiselle Charpentier, cependant, la fille de l’éditeur, mademoiselle Frantz Jourdain, Lucien Muhlfeld, Helleu, le peintre des élégances frêles; Zadoc-Kahn, et dans les teuf-teuf qui descendent à fond de train sur Longchamp, toutes les têtes des courtiers du bibelot et des commissaires-priseurs des ventes célèbres, tous les profils aperçus, l’avant-veille encore, aux enchères de la vente Talleyrand-Valençay, très peu de Viv’ l’armée pour parler le langage du jour, mais pas mal d’amis du colonel Picquart et de petites madones de la Revision... L’arrêt de la Cour de cassation, l’arrestation de du Paty de Clam et le retour de Zola, songez quelle victoire! On sent que tout ce monde-là est en joie et vient étaler là son triomphe. Deux promeneurs mélancoliques: «Nous sommes vaincus. —Nous n’y avons pas mis le prix, que voulez-vous?»
Devant le tir aux pigeons, toute une escouade de braves Pandores, les sergots réquisitionnés pour la fête déjeunent gaiement, installés sous les arbres.
Midi et demi.—Au Pavillon d’Armenonville, à l’avoine. —Ici, de la fraîcheur, une lumière douce, atténuée par de profonds et grands ombrages, un cadre d’élégance affinée et de haut luxe; le miroitement des argenteries et des cristaux à travers les glaces sans tain de la véranda, l’ombre verte des feuilles reflétées dans les tables laquées de bleu tendre, et parmi les ébrouements des chevaux, les cliquetis des mors et des gourmettes, les grincements des roues et les étincellements des harnais, des shake-hands, des jolis rires, des propos à bâtons rompus, des bonjour pour le plaisir de montrer les dents et de tendre une petite main surchargée de bagues, un va-et-vient de robes claires et de souples tailles gaînées de broderies sous d’imprévus virements d’ombrelle.
Ce sont les édifices extravagants et pointant haut vers le ciel des chapeaux de femmes, que lance aujourd’hui la mode; les premiers pantalons blancs arborés en même temps que les grands feutres gris à ruban de couleur par les hommes, et c’est Balthy anguleuse et dégingandée, tel un croquis de Toulouse-Lautrec, et c’est Cahen d’Anvers dans une charrette-tonneau bondée de jolies femmes, et c’est Nelly Newstraten, rose de la tête aux pieds dans une écumante robe de guipure, et si blonde, Nelly qui déjeune avec un grand seigneur vénitien, et combien d’autres encore! Les uns arrivent, les autres passent. Impossible de trouver une table, et parmi les nuances fondues des toilettes et du décor, pareil à une gerbe rouge de coquelicots, sanglé de vestes écarlates, l’orchestre prévu des Tziganes versant là sur tous ces déjeuners la veulerie égrillarde de leurs polkas et la fadeur langoureuse de leurs valses.
Propos d’une heure: quelques tables: —Vous avez vu les Acacias ce matin? —Oui, ils étaient tous sortis. —Très gai, l’avenir qu’ils nous réservent; ça va être pour nous la captivité d’Egypte...
A une table plus loin. —Ballot-Beaupré est insoupçonnable, c’est une conscience, tandis que votre Quesnay... —Ballot-Beaupré, je vous conseille d’en parler.
Autre table. —«Les La Gandara, moi je ne sors pas de là; sa princesse de Brancovan-Chimay sera un des portraits du siècle; avez-vous remarqué les mains, comme c’est traité, et quelle race dans la raideur un peu voulue de la taille; on sent que cette femme-là s’assoit sans jamais s’appuyer, comme nos aïeules au grand siècle, et cette maigreur, et la tête trop petite, accentuée encore par la volumineuse coiffure; et je vous fais grâce du fini des étoffes: il fait chanter le satin comme Velasquez. —Oui, on sent que cette petite femme-là est née pour être duchesse, mais j’aime autant le portrait de madame Salvator; c’est campé comme un personnage de musée, et la trouvaille des deux mains mettant la rose à la ceinture, on dirait un objet d’art, je ne sais quelle précieuse et vivante agrafe! Quel motif de fermoir pour Lalique! Voyez-vous, en jade, là, ces dix doigts posés sur une fleur d’émail, et puis le rose mat de la bouche, est-ce assez la manière de Whistler —Ou de Vélasquez. —Vous l’avez déjà dit, vous savez de qui il a commande pour portrait? —Non. —De Joseph Reinach; il est en pourparlers pour peindre mademoiselle Reinach. —Naturellement, peintre attitré des princesses, il peint la fille du souverain: c’est la consécration officielle du talent. —Mieux, je parie qu’il a demande d’achat pour le Luxembourg.
Autre table. —Et vous n’avez pas vu Marchand? —Non. —Vous avez perdu: très intéressant, tête sympathique, des yeux clairs regardant droit devant eux, un air de force et de confiance, le sourire un peu triste. —Il y a de quoi. —Mais si simple et un joli geste de mains croisées sur la poitrine, l’air apôtre. —Oui, Jules-Lemaître l’a dit, une tête de missionnaire. —Qui connaîtra le martyre. —Et la foule, la rue, si vous aviez vu sa physionomie ce jour-là! ça valait la peine. —Oui, l’atmosphère des fêtes russes à la venue du tsar. —Soit, mais tout l’élan d’un peuple, l’ivresse des foules vers le symbole d’une force. —Oui, le besoin de se donner un maître. —Au lieu d’en avoir trois cents, j’aimerais mieux un seul. —Oh! oh! Seriez-vous du coup d’Etat! —Coup d’Etat, quelle folie! Oh! ils en ont eu assez peur; l’ont-ils assez escamoté, le héros de Fachoda? On avait même caché son itinéraire, et l’absence de drapeaux aux monuments, et les brigades centrales campées dans les massifs des Champs-Elysées, tout à coup debout pour barrer le passage à la foule ruée, hurlante de joie, derrière le landau de Lockroy et, si la police n’avait pas joué des poings... —Et du plat du sabre. —Peut-être, mais il faut l’ordre avant tout; oui, sans cela cinq cents voyous entraient à l’Elysée derrière la voiture du ministre. —Seriez-vous révolutionnaire à ce point? —Non, j’attends.
Autre table. —Et madame Paulmier, dans la foule, sous le balcon du Cercle militaire. —Oui, et criant à tue-tête: «Vive l’armée!» —Dans la matinée j’ai vu bousculer par des agents un pauvre homme qui n’en disait pas plus. —Alors, ce soir-là, il aurait fallu arrêter plus de cinq cents femmes, c’étaient les plus enragées. —Le mystère des foules, l’ivresse de la force. —C’était beau quand même, ce balcon pavoisé, toutes ces chamarrures, ces dorures d’uniformes tassées autour de la poitrine de ces moustaches grises, l’émotion de tous ces officiers, de tous ces généraux en s’entendant acclamer par le peuple, les fleurs jetées du balcon sur les manifestants, toutes les fleurs envoyées depuis le matin au Cercle militaire que les officiers lançaient sur la foule en remerciement, et la face illuminée, presque extatique de Marchand, la poitrine haletante d’émotion, trop ému pour parler et, au moment où il allait le faire, Lockroy le prenant gentiment par la taille et lui faisant quitter le balcon, Marchand et sa tête brunie de héros doucement emmené par le petit vieillard blanc. Et le lendemain, il partait dans sa famille en congé de convalescence, et voilà comment on évite les révolutions.
Trois heures.—Auteuil, au pesage, devant la tribune des courses. —Que de toilettes en guipure et en broderie écrues! Onduleuses, étroites, moulant les hanches, jamais les robes n’ont été si merveilleusement adéquates au corps, et jamais les femmes n’ont eu si accusé l’aspect de longues fleurs sur tiges ou de merveilleuses vipères dressées sur elles-mêmes. Mais que de broderies, mon Dieu! Il y a abus; on croirait que toutes se sont donné le mot pour s’enrouler dans leurs stores, les stores en broderies bise et crème des somptueux appartements.
Tout à coup, des cris: «Vive Loubet! Vive le Président!» Ils retentissent à l’entrée du pesage: ce sont les amis de l’Elysée qui l’acclament. Cette ovation se passe derrière la tribune; M. Loubet vient d’y pénétrer avec les ministres et le président du conseil. Devant la pelouse, des cris de: «Vive l’armée!» répondent; c’est comme une traînée de poudre, la foule se porte en masse devant la tribune présidentielle, hurlant et vociférant des «Vive l’armée!» et «Vive la France!». Les «Vive Loubet!» sont étouffés, et comme des agents interviennent, malmenant les manifestants, on crie maintenant à tue-tête: «Panama!» et «Démission!» M. Loubet se lève et répond en saluant à ceux qui l’acclament. Sous la tribune, ce sont des scènes de pugilat, des injures, des gifles et des coups de poing; des femmes frappent à coups d’ombrelles, on se traite de juif, de faussaire, d’Esterhazy, de Prussien et de Paty de Clam. —M. le comte de Dion, venu se camper sous la tribune avec quelques jeunes gens pour y crier: «Vive l’armée!» est bousculé, appréhendé, frappé et jeté à terre par les agents: on l’emmène. Le tumulte est indescriptible, la mêlée générale. Dans l’effarement, l’escalier qui conduit à la tribune présidentielle est demeuré libre: un homme s’y précipite, l’escalade et arrive à niveau du Président, l’interpelle avec violence et lève sa canne. Le huit-reflets de M. Loubet est bossué, l’homme immédiatement cerné par la police est saisi, frappé et emmené sanglant: c’est le baron Christiani.
Quatre heures. —Derrière la tribune, même tumulte, même foule hurlante et houleuse, altercation très vive du comte Boni de Castellane et du préfet de police, M. Blanc. Des escouades de sergents de ville arrivent au pas de course: encore des pugilats, et encore des arrestations. Puis, voici un détachement des gardes républicains à cheval demandé en toute hâte à la préfecture. Vive l’armée! encore; ce sont les gardes qu’on acclame; ils viennent assurer le départ des ministres et du Président. M. Dupuy, déjà sur le perron avec M. Lockroy et son secrétaire M. Ignace, scrute obstinément dans la foule; les cris augmentent, les gardes repoussent la foule de la croupe de leurs chevaux; ils ont le sabre au clair, et sous la protection de la force armée, M. Loubet monte dans la première voiture avec le général Bailloud. Les autres suivent, et l’Elysée défile entre les sabres au clair et les cuirasses de l’escorte. A la sortie, des œufs crus lancés par la foule viennent s’écraser dans le landau du Président, M. Loubet s’essuie la joue, c’est la journée des œufs après celle des harengs.
M. le Président de la République a pu savourer, aujourd’hui, toutes les joies de la popularité.
Lundi 5 juin.—Onze heures du matin, au Bois, entre le champ de courses et la mare d’Auteuil. C’est la solitude de l’été sous les couverts comme sur la pelouse, tant la journée s’annonce accablante; les tribunes, toutes proches, apparaissent lointaines, comme évaporées de chaleur; des cris de cigales dans les gazons ardents; un silence fait de mille bruits d’insectes et d’herbes qui se fanent; le silence crépitant des lourdes matinées d’août. Pas une amazone, pas un cavalier sous la verdure immobile des allées; à l’ombre chaude d’un chêne, un groupe de faucheurs déjeunent, leurs faulx posées près d’eux.
Un bruit de grelots, un glissement rapide et velouté dans la poussière; pantalonné de blanc, le torse droit dans le veston de drap noir, le panama sur les yeux, c’est M. Henri de Rochefort qui passe à bicyclette; madame de Rochefort le précède, quelques amis les accompagnent, une victoria les suit.
Le temps de soulever mon chapeau, ils sont déjà loin! Loin, les acclamations, les cris et le tumulte de la journée d’hier!
Je rentre en traversant la piste même du steeple, paysage anglais coupé de haies et de rivières, qu’une passerelle de bois traverse en semaine, pour la commodité des piétons; dans les osiers et les lentilles d’eau des grenouilles coassent, leur chœur rauque et monotone monte au soleil comme le chant même de la prairie, et, à plat ventre dans les graminées, un charpentier, un des ouvriers employés à la réparation des tribunes, guette, épie la rêverie somnolente des grenouilles, et allongeant brusquement le bras au fond de l’eau, cherche à saisir l’une d’elles. Voilà un électeur que n’a guère ému, j’en suis sûr, la manifestation dont les feuilles, aujourd’hui, sont pleines; et l’ami qui m’accompagne et qui a lu dans mon sourire, résume en trois phrases courtes la philosophie de la situation. «La grenouille, le peuple la pêche, les députés la mangent, il y en a même qui l’épousent.»
Même jour, dix heures du soir.—Hamlet, l’avant-dernière représentation de madame Sarah Bernhardt. Salle comble, l’annonce du départ de la tragédienne ne laisse plus une place au bureau, la moyenne des recettes est de dix mille; mais le prince de Danemark est bien las, il a joué deux fois dans la journée d’hier, le soir et en matinée, et sa voix demande grâce. Un ami, qui revient de la loge de l’artiste, me dit qu’Hamlet rayonne; madame Sarah Bernhardt est une ardente révisionniste et les événements de samedi, ceux de la veille aussi, qui donnent gain de cause à ses amis, la mettent en joie. Comme je m’informe des visiteurs de la loge, sur le nom du docteur Pozzi (je viens de le voir dans la salle). —«A propos, elle va fonder un dîner, le dîner des opérées, toutes celles que Pozzi a guéries; naturellement, aucun homme, excepté l’opérateur. C’est Sarah elle-même qui en prend l’initiative avec Séverine.»
Séverine! madame Sarah Bernhardt! Toutes unies dans le culte du colonel Picquart, c’est la communion nouvelle, la religion des belles âmes et des intelligences hautes; et puis il n’est pas mauvais de proclamer l’amour de l’Innocent à la veille d’une tournée à l’étranger. A Londres comme à Milan, à Naples comme à Munich et même à Bruxelles. Allemands, Italiens, Anglais, Hollandais et Belges, tout le monde est révisionniste, et c’est l’acclamation de la femme avec le triomphe de l’artiste.
Dans la salle, au balcon, vêtu de gris cendre, le gris velouté et doux des costumes de femmes, le Sâr Joséphin Péladan, Sâr, Mage et Ethopoète; une barbe, et une chevelure assyriennes le dénoncent à la curiosité du public; la Sârine auprès de lui, coiffée d’un volumineux chapeau blanc, où s’érigent deux ailes de cygne, le casque de Lohengrin... Que de gestes, que de cycles!
Jeudi 8 juin.—A l’Opéra-Comique, Cendrillon.
Si Peau d’Ane m’était conté J’y prendrais un plaisir extrême.
Ah! le joli conteur qu’est M. Albert Carré, et quels bons illustrateurs de son texte il a trouvés dans Carpézat, Rubé et Jusseaume. Madame de la Haltières et ses deux pécores de filles sont parties au bal de la cour, et Cendrillon Cendrillonnette est demeurée assise, seule, au coin de l’âtre, où elle rêve, et du prince et des splendeurs du bal; et voici que les tapisseries s’animent, que le fond de suie de la cheminée s’éclaire et sous leurs grandes ailes de phalènes, voici l’essaim des fées et des lutins, fées diaphanes et farfadets bleuâtres tissant au clair de lune la robe d’apparat, la robe argentée et changeante qui fera princesse l’humble Cenerentola du conte; puis voici, affalé sur son trône et incurable de mélancolie, le Prince Charmant Emelen, le prince obstinément silencieux et désespérément inattentif au concert champêtre des jolis sonneurs de viole et de flûte d’amour; puis voilà l’adorable ballet des dames joueuses de mandoline.
Oh! le joli plongeon de leur robe bouffante sous le galant manteau de cour, les saluts et les passades de leurs cavaliers en pourpoint busqué vert-amande et le papillotement, le mouvement et la coquetterie altière de ce divertissement de Mariquita, que pourrait signer Roybet, tant il chatoie de satins et de velours... Et le Corot du troisième acte, la symphonie lunaire de l’arbre des fées avec les rondes de nymphes dans les lointains de brumes, et la descente lente, lente de la branche de l’arbre au-dessus des amants... et la véranda toute ruisselante de fleurs du quatrième, la ville vue à vol d’oiseau à travers des échevèlements de pivoines, de roses et de volubilis frissonnant et mouvant comme dans une estampe d’Hokousaï; et dans le palais italien l’apothéose, à travers les colonnades de marbre, d’onyx et d’agate, le défilé des princesses, celles d’Orient et celles des Pôles, des Byzantines et des Barbares venant tenter en vain l’emprise d’un cœur que le prince n’a plus.
Si Cendrillon m’était chanté, J’y prendrais un plaisir extrême.
Mais voilà, la musique est de Massenet et les coccinelles sont couchées et l’inspiration du musicien a imité les coccinelles. La Cendrillon qu’il nous donne n’est que la petite fille d’Esclarmonde et de Manon, et combien affaiblie! une très neurasthénique petite fille qu’il faudra conduire à la Bourboule, pour la débarrasser de gênants souvenirs.
Mais M. Albert Carré demeure un bien beau conteur; que n’a-t-il aussi écrit la musique!
Vendredi 16 juin.—Leurs derniers vendredis; quatre heures et demie, à la sculpture au milieu de la jolie colonnade en hémicycle du Champ de Mars, devant l’Eve de Rodin. Un suave et deux délicieuses. —Non, par cette chaleur nous conduire ici, c’est de la folie! —Regardez le Rodin, ça vous rafraîchira. —En effet, cette Eve donne froid, si jamais l’on m’y repince. —Oui, c’est bien la dernière fois. —Fleuve du Tage, je fuis vos bords heureux. —De quoi vous plaignez-vous,—je vous ai révélé les Auburtin. —La pêche au gangui, une belle mer bleue, mais que de soleil! j’en avais chaud. —Je vous crois, en rade de Marseille. —Mais sa forêt de la mer est d’un glauque frigide. —On avait besoin de cela après l’Anquetin; vous aimez les Blanche? —Oui, c’est un peintre. —Mais quelles détestables opinions; antirevisionniste, il retarde. —Mais sa peinture avance, j’aime surtout ses Liseuses en blanc, parce que le portrait de l’Ouvreuse avec madame Willy et le chien. Vous savez? Monsieur, madame et bébé. —Vous en êtes là, un peu vieux, mon cher, je préfère son Chéret. —Peuh! le Paganini du pinceau, ça plafonne. —Comme une affiche, c’est un symbole. Tout ça ne vaut pas la petite femme en jaune de Prinet. La petite femme au canapé, c’est peint comme en 1840, mais cela vous plaît à vous; vous êtes rétrograde, vous étiez mercredi chez Bailby? —La revue de Francis de Croisset, étourdissante, ma chère. —Dire que je n’ai pas vu ça, on ne va pas la donner chez Marguerite Deval? —Non, Félicia a créé un Hamlet, non! C’est inimaginable comme elle a pigé les trucs de Sarah, le décorticage le plus féroce, le débinage le plus spirituel des tics et des procédés de la Divine, quelle caricaturiste que cette Félicia! Que n’ose-t-elle jouer cela à la Renaissance, elle ferait courir les foules. Eh! l’Hamlet prodigue. —Non, prodige. A propos, est-ce que l’infante Eulalie y était? —Non, ni elle, ni la comtesse de Lima.
Samedi 17 juin. —La conspiration de l’Œillet blanc, le complot de muscadins, la dernière invention de M. Dupuy, le legs du ministère d’hier au ministère de demain... Dire que nos gouvernants n’ont trouvé que cette bourde pour expliquer la mobilisation de troupes de dimanche; un véritable corps d’armée mis en marche autour de la promenade de M. Loubet à Longchamps: trente mille fantassins et cavaliers, sortis de toutes les casernes de Paris, pour protéger le Président contre un coup de main de royalistes, prudemment déposés à l’ombre.
Et l’interrogatoire des accusés, celui du comte de Dion entre autres, renouvelé, on dirait, des tribunaux comiques de Jules Moinaux, et, à la réponse du comte de Dion: «J’ignore complètement le club de l’Œillet blanc, et me demande même où le tribunal a puisé les renseignements établissant l’existence d’un cercle de ce nom», le président de la correctionnelle ne trouvant que cette brid’oisonnerie: «L’existence de cette Société a été affirmée par la presse.»
La presse renseignant la police et la magistrature... le club du Canard blanc, alors!...
Ce pauvre Œillet blanc! si M. Charles Dupuy, au lieu d’être le lourd et madré Auvergnat qu’il est, était un tant soit peu Parisien, il eût hésité avant de lancer ce chimérique bateau de l’Œillet, prudemment averti par un joyeux souvenir, car cet Œillet blanc a existé il y a quelque quinze ans... hélas! Société ultra-élégante et féministe, dont j’ai failli faire partie, sollicité que je fus par le président du cercle d’en être le chroniqueur!
Le président, non, la présidente, car cette Société de l’Œillet blanc, composée de mondaines, de femmes de théâtre et de peintresses, tout unies dans le but de la glorification de la femme, avait comme présidente et fondatrice madame Louise Abbéma elle-même.
Parfaitement. Des noms? Hé, si j’en crois mes souvenirs, mademoiselle Cerny, alors pensionnaire de M. Porel à l’Odéon; madame de Guerre, la sculpteuse; madame Manoël de Grandfort, l’écrivain, en étaient membres; j’omets à dessein les noms de femmes du monde. C’était même plus qu’un club, c’était un régiment dont mademoiselle Abbéma était le colonel. Madame Sarah Bernhardt, sollicitée, déclina l’honneur et le titre de maréchal; enfin, détail piquant, M. Joséphin Peladan, mage, sâr et éthopoète, dirigeait la conscience esthétique de ces dames comme aumônier confesseur; car c’était un régiment de beauté, se mouvant en beauté et se devant à lui-même d’évoluer en beauté, bien avant les théories d’Ibsen. Et tout un roman à cycle du sâr raconta en détail la vie et la psychologie de ses ouailles.
Mais où sont les œillets d’antan?
Dimanche 18 juin.—Trois heures du matin, chez Maxim’s. —Dans le décor fade et lumineux du restaurant remis à neuf: fresques mythologiques et frises de glaces rondes enroulées, on dirait, dans des volutes de bois clair: des faux Ranson pour le motif des encadrements et des pseudo-Franc Lamy pour fresques, ensemble hétéroclite, à la fois brutal et pastellisé qui sonne le glas du Modern Style, des robes de soie fastueuses et pâles, des miroitantes sorties de bal, des chevelures empanachées, des épaules nues, des diamants et même des jaquettes tailleurs; un parterre de femmes trop parées sur plate-bande d’hommes, pareille à un jeu de dominos blanc des plastrons immaculés et noir mat des habits noirs. On soupe par petites tables, les petites tables à globes roses, et sur le va-et-vient des garçons, vogue le térébrant crescendo des valses versées par l’éternel orchestre des tsiganes écarlates, bedonnants et sanglés, œillades et effets de torse, l’insolent escadron des Rigo, tout bouffis de graisse jaune, avec des moustaches en virgules cirées et des gros yeux en boule bordés de deuil comme des billets de faire-part. Et d’autres soupeurs arrivent, on se bouscule, on s’installe. Pas mal de mondaines et de ménages d’artistes, mêlés, cette nuit, au public des cocottes; les uns sortent de la soirée Ollendorff, les autres de la redoute de Gil Blas.
—Georgette Leblanc, quel triomphe, elle a dit le Balcon, de Baudelaire. —Comme Bady! —Non, c’est autre chose et puis quelle ligne, quelle attitude! Cet élan de tout son être, comme jailli hors du sol, dans cette gaîne de velours noir, et la soudaine éclosion des bras et de la gorge, cette nudité sertie comme une fleur de chair rare hors de cette tige d’ombre. —Et vous l’avez éreintée dans Carmen. —Naturellement. Mon admiration n’a pas signé le bail. —Et la revue de Max Maury. —Hé, heu, il y a une scène drôle. —La parodie du Vieux Marcheur, la série des amoureux du quatrième avec les pancartes, Un Monsieur monte. —Oui, d’un raide, mais Chambéry est impayable, il a des révérences, des plongeons de croupe et de buste devant les clients sérieux, c’est l’idéale sous-maîtresse de... —Parfaitement, ce garçon-là a la science innée du travesti; moi, je rêve pour lui d’une revuette avec Balthy, lui en fâcheuse androgyne, petit costume Belbœuf, cheveux courts, chapeau cape de Londres, en peintresse fin de sexe, et Balthy en cotte de velours et en veste, ceinture rouge et casquette, en fin déménageur!
Et les nouveaux venus s’abordent, échangent une phrase, un bonjour, mais peu de couples fusionnent; l’affaire, l’odieuse, l’interminable, la sempiternelle Affaire a divisé en deux camps bien tranchés les meilleurs compagnons de l’ancien Paris viveur: ici, le ménage Caran d’Ache soupe avec Fordyce et le peintre Paul Robert; là, les Alexandre Nathanson avec Hermann Paul et Privat d’Anglemont, ex-anti-dreyfusard qui se défend encore.
Parmi les soupeuses de la garenne, une stupéfiante aux cheveux couleur d’étoupe empanachés de plumages mauves et roses; le maquillage est comme praliné, les seins ballottent dans une robe sans corset couleur chair; des perles fausses s’étagent sur un cou rosâtre et poudrederisé du ton des bonbons fondants, et sous ces plumes ébouriffées en crest cette élégance exagérée, érupée et factice, prend un aspect tout clownesque et comique: c’est le grotesque abracadabrant d’un pitre du Nouveau-Cirque, d’un Footit en falbalas de marquise, la folie de prétention d’un chienlit de Bullier, et c’est aussi la vision sinistre d’un voleur à la tire déguisé en femme. Cette fille est vraiment extraordinaire, elle arrive, à force d’extravagance de maquillage et de parure à la beauté d’un symbole, à une grandeur caricaturale: c’est un Beardsley et c’est aussi un Rowlandson; tout le dix-huitième siècle fardé, maniéré, sec, hautain, libertin et cruel se cambre et s’échevèle en cette orgie d’aigrettes, et de plumes, et de mauve, et de rose; c’est la chevalière d’Eon et c’est la marquise de la Houspignolles, et c’est peut-être aussi le marquis de Sade.
Trois jeunes gens en habit noir s’empressent et galantisent autour de ce spectre ou de cette volaille. Les soupeuses de Paris, ah! le beau livre à faire; mais on y perdrait sa santé, toute son énergie, et il faudrait tabler sur vingt-cinq louis par soir.
Mardi 20 juin.—59, rue Lepic, à la soirée Léandre, minuit et demi:
De la chaleur du jour encore tout accablés, Dyos et Théréa sont blottis dans les blés.
Ces sensualités rythmées de M. Francis de Croisset, c’est la voix chaude et captivante de mademoiselle Laparcerie qui, tour à tour, les mord et les caresse; une voix savante, un peu sombrée, qui, par moments, devient rauque et défaille, comme un roucoulement de colombe pâmée d’amour.
Dans les bras de Dyos, parmi les épis d’or, Théréa, souriante, un peu lasse, s’endort.
Une musique de Thomé souligne et soutient les gestes et la voix de la tragédienne; comme une ardeur s’émane de toutes ses attitudes, et le public d’artistes entassés là, peintres, graveurs, journalistes et poètes, croient voir s’animer et prendre vie dans la personne même de la diseuse, la voluptueuse image de Théréa.
La chair brûle ses doigts, elle est ardente et rose, La caresse se fait plus lente et se repose, Dyos sent le parfum des cheveux le griser.
Dans l’assistance des visages connus, Thaulow, Henry Bauër, Jules Huret, Willy, l’ovale allongé, le sourire à la Vinci de mademoiselle Moreno, le profil arrêté, impertinent de Félicia Mallet et, splendidement belle, mais un peu massive, madame Clovis Hugues apparue sur l’escalier de la loggia.
Vendredi 23 juin.—La cuisine des mots historiques. —Les mots qu’on leur prête, les mots avec lesquels l’anecdote, cette médisance de l’histoire, les clouera au pilori de la postérité, sont-ils inventés pour les besoins de la cause? Qu’importe, s’ils sont vraisemblables et ressemblent à ceux qui les ont soi-disant prononcés.
Mots du soir d’Auteuil échappés, paraît-il, à madame Loubet, après la bagarre du pesage et du coup de canne; la pauvre femme, encore trépidante et bouleversée par les émotions de la journée des huées et des œufs: «Mais c’est indigne, ces cris de Panama, jetés à la face de mon mari; il est absolument étranger à l’Affaire. C’est une calomnie et c’est une victime: c’est tout à fait l’affaire du Collier.»
M. Emile Loubet comparé à la reine: Se non e vero, bene trovato.
Samedi 24 juin.—A Saint-Philippe-du-Roule, midi et demi, le mariage de Pierre Louys, le dernier événement littéraire de la semaine. La bénédiction nuptiale de l’auteur d’Aphrodite aura clos la série des cérémonies élégantes où il faut être vu, où l’on doit se faire voir.
Naturellement, tout Paris est là, le Paris des revues littéraires, le Paris politique (MM. Leygues et Hanotaux), le Paris des salons (les ménages Ganderax et de Bonnières) et même le Paris cosmopolite, puisque la duchesse Paul de Mecklembourg! tous ces Paris-là venus bien plus pour M. Jose-Maria de Heredia que pour le poète harmonieux et l’écrivain sensuel de Bilitis; événement très parisien, comme dirait M. Arthur Meyer, dont les incidents sensationnels et les gloses à commentaires sont fournis par la robe de madame une telle, plus ou moins en beauté, et la tenue du jeune marié. La redingote à collet de velours de M. Pierre Louys, sa cravate mauve et son pantalon gris perle réunissent tous les suffrages. On ne se mariera plus que comme ça; on trouve aussi très bien que M. Pierre Louys ait pris comme premier témoin M. François Coppée; cela est très crâne et a une belle allure indépendante par ces temps de dreyfusisme intellectuel. MM. René Maizeroy et Jean de Mitty ont le succès de boutonnière: on remarque l’œillet blanc de l’un et les bleuets de l’autre, on n’est pas impunément du Petit Chapeau. Madame Henri de Régnier a une bien jolie robe d’un cerise mourant, couleur robe dite singe malade, c’est elle qui veut bien m’en informer, et la princesse de Caraman-Chimay, d’une souplesse mouvante dans une robe si ajustée qu’on la dirait peinte sur elle-même, a plus de grâce encore que son portrait. MM. Paul Hervieu, Abel Hermant et Vandérem, impeccables et lustrés, semblent sortir de chez le même tailleur; M. Auguste Dorchain, avec des gestes d’Antigone, dirige la marche chancelante de M. Sully-Prudhomme. On cherche des yeux la comtesse Diane, elle n’y est pas; madame de Bonnières, d’une fragilité d’héroïne de keepsake dans une humble petite robe de faille noire (on n’est pas plus volontairement simple) promène une langueur si lasse, une beauté si frêle, qu’à la porte de la sacristie, il lui faut une chaise pour s’asseoir; trop faible pour se risquer dans la foule, elle attend patiemment le défilé et recueille les hommages au passage, madame de Bonnières et sa cour; madame Valette, la Rachilde de la Tour d’amour, délicieusement amincie, elle aussi, le profil amenuisé et d’une pâleur de perle, arrive à lui ressembler. Dans un groupe de mondaines, affairée et très agitée, la comtesse Récopé. Enfin, moulée dans une robe vert Nil ou plutôt vert du Rhin tant l’étoffe en est pâlement glauque, voici la baronne Deslandes (la petite Ilse de l’île bienheureuse).
Dimanche 25 juin.—Versailles, les fêtes en l’honneur du général Hoche. Versailles et la solitude de ses grandes avenues ensoleillées, que ne parviennent pas à animer les trôlées de promeneurs et de badauds; il en est venu pourtant des environs et de Paris tout proche de ces trains de plaisir, et de la gare Saint-Lazare et de la gare Montparnasse, et par les tramways de l’avenue de Versailles; les foules processionnent depuis l’aube, attirées là par la charpente du feu d’artifice qu’on tirera le soir. Il y a eu revue de huit régiments dans la matinée. La fête des cyclistes militaires organisée par le Journal a amené aussi pas mal de monde, mais les peuples endimanchés paraissent disséminés dans les interminables voies rayonnant en face du château de Louis XIV.
Le grandiose de ses avenues est tel que les buvettes, les tirs et les restaurants installés sous leurs ombrages ne leur donnent même pas une physionomie foraine; malgré les lampions et les oriflammes, c’est la ville morne et c’est la ville morte, la nécropole et, pis, la caserne, la vaste et froide cour de prytanée militaire où les heures sont sonnées par les fanfares de quartier... atmosphère de préau de prison qui se dégourdit seulement dans les rues avoisinant la petite place; là les mains de filles attirent les uniformes; là c’est la lourde promenade de pantalons à basane; là, ce sont aussi des fanfaronnades pataudes de pauvres permissionnaires engoncés et farauds, toute la pauvre joie de collégiens pressés de jouir de leur jour de sortie et courant vite, dans leur détresse d’êtres abandonnés et simples, retrouver là un peu de famille et de foyer absents. Sur les avenues, attablés aux devantures des cafés, les sous-officiers prennent l’absinthe! Hoche, né en 1768, soldat à seize ans, général à vingt-neuf ans!!!
Mardi 27 juin.—Paulo minora canamus, 27, rue Christophe-Colomb, la soirée de la baronne Deslandes, audition d’œuvres de Gabriel Fauré, récitation par mademoiselle Brandès des Perles rouges, de M. de Montesquiou.
Tout petit incident dans les annales mondaines, mais gros événement pourtant dans le rayon des cénacles et des chapelles littéraires que cette officielle réconciliation des deux âmes longtemps rivales et divergentes dans leurs prétentions à régenter la mode et diriger le goût.
Hortensias bleus d’un côté, iris noirs de l’autre, s’est-on assez longtemps fait la guerre à coups de poètes, de peintres et de tapissiers; Ossit, pseudonyme littéraire de madame Deslandes, avait à peine inventé Oscar Wilde, que M. de Montesquiou exhumait madame Desbordes Valmore; tous deux allaient se faire peindre à Londres et le Burne Jones de l’une répondait au Whistler de l’autre. Y eut-il jamais personne au monde dont les portraits en pied furent plus exposés que ceux de madame Deslandes et de M. de Montesquiou; c’était la course à la réclame. Tous deux avaient leurs poètes, leurs musiciens, leurs peintres attitrés; tous deux, des journaux dévoués à leur gloire; chacun prétendait imposer des nuances et des fleurs, des styles de meubles et de bijoux; le comte aimait les chauves-souris, c’était même là le titre de son premier livre; la baronne avait riposté en affichant une soudaine passion pour un énorme crapaud de bronze en permanence dans son boudoir et s’appelait elle-même la princesse aux grenouilles; et c’était une guerre latente, sinon ouverte, entre l’iris et l’hortensia, la grenouille et la chauve-souris.
Et voilà qu’aujourd’hui l’on fusionne et l’on s’aime! Enterrement des vieilles rancunes, réclame bien entendue ou bien épithalame, et les curieux de la galerie sont navrés.
Vendredi 30 juin.—L’agonie du Salon, le dernier jour de deux Sociétés, la fin des avenues de toile peinte et du hall aux statues de la Galerie des Machines, l’heureuse fermeture... Oh! oui, la chute implorée du rideau sur les dix-huit mille horreurs, pis, les trente-six mille insignifiances du Champ de Mars et des Champs-Elysées... avec la bonne nouvelle, enfin confirmée, de la formation d’un troisième Salon... car, en dépit des démentis, il est né et il existe ce troisième Salon d’une élite, et l’année 1900 verra les envois de la Société nouvelle des peintres et des sculpteurs.
Salon d’une élite! et, en effet, que de promesses et de sécurité dans la liste publiée des membres du nouveau groupe! Et comme elle rassure et nous fait espérer, la Société d’artistes qui réunit les noms de M. Albert Baertsoen, Aman Jean et J. W. Alexander; puis, voici Franck Brangwyn, l’homme à la vision prestigieuse, le peintre aux toiles rutilantes, harmonieuses et fondues comme d’admirables tapis persans; Charles Cottet, le maître de l’observation sincère et puissante, le Cottet du Finistère et des Bretons; André Dauchez et la mélancolie prenante de ses paysages, la sécheresse voulue, la consciencieuse étude de ses terrains et ses ciels, André Dauchez, le poète austère et combien attendri des vastes étendues, le Dauchez des marais, des berges abandonnées et de la rase campagne... Gaston La Touche, fantaisiste lumineux, qui se souvient de Turner, peintre de somptuosité et de rêve, dont je revois encore la vasque et le jet d’eau s’échevelant dans le fondu d’un crépuscule de féerie, parmi un tourbillon de cygnes nageant... le Sidaner, cette poésie et cette intimité, le coloriste de l’ombre, le Sidaner et ses canaux de La Haye; Henri Martin, René Menard, classique et nostalgique comme un soir de la grande Grèce; René Prinet et la grâce exquise, la sobriété de haut goût de ses intérieurs; Lucien Simon, le Monsieur des Lutteurs bretons, un des hommes de demain, disons même, d’aujourd’hui, et, alors, le maître de tous et la gloire du Champ de Mars de cette année, la palette la plus savoureuse, l’homme à la matière admirable, le poète du ciel et de l’eau; Fritz Thaulow, dont les deux toiles me hantent encore... Oh! le bleu profond et si léger pourtant du ciel de sa cour de ferme, l’ombre portée des branches de pommiers sur les terrains vert-de-grisés d’humidité, et le vitreux, le glauque, on dirait strié de fiel, du large remous de ses vagues, dans son coin de mer démontée.
Si, à ces noms de peintres, on joint ceux d’Alexandre Charpentier, de Camille Lefebvre et du grand Constantin Meunier, du côté des sculpteurs, on voit à quelle forte partie vont avoir affaire, en l’an 1900, les vanités remuantes et réclamières du groupe du Champ de Mars et les vieilles gloires ankylosées de ces pauvres Champs-Elysées, sultanes invalidées des médaillés de la critique et du monde officiel.
Pour bien accentuer leur programme, les séparatistes ont élu, comme président de leur groupe, un tout jeune homme, ardent propagateur et passionné champion des idées nouvelles, érudit et solide écrivain, peut-être encore plus apprécié à Londres que parmi nous, M. Gabriel Mourey, l’heureux traducteur des poèmes de Swinburne, plus heureux notateur encore des choses et des visions londoniennes et cela nous est une joie que de féliciter la nouvelle Société de son choix; rien ne pouvait mieux signifier les tendances et les aspirations d’art du troisième Salon que cette élection du pamphlétaire averti, indigné et convaincu du Règne de la Laideur.
Samedi 1er juillet.—La fête de Neuilly, oh! l’étrange et troublante lumière, que retenait le ciel, ce soir, longtemps après le soleil tombé, et comme la transparence de cet horizon livide et translucide, au-dessus des massifs du Bois de Boulogne, vous conseillait de vous attarder au bord de la Seine dans la fraîcheur des pelouses de Longchamps plutôt que d’aller à cette fête!
Le jour est pâle encor d’avoir été la nuit,
soupire un beau vers d’Henri de Régnier; ce soir, c’est l’antithèse même de ce vers, qui flotte dans ce ciel lumineusement blême:
La nuit est claire encor d’avoir été le jour.
Mais c’est Neuilly, Neuilly et l’ignominie de ses interminables arcades de verres de couleur, autant d’œufs rouges et verts allumés dans l’ombre; ce sont deux kilomètres de grosses boules lumineuses violant brutalement le ciel de cette douce soirée, qui, meurtrie, se fonce, défaille et s’évanouit.
Sous ces éclairages, de la foule et du bruit: manèges et ménageries grouillent, tournent, glapissent, odorent ferme et rugissent dans du mouvement, de la sueur, de la sottise et du hourvari. C’est la hideur habituelle aux foules foraines aggravée ici de prétention et de snobisme, car elles doivent être vues chez les lutteurs, et sous leurs longues mantes de mousseline jonquille et de cachemire cendre de rose, elles aiment à battre des mains et à s’énerver, au milieu de l’élégance morne des hommes de leur monde, pour les pectoraux suants et velus de tel ou tel, toutes convaincues qu’elles soient du mensonge de la parade et du convenu de l’issue de chaque lutte; mais il leur plaît de prendre des attitudes et de risquer des gestes, elles se passionnent à froid, sûres d’être regardées pour elles. Les exercices d’Arpin ne sont que des prétextes à simagrées d’effroi ou d’enthousiasme, et sur la sciure de bois de l’arène, comme aux fauteuils à deux francs des premières, c’est partout du chiqué, du chiqué, pour parler l’argot des voyous et des forains, le chiqué, cette blague de l’émotion qui nous pourrit tous. Le tangage et le roulis des manèges de bêtes, mal de mer momentané qui engourdit les dyspepsies en appuyant délicieusement sur les lombes, ont moins de succès cette année. Toutes, naturellement, ont chevauché les lapins. Il y avait une drôlerie hardie dans cette cavalcade, mais ce n’est déjà plus la vogue des cochons de l’année dernière; on a toujours le cheval qu’on mérite, et la suprématie de la femme s’affirmait mieux sur le goret sensuel et poussif que sur le lapin furtif et narquois. Il y a même, cette année, des manèges de chats: s’y risquer est presque un aveu et beaucoup hésitent; les vaches ont moins d’amazones que de cavaliers: c’est la revanche de l’homme humilié par le cochon. Les manèges d’écrevisses, qui devaient tourner à reculons, ont été discrédités par les feuilles dreyfusardes, les cavaliers de ces crustacés ayant été traités d’antirevisionnistes.
Le Carnet des heures de la presse a consacré aux dompteurs un très curieux passage d’une observation très exacte des ménageries. Les hommes y verdissent, le nez sur leur mouchoir visiblement bouleversés par une intolérable odeur de toison et d’urine; les femmes, elles, et les plus élégantes, vont, viennent, rient et sourient à la lionne comme à l’Hamadryas et semblent comme chez elles dans cette atmosphère d’ammoniaque... Pourquoi? On a cru longtemps qu’elles venaient là pour le dompteur: quelle méprise, quelle incommensurable méprise! Elles viennent là pour les fauves, elles coquettent avec le tigre et aguichent l’orang-outang; il y en a même qui risquent des œillades à la tigresse. Elles se savent belles et veulent éprouver leur beauté sur les fauves; anesthésiées par le désir de plaire, elles ne sentent même plus l’effroyable remugle des sexes moites et des litières.
Les poupées n’ont pas d’odorat.
Samedi 8 juillet.—Bergen, la petite ville aux maisons peintes, où le Kaiser vient d’imposer sa visite à notre marine à bord de l’Iphigénie... Bergen et ses pêcheurs, son port grouillant d’embarcations, ses quais bâtis sur pilotis et ses logis, on dirait de poupées, dédoublant leurs façades roses, jaunes et vertes dans l’eau profonde et bleue des fiords; Bergen, où se tient le plus grand, le plus important marché de poissons de l’univers; Bergen, où l’on voit des barbues de cinquante kilos et où un saumon de vingt livres est vendu couramment quatre francs...
Une lettre d’amis en ce moment en route pour le Cap Nord, le soleil de minuit et la région glacée des aurores boréales, me donne en quelques traits de plume un croquis de Bergen, pareil à une illustration de quelque conte d’Andersen.
Les Norvégiens, très fiers de Bergen, l’appellent pompeusement la Venise du Nord.
Venise, que de souvenirs!
Il n’y a pas un an, j’y voyais le Kaiser s’embarquer pour la Terre-Sainte et, dans une pompe d’apothéose, y dater son exode pour l’Orient, où sa croisade avait surtout pour but l’abaissement de la France et de notre influence en Syrie et au Saint-Sépulcre, auprès des sujets du sultan. Et la Venise des doges et de Saint-Marc avait alors été le lieu élu par lui pour encadrer ce prestigieux départ d’empereur chrétien et conquérant.
Et voilà qu’à neuf mois de distance, le Kaiser, voyageur et impresario de lui-même, choisit la Venise norvégienne, la Venise brumeuse aux petites maisons de bois peint des pêcheurs, pour y faire des avances à cette France qu’il voulait abaisser en novembre, en présence de la reine Marguerite et du roi Humbert.
Nous sommes, d’ailleurs, dans l’ère des gracieusetés et des avances. Avant la visite à bord de l’Iphigénie et le cordial discours à l’Ecole des aspirants, c’est un chirurgien français que le Kaiser avait tenu à faire venir en consultation à Berlin pour sa propre santé impériale. Doyen, à peine de retour il y a une quinzaine de jours de Potsdam, où Guillaume II le comblait de prévenances et d’honneurs.
Avant ces invites à la France scientifique et à notre corps médical, Guillaume II avait eu la préoccupation de plaire à la France des artistes et des lettres: il avait fait monter par ordre à Berlin un opéra inédit d’un musicien français; malheureusement, il y eut cette fois méprise, et l’attaché aux beaux-arts en est encore tout piteux: l’opéra, une fois monté et représenté à Berlin, on découvrit que le musicien français était belge. M. L. B.... le maestro joué par ordre, avait bénéficié de la terminaison française de son nom.
Les tournées de Guillaume II sont loin d’ailleurs d’être toujours triomphales: la fameuse mission Cook en Orient a même été un assez joli four. M. Gheusi, actuellement à Constantinople et qui a visité les lieux parcourus par l’Empereur, publiait hier dans le Gaulois un article assez concluant sur la bonne impression laissée par le Kaiser à Damas: Guillaume II n’y eut pas la notion orientale des pourboires; le mark allemand ne se prêta pas aux combinaisons du baschich ottoman et l’Asie, encore éblouie des fastes et des magnificences des califes des Mille et une Nuits, l’Asie, déçue par ce Kaiser pratique et économe, a déjà effacé sous les coups de pierres et les pâtés d’ordures le nom du visiteur auguste gravé sur une plaque de marbre, intercalée dans l’autel de Jupiter solaire, dans les ruines grandioses de Balbeck.
Dimanche 9 juillet.—L’odeur des foules. —Six heures du soir, la dernière réunion d’Auteuil; à la sortie des courses... un grouillement de parieurs, de bookmakers et de sportsmen bon marché foisonne devant la gare et dans la rue d’Auteuil; sueur et poussière; tout ce beau monde a rudement peiné durant le jour: assauts des baraquements du pari mutuel, allées et venues pour un tuyau, piétinement sur le terre-plein de la pelouse, émotions des paris sans parler des kilomètres préalablement avalés, car pas mal d’amateurs sont venus à pied. Aussi toutes les tables des marchands de vins sont prises, les trôlées de consommateurs débordent sur les trottoirs, devant chaque café; la plupart sont nu-tête, ou en manches de chemise; on s’est mis à l’aise pour boire à la fraîche: on l’a bien gagné. Quelques-uns ont emmené avec eux leur famille, femmes en camisole et mioches mal mouchés; tout le Gros-Caillou, Javel et le Point-du-Jour, ont donné. Aussi, que de tricots, de cottes de velours et de pantoufles en tapisserie! Ces messieurs de Montmartre se révèlent par des cravates sang de bœuf et des complets gris pommelé, et de tous ces pieds harassés, de toutes ces aisselles moites et de ce linge humide monte une odeur de hareng-saur, de saumure et de marée qui est l’odeur des foules en été.
En hiver, la foule des faubourgs et des banlieues exhale, à l’assommoir comme au bal musette, une âcre et fade odeur de hanneton, que Georges Eckoud, l’auteur des Communions et du Cycle patibulaire, a très consciencieusement notée.
L’odeur du hanneton est reconnue à la préfecture pour être l’odeur spéciale du vagabond, de l’homme qui couche sous les ponts, l’odeur du forçat et du prisonnier.
Mardi 11 juillet.—Le Paris des échafaudages. Il s’élevait depuis bientôt six mois, comme une nouvelle ville dans la ville, en vue de l’Exposition, mais cette fois la cité fée vient de surgir aux yeux brusquement, tout à coup et de toutes parts, géométrique et parallèle d’une délicatesse infinie dans son enchevêtrement de voliges et de poutrelles, telle une magique Venise de charpentiers... Et soudain, apparents par la hauteur atteinte avec leur joli ton de bois clair, ils donnent, ces échafaudages, à nos quais, à nos places, à nos monuments trop blancs et pierreux des douceurs teintées d’aquarelle, et du pont d’Iéna à celui de l’Alma escortent et accompagnent l’eau boueuse du fleuve de portiques élancés et de frêles galeries à jour.
Ce défilé de charpentes légères où s’effilent çà et là des pignons, des toits pointus et des clochers, le Vieux Paris de 1900! Les tours de Notre-Dame semblent le saluer de loin, et quand les nuits de lune, la frêle architecture du Paris reconstitué se mire dans la Seine, la cathédrale assise là-bas dans son île paraît se rapprocher; mais quand les échafaudages auront disparu, que restera-t-il de cette cité fée?
Que restera-t-il du Sacré-Cœur, dont l’ensemble pesant s’alourdit d’heure en heure et paraît s’accroupir au-dessus de Paris, au sommet de sa butte, quand il sera sorti de l’aérienne dentelle des charpentes qui l’irradient autour de ses deux dômes, telle une toile d’araignée gigantesque?
Quelque Trocadéro mystique, plus hideux que le vrai Trocadéro sans doute, et ce monument lubrique, avec ses deux tours tendues en avant, comme deux jambes écartées, voudra dire: religion et piété.
Et nous en sommes là de par le déplorable goût de nos architectes à redouter la disparition des échafaudages, à jouir du mensonge de leur fragilité provisoire et à désirer la prolongation de leur durée, tant nous craignons, douloureusement avertis par d’atroces expériences, les monuments qu’ils nous préparent!
Le règne de la laideur, par eux, est amoindri, atténué.
Et nous en arrivons là, à préférer l’ébauche à l’œuvre, à glorifier l’échafaudage. Gustave Coquiot, l’écrivain subtil et passionné de l’aspect des êtres et des choses, des bals publics, des villas et de la Seine, qui aime Paris, ses beautés et ses tares, en artiste et en amoureux, la Seine qu’il a dévotieusement décrite et que nous remontons entre une double rangée d’architectures illusoires, de portiques et de propylées, me donne l’explication de l’absolue beauté de l’échafaudage et de sa supériorité sur la chose bâtie.