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Poèmes et Poésies

POÉSIES DIVERSES

Paul Gallimard translation

DÉDICACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

A Leigh Hunt. Gloire et Beauté ont disparu; Car si nous errons aux premières heures du matin, Nous ne voyons aucun encens en spirales s'élever Vers l'Est au devant du jour qui sourit: Aucune troupe de nymphes à la douce voix, jeunes et gaies, Apportant des épis de froment en des couronnes tressées, Des roses, des œillets et des violettes, pour orner L'autel de Flora au début de son mois de Mai. Mais il reste encore d'autres joies aussi hautes, Et je bénirai éternellement ma destinée, De ce qu'à une époque où sous les arbres plaisants Pan n'est plus imploré, je ressente un plaisir libre, Un plaisir touffu, en constatant que je pourrais plaire, Avec cette pauvre offrande, à un homme tel que toi. Mars 1817.

IMITATION DE SPENSER

I Maintenant le matin émergeant de son oriental séjour, Dès ses premiers pas rencontra une verdoyante colline; Il couronna de flammes ambrées sa crête dénudée, Puis argenta les limpides cascatelles de son ruisseau; Oui, jaillissant pur de sa source moussue, suintait goutte à goutte, Et après un adieu à son lit de fleurs des champs, Divisé en maints ruisselets, formait un petit lac; Celui-ci, le long de ses rives, reflétait des berceaux de ramures entrelacées, Et dans l'espace central, un ciel qui jamais ne s'abaisse. II Là le martin-pêcheur voyait son éclatant plumage Rivaliser avec les brillantes colorations du poisson, Dont les soyeuses nageoires et les légères écailles d'or Dardaient au-dessus de lui, à travers les ondes, un rayon vermeil; Là le cygne voyait la courbe neigeuse de son cou Et majestueusement se promenait en ramant; Ses yeux de jais étincelaient; ses pattes se montraient Sous les vagues, semblables à l'ébène d'Afrique, Et sur son dos une fée reposait voluptueusement. III Ah! comment décrire les enchantements d'une île Placée au centre de ce merveilleux lac; Je pourrais plutôt distraire Didon de sa douleur, Ou chasser du vieux Lear son amère tristesse: Certes on ne vit jamais plus admirable site Parmi tous ceux qui charmèrent les yeux romantiques; L'île semblait une émeraude scintillant dans l'argent Des eaux éblouissantes; de même au plus haut de l'éther, Transperçant les nuées d'un blanc floconneux, rit le ciel céruléen. IV Tout autour, le lac baignait luxurieusement Des pentes de verdure à travers ses vagues miroitantes, Qui, ainsi qu'en une gentille amitié Se ridaient avec délices sur le bord fleuri, Comme si elles s'efforçaient de recueillir les rougeoyantes larmes Qui tombaient en profusion des tiges de rosiers! Peut-être était-ce l'œuvre de son orgueil Luttant pour jeter sur la grève un joyau Qui surpassât tous les bourgeons sertis dans le diadème de Flora. 1813–14.

A BYRON

Byron que ta mélodie est suave et triste! Prêtant à l'âme des accords de tendresse, Comme si la douce Pitié, avec une force inaccoutumée, Avait touché son luth plaintif, et que toi à ses côtés, Tu eusses saisi les sons et ne leur eusses pas permis de mourir. La douleur qui couvre tout ne te rend pas moins Séduisant: bien que tes chagrins soient revêtus D'un brillant halo, d'un éblouissant éclat, Comme lorsqu'un nuage voile la lune dorée, Et que ses bords sont colorés d'une lumière resplendissante; A travers la sombre robe, souvent percent des rayons transparents Qui s'infiltrent comme de jolies veines dans le marbre noir. Chante encore, cygne agonisant! refais encore le récit, Le récit enchanteur, le récit du plaisant pitoyable. 1815.

A CHATTERTON

O Chatterton! que ton destin fut triste! Cher enfant du chagrin—fils de la misère! Combien prématurément les ténèbres de la mort ont éteint tes yeux, Où le génie mettait une douce lueur et un haut dessein! Combien prématurément ta voix, majestueuse et inspirée, Se dissolvait en vers mourants! Oh! combien proche Fut la nuit de ton admirable matin. Tu mourus Fleurette à demi épanouie frappée par les souffles glacés. Mais c'est le passé: te voilà parmi les astres Au plus haut du ciel: aux sphères qui tourbillonnent Tu chantes harmonieusement; rien ne gâte tes hymnes, Au-dessus du monde ingrat et des humaines épouvantes. Sur terre, l'homme juste défend contre les vils détracteurs Ton illustre nom et l'abreuve de larmes. 1815.

EN OUVRANT POUR LA PREMIÈRE FOIS L'HOMÈRE DE CHAPMANN

J'ai beaucoup voyagé à travers les royaumes dorés, Et vu maints florissants états et maintes nations; Autour de maintes îles occidentales j'ai vogué Dont les bardes restent fidèles au culte d'Apollon. Souvent on m'avait parlé de la vaste étendue Qu'Homère au front ridé gouvernait comme son domaine; Mais jamais encore je n'avais respiré son souffle pur Avant que Chapman fît résonner son haut et fier langage: Alors, je me sentis comme un veilleur des cieux Lorsqu'une nouvelle planète surgit à portée de sa vue, Ou comme le vaillant Cortez, quand de ses yeux d'aigle Il fixait le Pacifique—alors que tous ses hommes Se regardaient avec un étrange soupçon— Silencieux, du haut d'un pic du Darien. Août 1815.

SONNET

O combien j'aime, par un beau soir d'été Lorsque des torrents de lumière déversent l'or à l'Occident Et que sur les zéphyrs embaumés reposent immobiles Les nuages argentés, loin, très loin, laisser Les pensées vulgaires, et m'accorder un doux répit Contre les menus soucis; découvrir après une paisible recherche, Une solitude parfumée, parée des beautés de la Nature, Et là, faire délicieusement illusion à mon âme: Là m'échauffer le cœur avec des chansons de ma patrie, Méditant sur le sort de Milton—sur le cercueil de Sidney— Jusqu'à ce que leurs formes austères se dressent devant moi: Peut-être prendre mon essor sur l'aile de la Poésie, Très souvent verser une larme délicieuse Lorsque quelque mélodieuse tristesse enchante mes yeux.

A SPENSER

Spenser, un de tes fervents admirateurs, Qui a pénétré au plus profond des arbres de ta forêt, Me fit promettre, l'autre soir, de ciseler Quelques vers dont le charme pût séduire ton oreille. Mais, Poète Elfe! il est impossible A un habitant de cette terre hivernale De s'élever, tel Phœbus, muni d'une plume d'or, Avec des ailes de flamme et de faire surgir une aube en sa joie. Il est impossible d'échapper au labeur Tout d'un coup, et de recevoir ton inspiration; La fleur doit absorber la nature du sol Avant de pouvoir s'épanouir: Sois avec moi dans les jours d'été, et je Ferai une tentative en ton honneur et pour plaire à cet ami.

ÉPITRE A GEORGES FELTON MATTHEW

Douces sont les joies que procure la poésie, Et doublement douces quand elle chante une fraternité; Aucun souvenir, Matthew, ne peut évoquer à nos yeux Un destin plus plaisant, une jouissance plus vraie Que celui dans lesquels s'ébattent deux Poètes frères, Qui, en combinant leurs inspirations, emploient leur talent A élever un trophée aux muses du drame. La pensée de cette grande association infuse Dans le cœur aimant du génie, la divination De tout ce qui est haut, grand, bon et calmant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Novembre 1815.

SONNET

Combien de bardes dorent le cours du temps! Quelques uns d'entre eux furent toujours la nourriture De mon imagination charmée—Je pouvais longuement méditer Sur leurs beautés, terrestres ou célestes: Et souvent, lorsque je m'asseois pour rimer, Elles font en foule irruption dans mon cerveau: Mais ni confusion, ni trouble grossier Elles n'apportent; c'est un harmonieux accord. Ainsi les innombrables sonorités qui sont l'apanage du soir; Les chants des oiseaux—le bruissement des feuilles— La voix des eaux—la grande cloche qui se balance En résonnant solennellement—et des milliers d'autres encore, Que la distance empêche de reconnaître, Forment non un vacarme incohérent, mais une délicieuse symphonie. Avril 1816.

A G. A. W.

Nymphe du sourire en dessous et du coup d'œil de côté, Dans quels plus divins moments de la journée Es-tu la plus séduisante? Est-ce lorsque, t'écartant des droits chemins, Tu t'engages dans les labyrinthes des douces paroles? Ou lorsque avec sérénité tu vagabondes en un ravissement De pensée plus raisonnable? Ou lorsque, partant au loin En costume désordonné pour affronter les rayons du matin, Tu jettes les fleurs éparses dans ta danse vertigineuse? Peut-être est-ce lorsque tes lèvres de rubis s'entrouvrent délicieusement, Et restent ainsi parce que tu écoutes: Mais tu as été éduquée si exclusivement en vue de plaire Qu'il m'est impossible de dire jamais quelle disposition est la meilleure. J'aurai aussi vite jugé quelle Grâce plus élégamment Danse devant Apollon, que résolu cette question. Avril 1816.

O SOLITUDE

O Solitude! si je dois habiter avec toi, Que ce ne soit pas parmi les entassements confus De sombres masures! Gravis avec moi le pic escarpé,— Observatoire de la nature,—d'où le vallon Avec ses pentes fleuries et le gazouillis cristallin de sa rivière, Puisse sembler un empan[1]; que je passe tes veillées Sous des voûtes de branches où le daim, par ses bonds rapides, Ecarte l'abeille sauvage de la digitale à clochettes. Mais, quoique je sois heureux d'assister à ces scènes en ta compagnie, Pourtant, l'aimable causerie avec un esprit naïf, Dont les propos sont des images de pensées délicates Est la joie de mon âme; et, sûrement ce doit être A peu près la plus haute félicité de la race humaine, Lorsque dans tes retraites se réfugient deux âmes sœurs. Mai 1816.

ÉPITRE A MON FRÈRE GEORGES

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tels sont les plaisirs qui échoient au poète vivant: Mais plus riche est la récompense de la postérité. Que murmurera-t-il dans son dernier soupir, Lorsque ses fiers regards perceront les ténèbres de la mort? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quant à mes sonnets, quoique personne n'y ait fait attention, Je me réjouis, cependant, à l'idée que vous les lirez. Depuis peu, aussi, j'ai éprouvé un grand et paisible plaisir, Etendu sur le gazon, occupé à ce que j'aime par dessus tout: A griffonner ces lignes pour vous. Voilà ce que je pensais Tandis que sur mon visage je sentais la brise la plus fraîche. En ce moment, je repose sur un lit de fleurs Qui couronne une falaise élevée; et celle-ci domine fièrement Les vagues de l'Océan. Les pédoncules, les brins d'herbe Strient ma table de leurs ombres tremblotantes. D'un côté est un champ d'avoines penchées, Que les coquelicots émaillent de leurs folioles écarlates. Si choquantes et si inutiles, puisqu'elles rappellent à l'esprit Les vêtements rouges que déteste l'humanité, Et de l'autre côté, se déploie devant mes yeux Le manteau bleu de l'Océan avec des raies pourpres et vertes. Tantôt j'aperçois un navire avec ses voiles, et tantôt Je remarque le remous, brillant comme de l'argent, qui enveloppe sa proue. Je vois l'alouette redescendant vers son nid, Et la mouette, aux vastes ailes, qui jamais ne se repose; Car, lorsqu'elle n'étale plus largement ses ailes, Sa poitrine danse sur la mer inlassablement agitée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Août 1816.

ÉCRIT PENDANT UNE SOIRÉE D'ÉTÉ

Les cloches de l'église font résonner les alentours de leur mélancolie, Elles invitent les fidèles à prier encore, A se plonger encore dans le noir, dans de plus redoutables soucis, A écouter plus souvent l'affreuse éloquence d'un prédicateur. A coup sûr l'esprit de l'homme est étroitement envoûté Par quelque sombre ensorcellement; on voit chacun fuir Les joies du foyer, et les airs Lydiens, Et les entretiens élevés avec ceux que la gloire a couronnés. Toujours, toujours les cloches sonnent, et j'en sentirais un froid humide Un frisson comme celui qui émane de la tombe, si je ne savais Qu'elles vont mourir, comme une lampe dont l'huile est consumée, Que c'est leur dernier soupir, leur lamentation avant de rentrer Dans l'oubli—si je ne savais que de fraîches fleurs écloront Et de nombreuses gloires marquées au sceau de l'immortalité. 1816.

ÉPITRE A CHARLES COWELEN CLARKE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . D'après ce qui précède, ami Charles, vous pouvez clairement concevoir Pourquoi je ne vous ai jamais adressé de vers: Parce que mes pensées n'étaient jamais nettes ni précises, Et qu'elles étaient peu dignes de plaire à une oreille classique; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Aussi ne le ferais-je pas maintenant si je ne vous connaissais depuis longtemps; Si vous ne m'aviez le premier appris tous les charmes du chant: Le grand, le doux, l'élégant, le libre, le délicat; Celui qui s'enfle pathétiquement et celui qui va divinement droit; Les voyelles Spensériennes qui prennent leur essor en toute aisance, Et flottent comme les oiseaux sur les mers estivales; Les tempêtes Miltoniennes, et plus encore, la tendresse Miltonienne; Michel en armes, et plus encore la charmante gracilité de la tendre Eve. Qui a lu pour moi le sonnet s'enflant bruyamment Jusqu'à son apogée, puis mourant fièrement? Qui a exalté pour moi la grandeur de l'ode, Tirant, comme Atlas, sa vigueur de son propre poids? Qui m'a fait goûter plus qu'une liqueur forte La tranchante épigramme à la pointe aiguisée? Et m'a prouvé que, de tous, l'épique était le roi, Sphérique, grandiose, enserrant tout comme l'anneau de Saturne? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Septembre 1816.

SONNET

Piquantes, tumultueuses, les raffales sifflent çà et là A travers les buissons desséchés, à demi dénudés; Les étoiles semblent gelées, suspendues dans le ciel, Et j'ai de nombreux milles à parcourir à pied. Cependant je m'inquiète peu du froid de la bise glacée, Ou du lugubre frémissement des feuilles mortes, Ou de ces lampes d'argent allumées au-dessus de moi, Ou de la distance qui me sépare du doux repos du home; Car je suis tout imprégné de l'amitié Que j'ai trouvée dans le petit cottage, De l'éloquente détresse de Milton aux cheveux si beaux, Et de toute son affection pour le gentil Lycidas noyé, De la charmante Laura dans sa légère robe verte, Et du fidèle Pétrarque couronné par la gloire.

MÊME SONNET TRADUIT PAR SAINTE-BEUVE

Piquante est la bouffée à travers la nuit claire; Dans les buissons séchés la bise va sifflant; Les étoiles au ciel font froid en scintillant, Et j'ai, pour arriver, bien du chemin à faire. Pourtant je n'ai souci ni de la bise amère, Ni des lampes d'argent dans le blanc firmament, Ni de la feuille morte à l'affreux sifflement, Ni même du bon gîte où tu m'attends, mon frère! Car je suis tout rempli de l'accueil de ce soir, Sous un modeste toit où je viens de m'asseoir, Devisant de Milton, l'aveugle au beau visage, De son doux Lycidas par l'orage entraîné, De Laure en robe verte en l'avril de son âge, Et du féal Pétrarque en pompe couronné.

A MES FRÈRES

De petites flammes agitées traversent le charbon dont on vient d'emplir l'âtre, Et leur léger pétillement se fait entendre au milieu de notre solitude, Tels des chuchotements de dieux familiers qui gardent Un affectueux empire sur nos fraternelles âmes. Et pendant qu'à la recherche de rimes je voyage jusqu'aux pôles, Vos regards sont fixés, comme en un sommeil poétique, Sur la légende si abondante et si profonde Qui toujours, à la tombée de la nuit, apaise nos soucis. C'est votre jour de naissance, Tom, et je me réjouis Qu'il se passe ainsi en une reposante quiétude. Bien des veillées semblables de doux chuchotement Puissions-nous passer ensemble, et ressentir dans le calme Ce que sont les vraies joies d'ici-bas—avant que la grande voix De la céleste bouche, ordonne à nos esprits de prendre notre vol. 18 novembre 1816.

SONNET

Pour celui qui a longtemps été parqué dans la ville, Quelle joie de promener ses regards sur la sereine Et libre étendue du ciel,—d'exhaler une prière Sous le plein sourire du firmament azuré! Qui peut être plus heureux que lui, lorsque d'un cœur satisfait Il enfonce ses membres lassés dans quelque moelleux tapis D'herbe drue, et lit une débonnaire Et poétique histoire d'amour et de langueur? Quand il rentre chez lui, le soir, son oreille Perçoit les plaintes de Philomèle, ses yeux Surveillent la brillante course des nuées qui voguent dans l'espace; Il se lamente de ce que ce jour se soit si vite écoulé: Comme la chute d'une larme d'ange Qui tombe dans le lumineux éther, silencieusement. 1816.

EN QUITTANT QUELQUES AMIS DE BONNE HEURE

Qu'on me donne une plume en or, et qu'il me soit permis de m'appuyer Sur un monceau de fleurs, en des régions claires et lointaines; Qu'on m'apporte une tablette plus blanche qu'une étoile, Ou la main d'un ange chantant un hymne, lorsqu'on l'aperçoit Entre les cordes d'argent d'une harpe céleste; Qu'ici s'avancent sur de nombreux chars ornés de perles, Des robes roses, des cheveux flottants, des corbeilles de diamants, Des ailes à demi découvertes, et des regards perçants. En même temps, que la musique bourdonne autour de mes oreilles, Et chaque fois qu'arrivera quelque délicieuse Coda, Que j'écrive un vers d'une somptueuse tonalité, Plein des multiples émerveillements des sphères: Jusqu'à quelle hauteur en effet mon esprit prétend-il s'élever! Il n'est pas satisfait de demeurer si tôt seul. 1816.

ADRESSÉ A HAYDON

Hauteur d'esprit, jalousie pour tout ce qui est bien, Une ardente tendresse pour la renommée d'un grand homme, Habitent çà et là au milieu de cette foule sans nom, Dans la ruelle infecte, dans le bois inextricable; Et là où nous pensons que la vérité est la moins comprise, Très souvent nous trouvons la «sincérité du but» Qui devrait épouvanter jusqu'à se cacher de honte Une pitoyable engeance, affamée d'argent. Combien glorieuse est cette affection pour la cause Du génie inébranlable, peinant vaillamment! Qu'arrive-t-il lorsqu'un intrépide champion fait rentrer L'Envie et la Malice dans leur taudis natal? D'innombrables âmes font retentir de discrets applaudissements, Fières de le contempler dans les yeux de sa patrie. 1816.

ADRESSÉ A HAYDON

De grands esprits habitent en ce moment sur terre; Celui du nuage, de la cataracte, du lac, Qui sur le sommet d'Helvellyn, les yeux ouverts, Reçoit sa fraîcheur des ailes de l'Archange: Celui de la rose, de la violette, du printemps, Du sourire social, du lien pour le salut de la Liberté: Et là!—de celui dont la fermeté jamais ne devrait prendre Un son plus humble que le chuchotement de Raphaël. D'autres esprits se tiennent ici à l'écart Sur le seuil de l'âge qui vient; Ceux-là, ceux-là donneront au monde un autre cœur Et d'autres pulsations. N'entends-tu pas le ahan De puissants travaux dans les humaines entreprises? Ecoutez un instant, nations, et soyez muettes! 20 novembre 1816.

SONNET

Heureuse est l'Angleterre! je me contenterais De ne pas voir d'autre verdure que la sienne; De ne pas sentir d'autres brises que celles qui soufflent A travers ses imposantes futaies confondues avec les grandioses légendes; Et cependant, parfois, je sens que je languis Pour le ciel Italien, que je gémis intérieurement De ne pas prendre assiette sur une Alpe comme sur un trône, Et que j'oublie à demi ce que signifient monde et mondanité. Heureuse est l'Angleterre! suaves sont ses filles dénuées d'artifice; Suffisant pour moi est leur simple charme, Suffisants sont leurs bras blancs vous enlaçant en silence: Et cependant, je brûle souvent, avec ardeur, de voir Des beautés au regard énigmatique, d'entendre leurs chants, Et de voguer avec elles sur les eaux estivales. 1816.

SUR LA SAUTERELLE ET LE GRILLON

La poésie de la terre ne meurt jamais: Quand tous les oiseaux abattus par la chaleur du soleil Se cachent sous la fraîcheur des arbres, une voix courra De haie en haie le long des prés nouvellement fauchés; C'est celle de la Sauterellle—qui conduit le concert Dans la volupté de l'été; inépuisables Sont ses délices; et, lorsqu'elle est lassée de ses jeux Elle se repose à l'aise, abritée sous quelque roseau hospitalier. La poésie de la terre ne cesse jamais: Par une solitaire soirée hivernale, quand la gelée A imposé un silence général, dans l'âtre grince Le cri du Grillon, dont la chaleur augmente l'acuité; Il semble au dormeur à moitié assoupi La voix de la Sauterelle parmi les collines herbues. 30 décembre 1816.

SONNET

Après que de sombres vapeurs ont pesé sur nos montagnes Pendant une longue et triste saison, survient un jour Enfant de l'aimable Sud, qui purge Les cieux malades de toutes malsaines souillures. Le mois anxieux, délivré de ses tourments, Prend comme un droit longtemps perdu le contact de Mai, Les paupières se jouent avec la fraîcheur qui passe, Comme les feuilles de rose avec les gouttes des pluies d'été. Les pensées les plus calmes flottent autour de nous:—les feuilles Qui bourgeonnent—le fruit mûrissant dans le silence—les soleils d'automne Souriant le soir sur les paisibles javelles— La joue duvetée de Sapho—la respiration d'un enfant endormi— Le sable qui parcourt grain par grain une horloge— Un ruisselet sous bois—une mort de Poète. Janvier 1817.

CALIDORE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Douces les brises arrivaient de la forêt, Douces elles soufflaient de côté la flamme de la bougie; Claire venait la chanson du berceau lointain de Philomèle; Agréable l'encens de la fleur du tilleul; Mystérieux, farouche le son de la trompette résonnant au loin; Adorable la lune dans l'éther, toute seule; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1817.

FEMME! LORSQUE JE TE VOIS

Femme! lorsque je te vois bavarde, vaine, Inconstante, puérile, orgueilleuse et pleine de caprices; Dénuée de cette modeste langueur qui rehausse le charme Des yeux baissés, repentants des blessures Causées par leur douce lueur et les guérissant aussitôt: Aussitôt mon esprit enfiévré s'exalte et bondit, Aussitôt mon âme tressaute et se réjouit De ce que si longtemps je sois resté fermé à l'amour. Mais quand je te discerne bonne, charitable et tendre, O ciel! avec quel acharnement j'adore Ta grâce enchanteresse;—je brûle d'être Ton défenseur—d'être ton Calidore— Un vrai Chevalier de la Croix Rouge—un vaillant Léandre— Pourvu que je sois aimé de toi comme ces héros de jadis! Pieds agiles, yeux violet foncé, cheveux bien séparés. Mains potelées, cou de neige, poitrine blanche, Sont choses qui stupéfient les sens éblouis Au point que les yeux fascinés, fixes, oublient qu'ils regardent. D'un tel spectacle, o Ciel! je n'ai pas le courage De détourner mon admiration, si dépourvu Soit-il de ce qui mérite le respect, si dépouillé De l'adorable modestie et des rares vertus. Cependant, aussi insouciant que l'alouette, je me dégage De ces leurres et les oublie immédiatement—même avant d'y avoir goûté Ou d'avoir trois fois humecté mon palais; mais lorsque je remarque Que de pareils charmes unissent leur éclat avec celui d'une bienveillante intelligence, Mon oreille s'entrouvre, telle la gueule rapace d'un requin, Pour se repaître des accents d'une voix divine. Ah! qui peut oublier jamais une créature si parfaite? Qui peut oublier ses attraits à demi dissimulés? Dieu! elle est comme l'agneau d'un blanc de lait, qui bêle Pour que l'homme le protège. Assurément Celui qui voit tout, Qui est heureux de nous savoir satisfaits de ses dons, Ne donnera jamais d'ailes au criminel qui entraîne Tant d'innocence à sa ruine—qui vilement dupe Un cœur naïf de colombe. Pour dire vrai, rien ne peut libérer Nos pensées d'une telle beauté: lorsque j'entends Un lai dont j'ai vu une fois sa main évoquer le rythme, Son contour me semble flotter palpable et proche; L'eussé-je jamais vue cueillir d'un berceau Une fleur trempée de rosée, souvent cette main m'apparaîtrait, Et sur mes yeux secouerait les perles tremblotantes de l'humidité.

A UN AMI QUI M'AVAIT ENVOYÉ DES ROSES

Comme j'errais à travers les champs en liesse, Alors que l'alouette secoue la tremblante rosée Qui perle sur le trèfle, son abri—quand à nouveau Les chevaliers d'aventure se saisissent de leurs boucliers bossués:— Je vis la fleur la plus délicate que produise la sauvage nature, Une rose musquée fraîchement épanouie; c'était la première qui distillât Son parfum sur l'été: gracieuse elle croissait Semblable à la baguette que manie la reine Titania. Et comme je me régalais de son odeur, Je pensais qu'elle surpassait de beaucoup la rose des jardins: Mais quand, o Wells! tes roses me parvinrent Mes sens furent délicieusement charmés: Elles avaient de douces voix, qui plaidaient tendrement Murmurant les mots de paix, de sincérité et d'amitié indomptable.

SUR LES MARBRES D'ELGIN

Mon esprit est trop faible; la hantise de la mort Pèse lourdement sur moi comme un invincible sommeil, Et tout pinacle que j'imagine, tout abîme De divine souffrance me dit que je dois mourir, Tel un aigle blessé qui regarde le ciel. Cependant c'est une exquise jouissance de pleurer De ce que je n'ai pas les vents des nuées à maintenir Frais pour les yeux qui s'ouvrent au matin. De telles gloires vaguement conçues dans le cerveau Font affluer au cœur une ineffable haine. Ainsi causent une vertigineuse souffrance ces merveilles Dans lesquelles on trouve mélangée la grandeur Grecque avec la rude Destruction du vieux Temps—avec une masse agitée Un soleil, une ombre d'une magnitude. 1817.

CONCLUSION DU PRÉCÉDENT SONNET

Haydon! pardonne-moi de ne pouvoir parler En termes définitifs de ces hauts chefs-d'œuvre. Pardonne-moi de ne pas avoir les ailes de l'aigle, De ne pas savoir où je dois chercher ce qui me fait défaut; Et pense que je ne voudrais pas être par trop naïf En faisant résonner des roulements de tonnerre répétés Jusque sur les escarpements d'où jaillissent les sources de l'Hélicon. Eussé-je un souffle assez puissant pour une tâche aussi fantastique. Pense aussi que toutes ces harmonies seraient tiennes; A quel autre seraient-elles? Qui, sur ce sujet, atteint le bord de ton manteau? Car lorsque les hommes regardaient ce qu'il y a de plus divin Avec une idiotie écervelée et une suffisance phlegmatique, Tu avais déjà contemplé le plein éclat Hespérien De leur splendeur orientale, et tu étais allé les adorer!

SUR LA MER

Elle entretient d'éternels murmures autour De ses rivages désolés, et de son puissant gonflement Engloutit deux fois dix mille cavernes, jusqu'à ce que le charme D'Hécate leur abandonne leurs sonores et antiques ténèbres. Souvent on la trouve d'humeur si paisible, Que c'est à peine si la plus petite écaille Sera remuée, pour des jours, de la place où elle est une fois tombée, Lorsque, la dernière fois, les vents du ciel étaient déchaînés. O vous! qui avez les prunelles des yeux meurtries et lassées, Régalez-les devant l'immensité de la mer; O vous! dont les oreilles sont rassasiées de rudes vacarmes Ou repues jusqu'à indigestion de fades mélodies, Asseyez-vous à l'entrée de quelque vieille caverne, et méditez Jusqu'à ce que vous tressailliez, comme si les nymphes de la mer chantaient! 18 avril 1817.

SONNET

Quand je crains de cesser d'être Avant que ma plume ait glané mon fertile cerveau, Avant qu'une pile élevée de livres, dans leurs caractères imprimés, Renferme, comme de pleins greniers, une moisson bien mûre; Quand j'étudie sur la face étoilée de la nuit, Les vastes symboles nuageux d'un haut poème, Et sens que je ne vivrai jamais pour retracer Leurs ombres, avec la main magique de la chance; Et quand je sens, exquise créature d'une heure! Que je ne te verrai jamais plus devant moi, Que je ne savourerai plus l'enchanteur pouvoir De l'inconscient amour! alors sur la grève Du vaste monde, je me tiens seul, et je médite, Jusqu'à ce qu'Amour et Gloire plongent dans le néant. 1817.

JE ME HAUSSAIS SUR LA POINTE DES PIEDS[1]

Je me haussais sur la pointe des pieds au sommet d'un côteau. L'air était rafraîchissant et tellement tranquille Que les tendres fleurs en bouton qui avec une modeste fierté Ployaient languissamment, en une courbe infléchie, Leurs tiges peu garnies de feuilles et coquettement élancées, N'avaient pas encore perdu leurs diadèmes étoilés Dérobés aux premiers sanglots du matin. Les nuages étaient purs et blancs comme des troupeaux nouvellement tondus, Et sortant d'un clair ruisseau; paisiblement ils reposaient Sur les champs azurés du ciel; alors se glissa Un imperceptible frémissement parmi la feuillée, Produit par le soupir même qu'exhale le silence; Car on ne pouvait discerner le plus faible mouvement De toutes les ombres qui s'allongeaient sur la pelouse. L'œil le plus glouton pouvait vagabonder au large Pour regarder la variété de ce qui l'entourait; Sonder la transparence jusqu'au tréfonds de l'horizon Et suivre les lignes presque effacées de ses contours; S'imaginer les bizarres et capricieux méandres D'une fraîche allée de bois qui ne finit jamais; Ou d'après les ombreuses crevasses et les pentes feuillues Deviner où les gracieux ruisseaux se rafraîchissent. Un instant je regardai, et me sentis aussi léger, aussi libre Que si d'un mouvement d'éventail les ailes de Mercure Avaient joué sous mes talons: mon cœur était léger, Et de nombreuses jouissances surgissaient à mes yeux; De sorte qu'aussitôt je me mis à composer un bouquet De splendeurs brillantes, laiteuses, harmonieuses et rosées. Un buisson de fleurs de Mai avec des abeilles les butinant; Ah certes! nul recoin plaisant n'en serait dépourvu! Que le cytise juteux fasse couler sur elles ses grappes, Que les hautes herbes croissent autour des racines pour les garder Humides, fraîches et vertes; et ombragent les violettes Pour qu'elles enlacent la mousse dans le réseau de leurs feuilles.

Qui est là proche? une touffe d'onagres, Au-dessus desquelles peut voltiger l'esprit jusqu'à ce qu'il s'engourdisse; Au-dessus desquelles il lui est loisible de faire un somme délicieux, Quoique sans cesse troublé par le jaillissement De boutons en fleurs mûres, ou par le vol rapide De diverses phalènes qui abandonnent sans relâche leur lieu de repos, Ou par la lune élevant son cercle argenté Au-dessus d'un nuage, et, d'un mouvement graduel, Plongeant dans le bleu avec tout son éclat.

Au-dessus de nos têtes, nous apercevons le jasmin et l'églantier odorants, Et les vignes en fleurs se riant de leur verte parure; Tandis qu'à nos pieds la chanson des bouillonnements de l'eau cristalline Par son charme nous enlève aussitôt loin de tous nos soucis; De sorte que nous nous sentons planant au-dessus du monde, Marchant sur les nuées blanches entrelacées et enroulées. Ainsi le sentit le premier qui raconta comment Psyché vint Poussée par une brise caressante vers des royaumes merveilleux; Ce que Psyché éprouva, ainsi que l'Amour, lorsque leurs pleines lèvres Se rencontrèrent pour la première fois; de quelles amoureuses et folles morsures Ils se meurtrirent les joues; et leurs innombrables soupirs, Et comment ils baisèrent leurs yeux frémissants: La lampe d'argent—le ravissement—la surprise— L'obscurité—la solitude—le redoutable tonnerre; Leurs épreuves terminées, et l'envolée aux cieux Où ils s'inclinèrent reconnaissants devant le trône de Jupiter. C'est ce que sentit celui qui écarta les ramures Pour nous permettre de sonder la vaste forêt, D'entrevoir les Faunes et les Dryades Venant avec le plus doux bruissement au milieu des arbres; Et des guirlandes tressées de fleurs sauvages et délicates, Soulevées par les poignets ivoirins ou les pieds agiles: Il disait comment la belle, la tremblante Syrinx échappa Au Pan Arcadien, en une mortelle épouvante. Pauvre Nymphe—pauvre Pan—comment il pleura de ne retrouver Que l'adorable soupir du vent Dans les roseaux de la rivière! murmure à peine entendu, Plein de douce désolation—douleur embaumée. Par quelle inspiration le barde des anciens âges chanta-t-il d'abord Narcisse languissant au-dessus de la source pure? En quelque délicieux vagabondage, il avait découvert Une petite clairière entourée de branches entrelacées; Et, au centre un étang si clair Que jamais plus clair n'a reflété dans sa plaisante fraîcheur Le ciel bleu, çà et là tamisant sa sérénité A travers les pampres grimpants et leurs fantasques festons. Puis sur la rive il surprit une fleur solitaire, Une modeste fleur abandonnée, sans aucune fierté, Penchant sa beauté sur le miroir de l'onde Pour s'approcher amoureusement de sa propre image attristée. Sourde au léger Zéphyr, elle restait immobile; Mais semblait insatiable de se pencher, languir, aimer. Ainsi tandis que le Poète était fasciné en ce site charmant, Quelques indistinctes lueurs glissèrent sur sa fantaisie; Peu de temps après il conta l'aventure Du jeune Narcisse et l'infortune de la triste Echo. D'où venait-il celui dont l'esprit ardent exhala Le plus harmonieux des chants, éternellement nouveau, Toujours rafraîchissant, pures délices, Ne cessant de réjouir Le voyageur au clair de lune? lui apportant Des formes du monde invisible et des mélodies surhumaines Jaillies de l'espace éthéré, des nids fleuris, Et du soyeux capiton des nuages suspendus Là où l'on contemple les étoiles. Oh! sûrement il a brisé nos barrières humaines; Dans quelque merveilleuse région il a pénétré, Pour te rechercher, toi, divin Endymion! C'était un Poète, à coup sûr un amant aussi, Celui qui hantait le sommet du Latmos, alors qu'y soufflaient Des émanations parfumées montant des myrtes de la vallée, Apportant en une pâmoison solennelle, douce et lente, Un hymne du temple de Diane! pendant que le tourbillon De l'encens s'enlevait vers sa demeure étoilée. Mais bien que son visage fût clair comme un regard d'enfant Bien qu'au-dessus de l'autel elle sourît au sacrifice, Le Poète pleurait sur sa douloureuse destinée, Pleurait de ce qu'une telle beauté fût condamnée à la désespérance: C'est ainsi que son sublime courroux lui inspira des harmonies dorées, Et qu'il donna la tendre Cynthie à son Endymion. Reine du vaste espace, ô souveraine la plus charmante Entre toutes les splendeurs que mes yeux aient vues! De même que ton éclat surpasse toutes choses, De même aucun conte n'atteint la douceur du tien. Oh! pour trois paroles suaves comme le miel, puissé-je Raconter une seule merveille de ta nuit nuptiale! Là où de lointains navires semblent montrer leurs quilles, Phébus pour un instant arrêta ses puissantes roues Et se retourna pour sourire à tes yeux timides, Avant de vouloir solenniser son invisible magnificence. L'air du soir était si vif, et si transparent, Que les hommes de bonne santé étaient d'une gaîté inaccoutumée; S'avançant comme Homère au son de la trompette Ou le jeune Apollon sur son piédestal; Et les séduisantes femmes étaient aussi belles et chaudes, Que Vénus en alarme jetant ses regards de tous côtés. Les zéphirs étaient purs et éthérés, Et s'insinuaient à travers les croisées mi-closes pour guérir Les malades languissants, rafraîchissant leur fiévreux assoupissement Et les berçant dans un sommeil complet et profond. Bientôt ils s'éveillaient les yeux clairs: la soif ne les incendiait plus, Leurs doigts ne brûlaient plus, et leurs tempes n'éclataient plus. Alors ils se levaient, leur vue causait l'étonnement De leurs chers amis, presque fous de joie; Ceux-ci tâtaient leurs bras et leurs poitrines, les embrassaient et les regardaient fixement, Et sur leurs fronts calmes séparaient les cheveux. Jeunes hommes et jeunes filles se regardaient curieusement les uns les autres, Les mains derrière leurs dos, immobiles, stupéfaits De voir la lueur réciproque de leurs yeux; Ainsi ils se tenaient, remplis d'une douce surprise Jusqu'à ce que leurs langues se déliassent en essor poétique. Dès lors aucun amoureux ne mourut d'angoisse: Mais les vers mélodieux prononcés en ce moment Nouèrent des liens de soie qui ne pussent jamais être brisés. Cynthia! Je ne peux énumérer les félicités plus grandes Qui suivirent la tienne, ni les baisers de ton cher berger: Un poète est-il né alors?—n'ajoutons rien pour l'instant— Mon esprit vagabond ne doit plus errer davantage. 1817.

ÉCRIT AVANT DE RELIRE LE ROI LEAR

O Romance à la Langue-dorée accompagnée d'un doux luth! Syrène aux beaux ramages! Reine! même lointaine! Cesse tes mélodies en ce jour d'hiver. Ferme ton volume vieilli, et sois muette. Adieu! Une fois encore la lutte farouche Entre le tourment de l'Enfer et l'argile impassible M'enflammera; une fois encore j'expérimenterai L'amère suavité de ce fruit Shakspearien. Poète Roi! et vous nuées d'Albion, Créateurs de notre profond et éternel thème, Quand j'aurai parcouru l'antique forêt de chênes, Que je ne m'égare pas en un rêve stérile. Mais lorsque je suis consumé par le Feu, Donnez-moi les ailes d'un nouveau Phénix pour voler à ma guise. 23 janvier 1818.

RÉPONSE A UN SONNET DE REYNOLDS FINISSANT AINSI:

«Les yeux sombres sont plus chers de beaucoup Que ceux que parodie la clochette de l'hyacinthe.»

Le Bleu! c'est la vie du firmament, le domaine De Cynthia—le vaste palais du Soleil— C'est la tente d'Hespérus et de toute sa suite— Le cœur des nuages, or, gris et brun. Le Bleu! c'est la vie des eaux—l'Océan Et tous les fleuves ses vassaux: les lacs innombrables Peuvent entrer en fureur, écumer, bouillonner, mais ne pourront Jamais subsister s'ils ont perdu leur originaire teinte bleu foncé. Oh Bleu! charmant cousin de la forêt verte, Marié au vert dans les fleurs les plus délicates— Le «ne m'oubliez pas»—la campanule bleue—et cette reine De la modestie, la violette: quelle puissance étrange Tu possèdes, à l'état de simple ombre! Et combien grande, Lorsque dans un Œil, par la volonté du Destin, tu es vivant! Février 1818.

A HOMÈRE

Etant à l'écart dans une géante ignorance, J'entends parler de toi et des Cyclades, Comme quelqu'un, assis sur le rivage, qui désire ardemment Pouvoir visiter le dauphin corail dans les profondes mers. Ainsi tu étais aveugle!—Mais alors le voile était déchiré; Car Jupiter enlevait les rideaux du ciel pour te permettre de voir, Et Neptune construisit pour toi une tente d'écume, Et Pan fit chanter pour toi ses ruches des bois; Oui, sur les bords de l'obscurité il y a de la lumière, Et les précipices montrent des prairies qu'on n'a pas foulées; Il y a un matin en bourgeon dans minuit; Il y a une triple vue dans une cécité aiguë; C'est une telle vision que tu possèdes, comme il est arrivé jadis A Diane, Reine de la Terre, du Ciel et de l'Enfer. 1818.

AU NIL

Fils des antiques montagnes Africaines de la Lune! Torrent de la pyramide et du Crocodile! Nous t'appelons fertiliseur, juste au moment où Un désert remplit l'horizon intime de notre vision. Nourricier de nations basanées depuis l'origine du monde, Es-tu si généreux? ou leurres-tu Ces hommes pour qu'ils t'honorent, toi qui, entraîné avec peine, Les repose pendant l'espace situé entre le Caire et Decan? Oh! puissent ces imaginations noires se tromper! Elles se trompent sûrement; C'est l'ignorance qui fait une étendue stérile De tout ce qui est au delà d'elle. Tu arroses De verts roseaux, comme nos rivières; et tu goûtes Le plaisant lever du soleil. De vertes îles tu as aussi, Et vers la mer tu te hâtes aussi joyeusement. Février 1818.

A REYNOLDS

O toi dont la face a senti le vent de l'Hiver, Dont les yeux ont vu les nuages de neige suspendus dans la brume Et les faîtes des ormes noirs au milieu de la froide lueur des étoiles! Pour toi le Printemps sera un temps de moissons. Toi dont le seul livre a été la lumière De l'obscurité suprême, dont tu t'es repu Nuit après nuit, lorsque Phœbus était au loin! Pour toi le Printemps sera un triple matin. Oh! ne t'épuise pas en courant après la science! Je ne sais rien, Et pourtant mes chants jaillissent naturellement avec la chaleur. Oh! ne t'épuise pas en courant après la science! Je ne sais rien, Et pourtant le soir écoute[1]. Qui s'attriste A la pensée de la paresse ne peut être paresseux, Et celui-là est éveillé qui pense qu'il est endormi. 19 février 1818.

OÙ EST LE POÈTE?

Où est le poète? montrez-le! montrez-le, Vous, les neuf Muses! que je puisse le reconnaître. C'est l'homme qui en face d'un homme Est toujours un égal, fût-il un roi, Qu'il soit le plus pauvre de la tribu des mendiants Ou n'importe quelle autre chose étonnante Que puisse être un homme entre un singe et Platon; C'est l'homme qui, devant un oiseau, Roitelet ou aigle, trouve le chemin De tous ses instincts; il a entendu Le rugissement du lion, et peut dire Ce qu'exprime sa gorge rugueuse, Et pour lui le hurlement du tigre A une signification et frappe Son oreille comme une langue maternelle.

ROBIN HOOD

A un ami.

Non! ces jours sont loin derrière nous, Leurs heures sont vieilles et grises, Leurs minutes enterrées toutes Sous le tapis mortuaire foulé aux pieds Et formé par les feuilles de nombreuses années! Bien des fois les grands ciseaux de l'hiver, Le Nord glacé et l'Est frissonnant, Accompagnèrent de leurs tempêtes la fête Des toisons murmurantes de la forêt, Depuis le temps où les hommes ne connurent ni termes ni rentes. Non, le bugle ne retentit plus, Pas plus que l'archet nasillard; Silencieuse est la perçante flûte d'ivoire A travers la bruyère et sur la colline; Dans le cœur des grands bois s'est tû le rire Dont l'Echo solitaire renvoie la moitié A quelque pauvre hère affolé d'entendre Un éclat joyeux au plus profond de la morne forêt. Pendant le plus beau temps de Juin Vous pouvez errer, sous le soleil ou la lune, Ou les sept planètes pour vous éclairer, Ou le rayon de la polaire pour vous guider; Mais jamais vous n'apercevrez Le petit John ou le vaillant Robin; Jamais un seul, de tout le clan, Tambourinant sur une pinte vide Quelque vieille ballade de chasse, pour Charmer sa verte promenade en allant Chez la belle hôtesse Merriment[1], Dans la vallée, près de l'herbage de Trent; Car il a abandonné le joyeux conte Avant-coureur de l'ale épicée. Disparu, le vacarme de la bachique danse moresque; Disparue, la chanson de Gamelyn; Disparu, l'outlaw au ceinturon coriace Flânant sous la «verte futaie». Tous sont disparus et passés! Et si Robin pouvait surgir Tout à coup hors de sa tombe de gazon; Et si Marian pouvait passer, Une fois encore, ses jours en forêt, Elle pleurerait, et il deviendrait fou: Il jurerait; car tous ses chênes Abattus par les ouvriers de l'arsenal Se sont pourris dans les ondes salées; Elle pleurerait de ce que ses abeilles sauvages Ne chantent plus pour elle—étrange! que le miel Ne puisse plus être obtenu sans beaucoup d'argent! C'est ainsi: cependant chantons, Honneur au vieil arc! Honneur au cor de chasse! Honneur aux taillis non coupés! Honneur au vert Lincoln! Honneur à l'archer infaillible! Honneur à l'adroit petit John! Au cheval sur lequel il galopait! Honneur au hardi Robin Hood! S'endormant sous la feuillée! Honneur à sa fiancée Marian! Et à tout le clan de Sherwood! Quoique leurs jours se soient enfuis, Tous deux entonnons un refrain. 3 février 1818.

VERS SUR LA TAVERNE DE LA SIRÈNE[1]

—Ames de poètes morts et disparus, Quel Elysée avez-vous connu, Riante campagne ou caverne moussue, Plus raffiné que la Taverne de la Sirène? Vous êtes-vous enivrés avec boisson plus exquise Que le vin des Canaries versé par mon hôte? Ou y a-t-il au Paradis des fruits Plus savoureux que ces friands pâtés De venaison? O nourriture généreuse! Préparée comme si le hardi Robin Hood Voulait avec sa fiancée Marian, Festoyer et se griser en vidant corne et canette. —J'ai entendu dire qu'un beau jour L'enseigne de mon hôte s'était envolée, Personne ne savait où, jusqu'à ce que La vénérable plume d'un astrologue A une peau de mouton confiât l'anecdote— Il raconta vous avoir vus dans votre gloire Au-dessous d'une vieille enseigne nouvelle Dégustant un breuvage divin, Et mettant en gage d'un air satisfait La Sirène dans le zodiac. —Ames de poètes morts et disparus, Quel Elysée avez-vous connu, Riante campagne ou caverne moussue, Plus raffiné que la Taverne de la Sirène? Février 1818.

LES SAISONS HUMAINES

Quatre saisons comblent la mesure de l'année; Quatre saisons se partagent l'esprit de l'homme: Il a son vigoureux printemps, lorsque sa pure fantaisie Saisit en tout la Beauté, simplement en étendant la main. Il a son Eté, lorsque voluptueusement Récoltant le miel des jeunes pensées printanières, il se plaît A ruminer, et, en s'élevant dans ces hauteurs de rêve, Il se rapproche le plus du ciel; de paisibles baies Abritent son âme en Automne, alors que, les ailes Etroitement repliées, il se contente de regarder Les brumes, dans l'oisiveté—de laisser les belles choses Le côtoyer sans les utiliser plus qu'un ruisseau à sa source. Il a son Hiver, aussi, de pâle déformation, Autrement il abdiquerait sa nature mortelle. 13 mars 1818.

FRAGMENT D'UNE ODE A MAÏA

A Raynolds.

Mère d'Hermès! O Maïa toujours jeune! Puissé-je te dédier un chant Digne des hymnes qu'on t'a chantés sur les grèves de Baïes? Ou puissé-je t'invoquer En vieil idiome Sicilien? Ou tes sourires Quêter comme naguère ils le furent, dans les îles grecques, Par des bardes qui moururent heureux sur une riante pelouse, Laissant des vers grandioses à un petit clan? Oh! donne-moi leur antique vigueur, n'ayant pour auditeur Que la paisible primerose, et l'espace Du ciel et quelques oreilles! Murmuré par toi, mon chant se mourrait Heureux comme les leurs, Riche d'avoir glorifié un seul jour. 3 mai 1818.

EN VISITANT LA TOMBE DE BURNS

La ville, le cimetière, le soleil couchant, Les nuages, les arbres, les collines environnantes, tout cela semble Quoique beau, froid—étrange—comme dans un rêve Que j'ai rêvé, il y a longtemps, et que je viens de reprendre. Le court et pâle Eté est à peine sorti Du frisson de l'hiver, pour briller l'espace d'une heure; Quoique foyers de saphir, leurs étoiles ne scintillent pas: Tout est froide Beauté; le chagrin ne passe jamais. Qui, en effet, a le courage de savourer, sage comme Minos, La réalité de la Beauté, libre de cette teinte de mort Que l'imagination maladive et l'orgueil malade Jettent blême sur elle? Burns! avec le respect qui t'est dû, Je t'ai toujours vénéré. Grande ombre! voile Ta face; je pèche contre les cieux qui t'ont vu naitre. 1er juillet 1818.

OLD MEG

La vieille Meg était une Bohémienne; Elle vagabondait par les landes, Son lit était la bruyère roussâtre Et sa demeure était hors des portes. Pour pommes elle avait des graines noires, Pour groseilles des cosses de genêts, Pour vin la rosée de la sauvage rose blanche, Pour livre la tombe du cimetière. Ses frères étaient les rocailleux côteaux Et ses sœurs les grands mélèzes; Seule avec sa vaste famille Elle vivait à sa fantaisie. Plus d'un matin elle passait sans déjeuner, Et plus d'une après-midi sans dîner, Puis, au lieu de souper, elle fixait La lune, yeux contre rayons. Mais, chaque matin, avec le tendre liseron Elle se composait une guirlande, Et, chaque nuit, c'était l'if sombre du vallon Qu'elle entrelaçait, puis se mettait à chanter. Ensuite de ses doigts vieux et brunis Elle tressait des nattes de joncs, Et les donnait aux villageois Qu'elle rencontrait dans les taillis. La vieille Meg était brave comme la reine Marguerite, Et de la taille d'une Amazone. Un vieux plaid rouge enveloppait son buste, Un débris de chapeau couvrait son chef. Que Dieu donne quelque part le repos à ses os âgés! Elle mourut il y a bien des années passées! 2 juillet 1818.

ÉCRIT DANS LA DEMEURE DE BURNS

Ce corps mortel d'un millier de jours Occupe en ce moment, Burns, une place dans la propre chambre, Où tu as rêvé seul de lauriers en bourgeons, Heureux et sans penser au jour fatal! Mon pouls s'échauffe avec ton propre Barley-bree, Ma tête est légère pour porter un toast à une grande âme, Mes yeux sont hagards, et je ne peux pas voir, Mon imagination est anéantie et enivrée de son but; Et cependant je peux appuyer mon pied sur ton plancher, Je peux ouvrir le châssis de ta fenêtre pour découvrir La prairie que tu as foulée si souvent,— Et cependant je peux penser à toi jusqu'à m'aveugler la pensée,— Et je peux boire une rasade en ton nom,— Oh! souris parmi les ombres, car c'est la célébrité! 22 juillet 1818.

STAFFA

Jamais Aladin le magicien N'entreprit un tel ouvrage; Jamais la sorcière de la Dee Ne put voir un tel rêve. Ni Saint Jean, en l'île de Patmos, Dans l'ardeur de sa mission, Lorsqu'il aperçut les sept églises, Aux nefs dorées, érigées dans le ciel, N'eut les yeux frappés de l'émerveillement Que j'éprouvai debout sous sa voûte. Là! je vis là quelqu'un endormi Sur le marbre froid et nu; Pendant que les flots lavaient ses pieds Et que ses blancs vêtements claquaient, Trempés, contre les sombres rocs. Sur sa nuque ses longues mèches Soulevées, sans être mouillées, au-dessus de la mer Flottaient sur les vagues comme elles ondulées. «Qu'est cela et qui es-tu?» Chuchotai-je en touchant son front; «Qui es-tu et qu'est cela?» Chuchotai-je, et je m'efforçai de baiser La main de l'esprit, pour éveiller ses yeux. Il tressaillit à l'instant même: «Je suis Lycidas, dit-il, Célèbre par mes chants funèbres. Cette architecture est l'œuvre Du grand Océan!— C'est ici que ses puissantes eaux font vibrer Tout le jour les orgues caverneuses; C'est ici que, tour à tour, tous ses dauphins Pèlerins à nageoires, grands et petits Viennent payer l'hommage dû,— Chacun doit faire jaillir des perles de sa bouche! Plus d'un mortel de ces jours Ose fouler nos sentiers sacrés, Ose profaner audacieusement Cette cathédrale de la mer! Je fus le pontife souverain De ce lieu où les eaux jamais ne se calment, Où le chœur empenné des oiseaux de mer S'élève à jamais! Le feu sacré Je le garde caché à tout mortel; Protée est mon sacristain! Mais le regard stupide d'un humain A franchi ce portail de rochers: Aussi pour toujours fuirai-je Ce lieu ainsi souillé, et bientôt Je le dépouillerai de son enchantement.» Ce disant, avec la rapidité de l'éclair L'Esprit plongea! 26 juillet 1818.

TEIGNMOUTH

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Cher Reynolds! j'ai un conte mystérieux, Et ne peux pas le dire; je déchiffre la première page Sur un roc de Lampit couvert d'algues vertes Au milieu des brisants; il faisait une soirée tranquille, Les roches demeuraient silencieuses, la vaste mer roulait Sans fracas une frange d'écume argentée Sur une plage unie de sable brun; j'étais chez moi Et mon bonheur eût été complet—mais je voyais Trop profondément dans les espaces sous-marins, où chaque estomac, S'il est le plus fort, se nourrit du plus faible éternellement.— Mais je pénétrais trop distinctement jusqu'au cœur D'une éternelle et féroce destruction; Ainsi du bonheur je m'étais éloigné. Cette pensée m'obsède encore, et quoique, aujourd'hui, J'aie cueilli de jeunes pousses printanières et de joyeuses fleurs De pervenches et de fraises sauvages, Je perçois encore cette destruction infiniment féroce:— Le Requin cruel pour sa proie—le Faucon armé de ses serres,— Le gentil Rouge-Gorge, tout comme le Léopard et l'Once Dévorant un Ver,—Arrière, horrible penchants! Penchants que chacun porte en soi!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

D'APRÈS RONSARD

FRAGMENT D'UN SONNET

La nature retint Cassandre dans les espaces éthérés Pour la parer davantage, un millier d'années, Elle prit les nuances les plus délicates de leur crème de Beauté, Et la modela et la colora avec plus de soin que ses pareilles: Pendant ce temps l'Amour la pressait tendrement dans ses ailes, Et sous leur ombrage emplissait ses yeux De tant d'éclat que les royaux habitants des nuages Du haut Olympe poussaient des soupirs d'esclaves. Aussitôt que des Cieux je la vis pour la première fois descendre, Mon cœur prit feu et ressentit de brûlantes douleurs— Elles furent mes seuls plaisirs—elles furent la triste fin de ma Vie; L'amour avait infusé sa beauté dans mes ardentes veines... 22 septembre 1818.

ENDORMIE

Endormie! oh dors ne fût-ce qu'un moment, blanche perle! Que je puisse m'agenouiller et prier pour toi, Et appeler les bénédictions du Ciel sur tes yeux, Et aspirer l'atmosphère bienheureuse Qui t'enveloppe et te touche de toutes parts, Offrandes de mon servage, don de moi-même, Mon adoration spontanée, mon grand amour! 1818.

A UNE DAME QU'IL AVAIT ENTREVUE QUELQUES INSTANTS AU VAUXHAL

La mer de ma vie a été pendant cinq ans à sa marée basse; De longues heures ont laissé rouler le sable par flux et reflux; Depuis que je fus enlacé dans les rets de ta beauté, Que je fus séduit par le dégantement de ta main. Et maintenant je ne fixe plus le ciel à minuit, Sans que m'apparaisse la lueur de tes yeux restée vivace en moi; Jamais je n'admire la couleur d'une rose, Sans que mon âme prenne son élan vers ta joue; Il m'est impossible de regarder une fleur en bouton, Sans que mon oreille passionnée, en pensée à tes lèvres, Et guettant un amoureux soupir, se rassasie De sa douceur en sens inverse[1]:—Tu éclipses Avec ton souvenir toutes les autres délices, Et mélanges de chagrin mes plaisirs les plus chers.

FANTAISIE

Que toujours puisse vagabonder la Fantaisie, Le Plaisir n'est jamais au logis: Au plus doux contact le Plaisir s'évapore, Telles les bulles d'air assaillies par la pluie. Que la Fantaisie ailée erre donc A travers la pensée toujours flottante au dessus d'elle! Ouvre toute grande la porte de la cage qui emprisonne l'esprit: Il se précipitera au dehors et volera sous la garde des nuées. O charmante Fantaisie! mets-là en liberté, Les joies de l'Eté sont gâtées par l'usage, Et l'enchantement du Printemps, Disparaît comme fait sa floraison; De même les fruits de l'Automne à la peau incarnate Rougissant au milieu de la brume et de la buée Rassasient avec l'abus. Que faire alors! Assieds-toi près de l'âtre, lorsque Les fagots pétillants jettent de brillantes flammes. Esprit d'une nuit d'hiver; Lorsque la silencieuse terre est recouverte, Et que la neige durcie est grattée Par la pesante semelle du valet de charrue; Lorsque la Nuit se rencontre avec le Midi En une noire conspiration Pour bannir le Soir de son Ciel. Assieds-toi là, et renvoie dehors, Avec le plus grand respect d'elle-même, La Fantaisie, investie d'une haute mission: renvoie-là au loin! Elle a des vassaux, pour la servir: Elle rapportera, en dépit des frimas Des beautés que la terre a perdues; Elle te rapportera, tout ensemble Toutes les délices d'une température d'été, Tous les bourgeons et les clochettes de Mai, Nés dans le gazon humide ou la ramille épineuse; Toutes les richesses amoncelées de l'automne En un calme et mystérieux secret. Elle mélangera ces plaisirs Tels trois vins savoureux dans une coupe, Et tu t'en abreuveras;—tu entendras Distinctement les chants lointains des moissonneurs: Le bruissement du blé qu'on récolte; Les oiseaux roucoulant les antiennes du matin: Et, au même moment—écoutez! Voici la matinale alouette d'Avril, Ou les freux avec leurs coassements affairés Fourrageant pour recueillir paille et brindilles: D'un seul coup d'œil, tu reconnaîtras La marguerite et le souci, Les lis au blanc duvet, et la première Primevère des haies qui ait bourgeonné, L'hyacinthe ombragée, toujours Reine Saphir de la Mi-Mai; Puis chaque feuille et chaque fleur Ornée de sa propre pluie de perles; Tu verras la souris des champs épier Décharnée après sa réclusion ensommeillée, Et le serpent tout maigri par l'hiver, Dépouillé de sa peau, sur un talus ensoleillé; Tu verras une nichée d'œufs tachetés Près d'éclore dans l'aubépine, Lorsque la femelle demeure les ailes Immobiles sur son nid moussu; Puis le tumulte et l'alarme Lorsque la mouche à miel lance son essaim; Et la pluie de glands qui tombent Pendant que siffle la brise d'automne. O charmante Fantaisie! mets-la en liberté: Toutes choses sont gâtées par l'usage! Où est la joie qui ne se fane pas D'être trop regardée? Où est la vierge Dont la lèvre mûre est toujours fraîche? Où sont les yeux, cependant bleus, Qui ne se ternissent pas? Où est la figure Qu'on voudrait rencontrer partout? Où est la voix, quoique harmonieuse, Qu'on voudrait entendre très souvent? Au plus doux contact le Plaisir s'évapore, Telles les bulles d'air assaillies par la pluie. Donc, que la Fantaisie ailée Soit reconnue par toi comme maîtresse de ton esprit Les yeux riants comme ceux de la fille de Cérès Avant que le Dieu du Tourment ne lui enseignât A froncer les sourcils et à gronder; La taille et les flancs Blancs comme ceux d'Hébé, lorsque de sa ceinture Glissa son agrafe d'or, et que sur le sol Tomba sa jupe à ses pieds Pendant qu'elle tendait le gobelet d'ambroisie Et que Jupiter s'alanguissait.—Romps les mailles Des liens de soie qui retiennent la Fantaisie; Hâte-toi de rompre la corde qui la lie, Et elle te rapportera des joies semblables à celle-ci. Que la Fantaisie ailée puisse vagabonder, Le Plaisir n'est jamais au logis. 2 janvier 1819.

LA VEILLE DE SAINT-MARC

INACHEVÉE

Cela tomba un jour de Sabbath; Deux fois sainte était la cloche du Sabbath Qui appelait les fidèles à la prière du soir; Les rues de la ville étaient propres et nettes Purgées par les saines averses d'Avril; Et sur les vitres des croisées, à l'Occident, Le frileux coucher de soleil parlait tout bas Des froides vallées d'une verdure sans maturité, Des haies d'épines vertes sans fleurs, Des rivières récemment formées avec leurs joncs printaniers, Des primevères aux berges des ruisselets ombragés, Et des pâquerettes sur les frissonnantes collines. Deux fois sainte était la cloche du Sabbath: Les silencieuses rues étaient encombrées De groupes graves et pieux, encore Imprégnés de la chaleur de leurs oratoires; Ils se dirigeaient de l'air le plus réservé Vers les chants du soir et la prière de vêpres. Chaque porche cintré, chaque porte basse Etait plein d'une lente et patiente foule, Chuchotant à mi-voix, traînant les pieds, Tandis que résonnait l'orgue bruyant et doux. Les cloches avaient cessé, les prières commençaient, Et Bertha n'avait pas même lu la moitié D'un curieux volume rapiécé et déchiré, Qui, tout le long du jour, depuis la première heure, Avait retenu captifs ses deux yeux, Au milieu de ses broderies d'or. Une multitude de choses l'avaient rendue perplexe:— Les étoiles du Ciel, les ailes des anges, Les martyrs dans des torrents de flammes, Les saints azurés et les rayons argentés, Les tables sur la poitrine de Moïse, et les sept Candélabres que Jean vit dans le Ciel, Le lion ailé de Saint-Marc, Et l'Arche d'Alliance, Avec ses nombreux mystères, Le Chérubin et la souris d'or. Bertha était une gracieuse fille Habitant sur la place de la vieille cathédrale; Du coin de son âtre elle pouvait voir, De profil, sa vénérable splendeur, Aussi bien que les murs de l'Archevêché; Où les sycomores et les ormes élevés Couverts de feuilles, dépouilles des forêts, N'étaient jamais glacés par le vent froid du Nord, Etant abrités par cette masse imposante. Bertha se leva, et lut un instant, La tête appuyée contre la vitre de la fenêtre. Elle fit un nouvel effort, puis un autre encore Jusqu'à ce que le crépuscule jetât son obscurité Sur la légende de Saint-Marc. Hors de sa colerette de linon, plissée, délicate et légère, Elle souleva son menton doux et chaud, Le cou endolori, les yeux noyés, Eblouie par les saintes images. Tout était sombre et silencieux, Sauf de temps à autre le bruit des pas D'un retardataire rentrant chez lui, Dont l'écho en passant résonnait devant le parvis de l'église. Les bruyantes corneilles qui tout le jour Croassent du sommet des arbres et des tours, Par couples étaient revenues à leur nid, Ayant toutes élu domicile dans l'ancien beffroi Où elles s'endormaient parfois Au son des musiques et des carillons berceurs. Tout était silencieux, tout était sombre Au dehors et au dedans de la chambre: Elle s'assit, pauvre âme déçue! Puis alluma une lampe aux charbons presque éteints, Penchée en avant, sa brillante chevelure pendant, Et le livre incliné, en plein devant la clarté. Son ombre en une attitude guindée Vacillait de ci, de là, démesurément agrandie Sur les poutres du plafond et la vieille chaise de chêne, Sur la cage du perroquet et le panneau carré, Et l'écran brûlant placé en angle Sur lequel étaient dessinés un nombre infini de monstres Appelés colombes de Siam, souris de Lima, Et des oiseaux de Paradis sans pattes, Un ara, et le tendre Avadavat Et l'Angora à la soyeuse fourrure. Sans se lasser elle lisait, et son ombre toujours S'étendait, comme si elle voulait remplir La pièce de ses formes et de ses silhouettes les plus fantasques, Comme si quelque dame de pique fantôme Etait venue ricaner derrière son dos, Danser et faire voltiger ses noirs vêtements. Sans se lasser elle lisait la légende De Saint-Marc, de son enfance à son âge mûr, Sur terre, sur mer, enchaîné par les païens, Trouvant son bonheur dans ses nombreux tourments. Quelquefois le docte ermite, Avec une astérisque d'or, ou la flèche indicatrice, Renvoyait à de pieuses poésies Ecrites avec la plus fine plume de corbeau En dessous du texte, de telle sorte que la rime Etait éparpillée de temps en temps: —«Il écrivit aussi sur l'état de perdition Dans lequel se trouvait l'homme avant de s'éveiller dans la béatitude, Quand ses amis le croyaient enseveli, Sous terre, dans un beau suaire plissé; Et comment un petit enfant pouvait être Un saint avant sa naissance, Etant donné que sa mère (que Dieu la bénisse!) Se gardât dans la solitude, Et embrassât dévotement la sainte Croix. Sur l'amour de Dieu et la puissance de Satan Il écrivit, et sur bien d'autres choses, De douces choses que je ne peux citer. Mais je dois en vérité parler Quelque peu de sainte Cécile, Et surtout de ce qu'il a écrit Sur la vie de saint Marc et sur sa mort:» A la fin ses regards se fixèrent Sur le fervent martyr, Puis en dernier lieu sur sa sainte châsse Elevée au milieu des cierges étincelants A Venise,— Janvier 1819.

A FANNY

I[1] Nature guérisseuse! laisse mon esprit saigner! Que mon cœur se soulage en composant des vers et que je trouve le repos; Lance-moi sur ton trépied, jusqu'à ce que la marée montante De vers qui m'étouffent déborde de ma poitrine trop pleine. Un thême! un thême! grande nature! donne-moi un thême; Que je commence mon songe! Je viens.—Je te vois telle que tu te tiens ici, Ne me renvoie pas dans l'air glacial. II Ah! mon plus cher amour! doux sanctuaire de mes craintes, De mes espoirs, de mes joies, de mes misères haletantes.— Cette nuit, si je peux deviner, ta beauté montre Un sourire si délicieux, Aussi brillant, aussi éblouissant, Que lorsque avec des yeux ravis, douloureux, asservis, Perdu dans une douce extase J'admire, j'admire! III Qui, en ce moment, de ses regards gloutons, dévore mon festin? Quels yeux effrontés dévisagent en ce moment ma lune argentée? Ah! que du moins ta main ne soit saisie par personne; Laisse, laisse les amoureux se consumer— Mais, je t'en supplie, ne détourne pas, Sitôt de moi, l'élan de ton cœur. Oh! conserve, par charité Les pulsations les plus rapides pour moi. IV Conserve-les pour moi, doux amour! quoique la musique souffle De voluptueuses visions dans l'atmosphère embrasée, Lorsque tu tourbillonnes au milieu des dangereux festons de la danse; Sois comme un jour d'Avril, Souriante, et froide, et gaie, Un lis tempéré, aussi tempéré que beau; Alors, Ciel! il y aura Pour moi un Juin plus ardent. V Mais, ceci—vous le direz, ma Fanny, n'est pas vrai! Mettez votre mignonne main sur votre sein de neige Là où le cœur bat: confessez,—ce n'est pas nouveau— Une femme ne peut-elle pas être Une plume sur la mer, Ballottée çà et là au gré des vents et des marées? Ayant une direction aussi incertaine Que la balle rebondissant dans la prairie? VI Je le sais—et le savoir, c'est se désespérer Pour quelqu'un vous aimant comme je vous aime, douce Fanny! Quelqu'un dont le cœur bat pour vous en tous lieux, Qui lorsque vous rôdez au loin N'ose pas rester dans sa misérable demeure, Aimer, aimer seul, ses tristes, ses innombrables souffrances: Chérie entre toutes! Evitez-moi Les tortures de la jalousie. VII Ah! si vous estimez que mon âme subjuguée vaut plus Que le pauvre, le passager, le bref orgueil d'une heure, Que personne ne profane mon Saint-Siège d'amour, Qu'une main grossière ne rompe pas Le gâteau sacramentel: Que personne autre ne touche la fleur encore en bourgeon Sinon—que mes yeux se closent, Amour! dans leur dernier repos! Février 1819.

ODE

Bardes de Passion et de Joie, Vous avez laissé vos âmes sur cette terre? Avez-vous aussi des âmes au ciel, Menant une double vie en des régions nouvelles? Oui, et celles du ciel communes Avec les sphères du soleil et de la lune; Avec le bruit de fontaines merveilleuses, Et le son d'éclats de tonnerre; Avec le chuchotement d'arbres célestes Et une autre, en paisible liberté Assise sur les pelouses Elyséennes Broutées seulement par les faons de Diane; Au-dessous de larges clochettes bleues, habitant Là où les marguerites ont la senteur des roses; Où la rose elle-même possède Un parfum qui n'existe pas sur terre, Où le rossignol lance, non Des vocalises sans suite, dans le délire, Mais la divine vérité mélodieuse; Des vers philosophiques harmonieux, Des contes et des récits dorés Sur le ciel et ses mystères. —Ainsi vous vivez au ciel, et cependant Sur terre vous vivez aussi. Et les âmes que vous laissez derrière vous Nous enseignent ici-bas le chemin qui conduit près de vous, Là où vos autres âmes sont dans l'allégresse, Jamais engourdies, jamais rassasiées. Ici votre âme terrestre parle encore Aux mortels, des menus faits de la semaine: De leurs chagrins et de leurs joies, De leurs passions et de leurs haines, De leur gloire et de leur honte, De ce qui fortifie et de ce qui guérit. Ainsi vous nous enseignez chaque jour La sagesse, bien que vous planiez au loin. —Bardes de Passion et de Joie Vous avez laissé vos âmes sur terre! Avez-vous aussi des âmes au ciel Menant une double vie en des régions nouvelles? Mars 1819.

SONNET

Pourquoi ai-je ri cette nuit! Aucune voix ne le dira: Ni Dieu, ni le Démon de sévère réplique, Ne daigne répondre du Ciel ou de l'Enfer. Alors vers mon cœur d'homme je me tourne aussitôt. Cœur! Toi et Moi sommes ici, tristes et solitaires; Je demande, pourquoi ai-je ri? O mortel souci! O Ténèbres! Ténèbres! dois-je me lamenter sans fin, Pour interroger en vain Enfer, et Ciel, et Cœur[1]. Pourquoi ai-je ri? Je connais la durée de l'Etre; Ma fantaisie lui prodigue ses extrêmes remerciements. Encore voudrais-je à cette heure même de minuit cesser d'être, Et voir ces fastueuses insignes du monde réduites en lambeaux; Poésie, Gloire et Beauté sont éclatantes, c'est vrai, Mais la mort est plus éclatante encore—la mort est la haute récompense de la Vie. 19 mars 1819.

ODE A UN ROSSIGNOL

I Mon cœur souffre, une torpeur accablante s'empare De mes sens comme si j'avais bu de la ciguë, Ou vidé une coupe de puissant narcotique A l'instant même et m'étais plongé dans le Léthé: Ce n'est pas par envie de ton heureux destin, Mais parce que je suis enivré de ton bonheur,— Toi, qui, Dryade ailée des arbres, Dans quelque mélodieux entrelacs De hêtres verts et d'ombrages infinis Chantes à plein gosier le calme de l'été. II Oh! qui me donnera une gorgée d'un vin Longtemps refroidi dans la terre profonde, D'un vin qui sente Flora et la campagne verte, La danse, les chansons provençales et la joie ensoleillée! Oh! qui me donnera une coupe pleine du chaud Midi, Pleine du véritable, du rougissant Hippocrène, Avec, sur le bord, des bulles d'écume bouillonnante, Que, la bouche teinte de pourpre, Je puisse m'abreuver et, fermant les yeux sur le monde, M'égarer avec toi dans l'obscurité de la forêt: III Disparaître dans l'espace, me dissoudre, oublier Ce qu'au milieu des bois tu n'as jamais connu, Le dégoût, la fièvre et l'agitation, Parmi les hommes qui s'écoutent gémir les uns les autres; Où le tremblement secoue les vieux aux rares cheveux gris, Où la jeunesse devient blême, puis spectrale, et meurt; Où rien que de penser remplit de tristesse Et sur les paupières pèse d'un poids de plomb, Où la Beauté ne peut conserver un jour ses yeux lumineux, Sans qu'un nouvel Amour le lendemain en ternisse l'éclat! IV M'égarer loin! car je veux voler vers toi, Non pas traîné par les léopards de Bacchus, Mais sur les ailes invisibles de la Poésie, Malgré les obstacles et les retards de la sottise: Déjà je me sens avec toi! tendre est la nuit, Et peut-être la Lune Reine est-elle sur son trône, Au milieu de son essaim d'étoiles Fées; Mais ici, il n'y a nulle clarté, Sauf celle que le ciel souffle avec les brises Sur les sombres feuillages et la mousse des sentiers sinueux. V Je ne peux même pas discerner les fleurs à mes pieds, Ni quelles essences d'arbres dégagent d'aussi suaves senteurs, Mais, dans la pénombre embaumée, je devine l'odeur spéciale Dont ce mois de la saison parfume Le gazon, le hallier, le fruit de l'arbre sauvage; La blanche aubépine et l'églantine des champs; La violette qui se fane si vite recouverte par les feuilles; Et la fille aînée de la Mi-Mai, La rose musquée en bouton, trempée de rosée vineuse, Où ronronnent les mouches par les soirs d'été. VI Debout dans la nuit, j'écoute et plus d'une fois J'ai été presque amoureux de la mort apaisante, Je lui ai donné de doux noms en plus d'un vers pensif, Pour qu'elle enlevât dans l'air mon souffle calme; Maintenant plus que jamais il semble délicieux de mourir, De finir à minuit sans souffrance Pendant qu'au dehors tu répands ton âme Dans une telle extase! Tu chanterais encore; moi, j'aurais des oreilles qui n'entendraient pas— Ton sublime Requiem résonnerait sur un tertre de gazon. VII Mais toi, tu n'es pas né pour la mort, immortel Oiseau! Il n'y a pas de générations affamées pour te fouler aux pieds; La voix que j'entends cette nuit fut entendue Dans les anciens jours par empereurs et manants: Peut-être cette même chanson fit tressaillir Le triste cœur de Ruth, lorsque regrettant sa patrie, Elle se tenait en larmes parmi les blés de l'étranger; Peut-être est-ce toi-même qui souvent as Charmé de magiques fenêtres, s'ouvrant sur l'écume Des mers périlleuses, en de féeriques terres délaissées. VIII Délaissé! Ce mot même semble une cloche Qui sonne la séparation et me rend à la solitude! Adieu! l'imagination ne parvient pas à me leurrer autant Que sa réputation le proclame, décevant elfe. Adieu! Adieu! ton antienne plaintive va s'affaiblissant, Il franchit la prairie voisine, le silencieux ruisseau, Le sommet de la colline, puis s'anéantit dans les profondeurs De la vallée prochaine. Etait-ce une vision, était-ce un rêve? La musique s'est envolée:—Suis-je éveillé, suis-je endormi? Avril 1819.

ODE SUR UNE URNE GRECQUE

I O toi! fiancée encore inviolée de la quiétude, O toi! nourrisson du silence et des lentes heures, Rhapsode sylvestre, qui peux chanter Un conte fleuri plus harmonieux que nos vers: Quelle légende enveloppe tes contours d'une frange feuillagée? Est-elle de divinités ou de mortels, ou des deux, Dans la vallée de Tempé ou les gorges d'Arcadie? Quels dieux ou quels hommes sont là? Quelles vierges résistent? Quelle folle poursuite? Quelle lutte pour échapper? Quelles flûtes sont là? Quels tambourins? Quelle sauvage extase? II Les mélodies entendues sont douces, mais celles qu'on n'entend pas Sont plus douces encore; donc, suaves pipeaux, continuez de jouer: Non pour l'oreille sensuelle, mais des ballades plus chéries, Des ballades pour l'esprit, sans sonorités! Bel éphèbe, sous ces arbres, tu ne peux quitter Ta chanson, pas plus que les arbres ne quittent leurs feuilles; Audacieux amoureux, jamais, jamais tu n'obtiens les baisers, Quoique tu sois proche du but—cependant, ne te chagrine pas; Elle ne peut se flétrir, quoique tu n'atteignes pas ton bonheur, A jamais tu aimeras, et elle sera belle! III Ah! heureux, heureux rameaux! qui ne pouvez perdre Vos feuillages, ni jamais dire au printemps adieu; Et toi, heureux mélodiste, jamais lassé, Modulant à jamais des chants qui ne vieillissent jamais; Plus heureux amour, plus heureux, heureux amour! Que l'on peut goûter sans cesse, à jamais chaud, A jamais haletant, à jamais jeune; Soupirant bien au-dessus de toute passion humaine, Qui laisse le cœur repu et plein d'amertume, Le front brûlant et la langue desséchée. IV Quels sont ces gens allant au sacrifice? Vers quel autel verdoyant, ô prêtre mystérieux, Conduis-tu cette génisse qui mugit aux cieux, Ses flancs soyeux tout parés de guirlandes? Quelle petite ville sur une rivière ou sur le bord de la mer Ou bâtie sur une montagne avec une paisible citadelle, Est vide de cette foule en cette pieuse matinée? Et toi, petite ville, tes rues à jamais Demeureront silencieuses; et pas une âme, pour dire Pourquoi tu es déserte, ne peut revenir jamais. V O chef-d'œuvre Attique! contours si purs qu'étroitement Enserrent une race d'hommes et de vierges de marbre, Des branches des forêts et des herbes foulées; Forme silencieuse, ta hantise dépasse notre pensée Comme fait l'éternité: Froide Pastorale! Quand la vieillesse consumera cette génération, Tu resteras, au milieu d'autres douleurs Que les nôtres, une amie de l'homme, à qui tu dis: «Beauté, c'est Vérité, Vérité, c'est Beauté»—, voilà tout Ce que vous savez sur terre, tout ce qu'il vous faut savoir. Avril 1819.

ODE A PSYCHÉ

I O Déesse! écoute ces harmonies sans rythme, expression D'une douce contrainte et d'un cher souvenir. Et pardonne-moi de murmurer tes secrets Même à ta propre oreille à la conque délicate: Sûrement ai-je rêvé aujourd'hui, ou ai-je vu L'ailée Psyché de mes yeux éveillés? J'errais, ne pensant à rien, dans une forêt Lorsque soudain, défaillant de surprise, J'aperçus deux belles créatures, étendues côte à côte Dans l'herbe la plus touffue, sous le dais bruissant Des feuilles et des tremblantes floraisons, là où court Un ruisselet, à peine visible. II Parmi les silencieuses fleurs, aux fraîches racines, aux taches parfumées Bleu, blanc d'argent, aux boutons pourpres de Tyr, Elles reposent, la respiration calme, sur le jeune gazon; Leurs bras et leurs ailes s'enlacent; Leurs lèvres ne se touchaient pas, mais ne s'étaient jamais dit adieu, Comme si, disjointes par la caressante main du sommeil, Elles étaient prêtes encore à dépasser le nombre des baisers échangés Lorsque tendrement l'amour ouvre les yeux du matin[1]: L'enfant ailé je le reconnus. Mais qui étais-tu, o heureuse, heureuse colombe? Sa Psyché! elle-même! III O la dernière née et de beaucoup la plus aimable vision De toute la hiérarchie évanouie de l'Olympe! Plus belle que l'étoile de Phœbé entourée de saphirs Ou que Vesper, l'amoureux ver luisant du ciel; Plus belle qu'eux, quoique tu n'aies aucun temple, Ni autel enguirlandé de fleurs, Ni chœurs de vierges exhalant de délicieuses litanies Aux heures de minuit; Ni voix, ni luth, ni pipeau, ni suave encens Fumant d'un brûle-parfum balancé avec des chaînes; Ni châsse, ni bocage, ni oracle, ni fiévreuse Incantation psalmodiée par un prophète aux pâles lèvres. IV O toi, la plus brillante! quoique venue trop tard pour d'antiques offrandes, Trop, trop tard pour la lyre ingénûment croyante, Lorsque sacrés étaient les rameaux des forêts hantées. Sacrés l'air, l'eau et le feu; Pourtant, même en ces jours si éloignés Des heureuses piétés, tes ailes resplendissantes, S'agitant parmi les Olympiens évanouis, Je les vois, et je chante inspiré par mes propres visions. Donc, souffre que je sois ton chœur et que j'entonne une litanie Aux heures de minuit; En l'honneur de ta voix, ton luth, ton pipeau, ton suave encens Fumant d'un brûle-parfum balancé avec des chaînes; Ta châsse, ton bocage, ton oracle, ta fiévreuse Incantation psalmodiée par un prophète aux pâles lèvres. V Oui, je serai ton prêtre, et te construirai un temple Dans quelque région inexplorée de mon esprit, Où mes pensées, telles des ramures, nouvellement jaillies d'une délicieuse douleur, En guise de pins, murmureront dans le vent. Loin, loin alentour, ces arbres groupés dans l'ombre Garnissent de pic en pic les sauvages déclivités de la montagne; Et là, zéphyrs, torrents, oiseaux et abeilles, Endormiront par leurs berceuses les Dryades vêtues de mousse, Puis, au cœur de cette vaste quiétude, Je veux édifier un sanctuaire rose Avec les treillis entrelacés de mon cerveau en travail, Avec des bourgeons, des clochettes, et des étoiles innommées, Avec toute la flore que peut simuler la Fantaisie, Qui créant des fleurs,—ne créera jamais les mêmes; Et là il y aura pour toi toute la joie apaisante Qu'une pensée chimérique peut procurer, Une torche étincelante, et une baie ouverte la nuit Pour permettre au chaud Amour de s'y introduire. Avril 1819.

ODE SUR LA MÉLANCOLIE

I Non, non, ne te plonge pas dans le Léthé, ne pressure pas L'aconit, aux racines serrées, pour recueillir son jus empoisonné; Ne laisse pas ton front pâle subir le baiser De la belladone, raisin vermeil de Proserpine; N'égrène pas comme un rosaire les baies de l'if, Que ni l'escarbot, ni la phalène de mort ne soit Ta plaintive Psyché, ni le duveteux hibou Ton partenaire dans les mystérieuses souffrances; Car ombres sur ombres surviendront aussi assoupissantes Et étoufferont l'angoisse en éveil dans ton âme. II Mais lorsqu'un accès de mélancolie tombera Soudain du ciel, telle une pleurante nuée Qui revivifie chaque fleur dont la tige s'incline, Et couvre la verdoyante colline de sa parure d'avril; Alors assouvis ton désespoir sur une rose du matin, Ou sur l'arc-en-ciel de la grève salée, Ou sur l'opulence des globuleuses pivoines; Ou si ton amante témoigne quelque délicieux courroux, Emprisonne sa douce main, et laisse-la extravaguer; Et rassasie-toi pleinement, pleinement, de ses incomparables regards. III Elle demeure avec la Beauté—la Beauté qui doit mourir; Et la Joie, dont la main est toujours à ses lèvres Faisant un signe d'adieu; et près d'elle le douloureux Plaisir Se changeant en poison au fur et à mesure que l'abeille le suce: Oui, dans le temple même de la jouissance, La Mélancolie voilée a son autel souverain Que seul peut voir celui dont la langue énergique Peut écraser le raisin de la Joie contre son palais délicat; Son âme goûtera la tristesse de sa puissance Et sera suspendue parmi les trophées des nuages. Printemps, 1819.

ODE SUR L'INDOLENCE

I Un matin, j'aperçus devant moi trois figures, Les cils inclinés, les mains jointes, de profil; Et l'une derrière l'autre elles marchaient sereines Sur de molles sandales, en de blanches robes gracieusement drapées. Elles passaient, telles des figures sur une urne de marbre, Lorsqu'elles la contournent pourvoir l'autre côté. Elles revinrent, comme si, une fois de plus, l'urne Avait été tournée; les premières ombres vertes réapparurent, Et elles étaient étranges pour moi, comme il peut advenir Avec les vases, pour quiconque ayant approfondi l'art de Phidias. II Comment se fait-il, Ombres! que je ne vous aie pas reconnues? Comment êtes-vous venues ainsi enveloppées sous cette muette forme? Etait-ce un complot tacite, savamment dissimulé Pour me dérober, et me laisser sans occupation Mes jours de paresse? Avancée était l'heure assoupissante; La bienheureuse nuée de l'estivale indolence Engourdissait mes yeux; mon pouls diminuait de plus en plus; La douleur n'avait plus d'aiguillon, et la guirlande de plaisir plus de fleurs, Oh! pourquoi ne pas vous être dissoutes et ne pas avoir laissé mes sens Sans hantise aucune, si ce n'est celle—du néant? III Une troisième fois encore elles passèrent, et en passant, tournèrent Chacune leur face, l'espace d'un moment, vers moi; Puis elles disparurent; et pour les suivre, ardent Et haletant, je souhaitais des ailes parce que je reconnaissais les trois. La première était une belle jeune fille, qui s'appelait l'Amour; La seconde était l'Ambition, les joues pâles, Toujours aux aguets, les yeux caves. La dernière, ma préférée, celle qui le plus de blâme Accumula sur sa tête, jeune fille sans pitié, Je la reconnus pour mon démon, c'était la Poésie. IV Elles disparurent, et en vérité! je n'avais pas d'ailes: O folie! qu'est l'Amour? et où est-il? Et quant à cette pauvre Ambition! elle fait naître Dans le cœur de l'homme un court accès de fièvre. Mais la Poésie!—non—elle n'offre pas une joie— Du moins pour moi—aussi attrayante que les après-midi assoupissantes, Et les soirées plongées dans une indolence aussi suave que le miel; Oh! pour un temps ainsi abrité contre l'ennui, Puissé-je ne jamais savoir comment changent les lunes, Ou entendre la voix du bon sens affairé! V Encore une fois de plus elles revinrent;—hélas! pourquoi? Mon sommeil avait été brodé de rêves diffus; Mon âme avait été une clairière sur laquelle se déversaient Confusément, fleurs, ombres mouvantes, et rayons mensongers: Le matin était nuageux, mais aucune ondée ne tombait, Quoique fussent suspendues à ses cils les douces larmes de Mai. La fenêtre ouverte pressait une vigne aux feuilles nouvelles, Laissait pénétrer la chaleur productrice de bourgeons et le chant de la grive. O ombres! c'était le moment de vous dire adieu! Sur vos robes je n'avais pas répandu de larme. VI Ainsi, vous trois, Fantômes, adieu! Vous ne pouvez redresser Ma tête couchée dans la fraîcheur du gazon fleuri; Car je ne voudrais pas être nourri d'éloges, Agneau favori dans une farce sentimentale! Disparaissez graduellement de mes yeux; une fois de plus, soyez Des figures de masque sur l'urne de rêve; Adieu! j'ai toujours eu des visions pour la nuit, Et pour le jour, les visions qui s'effacent ne manquent pas; Evanouissez-vous, Fantômes! hors de mon esprit indolent, Fondez-vous dans les nuages et ne revenez jamais plus! Printemps 1819.

UN SONGE

Après une lecture de l'Episode du Dante, Paulo et Francesca.

De même qu'autrefois Hermès emprunta la légèreté de ses plumes Lorsqu'il berçait Argus déjoué, pâmé, endormi; De même sur un chalumeau Delphique mon esprit oisif Amusa, charma, conquit, priva De ses cent yeux, le dragon monde; Et le voyant assoupi, s'envola de même— Non vers le mont Ida, avec ses nuages chargés de neige, Non vers Tempé où Jupiter un jour se lamenta— Mais vers ce second cercle du sombre enfer, Où parmi les rafales, les tourbillons et les averses De pluie et de grêle, les amoureux n'ont pas besoin de dire Leurs tourments. Pâles étaient les douces lèvres que je vis, Pâles les lèvres que je baisai, et enchanteresse la forme Que j'étreignis en flottant au milieu de cette lugubre tempête. 18 avril 1819.

LA BELLE DAME SANS MERCY[1]

Ah! qui peut te faire souffrir, être infortuné, Errant pâle et solitaire! Les joncs sont desséchés au bord du lac, Aucun oiseau n'y chante. Ah! qui peut te faire souffrir, être infortuné, Si farouche et si malheureux? Le grenier de l'écureuil est rempli, Et la moisson est rentrée. Je vois un lis sur ton front Avec la moiteur de l'agonie et la buée de la fièvre; Et sur la joue une rose qui se flétrit Et se fane de même rapidement. J'ai rencontré une dame, dans les prés, D'une grande beauté—la fille d'une fée;— Ses cheveux étaient longs, ses pieds légers Et ses yeux sauvages. Je l'assis sur mon coursier paisible Et ne vis rien d'autre tout le long du jour; Car elle se penchait de côté et chantait Une chanson de fée. Je tressai une guirlande pour sa tête, Puis des bracelets et une ceinture qui embaumait; Elle me regardait comme si elle m'aimait Et poussait un doux gémissement. Elle trouva pour moi des racines d'un goût exquis, Du miel sauvage et la manne de la rosée; Et sûrement en langage étrange elle me dit: Je t'aime véritablement. Elle m'entraîna dans sa grotte d'elfe; Là, me contemplant, elle poussa un profond soupir: Là, je fermai ses yeux sauvages et tristes— Et l'embrassai jusqu'à l'endormir. Là nous sommeillâmes sur la mousse, Et là, je rêvai, ah! malheur véritable! Le dernier rêve que j'aie jamais rêvé, Sur le flanc de la froide colline. Je vis des rois pâles et des princes aussi, De pâles guerriers—tous avaient la pâleur de la mort, Et criaient: «La belle Dame sans Mercy Te tient en servage!» Je vis leurs lèvres affamées, dans les ténèbres, Grandes ouvertes pour me donner cet horrible avertissement; Et je m'éveillai et me retrouvai ici, Sur le flanc de la froide colline. Et voilà pourquoi je reste ici Errant pâle et solitaire: Bien que les joncs soient desséchés au bord du lac, Et qu'aucun oiseau ne chante. 28 avril 1819.

SUR LA GLOIRE

Combien fiévreux est l'homme qui ne peut jeter les yeux Sur ses jours mortels avec un sang calme, Qui froisse toutes les feuilles du livre de sa vie, Et dépouille son beau nom de sa virginité; De même la rose se cueillerait elle-même, Ou la prune mûre s'enlèverait sa fleur bleutée, De même une Naïade, tel un elfe maladroit, Assombrirait la clarté de sa grotte d'une fangeuse obscurité; Mais la rose émerge de l'églantier Pour baiser les aquilons et nourrir les reconnaissantes abeilles, Et la prune mûre demeure revêtue de sa buée; Pourquoi donc l'homme, importunant le monde pour une grâce, Risquerait-il son salut pour une croyance erronée et excessive? 30 avril 1819.

SUR LA GLOIRE

La gloire, telle une vierge entêtée, demeurera prude Envers ceux qui la courtisent avec des genoux trop serviles; Mais elle se livre à quelque garçon irréfléchi, Et surtout raffole d'un cœur insouciant; C'est une Gypsie—qui n'adressera pas la parole à ceux Qui n'ont pas appris à être heureux sans elle; Une coquette à l'oreille de laquelle on n'a jamais chuchoté de près, Qui pense qu'on médit d'elle dès qu'on en parle; C'est une véritable Gypsie, née sur les bords du Nil, Belle-sœur de la jalouse Putiphar; Vous, Bardes ivres d'amour! rendez-lui mépris pour mépris; Vous, Artistes éperdus d'amour! fous que vous êtes! Tirez-lui votre meilleure révérence et dites lui adieu, Alors, si cela lui convient, elle vous suivra. avril 1819.

SONNET

Si par de plaies rimes notre Anglais doit être asservi, Si, telle Andromède, le délicat Sonnet Doit être enchaîné, en dépit de sa douloureuse beauté, Essayons de découvrir si nous devons être contraints Avec des sandales plus compliquées de liens et de forme, De chausser le pied nu de la Poésie; Inspectons la lyre, calculons la résonnance De chaque corde, et voyons ce qui peut être gagné Par une oreille industrieuse et une patiente attention; Avares du son et de la syllabe, non moins Que Midas de son invention, soyons jaloux De la couronne de feuilles mortes tressée avec le laurier; Donc, si nous ne pouvons pas laisser sa liberté à la Muse, Elle sera liée par ses propres guirlandes. avril 1819.

STANCES

(Tirées de la Gazette littéraire, 1829.)

I En Décembre aux lugubres nuits, Trop heureux, heureux arbre! Tes branches jamais ne se rappellent Leur verte félicité; Le vent du Nord ne peut les détruire En les traversant de son sifflement endormeur, Ni les givres glacés ne les engluent assez Pour obstruer les bourgeons du printemps. II En Décembre aux lugubres nuits, Trop heureux, heureux ruisseau! Tes bouillons jamais ne se rappellent L'aspect estival d'Apollon; Mais, en un doux oubli Ils arrêtent les frémissements de leur onde cristalline, Jamais, jamais ne s'encolérant Parce qu'il gèle. III Ah! pût-il en être ainsi pour maintes Filles et maints garçons aimables! Mais y en eut-il jamais qui ne furent pas Torturés par les plaisirs passés? Constater le changement et en sentir la souffrance, Lorsqu'il n'est personne qui vous en guérisse. Et que les sens ne sont pas engourdis pour l'ignorer, N'a jamais été exprimé en vers.

CHANSONS DE FÉES

I Ne verse pas de larmes! oh n'en verse pas! La fleur s'épanouira une autre année. Ne pleure pas! oh ne pleure pas davantage? Les bourgeons naissants sommeillent dans le cœur blanchissant de la racine. Sèche tes yeux! oh sèche tes yeux! On m'a appris en Paradis A calmer mon cœur avec des mélodies— Ne verse pas de larme. Au-dessus de ta tête! Regarde au-dessus? Parmi les fleurs blanches et roses— Regarde en haut, en haut. Voilà que je voltige Sur cette branche de rougissante grenade! Vois moi! C'est ce croissant d'argent Qui guérit toujours la souffrance de l'homme bon. Ne verse pas de larme! oh n'en verse pas! La fleur s'épanouira une autre année. Adieu, adieu!—Je m'envole, adieu! Je m'évapore dans le bleu du ciel— Adieu! adieu! II Ah! malheur à moi! pauvre être ailé d'Argent! Il me faut chanter la mélopée funèbre de ta dame, Et sa mort en ce féerique séjour de printemps, De mélodie, de ruisseau aux rives fleuries,— Pauvre être ailé d'Argent! ah! malheur à moi! Il me faut voir Les fleurs de neige sur le drap funèbre de ta dame! Va gentil page, à son oreille Murmure que l'heure est proche. Doucement dis lui de ne pas redouter Une sépulture si paisible et si favonienne![1] Va gentil page! et dis lui tout bas,— Les fleurs sont suspendues par un charme passager, Elles tomberont avant que l'étoile cligne trois fois Sur ses yeux clos, Qui maintenant versent en vain leurs dernières larmes En quittant la douce vie et ses verdoyants bocages,— Fastueux don de l'Esprit des Sphères,— Hélas! Pauvre Reine!

ODE A L'AUTOMNE

I Saison de brume et de féconde abondance, Proche parente du soleil qui dore; Contribuant avec lui à charger et à combler De fruits les vignes qui courent le long des toits de chaume; A courber sous le poids des pommes les arbres moussus du cottage, A mûrir jusqu'au cœur tous les fruits; A grossir les courges, à gonfler les coques des noisettes D'un succulent noyau; à faire bourgeonner davantage Et davantage encore, les dernières fleurs pour les abeilles, Au point de leur faire croire que les jours chauds ne cesseront jamais, Tant l'Eté a rempli jusqu'au bord leurs visqueuses alvéoles. II Qui ne t'a pas vue souvent parmi tes récoltes? Parfois qui cherche au dehors peut te trouver Assise nonchalamment sur le plancher d'un grenier, Les cheveux mollement soulevés par le souffle du van: Ou sur un sillon à moitié moissonné profondément assoupie, Engourdie par l'exhalaison des pavots, tandis que ta faucille, Epargne l'andain le plus proche et, toutes ses fleurs entrelacées: Et parfois, comme une glaneuse tu restes La tête chargée, bien droite, en franchissant un ruisseau; Ou près d'un pressoir à cidre, d'un patient regard Tu surveilles les dernières cuvées, heure par heure. III Où sont les chants du printemps? Hélas, où sont-ils? N'y pense plus, tu as ton harmonie aussi— Pendant que les nuages striés teintent le déclin graduel du jour Et colorant d'une nuance rose le chaume des plaines; Alors, en un chœur plaintif, les petits moucherons zézaient Autour des saules du fleuve, remontant dans l'atmosphère Ou redescendant, suivant que la brise légère s'élève ou meurt; Et les agneaux déjà grands bêlent haut parqués sur le coteau, Les grillons des haies chantent; à son tour en trilles mélodieux Le rouge-gorge siffle d'un jardin enclos; Et les hirondelles se rassemblant gazouillent dans les cieux. Automne 1819.

SONNET

La journée a disparu, disparues sont toutes ses douceurs! Voix suave, lèvres suaves, douce main et sein plus doux encore, Souffle chaud, léger soupir, tendre murmure, Yeux brillants, forme accomplie et taille langoureuse! Effacée est la fleur et tous ses charmants bourgeons, Effacée la vue de la beauté hors de mes regards, Effacée la forme de la beauté hors de mes bras, Evaporés la voix, la chaleur, la blancheur, le paradis.— Tout s'est évanoui prématurément au crépuscule, Lorsque sombre le jour de fête—ou que la nuit de fête De l'Amour sous les rideaux parfumés, commence à tisser La trame d'épaisses ténèbres, qui cache ses délices; Mais comme tout le long du jour j'ai lu le Missel de l'Amour, Il me laissera dormir, voyant que je jeûne et que je prie. 1819.

A FANNY

J'implore votre merci—pitié—amour!—oui, l'amour! L'amour miséricordieux qui n'excite pas les désirs, Qui n'a qu'une pensée, ne vagabonde jamais, l'amour sincère, Sans masque, et quand il se montre—sans aucune tache! Oh! que tout cela soit à moi,—tout—soit mien! Cette forme, cette beauté, cette douce, cette légère marque D'amour, votre baiser,—ces mains, ces yeux divins. Ce sein brûlant, éclatant de blancheur, prometteur de mille plaisirs,— Vous même—votre âme—par pitié donnez-moi tout. Ne me refusez pas un atome d'atome, ou je meurs, Ou, si je vis, peut-être, votre esclave infortuné Oubliera, plongé dans une langoureuse détresse, Le but de son existence—le palais de mon esprit Perdant son goût, et mon ambition aveugle! 1819.

SON DERNIER SONNET

Ecrit sur un exemplaire des Poèmes de Shakespeare donné à Severn quelques jours avant.

Astre brillant! puissé-je, immobile comme tu l'es— Non pas, resplendir à l'écart suspendu dans la nuit, Et surveiller, les paupières éternellement redressées, Tel un forçat de la Nature, Ermite sans sommeil, Les eaux mouvantes, dans leur tâche lustrale, Purifiant de leur ablution les rivages des hommes, Ou contempler le masque floconneux, que, fraîchement tombée, La neige impose aux montagnes et aux bruyères,— Non,—mais, puissé-je, toujours immobile, toujours immuable, Posséder comme oreiller le sein mûrissant de ma bien aimée, Pour le sentir à jamais doucement se soulever puis s'abaisser, Eveillé à jamais en une délicieuse insomnie, Pour entendre encore, et encore, sa tendre respiration, Et vivre ainsi toujours—ou sinon m'évanouir dans la mort![1] 1820.

Notes in this chapter

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