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Poèmes et Poésies

POÈMES (continued 2)

Paul Gallimard translation

LAMIA

Ire PARTIE

Autrefois, avant que la descendance des demi-dieux Eût chassé les Nymphes et les Satyres des bois prospères, Avant que le resplendissant diadème du Roi Oberon, Que son sceptre, que son manteau agrafé avec un joyau en rosée, Eussent expulsé les Dryades et les Faunes terrorisés De leurs roseaux verdoyants, de leurs fourrés, de leurs clairières émaillées de primevères, L'Hermès toujours enflammé[1] laissa vacant Son trône d'or, pour se prosterner brûlant d'ardeur devant son amoureux larcin: Du haut de l'Olympe il avait dérobé la lumière, De ce côté des nuées de Jupiter, pour échappera la vue Et aux ordres impérieux de son maître, et s'était réfugié Dans une forêt sur les rivages de la Crète. Quelque part en cette île sacrée habitait Une nymphe devant laquelle s'agenouillaient tous les Satyres aux sabots fourchus; Aux pieds blancs de laquelle les langoureux Tritons répandaient Des perles, tandis qu'à terre ils dépérissaient et l'adoraient. Tout près de la source où elle aimait à se baigner, Et dans ces prairies où il était possible que parfois elle errât, Etaient parsemées de riches offrandes, qu'aucune Muse ne connaissait, Quoique les écrins fussent ouverts pour que sa Fantaisie y fît son choix. Ah! quel monde d'amour était à ses pieds! Ainsi pensait Hermès, et un feu céleste, L'embrasait de ses talons ailés à ses oreilles, Qui, d'habitude blanches comme le lis clair, Prenaient la teinte des roses au milieu de ses cheveux dorés, Tombant en boucles jalouses sur ses épaules nues. De vallon en vallon, de taillis en taillis, il volait, Exhalant sur les fleurs sa passion nouvelle, Et suivait les sinuosités de maintes rivières jusqu'à leurs sources, Pour découvrir l'endroit où cette douce nymphe préparait en secret sa couche. En vain; nulle part il ne pouvait trouver la douce nymphe, De sorte qu'il reposait en ce lieu écarté, Pensif, plein d'amertume et de jalousie Contre les Dieux Sylvains et même contre les arbres. Comme il se tenait là, il entendit une voix si plaintive Qu'après l'avoir entendue, en son noble cœur, fut remplacée La souffrance par la pitié. Ainsi parlait cette voix solitaire: «Quand m'éveillerai-je hors de cette tombe enguirlandée? Quand pourrai-je me mouvoir dans un corps apte à jouir de la vie, De l'amour et du plaisir, de la lutte vermeille Du cœur et des lèvres! Ah, malheur à moi!» Le Dieu aux ailes de colombe, glissa silencieusement Parmi les buissons et les futaies, effleurant avec légèreté, dans sa hâte, Les graminées les plus hautes et les roseaux en pleine floraison. Il aperçut enfin, palpitant, un serpent Etincelant, roulé en cercle dans l'obscurité des broussailles. C'était une forme gordienne, d'une nuance éblouissante, Mouchetée de vermillon, d'or, de vert et de bleu; Rayée comme un zèbre, tachetée comme un léopard, Les taches imitant des yeux de paon, les raies toutes cramoisies; Son écaille était pleine de lunes blanches, qui, à chaque respiration, Pâlissaient, ou devenaient plus brillantes, ou alternaient Leurs éclats avec des colorations plus ternes— Ainsi, les flancs comme un arc-en-ciel, accablée de malheurs, Elle semblait en même temps une elfe expiant ses fautes, La fiancée de quelque démon, ou le démon lui-même. Sur sa crête elle portait une lueur blafarde Piquetée d'étoiles, comme la tiare d'Ariadne: Sa tête était celle d'un serpent, mais quel charme ironique! Elle avait une bouche de femme avec sa parure complète de perles: Quant à ses yeux: que pouvaient ici faire de tels yeux Si ce n'est pleurer, et pleurer de ce qu'ils étaient nés si beaux? De même Proserpine pleure, regrettant la brise Sicilienne. Sa gorge était celle d'un serpent, mais les paroles qu'elle proférait, Comme à travers un bouillonnement de miel, évoquaient l'Amour; C'était ainsi, tandis qu'Hermès s'appuyait sur ses ailerons, Tel un faucon s'infléchirait avant de saisir sa proie: —Bel Hermès, couronné de plumes, au vol léger, J'eus de toi un splendide rêve la nuit dernière: Je te voyais assis sur un trône en or, Parmi les Dieux, sur le vénérable Olympe, Seul triste entre tous; car tu n'entendais pas Les suaves, les claires vocalises que les Muses accompagnent sur le luth, Ni même Apollon lorsqu'il chanta seul, Sourd tu fus devant le long, long gémissement de sa voix sanglotante. Je rêvais que je te voyais, paré d'écailles pourpres, Emergeant plein d'amour du sein des nuages, comme émerge le matin, Et rapidement comme un fulgurant javelot de Phœbus, Pénétrant dans l'île de Crète; et t'y voilà maintenant! Trop séduisant Hermès, as-tu trouvé la bien aimée?» Aussitôt l'étoile du Léthé ne fit pas attendre Sa réponse fleurie, et s'informa ainsi: —Toi, serpent aux lèvres flatteuses, sûrement inspiré par le ciel! Toi, guirlande de beauté, aux yeux mélancoliques, Prouve que tu détiens toute la félicité que tu peux t'imaginer, Apprends-moi seulement où ma nymphe s'est enfuie, Où elle respire!»—Astre brillant, tu as bien parlé, Reprit le serpent, mais lie-toi par un serment, aimable Dieu!» —Je jure, dit Hermès, par mon caducée, Et par tes yeux, et par ta couronne étoilée!» Légères volèrent ses chaleureuses paroles lancées parmi les fleurs. Alors de nouveau se fit entendre la voix enchanteresse. —Cœur trop sensible! ta nymphe perdue Libre comme l'air, invisible, rôde A travers ces déserts sans ronces; ses radieuses journées, Elle les goûte sans être vue; elle n'est pas vue lorsque ses pieds agiles Laissent des traces sur le gazon et les fleurs odorantes; Des pampres chargés et des vertes ramures inclinées Elle cueille les fruits sans être vue, elle se baigne sans être vue: C'est par mon pouvoir que sa beauté est voilée Pour demeurer hors d'affront, hors d'atteinte Des regards d'amour jetés par les yeux peu dignes d'amour Des Satyres, des Faunes, et des soupirs du chassieux Silène. Son immortalité se consumait dans la répulsion Que lui inspiraient tous ces adorateurs, et elle se plaignait tant Que je pris pitié d'elle, lui recommandai de tremper Ses cheveux dans des liqueurs magiques, qui conserveraient L'invisibilité à ses charmes et lui permettraient De folâtrer à sa fantaisie, en liberté. Tu vas la contempler, Hermès, toi seul, Si tu veux, ainsi que tu l'as juré, obtenir de moi cette faveur». Une fois encore, le Dieu séduit, renouvela Son serment qui résonna à travers les oreilles du serpent, Brûlant, frémissant, pieux, implorateur. Ravie, elle releva sa tête Circéenne, Se colora de l'incarnat de la vie, et balbutia hâtivement: —J'étais une femme; qu'une fois de plus je prenne La forme d'une femme aussi attrayante qu'autrefois. J'aime un jeune Corinthien. O Félicité! Rends-moi mon corps de femme, et transporte-moi où il est. Courbe-toi, Hermès, laisse-moi souffler sur ton front Et tu verras ta nymphe aimée à l'instant même». Le Dieu se pencha confiant sur ses ailes à demi repliées, Elle souffla sur ses yeux; aussitôt apparut devant eux La nymphe sequestrée, souriante sur la pelouse. Ce n'était pas un rêve, ou autant dire que c'en était un; Les rêves des Dieux sont des réalités: paisiblement ils jouissent De leurs plaisirs en un long rêve immortel. Un moment plana sur eux, d'ardeur, de rougeur, pendant lequel il sembla Emerveillé par la beauté de la nymphe sylvestre, tant il était enflammé; Puis se posant sur la verdure sans y laisser d'empreinte, il se tourna Vers le serpent pâmé, et d'un bras alangui, Délicatement, il mit à l'épreuve le charme du flexible Caducée. Après quoi, sur la nymphe il inclina ses yeux Pleins de larmes d'adoration et de caresse. Il fit un pas vers elle; mais, telle une lune à son déclin, Elle disparut petit à petit devant lui, s'affaissant; et sans pouvoir retenir Ses sanglots angoissées, elle se repliait comme une fleur Qui rentre en elle-même à l'heure du crépuscule: Cependant, le Dieu protégeant sa main frissonnante, Elle sentit sa chaleur, ses paupières se rouvrirent caressantes, Et comme les fleurs nouvelles au bruissement matinal des abeilles, Elle s'épanouit, et rendit son parfum à la brise. Dans la profondeur des vertes frondaisons ils volèrent Et jamais ne se refroidirent ainsi que font les amoureux mortels. Laissée à elle-même la forme serpentine commença A se transformer; son sang de sylphide follement circula, Sa bouche écuma, et l'herbe ainsi humectée Fut flétrie par cette rosée si enivrante et si virulente; Ses yeux, rendus fixes par la douleur et une morne angoisse Brûlants, vitreux, hagards, avec les cils des paupières collés, Dardaient du phosphore et d'acérées étincelles, sans qu'une larme les rafraîchît. Les tons de sa peau s'incendièrent le long de son corps; Elle se tordit, convulsée en des souffrances écarlates: Le jaune soufre foncé remplaça La couleur plus tendre de la lune qui ornait son corps gracieux, Et,—telle la lave dévastant une prairie,— Ternit ses écailles d'argent et ses tresses d'or, Obscurcit ses taches fauves, ses stries et ses rayures, Eclipsa ses croissants, éteignit ses étoiles; Si bien qu'en quelques secondes elle fut dépouillée De tous ses saphirs, ses émeraudes, ses améthystes, Et de ses rubis argentés: toutes ces parures lui furent enlevées, Il ne lui resta que la souffrance et la hideur. Sa couronne gardait encore une lueur; celle-ci évanouie, sa forme aussi Se fondit et disparut soudainement. Alors, dans l'air, sa voix nouvelle résonnant avec tendresse, Cria «Lycius! charmant Lycius!» Suspendues Dans les brumes diaphanes enveloppant les antiques montagnes Ces paroles s'évaporèrent: les forêts de Crète ne les entendirent jamais plus. Où s'envola Lamia, devenue une dame resplendissante, Une beauté de haute lignée, jeune et élégante? Elle s'envola dans cette vallée que traverse Tout voyageur qui va des rivages de Cenchrée à Corinthe; Là, elle se reposa au pied de ces vastes collines D'où s'écoulent parmi les rochers, les ruisseaux de Pérée, Puis au pied de cette autre cime dont les pentes stériles S'étendent, voilées de brouillards et de nuées orageuses, Dans la direction du Sud-Ouest jusqu'à Cléone. Ici elle s'arrêta, A la distance environ d'un vol d'oiseau novice, près d'un bois Hospitalier, sur la verdoyante déclivité d'un sentier moussu, Au bord d'un étang limpide; alors elle se sentit émue De se voir échappée à de si cruelles infortunes, Tandis que sa robe flottait parmi les narcisses. Oui, heureux Lycius! car c'était une fille plus belle Qu'aucune autre qui tordît jamais sa natte, Ou soupirât, ou rosît, ou sur une prairie aux fleurs printanières, Déployât, pour chanter, son manteau vert: Une vierge aux lèvres pures, et cependant, dans la science De l'amour, très instruite jusqu'au fond de son cœur rouge[2]: Ayant à peine une heure d'existence, et cependant assez rouée Pour garantir le bonheur contre les chagrins toujours proches, Faire la part des moments d'humeur, éloigner Les points de contact, rapidement échanger Une intrigue contre un chaos plausible, et séparer Ses atomes les plus ambigus avec un art sûr; Comme si elle avait, à l'école de Cupidon, passé, Charmant étudiant, de délicieuses journées sans être jamais punie, Et conservé sa fraîcheur en un paresseux alanguissement. Pourquoi cette gracieuse créature se décida si paisiblement, A s'attarder le long de la route, nous allons le voir; Mais d'abord il convient de dire comment elle pouvait méditer Et rêver, alors qu'emprisonnée dans sa forme de serpent Elle embrassait tout, l'étrange et le magnifique: Comment, toujours, où elle voulait, son esprit volait; Soit dans l'Elysée éthéré, soit dans le fond Des vagues aux crêtes élevées, là où les belles Néréides Penètrent dans le berceau de Thétis en gravissant des marches en perles, Soit où le Dieu Bacchus vide sa divine coupe Etendu nonchalamment sous un pin résineux; Soit dans les jardins du palais de Pluton Là où les colonnes de Vulcain[3] brillent alignées à perte de vue. Et parfois dans les cités elle transportait Son rêve pour se mêler aux fêtes et aux révoltes; Une fois, tandis qu'en rêve elle était parmi les mortels, Elle aperçut le jeune Corinthien Lycius Conduisant un char le premier, dans une course disputée, Tel un jeune Jupiter calme, la figure sereine; Et défaillant, elle tomba amoureuse de lui. Maintenant à l'heure des phalènes et du clair obscur, Il reprendrait cette route, elle le savait bien, Pour revenir du rivage à Corinthe; car fraîchement soufflait La douce brise de l'Est, et sa galère en ce moment Heurtait de sa proue d'airain les quais en pierre, Arrivant de l'île d'Egine, dans le port de Cenchrée Récemment mouillée; là, il avait passé quelque temps Pour sacrifier à Jupiter dont le temple en cette île Laisse entrer par ses hautes portes les victimes et le précieux encens. Jupiter écouta ses vœux et exauça son désir. En effet, par un caprice du hasard il se tint à l'écart De ses compagnons et marcha à l'aventure, Peut-être lassé de leur bavardage Corinthien; Il franchissait les collines désertes Sans penser à rien d'abord, mais avant qu'apparût l'étoile du soir Sa fantaisie errait où la raison s'égare, Dans le calme crépuscule des ombres Platoniciennes. Lamia le vit approcher, près, plus près, Passant tout contre elle, dans une noire indifférence, Ses silencieuses sandales foulaient la mousse verte, Si proche de lui, et cependant si invisible, Elle demeurait immobile: il passa, absorbé dans les mystères, L'esprit aussi fermé que son manteau; elle, des yeux, Suivait ses pas, et tournant vers lui sa blanche nuque De reine, elle s'écria:—Ah, séduisant Lycius! Veux-tu donc m'abandonner seule sur ces collines? Lycius, regarde derrière toi et montre quelque pitié.» Il fit, ne témoignant ni froid étonnement, ni peur, Mais comme un Orphée reconnaissant une Eurydice; Car si mélodieux étaient les mots qu'elle chanta Qu'il lui sembla l'avoir aimée tout un été; Et bientôt ses yeux avaient bu sa beauté, Ne laissant aucune goutte dans l'enivrante coupe; Et toujours la coupe était pleine—mais lui, craignant Qu'elle ne s'évanouît avant que ses lèvres n'eussent exprimé L'adoration due, commença ainsi à l'adorer, tandis que Modestement elle baissait les yeux, devinant que l'emprise était sûre: —Te laisser seule! Regarder derrière moi! O, Déesse, vois Si mes yeux pourront jamais se détourner de toi Par pitié! ne mens pas à ce triste cœur— Car si tu disparaissais, je mourrais. Reste! quoique Naïade des rivières, reste! A tes désirs lointains, tes cours d'eau obéiront; Reste! quoique les luxuriantes forêts soient ton domaine, Sans toi elles peuvent s'abreuver de la pluie matinale: Quoique tu sois une Pléiade descendue des cieux, aucune de tes Harmonieuses sœurs ne maintiendra-t-elle en accord Tes sphères, et comme ta mandataire ne jettera-t-elle une lueur argentée? Si délicieusement ont frappé mes oreilles ravies Tes promptes paroles de bienvenue, que si tu t'évanouissais Ton souvenir me réduirait à l'état d'ombre; Par pitié, ne te fonds pas dans l'espace!»—Si je restais,» Dit Lamia, «ici, sur cette terre de boue, Si je daignais fouler ces fleurs trop rudes pour mes pieds, Que pourrais-tu dire et faire qui me captivât suffisamment Pour amoindrir le souvenir enchanteur de mon paradis? Tu ne peux me demander de vagabonder ici avec toi A travers ces collines et ces vallées où il n'y a pas de joie,— Privée d'immortalité et de félicité! Tu es un savant, Lycius, et dois savoir Que les esprits supérieurs ne peuvent respirer ici-bas Dans l'atmosphère humaine et y vivre. Hélas! pauvre enfant, Quel parfum d'air plus pur as-tu pour charmer Mon essence? Quels palais plus superbes Dans lesquels tous mes nombreux sens puissent se plaire, Et par de mystérieux sortilèges assouvir mes insatiables soifs? Cela ne peut être. Adieu.» Ceci dit, elle se cambra Sur la pointe des pieds, ses bras blancs déployés. Lui, frémissant de perdre L'amoureuse promesse de sa solitaire lamentation, Défaillait, balbutiant des mots passionnés, pâle, angoissé. La cruelle, sans montrer aucune Tristesse pour la douleur de son tendre favori, Mais plutôt, si ses yeux pouvaient briller davantage, Avec des yeux plus brillants et une exquise lenteur, Joignit ses lèvres aux siennes et lui rendit La vie qu'elle avait enserrée dans ses mailles; Et comme il s'éveillait d'une extase pour entrer Dans une autre, elle commença à chanter, Heureuse en beauté, en vie, en amour, en toutes choses, Une cantilène d'amour trop suave pour les lis terrestres, Tandis que, tel un souffle retenu, les étoiles éteignirent leurs feux scintillants. Alors elle chuchota d'un ton tremblant semblable à celui Que prennent ceux, qui réunis en lieu sûr, se rencontrant seuls Pour la première fois, après de nombreux jours de tourments, Usent d'autre langage que celui des yeux; elle le suppliait de relever Sa tête découragée, et de délivrer son âme du doute, Car elle était une femme, sans autre Plus subtil fluide dans les veines Que du sang palpitant; et les mêmes affres Habitaient son fragile cœur a elle, et le sien. Ensuite elle s'étonnait qu'il n'eut pas remarqué Depuis longtemps sa figure à Corinthe, où dit-elle, Elle demeurait dans une demi retraite, et où elle avait passé Des jours aussi fortunés que peut en procurer la monnaie d'or Sans l'aide de l'amour; heureuse cependant Jusqu'au moment où elle le vit, lorsqu'une fois elle le coudoya. Il était appuyé songeur contre une colonne Sous le porche du temple de Vénus, au milieu d'un amas de corbeilles D'herbes et de fleurs amoureuses fraîchement cueillies Tard dans cette soirée; car c'était la nuit qui précédait La fête d'Adonis; après, elle ne le revit plus, Mais pleura seule ces jours-là: pourquoi, en effet, l'adorerait-elle? Lycius se réveillait de la mort pour tomber dans l'émerveillement De la voir encore, et de l'entendre chanter de si douces chansons. Puis à l'émerveillement succéda la joie D'entendre si bien chuchoter sa sagesse de femme; Et chaque mot qu'elle prononçait lui faisait ressentir Une joie sans mélange et un plaisir intense. Que les poètes dans leur folie disent tout ce qui leur plait Sur les charmes des Fées, des Péris, des Déesses, Aucune n'est un tel régal, parmi elles toutes, Qu'elles hantent cavernes, lacs ou chutes d'eaux, Qu'une femme réelle, qu'elle sorte Des cailloux de Pyrrha ou de la semence du vieil Adam. Ainsi la gracieuse Lamia jugea, et eut raison de juger Que Lycius ne pourrait pas aimer tant qu'il serait à demi intimidé, De sorte qu'elle rejeta au loin sa divinité, et gagna son cœur Plus agréablement en jouant son rôle de femme, Sans plus de pudeur que n'en comportait sa beauté Qui, même dans le spasme, en sauvegardait une part suffisante. Lycius fit à tout d'éloquentes répliques, Mariant chaque mot d'un soupir jumeau; Enfin, désignant Corinthe, elle demanda à son amant Si elle était trop éloignée, cette nuit, pour ses pieds délicats. Le chemin fut court; Lamia dans son impatience Réduisit, par un sortilège, les trois lieues A quelques enjambées, sans être soupçonnée Par Lycius aveuglé, tant elle le subjuguait. Ils franchirent les portes de la ville, il ne sut pas comment, Sans bruit, et jamais il ne s'inquiéta de le savoir. Comme des hommes parlant en rêve, tous les Corinthiens, A travers leurs palais impériaux, Toutes leurs rues populeuses et leurs temples de débauche, Murmuraient, telle une tempête se préparant à distance, Sous la nuit étendue au-dessus de leurs tours. Hommes, femmes, riches et pauvres, dans les heures fraîches, Traînaient leurs sandales sur les dallages blancs, Seuls ou par groupes; pendant que mainte lumière Brillait çà et là, éclairant de somptueuses fêtes, Et projetait des ombres mouvantes sur les murs, Ou les trouvait amassés dans l'ombre des corniches Sous la porte cintrée d'un temple ou une sombre colonnade. Se couvrant la face, par crainte d'amis qui le reconnaîtraient, Il pressait nerveusement ses doigts, quand quelqu'un les frôla Avec une barbe grise bouclée, les yeux investigateurs, le crâne chauve et lisse, Marchant à petits pas, drapé dans une robe de philosophe: Lycius, en le croisant et en passant, resserra plus étroitement Son manteau, paraissant dans sa hâte avoir des ailes, Tandis que Lamia affolée tremblait:—Ah, dit-il, Pourquoi, mon amour, tressaillir si peureusement? Pourquoi ta tendre main se fond-t-elle en moiteur?» —Je suis épuisée, répondit la belle Lamia, dis-moi qui Est ce vieillard? Je ne puis me rappeler Ses traits; Lycius! pourquoi vous êtes vous dissimulé Devant son vif regard?» Lycius répliqua: —C'est Apollonius le sage, mon fidèle guide Et mon bon précepteur; mais ce soir il semble Le spectre de la folie qui hante mes doux rêves.» Pendant qu'il parlait ainsi, ils atteignirent Un porche à piliers avec une porte à haut vantail, Où pendait une lampe d'argent dont la lueur phosphorescente Se reflétait en bas sur les marches luisantes, Atténuée comme une étoile dans l'eau; car si neuve Et si nette était la nuance du marbre, Si pures comme un liquide transparent, à travers un cristal poli Couraient les veines foncées, que nul si ce n'est un pied divin Ne pouvait les avoir foulées. Des bruits Eoliens Résonnaient à travers le gond, à l'instant où la large baie De la porte ouverte découvrait un lieu que n'avait fréquenté Depuis longtemps, aucun autre qu'eux deux, Et quelques eunuques Persans, qui la même année Avaient été vus sur les marchés: personne ne savait où Ils pouvaient habiter; les plus curieux Etaient déjoués, qui épiaient pour les dépister jusqu'à leur demeure: Et cependant, les vers au vol rapide devront raconter Par égard pour la vérité, quels malheurs les frapperont dans la suite, Cela chagrinerait plus d'un cœur de les laisser ainsi Ignorés du monde affairé de gens plus sceptiques.

IIe PARTIE

L'amour dans une chaumière, avec de l'eau et une croûte de pain Est—Amour, pardonne-nous!—cendres, escarbilles, poussière: L'amour dans un palais est peut-être à la longue Un supplice plus affreux qu'un déjeuner d'ermite: Ceci est un conte nébuleux du pays des fées Difficile à comprendre pour les non élus. Si Lycius avait vécu pour transmettre son histoire Il aurait pu donner à la morale un nouveau froncement de sourcil Ou l'étrangler tout à fait: mais trop court fut leur bonheur Pour nourrir la défiance et la haine qui fait siffler la douce voix. De plus, là, nuitamment, jetant un regard de haine, L'Amour, devenu jaloux d'un couple aussi uni, Déploya, puis fit bruire ses ailes en un terrible grondement Au-dessus du linteau de la porte de la chambre, Tandis qu'en dessous filtrait un rayon sur le plancher. Toutes ces circonstances amenèrent la catastrophe: côte à côte Comme sur un trône, le soir, ils étaient Couchés, abrités par un lambrequin Dont l'étoffe aérienne, tissée de fil d'or, Flottait à travers la salle, et laissait apparaître Sans voile le ciel d'été, bleu et clair, Entre deux fûts de marbre:—ils reposaient là Où la lassitude leur avait procuré le doux sommeil, les paupières closes, Sauf un mince interstice que l'amour conservait entr'ouvert Pour qu'ils pussent se voir pendant qu'ils étaient presque endormis; Lorsque du flanc d'une colline suburbaine, Couvrant le gazouillement de l'hirondelle, éclata une fanfare De trompettes—Lycius sursauta—les sons s'envolèrent, Mais laissèrent une pensée, un bourdonnement dans sa tête. Pour la première fois, depuis qu'il avait trouvé asile Dans ce palais, aux tentures pourprées, du doux péché, Son esprit franchit ses limites dorées Et, se parjurant presque, retourna dans le bruit du monde. La dame, toujours en éveil, pénétrante, Le remarqua avec chagrin, suspectant chez lui un désir De plus, de plus que l'empire De jouissances qu'elle lui donnait; et elle se mit à gémir et à soupirer De ce que sa pensée vaguât loin d'elle, sachant bien Qu'il suffit d'un moment de réflexion pour que tinte le glas de l'amour. —Pourquoi soupirez-vous, divine créature? murmura-t-il —Pourquoi réfléchissez-vous? riposta-t-elle tendrement: Vous m'avez désertée;—où suis-je maintenant? Pas dans votre cœur, pendant que le souci pèse sur votre front; Non, non, vous m'avez expulsée, et j'erre hors De votre poitrine sans abri: ah! cela doit être ainsi!» Il répondit, se penchant sur ses yeux ouverts, Céleste miroir qui reflétait son image en raccourci. —Planète mienne à la lueur d'argent, du soir et du matin! Pourquoi vous affirmer ainsi une triste délaissée Tandis que je m'efforce d'emplir mon cœur D'un sang plus ardent, et d'une double flamme? De fondre, de mêler, de lier Votre âme avec la mienne et de vous retenir captive ici Comme la senteur cachée dans une rose sans boutons? Ah! un tendre baiser!... Vous, apprenez votre extrême infortune. Mes pensées! faut-il les dévoiler? Ecoutez alors! Tout ce qui est mortel n'a de prix,—et les autres hommes Languissent et se fatiguent pour l'obtenir— Que s'il se produit quelquefois, au grand jour, majestueusement Et s'il triomphe, de même que je serai fier de toi Au milieu des rauques clameurs poussées par les Corinthiens. Que mes ennemis suffoquent, que mes amis crient au loin, Pendant qu'à travers les rues encombrées, notre char nuptial Fera tourner ses rais éblouissants!» La joue de la dame Trembla; elle ne dit rien, mais, pâle et humble Se leva pour s'agenouiller devant lui, versa un torrent De larmes amères à ces paroles; enfin, douloureusement Elle l'implora, tout en pressant sa main Pour qu'il abandonnât son projet. Il en fut piqué, S'acharnant davantage dans son caprice pervers à contraindre Sa sauvage et timide nature de lui obéir. En outre, pour tout son amour, en dépit de lui-même, Malgré la meilleure partie de lui-même, il éprouva une jouissance Voluptueuse à la torturer, délicieuse et nouvelle. Sa passion, devenue cruelle prit un ton Féroce et sanguinaire, autant que cela était possible A un être dont le front n'avait pas de veine noire à gonfler. Admirable était ce délire mitigé; tel l'aspect D'Apollon, lorsqu'il se prépare à frapper Le serpent.—Ah! le serpent! Certes elle Ne l'était pas. Consumée d'amour pour son tyran, Et toute soumise, elle acceptait l'heure Où il conduirait son amante à la cérémonie. Chuchotant dans le silence de minuit, le jeune homme ajouta: —Assurément, tu dois avoir un nom charmant, bien que, par ma foi, Je ne te l'aie pas demandé, m'imaginant toujours Que tu n'étais pas mortelle, mais d'origine céleste Comme je le crois encore. As-tu un nom mortel, Une appellation digne de ta forme éblouissante? Ou des parents ou des amis dans une cité terrestre Qui partagent notre banquet et nos réjouissances nuptiales?» —Je n'ai pas d'amis, dit Lamia; non, pas un; Ma présence dans la vaste Corinthe est à peine connue: Les ossements de mes aïeux reposent dans leurs urnes empoussiérées Au fond du tombeau; aucun encens incandescent n'y brûle, Puisque leur race infortunée a disparu toute entière, sauf moi; Et encore, je néglige le rite sacré, à cause de toi. Cependant, à votre choix invitez vos nombreux hôtes; Mais si, comme il semble maintenant, votre vision s'attache A moi avec quelque plaisir, ne prévenez pas Le vieil Apollonius—tenez-moi cachée à ses yeux.» Lycius, rendu perplexe par ces paroles si vagues et si obscures Voulut poursuivre l'enquête; à la première allusion, elle recula, Feignant de dormir; quant à lui, il fut envahi Subitement par l'engourdissante torpeur d'un profond sommeil. C'était la coutume alors d'emmener La fiancée hors de sa maison, lorsque le crépuscule rougissait l'horizon, Voilée, sur un char, accompagnée de fleurs Jonchant le sol, de torches, de chants nuptiaux Et d'autres pompes: mais cette belle inconnue N'avait pas un ami. Ainsi, laissée seule. (Lycius était allé convoquer toute sa famille,) Ayant la certitude qu'elle ne parviendrait pas à dissuader Son cœur obstiné de lui imposer cette folle cérémonie, Elle s'assit très préoccupée par l'idée de couvrir Sa misère d'une convenable magnificence. Elle agit ainsi, mais on ignore d'où et comment Vinrent, et quels furent ses subtiles serviteurs. A travers les halls, dans des allées et venues, On discerna un bruit d'ailes, jusqu'à ce qu'en quelques minutes La salle de fête illuminée resplendît sous l'élégance des voûtes hardies. Une musique captivante, peut-être le seul et unique Point d'appui du toit magique, se fit entendre Sans relâche, comme s'il était à craindre que tout le charme pût s'évanouir. Des cèdres fraîchement taillés parodiant une futaie De palmiers et de bananiers, s'élançant de chaque côté, Formaient au centre une coupole élevée en l'honneur de la mariée. Deux palmiers puis deux bananiers, et ainsi de suite, De chaque côté enlaçaient leurs branches l'une à l'autre Le long des bas côtés; et, au-dessous de tout cela, Courait un ruissellement de lampes allant d'un mur à l'autre. Sous ce dais se célébrait un banquet tel que personne n'en a goûté, Dégageant des fumets rares. Lamia, en royal apparat, Silencieuse, se promenait à pas lents, et comme elle s'avançait Blafarde, heureuse en quelque sorte d'être malheureuse, Elle ordonnait à ses invisibles serviteurs de raviver sans cesse Dans chaque coin et chaque niche la flamme dont l'éclat diminuait. Entre les troncs des arbres, à des surfaces de marbre Succédaient des panneaux de jaspe; puis, çà et là, émergeaient Des silhouettes grimpantes de végétations plus sveltes, Qui avec les cépées plus grandes s'entrelaçaient intimement. Après avoir donné son approbation, elle disparut, suivant son caprice, Dans sa chambre, et tira le verrou, apaisée et calmée, Ayant repris son sang-froid et préparée à l'orgie brutale Quand les hôtes redoutés entreraient pour violer sa solitude. Le jour parut, et toutes les clameurs se turent. Insensible Lycius! Fou! Pourquoi dédaigner Le destin qui avec le silence t'apportait la félicité, les heures d'ardente intimité? Pourquoi livrer aux yeux du vulgaire cette alcôve secrète? Le troupeau approchait; chaque invité, le cerveau enfiévré Arrivait sur le seuil, précipitait un coup d'œil Et entrait stupéfait; car ils connaissaient la rue, Se la rappelaient depuis leur enfance d'un bout à l'autre, Sans une lacune, et jusque-là n'avaient jamais remarqué Ce porche royal, cette luxueuse demeure aux énormes dimensions. Aussi tous se ruaient, étonnés, curieux, les yeux fougueux; Un seul jetait sur le palais un regard sévère, Puis d'un pas mesuré y pénétrait, l'air austère; C'était Apollonius: il souriait même quelque peu, Comme si quelque problème ardu, qui avait affolé Ses patientes recherches, commençait maintenant à se dénouer A se résoudre, à se fondre:—c'était juste ce qu'il avait prévu. Il rencontra dans le vestibule au milieu de la rumeur Son jeune disciple.—Ce n'est pas la règle commune, Lycius, dit-il, qu'un hôte, sans être convié, S'impose à vous, et trouble En se présentant sans y être requis, la joyeuse cohorte D'amis plus jeunes; et cependant je dois commettre cette infraction, Et vous devez me pardonner.» Lycius rougit, et conduisit Le vieillard à travers les portes intérieures larges ouvertes, Cherchant par ses paroles de conciliation et sa mine courtoise A tourner en lait sucré le spleen du sophiste. La salle du banquet était d'une éclatante opulence, Eblouissante de lumière imprégnée d'effluves embaumées. Devant chaque rutilant panneau, fumait Un encensoir rempli de myrrhe et de bois épicé, Chacun juché sur un trépied sacré Dont les tiges frêles s'écartaient largement sur le moelleux Tapis en tissu laineux; cinquante spirales de fumée Au-dessus des cinquante encensoirs faisaient leur voyage aérien Vers le haut plafond, se reflétant, à mesure qu'elles s'élevaient, Sur les murs garnis de miroirs sous forme de nuées jumelles odoriférantes. Douze tables sphériques encerclées par des sièges en soie Arrivant au niveau de la poitrine d'un homme, soutenues Sur des pattes de léopards, supportaient l'or pesant Des coupes et des gobelets et la moisson tant de fois citée De la corne de Cérès; puis, dans d'énormes cratères le vin Jaillissait de la sombre amphore en joyeux rayonnement. Ainsi chargées de victuailles, les tables se dressaient, Chacune ayant enchâssée au centre l'image d'un Dieu. Lorsque dans une antichambre chaque convive Eut senti l'éponge pleine de fraîcheur, pressée selon son plaisir Par les esclaves qui les servaient, sur ses mains et ses pieds, Et les huiles odorantes avec le cérémonial consacré Versées sur sa chevelure, tous se dirigèrent vers le festin En robes blanches, et se placèrent en ordre Autour des couches soyeuses, se demandant avec étonnement D'où pouvait venir ce fastueux ruissellement et ce torrent de richesses. Douce soupira la musique dans la douce atmosphère Tant que le Grec harmonieux au chant de voyelles Domina parmi les invités, discourant tout bas D'abord, car le vin commençait à peine à couler. Mais lorsque le jus divin émut leurs cerveaux, Plus haut ils parlèrent et plus haut sonnèrent les accords Des puissants instruments:—les somptueuses colorations, L'immensité du hall, la splendeur des draperies, Le luxe imposant du plafond, l'ivresse du nectar, La beauté des esclaves, celle de Lamia elle-même, apparurent. Alors, quand le vin eut exercé son action rosée, Et que chaque âme se fut libérée de toute entrave humaine, Tout cessa de paraître étrange; le vin joyeux, le vin succulent, Ne rendra pas les ombres Elyséennes trop belles, ni trop divines. En peu de temps le Dieu Bacchus fut à son apogée; Cramoisies étaient les joues, et les yeux brillants brillaient doublement; Des guirlandes de toutes les nuances et de toutes les senteurs, Dépouilles des vallées; ou les branches, dîmes prélevées sur les arbres des forêts En des corbeilles de luisant osier doré, étaient apportées Aussi haut que montaient les anses, pour satisfaire Les goûts de chaque convive, de façon que chacun comme il lui plaisait, Put orner son front à sa fantaisie, mollement enfoncé dans les coussins. Quelle couronne pour Lamia? Quelle pour Lycius? Quelle pour le sage, le vieil Apollonius? Sur le front douloureux de Lamia, que l'on pende Des feuilles de saule et une langue de vipère; Quant au jeune homme, vite, dépouillons pour lui Le thyrse, pour que ses yeux enquêteurs puissent nager Dans l'oubli; et, quant au philosophe, Que le chiendent et le haineux chardon portent La guerre sur ses tempes. Tous les charmes ne sont-ils pas rompus Au simple contact de la froide philosophie? Il y avait un arc-en-ciel que nous vénérions autrefois au firmament: Nous connaissons sa trame, sa contexture; elle est donnée Platement dans le catalogue des choses communes. La philosophie rognera les ailes de l'ange, Conquerra les mystères à l'aide de règles et de lignes, Videra l'atmosphère hanté, la mine qu'habitent les gnomes.— Elle dépoétisera l'arc-en-ciel, comme jadis elle fit Pour la tendre Lamia dissoute en une ombre. A côté de celle-ci, Lycius, assis à la place d'honneur, Dans toute la salle ne voyait pour ainsi dire qu'elle, Jusqu'à ce que, réprimant son amoureuse extase, il prît une coupe Remplie jusqu'aux bords, et, en face de lui, lançât un coup d'œil A travers la large table pour implorer un regard De son vieux maître qui fronçait le sourcil, Et lui porter un toast. Le philosophe à la tête chauve Avait fixé ses yeux, sans un clignement, sans un mouvement de paupières, Droit sur le visage alarmé de la fiancée, Décontenançant sa radieuse beauté et troublant sa douce fierté, Tandis que son amant lui pressait la main, la caressant amoureusement, Comme pâle elle reposait sur la couche rose: Elle était glacée, et le froid courut à travers les veines de Lycius; Puis soudain elle devint brûlante, et toutes les fièvres D'une chaleur surnaturelle lui montèrent au cœur. —Lamia, que signifie ceci? pourquoi tressailles-tu? Connais-tu cet homme?» La pauvre Lamia ne répondit pas. Il darda ses yeux dans les siens, qui pas un instant N'exaucèrent l'humble prière du triste amoureux; Il les darda plus, plus encore; sa raison humaine chancelait: Une sorte de charme dévorant absorbait cette grâce, Ces orbes ne donnaient plus aucun signe de reconnaissance. —Lamia!» gémit-il. Aucune tendre voix ne répondit. La foule entendit, et la bruyante orgie instantanément Se tut; les puissantes sonorités de la musique s'étouffèrent; Les myrtes se desséchèrent dans les milles couronnes. Par degrés, la voix, le luth et le plaisir cessèrent. Un silence de mort peu à peu domina, Jusqu'à ce qu'il semblât que quelque chose d'horrible fût survenu, —Lamia!» hurlait-il d'une voix stridente, et seul ce cri strident Suivi de son lamentable écho, rompait le silence, —Va-t-en, rêve impur, gémissait-il fixant toujours La figure de la fiancée; mais aucune veine azurée maintenant Ne parcourait plus le contour parfait des tempes; aucune douce rougeur Ne colorait plus les joues; plus de passion pour éclairer Cette vision profondément enfouie:—tout était flétri: Lamia, sa beauté disparue, était assise mortellement blanche —Ferme, ferme ces yeux trompeurs, toi, homme cruel! Détourne les, misérable! ou l'arrêt sévère De tous les dieux, dont les majestueux portraits Représentent ici les invisibles présences, Va les percer à l'instant avec l'épine D'une douloureuse cécité, te laissant désolé, Tremblant et radotant devant la plus faible crainte De conscience, parce que tu as longtemps offensé leur puissance Par tous tes sophismes impies et orgueilleux, Tes sortilèges illicites et tes séduisants mensonges. Corinthiens! examinez ce misérable à la barbe grise, Constatez que, comme un possédé, ses paupières sans cils s'ouvrent Autour de ses yeux de démon! Regardez-le, Corinthiens! Mon aimable fiancée se fane sous leur influence.» —Fou!» dit le sophiste, à demi-voix D'un ton brusque et méprisant. Ce fut par une plainte d'agonisant Que Lycius répondit, comme, frappé au cœur, éperdu, Il s'assit sans force auprès du douloureux fantôme. —Fou! Fou!» répétait Apollonius, les yeux toujours Implacables et fixes:—De tout mal De la vie je t'ai préservé jusqu'à ce jour, Faut-il te voir maintenant la proie d'un serpent?» A ce moment Lamia exhala un soupir de mourante; le regard du sophiste Telle une lance affilée, la traversa de part en part, Aigu, cruel, acéré, pénétrant: elle, autant Que sa main débile pouvait exprimer une intention, Le supplia de se taire; mais vainement! Il regarda encore et encore fixement—Non! —Un serpent!» reprit-il en écho. Il n'eut pas plus tôt dit, Que, poussant un effroyable cri, elle disparut: Et les bras de Lycius furent vidés[1] de leur bonheur Comme ses membres de leur vie, à partir de cette même nuit. Sur la haute couche il est étendu!—ses amis l'entourèrent— Le soulevèrent—ils ne trouvèrent ni pulsation, ni respiration, Mais, dans sa robe de noce, le pesant cadavre avec sa blessure. Septembre 1819.

HYPÉRION[1]

FRAGMENT

LIVRE PREMIER

Tout au fond de la tristesse d'une obscure vallée[2], Dans une retraite éloignée de la brise vivifiante du matin, Loin de l'ardent midi et de l'étoile solitaire du soir, Etait assis Saturne aux cheveux gris, immobile comme un roc, Aussi muet que le silence planant autour de son repaire; Forêts sur forêts s'inclinaient autour de sa tête Comme nuées sur nuées. Aucun souffle dans l'air, Pas même autant de vie qu'il n'en faut un jour d'été, Pour faire envoler de l'herbe effilée la graine la plus légère; Où la feuille morte tombait, là elle demeurait. Un ruisseau coulait à côté sans voix, dont le susurrement était encore assourdi Par respect pour la divinité déchue Qui projetait une ombre sur lui: une Naïade parmi ses roseaux Pressait son doigt humide appuyé sur ses lèvres. Le long du sable de la rive, de larges empreintes étaient marquées, Aussi loin que les pieds du dieu avaient marché, Puis s'étaient fixés là. Sur le sol détrempé Sa main droite ridée reposait inerte, nonchalante, morte, Privée de son sceptre; et ses yeux de souverain détrôné étaient clos; Tandis que sa tête penchée semblait écouter la terre Son antique mère, attendant d'elle quelque consolation encore. Il semblait qu'aucune force ne pût le faire mouvoir de sa place; Cependant vint là quelqu'un, qui d'une main familière Toucha ses vastes épaules, après s'être courbé très bas Avec déférence, quoique ce fut pour quelqu'un qui ne la connaissait plus. C'était une déesse du monde à son enfance; Auprès d'elle la stature de l'énorme Amazone Aurait paru de la taille d'un pygmée: elle eût saisi Achille par la chevelure et lui eût ployé le cou, Ou, d'un doigt, eût arrêté la roue d'Ixion. Sa face était grande comme celle du Sphinx de Memphis, Hissée sur quelque piédestal dans la cour d'un palais, Lorsque les sages étudiaient l'Egypte pour s'instruire. Mais, oh! comme cette figure différait du marbre! Quelle beauté! si la tristesse n'avait pas rendu La tristesse plus belle que la Beauté elle-même! Il y avait dans son regard une crainte aux aguets, Comme si le malheur venait seulement de la frapper; Comme si les nuages, avant-gardes des jours néfastes, Avaient épuisé leurs maléfices et les arrière-gardes acharnées Allaient amasser péniblement leurs provisions de tonnerres. D'une main elle pressait le point douloureux Où bat le cœur humain, comme si juste là Quoique immortelle, elle ressentait une cruelle souffrance: L'autre main sur le cou penché de Saturne Etait appuyée, et au niveau de son oreille Tendant ses lèvres ouvertes, elle proféra quelques mots D'un ton solennel, avec la sonorité profonde de l'orgue: Quelques mots désespérés qui dans notre faible langue Se traduiraient à peu près en ces termes—O combien frêles En comparaison de la puissante voix des Dieux primitifs!— «Saturne, relève la tête! Cependant pourquoi, pauvre vieux Roi? Car je n'ai pas de consolation pour toi, non, je n'en ai pas: Je ne peux pas dire: Oh pourquoi dors-tu? Puisque le ciel s'est séparé de toi, et que la terre Ne te reconnaît plus, dans cette affliction, pour un Dieu: L'Océan, aussi, avec son bruit solennel, A rejeté ton sceptre, et toute l'atmosphère Est vide de ta majesté surannée. Ta foudre, sachant qui commande maintenant, Gronde contrainte au-dessus de notre demeure en ruine, Et ton éclair éblouissant entre des mains inexpérimentées Dévaste et brûle notre domaine autrefois paisible. O douloureuse époque! O minutes longues comme des années! Tout, pendant que vous passez, accroît la monstrueuse vérité, Et comprime tellement nos horribles angoisses Que l'incrédulité n'a plus de champ pour respirer. Saturne, continue à dormir—Oh! pourquoi, étourdiment ai-je ainsi Violé ton sommeil solitaire? Pourquoi ai-je rouvert tes yeux mélancoliques? Saturne, continue à dormir! tandis qu'à tes pieds je pleure!» De même que, dans l'extase d'une nuit d'été, Ces sénateurs des bois puissants dans leur verte parure, Les chênes élevés, aux branches enchantées par l'ardeur des étoiles, Rêvent, et rêvent ainsi toute la nuit sans autre frémissement Que celui de la brise qui s'enfle graduellement dans la solitude, Domine le silence, puis s'évanouit, Comme une marée montante qui n'aurait qu'une vague; De même ces paroles retentirent, puis expirèrent; un instant, en larmes, Elle toucha la terre de son front hautain et loyal, De façon que sa chevelure tombante pût étaler un tapis Soyeux et merveilleux pour les pieds de Saturne. La lune, en une lente gravitation, avait versé Ses lueurs argentées quatre heures à travers la nuit, Et toujours le groupe était demeuré immobile Telle une sculpture naturelle dans la crypte d'une cathédrale: Le Dieu glacé reposant toujours sur la terre, Et la triste Déesse pleurant à ses pieds; Jusqu'à ce qu'enfin le vieux Saturne leva Ses yeux flétris, et vit son royaume détruit, L'aspect sombre et morne du lieu, Et cette belle Déesse agenouillée; alors il parla, Comme avec une langue paralysée, tandis que sa barbe Hérissée s'agitait d'un tremblement maladif: «O tendre épouse du brillant Hypérion, Théa, je te devine plutôt que je ne vois ta face; Lève les yeux pour que j'y lise notre condamnation: Lève les yeux et dis-moi si cette forme fragile Est bien celle de Saturne; dis-moi si tu reconnais La voix de Saturne; dis-moi si ce front ridé, Nu et dépouillé de son haut diadème Ressemble bien à celui de Saturne? Qui eut la puissance De me plonger en cette détresse? d'où vint cette force? Comment fut-elle préparée pour éclater tout-à-coup Pendant que le Destin semblait emprisonné dans ma nerveuse étreinte? Mais c'est ainsi; me voilà anéanti, Rejeté dans l'ombre, n'exerçant plus aucun pouvoir divin Ni aucune influence favorable sur les pâles planètes, Ni de contrôle sur les vents et sur les mers, Ni d'action bienfaisante sur les moissons des hommes, Et privé de faire tout ce qu'une Déité suprême Accomplit pour soulager la tendresse de son cœur. Je suis chassé De ma propre poitrine; j'ai abandonné Ma forte identité, mon moi véritable, Quelque part entre le trône et le lieu où je suis assis, Là à cet endroit de la terre. Cherche, Théa, cherche! Ouvre tes yeux immortels, qu'ils embrassent Tous les espaces: l'espace étoilé et celui qui est sans lumière, L'espace qui contient l'air vivifiant et celui qui en est dépourvu; Les espaces de feu et tous les gouffres de l'enfer. Cherche, Théa, Cherche! et dis-moi si tu discernes Quelque forme ou quelque ombre, arrivant Impétueusement, avec des ailes ou sur un char, pour reprendre possession Du ciel perdu naguère: cela doit être,—c'est A maturité[3]—Saturne doit être Roi. Oui, il faut qu'il ait une victoire resplendissante comme l'or, Il faut qu'il y ait des Dieux renversés et des éclats de trompette Dans un calme triomphe, et des hymnes de fête Sur les nuages dorés de l'Olympe, Des voix sereines qui proclament la victoire, et des cordes d'argent Qui résonnent dans de creuses écailles; et il y aura De belles choses renouvelées, pour l'étonnement Des enfants du ciel. C'est moi qui ordonnerai; Théa! Théa! Théa! Où est Saturne?» Dans son délire, il se remit sur pied, Et ses mains s'agitaient dans l'air au-dessus de sa tête, Ses boucles druidiques[4] étaient secouées et trempées de sueur, Ses yeux reflétaient la fièvre, sa voix s'éteignit. Toujours debout, il n'entendait pas les profonds sanglots de Théa; Après un intervalle, il recommença à jeter Ces exclamations: «Ne puis-je pas créer? Ne puis-je pas former? Ne puis-je pas façonner subitement Un autre monde, un autre univers Pour écraser et réduire en poussière celui-ci? Où y a-t-il un autre chaos? Où?» Ce mot Retentit jusque dans l'Olympe et fit frémir Les trois rebelles?[5] Théa avait tressailli, Et dans son attitude perçait une sorte d'espoir, A mesure que ses phrases se précipitaient, pourtant pleines de respect: «Ceci mène à notre demeure détruite: viens vers nos amis, O Saturne! viens, et donne leur du courage; Je connais leur retraite, je l'ai quittée pour te trouver ici.» Elle n'en dit pas plus long: puis le suppliant du regard, elle marcha A reculons à travers l'obscurité pendant un instant. Il suivit, et elle se retourna pour le guider A travers les branches vermoulues, qui cédaient comme la brume Que traverse l'aigle lorsqu'il s'élance au-dessus de son nid. Pendant ce temps, dans d'autres royaumes de nombreuses larmes étaient répandues, Une affliction semblable à celle-ci, une souffrance semblable Trop profonde pour être exprimée par la voix ou la plume d'un mortel: Les farouches Titans, soit dans leurs cachettes, soit dans les prisons, Gémissaient une fois de plus sur leur vieille fidélité, Et, dans une douloureuse angoisse écoutaient la voix de Saturne, Cependant, de toute cette lignée de géants, un seul conservait encore Sa souveraineté, son autorité et sa majesté; Hypérion, resplendissant au milieu de son orbe de feu Etait encore sur son trône, respirait encore l'encens, l'envoyant De l'homme jusqu'au Dieu du soleil; inquiet cependant: Car de même, que parmi nous, humains, les tristes présages Effraient et épouvantent, lui, de même frissonnait— Non à cause du hurlement d'un chien, ou du nid détesté de l'oiseau de nuit, Ou de la visite familière de quelqu'un Au premier tintement de son glas funèbre, Ou des prophéties de la lampe à minuit; Mais des horreurs proportionnées à ses nerfs de géant Le torturaient souvent. Son rutilant palais Bastionné de pyramides d'un or étincelant, Et que touchait l'ombre des obélisques de bronze, Lançait des lueurs rouge sang à travers ses mille cours, Ses voûtes, ses dômes, et ses galeries embrasées; Et toutes ces tentures tissées avec les nuages de l'Aurore Rougeoyaient furieusement: tandis que parfois des ailes d'aigles Que n'avaient jamais vus ni les dieux ni les hommes étonnés: L'assombrissaient; et des hennissements de chevaux étaient entendus. Que n'avaient jamais entendus ni les Dieux ni les hommes étonnés. De plus lorsqu'il voulait humer les tourbillons aromatisés De l'encens, s'envolant dans l'éther du haut de la colline sacrée, Au lieu d'odeurs agréables, son énorme palais ne percevait Que le goût empoisonné du cuivre ou d'un métal corrompu: De même, lorsque réfugié dans le sommeil à l'Occident, Après le plein achèvement d'une belle journée,— Pour gagner son divin repos sur une couche céleste Et sommeiller dans les bras de la mélodie, Il dépensait les heures plaisantes du délassement A passer de salles en salles en colossales enjambées; Tandis qu'au loin dans chaque nef latérale et dans les chambres profondes, Ses favoris ailés se tenaient en groupes serrés Attentifs et remplis de crainte, tels des gens inquiets Qui se rassemblent en troupes terrifiées, par les vastes plaines, Lorsque les tremblements de terre ébranlent leurs remparts et leurs tours. En ce moment même, pendant que Saturne, sorti de sa glaciale léthargie, Marchait sur les traces de Théa à travers les bois, Hypérion laissant le crépuscule derrière lui Redescendait sur le seuil de l'Ouest. Alors, ainsi que d'habitude, la porte du palais s'ouvrit Au milieu du silence le plus absolu, où seuls les solennels tubas, Dans lesquels souillaient gravement les zéphyrs, exhalèrent de suaves Et ailées sonorités, des mélodies au rythme lent: Et semblable à une rose, pour la couleur vermeille et la forme, Pour la finesse du parfum, et la fraîcheur qu'elle montrait, Cette entrée conduisant à une sévère magnificence Demeura largement ouverte pour que le Dieu y pénétrât. Il entra, mais il entra plein de courroux; Sa robe de flammes traînant loin derrière ses talons Faisait entendre un sifflement, comme d'un feu terrestre, Qui effarouchait les douces heures éthérées, Et faisait trembler les ailes des colombes. En avant il flamboyait Majestueusement de nef en nef, de voûte en voûte, A travers le scintillement des salles odorantes et enguirlandées Et les longues arcades pavées de diamants éblouissants, Jusqu'à ce qu'il gagnât la grande coupole principale; Là s'arrêtant, debout, farouche, il frappa du pied, Et depuis les profondeurs des fondations jusqu'au faîte des tours Il ébranla sa demeure d'or massif; puis avant Que le roulement du tonnerre eût cessé dans les cintres, Sa voix retentit, en dépit de la retenue que se doit un dieu, Pour clamer: «O rêves du jour et de la nuit! O formes monstrueuses! O faces de douleur! O spectres s'agitant dans une froide, froide obscurité! O fantômes aux longues oreilles, hôtes des étangs aux herbes sombres! Pourquoi vous ai-je connus? pourquoi vous ai-je vus? pourquoi Mon éternelle essence est-elle ainsi harcelée Par la vue et le spectacle de ces nouvelles horreurs? Saturne est vaincu, dois-je aussi l'être? Dois-je quitter cet asile de mon repos, Ce berceau de ma gloire, ce doux séjour, Cette paisible abondance de lumière bienheureuse, Ces pavillons de cristal, ces temples purifiés, Qui forment mon radieux empire? Tout est Déserté, abandonné, tout ce qui fut ma retraite. Eclat, splendeur, symétrie! Où êtes-vous? Je ne distingue que ténèbres, mort et ténèbres. Même ici, au centre de mon refuge, Les visions spectrales viennent me tyranniser, Pour insulter, aveugler, étouffer mon faste. Tomber!—Non, par Tellus et sa parure d'ondes salées! Par delà les frontières de flamme qui bornent mes royaumes J'avancerai et de ma redoutable droite Je terrifierai cet enfant maître du tonnerre, ce Jupiter rebelle, Et je demanderai au vieux Saturne de reprendre possession de son trône.» Il dit, puis se tut, tandis qu'une menace plus formidable Luttait pour sortir de sa gorge, sans y parvenir; Ainsi, lorsque les hommes sont en foule dans les théâtres, Le brouhaha augmente plus ils crient: «Hush» De même aux paroles d'Hypérion, les livides fantômes S'enfuirent, trois fois horribles et glacés: Et du lieu, uni comme un miroir, où il parlait S'éleva un brouillard, comme d'un lac couvert d'écume. Alors, à travers tout son corps, une agonie Se glissa peu à peu, des pieds jusqu'à sa couronne, Avec la souplesse d'un serpent puissant et musculeux Rampant lentement, la tête et le cou convulsés Par suite d'un trop violent effort. Revenu à lui, il vola Vers les confins de l'Orient, et pendant six heures brumeuses Avant que l'aube, à l'heure habituelle, rougît l'horizon, Il projeta son souffle impétueux contre les portes du sommeil Les dégagea des lourdes nuées, et les fit éclater tumultueusement Tout à coup sur les flots gelés de l'Océan. L'astre de feu, sur lequel il parcourait Chaque jour de l'Est à l'Ouest les espaces du ciel, Décrivait une circonférence dans un sombre rideau de nuages; Il n'était donc pas tout à fait voilé, ni éclipsé, ni caché, Mais de temps en temps les sphères étincelantes, Les cercles, et les arcs, et les vastes ceintures des colures, Brillaient au travers et dessinaient sur ce manteau opaque Des éclairs aux formes délicates, depuis les profondeurs du nadir Jusqu'au zénith—hiéroglyphes antiques, Que les sages et les astrologues aux yeux exercés Alors habitant la terre, à l'aide de laborieux calculs Déchiffraient grâce aux observations de nombreux siècles: Ils sont perdus maintenant, excepté ceux que nous trouvons sur les énormes blocs De pierre ou de marbre noir; leur signification oubliée, Leur sagesse, a depuis longtemps disparu. Deux ailes cet orbe Possédait comme ornement, deux resplendissantes ailes en argent, Toujours étendues à l'approche du Dieu. Et maintenant, émergeant de l'obscurité, leurs plumes immenses S'élevaient une à une, jusqu'à ce qu'elles fussent toutes déployées; Tandis que le globe éblouissant demeurait éclipsé, Attendant l'ordre d'Hypérion. Volontiers eût-il donné l'ordre, volontiers eût-il repris son trône Et commandé au jour d'apparaître, si ce n'eût été que pour un changement[6]. Il n'en eut pas la force: Non, quoique Dieu des premiers âges, Il ne devait pas troubler les saisons sacrées. Donc les différentes périodes de l'aube Restèrent dans leur première phase, juste comme il est dit ici. Ces deux ailes d'argent s'éployèrent semblables à deux sœurs Impatientes de faire voguer leur sphère; les vastes portes Furent ouvertes sur l'obscur domaine de la nuit; Et le Titan du soleil, exaspéré par ce nouveau désastre, Inaccoutumé à plier, sous une dure contrainte plia Son esprit à la tristesse du temps; Et le long d'une lugubre traînée de nuages Sur les limites du jour et de la nuit Il s'étendit, pleurant la défaillance de sa splendeur. Comme il gisait ainsi prostré, les cieux avec leurs étoiles Jetèrent sur lui des yeux pitoyables, et la voix De Cœlus, du haut de l'espace universel, Murmura tout bas ces solennelles paroles à son oreille: «O le plus brillant de mes enfants chéris, né sur la terre, Engendré dans le ciel, Fils des Mystères Dont aucun n'a été révélé même aux puissances Qui se concertèrent pour ta création: leurs joies, Leurs douces palpitations et leurs célestes plaisirs; Moi, Cœlus, je m'en étonne: comment vinrent-ils et d'où? Et quelles sont d'après leurs fruits leurs formes Distinctes et visibles; symboles divins, Manifestations de cette admirable vie Eparses et indiscernables à travers l'éternel espace? C'est d'eux que tu fus créé à nouveau, o très brillant enfant! C'est d'eux que la reçurent tes frères et les Déesses! Il existe parmi vous une grave dissension, une révolte Du fils contre son père. J'ai vu vaincu, J'ai vu précipité de son trône mon premier né! Vers moi ses bras étaient tendus, c'est moi que sa voix Implora à travers le tonnerre qui menaçait sa tête! J'étais livide et je me cachais la face dans les nuées. Dois-tu, toi aussi, subir le même traitement? j'en ai un vague pressentiment: Car j'ai vu mes fils bien peu semblables à des dieux. Divins vous avez été créés, et divins Dans un grave maintien, majestueux, sereins, Calmes, comme de hauts Dieux, vous avez vécu et gouverné: Maintenant je remarque en vous crainte, espoir et colère, Des actes de rage et de passion; exactement comme Je les vois dans le monde des mortels, vos sujets, Chez ceux qui succombent. Voilà ma tristesse, o mon fils! Lugubre signe de ruine, de soudaine épouvante et de défaite! Cependant, toi, résiste; car tu en es capable, Car tu peux te mouvoir, étant un véritable Dieu; Tu peux opposer à chaque heure mauvaise Ta présence éthérée: moi, je ne suis qu'une voix; Ma vie n'est que la vie des vents et des marées, Pas plus que vents et marées je ne puis être un secours; Mais toi tu le peux. Mets-toi dans le van De la circonstance; oui, saisis la pointe de la flèche Avant que la corde tendue ne résonne—Va vers la terre! Là tu trouveras Saturne et ses douleurs. Pendant ce temps je veillerai sur l'éclat du soleil Et serai le gardien vigilant de tes saisons». Avant que ce chuchotement fut à moitié émis, Hypérion se redressa, et sur les étoiles Leva ses paupières recourbées, puis les tint grandes ouvertes Jusqu'à ce que la voix s'éteignît; et toujours il les tenait ouvertes: Et toujours c'étaient les mêmes brillantes et patientes étoiles. Alors inclinant lentement sa large poitrine, Tel un plongeur dans les mers riches en perles, En avant, il se baissa sur le rivage aérien, Et s'enfonça, sans bruit dans la profonde nuit.

LIVRE II

En ce moment, au battement même des larges ailes du Temps Hypérion glissa par les airs bruissants, Et Saturne gagna avec Théa la triste place Où Cybèle et les Titans meurtris se lamentaient. C'était une caverne dans laquelle aucune lumière ne pouvait En les éclairant insulter à leurs larmes; où de leurs propres gémissements Ils avaient la sensation sans les entendre, car le puissant rugissement Des tonnantes cascades et des rauques torrents Précipitait sans relâche une cataracte d'eau, on ne sait où. Des rocs se projetant pêle-mêle sur des rocs, et des récifs qui semblaient Chaque instant s'éveiller d'un songe, Front contre front, dressaient leurs monstrueuses cornes; Ainsi, en des milliers de fantaisies démesurées, Ils formaient un toit qui convenait à ce refuge de vaincus. Comme trônes, ils avaient des cailloux rugueux, Comme couches, des pierres raboteuses, et des arêtes d'ardoises Dures comme du fer. Tous n'étaient pas réunis là. Les uns étaient enchaînés dans la torture, d'autres étaient en fuite. Cœcus, et Gygès et Briarée, Typhon et Dolor et Porphyrion, Ainsi que beaucoup d'autres, les plus acharnés dans l'assaut, Etaient parqués dans des régions où l'on respire difficilement: Emprisonnés dans un élément opaque, de façon à contraindre Les dents serrées à rester toujours serrées, et tous leurs membres Encerclés comme des faisceaux de métal, tenaillés et vissés; Sans autre mouvement que la palpitation de leurs grands cœurs Haletants dans la douleur, horriblement convulsés Par la fièvre de leur sang en ébullition et les secousses de leurs pouls. Mnémosyne menait par le monde une course vagabonde; Séparée de son astre, Phœbé était la proie des hasards; Beaucoup d'autres erraient librement à l'aventure, Mais la plupart trouvaient là un abri désolé. De vagues images de vie, de ci de là Gisaient, masses aux saillantes arêtes: tel un cercle morne De pierres druidiques, sur une lande déserte Lorsque la froide pluie commence à la tombée du jour Dans le triste novembre, alors que leur sanctuaire voûté. Le firmament lui-même, est obscurci par la nuit. Chacun se tenait sur la réserve, aucun ne se signalait à son voisin Par un mot, ou un regard, ou un geste désespéré. Créus en était un; sa pesante massue de fer A côté de lui, et un débris de roc fracassé Témoignait de sa rage, avant d'être abattu et caché, Iäpetus un autre, étreignait Le cou fangeux d'un serpent, dont la langue acérée Pendait hors de la gorge; les anneaux s'étaient déroulés Dans la mort; c'était pour le punir de n'avoir pu darder Son poison dans les yeux de Jupiter vainqueur. Contre lui, Cottus; tout de son long étalé, le menton soulevé en avant. Comme plongé dans la douleur, sans relâche sur le gravier Il s'écorchait cruellement le crâne, la bouche ouverte Et les yeux dilatés par cet horrible travail. Plus près de lui Asia, née de la gigantesque montagne de Caf, Qui coûta à sa mère Tellus des angoisses plus cruelles, Quoiqu'elle fût femme, qu'aucun de ses fils. Il y avait plus de pensée que de tristesse dans sa face ambrée, Parce qu'elle prévoyait sa propre gloire; Et que dans sa vaste imagination se dressaient Des temples à l'ombre des palmiers et de hauts sanctuaires rivaux, Sur les rives de l'Oxus ou dans les îles sacrées du Gange. De même que l'Espérance s'appuie sur son ancre, De même s'appuyait-elle, moins belle, sur une défense Enlevée au plus grand de ses éléphants. Au-dessus d'elle, sur le flanc inhospitalier d'une roche, Dressé sur son coude, le reste du corps étendu, Etait abrité Encelade, autrefois pacifique et paisible Comme un bœuf paissant en liberté dans les prairies; Maintenant tigre par la passion, lion par la pensée, furieux, Il méditait, complotait; pour le moment Il lançait des montagnes, dans cette seconde lutte Qui ne tarderait pas, et réduirait les jeunes Dieux terrorisés A se cacher dans des corps d'animaux et d'oiseaux. Non loin de là, Atlas; et couché à ses côtés Phorcus, le chef des Gorgones. Son proche voisin Etait Océanus, et Thétys dans le sein de laquelle Sanglotait Clymène les cheveux embroussaillés. Au centre reposait Thémis, aux pieds D'Ops, la reine invisible tant les nuages l'enveloppaient. Aucune forme ne se précisait, pas plus que lorsque La nuit épaisse confond les sommets des pins avec les nuées: Enfin beaucoup d'autres dont les noms ne peuvent être cités. Car lorsque les ailes de la Muse sont déployées dans l'espace, Qui arrêtera son vol? Et elle doit chanter Sur Saturne, et son guide qui a maintenant escaladé Les pieds glissant dans l'humidité, surgissant des abîmes Plus affreux encore. Au-dessus d'une sombre falaise Leurs têtes apparurent et leur taille croissait Jusqu'à ce qu'étant de niveau avec le sol, ils pussent marcher à l'aise: Alors Théa étendit au loin ses bras frémissants Au-dessus des frontières de ce séjour de douleur, Et furtivement fixa ses regards sur la figure de Saturne. Elle y lut le plus cruel combat; le Dieu souverain Se débattant contre l'affaissement du chagrin, De la rage, de la crainte, de l'anxiété, de la revanche, Du remords, du dégoût, de l'espoir, et par-dessus tout du désespoir. Contre ces détresses il luttait en vain; puisque le Destin Avait répandu sur sa tête l'huile mortelle, Le poison dissolvant: de sorte que Théa Effrayée, se tint coite, et le laissa pénétrer Le premier, au milieu de la tribu déchue. De même que, chez nous mortels, le cœur oppressé Est plus harcelé encore et plus fiévreux, Lorsqu'il approche de la maison de deuil Où d'autres cœurs souffrent des mêmes affres; De même Saturne, comme il avançait au centre Se sentit défaillir, et serait tombé au milieu de tous, S'il n'avait rencontré les yeux d'Encelade, Dont la grandeur d'âme, dont la vénération pour lui, tout d'un coup Le frappèrent comme une inspiration; et il s'écria— «Titans, regardez votre Dieu.» A ces paroles, quelques uns gémirent; Quelques uns se dressèrent sur leurs pieds, d'autres aussi crièrent; Les uns pleuraient, les autres se lamentaient, tous se prosternaient avec respect; Alors Ops, relevant son voile aux plis noirs, Découvrit ses joues pâles et son front blême, Ses sourcils maigres et hérissés, et ses yeux caves. Un grondement surgit parmi les pins qui ont poussé sous le vent glacé Lorsque l'Hiver élève la voix; un vacarme surgit Parmi les immortels lorsqu'un Dieu fait du doigt un geste Qui impose le silence, et exprime combien est chargée Sa langue de tout le poids de pensées inexprimables: La foudre, la musique et la majesté: C'est un ronflement semblable à celui de pins qui ont poussé sous le vent glacé; Quand il cesse dans les montagnes de ce monde, On n'entend aucun autre bruit; mais lorsqu'il cessa ici Parmi ces déchus, la voix de Saturne dans ce silence S'enfla comme un orgue, qui recommence A tonner, quand les autres harmonies, arrêtées net, Laissent dans l'air, étouffées, leurs vibrations argentines. Il éclata en ces termes «Ce n'est pas dans mon propre cœur brisé, Qui est à lui-même son juge suprême et son enquêteur, Que je peux trouver des raisons pour que vous soyiez ainsi: Ce n'est pas dans les légendes du tout premier jour Recueillies dans ce livre aux feuillets imprégnés de l'esprit antique, Que l'étincelant Uranus de son doigt glorieux Sauva des rivages ténébreux, lorsque les vagues Même pendant les reflux le cachaient dans les sombres bas fonds; Vous savez que ce livre, je l'ai toujours pris Comme un solide point d'appui:—Ah, malheureux! Ni ici, ni en signe, en symbole, en présage D'éléments, terre, eau, air et feu,— En guerre, en paix, ou se querellant Un contre un, contre deux, contre trois, ou chacun d'eux tous En particulier contre les trois autres; Ainsi le feu lutte contre l'air dans un orage, les torrents de pluie Noient l'un et l'autre, et les poussent contre la surface de la terre, Où ils rencontrent le soufre, en sorte qu'une quadruple fureur Bouleverse le pauvre univers;—ce n'est pas dans ce conflit, D'où je tire d'étranges leçons, en l'étudiant attentivement, Que je peux trouver des raisons pour que vous en soyiez réduits là: Non, rien ne peut expliquer, quelles que soient mes recherches, Et mes investigations poursuivies sur le développement universel de la Nature Jusqu'à en être épuisé, pourquoi vous, Divinités, Les premiers nées parmi les Dieux visibles et palpables, Vous fléchiriez devant une puissance, qui, en comparaison Ne doit pas vous faire trembler. Cependant, vous en êtes là! Abattus, méprisés, écrasés, voilà ce que vous êtes! O Titans, vous dirai-je «Levez-vous?»—Vous gémissez. Vous dirai-je «Rampez.»—Vous gémissez. Que puis-je alors? O vaste Ciel! O cher parent que je ne vois pas! Que puis-je? Dites-moi, vous tous, Dieux, mes frères, Comment pouvons-nous combattre, comment assouvir notre grande colère! O donnez-nous un conseil maintenant, l'oreille de Saturne Est avide de l'entendre. Toi, Océanus, Tes pensées sont hautes et profondes; et sur ta face Je lis, étonné, ce sévère contentement Qui naît de la réflexion et de la pensée: viens à notre aide!» Ainsi termina Saturne, et le Dieu de la Mer Sophiste et sage, non qu'il eût fréquenté les bosquets d'Athènes, Mais parce qu'il avait médité sous l'ombre de ses eaux, Se leva. Ses cheveux n'étaient plus humides. Il débuta D'une voix murmurante; sa langue à son premier essai Etait comme celle d'un enfant, embarrassée, de plus, par l'écume des sables. «O vous, que la rage consume! que la passion aiguillonne, Que la défaite torture, et qui vous repaissez de vos agonies! Calmez vos sens, bouchez vos oreilles, Ma voix n'est pas un rugissement vers la colère. Cependant, écoutez, vous qui le voulez, pendant que j'apporte la preuve Que vous devez, de force, vous contenter de vous soumettre. A cette preuve, d'ailleurs, j'ajouterai une immense consolation, Si vous consentez à accepter cette consolation comme véritable. Nous sommes vaincus par les lois de la nature, non par la force Du tonnerre ou de Jupiter. Grand Saturne, tu As bien analysé les atomes de l'univers; Mais, pour cette raison, que tu es le Roi, Et aveuglé par l'autorité suprême, Une route était cachée à tes yeux, Par laquelle je suis parvenu à l'éternelle vérité. En premier lieu, de même que tu ne fus pas le premier souverain, De même tu n'es pas le dernier; cela ne peut être: Tu n'es ni le commencement ni la fin. Du chaos et des ténèbres, ses sœurs, naquit La lumière, le premier fruit de ces brouilles intestines, Ce ferment infectieux, qui pour des fins sublimes Mûrissait intérieurement. L'heure de la maturité arriva, Et avec elle la lumière, et la lumière, s'engendrant En se produisant elle-même, spontanément transforma L'énorme ensemble de la matière pour lui insuffler la vie. C'est à cette heure précisément que notre parenté, Les Cieux et la Terre, devint manifeste: A cette phase, toi le premier né, et nous la race géante, Nous nous trouvâmes à la tête d'empires nouveaux et magnifiques. Maintenant, voilà la vérité pénible à ceux pour lesquels elle est pénible; O folie! car de supporter les vérités sans voiles, Et d'envisager les circonstances, en gardant son sang-froid, N'est-ce pas le summum de la toute puissance. Notez le bien! De même que le Ciel et la Terre sont plus beaux, beaucoup plus beaux Que le Chaos et les Ténèbres vides, quoique rois autrefois; Et de même que nous montrons supérieurs à eux, le Ciel et la Terre, Par la forme, la cohésion et la beauté, Par la volonté, la liberté, la fraternité, Et par des milliers d'autres signes d'une vie plus pure; De même sur nos talons marche une perfection nouvelle, Un pouvoir d'une beauté plus mâle, né de nous Et destiné à nous surpasser, autant que nous surpassons En gloire les antiques Ténèbres: et nous ne sommes pas Plus vaincus par eux que ne l'a été par nous la domination Du Chaos sans forme. Dites-le? Le sol stupide Se querelle-t-il avec les majestueuses forêts qu'il a nourries, Et les nourrit-il plus volontiers que lui-même? Peut-on lui dénier la souveraineté des verts bocages? Ou les arbres porteront-ils envie aux colombes Parce qu'elles roucoulent, et qu'elles ont des ailes de neige Pour voler de ci de là et y trouver leurs joies? Nous sommes tels que les arbres des forêts et nos vigoureuses branches Ont nourri jadis, non de blanches colombes solitaires, Mais des aigles aux plumes dorées qui planent Au-dessus de nous dans leur beauté, et régneront A cause de cela, en toute justice; car c'est une loi éternelle Que celui qui l'emporte en beauté doit l'emporter en puissance: Oui, au nom de cette loi, une autre race contraindra Nos vainqueurs à gémir comme nous le faisons maintenant. Avez-vous contemplé le jeune Dieu des Mers, Celui qui me dépossède? Avez-vous vu sa figure! Avez-vous regardé son char, couvert de l'écume Des nobles êtres munis de nageoires qu'il a créés? Je l'ai vu parcourir les flots calmes, Avec un tel rayonnement de beauté dans les yeux Que cela me força de dire un triste adieu A mon empire: de tristes adieux je reçus, Et vins ici pour apprendre quelle douloureuse destinée Vous avait torturés, et comment je pourrais le mieux Vous consoler dans ce malheur extrême. Acceptez la vérité, et qu'elle soit votre baume.» Fut-ce par conviction embarrassée, fut-ce par dédain, Qu'ils gardèrent le silence, lorsque Océanus Cessa son murmure, quelle sagacité très profonde le dira? Mais il en fut ainsi; personne ne répondit pendant un certain temps, Sauf une, dont personne ne s'occupait, Clymène; Et encore ne répondit-elle pas, mais geignit seulement, Les lèvres hectiques, les yeux humbles, levés, S'exprimant avec timidité devant ce farouche auditoire: «O Père, je suis ici la voix la plus naïve, Et tout ce que je sais c'est que la joie a fui Et que la pensée du malheur a envahi nos cœurs, Pour y demeurer à jamais, comme je le redoute: Je ne présagerais pas de danger, si je croyais Qu'une créature aussi débile pût attirer l'aide Qui devrait, en bonne justice, nous venir des Dieux puissants: Laissez-moi, toutefois, dire mon chagrin, dire Ce que j'ai entendu, et comment cela fit couler mes larmes D'apprendre que tout espoir nous était interdit. J'étais sur un rivage, un rivage charmant Sur lequel était soufflé un climat[1] exquis d'une terre Parfumée, pleine de quiétude, d'arbres et de fleurs. Pleine aussi elle était de joie paisible, autant que je le suis de tristesse, Trop pleine de joie, de calme et de délicieuse chaleur; Au point que je ressentis un mouvement au cœur Pour murmurer, pour déplorer cette solitude En exhalant des chansons plaintives, musique de nos infortunes; Je m'assis et saisis une coquille entr'ouverte Puis soupirai dedans et composai une mélodie— Oh! assez de mélodie! car tandis que je chantais, Et faisais, avec peu d'adresse, résonner dans la brise Le faible écho de la coquille, des ombrages d'une rive Opposée, une île de la mer, Les vents changeants m'apportèrent un enchantement, Qui à la fois engourdit et excita mes oreilles. Je jetai ma coquille au loin sur le sable, Bientôt une vague la remplit comme mon ouïe était remplie De cette mélodie inconnue, enivrante et dorée. Une mort vivante était dans chaque bouffée de sons, Chaque groupe de notes précipitées me ravissait, Elles tombaient l'une après l'autre, et pourtant en même temps Comme des perles s'échappant subitement de leur fil: Puis encore un autre, puis un autre son, Chacun semblable à une colombe quittant son perchoir d'olivier, Avec une musique ailée au lieu de plumes silencieuses, Pour voltiger autour de ma tête et me faire souffrir Simultanément de joie et de tristesse. La tristesse l'emporta Et je bouchais mes oreilles frénétiques Lorsqu'à travers l'obstacle de mes tremblantes mains, Une voix m'arriva plus suave, plus suave que toute harmonie, Et sans cesse elle s'écriait: «Apollon! Jeune Apollon! Apollon, splendeur du matin: jeune Apollon!» Je m'enfuis, la voix me poursuivait, criant «Apollon»! O mon Père, o mes Frères, si vous aviez éprouvé Ma douleur; O Saturne, si tu l'avais éprouvée, Vous n'appelleriez pas cette langue trop longtemps entendue Présomptueuse, parce qu'elle osa espérer être écoutée par vous.» Jusque là, ses paroles coulèrent, comme le ruisseau timoré Qui s'attarde sur un lit de cailloux Et craint de se rencontrer avec la mer; mais il la rencontra Et frémit; car la voix écrasante De l'énorme Encelade l'engloutit avec impétuosité: Les syllabes massives, comme des flots acharnés Dans les anfractuosités à demi submergées des récifs, Bondirent en grondant, tandis que sur son bras encore Il s'appuyait; il ne se leva pas, par suprême mépris: «Ecouterons-nous le géant trop sage, Ou celui, qui est trop fou, ô Dieux? Ni foudre sur foudre, jusqu'à ce que tout L'arsenal du rebelle Jupiter soit épuisé, Ni monde sur monde accumulés sur ces épaules, Ne pourraient me supplicier plus que ces paroles puériles Prononcées dans cette horrible déchéance. Pérorez, grondez, clamez, hurlez! vous tous, Titans endormis! Oubliez-vous les meurtrissures et les coups flétrissants? N'avez vous pas été foudroyés par le bras d'un enfant? Oublies-tu, faux Monarque des Vagues, Le bouleversement de tes mers? Quoi, ai-je réveillé Vos torpeurs avec ces quelques mots si simples? O joie! car maintenant je vois que vous n'êtes pas perdus: O joie! car maintenant je vois des milliers de regards Lançant des éclairs de vengeance!» Sur ces paroles Il redressa sa haute stature, et debout Cette fois, sans aucune interruption, il continua ainsi: «Maintenant que vous voilà flammes, je vous dirai comment il faut brûler, Et purger l'éther de vos ennemis; Comment aiguiser les dards crochus de l'impitoyable feu, Comment incendier les nuages gonflés de Jupiter, Etouffant dans sa tente cette chétive essence. Oh! qu'il soit victime du mal qu'il a fait! Car bien que je dédaigne les leçons d'Océanus Je ressens des douleurs autrement poignantes que celle de perdre nos couronnes: Les jours de paix et de calme sommeil sont envolés; Ces jours, tous innocents des guerres destructives, Alors que toutes les loyales Existences du ciel Ouvraient les yeux pour deviner ce que nous voulions dire: C'était avant que nos fronts eussent appris à se plisser, Avant que nos lèvres n'eussent connu que des phrases solennelles, Avant que nous eussions appris que cette chose ailée, La victoire, peut être perdue, aussi bien que gagnée. Surtout n'oubliez pas qu'Hypérion Notre frère le plus brillant est encore invaincu— Hypérion—Io! Voici son rayonnement!» Tous les yeux étaient tournés vers Encelade, Et ils aperçurent, à l'instant où le nom d'Hypérion Sortit de ses lèvres, sur la crête des rochers en coupole, Une lueur blafarde émanant de son visage rigide, Sans être farouche, car il vit l'Assemblée des Dieux Courroucée comme lui. Il les regarda tous Et sur chaque face il distingua une lueur légère, Mais la plus étincelante sur celle de Saturne, dont les boucles vénérables Scintillaient semblables à une écume bouillonnante autour d'une quille Lorsque la proue pénètre dans une baie à minuit. Ils observèrent un silence pâle et argenté, Jusqu'à ce que soudain, une splendeur comme celle de l'aube, Illuminât toutes les parties saillantes des rocs sombres, Tous les tristes espaces oubliés, Chaque gouffre, chaque fissure antique, Chaque hauteur et chaque lugubre profondeur, Sans autre bruit que celui des rauques torrents et leur terrifiant tracas: Alors toutes les cataractes éternelles, Et les fleuves fougueux, les plus éloignés et les plus proches, Enveloppés d'abord dans l'obscurité et l'ombre immense, Maintenant reflétèrent la lumière et la rendirent aveuglante. C'était Hypérion: sur un pic de granit Ses pieds brillants étaient posés, et là, il s'arrêta pour contempler La misère que sa splendeur avait dévoilée A la plus odieuse vue de soi-même. Dorés étaient ses cheveux aux courtes boucles Numidiennes[2], Royale était sa forme majestueuse, ombre imposante Au milieu de son propre éclat, telle paraît la masse De la statue de Memnon, quand le soleil se couche, Au voyageur qui vient de l'Orient brunissant: Des soupirs aussi, lamentables comme ceux de la harpe de Memnon, Sortaient de sa poitrine, pendant qu'absorbe dans son examen Il pressait ses mains et restait silencieux. Le découragement ressaisit les Dieux déchus Lorsqu'ils virent l'abattement du Souverain du Jour. Beaucoup se cachèrent la face dans l'obscurité. Mais l'indomptable Encelade fixement jeta les yeux Sur ses frères; et sous leur flamme Se leva Iäpetus, de même que Creüs, Et Phorcus, issu de la mer: ensemble ils se dirigèrent Vers l'éminence d'où il les dominait. Là tous quatre proclamèrent le nom du vieux Saturne; Hypérion de son pic, à haute voix, répondait «Saturne!» Saturne était assis auprès de la mère des Dieux, Sur sa physionomie ne se reflétait aucune joie, quoique tous les Dieux Du fond de leur gorge fissent retentir le nom de «Saturne».

LIVRE III

C'est ainsi que tour à tour tumultueux puis anéantis par le découragement Ces Titans étaient plongés dans la consternation la plus absolue. O laisse-les, Muse! O laisse-les à leur malheur! Car tu n'as pas assez de vigueur pour chanter de tels conflits. Une douleur solitaire convient mieux A tes lèvres, un hymne à la désespérance d'un seul. Laisse-les, ô Muse! Tu trouveras bientôt Plus d'une ancienne Divinité tombée Errant à l'aventure sur des rivages inconnus. En attendant, touche pieusement la harpe de Delphes, Et aucune autre qu'une brise céleste n'exhalera, Pour l'accompagner, un doux gazouillement à travers la flûte Dorienne; Car Io! c'est en l'honneur du père de tous les vers. Nuance tout ce qui a une teinte vermillon Que la rose s'épanouisse et réchauffe l'atmosphère; Que les nuées du soir et du matin Flottent comme de voluptueuses toisons au-dessus des coteaux; Que le vin écarlate écume dans le gobelet Frais comme une source bouillonnante; que les coquilles aux bords décolorés, Sur le sable, ou sous les insondables profondeurs deviennent pourpres Dans tous leurs circuits; que la vierge Rougisse vivement, comme surprise par quelque ardent baiser! Ile, la plus belle des Cyclades aux berceaux feuillus, Réjouis-toi, Délos, de tes oliviers verts, De tes peupliers, de tes palmiers ombrageant les clairières, de tes hêtres, Dans lesquels le zéphir souffle ses chants les plus sonores, De tes touffus coudriers aux tiges brunes, vivant sous l'ombre: Apollon, une fois de plus est le thème doré! Où était-il, lorsque le Géant du Soleil Se tenait resplendissant au milieu de ses pairs affligés? Il avait laissé ensemble sa majestueuse mère Et sa sœur jumelle sommeillant sous leur bosquet; A travers la lueur indécise du matin, il vagabondait Parmi les oseraies d'un ruisseau, Enfoncé jusqu'à la cheville dans les lys du vallon. Le rossignol s'était tu; quelques rares étoiles S'attardaient aux cieux et la grive Cessait de chanter. Dans toute l'île Il n'y avait ni fourré ni caverne Où ne retentît le bruit crépitant des vagues Quoiqu'il fût presque assourdi en mainte retraite verdoyante. Il écoutait; il pleurait, et ses larmes scintillaient En tombant goutte à goutte sur l'arc doré qu'il tenait. Ainsi ses yeux à moitié clos étaient obscurcis par les pleurs, Lorsque, de dessous une branche rugueuse lui barrant le chemin, Sortit d'un pas solennel une altière Déesse. Dans le coup d'œil qu'elle lui jeta, il y avait une intention Qu'avec une prompte divination il commença à discerner, Perplexe; immédiatement il lui dit d'une voix mélodieuse: «Comment as-tu traversé l'infranchissable mer? Cet antique aspect et cette robe qui t'enveloppe Ont-ils parcouru ces vallées, invisibles jusqu'à cette heure? Sûrement, j'ai entendu ces vêtements froisser Les feuilles tombées, lorsque je m'asseyais solitaire Au cœur de la fraîche forêt. Sûrement j'ai suivi Le bruissement de cette simple jupe au milieu De ces prairies désertes, et j'ai vu les fleurs Lever leurs têtes, comme tu les frôlais en passant. Déesse! J'ai déjà contemplé tes yeux, Et leur calme éternel, et tous tes traits, Ou j'ai rêvé».—«Oui, répondit la forme souveraine, Tu as rêvé de moi; en t'éveillant Tu as trouvé une lyre tout en or à ton côté. Lorsque tu en pinces les cordes avec tes doigts, la vaste Oreille de l'univers entier, sans se lasser jamais, Ecoute avec tristesse ou joie la source d'où jaillit Une harmonie si neuve et si merveilleuse. N'est-il pas étrange Que tu pleures, étant ainsi doué? Jeune Ephèbe, dis-moi Quel chagrin tu peux éprouver: car je suis attristée Lorsque tu verses une larme: raconte tes malheurs A quelqu'un qui dans cette île déserte a Veillé sur ton sommeil et tes heures de vie, Depuis tes jeunes journées où pour la première fois ton enfantine main Arrachait sans réflexion les faibles fleurs, jusqu'à l'heure où ton bras Put bander cet arc héroïque en tout instant. Dévoile le secret de ton cœur à une Déesse des temps anciens Qui a abandonné son trône antique et sacré Pour annoncer ton règne et pour sauvegarder Ta beauté nouvelle venue». Apollon alors La scruta soudain de ses yeux déjà moins dolents; Ainsi lui répondit-il, et de sa gorge blanche et mélodieuse Les sanglots sortaient avec les mots: «Mnémosyne! Ton nom est sur ma langue, j'en ignore la raison; Pourquoi te dire ce que tu as si bien deviné? Pourquoi m'efforcer de t'expliquer le mystère que tes lèvres Expriment si clairement? Pour moi, sombre, sombre Et douloureux est l'infâme oubli qui scelle mes yeux: Je m'efforce de découvrir pour quel motif je suis affligé Au point que le chagrin engourdit mes membres; Alors je m'assieds sur l'herbe, et je gémis Comme quelqu'un qui naguère a eu des ailes. O pourquoi Me sentirais-je maudit et meurtri, lorsque l'air encore sans maître Se soumet à ma course ambitieuse? Pourquoi foulerais-je Avec mépris la terre verdoyante comme si elle repoussait mes pas? Déesse bienveillante, indique-moi quelque espace inconnu: N'y a-t-il pas d'autres régions que cette île? Que sont les étoiles? Voilà le soleil, le soleil! Et la lueur si maladive de la lune! Et les étoiles par milliers! Indique-moi la route Vers quelque étoile ravissante spécialement, Et j'y volerai avec ma lyre, Et ferai palpiter de bonheur sa splendeur argentée. J'ai entendu le tonnerre dans les nuages: Qui le gouverne? Quelle main, quelle essence, quelle divinité Déchaîne cette tempête dans les éléments, Tandis que oisif, j'écoute sur les rivages Sans la redouter, mais dans une douloureuse ignorance? Oh! dis-moi, solitaire Déesse, par ta harpe Qui gémit chaque soir et chaque matin, Dis-moi pourquoi je délire ainsi sur ses grèves! Tu restes muette.—Muette! cependant je peux lire Une merveilleuse leçon sur ta silencieuse face: Une science prodigieuse qui fait un Dieu de moi. Noms, actions, contes bleus, sinistres malheurs, rébellions, Majestés, voix souveraines, agonies, Créations et destructions, en même temps Se déversent dans les vastes replis de mon cerveau, Et me déifient, comme si quelque vin joyeux Ou quelque incomparable élixir m'avait enivré de sa chaleur, Et rendu de la sorte immortel.» Ainsi parla le Dieu, Pendant que ses yeux enflammés, regardant droit devant eux Au-dessous de ses tempes blanches et veloutées, tremblotaient Sans discontinuer en fixant Mnémosyne. Bientôt une brusque commotion la secoua et fit rougir Toutes les immortelles beautés de ses membres, Beaucoup comme l'agonie aux confins de la mort; Plus encore comme quelqu'un qui veut se dégager De l'étreinte de la pâle et immortelle mort, et, brûlé par un horrible mal Aussi cuisant que celui de la mort est glacé, dans une horrible convulsion Meurt tout vivant. Ainsi le jeune Apollon était angoissé: Ses cheveux, ses boucles dorées si renommées Ondulaient le long de son cou gonflé. Pendant cette minute douloureuse Mnémosyne élevait Les bras au-dessus de sa tête comme une prophétesse. —Enfin Apollon poussa un cri strident;—et Io! de tous ses membres Divins. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1819.

LA VISION[1]

«Nul ne peut usurper cette place élevée, répliqua cette ombre, Sauf ceux pour lesquels les misères du monde Sont un malheur et ne leur laisseront aucun repos. Tous les autres qui trouvent ici-bas un port, Où ils puissent insoucieusement passer leurs jours dans le sommeil, Si par aventure ils pénètrent dans ce temple Pourrissent sur le dallage là où tu es à demi putréfié» «Ne sont-ils pas des milliers au monde dans ce cas?» dis-je Encouragé par la voix affable de l'ombre; «Quels êtres aiment leurs amis même jusqu'à la mort? Qui perçoit la géante agonie du monde? Bien plus, comme des esclaves de la pauvre humanité, Lesquels travaillent pour un bien mortel? Sûrement je verrais D'autres hommes ici, mais j'y suis seul.» «Ceux dont tu parles ne sont pas des visionnaires, Rétorqua la voix; ce ne sont pas de faibles rêveurs; Ils ne recherchent pas d'autre prodige que le visage humain, D'autre musique que la voix joyeusement timbrée; Ils ne viennent pas ici, ils n'ont pas de pensée pour y venir, Toi, tu es ici, car tu es moins qu'eux. Quel bienfait peux-tu apporter, toi ou tout ton clan, Pour le vaste univers? Tu es une chose rêveuse, Une fièvre de toi-même: pense à la terre: Quelle béatitude, même en espérance, y a-t-il là pour toi? Quel port? Chaque créature a son foyer, Chaque homme isolé a ses jours de joie et de peine, Que ses travaux soient sublimes ou terre à terre— Ici la peine, là la joie, chacune à part: Le rêveur seul empoisonne tous ses jours, En proie à plus de maux que n'en méritent ses péchés. Donc que cette félicité soit en partie partagée, De telles choses semblables à toi sont souvent admises Dans ces jardins que tu as traversés tout à l'heure Et tolérées dans ces temples.»

Notes in this chapter

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