POÈMES
Paul Gallimard translation
SOMMEIL ET POÉSIE
Quoi de plus suave que la brise estivale? Quoi de plus charmeur que le subtil ronronnement Qui se pose une seconde sur une fleur épanouie, Et bourdonne gaiement de bocage en bocage? Quoi de plus paisible qu'une rose musquée fleurissant Dans une île verdoyante complètement ignorée des hommes? De plus salubre que les vallées ombreuses? De plus mystérieux qu'un nid de rossignols? De plus serein que la contenance de Cordélia? De plus fertile en visions qu'une fière épopée? C'est toi, Sommeil, qui clos délicatement nos yeux! Qui fredonnes à voix basse de tendres berceuses! Qui voltiges léger autour de nos moelleux oreillers! Qui entrelaces les bourgeons de pavots, et les saules pleureurs! Qui silencieusement emmêles les cheveux d'une beauté! Le plus fortuné des écouteurs! lorsque le matin te bénit D'avoir donné la vie à tous les yeux en joie Dont l'éclat sourit à l'aurore nouvelle. Mais qu'y a-t-il de plus élevé que toi par delà la pensée? Plus frais que les fruits de l'arbre de la montagne? Plus étrange, plus beau, plus suave, plus royal Que les ailes du cygne, que les colombes, les aigles à peine entrevus? Qu'est-ce? Et à quoi la comparerai-je? Elle a une auréole, et rien d'autre ne peut l'égaler: La pensée en est haute, et douce, et sacrée, Elle chasse toute folie, toute frivolité; Survenant parfois comme de redoutables coups de tonnerre, Ou de sourds grondements des régions souterraines; Et parfois comme un gentil chuchotement De tous les secrets de quelqu'étonnante chose Dont le souffle nous enveloppe dans l'atmosphère vide; De sorte que nous jetons autour de nous des regards curieux, Peut-être pourvoir des formes de lumière, des peintures aériennes, Et saisir les flottantes harmonies d'une hymne faiblement perceptible; Pour voir, suspendue dans les cieux, la couronne de lauriers Qui doit couronner nos noms lorsque nous serons morts. Parfois cela prête une magnificence à la voix, Et du fond du cœur retentit: réjouis-toi! réjouis-toi! Paroles qui montent jusqu'au Créateur de toutes choses. Puis s'évanouissent au loin en d'ardents murmures. Celui qui a contemplé une fois le soleil dans sa gloire Et les nués du ciel, et senti son cœur purifié Par la présence du Souverain Maître, celui-là seul saura Ce que je veux dire et sentira son être s'embraser: Donc je n'insulterai pas son esprit En disant ce qu'il voit par don de naissance. O Poésie! c'est pour toi que je tiens ma plume Moi qui ne suis pas encore un glorieux citoyen De ton vaste Empyrée. M'agenouillerais-je plutôt Sur quelque pic montagneux jusqu'à ce que je sente Une réchauffante splendeur rayonner autour de moi, Et renverrais-je l'écho de ta propre voix? O Poésie! c'est pour toi que je saisis ma plume Moi qui ne suis pas encore un glorieux citoyen De ton vaste Empyrée; pourtant exauce mon ardente prière, Que de ton sanctuaire me parvienne un air limpide, Imprégné, pour m'intoxiquer, des effluves De fleurissantes baies, qui me fassent mourir De volupté, et que mon jeune esprit suive Les premières lueurs matinales vers le Grand Apollon Comme une victime sans tache; ou si je peux supporter Les accablantes ivresses, elles me suggéreront les féeriques Visions de tous les espaces: un recoin ombragé Sera mon élysée—un livre éternel D'après lequel je copierai maintes chansons exquises Sur les feuilles et les fleurs—sur les jeux Des nymphes dans les bois et les sources; et l'ombre, Sentinelle silencieuse auprès d'une vierge endormie; Et maintes poésies d'une si étrange inspiration Que nous nous demanderons toujours où et comment Elles naquirent. Des fantaisies aussi planeront Autour de mon foyer et peut-être y découvriront Des horizons de solennelle beauté, là où j'ai erré Dans un bienheureux silence, comme le ruisseau vagabond Qui franchit la vallée déserte, où j'ai trouvé soit un lieu D'ombre majestueuse, soit une grotte enchantée, Soit une colline verdoyante couverte d'une parure diaprée De fleurs, où intimidé par tant de charmes J'ai écrit sur mes tablettes tout ce que me permettait Notre sensibilité humaine, tout ce qui s'accordait avec elle. Alors j'avais embrassé les événements de ce vaste monde Comme un géant robuste, et mon esprit fut en travail Jusqu'à ce qu'il pût avec orgueil constater à ses épaules Des ailes qui l'emporteraient vers l'immortalité. Arrête-toi et réfléchis! la vie n'est qu'un jour; Une fragile goutte de rosée dans sa périlleuse descente Du sommet d'un arbre; le sommeil d'un misérable Peau-Rouge Tandis que sa pirogue se précipite vers les monstrueux tourbillons De Montmorenci. Pourquoi gémir si tristement? La vie est l'espoir de la rose non encore épanouie; La lecture d'un conte qui change éternellement; Le léger soulèvement du voile d'une vierge; Un pigeon tournoyant dans l'air transparent de l'été; Un écolier rieur, sans crainte ni souci A cheval sur les branches souples d'un orme. Oh! pour dix ans, que je puisse m'abîmer Dans la poésie; que je puisse accomplir l'œuvre Que mon âme s'est imposée. Alors je traverserai les campagnes que j'aperçois En longue perspective, et sans me rassasier Je m'abreuverai à leurs sources pures. Je parcourrai d'abord le royaume De Flora et du vieux Pan; je dormirai sur l'herbe, Me nourrirai de pommes rouges et de fraises, Et choisirai chaque plaisir que percevra ma fantaisie; Je surprendrai les nymphes aux blanches mains dans les sites ombreux Pour mendier les doux baisers de leurs faces détournées— Jouer avec leurs doigts, faire courir sur leurs blanches épaules Un délicieux frisson avec une morsure Aussi dure que les lèvres la peuvent donner: jusqu'à ce que je sois agréé, Nous lirons un aimable conte de la vie humaine. Une nymphe enseignera à une colombe apprivoisée comment elle pourra Le mieux m'éventer gentiment tandis que je dors; Une autre se courbant dans sa démarche preste, Couvrira sa tête d'une verte écharpe flottante, En même temps qu'elle dansera avec une grâce toujours nouvelle Souriant aux arbres et aux fleurs: Une autre m'excitera toujours et toujours Avec des fleurs d'amandiers et la capiteuse cannelle, Jusqu'à ce qu'au sein du monde feuillu Nous reposions en silence, comme deux gemmes enroulées Dans les replis d'une écaille de perle. Pourrai-je jamais dire adieu à ces joies? Oui, je dois les laisser de côté pour une vie plus noble, Où je puisse trouver les agonies, les luttes Des cœurs humains: car Io! je discerne au loin Fendant les espaces bleus et escarpés, un char Et ses coursiers aux crinières en désordre—le conducteur Surveille les vents avec une glorieuse anxiété: Et voilà que leurs nombreux piétinements tremblent légèrement Le long de l'arête d'une énorme nuée, voilà qu'avec rapidité Ils descendent en tournoyant dans des cieux plus frais Tout frangés de l'argent reflété par les yeux brillants du soleil. Ils glissent de plus en plus bas en vaste tourbillon; Et maintenant je les aperçois sur les flancs d'une verte colline Dans un bienfaisant repos, parmi les tiges inclinées. Le conducteur, avec de merveilleux gestes, s'adresse Aux arbres et aux montagnes; là bientôt apparaissent Des formes de joie, de mystère, de crainte Qui passent devant l'ombre Projetée par de puissants chênes; comme si elles poursuivaient Quelque mélodie sans cesse fuyante, ainsi elles balaient l'air. Io! comme elles murmurent, rient, sourient et pleurent: Les unes, la main levée et la bouche sévère; D'autres, la figure couverte jusqu'aux oreilles Par leurs bras croisés; les unes épanouies en jeune floraison Vont allègres et souriantes à travers le sombre espace, D'autres regardent derrière, d'autres au-dessus d'elles; Oui, des milliers, de mille façons différentes Volent en avant—tantôt c'est un gracieux feston de jeunes filles Qui dansent les cheveux luisants, les boucles emmêlées; Tantôt ce sont de larges ailes. Très ému et très attentif Celui qui dirige ses coursiers est penché en avant Et semble écouter: Oh! puissé-je savoir Tout ce qu'il écrit avec une telle hâte, avec une telle ferveur. Les visions se sont toutes envolées—le char a fui Dans le ciel transparent, et à leur place Un sens des choses de la vie me pénètre doublement intense, Et, comme un torrent fangeux, entraînerait Mon âme vers le néant; mais je lutterai Contre tous les doutes, et conserverai vivace Le souvenir de ce même char et de l'étrange Chemin qu'il parcourut. A-t-elle si peu de champ La force de l'humanité de notre époque, que la haute Imagination ne peut y voler en liberté Comme c'était jadis son habitude? préparer ses coursiers, Les lancer contre la lumière et perpétrer d'étranges exploits Au-dessus des nuages? Ne nous a-t-elle pas tout dévoilé? Depuis le limpide espace de l'éther, jusqu'au léger Souffle des nouveaux bourgeons s'entr'ouvrant? depuis la signification Des larges sourcils de Jupiter, jusqu'à la tendre verdure Des prairies en Avril? Ici son autel resplendissait Dans cette île même; et qui pourrait égaler Le chœur fervent qui éleva un bruissement D'harmonie, jusqu'aux sommets où il balancera sans fin Sa puissante essence de sons tourbillonnants, Vaste comme une planète et comme elle virant Eternellement au milieu d'un vide vertigineux? Ah! dans ces jours les Muses étaient ardemment caressées Et honorées; il n'y avait alors pas d'autre souci Que de chanter et de lisser leurs onduleuses chevelures. Serait-il possible d'oublier tout cela? Oui, un schisme Entretenu par la frivolité et la barbarie Fut cause que le grand Apollon rougit pour son pays. Ceux-là étaient considérés comme sages qui étaient incapables de comprendre Ses gloires; avec la faiblesse d'un enfant piailleur Ils se balancèrent sur un cheval à bascule Croyant enfourcher Pégase. O âmes impitoyables! Les vents du ciel soufflaient, l'Océan roulait Ses vagues rassemblées en un élan—vous ne l'avez pas senti. L'azur Découvrait son sein éternel, et la rosée Des nuits d'été se condensait toujours pour rendre Le matin précieux: c'était l'éveil de la beauté! Pourquoi, vous, n'étiez-vous pas éveillées? Mais vous étiez mortes Aux choses que vous ne connaissiez pas,—vous étiez étroitement Liées à des lois surannées que nous imposaient de pitoyables règles Et de mesquines limitations: de sorte que vous appreniez à une troupe De butors à polir, à marqueter, à rogner, à ajuster, Jusqu'à ce que, semblables à certaines baguettes de l'esprit de Jacob, Leurs vers se fussent taillés. Aisée était la tâche: Un millier d'artisans portaient le masque De poètes. Race déshéritée! Race impie! Qui blasphémait le brillant lyrique Et qui ne s'en apercevait pas,—non, ils marchaient Brandissant un misérable étendard décrépit Sur lequel étaient inscrites les plus falotes devises et en grands caractères Le nom d'un certain Boileau! O vous dont l'office Est de planer au-dessus de nos plaisantes collines! Dont la majestueuse réunion comble tellement Mon humble[1] vénération que je n'ose inscrire Vos noms consacrés à cette place profane, Si près de cette vile populace: leurs hontes Ne vous ont-elles pas épouvantés? Les lamentations de notre vieille Tamise Vous ont-elles enchantés? Ne vous êtes-vous jamais groupés Sur les bords du délicieux Avon, en répandant de lugubres Larmes? Ou avez-vous complètement dit adieu Aux contrées où plus jamais n'a crû le laurier? Ou demeuriez-vous pour souhaiter la bienvenue A quelques esprits solitaires qui pouvaient fièrement chanter La perte de leur jeunesse et mourir? C'était précisément ainsi Mais éloignons de notre pensée ces époques malheureuses: Maintenant nous voilà dans une saison plus favorable; vous avez soufflé De riches bénédictions sur nos têtes; vous avez tressé De fraîches guirlandes; car de douces mélodies furent entendues En maints endroits;—quelques-unes ont été tirées De leur demeure cristalline au fond d'un lac, Par le bec d'ébène d'un cygne; d'un épais fourré Nichées et tranquilles en une paisible vallée D'autres s'égrènent en notes de pipeaux; de belles harmonies flottent en désordre Sur la terre: heureux vous êtes et contents. Comment douter de tout cela? oui, c'est certain, La puissance du chant nous a dotés d'étranges tonnerres, Des tonnerres mélangés avec ce qui est doux et fort, Issus de la majesté. Mais, pour être juste, les thèmes Sont d'informes monstres, les Poètes eux-mêmes sont des Polyphèmes Qui perturbent le grand Océan. C'est une ondée inépuisable De lumière que la poésie; c'est le pouvoir suprême; C'est une puissance sommeillant à demi, sur son propre bras droit. Le plissement de ses sourcils arqués suffit pour forcer A obéir des milliers de serviteurs empressés, Et toujours elle commande avec le froncement le plus indulgent. Mais la force seule, quoique née des Muses, Est comme un ange déchu: arbres arrachés, Obscurité, larves, suaires et sépulcres Font ses délices; elle est alimentée par les bardanes Et les ronces de la vie; oubliant le véritable but De la poésie: qu'elle doit être une amie Qui allège les soucis et élève les pensées de l'homme. Oui, je me réjouis: un myrthe comme il n'en est Jamais poussé à Paphos, au milieu des broussailles amères Dresse dans l'air sa douce tête, et emplit Un espace silencieux d'une verdure sans cesse bourgeonnante. Les oiseaux les plus amoureux y trouvent un plaisant abri, Se glissent sous son ombrage avec de gracieux battements d'ailes, Picotent les calices des fleurettes et chantent. Dégageons-le donc des ronces qui l'étouffent En enserrant son noble tronc; que les jeunes faons Mis bas plus tard, quand nous sommes partis, Trouvent en dessous un gazon frais, recouvert De simples fleurs; que là ne soit rien De plus violent que le genou fléchi d'un amant; Rien de plus cruel que le regard placide D'un lecteur penché sur un livre fermé, Rien de plus agité que les pentes herbeuses Entre deux collines. Salut au délicieux espoir! Comme elle en avait l'habitude, l'imagination Se sera égarée dans les plus charmants labyrinthes, Et ils seront proclamés poètes rois Ceux qui simplement disent les choses les plus touchantes pour le cœur. O que ces joies soient mûres avant que je meure! Ne dira-t-on pas que j'ai présomptueusement Parlé? que devant une disgrâce précipitée Il eut été bien préférable de voiler ma face insensée? Qu'une enfance geignarde devrait s'incliner respectueusement Plutôt que la redoutable foudre ne l'atteigne? Comment! Si je me cache, ce sera sûrement Dans le temple même, la lumière de la Poésie: Si je succombe, au moins je serai porté Sous l'ombre silencieuse d'un peuplier Et sur moi l'herbe tendre sera tondue; Et là on sculptera une image aimable de moi. Cependant, arrière! Découragement! misérable fléau! Ils ne devraient pas te connaître ceux qui dans leur soif d'atteindre Un noble but, ont soif à chaque heure. Quoique je ne sois pas riche des dons D'une sagesse bien ample; quoique je ne connaisse pas Les artifices des vents puissante qui soufflent Çà et là toutes les pensées changeantes Des mortels; quoique aucune grande raison directrice n'éclaire Les noirs mystères des âmes humaines D'une conception nette: pourtant toujours se dévoile Une vaste idée devant moi, et j'en déduis Ma liberté; c'est de là aussi que j'ai aperçu La fin et le but de la Poésie. C'est évident Comme la chose la plus vraie, comme l'année Est composée de quatre saisons—manifeste Comme une large croix, comme le clocher de quelque vieille cathédrale, Qui s'élève vers la blancheur des nuages. Dussé-je donc N'être que la quintessence de la laideur, Un lâche, dûssent mes yeux se fermer Lorsque j'exprime bien haut ce que j'ai osé penser! Ah! que plutôt je sois un fou se précipitant Dans quelque gouffre! que le brûlant soleil Fonde mes ailes de Dédale et me fasse tomber Convulsé et la tête la première! Arrête! un intime remords De conscience m'ordonne plus de calme pendant un instant. Un océan obscur, parsemé de nombreuses îles, S'étend majestueux devant moi. Combien de labeur! Combien de jours! Quel tumulte désespéré! Avant que j'aie pu explorer son immensité. Ah! quelle tâche! les genoux infléchis Je pourrais renier mes paroles—non, impossible! Impossible! Pour prendre un doux repos, je demeurerai Sur de plus humbles pensées et laisserai cet étrange essai Qui a débuté dans la grâce se terminer de même. Aussi bien, maintenant toute inquiétude s'évanouit dans mon cœur: Je me tourne plein de reconnaissance vers les aides amicales Qui m'aplanissent le sentier de l'honneur: fraternité Et amitié, qu'entretient une bienveillance réciproque. La cordiale étreinte qui inspire un aimable sonnet A votre cerveau avant qu'on ait eu le temps d'y songer; Le silence lorsque quelques rimes vous viennent; Et quand elles sont venues, qu'elles se ruent en joyeuse cohue: Voilà le message assuré pour le lendemain. Peut-être est-ce aussi bien que si on tirait Quelque précieux livre de sa confortable retraite Pour se grouper autour la prochaine fois que nous nous rencontrerons. A peine puis-je écrire d'une façon continue; de délicieuses mélodies Voltigent à travers la chambre comme des couples de colombes; Beaucoup de joies rappellent cet heureux jour Où pour la première fois mes sens ont saisi leur tendre chute. Et avec ces mélodies apparurent des formes d'élégance, Epaules inclinées sur un cheval fringant, Insouciantes, élancées—doigts délicats et potelés Partageant de luxuriantes boucles; et le prompt élan De Bacchus hors de son char, lorsque ses yeux Firent rougir les joues d'Ariadne. C'est ainsi que je me rappelle tout le plaisant enivrement Des mots en ouvrant un portefeuille. Des signes semblables sont toujours précurseurs D'une suite d'images pacifiques: les mouvements D'un cou de cygne entrevu parmi les joncs; Une linotte tressaillant au milieu des buissons; Un papillon, les ailes dorées grandes ouvertes, Niché sur une rose, convulsé comme s'il souffrait D'un excès de plaisir beaucoup, beaucoup plus, Pourrais-je me complaire à étaler tout mon stock De jouissances: mais je ne dois pas oublier Le sommeil, calme avec sa couronne de pavots: Car ce qu'il peut y avoir de valeur dans ces rimes Je le lui dois en partie; ainsi les accents Des voix amicales avaient juste cédé la place A un si doux silence, lorsque je commençai à décrire Le charme de la journée, à l'aise sur un divan. C'était la demeure d'un poète qui conserve la clé Du temple du plaisir. Tout autour étaient appendus Les glorieux traits des bardes qui chantèrent Dans les autres âges—bustes austères et sacrés Se souriant l'un à l'autre. Heureux qui confie A un Avenir serein sa renommée chérie! Alors il y avait des faunes et des satyres s'efforçant D'atteindre des pommes gonflées, avec des bonds joyeux Et des doigts avides, parmi les touffes succulentes Des feuilles de vigne. Là s'élevait à la vue un temple De marbre veiné, vers lequel une troupe De nymphes s'avançait noblement sur le gazon: L'une, la plus séduisante, étend sa main droite Vers l'éblouissant lever du soleil; deux sœurs adorables Inclinent leurs gracieuses figures jusqu'à se rencontrer Au-dessus des gambades d'un petit enfant; D'autres écartent curieusement l'agreste Et pénétrante liquidité du chalumeau trempé de buée. Regardez! voici un autre tableau: des Nymphes essuient Avec soin les membres rosés de Diane; La bordure d'un pré pareil à un manteau de verdure s'avance dans l'eau Et s'y baigne; elle suit mollement le mouvement De l'onde cristalline qui la supporte. De même l'océan Soulève en un lent gonflement sa large surface par dessus Les grèves rocheuses, et balance chaque fois Les dociles broussailles, qui sans être détruites par l'écume Ressentent toute la puissance des vagues, leur demeure. La pensive tête de Sapho était là souriante à demi Sans cause; comme si justement le sérieux froncement Causé par la réflexion avait en ce moment quitté Son front et l'avait laissée seule. Alfred-le-Grand aussi, les yeux inquiets, pleins de pitié, Comme s'il écoutait éternellement les soupirs Du monde affolé; et Kociusko torturé D'horribles souffrances—terriblement désolé. Pétrarque, émergeant de l'ombre verdoyante Tressaille à la vue de Laure sans pouvoir détacher Ses yeux du visage aimé. Heureux sont-ils! Car au-dessus d'eux on distinguait un libre déploiement D'ailes étendues entre lesquelles brillait La figure de la Poésie: du haut de son trône Elle regardait des choses que je pourrais à peine citer. Le véritable sens de l'état dans lequel je me trouvais pourrait bien Tenir le Sommeil éloigné; mais en plus vinrent alors Pensées sur pensées qui nourrirent la flamme Dans mon sein, de sorte que la lumière matinale Me surprit justement après une nuit d'insomnie; Et je me levai réconforté, satisfait, gai, Résolu de commencer ce jour même Ces lignes; et de quelque façon qu'elles soient venues, Je les laisse comme fait un père pour son fils. 1819.
ENDYMION[1]
Dédié à la mémoire de Thomas Chatterton.
LIVRE PREMIER
—Une chose de beauté est une joie éternelle; Son charme s'accroît; jamais elle ne Rentrera dans le néant; toujours au contraire elle nous assurera Une retraite paisible, un sommeil Plein de doux rêves, la santé, une respiration égale. Aussi, chaque matin, tressons-nous Une guirlande de fleurs qui nous enchaîne sur la terre, En dépit du découragement, de l'inhumaine disette De nobles créatures, des jours tristes, De toutes les routes pestilentielles et enténébrées S'ouvrant à nos recherches: oui, en dépit de tout, Une forme quelconque de beauté rejette le crêpe Loin de nos esprits assombris. Tels le soleil, la lune, Les arbres vieux et jeunes, qui prodiguent leur ombre bienfaisante Pour une simple brebis; tels les narcisses Dans leur séjour verdoyant; et les clairs ruisseaux Que défendent les buissons rafraîchissants Contre la saison chaude; la fougère au cœur de la forêt, Richement tachetée comme de belles roses mousses: Telle aussi la grandeur des jugements Que nous avons portés sur nos morts illustres; Tous les contes délicieux que nous avons lus ou entendus: Fontaine inépuisable nous dispensant un immortel Breuvage dont la source est au ciel. Et nous n'éprouvons pas simplement ces sensations Pour une heure rapide; non, de même que les arbres Bruissant autour d'un temple deviennent bientôt Aussi vénérés que le temple lui-même, de même fait la lune, La passion pour la poésie, gloires infinies, qui Nous hantent jusqu'à ce qu'elles deviennent une lueur consolatrice S'insinuant dans nos âmes, et se liant si intimement à nous, Que, brillantes ou sombres, Toujours elles devront demeurer en nous, sinon nous mourrons. —C'est donc avec une allégresse infinie que je Retracerai l'histoire d'Endymion. La musique même du nom a pénétré Dans mon être, et chaque riante scène Surgit devant moi aussi fraîche que la verdure De nos propres vallées: aussi vais-je commencer Maintenant que je n'entends pas le vacarme de la ville, Maintenant que les premiers bourgeons viennent d'éclore, Et se répandent en couleurs de la nuance la plus tendre A travers la vieille forêt; pendant que le saule traîne Jusqu'à terre ses fines branches; et que la laitière Rentre chez elle, le seau plein de lait. Et, tandis que l'année Gonfle les tiges d'un suc abondant, je gouvernerai doucement Mon petit esquif, pendant maintes heures calmes, Au fil de l'eau coulant dans la profondeur des frais bocages. Plus d'un vers j'espère écrire, Avant que les blanches pâquerettes cerclées de vermillon, Soient cachées sous l'épaisseur de l'herbe. Avant aussi que les abeilles Bourdonnent autour des trèfles globulaires et des pois de senteur, Je devrai avoir conté la moitié de mon récit. Oh! puisse aucune saison d'hiver, chenue et dépouillée. Ne la trouver à demi-terminée: mais que le fier Automne Qui teinte d'or mat la nature entière Soit l'époque où j'écrirai la fin. Et maintenant, d'un cœur aventureux, je fais voler Ma pensée en héraut à travers le désert: Que les trompettes sonnent, qu'aussitôt Ma route incertaine se pare de verdure, pour que je puisse rapidement Avancer sans encombre, foulant fleurs et ronces! Sur les flancs du Latmos s'étendait Une puissante forêt, tant la terre humide nourrissait Plantureusement les racines cachées et les transformait En branches retombantes et en fruits précieux. Là se trouvaient d'épais ombrages sequestrés dans les profondeurs Où jamais l'homme ne pénétrait; et si hors de la garde du berger Un agneau s'égarait au loin dans les bas-fonds de ces gorges retirées, Jamais plus il ne revoyait les parcs hospitaliers Dans lesquels ses frères, bêlant de contentement, Sur le sommet des collines rentraient à chaque tombée de la nuit. Parmi les bergers c'était une croyance Qu'aucun agneau laineux qui se séparait ainsi De sa blanche famille, ne passait sans être épargné Par le loup affamé ou le léopard au regard scrutateur Avant d'atteindre quelque plaine inviolée, Où se nourrissaient les troupeaux de Pan: toujours grands étaient les gains De celui qui perdait un agneau ainsi. De nombreux sentiers Serpentaient à travers les glorieuses fougères et les joncs des marais Et les bancs de lierre; tous conduisaient agréablement A une vaste clairière d'où on pouvait voir Des troncs se pressant alentour entre les ondulations Du gazon et les branches inclinées: qui pourrait dépeindre La fraîcheur de la voûte céleste en cet endroit, Sur laquelle se découpaient les cimes sombres des arbres? Une colombe Se serait plu à la sillonner fréquemment de ses ailes, et souvent aussi Un nuage léger en aurait traversé le bleu. Au centre même de ce site radieux S'érigeait un autel de marbre, orné d'un feston De fleurs nouvellement écloses; et la rosée Avec une féérique fantaisie avait jonché De marguerites, la veille au soir, la pelouse sacrée Ainsi parée pour recevoir solennellement la lumière de l'aube. Car c'était le matin: du haut du ciel le feu d'Apollon Transformait chaque nuage de l'Orient en bûcher argenté D'un éclat si transparent que, là, Une âme mélancolique aurait pu gagner L'oubli, et dissoudre sa fine essence Dans le vent; la senteur humide de l'églantine Tempérait l'ardeur de ce soleil si caressant; L'alouette était perdue en lui; les froides sources couraient Chauffer sur le gazon leurs bouillonnements glacés; Des voix d'hommes vibraient sur les montagnes; enfin Décuplées étaient les pulsations de la masse vivante de la nature et de ses merveilles A sentir ce lever de soleil et ses gloires antiques.
[Arrive le cortège des bergers qui célèbrent la fête de Pan.]
En avant dansaient de jeunes vierges montrant le chemin, Répétant les refrains des chansons pastorales; Chacune avait au front une couronne de rameaux De la couleur tendre d'Avril: tout près, en ordre, Une troupe de bergers, la figure brunie Tels qu'on les voit dans les récits d'Arcadie; Ou tels ceux qui s'asseyaient autour du pipeau d'Apollon Lorsque ce grand Dieu, sur la terre chargée de moissons, Oubliant sa divinité, épanchait son âme En musique, à travers les vallées Thessaliennes: Les uns traînaient indolemment leurs houlettes sur le gazon, Et d'autres tiraient des sons perçants ou veloutés De leurs flûtes d'ébène: immédiatement après eux Sortant des profondeurs de la forêt, Un vénérable prêtre suffisamment replet Attirait les regards par sa solennité: ses yeux sans cesse Demeuraient attachés sur l'herbe du sol, Que derrière lui courbait la traîne de sa robe sacrée. Dans sa main droite se balançait un vase, d'un ton laiteux, Rempli de vin mélangé, lançant de généreuses lueurs: Et de sa gauche il tenait un panier plein De toutes les herbes parfumées que le regard peut découvrir: Le thym sauvage, le muguet plus blanc encore Que l'amant de Léda, et le cresson du ruisseau. Sa tête blanchie, ornée d'une guirlande de hêtre, Semblait un dôme de lierre enserré Par le froid hivernal. Puis venait une autre troupe De bergers qui faisaient retentir alternativement Les couplets de la chanson. Après eux apparut, Suivi par la foule qui élevait Sa voix jusqu'aux nuages, un char finement sculpté Et roulant si mollement qu'à peine entravait-il La liberté de trois coursiers tachetés de brun: Celui qui les conduit semble jouir d'un grand renom Parmi la multitude. Sa jeunesse est en plein épanouissement, Tel Ganymède ayant atteint l'âge viril; Et pour ces temps primitifs, son costume était Celui d'un chef: sur sa poitrine, à demi-nue, Etait pendu un cor d'argent, et entre Ses genoux nerveux il maintenait un épieu acéré. Un sourire animait son visage; il semblait, Pour le commun des mortels, rêver Du repos divin dans les champs Elyséens: Mais de plus avisés pouvaient discerner Un trouble secret au frémissement de sa lèvre inférieure, Et remarquer que parfois les rênes glissaient De ses mains oublieuses; alors ils auraient soupiré En songeant aux feuilles jaunies, au cri du hibou Et aux bûches entassées pour le sacrifice. Hélas! O notre Endymion, pourquoi ta jeunesse dépérit-elle? Bientôt l'assemblée, en cercle rangée, Demeurait silencieuse autour de l'autel: le regard de chacun Exprima soudain la vénération: les tendres mères Firent taire leurs enfants; tandis que les joues Rosées des vierges pâlirent légèrement de peur. Endymion aussi, sans égal dans la forêt, Se tenait debout, blême, hâve, la figure empreinte de respect, Au milieu de ses compagnons, les chasseurs de la montagne. Au centre, le vénérable prêtre Leur souriait à tous du plus grand au plus petit, Et après avoir levé au ciel ses mains ridées Il parla ainsi: «Hommes de Latmos! pasteurs Auxquels échoit la garde de milliers de moutons: Que vous descendiez des antres des rochers Qui dominent vos montagnes; que vous veniez Des vallées où le chalumeau retentit sans fin, Ou des plaines luxuriantes, où la fraîcheur de la brise caresse Délicatement la campanule bleue, où les genêts épineux Prodiguent leurs boutons d'or; qui veillez vos précieux troupeaux Paissant jusqu'à satiété sur les bords mêmes de la mer Là où les roseaux harmonieux frissonnent aux tristes mélodies Qu'en échos affaiblis chante la conque du vieux Triton. Mères et épouses! qui chaque jour préparez La besace et ce qu'il faut pour la montagne; Et vous toutes, gentilles vierges qui nourrissez de lait Les agneaux sans mère, et dans une mignonne coupe Conservez le miel choisi pour votre jeune fiancé: Oui, que chacun m'écoute! N'est-il pas vrai Que tous nos vœux sont dus à notre grand Dieu Pan? Nos génisses mugissantes ne reluisent-elles pas plus que Les champignons gonflés par la nuit? Nos vastes prairies Ne sont-elles pas tachetées d'innombrables toisons? La pluie Ne verdit-elle pas le gazon d'Avril? Aucun hurlement farouche N'épouvante nos timides brebis; et nous avons toujours joui De la grande faveur d'Endymion, notre maître. La terre est heureuse et la joyeuse alouette lance Sa chanson matinale à travers la fraîcheur du soleil, Dont l'éclat rayonne sur nos pieuses cérémonies.» Il dit, et sur l'autel il fit jaillir en spirale Les doux parfums qui s'enflamment au feu sacré. Bientôt il arrosa l'herbe grasse et assoiffée Avec du vin en l'honneur du divin berger. Et pendant que le sol buvait, pendant Que les feuilles de laurier pétillaient, monceau odoriférant, Que l'encens scintillait à travers Le persil en cendres, et qu'une flamme brumeuse Teintait l'Orient de fumée, alors un chœur chanta: «O toi, dont le palais grandiose a pour toit Des branches rongées par les ans, et de son ombre abrite Les éternels murmures, les tristesses, naissance, vie et mort De fleurs inconnues, et leur procure une paix immuable; Toi qui te plais à voir les hamadryades réparer Le désordre de leurs tresses dans les taillis épais des coudriers; Toi qui t'assieds pendant des heures solennelles, pour écouter La plaintive mélodie des roseaux courbés par le vent— Dans les sites désolés, où une chaude moiteur donne Aux sapins siffleurs une étrange croissance; Tu songes alors quelle mélancolie pesa sur toi Lorsque tu perdis la belle Syrinx—entends-nous aujourd'hui, Par le front de ta nymphe au teint de lait! Par tous les dédales de sa fuite éperdue, Entends-nous, ô divin Pan! «O toi! Dieu de la douce quiétude, pour qui les tourterelles Soupirent leurs duos passionnés parmi les myrtes, Tandis qu'à la tombée du jour tu erres Par les prés ensoleillés qui bordent la lisière De ton domaine moussu: O toi, à qui Les figuiers aux larges feuilles ont dès maintenant prédestiné Leur récolte mûrissante; les abeilles ceinturées d'or Leur miel blond; les prés de nos campagnes Les plus somptueuses fleurs de fèves et les coquelicots des blés; C'est pour toi que la linotte élève sa couvée Et lui enseigne le chant; que les fraises aux tiges rampantes Gardent l'été leur fraîcheur; l'essaim des papillons Ses ailes tachetées; que les tendres bourgeons du printemps S'épanouissent.—Parais à notre prière! Par la brise qui, sur les monts, incline les sapins, O divin forestier! «Vers toi, les faunes et les Satyres accourent Pour te servir; soit qu'ils surprennent En leurs gîtes les lièvres à moitié assoupis; Soit qu'ils franchissent des précipices escarpés Pour arracher les malheureux agneaux à la serre des aigles; Ou que par un charme mystérieux ils fassent retrouver Aux bergers égarés le chemin du logis; Qu'ils s'ébattent à perdre haleine sur les rivages écumants Et choisissent les coquillages aux formes bizarres Pour que tu puisses les lancer dans les ondes des Naïades, Puis, de ta cachette, t'en moquer lorsqu'elles montrent la tête; Soit qu'ils t'égayent de leurs cabrioles fantasques Pendant qu'ils se jettent réciproquement à la tête Les glands argentés, et les pommes de pins roussâtres— Par tous les échos qui vibrent autour de toi, Entends-nous, ô Faune Roi! «O toi, qui écoutes le bruit clair des ciseaux, Tandis que, par intervalles vers ses compagnons tondus Un bélier retourne en bêlant: Toi qui sonnes du cor Lorsque les sangliers au farouche boutoir ravageant les tendres épis Enflamment le courroux du chasseur: qui de ton souffle protèges nos fermes, Pour en écarter les nielles, et tous les fléaux des tempêtes: Etrange auteur de bruits indéfinissables Qui se répercutent par monts et vaux, s'affaiblissent graduellement Et devenus soupirs meurent sur les landes stériles: Redoutable gardien des portes mystérieuses Qui s'ouvrent sur l'universel savoir—regarde, Fils puissant de Dryope, La foule de ceux qui viennent t'offrir leurs vœux Le front couronné de feuillages! «Oh! sois toujours la retraite inaccessible Des pensées solitaires; telle par maints détours vous mènerait Une idée jusqu'au seuil du paradis, Et vous laisserait le cerveau désespéré: sois toujours le levain Qui fermente en ce monde bestial et grossier L'élève jusqu'au ciel—lui donne une vie nouvelle: Sois toujours un symbole d'immensité: Un firmament reflété sur l'infini des eaux; Un élément qui comble l'espace entre eux; Un inconnu—mais silence: humblement nous masquons Nos fronts de nos mains soulevées, nous courbant jusqu'à terre, Nous poussons des clameurs pour que l'Olympe entende, Et te conjurons d'exaucer notre hymne implorateur Du haut du Mont Lycée!»
[Cependant Endymion, le roi des bergers, est atteint d'une incurable mélancolie. Péona, sa sœur, lui arrache son secret et lui reproche un chimérique amour.]
Est-ce là la cause? Tout entière? Cependant n'est-il pas étrange, et triste hélas! Qu'un être, qui devrait passer sur cette terre Comme un demi-dieu dans son royaume, et laisser Son nom résonnant sur les cordes de la lyre, finisse Sans avoir été jamais plus qu'un barde en sa virginité, Chantant seul, et timidement:—comment le sang Abandonna ses pommettes juvéniles, comment il avait coutume de s'égarer Il ne savait pas où; et comment il répondrait, «non,» Si on lui affirmait que c'était l'amour: et cependant, c'était l'amour; Que pouvait-ce être si ce n'est l'amour? Comment une palombe Laissa tomber une aiguille d'if sur son chemin; Et comment il mourut; puis, que l'amour ravage Son gentil cœur, de même que les ouragans du Nord flétrissent les roses. Enfin que la ballade de sa triste vie se termine Par des soupirs, et un hélas! Endymion!
[Celui-ci prend la défense de l'amour.]
«Peona! je n'ai jamais désiré étancher Ma soif pour les louanges du monde: rien de méprisable, Aucun fantôme endormeur, ne pourrait défiler Le tissu que j'ai obstinément ouvragé pour mon voyage— Pourtant il est maintenant en morceaux; ma barque sans gouvernail Va tristement à la dérive: cependant mes espérances sublimes Visent un but trop élevé, trop au delà de l'arc-en-ciel Pour qu'elles puissent s'user sur cette myriade d'épaves terrestres. Où est le bonheur? En ce qui pousse Nos esprits dociles vers une union divine, Une union avec l'essence; jusqu'à ce que nous resplendissions Absolument transfigurés et libérés de l'espace. Contemple La claire religion du ciel! Enveloppe D'une feuille de rose ton doigt effilé, Et caresse tes lèvres: écoute, lorsque les accents aériens Et les baisers de la musique font résonner les libres vents, Lorsqu'avec une touche amoureuse ils détachent La harpe Eolienne de son écaille transparente: Alors de vieilles chansons s'éveillent hors des sépulcres entr'ouverts; De vieilles ballades soupirent au-dessus de la tombe de l'aïeul; Des fantômes de mélodieuses prophéties délirent Autour de chaque empreinte qu'a laissée le pied d'Apollon; La fanfare des clairons s'éveille, puis mollement s'éteint, Là où longtemps auparavant s'était livrée une bataille géante; Et, de la terre, s'exhale une berceuse A chaque place où le jeune Orphée dormait. Ressentons-nous ces choses?—en ce moment nous sommes entrés Dans une sorte d'unité, et notre état Est celui d'esprits qui flottent. Mais il y a Des enchevêtrements plus compliqués, des entraves S'entredétruisant bien davantage, et conduisant, par degrés A la plus extrême intensité: leur couronne Est tressée d'amour et d'amitié, et siège haut Sur le front de l'humanité. Sa valeur la plus pesante et la plus volumineuse Est l'amitié d'où émane sans cesse Une splendeur persistante; mais au sommet, Est suspendue, par d'invisibles fils, une sphère De lumière, c'est l'amour: son influence, Frappant nos yeux, engendre un sens nouveau, Qui nous agite et nous use; jusqu'à ce qu'enfin Nous dissolvant dans son rayonnement, nous nous confondions, Nous mêlions, nous en devenions une partie— Avec rien d'autre notre âme ne peut se lier Aussi rapidement: quand nous nous combinons de la sorte, La vie s'alimente de sa propre substance, Et nous sommes nourris comme la couvée du pélican. Ah! si délicieuse est cette nourriture qui ne rassasie pas, Que les hommes, qui auraient pu planer dans le van De tout l'univers assemblé, pour vanner Et chasser loin des pas du futur Toutes les ivraies de la coutume, balayer toutes les viscosités Laissées par les limaces et les serpents de l'humanité, Ont été satisfaits de perdre l'occasion Tandis qu'ils sommeillaient dans l'Elysée de l'amour, En vérité, je préférerais être frappé de mutisme Plutôt que d'élever la voix contre leur ardente insouciance: Car j'ai toujours pensé qu'elle pouvait gratifier Le monde de bienfaits inconsciemment; Comme fait le rossignol, perché sur la plus haute branche, Et cloîtré au milieu des touffes de feuilles fraîches— Il ne chante qu'à son amour, et ne s'aperçoit même pas Que la Nuit s'avançant sur la pointe du pied retient les plis de son capuchon noir. De même l'amour pourrait, bien qu'on le juge Un simple mélange d'haleines passionnées, Produire plus que notre recherche ne témoigne: Quoi, je l'ignore: mais qui, parmi les hommes peut dire Que les fleurs s'épanouiraient, ou que les fruits verts se gonfleraient Jusqu'à devenir pulpe fondante, que les poissons auraient leurs brillantes écailles, La terre son douaire de rivières, de forêts, de vallées, Les prairies leurs ruisseaux, les ruisseaux leurs cailloux, Les semences leurs moissons, ou le luth ses accents, Les accents leur ravissement, ou le ravissement son charme, Si les âmes humaines ne s'embrassaient et ne se saluaient jamais? Maintenant, si cet amour terrestre a le pouvoir de rendre L'être humain mortel, immortel; de rejeter L'ambition hors de leurs mémoires, et de combler Leur mesure de bonheur; quelle pure folie Semblent tous ces piteux efforts vers la renommée, A qui se réserve comme unique but Un amour immortel, une immortelle amante! Ne sois pas si effaré; car c'est la vérité, Jamais ne pourra naître d'atomes Ce qui bourdonne autour de nos rêves, comme des mouches du cerveau, Nous laissant l'imagination malade. Non, non, j'en suis certain, Mon esprit inquiet ne supporterait jamais De couver si longtemps une volupté, S'il n'épiait, quoique craintivement Une espérance derrière l'ombre d'un rêve.»
LIVRE II
[Au début de ce deuxième livre le poète célèbre la toute puissance et l'amour. Qu'est tout le reste en comparaison?]
Hors d'ici, histoire pompeuse! hors, fourberie dorée! Sombre planète dans l'univers des faits! Vaste mer, qui élève un murmure sans fin Sur les rivages caillouteux de la mémoire! Bien des vieux bateaux à la carcasse vermoulue là Voguent sur ton sein, magnifiés En vaisseaux de haut bord; plus d'un navire orgueilleux A la carène dorée, est abandonné dans la cale sans avoir été lancé. Mais pourquoi ceci? Peu nous chaut que le hibou ait volé Autour du mât du grand amiral Athénien! Peu nous chaut qu'à marches forcées Alexandre ait dépassé L'Indus avec ses troupes Macédoniennes! Qu'Ulysse ait réveillé en le torturant Le Cyclope gorgé, peu nous importe! Juliette penchée Par-dessus les fleurs de sa croisée—soupirant—sevrant Tendrement son amour de sa neigeuse pureté, Nous intéresse davantage: le ruisseau argenté Des larmes d'Héros, la défaillance d'Imogène, La belle Pastorella dans la caverne du bandit, Sont des sujets qu'on couve avec plus d'ardeur Que la chute des empires..........
[Puis Endymion entreprend de retrouver sa mystérieuse beauté]
Alors, de nouveau, Il s'enfonça dans un sentier désert Où jamais aucun son humain n'avait retenti, Si ce n'est, peut être, quelques cadences légères comme la neige Se dissolvant dans le silence, lorsque sous la brise Quelque barque sacrée entonnait une hymne harmonieuse, En voguant joyeusement vers Delphes.
[Une nymphe, déguisée en papillon, lui sert de guide. Ils explorent le monde souterrain et rencontrent d'abord Vénus et Adonis.]
Après avoir parcouru mille détours, Enfin, avançant soudain, il pénétra dans Une pièce, tapissée de myrtes, formant un berceau très élevé, Remplie de lumière, d'encens, d'harmonieux accords, Et de ce qu'il y avait à la fois d'admirable et d'étrange: Car sur une couche de satin d'une splendeur rosée Au centre, reposait un éphèbe endormi De la plus enivrante beauté; plus enivrante en vérité Que les désirs ne pouvaient la sonder ou la jouissance l'atteindre: Puis des tentures aux tons dorés de la pêche Ou des soucis fanés par la maturité d'Octobre, Tombaient rutilantes à ses côtés avec mille replis— Sans rien cacher de la courbe Apollonienne De la nuque et de l'épaule, ni de l'écartement D'un genou à l'autre, ni des chevilles accrochant la lumière; Mais plutôt, livrant sans voile ses charmes au regard, Généreusement. De profil son visage était appuyé Sur un bras blanc, et tendrement demi-closes Par la plus tendre pression, les lèvres vermeilles Dessinaient une moue alanguie causée par le sommeil; de même la chaude matinée Fait s'entr'ouvrir la rose aux pétales humides. Au-dessus de sa tête Quatre tiges de lys mariaient leurs blancs honneurs Pour former une couronne; autour de lui croissaient Toutes les vrilles vertes, de floraisons et de nuances infinies, Entrelacées les unes aux autres et fraîchement liées: La vigne aux pousses luisantes; les mailles du lierre Ombrageant ses baies Ethiopiennes; le chèvre-feuille des bois Aux feuilles veloutées, aux divines fleurs en forme de cors; Le convolvulus aux corolles ardemment panachées; Le creeper, mûrissant pour rougir en automne; La clématite des haies, grimpant allègrement, Avec d'autres plantes ses sœurs. Tout près Veillaient des Amours paisibles et silencieux. L'un, agenouillé à côté d'une lyre, en touchait les cordes, Dont il assourdissait les sons avec ses ailes; Et, de temps en temps il se levait pour observer Le sommeil de l'éphèbe; pendant qu'un autre saisissait Une branche de saule, qui distillait une rosée odorante, Et la secouait sur sa chevelure; un autre pénétrait Par la toiture tissée, et à chaque battement d'aile Faisait pleuvoir des violettes sur ses yeux assoupis.
Tout à coup sous une arche rugueuse, à travers la pénombre au-dessous d'eux Apparaît la mère des dieux, Cybèle, seule, toute seule, Sur un sombre char; un manteau noir drapant Sa majestueuse stature, le front pâle comme la mort, Couronné de tourelles. Quatre lions à l'épaisse crinière Traînent les indolentes roues; solennelles sont leurs mâchoires ventrues, Leurs yeux menacent dissimulés sous les sourcils, leurs lourdes pattes S'étirent comme dans le sommeil, et leurs queues nerveusement Font trembler leurs poils hérissés. Silencieuse passe La reine, comme une ombre, et elle disparaît dans l'obscurité d'une autre arche.
[Après avoir enfin entrevu son amante inconnue, Endymion visita la région des fleuves souterrains où il aperçut Alphée et Aréthuse, ensuite.]
Il se retourna—là retentit un son puissant—il marcha, Apparût là une lumière plus froide; alors il se dirigea Vers elle par un sentier sablonneux, et Io! Voici qu'en moins de temps qu'un instant ne fuit, Les visions de la terre furent dissoutes et envolées— Il aperçut la mer géante au-dessus de sa tête.
LIVRE III
[Endymion parle à Glaucus au fond de la mer.]
Sur un rocher couvert de ronces était assis ce vieillard, Sa chevelure blanche était effrayante, et une natte D'herbes fraîches gisait sous ses pieds froids et efflanqués; Ample comme le plus large linceul, Un manteau d'azur recouvrait ses vieux os, Dans la trame duquel étaient symbolisées les incantations les plus ténébreuses De l'ambitieuse magie: chaque état de l'Océan S'y dessinait distinctement en noir; l'orage, Le calme, le murmure, le hideux rugissement Etaient figurés sur le tissu; toute forme Qui rase l'eau, plonge, sommeille entre les caps. La baleine vorace ne semblait qu'un point dans le travail féerique, Puis soudain, regardez: elle s'enflait et se gonflait Jusqu'à son énormité naturelle; et le plus chétif poisson Surpassait l'attente de l'observateur le plus minutieux, Et montrait l'anatomie de son œil minuscule. Là était peinte la royauté De Neptune; et les Nymphes de la mer autour de son trône, Telles de belles vassales, regardaient et attendaient. A côté de ce vieillard était une baguette de perles, Et sur ses genoux un livre qu'il étudiait Avec tant d'attention, que le nouvel hôte des mers Eut le temps de l'examiner longuement, stupéfait, Et de noter toutes ces nuances, frappé de respect. Le vieillard leva sa tête humide de buée et vit L'étranger étonné—semblant ne pas voir, Tant la vie était absente de sa physionomie. Soudain Il s'éveilla comme d'une extase; ses sourcils blancs comme la neige S'arquèrent, et comme fouillées par une charrue magique Des rides sillonnèrent profondément son large front, Qu'il tenait aussi immobile que le sommet d'un roc, Jusqu'à ce que sur ses lèvres flétries parut un sourire. Alors il se redressa, comme un être accablé d'ennui Qui, bien des années, aurait guetté dans une retraite abandonnée, Et depuis le milieu de sa vie jusqu'à l'âge le plus avancé N'aurait pas soulagé son âme avide de sons, en parlant Même aux arbres. Il se leva, il saisit sa robe, Puis d'une étreinte convulsive, il l'agita au vent...
[Glaucus raconte sa jeunesse à Endymion: «Il aimait la nymphe Scylla que Circé jalouse a tuée. Lui-même cédant à l'amour de la meurtrière fut réduit en l'état où le voit celai qui l'écoute. Cependant un étranger doit l'aider à reconquérir et Scylla et sa jeunesse». Qui ne devine immédiatement que ce mystérieux sauveur et Endymion ne font qu'un? Ils se rendent donc tous deux dans un palais sous-marin où, depuis des siècles, sont couchés côte à côte jeunes hommes et jeunes femmes qui se sont noyés par amour. Scylla est parmi ces dernières, et Endymion la ressuscite ainsi que ses nombreux compagnons d'infortune. Tous vont alors témoigner leur reconnaissance à Neptune et célébrer sa générosité.]
LIVRE IV
[Endymion, de nouveau solitaire, rencontre une jeune Indienne qui, elle aussi, a été malheureuse, et lui raconte ses infortunes. Avec l'hymne à Pan du premier livre, ce récit est la meilleure partie du poème:]
O tristesse Pourquoi empruntes-tu Les nuances naturelles de la beauté, à des lèvres vermeilles? Est-ce pour donner la rougeur des vierges Aux buissons de roses blanches? Ou est-ce ta main humide qui emperle la marguerite? O tristesse Pourquoi empruntes-tu L'éclair étincelant à l'œil du faucon? Est-ce pour donner au ver luisant sa lueur? Ou, par une nuit sans lune Pour, sur les rivages des sirènes, teinter les vagues de phosphorescence? O tristesse Pourquoi empruntes-tu Les harmonieuses ballades aux voix plaintives? Est-ce pour, dans les soirées blafardes, Les donner au rossignol? Et pouvoir l'écouter sous la fraîcheur de la rosée? O tristesse Pourquoi empruntes-tu La légèreté du cœur au joyeux temps de Mai? Un amoureux ne foulerait pas La tête d'une primevère, Quand même il danserait du soir jusqu'à l'aube— Ni aucune fleur languissante Conservée pieusement pour ton bocage, N'importe où il s'amuse ou se divertisse. La tristesse J'ai salué Et pensais à l'abandonner très loin derrière moi; Mais gaiement, gaiement, Elle m'aime tendrement Elle m'est si fidèle, et si accueillante. Je voudrais la décevoir De façon à l'abandonner Mais, ah! elle est si fidèle et si accueillante. Sous mes palmiers, au bord de la rivière, Je m'assis pour pleurer: dans tout le vaste univers Il n'y avait personne qui me demandât pourquoi je pleurais— De sorte que je remplis Jusqu'au bord le calice du nénuphar avec des larmes Aussi glacées que mes terreurs. Sous mes palmiers, au bord de la rivière Je m'assis pour pleurer: quelle fiancée amoureuse, Abusée par un chimérique amant descendu des nuages, Ne se cache et ne se réfugie pas Sous les sombres palmiers, au bord de la rivière? Et, comme j'étais assise, par delà les claires collines bleues J'entendis le vacarme de gens ivres: les ruisseaux Amenaient dans le large fleuve des flots pourpres— C'était Bacchus et sa troupe! La trompette lançait des notes ardentes, et les gazouillements argentins Du choc des cymbales faisaient un joyeux bruit— C'était Bacchus et sa famille! Telle une bande de vendangeurs ils descendaient, Couronnés de verts feuillages, la figure en feu; Tous dansaient follement à travers la riante vallée. Au point de te chasser, Mélancolie! Oh alors! oh alors! tu n'étais qu'un simple mot! Et je t'oubliai, comme le houx à baies rouges Est oublié par les bergers, lorsqu'en Juin, Les grands châtaigniers masquent le soleil et la lune: Je me ruai dans la folie! Sur son char, debout, se tenait le jeune Bacchus, Agitant son sceptre de lierre, en des poses de danseur, Avec des rires furtifs; De petits filets de vin cramoisi coulaient Sur la blancheur de ses bras potelés, et de ses épaules, assez blanches Pour s'attirer la morsure de Vénus aux dents de perle: A ses côtés à califourchon sur son âne, Silène Lançait des fleurs comme il passait Buvant goulument. D'où veniez-vous, joyeuses filles! d'où veniez-vous! Si nombreuses, et si nombreuses, en telle liesse? Pourquoi avez-vous déserté vos bocages attristés, Vos luths et votre aimable sort? —Nous suivons Bacchus! Bacchus agile, Bacchus conquérant, Bacchus, le jeune dieu! dans la bonne ou mauvaise fortune, Nous dansons devant lui en traversant les vastes empires: Venez aussi, belle vierge, et joignez-vous A notre orchestre fantasque!» D'où veniez-vous, gais Satyres, d'où veniez-vous? Si nombreux, et si nombreux, en telle liesse? Pourquoi avez-vous déserté vos bois favoris, pourquoi avez-vous laissé Vos noisettes cachées dans les fissures des chênes? —C'est pour le vin, pour le vin que nous avons quitté nos amandiers; Pour le vin que nous avons quitté nos bruyères et nos genêts dorés, Et les froids champignons; Pour le vin nous suivons Bacchus à travers la terre; Le Dieu puissant des coupes sans fond et des chants d'allégresse! Venez aussi, belle vierge, et joignez-vous A notre orchestre frénétique!» Les larges rivières et les hautes montagnes nous avons franchi, Et sauf quand Bacchus se retirait sous sa tente de lierre, En avant haletaient le tigre et le léopard Avec les éléphants d'Asie: En avant ces myriades d'êtres—chantant et dansant, Avec les zèbres striés, les chevaux lustrés et fringants de l'Arabie, Les alligators aux pieds palmés, les crocodiles, Portant sur leurs dos des écailles, en files, Des enfants potelés et rieurs mimant la manœuvre Des matelots et le rude labeur des galériens: Avec des avirons minuscules et des voiles de soie, ils glissent Insouciants des vents et des marées. Couchés sur les fourrures des panthères et les crinières des lions, Tantôt à l'avant tantôt à l'arrière du cortège ils parcourent les plaines; Et font en un instant un voyage de trois jours: Et toujours au lever du soleil, A travers les déserts ils chassent avec la lance et le cor Le rhinocéros en fureur. J'ai vu l'Osirienne Egypte s'agenouiller Devant la couronne de vigne tressée! J'ai vu l'aride Abyssinie se lever et chanter En frappant les cymbales d'argent! J'ai vu la vendange triomphante embraser de sa chaleur La vieille et sauvage Tartarie! Les rois de l'Inde abaissent leurs sceptres constellés de joyaux, Et de leurs trésors, répandent une pluie de perles; Du haut de son ciel mystique le grand Brahma gémit, Et tous ses prêtres se lamentent; Ils pâlissent devant le regard du jeune Bacchus. J'arrivai à sa suite dans ces régions Le cœur malade—lassée—j'eus alors la fantaisie De m'égarer au milieu de ces mornes forêts Seule sans compagnon: J'ai fini, j'ai dit tout ce que vous pouviez entendre. Jeune étranger! J'ai été une vagabonde En quête du plaisir sous tous les climats: Hélas, il n'est pas pour moi! Je dois sûrement être ensorcelée, Pour perdre dans la douleur tout mon printemps de vierge Viens donc, Tristesse! Tristesse très douce! Comme mon propre baby je te nourris dans mon sein; Je pensais à t'abandonner Et à te décevoir, Mais maintenant de tout l'univers c'est toi que j'aime le mieux. Il n'y en a aucun, Non, non, aucun Comme toi pour consoler une malheureuse délaissée, Tu es sa mère, Tu es son frère, Et son époux, et son amant dans l'ombre.»
[Endymion ému de tant d'infortunes, oublie l'inconnue qu'il a cherchée pendant les trois premiers livres et s'éprend de la jeune Indienne, laquelle, ne fait qu'une seule et même personne avec la dite inconnue, qui est une déesse, Cynthia ou Diane.
Pour conclure, Endymion et Cynthia se jurent un amour éternel, étreignent Péona et disparaissent dans l'éther; alors]
... Péona regagna Sa retraite à travers la forêt toute émerveillée. Achevé en automne 1817. Publié en 1818.
ISABELLE OU LE POT DE BASILIC
CONTE D'APRÈS BOCCACE
I Gracieuse Isabelle, pauvre innocente Isabelle! Lorenzo, un jeune pèlerin sous l'œil de l'Amour! Ils ne pouvaient habiter la même demeure Sans émotion au cœur, sans souffrance; Ils ne pouvaient s'asseoir aux repas sans éprouver Quelle douceur pour l'un était la présence de l'autre; Ils ne pouvaient, à coup sûr, dormir sous le même toit Sans rêver l'un à l'autre et pleurer chaque nuit. II Chaque matin leur amour devenait plus tendre, Et chaque soir plus profond et plus tendre encore; Lui ne pouvait, à la maison, au champ, au jardin, rien témoigner, Mais son visage à elle était tout son horizon; Et la voix de l'aimé était toujours plus agréable A l'aimée que le bruit des arbres ou des ruisseaux ombragés; Les cordes de son luth faisaient sonner son nom, Elle le dessinait sur sa broderie inachevée. III Il devinait quelle gentille main tournait le loquet, Avant que la porte ouverte ne la découvrît à ses yeux; A travers la fenêtre de sa chambre il surprenait sa beauté D'un regard plus perçant que celui du faucon; Régulièrement il la guettait aux vêpres, Sachant que ses yeux étaient levés vers les mêmes cieux; Il passait toute la nuit dans une attente enfiévrée, Pour entendre sur l'escalier son pas matinal. IV Un long mois de Mai passé dans ce pénible état Rendit leurs joues plus pâles lorsque Juin commença: «Demain je me courberai devant ma joie, Demain j'implorerai la faveur de ma dame». «O puissé-je ne jamais voir une autre nuit, Lorenzo, si tes lèvres ne prononcent pas le mot amour.» Ainsi chacun parlait à son oreiller; mais, hélas! chacun Laissait passer jours sur jours sang goûter le suprême bonheur; V Si bien que les joues de la charmante Isabelle privées de baisers Pâlirent tout comme le feraient les roses; Devinrent aussi maigres que celles d'une jeune mère, qui cherche Par quelque chant berceur à calmer la douleur de son enfant: «Comme elle souffre» se dit-il, «je ne peux parler, Et cependant je le veux, je lui déclarerai tout mon amour: Si ses yeux expriment qu'il l'a vaincue, je boirai ses larmes, Et du moins ses tourments cesseront.» VI Ainsi pensait-il en une radieuse matinée, et tout le jour Son cœur battait à se rompre contre sa poitrine: Et au dedans de lui il suppliait son cœur de lui donner Le courage de parler; mais toujours son sang se figeait, Etouffait sa voix, et chassait sa résolution— Exaltait l'idée qu'il se faisait d'une telle fiancée, Lui donnait même la douce humilité d'un enfant: Hélas! la passion au contraire est à la fois douce et sauvage! VII Ainsi, une fois de plus, il aurait passé dans l'angoisse et l'insomnie Une terrible nuit d'amour et de misère, Si les yeux vifs d'Isabelle n'avaient été fiancés Avec chaque pensée reflétée sur son front; Elle le vit couleur de cire et pâle comme un mort, Puis soudain tout rougissant; aussi murmura-t-elle tendrement: «Lorenzo!»—là elle interrompit sa timide requête, Mais dans son ton et son regard il devina le reste. VIII «O Isabelle, je m'aperçois à demi Que je peux confier ma souffrance à ton oreille; Si jamais tu peux croire à quelque chose, Crois à mon amour, crois que mon cœur Est près de s'arrêter: je ne voudrais pas t'irriter En pressant ta main malgré toi, ni blesser Tes yeux en les fixant; mais je ne peux vivre Une nuit de plus sans t'avouer ma passion. IX «Amour! tu me délivres de l'hiver glacial, Jeune fille! tu me mènes vers la chaleur de l'été, Il me faut donc goûter la floraison qui s'épanouit Dans la chaude maturité de ce gracieux matin.» Il dit, et ses lèvres timides tout à l'heure, s'enhardirent, Un baiser chanta poétiquement, humide de rosée: Une grande béatitude, une extase s'éleva en eux, Telle une fleur de volupté sous la caresse de Juin. X En se quittant, ils semblaient marcher dans les airs, Roses jumelles momentanément séparées par le zéphir Pour se retrouver plus unies et partager Le ravissement parfumé de leur deux cœurs. Elle, rentrée dans sa chambre entonna un hymne A la gloire du délicieux amour et de sa flèche aussi douce que le miel; Lui, allègrement gravit la colline vers le couchant, Et salua le soleil d'un adieu, le cœur comblé de joie. XI De très près il se réunirent encore avant que le crépuscule Eût, devant les étoiles, enlevé son voile complaisant, De très près ils se réunirent chaque soir, avant que le crépuscule Eût devant les étoiles, enlevé son voile complaisant, Secrètement dans un berceau d'hyacinthe et de musc, Inconnu de tous, à l'abri des bavardages. Ah! Plût au ciel qu'il en eût toujours été ainsi, Et que des oreilles oisives n'aient pas trouvé plaisir à leurs infortunes. XII Furent-ils malheureux alors?—Cela ne peut être— Trop de larmes ont été versées sur les amants, Trop de soupirs furent poussés en leur faveur, Trop de pitié leur fut accordée après leur mort, Trop d'histoires douloureuses lisons-nous Dont le thème serait mieux traduit en or resplendissant; Excepté dans la page sublime où l'épouse de Thésée Sur les vagues sans traces[1] se pencha pour le voir. XIII Mais, soyons juste envers l'amour. Un peu de bonheur fait oublier beaucoup de tristesse; Didon resta silencieuse sous son bosquet, La détresse d'Isabelle fut extrême, Cependant le jeune Lorenzo ne fut pas embaumé avec des épices De l'Inde torride, cette vérité est incontestable— Même les abeilles, ces petites mendiantes des berceaux printaniers Savent que la plus grande abondance de suc se trouve dans les fleurs empoisonnées. XIV La mignonne amoureuse habitait avec ses deux frères Enrichis par le commerce de leurs ancêtres, Pour eux, plus d'une main lassée s'humectait de sueur Dans les mines éclairées de torches ou dans les bruyantes factoreries, Plus d'un dos frémissant d'orgueil se courbait Et saignait sous l'aiguillon du fouet; les yeux creux, Aveuglé, plus d'un passait des jours entiers dans la rivière, Pour récolter les grains d'or roulés par les flots, XV Pour eux, le plongeur de Ceylan retenait sa respiration, Et s'exposait sans défense à la voracité des requins; Pour eux le sang jaillissait de ses oreilles; pour eux, mourant, Sur la froide glace, le phoque aboyait lugubrement Et gisait criblé de dards; pour eux seuls se consumaient Des milliers d'hommes en proie à des tourments innombrables: Semi-barbares, ils tournaient nonchalamment une roue. Instrument de torture qui tranchait, broyait, écorchait vif. XVI Pourquoi étaient-ils fiers? parce que de leurs fontaines de marbre L'eau coulait avec plus de faste que ne font les larmes des malheureux? Pourquoi étaient-ils fiers? parce que leurs montagnes d'orangers Etaient d'une ascension plus facile qu'un escalier de lépreux? Pourquoi étaient-ils fiers? parce que leurs livres de comptes à raies rouges Etaient plus luxueux que les chants de l'antiquité grecque? Pourquoi étaient-ils fiers? nous le demandons encore bien haut, Pourquoi, au nom de la Gloire, étaient-ils fiers? XVII Cependant ces deux Florentins s'étaient emmurés Dans leur orgueil dévorant et leur couardise rapace Autant que deux Juifs côte à côte dans la terre sainte. Barricadés comme dans un enclos contre les regards épieurs des mendiants; Oiseaux de proie des forêts fournisseuses de mâts—mules infatigables Et bâtées, colportant ducats et vieux mensonges— Aux griffes agiles, s'abattant sur les passants sans défiance,— On les admirait en Espagne, en Toscane, en Malaisie. XVIII Comment se fit-il que ces mêmes teneurs de livres purent épier La gracieuse Isabelle dans sa couche duvetée? Comment purent-ils découvrir dans les yeux de Lorenzo Un obstacle à son labeur? Torride plaie d'Egypte Dans leur horizon de cupidité et d'astuce! Comment purent ces sacs d'argent regarder à l'Est et à l'Ouest? Pourtant ils le firent—et tout bon joueur Doit regarder derrière lui, comme le lièvre chassé. XIX O éloquent et fameux Boccace! Nous implorons maintenant ton pardon comme une faveur, Et le pardon des myrthes aux émanations parfumées, Des levers de lune chers aux amants, Et des lis, qui croissent plus pâles Maintenant qu'ils n'entendent plus les sons de ta lyre; Pardonne nous de risquer des mots qui conviennent mal A cette triste pause dans une aventure si digne de pitié. XX Accorde ton pardon sur l'heure, ensuite le conte Se déroulera paisiblement, au point où il en est; Il n'y a pas d'autre crime, de folle tentative. De rendre plus douce la vieille prose par des rimes modernes: Mon but,—que mes vers y réussissent ou échouent,— Est de t'honorer, de saluer ton génie qui n'est plus; De te substituer un chant en langue anglaise, Tel un écho de toi résonnant sous le souffle du Nord. XXI Ces deux frères ayant découvert à de nombreux indices Quel amour Lorenzo portait à leur sœur, Et combien elle l'aimait aussi, chacun échangea Avec l'autre ses plus amers soupçons, presque fou de penser Que lui, le serviteur chargé de leurs affaires, Fût l'heureux possesseur de l'amour de leur sœur, Quand leur dessein était de la mener peu à peu A quelque haut seigneur et ses bois d'oliviers. XXII Et ils tinrent plus d'un conciliabule jaloux, Et plus d'une fois à part se mordirent les lèvres, Avant d'avoir arrêté l'expédient le plus sûr Pour faire expier son crime au jeune amoureux; A la fin, ces deux hommes pétris de cruauté Tranchèrent la Pitié d'une entaille profonde jusqu'à l'os: Car ils résolurent, dans quelque obscure forêt De tuer Lorenzo, et de l'y enterrer. XXIII Ainsi, par une riante matinée, comme il se penchait Au lever du soleil, par dessus la balustrade De la terrasse du jardin, vers lui ils dirigèrent Leurs pas à travers la rosée; et lui dirent: «Vous semblez heureux et satisfait ici, Lorenzo, et nous sommes désolés de troubler Votre paisible méditation; mais si vous êtes sage, Enfourchez votre coursier pendant qu'il fait encore frais. XXIV Nous avons le projet, à l'instant même D'éperonner, trois lieues, vers les Apennins; Descends, nous t'en prions, avant que le soleil brûlant Ne pompe son humide rosée sur l'églantine.» Lorenzo, courtoisement comme il en avait l'habitude, Avec déférence s'inclina devant ces paroles vipérines Et partit à la hâte, pour se tenir tout prêt, Avec sa ceinture, ses éperons et son pourpoint de chasse. XXV Et comme ils traversaient la cour, Chaque trois pas il s'arrêtait, pour écouter S'il n'entendrait pas le refrain matinal de sa dame, Ou le léger bruit de son doux pas; Et comme il était ainsi absorbé dans sa passion, Il entendit un rire harmonieux au-dessus de lui; Alors, levant la tête, il vit son visage brillant Sourire à travers une baie en treillage, tout joyeux. XXVI «Mon amour, Isabelle», dit-il, «je craignais De ne pouvoir t'adresser un tendre adieu: Ah! si j'allais te perdre, pendant que contraint Je suis d'étouffer mon pesant chagrin D'être séparé de toi trois tristes heures? mais nous regagnerons Dans l'amoureuse obscurité ce que le jour nous fait perdre. Adieu! Je serai bientôt de retour». «Adieu», dit-elle: Et comme il s'éloignait, elle chantait heureuse. XXVII Ainsi les deux frères et leur victime Sortirent à cheval de la belle Florence, où l'Arno rapide Tourbillonne entre ses berges resserrées, et s'agite éperdument En formant des cascatelles, tandis que la brême Tient tête au courant. Pâles et blêmes Paraissaient les figures des frères gagnant le gué, Celle de Lorenzo rougissait d'amour. Ils passèrent l'eau Et pénétrèrent dans une forêt propice au meurtre. XXVIII Là fut tué et enterré Lorenzo, Là dans cette forêt prit fin son grand amour; Ah! quand une âme gagne ainsi sa délivrance, Elle souffre dans la solitude,—est mal à l'aise dans la paix, Comme les limiers couverts de sueur après l'hallali: Ils trempèrent leurs épées dans l'eau, et firent galoper sans merci Leurs chevaux pour rentrer, éperonnant furieusement, Chacun d'eux plus riche en étant meurtrier. XXIX Ils contèrent à leur sœur comment, en soudaine hâte, Lorenzo s'était embarqué pour des rivages étrangers; Cette grande urgence était nécessitée Par leurs affaires que requéraient des mains fidèles. Pauvre fille! revêts ton voile de veuve étouffant, Et sois libérée sur le champ des maudits liens de l'Espérance; Aujourd'hui tu ne le verras plus, ni demain, Et le jour suivant sera un jour de deuil. XXX Elle pleure solitaire sur ses plaisirs perdus; Douloureusement elle pleura jusqu'à la venue de la nuit, Puis alors, au lieu d'amour, o misère! Elle médita solitaire sur la volupté: Il lui semblait voir son image dans l'obscurité, Elle répondait au silence par un doux gémissement, Etreignant l'air de ses beaux bras, Et sur sa couche murmurant tout bas: «Où donc? où donc?» XXXI Mais l'égoïsme, cousin de l'Amour, n'imposa pas longtemps Sa brûlante insomnie en son sein seulement; Elle se consuma dans l'attente de l'heure fortunée et compta Les instants fièvreusement, haletante, sans relâche— Pas longtemps—car bientôt sur son cœur une infinité De tourments plus nobles, une douleur plus aiguë S'abattit tragiquement; passion insurmontable, Et cruelle inquiétude pour les voyages de son amant. XXXII Au milieu de l'automne, vers le soir, Le souffle de l'hiver arrive de très loin, Le vent empoisonné de l'Ouest dépouille sans trêve Les arbres de leur teinte dorée, siffle la ronde De mort parmi les buissons et les feuilles, Il dénude tout avant d'oser s'élancer Hors de ses cavernes du Nord. De même la douce Isabelle Par un dépérissement graduel perdit sa beauté, XXXIII Parce que Lorenzo ne revenait pas. Souvent Elle demandait à ses frères, l'œil éteint, S'efforçant de rester brillant, quelle contrée Pouvait le retenir si longtemps prisonnier! ils inventaient De temps en temps un conte pour la tranquilliser. Leur crime Etait sur leur tête, comme la fumée sur la vallée de Hinnom; Et chaque nuit dans leurs rêves ils gémissaient tout haut, De voir leur sœur dans son linceul de neige. XXXIV Car elle était morte dans une ignorance assoupissante, Mais pour une chose plus mortellement lugubre que tout; Cela vint comme un amer breuvage, bu par hasard, Qui délivre le malade du fastueux drap mortuaire En lui rendant quelques instants le souffle; comme une lance Eveillant un Indien de son hypnotisme, nuageux palais, D'un coup féroce, et lui ramenant Le sens du feu dévorateur au cœur et au cerveau. XXXV Ce fut une vision. Dans l'engourdissante obscurité, Dans la tristesse de minuit, aux pieds de sa couche Lorenzo se tenait, et pleurait; la tombe de la forêt Avait souillé sa luisante chevelure qui autrefois lançait Ses éclats jusqu'au soleil, et mis sa froide empreinte Sur ses lèvres, et brisé le suave luth De sa voix rendue au silence; le long de ses oreilles fangeuses Un lit de boue était creusé par ses larmes. XXXVI Etrange fut le son que fit vibrer l'ombre blafarde; Car elle s'efforçait, cette langue digne de pitié, De parler comme lorsque sur terre elle était éveillée, Isabelle, haletante, écoutait cette musique Languissante et secouée de hoquets, Comme le chant d'une harpe druidique aux cordes distendues; On y percevait les lamentations en sourdine d'un spectre, Telles les rauques rafales nocturnes parmi les ronces des sépulcres. XXXVII Ses yeux, quoique farouches, cependant tout brillants d'humidité Et d'amour, éloignaient toute l'épouvante que cause un revenant A une malheureuse fille, tant leur lueur était magique. Pendant qu'il détissa l'horrible trame Des lugubres derniers jours,—la haine homicide De l'orgueil et de l'avarice—le funèbre toit de pins Sur la forêt—et le vallon au frais gazon, Où, sans un mot, il tomba mortellement frappé. XXXVIII Ajoutant: «Isabelle! ma bien-aimée! De rouges airelles s'inclinent sur ma tête, Et une énorme pierre pèse sur mes pieds; Autour de moi les hêtres et les châtaigners élevés répandent Leurs feuilles et leurs coques hérissées de piquants; le bêlement des brebis Arrive d'au delà du fleuve jusqu'à mon lit. Vas, répands une larme sur ma fougère en fleurs, Et cela me consolera au fond de mon tombeau. XXXIX Je suis une ombre maintenant, hélas! hélas! Sur les confins de l'humaine nature demeurant Seul: seul je chante la sainte Messe Agenouillé tandis qu'autour de moi tintent de menus sons de vie, Que de chatoyantes abeilles volent à midi vers les champs, Et que plus d'une cloche de chapelle annonce l'heure, Me transperçant de douleur: ces sons deviennent étranges pour moi, Et tu es loin de moi parmi les humains. XL Je sais ce qui était. Je ressens pleinement ce qui est, Et je deviendrais fou, si les esprits le pouvaient; Pourtant j'oublie le goût de la félicité terrestre, Cette pâleur réchauffe ma tombe, comme si par moi Un séraphin sortant des noirs abîmes avait été choisi Pour me servir d'épouse: ta pâleur me rend heureux; Ta beauté enveloppe tout mon être, et je sens Un amour plus puissant pénétrer mon essence.» XLI L'Esprit murmurant: «Adieu»—se dégagea, et laissant derrière lui L'insaisissable obscurité lentement disparut; De même que, tirés à minuit d'un sommeil réparateur, Pensant aux heures rudes et à l'infructueux labeur, Nous appuyons nos yeux dans le renfoncement de l'oreiller, Et voyons dans les ténèbres des étincelles jaillir et sautiller, De même, la triste Isabelle, les paupières douloureuses, A la venue de l'aurore s'éveilla en sursaut; XLII «Ah! Ah! dit-elle. Je n'ai pas connu cette cruelle vie. Je croyais que le pire était la pauvreté; Je croyais que quelque Destin nous départissait plaisir et tourment Par portions égales—jours de joie ou jours de deuil; Mais voilà le crime—voilà le poignard sanglant d'un frère! Doux Esprit, tu as instruit ma jeunesse: Pour cela, je te rendrai visite, j'embrasserai tes yeux Et te remercierai au ciel matin et soir.» XLIII Quand le jour fut tout à fait levé, elle avait combiné Comment elle pourrait secrètement gagner la forêt; Comment elle pourrait retrouver les restes, qu'elle estimait si chers, Et leur chanter une dernière berceuse; Comment sa courte absence pourrait passer inaperçue, Pendant qu'elle vérifierait la réalité du rêve. Bien décidée, elle prit avec elle sa vieille nourrice Et se dirigea vers cette funeste forêt mortuaire. XLIV Voyez comme elles se glissent le long de la rivière, Comme elle chuchotte bas avec la vieille femme, Et après avoir parcouru du regard la vaste plaine, Comme elle lui montre le poignard: «Quelle fièvre hectique, quelle flamme Te consume, enfant?—Quel bonheur peut-il t'advenir, Que tu souries encore?» Le soir tomba Et elles avaient découvert la couche terrestre de Lorenzo; La pierre était là, les airelles se penchaient sur sa tête. XLV Qui n'a rôdé dans un verdoyant cimetière, Et laissé son esprit, comme un génie taupe, Fouiller le sol argileux et le dur gravier Pour voir un crâne, des os dans le cercueil et la robe funéraire; Prenant en pitié chaque forme qu'a souillée la voracité de la Mort, Et lui insufflant encore une fois une âme humaine? Ah! ceci est une fête en comparaison de ce qu'éprouvait Isabelle s'agenouillant devant Lorenzo. XLVI Ses regards sondaient la terre fraîchement remuée, comme si Un simple coup d'œil pouvait surprendre tous ses secrets: Distinctement elle vit, comme d'autres auraient reconnu Des membres livides au fond d'une source de cristal; Sur le lieu du meurtre elle semblait prendre racine, Tel un lis né dans le vallon: Alors, avec un poignard, soudain, elle commença A creuser avec plus d'ardeur que les avares ne le peuvent. XLVII Bientôt elle déterra un gant boueux, sur lequel Avec la soie sa fantaisie avait brodé de pourpres dessins, Elle le baisa de ses lèvres plus froides que le marbre, Et le mit dans son sein où il se sécha Et glaça complètement jusqu'à l'os Les suaves mamelles créées pour apaiser les cris des enfants: Puis elle recommença à fouiller, sans répit Si ce n'est pour écarter de temps en temps le voile de ses cheveux. XLVIII La vieille nourrice se tenait à côté d'elle, étonnée, Jusqu'à ce qu'elle se sentît le cœur ému de pitié A la vue d'un si pénible labeur, Alors elle s'agenouilla aussi, malgré ses mèches blanches Et prêta ses mains décharnées à cette horrible besogne; Trois heures elles peinèrent sur ce douloureux travail; Enfin elles touchèrent le fond de la fosse Sans qu'Isabelle perdît son calme ni son sang froid. XLIX Hélas! à quoi bon toutes ces histoires de vermines? Pourquoi s'attarder si longtemps près de cette tombe béante? Oh! pour la grâce d'un Roman d'autrefois, La plainte ingénue d'un chant de ménestrel! Aimable lecteur, jette un coup d'œil sur le vieux conte, Car ici, en vérité, il ne sied pas De dire:—Oh! tourne-toi vers le véritable conte[2], Et goûte le charme de cette pâle vision. L D'un stylet plus émoussé que le glaive de Persée Elles tranchèrent, non la tête d'un monstre informe, Mais une tête, dont la beauté s'harmonisait merveilleusement Avec la mort comme avec la vie. Les anciens bardes ont dit: L'amour ne meurt jamais, mais vit, dieu immortel: Si l'amour personnifié est jamais mort, Isabelle l'embrassa et gémit à voix basse. C'était l'amour; froid—mort, c'est vrai; mais toujours dieu. LI Anxieuses pour leur secret, elles emportèrent la tête chez elles Où la récompense fut pour la seule Isabelle: Elle lissa la chevelure en désordre avec un peigne d'or, Autour de chaque œil plus creusé encore par la mort Elle fixa des boucles comme des cils; et la glaise gluante, Avec des larmes aussi glacées que le suintement d'une source Elle l'enleva; puis de nouveau elle peigna et Soupira tout le jour—puis de nouveau elle embrassa et pleura. LII Ensuite dans une écharpe d'or—parfumée avec la rosée De fleurs précieuses, cueillies en Arabie, Et les divines liqueurs distillées en gouttes odorantes A travers les tuyaux serpentins rafraîchissants— Elle l'enveloppa; et pour tombe lui choisit Un pot de fleurs, dans lequel elle l'enfouit, La recouvrant de terre; et par dessus elle planta Un basilic fleuri, que ses larmes arrosèrent à jamais. LIII Elle oublia les étoiles, la lune, le soleil, Elle oublia l'azur nu-dessus des arbres, Elle oublia les vallées où coulent les ruisseaux, Elle oublia la brise glaciale de l'automne; Elle n'avait aucune notion de la fin des journées Et ne discernait pas leur recommencement; mais en paix Se penchait sur son basilic en fleur immuablement, Et le trempait de ses larmes jusqu'à la racine. LIV Ainsi elle le nourrit sans trêve de ses larmes amères, Qui le rendirent gras, vert et florissant Au point que son baume surpassa celui de ses semblables Les autres touffes de basilics de Florence; car il tirait, En plus, sa nourriture et sa vie, d'un forfait humain, De cette tête devenue pourriture cachée à tous les regards Au point que ce joyau, en sûreté dans son écrin, Prospéra au grand jour et s'épanouit en feuilles parfumées. LV O Mélancolie, demeure avec nous pour un instant! O Musique, Musique, reprends haleine tristement! O Echo, Echo, de quelque sombre rive, Inconnue, Léthéenne, soupire vers nous—O soupire! Esprits de deuil, relevez vos têtes, et souriez; Relevez la tête, suaves Esprits, avec accablement, Et jetez une faible lueur dans vos ténèbres funéraires, Teintant avec la pâleur de l'argent le marbre des tombes. LVI Gémissez ici, vous toutes, syllabes qui exprimez le malheur Et que clame le gosier profond de la triste Melpomène! Faites résonner la lyre de bronze sur le mode tragique, Faites vibrer les cordes mystérieusement; Sifflez lugubrement plus haut que les vents, et sourdement; Car la naïve Isabelle doit bientôt habiter Le royaume des morts; elle se fane comme un palmier Qu'entaille un Indien pour sa sève embaumée. LVII O laisse le palmier se faner de lui-même; Ne permets pas au froid hiver de geler son agonie! Cela ne peut être—ces riches adorateurs de Babel, Ses frères, remarquaient la continuelle averse Qui coulait de ses yeux morts; et plus d'un curieux lutin, Parmi ses parents, s'étonnait qu'une telle dot De jeunesse et de beauté fût dédaignée, étant l'apanage D'une fille prédestinée à devenir la fiancée d'un seigneur. LVIII Bien plus, ses frères s'étonnaient davantage De la voir languir à côté du Basilic verdoyant, Et de voir celui-ci s'épanouir, comme par miracle; Grandement ils se demandaient ce que cela signifiait: Ils ne pouvaient sûrement pas croire qu'une chose De si peu de valeur eût le pouvoir de lui faire oublier Sa propre jeunesse, et les gais plaisirs, Et jusqu'au souvenir de l'amour anéanti. LVIX Aussi épièrent-ils le moment où ils pourraient pénétrer Le mystère de ce caprice; et longtemps ils épièrent en vain; Car rarement elle se présentait au confessionnal, Et rarement elle éprouvait la sensation de la faim; Et quand elle quittait son trésor, elle rentrait à la hâte, aussi vite Qu'un oiseau volerait pour revenir couver ses œufs; Aussi patiente qu'une poule, elle s'asseyait A côté de son Basilic, pleurant à travers ses cheveux. LX Ils imaginèrent donc de voler le pot de Basilic Et de l'examiner dans un endroit secret: Ce n'était que pourriture verdâtre et livide, Et cependant ils reconnurent le visage de Lorenzo: Ils avaient récolté la récompense de leur crime, Si bien qu'ils désertèrent Florence sur l'heure Pour n'y plus jamais retourner. Ils partirent au loin Avec du sang sur leur tête, en exil. LXI O Mélancolie, détourne les yeux! O Musique, Musique, reprends haleine tristement! O Echo, Echo, quelqu'autre jour Des îles Léthéennes, soupire vers nous—O soupire! Esprits de deuil, ne chantez pas votre «Bon voyage!» Car Isabelle, la douce Isabelle, va mourir; Elle va mourir d'une mort trop solitaire et incomplète Puisqu'on lui a dérobé son cher Basilic. LXII Lamentablement elle regardait les choses mortes et inanimées, Réclamant amoureusement son Basilic perdu; Et avec les accents mélodieux dans les cordes De sa voix expirante, maintes fois elle pleurait Sur le pèlerin à l'âme errante, Pour lui demander où était son Basilic; et pourquoi On le lui cachait «Car c'est cruel», disait-elle, «De me dépouiller de mon pot de Basilic» LXIII C'est ainsi qu'elle dépérit, qu'elle mourut de désespoir, Implorant pour son Basilic jusqu'au dernier soupir. Il n'y eut pas un cœur à Florence qui ne prît En pitié son amour, dont la fin avait été si tragique. De cette histoire naquit une plaintive ballade Qui passant de bouche en bouche parcourut tout l'univers: On en chante encore le refrain: «Quelle cruauté De me dépouiller de mon pot de Basilic!» 1818.
LA VEILLE DE SAINTE-AGNÈS
I La veille de Sainte Agnès—Ah quel frimas cruel sévissait! Le hibou, malgré toutes ses plumes, était transi; Le lièvre boitait en frissonnant sur le givre du gazon, Et silencieux était le troupeau en son bercail laineux: Engourdis étaient les doigts de l'intercesseur, pendant qu'il récitait Son rosaire, et pendant que son haleine gelée, Comme de l'encens sacré fumant d'un vieil encensoir, Semblait s'envoler vers le ciel, sans pour cela qu'il y eût mort, Devant le portrait de la douce Vierge, tandis qu'il disait sa prière. II Il disait sa prière cet homme patient, cet homme saint; Soudain saisissant sa lampe, il se lève de dessus ses genoux, Et retourne en arrière, maigre, nu-pieds, hâve, Le long de la chapelle latérale, à pas lents: Les morts sculptés de chaque côté semblent grelotter, Emprisonnés dans l'obscurité, derrière des grilles de purgatoire: Comtes, dames, priant dans ce silencieux oratoire, Il passe devant; et son faible esprit défaille En pensant combien ils doivent souffrir sous leurs capuchons et leurs cottes de mailles glacés. III Vers le Nord il traversa une petite porte, Et fit à peine trois pas, que la langue dorée de la Musique Toucha jusqu'aux larmes ce pauvre vieillard; Mais non—déjà son glas de mort avait tinté; Les joies de sa vie entière étaient dites et chantées; C'était pour lui dure pénitence la veille de Sainte-Agnès: Il prit un autre chemin, et bientôt au milieu De cendres grossières il s'assit pour le repos de son âme, Et toute la nuit resta éveillé, peinant pour le salut des pécheurs. IV Ce vétuste Intercesseur entendit l'harmonieux prélude, Pendant lequel, par les nombreuses portes largement béantes La foule se hâtait ça et là. Bientôt, du haut des voûtes Les trompettes d'airain firent sonner leurs grondements retentissants: Les salles du bas, préparées avec splendeur, Brillaient pour recevoir un millier d'hôtes: Les anges sculptés, les yeux éternellement flamboyants, Avaient le regard fixé là où sur leurs têtes repose la corniche, Les cheveux rejetés en arrière, les ailes en croix sur la poitrine. V Un long cortège se précipita en ornements argentés, Avec plumes, tiare, et tout son riche apparat, Nombreux comme les ombres qui hantent fantastiquement Le cerveau, fraîchement imprégné dans la jeunesse, des joyeux triomphes D'antiques romances. Pour ceux là souhaitons leur disparition, Et tournons notre pensée exclusivement vers une dame, Dont le cœur avait été plein, tout ce jour d'hiver, De l'amour et du culte sacré de Sainte Agnès ailée, Ainsi qu'elle l'avait maintes fois entendu déclarer par de vieilles femmes. VI Elles lui avaient dit comment la veille de Sainte Agnès, De jeunes vierges pouvaient avoir des visions de délices, Et recevoir les tendres aveux de leurs amants, A l'heure de minuit au parfum de miel, Si elles exécutaient ponctuellement les cérémonies requises; Comment, sans souper elles devaient se mettre au lit, Puis étendre leurs beaux corps, blancs comme des lis; Sans regarder derrière, ni de côté, mais implorer Du ciel, les yeux tournés vers lui, tout ce qu'elles désiraient. VII Absorbée dans cette fantaisie était la songeuse Madeline: La musique gémissait comme un Dieu supplicié, Elle l'entendait à peine: ses yeux divins de jeune fille Fixés sur le plancher, voyaient plus d'une troupe passer Rapidement devant elle—elle n'y faisait pas attention: en vain Se présenta, sur la pointe du pied, plus d'un amoureux cavalier, Et se retira. Ce n'était pas le froid du mépris hautain, Mais elle ne voyait pas, son cœur était ailleurs: Elle aspirait aux rêves de Sainte-Agnès, les plus enchanteurs de l'année. VIII Elle trépignait dans l'attente, les yeux vagues, sans regards, Les lèvres anxieuses, la respiration brève et haletante: L'heure consacrée approchait: elle soupirait Parmi les tambourins et la foule entassée Qui chuchotait avec colère, ou avec gaîté; Parmi les regards d'amour, de défiance, de haine, de dédain, Aveuglée par son fantasque caprice: toute triste, Ne pensant qu'à Sainte-Agnès, à ses agneaux sous leurs toisons, Et à toute la félicité qui devait survenir avant le lendemain matin. IX Ainsi, se proposant à chaque moment de se retirer, Elle tardait encore. Pendant ce temps, traversant la lande, Etait arrivé le jeune Porphyro, le cœur enflammé Pour Madeline. Accoudé contre le portail d'entrée, Arc-boutant éclairé par la lune, debout, il implore Tous les saints de lui accorder de voir Madeline, Ne fût-ce qu'une seconde, pendant ces pénibles heures, Qu'il puisse la contempler et l'adorer, invisible pour tous; Par aventure parler, s'agenouiller, toucher, baiser—en vérité que de telles joies surviennent, X Il s'aventure dans l'intérieur, qu'aucun bourdonnement ne le dénonce: Que tous les yeux soient bandés, ou cent épées Assailliront son cœur, fiévreuse citadelle de l'Amour: Pour lui, sont bondées ces salles de hordes barbares, D'ennemis sanguinaires, de lords au sang bouillant, Dont les chiens hurleraient des exécrations Contre sa race: pas un cœur qui lui accorde Merci, dans cette demeure hostile, Sauf une vieille douairière, faible de corps et d'esprit. XI Quelle chance favorable! la créature âgée arrivait, Traînant les pieds, s'appuyant sur un bâton à pomme d'ivoire, Jusqu'à la place où il se tenait, hors de la lumière des torches, Derrière un large pilier, bien loin Des cris d'allégresse et des chants caressants: Il la fit tressaillir; mais aussitôt elle le reconnut, Et saisit ses doigts dans sa main tremblotante, Disant: «Merci, Porphyro! quitte cette place; Ils sont tous là cette nuit, cette race entière assoiffée de sang! XII «Sors! sors! Il y a là le nain Hildebrand; Qui dernièrement fut pris de fièvre, et dans un accès T'a maudit toi et les tiens, la demeure et tes terres; Il y a ici le vieux Lord Maurice, que ses cheveux Gris ne rendent pas plus humain—Hélas! fuis! Fuis comme un fantôme.»—«Ah, chère commère, Nous sommes suffisamment en sûreté, assieds-toi ici dans ce fauteuil, Et dis moi comment ...?»—«Grands Saints! pas ici! pas ici! Suis moi, enfant, ou ces pierres seront ta tombe.» XIII Il la suivit cheminant sous des voûtes basses, Effleurant les toiles d'araignée avec sa haute plume, Et comme elle marmottait «Bien—nous voilà arrivés!» Il se trouva dans une petite pièce éclairée par la lune, Blafarde, treillagée, froide et silencieuse comme un cercueil. «Maintenant, apprends moi où est Madeline», dit-il «Apprends-le moi, Angela, par le métier sacré Que seule peut voir la communauté secrète Quand les sœurs tissent pieusement la laine de Sainte-Agnès.» XIV «Sainte-Agnès! Ah! c'est la veille de Sainte-Agnès— Cependant des hommes seront assassins pendant des jours sacrés: Il te faut garder de l'eau dans un crible de sorcière, Et te rendre le Seigneur-lige des Elfes et des Fées, Pour t'aventurer ainsi: cela me remplit d'étonnement De te voir, Porphyro!—La veille de Sainte-Agnès! Que Dieu nous assiste: ma jolie dame joue le rôle de magicienne Cette nuit: que les bons anges l'abusent! Mais laisse-moi rire un peu, j'ai bien le temps de pleurer.» XV Faiblement elle rit sous la languissante lune, Pendant que Porphyro regardait sa figure, Comme un bambin interloqué devant une affreuse mégère Qui tient clos son merveilleux livre d'énigmes, Tandis que les lunettes sur le nez, elle s'assied au coin de l'âtre. Mais bientôt ses yeux devinrent brillants lorsqu'elle dévoila Le projet de sa dame; et il pouvait à peine retenir Ses larmes, à la pensée de ces froids sortilèges, Et de Madeline endormie dans le sein des vénérables légendes. XVI Soudain une pensée lui vint comme une rose épanouie, Qui rougit son front, et dans son cœur peiné Fit s'enflammer son sang: alors il propose Un stratagème qui fait frémir la vieille femme: «Tu es un homme cruel et impie: Douce dame, laisse la prier, dormir, rêver Seule avec ses anges gardiens, loin, très loin Des hommes méchants comme toi. Va, va! J'estime Que tu n'es sûrement le même que tu semblais être.» XVII «Je ne lui ferai aucun dam, par tous les saints je le jure.» Allégua Porphyro; «O puissé-je ne jamais trouver grâce Lorsque ma faible voix murmurera sa prière dernière, Si je dérange une seule de ses boucles soyeuses, Ou regarde avec une convoitise brutale son visage; Bonne Angéla, crois-moi, par ces larmes; Ou je vais, à l'instant même, Réveiller, d'un horrible cri, les oreilles de mes ennemis, Et les défier, quoiqu'ils soient plus fangeux que des loups et des ours.» XVIII «Ah! pourquoi vouloir effrayer une âme affaiblie? Une pauvre chose débile, frappée de paralysie, guettée par le cimetière, Dont la cloche qui passe peut sonner le glas avant minuit; Dont les prières pour toi, matin et soir, N'ont jamais été oubliées.» Geignant ainsi, elle obtint Des paroles plus calmes du brûlant Porphyro Si malheureux, si profondément affligé, Qu'Angéla lui promit qu'elle ferait Tout ce qu'il désirait, quel que fût le bien ou le mal qui en résultât pour elle; XIX C'est-à-dire, qu'elle le conduirait, dans le plus grand mystère, Jusqu'à la chambre même de Madeline, et là le cacherait En un cabinet, tellement secret Qu'il pourrait contempler sa beauté sans témoins, Et peut-être gagner cette nuit une incomparable fiancée, Tandis que des légions de fées veillaient sur son couvre-pied Et qu'un pâle enchantement la tenait assoupie. Jamais amants n'eurent de nuit si propice, Depuis que Merlin paya à son Démon toute sa monstrueuse dette. XX «Il sera fait selon ce que tu désires» dit la Duègne: «Gâteaux et friandises de toutes sortes seront réunis là Rapidement pour cette fête de nuit: par la fente du tambour Tu verras son propre luth: il n'y a pas de temps à perdre, Car je suis lente et usée, et j'ose à peine Pour de tels préparatifs m'en fier à ma tête étourdie. Attends ici, mon enfant, avec patience, agenouille-toi et prie Pendant ce temps: Ah! tu dois absolument épouser la dame, Ou puissé-je ne jamais quitter mon tombeau d'entre les morts.» XXI Ce disant, craintive, elle se hâte en clopinant. Pour l'amoureux lentes et interminables s'écoulaient les minutes; La femme revint et chuchota à son oreille De la suivre; avec ses yeux éraillés exprimant la stupeur Et l'épouvante d'être épiée dans l'ombre. Saufs enfin, A travers de nombreuses galeries obscures, ils atteignent La chambre de la jeune fille, soyeuse, silencieuse et chaste; Là Porphyro trouva sa retraite, plein de joie. Son pauvre guide s'en retourna à la hâte, le cerveau en fièvre. XXII La main tremblante sur la balustrade, La vieille Angéla tâtait pour atteindre les marches, Lorsque Madeline, cette adoratrice charmée de Sainte Agnès, Surgit, comme un esprit en mission, à l'improviste: S'éclairant d'un flambeau d'argent, avec un soin pieux, Elle retourna et fit redescendre la vieille commère Jusqu'à ce qu'elle fût en sûreté sur un tapis uni. Maintenant prépare-toi, Jeune Porphyro, regarde avec attention ce lit! Elle vient, elle revient, telle une palombe qui s'effraie et s'envole. XXIII Comme elle se hâtait, le flambeau s'éteignit; Sa petite fumée, clair de lune évanescent, mourut: Elle ferma la porte, palpitante, en alliance intime Avec les esprits de l'air et les vastes visions: Qu'elle ne prononce pas une syllabe, ou, malheur à elle! Quant à son cœur, son cœur parlait avec volubilité, Tourmentant éloquemment son flanc embaumé; De même un rossignol, privé de sa langue, gonflerait Son gosier en vain, et mourrait, le cœur étouffé, dans son vallon. XXIV Il y avait une haute croisée à trois arcades Toute enguirlandée d'imitations sculptées De fruits, de fleurs et de gerbes de graminées, Avec des vitres en losange d'une bizarre invention, Riche en couleurs et en teintes splendides, Comme sont les ailes sombres et damasquinées[1] du papillon de nuit; Et, au milieu entre mille figures héraldiques, Entre des saints noyés dans le crépuscule et de ternes blasons, Un écusson—bouclier rougissant du sang des reines et des rois. XXV En plein sur cette croisée miroitait la lune hivernale, Qui dardait de brûlants rayons baisant le beau sein de Madeline, Comme elle s'agenouillait pour implorer grâce et faveur du ciel; Ils coloraient en rose ses mains, jointes ensemble, Et en délicate améthyste sa croix d'argent, Ils entouraient sa chevelure d'un nimbe, telle une sainte: Elle semblait un ange éblouissant, qu'on vient de vêtir, Sauf les ailes, pour qu'il monte au ciel:—Porphyro se sentit défaillir: Elle était agenouillée, créature si pure, si dégagée de toute apparence mortelle. XXVI Vite, il reprend ses esprits: ses prières achevées, Elle délivre ses cheveux de sa couronne de perles; Détache un à un ses joyaux encore chauds, Dégrafe son corsage parfumé; peu à peu Ses riches ajustements glissent en bruissant jusqu'à ses genoux: A moitié cachée, comme une sirène dans les algues, Pensive un instant elle rêve éveillée et voit En imagination la divine sainte Agnès en son lit, Mais n'ose regarder derrière elle; tout le charme s'envolerait. XXVII Bientôt, tremblante dans son nid moelleux et glacé, En une sorte d'évanouissement éveillé, inquiète elle s'étend, Jusqu'à ce que la chaleur endormante du sommeil oppressât Ses membres apaisés et son âme lassée, Sublimée, comme une pensée, jusqu'au lendemain; Abritée en un bienheureux port contre joies et tristesses; Fermée comme un missel dans lequel prient les sombres Païens; Egalement inaccessible à la pluie et à l'ardeur du soleil, Telle une rose repliant ses pétales, puis redevenant bouton. XXVIII Introduit furtivement dans ce paradis, en extase, Porphyro contemplait les vêtements vides de Madeline, L'écoutant respirer, pour discerner si par hasard Elle était plongée en un doux assoupissement; Lorsqu'il l'eut constaté, il bénit cette minute, Et respira lui-même: alors il se glissa hors de son refuge Muet comme la crainte dans une sauvage immensité, Puis sur le tapis étouffeur de sons, sans bruit, il avança Et regarda à travers les rideaux, là, oh! combien profondément elle dormait. XXIX Alors à côté du lit, où la lune s'effaçant Laissa une lueur de crépuscule argentée, doucement il plaça Une table, et à moitié angoissé, jeta dessus Une étoffé tissée de rouge, d'or et de jais: Amulette pour quelque somnolent Morpheien! Le tapageur et joyeux clairon de Minuit, La timbale, et la trompette entendue au loin, Effraient ses oreilles, bien que dans une sonorité mourante: La porte d'entrée se referme de nouveau et tous les bruits cessent. XXX Et toujours elle dormait d'un sommeil aux cils azurés, Dans la toile blanche et fine, fleurant la lavande, Quand de sa cachette il rapporta un monceau De pommes candies, de coings, de prunes, de courges, Puis des gelées plus savoureuses que le lait caillé, Et des sirops rutilants, colorés avec de la cannelle; De la manne et des dattes, transportées par mer, Cueillies à Fez; et des friandises aromatisées, préparées chacune, De la soyeuse Samarcande au Liban couvert de cèdres. XXXI Il entassait ces sucreries d'une main fiévreuse Sur des plats en or et dans des corbeilles reluisantes D'argent tressé; somptueuses elles s'élevaient Dans la paisible retraite de la nuit, Remplissant la chambre glacée d'un parfum subtil, «Et maintenant, mon amour, mon gracieux séraphin, éveille-toi! Tu es mon paradis et je suis ton ermite: Ouvre les yeux, pour le salut de la bienheureuse sainte Agnès, Ou je vais m'endormir pour toujours à tes côtés, tant mon âme est dolente». XXXII Ce disant, il enfonça son bras brûlant et flexible Sous l'oreiller de Madeline, dont le rêve était masqué Par l'ombre des rideaux: c'était un enchantement de minuit, Qui ne pourrait se fondre comme un torrent gelé: Les plateaux étincelants reflétaient les rayons de la lune; Une large frange dorée était étalée sur le tapis: Il semblait que jamais, jamais il ne pourrait délivrer D'un charme si puissant les yeux de sa bien-aimée; Tellement il était absorbé et enlacé dans la trame de ses rêveries. XXXIII Revenant à lui, il saisit le luth creux de la dormeuse— Tumultueux—et sur les cordes les plus tendres, Il joua une vieille ballade, oubliée depuis longtemps, Appelée en Provence «La Belle Dame sans mercy». Faisant chanter la mélodie tout près de son oreille; Troublée par cette musique, elle balbutia une faible plainte: Il s'arrêta—aussitôt elle devint haletante—et soudain Ses yeux bleus effrayés brillèrent grands ouverts: Il se précipita à genoux pâle comme une sculpture en marbre bien poli. XXXIV Ses yeux étaient ouverts, cependant elle voyait encore Quoique tout à fait éveillée, la vision qui hantait son sommeil: Ce fut un douloureux changement, qui chassa presque La béatitude de son rêve si pur et si profond. A cette idée la mignonne Madeline se mit à pleurer, Et proféra des mots dépourvus de sens entrecoupés de nombreux soupirs; Tout en conservant les yeux fixés sur Porphyro; Celui-ci agenouillé, les mains jointes et les yeux suppliants, Craignait de remuer ou de parler, tellement elle semblait rêver. XXXV «Ah! Porphyro!» dit-elle, «tout à l'heure encore Ta voix vibrait délicieusement à mon oreille, Chaque doux serment qu'elle prononçait la rendait harmonieuse; Et ces tristes yeux étaient vifs et clairs: Combien tu es changé! combien blême, froid et morne! Enchante-moi de ta voix encore, mon Porphyro, De tes regards immortels, de tes chères lamentations! Oh! ne me laisse pas dans ce malheur éternel, Car si tu meurs, mon amour, je ne sais où me réfugier!» XXXVI Enflammé comme jamais mortel ne le fut Par ces accents voluptueux, il se leva, Transfiguré, rougissant, semblable à une étoile scintillante Vue parmi les saphirs dans les calmes profondeurs du ciel; Il se fondait dans son rêve, comme la rose Mêle son parfum à celui de la violette, Suave dissolution: sur ces entrefaites le vent du Nord souffle Comme un veilleur d'Amour, chassant les flèches du grésil Contre les vitres de la croisée; la lune de sainte Agnès a disparu. XXXVII Il fait noir: rapide frappe le grésil pulvérisé par la bise: «Ce n'est pas un rêve, ma fiancée, ma Madeline!» Il fait noir: les rafales glacées font rage et se ruent; «Pas un rêve! Hélas! Hélas! quel malheur est le mien! Porphyro me laissera ici languir et me flétrir. Cruel! Quel traître a pu t'amener ici? Je ne maudis pas, car mon cœur est perdu dans le tien, Quoique tu abandonnes une pauvre chose déçue; Une colombe perdue, égarée, l'aile inégale et malade.» XXXVIII «Madeline mienne! douce rêveuse! adorable fiancée! Dis-le, puis-je être pour toujours ton vassal fortuné? L'égide de ta beauté, en forme de cœur et couleur de sang? Ah! châsse d'argent, c'est ici que je trouverai mon repos Après tant d'heures de fatigues et de recherches, Pèlerin affamé,—sauvé par miracle. Quoique je l'aie découvert, je ne déroberai rien dans ton nid Sauf toi-même, bien-aimée; si tu juges que c'est bien De te fier, Belle Madeline, à un infidèle sans rudesse. XXXIX «Ecoute! C'est l'ouragan des elfes qui arrive du pays des fées, Ils semblent farouches, mais en réalité sont bienfaisants: Debout.—Debout! le matin est proche: Les buveurs gorgés n'y prendront pas garde: Eloignons-nous, mon amour, en joyeuse hâte; Il n'y a ni oreilles pour entendre, ni yeux pour voir,— Ils sont tous noyés dans le vin du Rhin et l'hydromel soporifique: Réveille-toi! debout! mon amour, sois sans crainte, Au delà des landes du Sud, j'ai pour toi un asile». XL A ces mots elle se précipita, harcelée d'angoisses, Car tout alentour il y avait des dragons assoupis, Surveillant, le regard fixe, la lance prête pour foncer— Descendant les larges escaliers, ils trouvèrent un chemin obscur. Dans toute la maison on n'entendait aucun son humain. Une lampe suspendue par une chaîne vacillait auprès de chaque porte; Des tentures ornées de cavaliers, de faucons, de chiens, Etaient agitées par le vent dont les assauts les secouaient; Et les longs tapis se soulevaient le long des planchers balayés par l'orage. XLI Les amants glissaient comme des fantômes à travers le vaste hall; Comme des fantômes, vers la porte de fer, ils glissaient, Où gisait le portier inquiet, sur sa couche, Avec un énorme broc vide à ses côtés: Le vigilant limier se dressa, fronçant sa peau, Mais son œil sagace reconnut un habitant du lieu: Un à un, les verroux sont aiséments tirés: Les chaînes retombent sur les dalles usées; La clé tourne, et la porte tourne sur ses gonds. XLII Et les voilà partis: oui, il y a de longs âges Que ces amoureux s'enfuirent au loin dans la tempête. Cette nuit-là le Baron rêva de plus d'un malheur, Et tous les guerriers ses hôtes, ayant ombre et forme De sorciers, de démons, de gigantesques vers rongeurs de cercueils, Furent longuement hantés de cauchemars. La vieille Angela Mourut frappée de paralysie, sa maigre face contorsionnée; L'Intercesseur, après avoir dit un millier d'Ave, N'étant plus requis pour prier, s'endormit parmi les cendres refroidies. Janvier 1819.