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Petit manuel de la femme supérieure

L’INTÉRIEUR

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CHAPITRE PREMIER LE MARI

L’être qui, dans cette tragi-comédie de l’existence où vous ambitionnez un premier rôle, vous touche de plus près, celui à qui vos destinées sont indissolublement liées, que cela vous plaise ou non, c’est votre mari. Cet être sera donc aussi le premier sur qui votre domination devra s’établir ; il sera la meule toujours prête où s’aiguisera votre ambition, la tête de Turc où se mesurera votre vigueur ascensionnelle.

J’ignore quel il est, mais je vais, comme pour vous, établir pour lui un « type » idéal dont il vous appartiendra de le rapprocher, si votre mauvaise chance l’a fait trop différent. La chose est d’importance, prenez-y garde, par la bonne raison que la loi naturelle fait de votre mari votre supérieur et qu’il s’agit d’obtenir un état tout opposé.

Il ne doit être ni laid, ni sot, ni ridicule parce qu’une supériorité trop facile est indigne de vous et que votre mari m’apparaît plutôt comme un collaborateur soumis que comme un repoussoir. S’il exagérait l’insignifiance, il se trouverait des gens pour vous plaindre. Or une victime ne domine jamais et personne ne vous rendrait hommage, car il n’est pas dans l’humanité d’admirer tout à la fois et de compatir.

Et puis les niais sont vaniteux. Ils ont des accès d’arrogance souvent fort pénibles à subir et impossibles à éviter. Beaucoup poussent le despotisme jusqu’à exiger qu’on les encense et à traduire leurs volontés avec la plus désobligeante brusquerie.

Bien des gens s’imaginent que les hommes nés sont inaccessibles à ces sortes d’excès.

Voilà une belle erreur ! D’abord un homme est bien élevé beaucoup plutôt par le caractère que par la naissance ou l’éducation. La famille et le milieu peuvent enseigner certains préceptes du savoir-vivre, les détails minutieux du protocole mondain, mais n’ont pas la prétention d’étouffer la jalousie, la bassesse, la violence ou l’hypocrisie d’un caractère.

Il y a des hommes copieusement titrés qui sont des rustres et des goujats, quand des fils de chiffonniers ont les mœurs les plus douces et le commerce le plus agréable.

On devient gentilhomme mais on naît homme aimable.

C’est parmi ces derniers que se catalogue votre mari.

Pourtant, de ce que j’en esquisse l’éloge, il ne résulte pas que je le souhaite beau, brillant et instruit, car il détournerait alors les attentions qui ne doivent aller qu’à vous et la difficulté de la lutte se trouverait accrue d’autant.

Il vous faut un mari moyen, un de ces hommes sans âge à qui l’on pardonne quelques cheveux gris en faveur d’un visage bien conservé. Empêchez-le de bedonner : on n’est jamais « distingué » quand on est gros, mais on le devient aisément lorsqu’on est chauve. La calvitie bien portée est comme un brevet d’esprit, de pensée profonde et de travail acharné. Si Napoléon n’était pas chauve, M. de Morny l’était : vous voyez que chaque état peut se défendre.

Votre mari doit avoir une tenue parfaite, marcher avec noblesse, ne hasarder que des gestes onctueux, sourire avec réserve et sans éclat, s’intéresser à tout, marquer à chacun une bienveillance discrète et n’être pris au dépourvu par personne.

La lecture des revues sérieuses et la fréquentation de certains cercles l’amèneront à cet idéal.

J’ai nommé le cercle : qu’il y soit assidu, pour une foule de raisons dont les plus concluantes sont qu’il s’y fait des relations, qu’il en retire un vernis d’élégance impossible à trouver ailleurs et qu’enfin lorsqu’il y séjourne, vous êtes en repos.

En dépit de la dignité de ses goûts, il ne faut pas qu’il manifeste trop d’empressement pour les jouissances relevées de l’esprit. De telles conceptions demeurent votre domaine et s’il est bon de lui laisser prendre une teinture de tout, il importe de le maintenir dans le culte de l’opérette, du vaudeville et de la gaudriole qui le classe à plusieurs échelons au-dessous de vous.

Qu’il ait pour vous une passion notoire, forcenée, exclusive, pour cette raison que si vous n’arrivez point à le subjuguer, lui, le plus exposé à vos séductions, votre prestige en souffrira. De plus, cette particularité étant connue échauffera l’émulation de vos autres admirateurs. Des intrigues se noueront, des histoires seront chuchotées, des calomnies répandues jusqu’à ce qu’un bel éclat provoqué par vous, au moment opportun, envoie votre mari sur le terrain pour vous défendre.

Un homme qui se bat pour sa femme légitime en conscience, en toute ardeur ! Un duel dont vous êtes l’héroïne sans en être salie ! Quel titre éblouissant de gloire à faire pâmer d’envie les bonnes intimes dont les maris ne se battent qu’au bouchon de champagne, avec la moquette râpée d’un restaurant de nuit pour terrain, des filles pour adversaires et pour témoins des garçons de salle.

S’il est blessé, vous ne quittez point son chevet, vous préparez la charpie et les compresses, vous lui faites un oreiller de votre bras, vous composez à son adresse vos plus célestes sourires… S’il est tué ?… Alors ce serait trop. Il est des exagérations qui nuisent aux meilleures causes, et qu’il faut s’appliquer à éviter. Mais cette funèbre éventualité est si peu vraisemblable !

Je voudrais que votre mari fût décoré ou à la veille de l’être : il suffit que ses titres soient en circulation ; tout le monde en a ; il en possède donc comme les autres. A vous de les rendre assez visibles pour leur donner la sanction écarlate.

C’est vous dire que je parle ici de la Légion d’honneur. Pourtant les rosettes exotiques, bien qu’évidemment inférieures, peuvent avoir leur prix à la condition de représenter un mélange. Un seul ordre étranger ne signifie rien ; mais deux ordres, trois ordres, une brochette d’ordres ! Dix croix en miniature pendues à de petits rubans polychromes qu’une agrafe d’or fixe à l’habit, ce n’est point aussi sot que les jaloux se plaisent à le dire.

Tout d’ailleurs est affaire de dosage : la cravate de commandeur qui coupe la chemise de sa balafre éclatante a plus de portée que la menue pendeloque du chevalier. Quant au grand cordon !… Je m’arrête, de telles hauteurs donnent le vertige !

Retenez seulement de tout cela qu’il est flatteur d’entrer dans un salon, au bras d’un homme bariolé de bijoux honorifiques. Son passage fait tourner la tête dans un mouvement de curiosité dont vous bénéficiez et ce n’est qu’après, de loin, qu’on s’avise de blaguer son mérite.

En tout cas, chamarré ou non, il est essentiel que votre mari ait ce qu’on appelle de « l’influence ».

Préciser le sens de l’expression n’est pas des plus faciles et son élasticité vague en rend la définition délicate. On peut dire cependant qu’avoir de l’influence c’est recevoir personnellement, en tout bien tout honneur, des visites féminines, c’est obtenir des places dans les solennités très fermées, c’est ne faire nulle part antichambre, c’est être obligé de dire à un ami rencontré dans la rue : « Couvrez-vous donc, je vous en prie. » Que sais-je encore ?

Enfin quand un homme a de l’influence, on le devine, on le comprend, sans que personne soit en état de spécifier ni pourquoi ni comment.

Faire de l’élevage dans une campagne reculée, avoir une ferme modèle dans la Limagne, inventer des instruments agricoles et chercher des engrais intensifs, sont des faits de nature à procurer une « influence » solide et salutaire, d’autant moins propre à vous porter ombrage qu’elle est rurale et s’exerce à distance.

Elle fournit à votre mari l’occasion d’écrire des ouvrages techniques, avec figures dans le texte, qui attireront l’attention des sommités compétentes et lui vaudront tout au moins le Mérite agricole dont le ruban, dans une brochette, rappelle l’Osmanieh.

Cela provoque aussi l’admission dans une foule de comités bien pensants et de congrès cossus, où des vieillards nobles et désœuvrés s’occupent tout de bon de la prospérité de nos campagnes.

Enfin, à force de parlottes, de séances écoulées dans d’excellents fauteuils et de rapports lumineux sur la crise qui dure depuis Pharamond et n’est pas près de finir, la circonscription enthousiasmée proposera peut-être un mandat législatif… C’est à voir.

Tel est le rôle que je rêve de voir jouer à votre mari et non seulement, ainsi que je vous le disais, sa situation, si brillante qu’elle devienne, ne saurait vous éclipser mais encore, on vous en attribuera tout l’éclat si vous savez donner à propos, d’habiles coups d’épaule. Etre une Égérie n’est pas de la première venue, à la condition surtout de ne vous occuper qu’en vous jouant et par condescendance, des guanos, des batteuses perfectionnées et autres objets subalternes.

Et puis, dans le milieu supra intellectuel dont vous allez être le centre, ces sortes de préoccupations feront à votre mari un renom de bonhomie un peu terre à terre, d’activité sans prétention qui le maintiendront à sa place, sans pourtant l’affubler de ridicule, ce qui serait désastreux pour vous.

Mais ces considérations ne sont, en quelque sorte, qu’un programme pour la vie publique de votre époux.

Il y a la vie privée dont, certes, l’importance n’est pas moindre et qu’il est urgent de réglementer à son tour.

Je crois infiniment profitable de laisser à votre mari l’apparence de l’autorité.

Consultez-le sans cesse, pour les détails les plus minimes ; admirez les avis qu’il émet ; célébrez sa clairvoyance ; rendez justice à son goût ; donnez-lui l’assurance que vous n’avez d’opinion que d’après la sienne et que vous seriez on ne peut plus malheureuse d’être livrée à vous-même. Après cela, faites à votre guise : il trouvera tout charmant et se félicitera d’avoir une femme si judicieuse et si dévouée.

En public, témoignez-lui les plus grands égards. Affectez de lui demander parfois : « Qu’avez-vous décidé, mon ami ? » ou bien : « Je voudrais savoir ce que vous pensez de cela », ou encore glissez dans la conversation, de façon à être entendue de lui : « comme dit mon mari… c’est le sentiment de mon mari… il faudra que je demande conseil à mon mari… », etc. Vous le verrez pénétré de son importance, prêt à céder à tout, d’autant plus esclave qu’il se croira plus puissant.

Les étrangers vous sauront gré de cette manœuvre et compareront votre dépendance apparente avec la grande valeur intellectuelle dont vous ferez d’autre part étalage.

« Quel ménage uni ! dira-t-on ; et quel cœur, quels sentiments élevés, possède cette femme, sous son vernis éblouissant ! Elle a un mari qui lui est visiblement inférieur et cependant elle rapporte tout à lui, avec un naturel délicieux… »

Votre douceur doit être angélique, votre patience inlassable. Si dans le particulier, la fantaisie lui prend de vous entretenir de ses entreprises et de ses inventions, subissez jusqu’au plus futile détail, sans la moindre humeur et même avec l’apparence du plus grand intérêt. Un tiers se trouve-t-il présent, émettez des opinions, soutenez, au besoin, d’aimables controverses et si, en dépit de votre bon vouloir, la conversation tourne au fastidieux et à l’interminable, utilisez le grand secours : la chaise longue, avec les migraines, les spasmes et les vapeurs qu’elle comporte.

Mais quoi qu’il arrive, gardez-vous des scènes et de la violence comme du feu. Une femme en colère est vaincue d’avance et s’expose, par surcroît, à ces réconciliations pathétiques dont l’abandon et la bouffonnerie ont fait la fortune de cent vaudevilles. Et croyez bien que l’on en sort toujours diminuée : ce sont des victoires à la Pyrrhus plus meurtrières que des défaites.

Le meilleur, en toutes choses, serait d’arriver à ce que votre mari voulût avant vous ce que vous désirez vous-même, afin de vous donner, le plus souvent possible, l’occasion d’une obéissance flatteuse pour lui et la solidité de son pouvoir.

C’est le superlatif de la stratégie conjugale, mais il est bien malaisé d’indiquer, pour cette opération, une marche à suivre quelconque ; les circonstances et l’à-propos sont les plus sûrs conseillers.

Il serait bon que vous eussiez le mérite de l’administration intérieure. Ce point n’est pas à mépriser, car l’on considère, à bon droit, comme une femme idéale celle qui, aux grâces de la vie de salon, sait allier les solides vertus domestiques. Il n’est pas donné à toute femme du monde d’être une bonne ménagère ; réunissez les deux titres et vous serez complète.

Mais, je le proclame bien vite, mon intention n’est pas de vous imposer les tracas vulgaires et ravalants que suppose un tel ministère. A vous les apparences glorieuses ; à votre mari, mieux préparé, les récriminations et les ennuis.

Je m’explique. L’ensemble des ordres généraux émanera de vous. Les menus des repas, apportés chaque jour à votre appartement, ne deviendront exécutoires qu’avec votre approbation. Vous commanderez ostensiblement aux domestiques des besognes urgentes ou imaginaires ; vous reprendrez, du haut de votre chaise longue, leurs manquements et leurs étourderies ; vous profiterez de la présence du premier visiteur venu pour donner, en vous excusant, quelque instruction oubliée à dessein et vous vous plaindrez ensuite, au cours de la conversation, des fatigues inhérentes à la fonction d’une maîtresse de maison qui prend sa tâche au sérieux. Cette confidence formulée d’un air las, agrémentée de quelques doléances touchant l’insubordination et l’avidité de la valetaille produira le plus grand effet sur votre interlocuteur émerveillé.

Vous n’êtes pas tenue à autre chose.

Quant à ce qui est de contrôler l’exécution des ordres donnés, de clarifier les comptes de la cuisine et de surveiller les clés des armoires, votre mari à qui l’exploitation de ses fermes a donné des facultés administratives, s’en chargera très volontiers.

Il assumera de même toutes les obligations qu’on n’avoue pas dans le monde, celles par exemple, de discuter la note du tapissier et en général d’affronter les fournisseurs, de compter les bougies, les bouteilles et les livres de sucre ou de café.

Son intervention, sous peine d’être grotesque, restera mystérieuse, et la vôtre, toute représentative, vous vaudra les plus grands éloges, sans que, pour cela, vous ayez eu seulement la peine de quitter votre fauteuil…

J’ai gardé pour la fin, tant j’hésite à m’aventurer dans un tel sujet, l’examen de ce qui, conjugalement parlant, constitue par excellence l’intimité.

Faut-il mettre les points sur les i ? Non, sans doute, car votre esprit alerte s’est chargé déjà de la ponctuation.

Quoi qu’il en soit et si naturels que l’on trouve mes scrupules, la chose est de trop de conséquence pour que je m’en taise. A vous, madame, de pénétrer mes périphrases obligatoires et de considérer, pour la justification de mon obscurité possible, que je n’ai pas à ma disposition l’intrépide et toujours honnête latin.

Il a été dit, si j’ai bonne mémoire, que votre mari est follement amoureux de vous. A coup sûr, un tel sentiment si honorable pour tous deux, trouve à se traduire de bien des façons : par des attentions délicates, par des cadeaux, par des paroles tendres, par ces mille riens qui révèlent, sans équivoque, à l’intéressée, la flamme dont on brûle pour elle. Mais enfin, si multipliées que soient ces manifestations, si passionné que soit le tour qu’elles affectent, elles ne peuvent remplacer le témoignage définitif qui donne à l’amour force de loi et constitue une déclaration sans réplique.

Ah ! si vous éprouviez pour votre mari cette ardeur qu’il ressent à votre endroit, ma besogne serait bien simplifiée. Je vous dirais : « Madame, ce ne sont point là mes affaires. » Après quoi, ayant tiré discrètement les rideaux de l’alcove, je fuirais, à pas rapides, ce spectacle si amer au célibat.

Mais, pour mon malheur, il n’en va point ainsi. Votre âme, remplie d’objets plus éthérés, souffre des libertés prises sur votre corps. Vos regards se voilent d’horreur quand ce mari, les yeux humides, les lèvres sèches, le souffle pressé, le geste tremblant, laisse entrevoir des dispositions trop agressives.

Une nausée vous monte, à ces invites bestiales qui d’un autre, peut-être, changeraient vite de nom ; des envies de crier vous prennent ; vous êtes envahie par un irrésistible besoin de lutte et de délivrance ; l’impérieuse supplication de cet homme changé en bête vous comble de dégoût ! Vous allez risquer une révolte !… Vous allez éconduire l’insolent !… Vous allez faire une sottise !…

Une sottise énorme, madame ; une sottise incalculable !

D’abord, cet égaré qui sollicite un assouvissement est votre mari, c’est-à-dire un être qui pourrait exiger vos faveurs, aidé par quatre gendarmes. Il a pour lui toute la kyrielle des lois divines, morales et humaines et, par-dessus tout, il est amoureux ce qui est bien autrement grave.

Un appel à la violence vous mettrait donc dans votre tort et vous créerait la situation la plus ridiculement fausse qu’il soit possible d’imaginer.

Mais rassurez-vous. Ce n’est pas le code à la main, que les maris ont coutume de perpétrer de semblables tentatives et l’on n’a pas d’exemple d’une intervention légale, au moins sur le moment.

Se livrer, je l’accorde, est parfois désagréable ; c’est malpropre, repoussant, immonde, j’en conviens ; pourtant il est des sacrifices nécessaires : votre état de femme vous oblige à quelques concessions. Et les enfants ? Où les prendrez-vous ? Oh ! Je sais bien, vous avez pour l’accroissement et la multiplication des recettes extra-conjugales d’une efficacité certaine. Encore faut-il que votre mari ait lieu de s’attribuer dans chaque entreprise féconde une part de fondateur.

Vous voyez qu’à tout prendre, le délai de rigueur est de plus de neuf mois et que l’indispensable périodicité de votre holocauste, même réduit à son minimum, rachète sa cruauté par la longueur de l’intervalle.

Seulement, il est à redouter qu’une expression quasi-annuelle ne suffise point à l’éloquence de votre mari ; car ils se sont lourdement trompés ceux qui ont prétendu que l’amour n’a jamais connu de loi.

Il en connaît au moins une, celle-là même dont la sanction vous menace sans cesse et vous effraye si fort.

En tout cas, vos alarmes me semblent un peu bien excessives et la conjoncture, pour horrible qu’elle soit, n’est point sans adoucissements.

Souvenez-vous de la tactique adoptée par les Espagnols durant la campagne de 1808. On les vit user la furie de l’armée française par de continuelles escarmouches et refuser avec persistance toute bataille rangée. Cela leur réussit à merveille et ils redevinrent maîtres chez eux.

Ne pourriez-vous, à leur exemple, esquiver les grands engagements et fatiguer l’adversaire par de savantes et perfides guerillas ?

Il existe une série d’inoffensives privautés que vous vous résignerez à permettre et qui, intelligemment prolongées, aboutissent parfois à la retraite de l’assaillant, bien qu’on leur suppose volontiers un effet tout opposé.

Par contre, dans le cas où vous seriez à l’échéance, payez de bonne grâce et sans balancer, vous serez plus tôt quitte.

En résumé, tout cela revient à dire que vous ne devez, sous aucun prétexte, opposer aux instances caractéristiques de votre époux un refus d’où résulterait pour lui la plus cuisante des humiliations et la plus difficile à pardonner.

Votre répugnance à lui céder au moins quelques bagatelles aurait encore l’inconvénient de l’écarter physiquement de vous. Or n’oubliez pas qu’un amour sans attrait physique est frère de l’indifférence et cousin germain de l’abandon.

Qu’adviendrait-il alors, je vous le demande, de votre supériorité, si l’on rencontrait votre mari, celui qui passe pour votre fidèle admirateur, avec des fêtards et des gourgandines !

Quoi qu’il en soit, j’ai eu déjà l’occasion de vous le dire, vous devez à tout prix faire chambre à part, afin d’éviter ces dominations réciproques, ces endosmoses de tendresse et d’autorité qu’amènent inévitablement des oreillers contigus, sans compter qu’une femme déshabillée est comme une ville sans remparts, infiniment aisée à prendre.

Là encore les vapeurs pourront intervenir. Alléguez que les ronflements de votre époux ne vous laissent point une seconde de tranquille sommeil, mettez en avant votre santé, déjà si chancelante, et mettez-le doucement à la porte.

Il n’est pas, du reste, absolument certain qu’il s’en plaindra, lui aussi pouvant en être réduit à l’obligation de choisir son moment ?…

CHAPITRE II LES ENFANTS

Puisque vous les avez faits, en définitive, ces enfants, il convient au moins d’en retirer le plus d’honneur possible.

Ils peuvent représenter un excellent tremplin en contribuant, autant et plus qu’autre chose, à vous créer une réputation de femme supérieure, à qui rien de ce qui regarde l’éducation ne demeure étranger.

J’en prends un tout petit, à son premier vagissement qui servira de guide pour tous les autres, si votre imprévoyance vous procure à plusieurs reprises, le désagrément d’être mère.

N’hésitez pas, en dépit du médecin qui vous trouve délicate, à nourrir vous-même le nouveau venu.

A ceux qui vous objecteront qu’une femme du monde ne se livre guère, en général, à cette fantaisie populaire, répondez que vous ne voulez pas être mère à demi, qu’il vous répugnerait de voir votre enfant se repaître d’un lait mercenaire, qu’enfin la jeune femme du tsar Nicolas II ayant tout récemment donné l’exemple, en nourrissant la petite grande-duchesse Olga, un tel précédent vous dispense de justification.

Il est en effet d’une entière évidence que la gracieuse souveraine de toutes les Russies n’a point pris cette détermination pour économiser les gages d’une nourrice. Or c’est en réalité ce soupçon que les femmes un peu huppées redoutent le plus. Votre à-propos saura vous l’épargner et ne vous laisser que la gloire d’être une mère modèle, en imitant une impératrice.

Mais, il en va de cela comme de tout. Ne vous embarrassez pas d’une persévérance trop gênante. Une fois le bon effet obtenu et la légende en circulation, au bout d’un mois, je suppose, déclarez-vous épuisée, hors d’état de satisfaire à l’insatiable voracité du poupon et livrez-le à quelque grosse Morvandelle dont la poitrine enfermera des menus plus copieux que ceux de la vôtre.

Ce dénouement ne vous privera pas des bénéfices de votre résolution première ; il établira de plus que vous avez poussé le dévouement jusqu’à la limite de vos forces et il vous rendra une liberté coïncidant, comme par miracle, avec votre complet rétablissement.

Sortez avec votre enfant ; ne craignez pas de vous montrer en sa compagnie ; à l’occasion, donnez-lui publiquement quelques-uns de ces soins rebutants qu’on préfère le plus souvent abandonner à d’autres. L’opposition de ces maternelles trivialités avec le raffinement suprême qu’on vous connaît sera d’un effet saisissant. De temps à autre, refusez un bal, contremandez un dîner, manquez à une conférence, sous prétexte que bébé perce une dent et réclame toute votre sollicitude.

On est tellement accoutumé, par le temps qui court, à s’en remettre aux gens de service pour ce qui concerne la surveillance des enfants, que votre attitude étonnera d’abord. Peut-être on en rira sous cape et l’on fera des gorges chaudes sur vos théories de petite bourgeoise.

N’en ayez cure. Il est d’une grande âme de dédaigner la moquerie et d’une femme supérieure de paraître une mère dévouée.

Souvenez-vous aussi qu’on n’est jamais ridicule par l’outrance d’un sentiment naturel. L’amour maternel que vous affectez de pousser au comble, occupant parmi ceux-ci le premier rang, les fauteurs de sourires en seront invariablement pour leurs frais.

Mais le chérubin grandit. D’autres facultés que l’appétit viennent de lui naître ; il faut s’inquiéter de son éducation.

Beaucoup de femmes supérieures s’astreignent à instruire elles-mêmes leurs enfants. Deux heures de cours quotidien, voilà la règle et c’est le minimum.

Je craindrais en vous conseillant de les imiter de tendre une embûche à votre savoir personnel et de vous exposer à des défaillances compromettantes, en ce qu’une erreur, un vide, un lapsus dans votre enseignement ruinerait votre prestige auprès du petit monde.

Or si vous devez planer au-dessus de votre mari, à plus forte raison devez-vous rester dans le nuage, hors des atteintes de la marmaille. Je redoute en conséquence les lacunes de votre propre instruction et je vous invite franchement à prendre une institutrice. Oh ! non pas une institutrice à demeure, une de ces filles d’officiers supérieurs sans fortune qui baragouinent de vagues idiomes et flairent, dans le moindre invité, un M. de Villemer in partibus.

Il vous faut fuir, comme la peste, ce genre de pensionnaire car toute institutrice est travaillée, plus âprement que vous encore, par la fièvre de la supériorité. Ce sont des rivales dangereuses auxquelles il ne convient pas de fournir les seules armes qui leur manquent : le bien-être et l’argent.

Et puis il me semble intolérable d’avoir sans cesse devant les yeux ces visages ni jeunes ni vieux, ni beaux ni laids, pleins d’une dignité pincée, dont l’expression arrogante a l’air d’établir un parallèle entre celle qui paie et celle qui reçoit, au plus grand profit de la dernière, comme vous pensez.

Dans le cas où une institutrice a vraiment de grandes qualités, une origine de belle volée, une figure agréable et une culture dépassant la moyenne, c’est encore plus inadmissible, car la maîtresse est placée dans la terrible alternative, ou de rabaisser peu généreusement une égale malheureuse ou de reconnaître cette égalité toujours grosse de périls, sans compter que la présence de l’institutrice permanente décèle votre désir de vous débarrasser de vos enfants, au moment même où votre intervention aura sa plus haute portée.

Cherchez donc une diplômée vivant chez elle et donnant des leçons en ville. Dieu sait si le nombre en est grand et le choix varié !

Elle viendra chez vous durant les deux heures sacramentelles et vous serez là, tout le temps, écoutant, regardant, surveillant.

Vous direz à la demoiselle qui dévide sa science à votre service : « Ne pensez-vous pas qu’il vaudrait mieux imprimer à vos élèves telle direction ? Croyez-vous que leur esprit soit assez formé pour s’assimiler telle chose. »

Elle vous répondra oui ou non, selon qu’elle aura plus ou moins besoin de ses cachets et vous n’insisterez pas, car tout l’intérêt est dans vos questions, nullement dans les réponses.

La pauvre fille, en sortant, ira dans d’autres maisons où elle ne manquera pas de vous citer comme la mère la plus attentive et la plus judicieuse qui soit, et voilà votre réputation assise sur de bonnes bases.

Les devoirs, les leçons doivent subir votre contrôle. C’est l’affaire d’un instant, et l’on peut entendre réciter bien des pages tout en lisant un chapitre de roman.

Vous habillerez vos enfants avec une simplicité antique. L’affectation, dans ce sens, ne peut pas nuire, non plus que les dehors d’une sévérité excessive, le monde étant composé de gens qui ont horreur des enfants gâtés… chez les autres.

Tempérez cependant, parfois, la manifestation de votre autorité. Embrassez vos enfants en public, caressez leurs cheveux s’ils sont fins et soyeux, dites-leur doucement de ne point baisser les yeux s’ils sont beaux et bien fendus, puis, quand l’admiration du cercle discrètement sollicitée commencera de paraître, renvoyez-les, pour leurs devoirs ou pour toute autre cause.

On aime à vanter les enfants qu’on voit peu et l’on est sans pitié pour les mères qui leur laissent le temps de se familiariser.

Des apparitions, des révérences, des sourires timides, des monosyllabes en cas d’interrogations, rien de plus.

Faites savoir que vous les élevez à la dure, qu’ils s’habillent à la lumière et sans feu, en plein mois de décembre, qu’ils se couchent à huit heures, que leur temps est inflexiblement réglé, sans qu’aucun prétexte puisse faire enfreindre ces règles.

C’est, direz-vous, le seul moyen de leur donner la notion vraie du devoir, l’amour du travail et le goût de la vertu.

Sans vous engager à copier Henri IV qui se mettait à quatre pattes et promenait, sur son dos, le futur Louis XIII, je vous conseillerai, cependant, de présider, de temps en temps, aux jeux de vos enfants. Il serait alors d’un bon effet qu’un visiteur survînt, pour constater qu’aux préceptes austères vous savez opposer, avec le plus charmant à-propos, de tendres délassements.

Puis, l’âge et la force arrivant, que vos enfants s’accoutument aux travaux matériels. Ils feront leurs lits eux-mêmes ; brosseront leurs vêtements, prendront soin de leur linge, c’est classique. Les filles se peigneront sans aide et nettoieront leurs gants, afin d’être en mesure de « se tirer d’affaire dans la vie ». Les garçons, dans le même but, sauront recoudre un bouton et faire disparaître une tache de graisse. Mais ils ne descendront pas jusqu’à cirer leurs bottines. A quelques disgrâces, en effet, que l’on soit exposé, l’on n’est jamais réduit, n’est-il pas vrai ? à ce que j’appellerai les besognes viles.

Encore une fois, le public ne doit rien ignorer de tous ces détails. Ce n’est même que pour lui que vous vous en préoccupez. Mais vous serez bien payée de vos menus soucis par l’idée magnifique qu’on se fera de votre génie éducateur.

Je ne prétends pas que vos rejetons en seront moins fâcheux et moins remplis de morgue dans l’avenir… Bah ! Après vous le déluge…

CHAPITRE III LES DOMESTIQUES

Si je m’attarde à tracer les grandes lignes de la conduite que vous aurez à tenir à l’égard des domestiques, c’est qu’ils sont, de tout le genre humain, les êtres qui répètent le plus. Je vois en eux les trompettes toujours résonnantes d’une infatigable Renommée.

Comme, après tout, cette renommée sera la vôtre, comme vous ferez tous les frais des bavardages colportés, il convient, non de chercher à les faire taire, ce qui serait la plus chimérique des utopies, mais de vous les rendre favorables, ce qui n’est guère plus aisé.

Heureusement, les autres maîtres, comme vous justiciables du tribunal qui siège à l’office, exposés à subir, à leur tour, ses peu clémentes sentences, ont assez d’intuition pour dégager le fait qu’on leur rapporte relativement au maître voisin, de l’écorce de malveillance qui le recouvre.

C’est une sorte de solidarité.

Aussi, sans vous inquiéter de la manière dont le fait sera présenté, faites en sorte de ne livrer aux commérages que des particularités flatteuses pour votre personne.

L’expression ne dépassera point ma pensée, si je vous affirme que vos domestiques constituent le premier jury à même de vous décerner un brevet de femme supérieure.

Leur décision influera, n’en doutez pas, sur celle du monde. L’opinion qu’on se fera de vous reposera autant sur ce qu’ils auront dévoilé de votre intimité que sur ce qui en paraîtra directement au dehors.

Il en résulte, pour vous, la nécessité de leur apparaître, à eux aussi, comme supérieure, c’est-à-dire de leur imposer la seule supériorité qu’ils reconnaissent, celle de la force et de l’autorité, sans jamais condescendre à la moindre démarche familière ni vous exposer à la plus petite chance de ridicule.

Il n’y a pas, dit-on, de grand homme pour son valet de chambre. Je soupçonne que le mot émane, en première ligne, d’un domestique renvoyé ; en tout cas, s’il garde un semblant de vérité, c’est la faute des grands hommes, non d’une fatalité inéluctable. Il est bien certain que si Louis XV eût mis plus de réserve dans ses rapports avec Bontems, il eût circulé quelques histoires fâcheuses de moins sur le Bien-aimé. Et puis, Louis XV était-il un grand homme ?…

L’origine de la boutade ne peut être que dans un oubli momentané des distances, attribuable aux grands hommes en question. Je ne vois pas, en effet, ce qui eût pu, en dehors de cela, y donner prétexte.

Un homme en vue peut satisfaire, sans se diminuer — au moral tout au moins — aux besoins les plus vulgaires. On sait bien qu’il change de chemise, qu’il porte un caleçon ou des bretelles, il n’y a rien de grotesque à cela.

Mais s’il s’abandonne jusqu’à rendre témoin d’un détail ridicule, même son valet de chambre, il est perdu sans retour.

Louis XIV, qui s’y connaissait en décorum, donnait couramment audience sur sa chaise percée, mais s’isolait dans les rideaux de son lit pour changer de perruque. Toute la nuance est là.

Qu’est-ce donc, après tout, qu’un domestique ?

On nous enseigne que, depuis 89, tous les hommes sont égaux, que depuis le moyen âge, les esclaves sont devenus des mythes, et que l’égalité, non sans peine d’ailleurs, a fini par s’établir.

Pour juger de la réalité de ces affirmations, proposez seulement au démocrate le plus avancé de s’asseoir dans une loge de l’Opéra à côté de son groom !…

Non, voyez-vous, les révolutions n’y ont rien fait. Les domestiques sont toujours ce qu’ils étaient, avec cet unique tempérament peut-être qu’on n’a plus le droit de s’en servir pour engraisser les poissons d’un vivier.

Libre, un domestique ! Alors, pourquoi ne pas porter de moustaches ?…

Mais la chose est trop évidente pour qu’on perde le temps à la démontrer.

Dans le monde, dans le vôtre, l’on considère que le domestique qui sert pour de l’argent et vous parle à la troisième personne, est d’une essence foncièrement différente. C’est une manière de transition entre l’homme et le minéral, qui serait sans l’ombre de conséquence s’il ne possédait une langue.

Ah ! comme les muets serviraient mieux, à la condition pourtant qu’ils ne sussent point écrire !

Au surplus, prenez les choses telles qu’elles sont, faute de pouvoir choisir, et tâchez de tirer de cette « caste » pour parler le langage des parvenus, le peu d’avantages que l’on y trouve.

Évidemment, votre femme de chambre vous verra dans le simple appareil, elle vous aidera dans votre toilette, elle sera au courant des moindres minuties de votre accoutrement. Il est même probable qu’elle écoutera derrière la porte de la chambre où elle vous saura en tête à tête avec votre mari. Cela n’a rien que de normal et de prévu.

Avec tout le machiavélisme du monde, elle ne pourra rien citer de votre vie qui ne soit à votre louange. Répéter vos conversations, ce sera publier votre gloire.

Mais, du jour où vous aurez souffert une insignifiante incartade, où vous aurez écouté quelque phrase qui ressemble à un colloque, tout prestige s’évanouira.

De plus, si ayant une fois rendu la main, vous tentez ensuite de vous reprendre, on vous taxera de tyrannie, de pose et de beaucoup d’autres choses encore.

Bien loin de tolérer la plus inoffensive privauté, vous devez maintenir avec un soin jaloux les distances qui vous séparent de la livrée.

Sans doute, M. de Goncourt a dit que, si le premier venu commande aux domestiques, seul l’homme bien élevé leur parle. C’est une pensée de gentilhomme révolutionnaire ou un mot de littérateur, sans autre conséquence.

Commandez, madame, au contraire. Il n’est pas du premier venu d’être digne et respecté. Dites en parlant de la plus futile recommandation : « Je vais donner mes ordres ! » Vos ordres ! cela sonne à merveille et dénote une supériorité qui ne se conteste point.

Considérez que le respect le plus absolu est d’obligation à votre égard. Certains maîtres condescendent parfois à deviser avec la valetaille : rien n’est plus préjudiciable au bon ton.

Je ne puis garantir qu’ils ne se dédommageront point entre eux en se divertissant à vos dépens, mais les lourdes plaisanteries de l’office ne montent pas jusqu’au boudoir !

Ne lésinez pas avec un domestique ; ne parlez même jamais d’argent ; si quelque réclamation pécuniaire intervient où vous soyez directement visée, dites simplement : « Parlez à monsieur. »

On parlera à monsieur qui ergotera, discutera, chicanera, et la conclusion sera celle-ci : « Oh ! Madame est très chic : on s’entend toujours avec elle. Ce n’est pas comme avec monsieur, ce qu’il est mufle !… »

Un vieux domestique, mâle ou femelle, à cheveux blancs, à tête branlante, serait d’un bon effet. Il représenterait chez vous ces anciens serviteurs de famille que les générations se passent dans les héritages et qui sont comme une vivante image du respect des traditions et des vieux principes. Cela se trouve fort bien dans les bureaux de placement.

N’imitez pas enfin l’imprudence de certaines femmes, qui ont des caméristes de confiance et leur font part de secrets dangereux, ou leur demandent des services délicats.

Une telle façon de procéder est la source des plus éhontés chantages, quand elle n’amène pas d’irréparables catastrophes.

CHAPITRE IV LA FAMILLE

Par famille, j’entends les frères, sœurs, oncles, tantes, arrière-cousins ou neveux.

De cette liste, il convient d’isoler d’abord les frères et sœurs qui constituent un genre de parenté spéciale, mais inassimilable au reste.

En effet, il n’y a entre vous et votre sœur (si vous préférez frère, appliquez au masculin les observations qui vont suivre) que deux attitudes possibles : être en excellents termes ou brouillées à couteau tiré.

De sœur à sœur, l’on se hait on l’on s’adore ; pas de milieu. Et ne croyez pas que le hasard ou des circonstances imprévues déterminent lequel des deux sentiments doit présider à vos relations.

Rien, au contraire, n’est plus méthodique, plus raisonné, plus facile à déduire.

Il en résulte, comme première conséquence, qu’il ne vous est pas loisible d’adopter, en cela, des dehors d’indifférence. Voir votre sœur de loin en loin, éviter de la mêler à votre cercle mais cependant lui faire bon accueil, est une contradiction qui choquerait le monde et qu’il ne prendrait pas la peine d’analyser.

La voix du sang, madame ! Respectez cette voix qui fait qu’un père devenu aveugle et sourd, reconnaît, dans une foule, l’enfant chéri qu’un traître lui vola le jour de sa naissance quarante ans auparavant.

Or l’affection entre sœurs est tellement classique, la chromolithographie nous a montré tant de belles jeunes filles se souriant, la main dans la main, qu’on n’en veut plus démordre.

La chanson elle-même a popularisé les droits imprescriptibles de la tendresse fraternelle. Ne chante-t-on pas, dans l’une des plus fameuses de notre temps, le Bal de l’Hôtel de Ville :

Quand on a du cœur On pense à sa sœur A sa femme, à ses mioches…

C’est au point que le poète n’a pas cru risquer un classement téméraire, en nommant la sœur avant la femme et les mioches !

Vous n’avez donc pas le droit d’user de modération : tout ou rien, voilà mon ultimatum.

Mais dans quel cas, tout ? Dans quel cas, rien ?

Ma réponse ne sera point ambiguë car elle repose sur une base purement mathématique.

Si votre sœur est très belle, très riche, très brillamment mariée, très intelligente, très instruite, rompez sans une seconde d’hésitation. N’est-il pas en effet bien naturel de vous débarrasser d’une rivale dangereuse ? Qu’une amie, une parente éloignée, réunissant les qualités susdites, paraisse dans votre salon, rien de mieux. Cela le meuble avec éclat et la présence forcément intermittente de votre lointaine alliée la rend inoffensive. Mais votre sœur ! Une femme qui se croirait le droit d’être sans cesse auprès de vous, qui considérerait comme siens vos familiers et vos admirateurs, qui, pour un peu, ferait les honneurs de votre maison et finirait par vous y tolérer presque ! Il n’y faut point songer.

Qu’elle aille porter ailleurs une supériorité capable de primer la vôtre et nous laisse en repos.

Encore ne pouvez-vous l’écarter sans raison. Mais est-il besoin d’indiquer à une femme quelque stratagème de nature à provoquer une brouille ? Vous rendriez, madame, pour les querelles, bien des points aux Allemands et je me garde de vous influencer en rien.

Par contre, cette sœur moins jolie que vous, moins richement établie, moins douée d’une façon générale, a droit à vos plus affectueux égards.

Vous pouvez l’admettre sans crainte dans votre intimité, vous devez la choyer, l’embrasser, lui donner des noms tendres, la présenter à la ronde comme votre meilleure et plus sûre amie. Vous aurez pour elle, en public, des attentions charmantes, vous marquerez qu’il vous serait agréable qu’on l’invitât partout avec vous ; vous en ferez enfin votre inséparable, vous réservant de la remettre à sa place, au cas où la tentation lui viendrait de s’en écarter, par une de ces phrases aiguës et venimeuses, une de ces allusions méchamment péremptoires, que seule, je crois, une sœur est capable de trouver.

Moyennant cette tactique, vous n’aurez pas en elle une concurrente mais seulement un courtisan de plus. Votre sœur jouera le même rôle que votre mari, c’est-à-dire qu’elle balancera l’encensoir intime, indispensable pour donner le rythme aux thuriféraires du second degré.

Si la Providence généreuse vous a donné plusieurs sœurs, le problème n’en est point compliqué. Il suffit d’opérer individuellement avec chacune d’elles, ainsi que je viens d’avoir l’honneur de vous le conseiller.

Une petite sœur cadette, non mariée, quelque chose comme l’aînée de vos enfants à vous égaierait votre intérieur en y mettant le charme et la fraîcheur d’une jeune fille, sans vous obliger à vieillir. Mais, me direz-vous, cela ne s’improvise pas, on n’a point ainsi de sœurs jeunes ou vieilles à volonté. Évidemment l’âge de vos parents ne comporte guère ces sortes de commandes. Contentez-vous, encore une fois, de ce qui est, en vous évertuant à le faire servir à votre gloire.

En arrière des frères et sœurs, nous trouvons l’ensemble énuméré plus haut, des cousins, tantes, neveux, collatéraux, alliés de toutes sortes.

Vous allez trier cette foule et en composer deux groupes bien tranchés, sans distinction de parenté.

Dans le premier figureront les titulaires d’un revenu montant au moins à vingt mille livres ; dans le second tous ceux dont la fortune ne représente point ce chiffre ou, pour tout dire d’un mot, les sans-le-sou.

Votre société habituelle sera prise exclusivement dans le premier groupe dont les membres auront droit à des égards proportionnés à leurs ressources. Il va de soi qu’une tante de cent mille écus de rentes ne saurait être sur le même pied qu’une autre qui vivote avec dix mille.

Quant aux malheureux parqués dans le second groupe à ceux qui passent leur vie pendus à la queue du diable, ils n’existent pas pour vous.

Il n’est point d’affection, de penchant particulier qui vous permette d’enfreindre cette règle.

Si les gros capitalistes se rencontrent plutôt dans la famille de votre mari, n’hésitez pas : faites table rase des petites jalousies habituelles en pareil cas, éliminez vos proches à vous et recherchez vos alliés, à qui du reste vous donnez les mêmes titres que s’ils vous tenaient par le sang.

En effet, c’est le seul moyen d’avoir à votre porte des voitures décentes, dans votre salon des toilettes avouables, à votre table des connaisseurs experts, à vos soirées des gens pleins d’aisance et d’agréments.

Ajoutez à cela que les gagne-petit n’ont, par définition, jamais de situations élevées qui fassent honneur et que, noyés dans un milieu plus brillant, ils ne savent que dire et importunent.

On n’imagine pas le trouble que peut jeter dans un cercle, un seul parent pauvre. Il est assis gauchement sur son siège dans une pose d’homme ignorant de la manœuvre mondaine et lamentablement dépaysé ; il sourit au petit bonheur, de droite et de gauche, à des voisines qui ne lui parlent pas et son air malheureux finit par forcer l’attention. On le regarde, il perd toute contenance, il maudit ses bras et ses jambes qui l’embarrassent au dernier point ; son corps lui-même voudrait être au diable ; son chapeau roule de ses genoux ; sa cravate remonte le long de son col ; on se demande tout bas, avec de folles envies de rire à peine dissimulées : « Quel est donc ce monsieur ? » Et il comprend fort bien…

Si c’est une femme, l’effet est pire encore.

Parmi les soies ajustées des toilettes qui l’entourent, elle arbore niaisement ses petits lainages pervenche ou feuille de rose, convaincue que de telles couleurs doivent compenser et au delà la grossièreté de l’étoffe. Elle remue à peine, de peur que les épingles qui corrigent les bâillements désastreux des coutures ne viennent, en désertant leur poste, à provoquer la déroute du corsage ou à laisser béante l’ouverture de la robe. Intimidée, rouge, tremblante, elle n’a d’yeux que pour le bout de ses gants encore infectés par la benzine du dixième lavage et elle rentre, sous l’abri tutélaire de sa jupe, ses bottines déformées, maintes fois recousues.

Convenez que vous seriez, à beaucoup moins, submergée par le plus meurtrier ridicule. Un salon digne de ce nom, le vôtre, n’est point une Cour des Miracles et les gens qui vous font la grâce d’y venir, désirent, avant tout, rester entre eux.

Il ne saurait être question de naissance égale, d’éducation analogue et autres billevesées que les victimes de la « purée » invoquent pour escalader certains degrés, en alléguant que cela seul constitue le rang social et non la fortune.

Au-dessous de vingt mille livres de rente, je vous l’ai dit et je vous jure que je mets les choses au plus juste prix, il n’y a plus ni rang ni cousinage qui tienne : il faut éliminer sans pitié.

Pourtant, je ne veux pas la mort du pécheur, et si vous soupçonnez vos parents pauvres de pouvoir être utiles au besoin, recevez-les avec bonhomie tant qu’il vous plaira, mais jamais après deux heures. Ils doivent se contenter de l’instant où vous êtes en conférence avec votre bijoutier et votre tapissier ou rester chez eux. Croyez bien, d’ailleurs, qu’ils n’ont pas la cervelle construite autrement que les autres, et qu’ils s’estimeront heureux s’ils sont introduits dans ces beaux appartements qui les font crever d’envie et s’ils peuvent trouver ainsi l’occasion, le soir, en causant avec des amis pas poseurs, de leur lâcher deux ou trois fois, négligemment, votre nom illustré par les chroniques élégantes.

Afin de bien établir les différences de niveau, ne rendez, sous aucun prétexte, les visites qui vous seront faites par les membres de la catégorie besogneuse. Comme ils habitent, en général, des étages invraisemblables, vous pouvez donner l’excuse de vos palpitations et de vos précoces douleurs. Si peu que vous y mettiez d’adresse, invariablement, vous obtiendrez cette réponse : « Comment donc, ma cousine (ou tante, ou nièce, etc.), je ne compte pas avec vous ! Je reviendrai vous voir, mais à la condition que vous ne vous fatiguerez pas à escalader mon perchoir. » Vous protesterez en riant, l’autre s’en ira ravie et la cause sera entendue.

On ne vous accusera pas de maltraiter votre famille, car vous aurez les opulents pour témoigner de vos bons sentiments. Et puis est-il possible d’être intime avec tant de collatéraux ? Évidemment non. Le hasard seul veut que les plus familiers soient précisément les plus cossus.

Malgré tout, il ne sera pas hors de propos de donner de votre esprit de famille une marque extraordinaire.

Vous ferez en sorte de trouver parmi vos parentes les moins à l’aise, une cousine entre deux âges, pas trop proche pour éviter la déconsidération, pas trop éloignée pour n’avoir pas l’air d’obliger une étrangère, et vous la prendrez purement et simplement à votre charge.

Elle demeurera chez vous, vivra de votre vie, partagera vos plaisirs, sera de vos voyages, en un mot fera partie intégrante de la maison.

Pour le monde, cela signifie que votre grandeur d’âme n’a pas reculé devant une charge nouvelle, que vous n’avez point hésité à encombrer votre budget d’un article facultatif pour venir en aide à une infortune imméritée, que vous êtes enfin parente aussi généreuse que parfaite épouse et mère admirable.

Pour la cousine recueillie comme une épave, cela implique l’obligation d’aller au-devant du moindre de vos désirs, de donner des preuves manifestes et continuelles de sa reconnaissance, de chanter vos louanges, en tous lieux, sur le ton le plus vibrant et le plus convaincu.

Pour vous, cela veut dire que vous avez déniché, sans bourse délier, une gouvernante idéale pour vos enfants, affranchie de la qualité d’institutrice, un précieux lieutenant capable de vous suppléer dans maintes corvées mondaines, en même temps qu’une surveillante attentive aux moindres besoins de votre caniche.

J’y vois encore un autre avantage.

Il peut arriver, en somme, qu’un parent réduit aux dernières angoisses de la gêne, possède assez d’aplomb pour venir, entre deux phrases banales, vous glisser une invite dans le genre de celle-ci : « L’année a été si mauvaise, mes petites récoltes si compromises que j’ai cru pouvoir me risquer à vous demander si vous ne voudriez pas être assez bonne pour avoir l’obligeance de prendre la peine de m’avancer… »

Aux préliminaires d’abord, au ton adopté ensuite, à ce dernier mot enfin, vous voyez de quoi il retourne. Vous interrompez, d’un geste doux, le solliciteur à qui vous répliquez, non sans un affectueux trémolo : « Hélas ! depuis que j’ai pris notre cousine à ma charge, il ne me reste plus un louis disponible. Si je l’avais, je vous jure bien qu’il serait pour vous. »

A cela que répondre ? Rien évidemment. Le mendiant que l’on évince en lui disant : « J’ai mes pauvres, » se détourne et quête ailleurs. C’est ce que fera votre « tapeur », sans avoir, en aucune façon, le droit de vous maudire…

Il me reste à parler d’une dernière classe de parents appelés à jouer un grand rôle dans votre existence : les parents à succession, ceux tout au moins dont l’héritage ne vous est pas nécessairement dévolu, à qui, par conséquent, il est indispensable d’inspirer une préférence en votre faveur.

Le plus urgent, c’est de convaincre le futur testateur que ses autres héritiers sont à l’affût de la moindre bronchite ou de la plus légère indisposition capable de se compliquer et de l’emporter dans les trois jours.

Il faut les montrer, échafaudant des projets dans l’ombre, supputant ce qu’il sera possible d’exécuter avec la fortune enfin obtenue, attendant avec une impatience fiévreuse le moment de prendre le joyeux deuil.

Mais avec quelle légèreté ne faut-il pas insinuer ces calomnies qui ont mille chances d’être à peine des médisances ! Avec quels mots pesés, quelles phrases vingt fois remises sur le métier ne doit-on pas risquer de semblables confidences !

On ne saurait en fixer d’avance les termes : un incident, un détail, un rien suffisent pour échafauder une dénonciation et le choix plus ou moins éclairé de la base, entraîne l’équilibre plus ou moins stable de l’édifice.

Il est probable que vos concurrents ne manqueront pas d’utiliser les mêmes pratiques à votre égard. Ce sera donc le cas ou jamais de vous révéler femme supérieure en vous montrant plus habile qu’eux et surtout en n’ayant jamais l’air d’éprouver en ce qui les concerne, la plus petite jalousie.

Cela fait, il existe une ligne de conduite sage et modérée dont vous aurez soin de ne pas vous départir.

En général les vieillards ont des trésors de méfiance à l’usage de leurs légataires éventuels. Ils ne sont pas si sots qu’on croit, et si la flatterie a sur eux son influence universelle, du moins la veulent-ils, pour être dupes, vraisemblable et tempérée de quelque réserve.

L’héritier qui s’en va répétant à son oncle nonagénaire « Vous êtes beau ; vous êtes bon ; vous êtes plein d’esprit ; vous êtes infaillible, » ne tarde pas à être percé à jour et à recevoir son congé.

Un vieillard, c’est vrai, veut avoir raison ; son âge, son expérience, le discernement qu’il se suppose ne lui rendraient pas moins insupportable quiconque s’aviserait de le contrecarrer brutalement.

Mais entre le fait de contredire avec persistance et l’approbation fastidieuse à force d’être plate, il y a place pour mille tempéraments.

Par exemple, savez-vous rien qui soit plus flatteur pour l’amour-propre que de convaincre ? Amener, par la persuasion, un opposant à renier sa conviction première pour adopter la vôtre est, à coup sûr, la tâche la plus agréable de l’esprit en même temps que la victoire la plus douce de la vanité.

Eh bien ! soyez pour vos riches cousins, l’occasion d’un de ces faciles triomphes et vous serez émerveillée de l’effet produit.

Il y a tout dans l’artifice que je vous recommande. D’abord votre dignité paraît en bonne posture et détourne le soupçon. Ensuite, votre interlocuteur, subjugué par la puissance de ses propres arguments, ravi de rester maître du terrain se trouve étonnamment habile et vous sait plus de gré du compliment que vous lui donnez lieu de se décerner à lui-même que si vous imaginiez, à son usage, les louanges les plus hyperboliques.

Cela paraît très compliqué ; rien n’est plus aisé cependant.

Avec ces simples paroles : « Oh ! croyez-vous ? » vous tenez toute la manœuvre.

Ces trois mots, placés après une affirmation de l’autre, déchaînent peu à peu, doucement, sans heurt, la controverse qu’il vous appartient d’arrêter lorsque vous le jugez bon.

C’est poli, modéré ; ce n’est pas un démenti malséant, mais c’est la porte ouverte au doute, c’est le droit de supposer que vous ne partagez en rien l’avis qui vient d’être émis et par conséquent l’obligation pour l’orateur de vous y ramener.

Et tenez, voulez-vous un petit modèle de dialogue selon ma théorie ? A part les faits qui changeront à chaque fois, la tournure générale vous guidera pour la marche à suivre et vous fera connaître la mesure moyenne de la discussion.

Vous arrivez chez un vieil oncle, immensément riche, dont vous pourriez être l’héritière. Après les bonjours de rigueur, la conversation s’engage.

L’ONCLE.

On vient de m’apprendre que Gaétan épouse ce petit laideron de Charlotte. Vous le saviez ?

VOUS.

Oui, mon oncle.

L’ONCLE.

C’est une fière bêtise !

VOUS.

Oh ! Croyez-vous ?

L’ONCLE.

Comment, si je crois ! Mais cela saute aux yeux ! Charlotte n’est pas un parti pour Gaétan.

VOUS.

Oh ! Croyez-vous ? (bis).

L’ONCLE, s’animant.

Eh bien ! je vous trouve bonne avec vos restrictions ! Quoi ! Laide à faire peur ! Pauvre comme Job ! Bête comme une cruche ! Vous appelez cela un parti présentable !

VOUS.

Mais mon oncle, je ne prétends pas… Je dis seulement…

L’ONCLE, très rouge.

Allons donc ! Vous ne pensez pas ce que vous dites ! Un garçon comme Gaétan ? Bien fait de sa personne, riche à millions, parfaitement élevé, un nom historique ! C’est d’une disproportion criante !

VOUS.

Il est de fait que…

L’ONCLE, éloquent.

Il y avait, dans les relations de Gaétan, vingt, trente, cent filles délicieuses qui eussent été charmées de l’épouser !

VOUS.

Effectivement, à la réflexion, j’avoue…

L’ONCLE, radouci.

Comment diable, avez-vous pu penser un instant que ce mariage fût excusable !

VOUS.

On ne me consultait pas.

L’ONCLE, étonné.

Et après ? On peut avoir son opinion.

VOUS.

Il me semble que j’en ai une… maintenant.

L’ONCLE, intrigué.

Eh bien ! qu’en pensez-vous ?

VOUS, avec hésitation.

Je le trouve… moins brillant.

L’ONCLE, rayonnant.

Là, vous en convenez.

VOUS.

Vous m’avez fait comprendre…

L’ONCLE, aimable.

Avec une nièce charmante et sensée comme vous, la raison ne perd jamais ses droits. »

L’oncle, enchanté de la conversion, rêve de codicilles additionnels, sans qu’il vous en coûte rien que la peine de recevoir encore un compliment.

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