LES CHOSES DE L’ESPRIT
Reading edition
CHAPITRE PREMIER LES SPORTS
Ah ! par exemple, allez-vous dire, placer les sports en tête des choses de l’esprit, voilà qui est d’une belle inconscience ! En vérité, si fort qu’on ait le goût des antithèses, encore serait-il convenable de les justifier et de ne les pas faire tourner au coq-à-l’âne.
Fort bien, madame, et votre apostrophe étant épuisée, je vais pouvoir à mon tour hasarder quelques remarques.
Oui, certes, je place les sports parmi les choses de l’esprit et en tête, s’il vous plaît, pour une raison que mes précédentes indications vous rendront bientôt lumineuse.
De toutes vos relations, quelles sont celles, je vous prie, dont vous faites le plus grand cas et dont la considération vous est la plus flatteuse ? Sont-ce les écrivains, les peintres, les journalistes, les fonctionnaires, les musiciens ?
Non, madame, et, répondant pour vous tout de go, je distingue au fond de votre âme une prédilection marquée pour ceux qui, n’ayant rien à faire, ne font rien en effet ; pour les gens à qui leur naissance ou leur fortune créent l’obligation, très douce à la vérité, de demeurer oisifs.
Ceux-là seuls donnent le ton, édictent les lois de l’élégance ou du ridicule que les autres en somme, si amères que soient par intervalles leurs récriminations, restent fort heureux d’observer à la lettre.
Vous avez deviné que c’est l’aristocratie que je veux dire, l’aristocratie proprement dite, sans épithète, la seule qui tienne en fin de compte, le haut du pavé, qui soit capable de lancer une mode et dont les prérogatives ne s’acquièrent pas[2].
Or si les membres de cette heureuse catégorie d’hommes repoussent avec dégoût toute espèce de besogne rétribuée, afin d’éviter l’humiliation quelque peu dégradante du salaire, il est hors de doute que l’oisiveté absolue, mère de tous les vices, est aussi pour le moins, tante de l’ennui.
Il importait donc de remédier à ce pénible état de choses et de trouver une occupation qui, non seulement eût l’avantage de ne rien rapporter, mais encore possédât l’inestimable qualité de coûter fort cher.
Les sports, convenez-en, représentaient, à ce titre une trouvaille sans pareille. De là leur succès étourdissant et leur adoption enthousiaste par les gens bien posés.
On a découvert par la suite que les races humaine, canine et chevaline, en retiraient une sérieuse amélioration, mais il est certain que leur prix élevé qui en écarte la foule, a été leur premier et principal élément de réussite.
Et c’est ici que se place ma justification, car si les sports sont en apparence destinés à fortifier le corps, à lui procurer grâce et souplesse, ils ont pour effet bien autrement réel de divertir et d’occuper à peu près exclusivement l’esprit de ceux qui s’y livrent.
Causez avec un sportsman. En homme bien élevé que je le crois, il admettra que vous lui parliez de l’événement du jour, de la pièce en vogue mais avec le visible désir de revenir à ses chevaux et à son turf. Un yachtman, s’il est poli, fera les mêmes concessions pour verser pareillement ensuite dans le récit de ses prouesses marines.
Ainsi de tous.
Quelle figure ferez-vous alors en présence de ces sujets brûlants, restés pour vous des hiéroglyphes ?
Vous aurez l’air d’une femme de rien qui s’est acquis, par surprise, quelques relations dans un monde relevé, mais à laquelle bientôt ceux qui font le lustre de son salon tireront la révérence.
Voyez quelle déchéance en résulterait pour vous, quel effondrement pour votre ambition.
Le sport hippique étant le plus coûteux, est, par une conséquence naturelle, le plus select, et par là j’entends, vous le supposez bien, non pas la promenade d’une heure sur un bidet loué cent sous, mais l’entretien d’une écurie de courses avec tous les tracas, toutes les gloires et, principalement, toutes les dépenses qui en découlent.
Je ne saurais entreprendre ici une description détaillée des différents sports. A peine devrai-je me borner à vous fournir quelques informes rudiments utiles à la conversation, vous renvoyant aux spécialistes, si la fantaisie vous prend d’approfondir.
Les courses, par excellence, fournissent une grande quantité de métaphores mondaines qui ont le double avantage d’imager la causerie en même temps qu’elles témoignent de quelques connaissances sportives.
Ainsi, le jour où un duc se présente à l’Académie, c’est un crack[3]. Autrement dit, il est à peu près assuré d’être élu par opposition avec M. Zola, intrépide outsider, dont la victoire restera longtemps inattendue.
La course que pratiquent vos admirateurs, et dont vos faveurs sont le clocher, sera maintenue par vous dans les proportions d’un handicap ; c’est-à-dire que vous imposerez aux coureurs une complète égalité de chances. Rassurez-vous : dans les handicaps, il y a toujours un gagnant et des placés. Le dead-beat même — façon élégante de prononcer ex æquo — n’y est pas impossible.
Votre mari deviendra un simple headlad, sorte de sous-ordre chargé des besognes ennuyeuses, tandis que vous resterez chez vous le starter incontesté. Je n’ose prétendre que vous triompherez ainsi sans concurrence. Faire walk over n’est pas du reste si glorieux, qu’il soit convenable de vous le souhaiter.
Ayez encore quelques notions du studbook, le d’Hozier des chevaux, au moins pour savoir que si Stuart fut vaincu à Culloden, en 1746, sous forme de prétendant, il gagna, sous forme de cheval, en 1888, le prix du Jockey-Club. Il est bon de connaître aussi, de nom, le légendaire Gladiateur qui gagna le Grand Prix en 1865 et quelques autres dont on peut avoir l’occasion de parler.
La pratique d’un tel langage vous donnera aussi le goût des mots anglais qui dénote un incontestable raffinement et classe d’emblée dans une catégorie de gens où il peut être avantageux de figurer. N’allez pas cependant jusqu’à réanglicaniser les mots devenus français et à dire villédgiatoure pour villégiature : on doit avoir le tact de ne point franchir certaines limites.
Quelques termes de marine, dont tous les dictionnaires vous permettront de mesurer la portée, seront d’un bon effet auprès des gens de mer, amateurs ou autres. Il n’est pas indispensable d’être ferré là-dessus, la navigation n’étant pas matériellement praticable aux gens qui habitent le milieu des terres. Cependant parler au besoin de bossoir, d’écubier, de martingale et de cacatois, c’est se placer au-dessus de la foule, c’est presque savoir l’anglais.
Étudiez le lawn-tennis : que les lignes de service, les lignes de fond, les servants et les relanceurs n’aient pas de secret pour vous. Il existe à Puteaux, en pleine Seine, une île, escarpée et sans bords pour le vulgaire, où se réunissent, en des conciliabules soigneusement gratinés, quelques joueurs de tennis du plus haut vol. Ai-je besoin de vous faire ressortir combien il vous serait profitable d’y être admise ! On n’est pas d’ailleurs forcé de jouer ; l’essentiel est d’y être. Dire que vous vous y divertirez serait risquer de l’avenir une affirmation téméraire fort en dehors de mes habitudes. En tout cas, vous en rapporterez le droit de citer, avec vraisemblance, les noms les plus fastueux de l’armorial, ce qui est énorme.
Mais il est un sport dont je crois impossible, aujourd’hui, de ne pas parler avec quelque développement, tant le plaisir qu’il procure lui a donné d’adeptes depuis quelques années. C’est la bicyclette que je veux dire.
Au début, la gentry (soyons anglais) ne parut pas s’enthousiasmer outre mesure pour les roues caoutchoutées et le cadre luisant du « Pégase d’acier ».
Inutile d’en chercher loin la raison. Un instrument que l’on pouvait se procurer pour cinq cents francs, à l’aide duquel on risquait d’être soupçonné de vouloir économiser des chevaux ou des voitures n’avait rien de particulièrement prestigieux. Et puis, comme il était logique, des gens sans portée en avaient patronné les débuts. Des employés, des commis, des ouvriers même s’en étaient engoués, en usaient pour leur travail, ce qui équivalait au plus fâcheux encanaillement.
Quel homme d’un peu de naissance et de pas mal d’esprit s’avisa le premier qu’on pouvait pédaler sans déroger ? L’histoire sans doute l’ignorera toujours. C’était à coup sûr un leader autorisé car son exemple ne fut pas perdu. Un second se risqua, puis d’autres, puis beaucoup, puis tous, puis des princes, des rois, des empereurs…
Nous avons vu grandir cette vogue avec une rapidité foudroyante, à croire que la bicyclette avait eu, comme les omnibus, sa duchesse de Berry.
Vous savez, en effet, que, sous la Restauration, les premiers ancêtres des guimbardes monstrueuses qui nous transportent dans Paris, n’ayant pas eu d’abord — toujours à cause des prix modiques — le moindre succès parmi les gens comme il faut, il fallut que la duchesse de Berry s’aventurât en personne dans une de ces montagnes roulantes. On la reconnut à ce qu’elle paya sa place cinquante francs — seul moyen, pour elle, de se sauver du ridicule — et l’on finit par convenir qu’où la future reine de France (sauf Louvel et 1830) avait passé, d’autres pouvaient passer aussi.
Louis XIV d’ailleurs en avait usé de même avec les premiers fiacres.
Toutefois l’engouement masculin pour la bicyclette n’était rien encore : voici que maintenant le même phénomène se reproduit du côté féminin : des grisettes d’abord, puis le demi-monde, puis le monde, puis le grand monde… bref nous en sommes aux impératrices et aux potentates de toutes sortes.
Devez-vous donc céder à l’entraînement ? S’il n’y a plus de considérations morales ou mondaines qui vous interdisent la bicyclette, l’esthétique lui est-elle aussi favorable ?
Les vieilles dames de province, dont les jarrets se sont ankylosés, depuis les redowas de 1850, sont furieuses de voir leurs petites-filles s’amuser à un jeu qu’elles n’ont pas connu.
Comme c’est disgracieux ! Comme c’est brutal ! Comme c’est antiféminin ! Ah ! où sont les gestes arrondis de jadis ? Les femmes n’ont plus de jambes, mais des bielles ! Plus de hanches, mais des pistons !… Hélas ! Trois fois hélas !
Mes enfants, tout dégénère, Croyez-en votre grand’mère !…
Et « de mon temps » par-ci… et les traditions par-là ! Et patati, et patata !
Évidemment, dans ces malédictions, il y a de l’orfèvre et je trouve pour ma part, qu’on se hâte un peu en criant à l’abolition de toute grâce. Il n’est pas jusqu’au costume généralement adopté qui ne soit fort agréable, en dépit des anathèmes fulgurants dont l’accablent celles qui ne sont plus en état de le revêtir.
Un mollet bien pris dans son bas est toujours joli, quand il est joli. La finesse du pied ne souffre nullement du soulier à boucle et la taille enfermée dans une blouse habilement taillée n’en paraît pas moins régulière.
Mais c’est la culotte (Ah ! que n’ai-je ici un mot anglais !) qui supporte le plus de duretés… Cela ne se discute pas et je prétends seulement qu’une belle femme en culotte n’a pas à craindre qu’on la compare à un laideron en robe à queue.
On dit encore que le mouvement violent essouffle, qu’il pousse à la transpiration et rougit les visages.
Or, une poitrine bien plantée ne saurait perdre à l’essoufflement, non plus que des joues fines à s’empourprer d’un incarnat plus vif.
La conclusion de tout cela, voyez-vous, c’est que les femmes qui n’ont ni gorge, ni hanches, ni mollets affectent pour les traditions une déférence aussi exagérée que suspecte, tandis que les autres ne sont pas longues à se laisser convaincre.
A vous de juger, madame, si votre santé, votre ardeur et vos performances (anglais, ça) vous permettent l’usage du vélocipède.
Dans la négative, rangez-vous du parti des aïeules renfrognées.
Dans le cas contraire, pédalez sans fausse honte.
Mais, surtout, pas d’indifférence ! Ou bien tonnez contre la dépravation d’un temps qui autorise des exercices violents, brutaux, antiféminins… voir plus haut ; ou bien vantez la voluptueuse ivresse des membres dégourdis, de l’air largement respiré, des kilomètres engloutis et de l’appétit décuplé…
Il faut avoir une opinion sur la matière et ne pas craindre de l’exprimer, les bicyclistes étant les fidèles d’un sport non encore universellement accepté, contraints par conséquent, s’il y a lieu, d’admettre toutes les discussions.
En ce qui concerne la pratique, je ne saurais trop vous mettre en garde contre les allures de rapidité qu’affectent certaines cyclewomen. Cela, oui, c’est disgracieux et il y a, Dieu me pardonne, des chevalières de la pédale qui vont jusqu’à tirer un pied de langue pour souligner leurs déhanchements.
Restez plastique et digne en cela comme en tout : il y a parfaitement moyen. Que la marche de vos compagnons se règle sur la vôtre et n’excède jamais le train de promenade bon pour faire valoir le jeu de vos formes, non pour vous disloquer.
Parlerai-je des autres sports ? L’escrime, la natation, la marche sont si peu coûteuses que le premier croquant venu s’y peut adonner. Leur vulgarité même vous dispense de les honorer d’une étude, sans compter que l’absence de termes techniques en diminue considérablement l’intérêt au point de vue général de la causerie.
CHAPITRE II LA LITTÉRATURE
Ce qui, après les sports, touche de plus près à l’esprit, c’est incontestablement la littérature.
Bien des gens s’imaginent que pour parler de littérature avec quelque intérêt il faut avoir beaucoup lu, s’être fait, dans le recueillement, une opinion sur chaque chose et continuer, en conscience, à se tenir informé de ce qui vient au jour.
A ce compte, je voudrais bien savoir à quel chiffre monterait le nombre des femmes — et même des hommes — capables d’en discourir.
Heureusement, madame, la vérité n’est point si cruelle et je ne vous obligerai pas à dévorer de poudreuses bibliothèques non plus qu’à vous ruiner dans les librairies. Il n’est pas, en effet, d’ordre d’idée où le « ouï-dire » joue un rôle plus utile et plus universel.
A peine quelques principes généraux sont-ils obligatoires en manière de préliminaires.
D’abord, vous avez tout lu, depuis la Batracomyomachie jusqu’au livre paru la veille. Avouer qu’on ignore une œuvre célèbre ou dont l’auteur a fait quelque bruit, revient à se montrer fière d’un défaut, ce qui n’est guère le fait du rang que vous ambitionnez.
Mais, dites-vous, où prendre le loisir d’un travail aussi vaste, d’un labeur aussi fatigant ?
N’ai-je donc pas répondu d’avance à votre question en vous donnant à penser qu’il vous suffirait de l’affirmer, sans vous y astreindre en réalité ? Ce n’est point là un mensonge car je crois, avec M. Anatole France, qu’une femme ne saurait être accusée de mentir lorsqu’elle ne fait pas de mensonge inutile.
Encore faut-il que vous possédiez une teinture d’ensemble, un brillant semblable à ces vernis qui, appliqués sur le bois peint, lui donnent l’aspect du marbre.
Il est, pour cela, un procédé d’information aussi profitable qu’infaillible qui consiste à suivre le plus possible de conférences. Sentez-vous tout ce qu’il y a de dilettante et de délicatement désœuvré dans ce seul mot : conférence ?
La conférence c’est le liebig de la littérature, qui donne, réunis dans une tasse de savoureux consommé, agréable et facile à prendre, tous les principes nutritifs extraits d’une foule de grosses viandes qui vous mèneraient à la dyspepsie au cas où vous les voudriez absorber en conscience.
Le travail de la mastication vous est de la sorte épargné ; la science qu’on vous offre est à demi digérée, tant et si bien que votre cerveau qui est l’estomac de l’esprit éprouve tout juste le plaisir d’assimiler et ne ressent nulle fatigue.
C’est ainsi qu’en quelques séances, vous pouvez être renseignée comme personne sur le théâtre antique, sur les livres sacrés des peuples orientaux, sur la Pléiade, sur les psychologues contemporains, sur les auteurs érotiques de tous les temps, sur l’éloquence sacrée, enfin de omni re scibili et quibusdam aliis, comme disait cet outrecuidant de Pic de la Mirandole.
Peut-être craignez-vous qu’on ne vous accuse d’avoir puisé le plus clair de vos connaissances dans ces sortes d’auditions.
Mais, madame, il faut toujours que la science vienne de quelque part et je trouve fort sots les sceptiques qui s’en vont sans cesse répétant, avec dédain : « Oh ! vous avez pris cela dans Larousse. »
Franchement, quelle que soit mon initiative, puis-je imaginer que la bataille de Bouvines a été donnée en 1214, que Charles X n’était pas le fils de Charles IX et que Louis XIV fut opéré d’une fistule ?
Ce sont là choses certaines qu’on n’invente pas.
Vous avez, en tout cas, la ressource de parler du conférencier plutôt que de la conférence tout en emmagasinant, pour plus tard, ce que vous y avez entendu.
La voix de l’orateur, ses gestes, ses yeux en amande, sa façon de lamper un grog, son teint, sa taille, la coupe de son habit, voilà des sujets bien dignes d’alimenter de longs colloques entre vos intimes et vous.
Et puis, on parle autour de vous ; on discute, on juge, on vaticine dans votre propre salon : calquez vos jugements sur ceux de vos conseillers les plus autorisés. Je vous l’ai dit déjà, écoutez, appropriez-vous et répétez en modifiant assez la forme. Mais soyez plus adroite que Mme la princesse de Lamballe qui feignait une distraction subite et redisait précisément ce qui venait d’être dit par d’autres, comme venant d’elle. On est aujourd’hui moins dupe ou moins galant et le public exige plus de ménagements.
S’il se rencontre, d’aventure, un mot qui par son piquant mérite d’être réédité, ne le faites point à la légère.
Vous devez considérer si le mot vient d’un auteur obscur et sans conséquence, auquel cas vous le donnerez comme de vous ou bien si le spirituel causeur est au contraire une personnalité marquante, éventualité dans laquelle vous le nommerez en rapportant sa fine remarque, car le fait de connaître un tel homme et de tenir de lui un tel propos vous rapportera autant de considération que le fait d’émettre des traits d’esprit.
A vos soirées, des auditions de jeunes poètes, des présentations d’historiens ignorés, d’archéologues vagues auront un bon effet. Évitez seulement les lectures derrière une table, entre deux bougies, car la politesse n’est pas toujours la plus forte contre le fou rire et vous risqueriez un irréparable scandale.
De plus, l’ennui littéraire est plus pénible que l’ennui musical et tel qui supporte gaillardement trois heures de piano, succomberait avant le second chant de la plus inoffensive épopée. Il est donc prudent d’imposer aux auteurs trop prolixes, dans leur intérêt même, des limites convenables.
Souvenez-vous que, dans vos jugements, les traditions mondaines ne doivent point abdiquer leurs droits. Si favorable que soit votre opinion acquise sur un écrivain, son genre de vie, ses antécédents, ses fréquentations la modifieront dans un sens ou dans un autre.
Ainsi, le poète Verlaine manqua de génie : absinthe et malpropreté ! Victor Hugo ayant combattu l’Empire n’a droit qu’à une admiration relative ; Musset n’est pas assez soucieux des bienséances ; M. de Lamartine avait du talent avant 48.
Mais pourquoi citer des noms ? Je serais alors dans la nécessité d’entreprendre une interminable revue avec le désespoir de n’arriver point à la rendre complète. D’ailleurs de nouvelles renommées se lèvent chaque jour et, n’ayant point à mes côtés l’ange Gabriel, concierge de l’avenir, je crois préférable d’éviter, en matière littéraire, d’inutiles personnalités.
Je vous ai conseillé les conférences, mais il n’y a pas que ce moyen d’information.
Intéressez-vous aussi aux entreprises éphémères ou non qui se montent, de droite et de gauche, pour l’amélioration de la race littéraire en France : journaux « abscons », revues « intenses » ; théâtres aux noms hirsutes qui ont mis à la mode les productions du Nord, en même temps que les rêves biscornus de quelques jeunes gens indisposés.
Devancez le mouvement, abondez dans le sens des malins. Si l’on vous voit en avant, on croira que les autres vous suivent, alors que vous vous laisserez simplement pousser. Au besoin, inventez un dramaturge lapon.
Il ne vous sera pas moins profitable de connaître les ouvrages sérieux, les compilations des vieux messieurs décorés, les traités ardus des écrivains de tout repos, les pièces ou les fantaisies des académiciens.
Vous suivrez aussi quelques cours de Sorbonne. Vous n’êtes en rien tenue d’écouter, mais seulement d’y être, tout le bénéfice étant dans l’intention.
Vous ne manquerez pas une première ; vous connaîtrez les actrices par leurs noms, sauf pourtant Mme Sarah Bernhardt qu’on appelle simplement Sarah, comme on dit le Jockey pour le Jockey-Club et le Bois pour le bois de Boulogne, quand on est un peu parisien.
Cette réunion de connaissances, grappillées de-ci de-là, favorisera singulièrement vos aptitudes à la causerie qui sera, d’ici peu, votre triomphe, à la condition que vous sachiez la conduire sur le terrain qui vous est le plus familier et que vous en bannissiez impitoyablement tout propos risqué, toute locution de mauvaise compagnie.
CHAPITRE III LES BEAUX-ARTS
Il n’est pas une des observations que je viens de faire à propos de littérature qui ne puisse trouver son emploi, en ce qui concerne les beaux-arts.
Mêmes moyens d’information, même utilité de la conférence ou du traité de poche, même recherche du bizarre et de l’exotisme doublée d’une plate admiration pour le classique.
Courez les petites expositions, furetez chez les marchands dont le mécanisme intéressé tâche à découvrir de jeunes talents. Extasiez-vous sur certaines audaces de couleur : une femme nue dans les chairs de laquelle le mauve le dispute au vermillon ne peut être un morceau méprisable ; cela révèle tout au moins une ardente recherche du nouveau et un noble désir de ne pas suivre des sentiers déjà si battus par les pompiers de tous les âges.
Puis, comme noblesse, bandeaux obligent. Souvenez-vous que votre coiffure moyenageuse et virginale décèle en vous des aspirations étranges d’une insaisissable morbidesse.
Les visages blafards, les joues caves, les yeux mystiques, les poitrines où le couvert semble mis avec ses salières et ses œufs sur le plat, les bras grêles aux bouts desquels l’œil involontairement cherche l’incombustible phosphore de la Régie, les hanches abruptes aux arêtes vives comme le mont Cervin, les sexes vagues, fugitifs réduits à l’état d’illusoires espérances, voilà ce que vous aimez surtout, parce que rien n’est plus « troublant », plus capable de provoquer, en abondance, les sécrétions de la pensée.
A quoi penserez-vous ? Ah ! dame, vous penserez, voilà tout. Si l’on vous voit diriger vers des œuvres du goût de celles que je viens de vous esquisser une languissante attention ; si vos regards savent se noyer d’une brume attendrie à l’aspect d’un de ces mystérieux Auvergnats qui ne sont ni jouvenceau ni damoiselle ; si enfin au lieu de dire, en nommant le maître par excellence, Botticelli comme un bourgeois, vous articulez Bottitchelli ou mieux encore Filipepi, votre réputation de femme esthète[4] ne souffrira plus la moindre restriction.
Il va de soi que si, du préraphaélisme, la mode vient à tourner aux gros gaillards de Michel-Ange, vous relèverez vos cheveux et ne rêverez plus que de biceps énormes, de torses bien nourris où l’on voit du premier coup d’œil si l’on a affaire à une sainte ou à un gladiateur. Vous mettrez seulement à votre palinodie les formes voulues afin de lui donner l’apparence d’une conversion raisonnée.
Quoi qu’il en soit, je vous conseille d’avoir parmi les peintres contemporains, de préférence les moins connus, un favori auquel vous vous acharnerez, en dépit des rires et des contradictions. Il y aura dans les œuvres de votre homme, tout ce que le génie humain est capable d’imaginer. S’il ne sait pas dessiner, vous alléguerez qu’il met la pensée avant la ligne ; cela ne signifie rien mais cela se dit. Si sa couleur est d’une incohérence injustifiable, vous soutiendrez qu’il a trouvé des harmonies inconnues et peu accessibles au vulgaire : cela n’a pas plus de sens, mais ne se dit pas moins.
Pour peu que l’élu de votre goût porte un pantalon à la houzarde, un feutre mou à larges bords et un veston de velours noir, il se pourrait que, votre admiration aidant, il devînt célèbre. Vous l’abandonneriez alors pour en choisir un autre, moins défloré.
Du reste, cela ne vous dispensera nullement de visiter les Salons le jour du vernissage. Avec de bonnes jambes et une face-à-main, vous y ferez une promenade qui aura pour but de voir les bustes et les portraits de vos amis ainsi que les toiles ou les statues sensationnelles qu’il faut connaître.
Libre à vous de les vilipender et de ne rien trouver supportable, mais, je le répète, il faut les connaître. On n’est intelligent et parisien qu’à la condition d’en pouvoir dire au moins du mal.
Au cas où vous feriez un voyage à l’étranger, à Anvers, à Florence ou à Dresde, traversez les musées pour savoir grosso modo, comment sont faites les salles et n’être pas trop gauche là-dessus, au retour. Mais cela n’entraîne en rien l’obligation de vous fatiguer à regarder les tableaux ou les sculptures : les albums des grands photographes de Paris vous renseigneront très suffisamment à ce sujet. La couleur, il est vrai, vous restera étrangère. Qu’importe ? Avec les poses et les contours on peut déjà dire bien des jolies choses.
Enfin, si vous prenez la précaution de vous attacher par votre grâce et vos dîners, quelque influent critique d’art, vous connaîtrez les petits potins qui divisent les chevaliers de la glaise ou de l’huile de lin. Le bon apôtre vous apprendra les trucs de celui-ci, vous contera les intrigues de celui-là, vous tiendra au courant des dessous et des scandales, ce qui vous permettra d’être sous peu aussi « calée » en art que feu Paul de Saint-Victor lui-même.
CHAPITRE IV LA MUSIQUE
Voilà pour vous, madame, le prince des arts, celui qui cadre le mieux avec votre céleste nervosisme ou, si vous préférez, le plus à même de traduire les élans vers l’idéal de votre cœur ici-bas emprisonné par le prosaïque terre à terre.
Avec le secours de la musique, parfois dangereuse conseillère, parfois aussi bienfaisant dérivatif, vous verrez les pires excitations se calmer, se fondre et se transmuer en extases délicieuses qui vous constitueront une solide réputation artistique et poseront comme axiomes, le raffinement de votre goût, la sensibilité de votre cœur.
Car vous en faites de la musique. A l’exemple d’un photographe devenu légendaire, vous opérez vous-même : vous déchiffrez passablement, vous exécutez avec décence et, surtout, vous comprenez.
Ah ! madame, comprendre, tout est là. Démêler, à la première audition, ce qu’il y a de science, de tendresse ou de grandeur dans une page musicale, en paraître vivement émue, voilà le secret d’une compétence indéniable autant que développée.
Aussi n’écoutez jamais une mesure sans vous être au préalable enquise du nom de l’auteur. On peut se tromper, en somme, et vous risquez de vous pâmer à de l’Auber ou de rester froide à du Grieg, ce qui vous perdrait sans retour. Et cette distinction me fait entrer d’emblée dans le vif du sujet.
Là, comme en littérature, comme en peinture et en tout ce qui touche à l’art, il vous faut garder d’admirer ce qui commence à passer. C’est le seul ordre d’idées où n’existe pas ce qu’on est convenu d’appeler la tradition, le seul aussi, par conséquent où vous en devez user à votre aise avec les vieilles gloires et marcher avec le siècle vers de nouveaux sommets.
Je ne puis, cette fois, me dispenser de préciser quelques points, m’en remettant à votre imagination de compléter la revue forcément imparfaite que je vais passer en votre honneur.
Les Italiens sont usés jusqu’à la corde ; leurs ritournelles d’orchestre à cadences de balançoire, leurs ariettes, leurs points d’orgue bouffons, nous comblent d’étonnement, si nous pensons qu’on eût du goût pour eux. Ah ! les philistins ! les vandales ! Ce Rossini !… ah ! ah ! ah !… Occasion unique, madame, pour le sourire de grande ironie.
Et Donizetti ? Et Bellini ? Et Mascagni qui est d’hier pourtant ?
Ne leur faites jamais grâce d’un lardon. Proclamez-les vulgaires, rabâcheurs et ridicules.
Il n’est pas jusqu’à Gounod, élevé à leur école, qui ne soit, à l’heure actuelle, difficile à défendre.
En tout cas, si, incapable de maîtriser un premier mouvement vous profériez un éloge en sa faveur, reprenez-vous bien vite et vous écriez : « Ah ! Dieu ! pas Faust… pas l’Ave Maria ! » Il vous restera Polyeucte et ses œuvres ignorées comme planche de salut.
Les noms d’Ambroise Thomas, d’Halévy, de Meyerbeer lui-même feraient mourir de rire les importants connaisseurs de votre entourage. Autant vaudrait célébrer Clapisson !
Je ne vous autorise pas davantage à parler favorablement de Carmen. Cet ouvrage put, il est vrai, paraître en son temps remarquable, mais depuis que la canaille s’est avisée d’y prendre du plaisir, il vaut mieux le lui laisser. L’Arlésienne à son tour se met à déroger et si le pauvre Bizet, malgré tout, vous tient au cœur, il faudra vous contenter des Pêcheurs de Perles, tandis qu’il en est temps encore.
Quant à Berlioz et à sa Damnation, soyez convaincue qu’ils filent un mauvais coton. On les entend trop. Aussi vous voyez les gens de sens exalter les Troyens pour se dédommager.
Que diable, vous avez bien d’autres maîtres, sans vous astreindre à ceux que l’enthousiasme grossier du public a portés au pinacle ! A qui donc alors serviraient tous ces génies contemporains, bourreaux des cœurs et des cymbales ?
Et puis, c’est le privilège des femmes supérieures d’« inventer » de nouvelles renommées. Arrière les étoiles qui charbonnent !
Je souhaite vivement, autour de vous, une cour de jeunes musiciens, pas très nombreux afin d’éviter les plaintes des voisins, mais très chevelus. Ce dernier détail est d’autant plus considérable qu’un musicien tondu, c’est comme un poète rubicond, un peintre modeste ou un savant sans taches de graisse, ça n’a jamais de talent. Vous dire pourquoi serait fort au-dessus de mon entendement, mais c’est un fait si patent, si universellement reconnu qu’on en est à regretter que le piano n’ait pas été en usage du temps d’Absalon ou de Mérovée ! Il est par contre, d’un génie musical excessif d’aller jusqu’aux pellicules. Des cheveux longs, mais propres, voilà le vrai.
Veillez aussi à ce que vos invités mélomanes aient chacun une chemise et des habits hermétiquement clos : l’exubérance de ces diables d’hommes pousse tout à venir au jour et si cette tendance doit être encouragée pour les idées, il est prudent de la réfréner pour le reste.
Vous aurez soin d’entourer « vos » musiciens des égards les plus affectueux. Vous présenterez, en personne, la coupe de champagne rafraîchissante après chaque course au clavier.
Que rien cependant, parmi vos prévenances, ne dépasse en public les bornes de l’amitié permise. Du reste un musicien débutant qui se tient à sa place est couvert de fleurs ; en sort-il, qu’il se tourne aussitôt en bohème.
En général, les femmes peuvent accorder au musicien ce sentiment vague, moins complet que l’amour, plus tendre que l’amitié, sans nom, je crois, dans notre langue, qui leur ouvre une fenêtre sur le bleu et les éloigne des monotonies du pot-au-feu quotidien.
Ne perdez aucune occasion de manifester votre vénération pour les élus de votre oreille.
Une femme à qui l’on annonça devant moi la mort de Rubinstein dit : « Ah ! quel malheur pour nous ! De tels hommes ne devraient point mourir ! » Cela fut soupiré avec une telle conviction, souligné d’un regard si navré, que j’y fus pris et n’ai cessé, depuis cet instant, de la considérer comme une femme très supérieure.
Mais un musicien ne saurait, à lui seul, alimenter votre appétit artistique.
Vos capacités personnelles vous ordonnent d’intervenir vous-même activement. Avec quelques morceaux brillants et bien sus, grâce à une longue étude, du Chopin, je suppose, vous obtiendrez de merveilleux effets, surtout si vous vous préoccupez non seulement du jeu lui-même et de son expression, mais encore de votre façon de vous tenir. L’oreille en effet ne saurait prendre du plaisir où les regards se trouvent choqués.
Ne vous penchez donc pas sur les notes avec cet air haletant et pressé qui entraîne tant de ridicule. Demeurez droite, un peu rejetée même en arrière, si possible, la tête inclinée doucement, les regards dans les corniches. Vos bras étendus, pour atteindre les touches d’ivoire, sans effort, sans raideur, se relèveront, à chaque pose, dans un mouvement onctueux et suave. Il y a tout un programme et toute une révélation dans cette manœuvre du bras.
Certaines femmes trop vives le dressent au niveau de leur tête, au moindre seizième de soupir, d’où il résulte un geste aussi prétentieux que saccadé. D’autres semblent avoir des mains de plomb, trop lourdes pour quitter jamais le clavier. Ce sont des femmes sans élévation, incapables d’interpréter autre chose que du Fahrbach.
Il en est enfin, dont vous serez, habiles à l’enlever avec la grâce d’une aile qui s’étire, prête à l’essor, ni trop ni trop peu ; ce sont les femmes qui sentent ce qu’elles jouent et comprennent l’usage que l’on peut faire d’un bras, surtout lorsqu’il est nu et joli. La façon de tirer ses gants, de les pelotonner et de les placer au bout du piano a aussi son importance : veillez-y.
Cela pourtant ne suffit point encore : la musique d’ensemble s’impose. Mais le monde, dites-vous, est plein de gens qui ne goûtent point ce passe-temps, et les exécutants sont, en général, les seuls qui s’y puissent divertir.
Ah ! madame, que voilà superficiellement raisonner ! Oui, certes, l’on s’ennuiera, mais s’ennuyer au nom de l’art est un fait que nul n’avouera de sa vie, et lorsqu’on s’est ennuyé de la sorte, dans le salon d’une femme, celle-ci acquiert un prestige qu’elle chercherait vainement d’une autre manière.
Donc, faites de la musique d’ensemble. Choisissez, pour cela, des ouvrages extraordinaires. Après l’harmonie, organisez la chorale : reconstituez des opéras entiers avec chœurs et orchestre. Les choses inédites sont fort appréciées, mais la vieille musique ne l’est pas moins, à la condition toutefois que l’excès même de son antiquité en fasse de la musique ignorée, c’est-à-dire nouvelle. On vous saura gré d’exhumer une messe de Palestrina ou un ballet de Lulli.
L’Alceste de Glück fera fureur, surtout si pour montrer vos connaissances en histoire et votre largeur d’idées, vous comblez les entr’actes avec un peu de Piccinni.
Je puis vous résumer mon opinion en quelques mots, opinion qui ne s’applique point qu’à la musique : tout ce qui est inconnu, même mauvais, sera toujours bon ; tout ce qui est connu, même bon, sera toujours mauvais.
Ce principe, d’allure saugrenue, également profitable à l’artiste et à l’amateur, s’explique par les exigences de la petite vanité individuelle, toujours soucieuse d’en savoir plus que le voisin et de découvrir des trésors que personne n’a soupçonnés.
Mais je vous vois, madame, inquiète, presque impatientée. Vous m’écoutez avec distraction et votre curiosité court en avant de mes paroles.
Rassurez-vous, j’ai deviné : c’est Wagner qui vous préoccupe. Sans hésitation, soyez-en fanatique. Défendez-le du bec et des ongles. Stigmatisez ses détracteurs ou plutôt, puisqu’il ne faut désobliger personne, rompez brusquement les chiens, avec pointe de dédain dans le sourire, si quelque mécréant d’art ose l’attaquer en votre présence.
Wagner est trop jeune pour que vous puissiez ne pas lui rendre hommage. Seulement, afin de ne pas paraître idolâtrer de confiance, discutez quelques points. Ainsi l’orchestration, si puissante d’ailleurs du maître est souvent touffue. La cause en est à la profusion des beautés qui se superposent et qu’un examen consciencieux permet de savourer à loisir. Encore faut-il avoir l’oreille exercée. Lohengrin, direz-vous, appartient à la première manière de Wagner, alors qu’il n’était pas encore complètement affranchi de la délétère influence des Italiens. La Walkyrie donne une impression plus juste, etc. Pour le reste, écoutez, recueillez des jugements et sachez en extraire l’essence.
En ce qui concerne Beethoven, Bach, Mozart, Schumann, gardez-les pour les jours de pénurie. On en peut toujours servir, tant leur supériorité est établie, mais les drôles sont aujourd’hui si répandus qu’il faut mettre dans leur usage beaucoup de discernement et de modération.
A dessein, je n’ai pas parlé de la musiquette dérivée d’Offenbach : ne vous abaissez jamais jusqu’à y faire même allusion. Votre mari seul peut l’aimer sans inconvénient.
Enfin, recommandation dernière au sujet de la musique, laissez croire que vous composez, que vous charmez parfois vos heures de solitude en jetant au hasard quelque phrase attendrie.
Une symphonie à votre actif serait d’un bon effet ; mais qu’à aucun prix, le public ne soit admis à juger vos œuvres, même si elles existent en réalité. L’inconnu, madame ! N’oubliez pas le mystérieux pouvoir de l’inconnu !…
CHAPITRE V LA POLITIQUE. — LA RELIGION
Je passerai vite sur la politique dont les changements continuels, les trahisons et les grossièretés ne font pas un sujet digne de la sollicitude d’une femme supérieure.
Au surplus, comme cet art — la politique, un art ! — s’accommode volontiers des intelligences moyennes, nous la placerons dans la compétence de votre mari.
Encore, si discrète qu’elle soit, devez-vous avoir une attitude. Or, je dirai d’une femme supérieure ce que M. Thiers a dit de la République : elle sera conservatrice ou ne sera pas.
En effet, votre société, se composant de gentilshommes, de capitalistes et de gens en place, est naturellement conservatrice. Et puis, les républicains, généreux parce qu’ils ont le pouvoir, vont bien chez les conservateurs, tandis que ceux-ci, aigres et boudeurs comme des vaincus, s’abstiennent, le plus souvent, de la réciproque, sans compter que les conservateurs disposent de cet émail indéfinissable et discret des vieilles faïences, dont les porcelaines républicaines trop neuves et trop luisantes ne sont pas fâchées d’escamoter quelques reflets, pour, au besoin, donner le change. Reportez-vous, à ce sujet, à mes considérations sur l’aristocratie.
Vous percevez donc tout de suite la nécessité d’une opinion qui permette à tout le monde de fréquenter votre salon, à tous ceux au moins qui, ainsi que je vous l’ai expliqué, ont quelque titre à cet honneur, les hauts fonctionnaires par exemple.
D’ailleurs, le parti républicain a ses gentlemen, comme le parti conservateur a ses palefreniers et nous ne sommes plus au temps où la chanson, alors royaliste, pouvait insinuer :
On dit que vous fait’ vot’ toilette Et que vous vous lavez les mains : Vous n’êtes pas républicain !
J’aimerais à vous entendre parler de « vos princes ». Cela donne un petit air « Faubourg » et vieillot, le plus avenant du monde, et, par surcroît, que vous passeriez pour immuablement fidèle à vos principes, pour amoureuse des belles traditions, ce qui n’est pas mince.
Le prince — Orléans, Napoléon, Anjou, don Carlos ou Naundorff — m’est indifférent, pourvu qu’il y ait un prince.
Naundorff — ne riez pas — aurait cet avantage que vous pourriez conter comment Mme la duchesse de Tourzel révéla devant votre grand’mère des détails stupéfiants, que vous inventeriez puisque l’une et l’autre sont mortes. Et puis, soutenir un prétendant qui ne prétend à rien et que tout le monde dédaigne, n’est pas d’une âme banale.
Mais je m’oppose à ce que votre loyalisme vous conduise aux excès de langage courants chez les politiciens. L’invective ne prouve rien et la calomnie, dénuée de formes, déconsidère.
Occupez-vous des affaires de l’État si la conversation n’a pas d’autre aliment ; blâmez le ministère avec une perfide modération ; ridiculisez les gros bonnets qui ne fréquentent pas chez vous. Ceux qui sont vos familiers seront ravis de faire chorus, sous le manteau.
Avec les années, si votre salon prend de la consistance, l’autorité s’inquiétera ; un émissaire viendra proposer à votre mari la croix attendue, pour le gagner ; vous aurez de la police secrète à vos bals et le triomphe sera complet.
En religion même tactique, mais un peu plus agressive. Vous êtes partisan du Syllabus ; vous condamnez les tendances démocratiques qu’affecte le Saint-Siège ; vous dites son fait à Léon XIII et vous vous déclarez prête à confesser votre foi dans le martyre.
Cela ne vous empêche pas d’accueillir les huguenots et les mahométans, pour peu qu’ils aient d’esprit et de millions.
Allez à la messe d’une heure ; fréquentez les quelques saluts haut cotés où l’on fait de bonne musique et où de gros prédicateurs réjouis et lustrés, démontrent, de cinq à six, les grandes vérités de la religion à un parterre de belles dames qui n’en ont jamais douté.
La présidence d’une œuvre cossue vous ferait grand honneur. Une telle dignité place malheureusement celle qui en est revêtue dans une pénible alternative : ou bien solder de sa poche les billets de loterie et les bibelots des ventes de charité, ou bien paraître se rembourser de ses dîners et de ses bals en accablant jusqu’à l’arrière-ban de ses amis, de perfides invitations à verser la forte somme. A vous de juger.
Vous n’autoriserez, sous aucun prétexte, en votre présence, une discussion religieuse. Si quelque imprudent s’y aventure, arrêtez-le en disant : « Voulez-vous bien m’accorder le droit de croire ce que Pascal et Bossuet ont cru avant vous et moi ? » Le sourire de commisération fera le reste et le parpaillot sera confondu.
Quant au maigre du vendredi, aux jeûnes, aux abstinences, vous avez bien eu, dans la nuit des temps, quelque petite dyspepsie qui vous en affranchisse.
Cela s’appelle observer l’esprit, sans s’astreindre aux prescriptions tatillonnes de la lettre.
Choisissez un directeur parmi les révérends pères dont l’éloquence est appréciée dans le monde. Vous vous plaindrez, avec mystère, de sa sévérité ; vous feindrez d’être l’esclave de ses moindres défenses, mais comme il aura l’adresse de ne vous interdire que ce que vous n’avez pas à cœur, sa morale ne vous fera pas démesurément souffrir.
Enfin, soyez en bons termes avec votre curé, donnez aux sœurs quêteuses qui passent, dites ostensiblement le Benedicite, puis les Grâces et votre salut se fera tout doucement, mais à coup sûr…