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Pauline et Pascal Bruno

PAULINE. (continued 3)

Reading edition

Lorsque je me trouvai seule dans cette grande salle à manger, ma terreur s’augmenta: il me semblait voir s’agiter les rideaux blancs qui pendaient devant les fenêtres, pareils à des linceuls; cependant ce n’était pas la crainte des morts qui m’agitait: les moines et les abbés dont j’avais foulé en passant les tombes dormaient de leur sommeil béni, les uns dans leur cloître, les autres dans leurs caveaux; mais tout ce que j’avais lu à la campagne, tout ce qu’on m’avait raconté à Caen, me revenait à la mémoire, et je tressaillais au moindre bruit. Le seul qu’on entendît cependant était le frémissement des feuilles, le murmure lointain de la mer, et ce bruit monotone et mélancolique du vent qui se brise aux angles des grands édifices et s’abat dans les cheminées, comme une volée d’oiseaux de nuit. Je restai ainsi immobile pendant dix minutes à peu près, n’osant regarder ni à droite ni à gauche, lorsque j’entendis un léger bruit derrière moi; je me retournai: c’était le Malais. Il croisa les mains sur sa poitrine et s’inclina: c’était sa manière d’annoncer que les ordres qu’il avait reçus étaient accomplis. Je me levai; il prit les bougies et marcha devant moi; mon appartement, du reste, avait été parfaitement préparé pour la nuit par ma singulière femme de chambre, qui posa les lumières sur une table et me laissa seule.

Mon désir avait été exécuté à la lettre: un feu immense brûlait dans la grande cheminée de marbre blanc supportée par des amours dorés; sa lueur se répandait dans la chambre et lui donnait un aspect gai, qui contrastait si bien avec ma terreur, qu’elle commença à se passer. Cette chambre était tendue de damas rouge à fleurs, et ornée au plafond et aux portes d’une foule d’arabesques et d’enroulemens plus capricieux les uns que les autres, représentant des danses de faunes et de satyres dont les masques grotesques riaient d’un rire d’or au foyer qu’ils reflétaient. Je n’étais cependant pas rassurée au point de me coucher; d’ailleurs, il était à peine huit heures du soir. Je substituai donc simplement un peignoir à ma robe, et, comme j’avais remarqué que le temps était beau, je voulus ouvrir ma fenêtre afin d’achever de me rassurer par la vue calme et sereine de la nature endormie; mais, par une précaution dont je crus pouvoir me rendre compte en l’attribuant à ces bruits d’assassinats répandus dans les environs, les volets en avaient été fermés en dedans. Je revins donc m’asseoir près de la table, au coin de mon feu, m’apprêtant à lire mon voyage dans l’Inde, lorsqu’en jetant les yeux sur le volume, je m’aperçus que j’avais apporté le tome second au lieu du tome premier. Je me levai pour aller le changer, lorsqu’à l’entrée de la bibliothèque ma crainte me reprit. J’hésitai un instant; enfin je me fis honte à moi-même d’une terreur aussi enfantine: j’ouvris hardiment la porte, et je m’avançai vers le panneau où était le reste de l’édition.

En approchant ma bougie des autres tomes pour voir leurs numéros, mes regards plongèrent dans le vide causé par l’absence du volume que, par erreur, j’avais pris d’abord, et derrière la tablette je vis briller un bouton de cuivre pareil à ceux que l’on met aux serrures, et que cachaient aux yeux les livres rangés sur le devant du panneau. J’avais souvent vu des portes secrètes dans les bibliothèques, et dissimulées par de fausses reliures; rien n’était donc plus naturel qu’une porte du même genre s’ouvrît dans celle-ci. Cependant la direction dans laquelle elle était placée rendait la chose presque impossible: les fenêtres de la bibliothèque étaient les dernières du bâtiment; ce bouton était scellé au lambris en retour de la seconde fenêtre: une porte pratiquée à cet endroit se serait donc ouverte sur le mur extérieur.

Je me reculai pour examiner, à l’aide de ma bougie, si je n’apercevais pas quelque signe qui indiquât une ouverture; mais j’eus beau regarder, je ne vis rien. Je portai alors la main sur le bouton, et j’essayai de le faire tourner, mais il résista; je le poussai et je le sentis fléchir; je le poussai plus fortement, alors une porte s’échappa avec bruit, renvoyée vers moi par un ressort. Cette porte donnait sur un petit escalier tournant, pratiqué dans l’épaisseur de la muraille.

Vous comprenez qu’une pareille découverte n’était point de nature à calmer mon effroi. J’avançai ma bougie au-dessus de l’escalier, et je le vis s’enfoncer perpendiculairement. Un instant j’eus l’intention de m’y engager, je descendis même les deux premières marches; mais le cœur me manqua. Je rentrai à reculons dans la bibliothèque, et je repoussai la porte, qui se referma si hermétiquement, que même, avec la certitude qu’elle existait, je ne pus découvrir ses jointures. Je replaçai aussitôt le volume, de peur qu’on ne s’aperçût que j’y avais touché, car je ne savais qui intéressait ce secret. Je pris au hasard un autre ouvrage, je rentrai dans ma chambre, je fermai au verrou la porte qui donnait sur la bibliothèque, et je revins m’asseoir près du feu.

Les événemens inattendus acquièrent ou perdent de leur gravité selon les dispositions d’esprit tristes ou gaies, ou selon les circonstances plus ou moins critiques dans lesquelles on se trouve. Certes, rien de plus naturel qu’une porte cachée dans une bibliothèque et qu’un escalier tournant pratiqué dans l’épaisseur d’un mur; mais si l’on découvre cette porte et cet escalier la nuit, dans un château isolé, qu’on habite seule et sans défense; si ce château s’élève au milieu d’une contrée qui retentit chaque jour du bruit d’un vol ou d’un assassinat nouveau, si toute une mystérieuse destinée vous enveloppe depuis quelque temps, si des pressentimens sinistres vous ont, vingt fois, fait passer, au milieu d’un bal, un frisson mortel dans le cœur, tout alors devient, sinon réalité, du moins spectre et fantôme; et personne n’ignore par expérience que le danger inconnu est mille fois plus saisissant et plus terrible que le péril visible et matérialisé.

C’est alors que je regrettai bien vivement ce congé imprudent que j’avais donné à ma femme de chambre. La terreur est une chose si peu raisonnée qu’elle s’excite ou se calme sans motifs plausibles. L’être le plus faible, un chien qui nous caresse, un enfant qui nous sourit, quoique ni l’un ni l’autre ne puissent nous défendre, sont, en ce cas, des appuis pour le cœur, sinon des armes pour le bras. Si j’avais eu près de moi cette fille, qui ne m’avait pas quittée depuis cinq ans, dont je connaissais le dévoûment et l’amitié, sans doute que toute crainte eût disparu, tandis que seule comme j’étais, il me semblait que j’étais dévouée à l’avance, et que rien ne pouvait me sauver.

Je restai ainsi deux heures immobile, la sueur de l’effroi sur le front. J’écoutai sonner à ma pendule dix heures, puis onze heures; et à ce bruit si naturel cependant, je me cramponnais chaque fois au bras de mon fauteuil. Entre onze heures et onze heures et demie, il me sembla entendre la détonation lointaine d’un coup de pistolet, je me soulevai à demi, appuyée sur le chambranle de la cheminée; puis, tout étant rentré dans le silence, je retombai assise et la tête renversée sur le dossier de ma bergère. Je restai encore ainsi quelque temps les yeux fixes et n’osant les détourner du point que je regardais, de peur qu’ils ne rencontrassent, en se retournant, quelque cause de crainte réelle. Tout-à-coup il me sembla, au milieu de ce silence absolu, que la grille qui était en face du perron et qui séparait le jardin du parc grinçait sur ses gonds. L’idée que Horace rentrait chassa à l’instant toute ma terreur; je m’élançai à la fenêtre, oubliant que mes volets étaient clos; je voulus ouvrir la porte du corridor; soit maladresse, soit précaution, le Malais l’avait fermée en se retirant: j’étais prisonnière. Je me rappelai alors que les fenêtres de la bibliothèque donnaient comme les miennes sur le préau, je tirai le verrou, et, par un de ces mouvemens bizarres qui font succéder le plus grand courage à la plus grande faiblesse, j’y entrai sans lumière, car ceux qui venaient à cette heure pouvaient n’être pas Horace et ses amis, et ma lumière dénonçait que ma chambre était habitée. Les volets étaient poussés seulement, j’en écartai un, et au clair de la lune j’aperçus distinctement un homme qui venait d’ouvrir l’un des battans de la grille et le tenait entrebâillé, tandis que deux autres, portant un objet que je ne pouvais distinguer, franchissaient la porte que leur compagnon referma derrière eux. Ces trois hommes ne s’avançaient pas vers le perron, mais tournaient autour du château; cependant, comme le chemin qu’ils suivaient les rapprochait de moi, je commençai à reconnaître la forme du fardeau qu’ils portaient; c’était un corps enveloppé dans un manteau. Sans doute, la vue d’une maison qui pouvait être habitée donna quelque espoir à celui ou à celle qu’on enlevait. Une espèce de lutte s’engagea sous ma fenêtre; dans cette lutte un bras se dégagea, ce bras était couvert d’une manche de robe; il n’y avait plus de doute, la victime était une femme... Mais tout ceci fut rapide comme l’éclair; le bras, saisi vigoureusement par un des trois hommes, rentra sous le manteau; l’objet reprit l’apparence informe d’un fardeau quelconque; puis tout disparut à l’angle du bâtiment et dans l’ombre d’une allée de marronniers, qui conduisait au petit pavillon fermé que j’avais découvert la veille au milieu du massif de chênes.

Je n’avais pas pu reconnaître ces hommes; tout ce que j’en avais distingué, c’est qu’ils étaient vêtus en paysans: mais, s’ils étaient véritablement ce qu’ils paraissaient être, comment venaient-ils au château? comment s’étaient-ils procuré une clef de la grille? Était-ce un rapt? était-ce un assassinat? Je n’en savais rien. Mais certainement c’était l’un ou l’autre: tout cela, d’ailleurs, était si incompréhensible et si étrange, que parfois je me demandais si je n’étais pas sous l’empire d’un rêve; au reste, on n’entendait aucun bruit, la nuit poursuivait son cours calme et tranquille, et moi j’étais restée debout à la fenêtre, immobile de terreur, n’osant quitter ma place, de peur que le bruit de mes pas n’éveillât le danger, s’il en était qui me menaçât. Tout-à-coup je me rappelai cette porte dérobée, cet escalier mystérieux; il me sembla entendre un bruit sourd de ce côté; je m’élançai dans ma chambre, refermai et verrouillai la porte; puis j’allai retomber dans mon fauteuil sans remarquer que, pendant mon absence, une des deux bougies s’était éteinte.

Cette fois ce n’était plus une crainte vague et sans cause qui m’agitait, c’était quelque crime bien réel qui rôdait autour de moi et dont j’avais de mes yeux distingué les agens. Il me semblait à tout moment que j’allais voir s’ouvrir une porte cachée, ou entendre glisser quelque panneau inaperçu, tous ces petits bruits si distincts pendant la nuit et que cause un meuble qui craque ou un parquet qui se disjoint, me faisaient bondir d’effroi, et j’entendais, dans le silence, mon cœur battre à l’unisson du balancier de la pendule. A ce moment, la flamme de ma bougie consumée atteignit le papier qui l’entourait, une lueur momentanée se répandit par toute la chambre, puis s’en alla décroissante; un pétillement se fit entendre pendant quelques secondes; puis la mèche s’enfonçant dans la cavité du flambeau, s’éteignit tout-à-coup et me laissa sans autre lumière que celle du foyer.

Je cherchai des yeux autour de moi si j’avais du bois pour l’alimenter: je n’en aperçus point. Je rapprochai les tisons les uns des autres, et pour un moment le feu reprit une nouvelle ardeur; mais sa flamme tremblante n’était point une lumière propre à me rassurer: chaque objet était devenu mobile comme la lueur nouvelle qui l’éclairait, les portes se balançaient, les rideaux semblaient s’agiter, de longues ombres mouvantes passaient sur le plafond et sur les tapisseries. Je sentais que j’étais près de me trouver mal, et je n’étais préservée de l’évanouissement que par la terreur même; en ce moment, ce petit bruit qui précède le tintement de la pendule se fit entendre, et minuit sonna.

Cependant je ne pouvais passer la nuit entière dans ce fauteuil; je sentais le froid me gagner lentement. Je pris la résolution de me coucher tout habillée, je gagnai le lit sans regarder autour de moi, je me glissai sous la couverture, et je tirai le drap par-dessus ma tête. Je restai une heure à peu près ainsi sans songer même à la possibilité du sommeil. Je me rappellerai cette heure toute ma vie: une araignée faisait sa toile dans la boiserie de l’alcôve, et j’écoutais le travail incessant de l’ouvrière nocturne: tout-à-coup il cessa, interrompu par un autre bruit; il me sembla entendre le petit cri qu’avait fait, lorsque j’avais poussé le bouton de cuivre, la porte de la bibliothèque; je sortis vivement ma tête de la couverture, et, le cou raidi, retenant mon haleine, la main sur mon cœur pour l’empêcher de battre, j’aspirai le silence, doutant encore; bientôt je ne doutai plus.

Je ne m’étais pas trompée, le parquet craqua sous le poids d’un corps; des pas s’approchèrent et heurtèrent une chaise; mais sans doute celui qui venait craignit d’être entendu, car tout bruit cessa aussitôt, et le silence le plus absolu lui succéda. L’araignée reprit sa toile... Oh! tous ces détails, voyez-vous!... tous ces détails, ils sont présens à ma mémoire comme si j’étais là encore, couchée sur ce lit et dans l’agonie de la terreur.

J’entendis de nouveau un mouvement dans la bibliothèque, on se remit en marche en s’approchant de la boiserie à laquelle était adossé mon lit; une main s’appuya contre la cloison: je n’étais plus séparée de celui qui venait ainsi que par l’épaisseur d’une planche. Je crus entendre glisser un panneau. Je me tins immobile et comme si je dormais: le sommeil était ma seule arme; le voleur, si c’en était un, comptant que je ne pourrais ni le voir ni l’entendre, m’épargnerait peut-être, jugeant ma mort inutile; mon visage tourné vers la tapisserie était dans l’ombre, ce qui me permit de garder les yeux ouverts. Alors je vis remuer mes rideaux, une main les écarta lentement; puis, encadrée dans leur draperie rouge, une tête pâle s’avança; en ce moment la dernière lueur du foyer, tremblante au fond de l’alcôve, éclaira cette apparition. Je reconnus le comte Horace, et je fermai les yeux!...

Lorsque je les rouvris, la vision avait disparu; quoique mes rideaux fussent encore agités, j’entendis le frôlement du panneau qui se refermait, puis le bruit décroissant des pas, puis le cri de la porte; enfin tout redevint tranquille et silencieux. Je ne sais combien de temps je restai ainsi sans haleine et sans mouvement; mais vers le commencement du jour à peu près, brisée par cette veille douloureuse, je tombai dans un engourdissement qui ressemblait au sommeil.

XII.

Je fus réveillée par le Malais, qui frappait à la porte que j’avais fermée en dedans; je m’étais couchée tout habillée, comme je vous l’ai dit; j’allai donc tirer les verrous, le domestique ouvrit mes volets, et je vis rentrer dans ma chambre le jour et le soleil. Je m’élançai vers la fenêtre.

C’était une de ces belles matinées d’automne où le ciel, avant de se couvrir de son voile de nuages, jette un dernier sourire à la terre; tout était si calme et si tranquille dans ce parc, que je commençai à douter presque de moi-même. Cependant les événemens de la nuit étaient demeurés bien vivans dans mon cœur; puis les lieux mêmes qu’embrassait ma vue me rappelaient leurs moindres détails. Je revoyais la grille qui s’était ouverte pour donner passage à ces trois hommes et à cette femme, l’allée qu’ils avaient suivie, les pas dont l’empreinte était restée sur le sable, plus visibles à l’endroit où la victime s’était débattue, car ceux qui l’emportaient s’étaient cramponnés avec force pour maîtriser ses mouvemens; ces pas suivaient la direction que j’ai déjà indiquée, et disparaissaient sous l’allée de tilleuls. Je voulus voir alors, pour renforcer encore, s’il était possible, le témoignage de mes sens, si quelques nouvelles preuves se joindraient à celle-ci; j’entrai dans la bibliothèque, le volet était à demi ouvert comme je l’avais laissé, une chaise renversée au milieu de la chambre était celle que j’avais entendue tomber; je m’approchai du panneau, et, regardant avec une attention profonde, je vis la rainure imperceptible sur laquelle il glissait; j’appuyai ma main sur la moulure, il céda; en ce moment on ouvrit la porte de ma chambre; je n’eus que le temps de repousser le panneau et de saisir un livre dans la bibliothèque.

C’était le Malais, il venait me chercher pour déjeuner, je le suivis.

En entrant dans la salle à manger je tressaillis de surprise; je comptais y trouver Horace, et non-seulement il n’y était pas, mais encore je ne vis qu’un couvert.—Le comte n’est-il point rentré? m’écriai-je.

Le Malais me fit signe que non.

—Non! murmurai-je stupéfaite.

—Non, répéta-t-il encore du geste. Je tombai sur ma chaise: le comte n’était pas rentré!... et cependant je l’avais vu, moi, il était venu à mon lit, il avait soulevé mes rideaux une heure après que ces trois hommes... Mais ces trois hommes.., n’étaient-ce pas le comte et ses deux amis; Horace, Max et Henri, qui enlevaient une femme!... Eux seuls en effet pouvaient avoir la clef du parc, entrer ainsi librement sans être vus ni inquiétés; plus de doute, c’était cela. Voilà pourquoi le comte n’avait pas voulu me laisser venir au château; voilà pourquoi il m’avait reçue si froidement; voilà pourquoi il avait prétexté une partie de chasse. L’enlèvement de cette femme était arrêté avant mon arrivée; l’enlèvement était accompli. Le comte ne m’aimait plus, il aimait une autre femme, et cette femme était dans le château: dans le pavillon, sans doute!

Oui; et le comte, pour s’assurer que je n’avais rien vu, rien entendu, que j’étais enfin sans soupçons, était remonté par l’escalier de la bibliothèque, avait poussé la boiserie, écarté mes rideaux, et certain que je dormais, était retourné à ses amours. Tout m’était expliqué, clair et précis comme si je l’eusse vu. En un instant, ma jalousie avait percé l’obscurité, abattu les murailles; rien ne me restait plus à apprendre: je sortis, j’étouffais!

On avait déjà effacé la trace des pas; le râteau avait nivelé le sable. Je suivis l’allée de tilleuls, je gagnai le massif de chênes, je vis le pavillon, je tournai autour: il était clos et semblait inhabité, comme la veille. Je rentrai au château, je montai dans ma chambre, je me jetai dans cette bergère où la nuit précédente j’avais passé de si cruelles heures, et je m’étonnai de mon effroi!... C’était l’ombre, c’étaient les ténèbres, ou plutôt c’était l’absence d’une passion violente, qui avait ainsi affaibli mon cœur!...

Je passai une partie de la journée à me promener dans ma chambre, à ouvrir et fermer la fenêtre, attendant le soir avec autant d’impatience que j’avais, la veille, de crainte de le voir venir. On vint m’annoncer que le dîner était servi. Je descendis; je vis, comme le matin, un seul couvert, et près du couvert une lettre. Je reconnus l’écriture d’Horace, et je brisai vivement le cachet.

Il s’excusait auprès de moi de me laisser deux jours ainsi seule; mais il n’avait pu revenir, sa parole était engagée avant mon arrivée, et il avait dû la tenir, quoiqu’il lui en coûtât. Je froissai la lettre entre mes mains sans l’achever, et je la jetai dans ma cheminée; puis je m’efforçai de manger pour détourner les soupçons du Malais, et je remontai dans ma chambre.

Ma recommandation de la veille n’avait pas été oubliée: je trouvai grand feu; mais ce soir, ce n’était plus cela qui me préoccupait. J’avais tout un plan à arrêter; je m’assis pour réfléchir. Quant à la peur de la veille, elle était complétement oubliée!

Le comte Horace et ses amis étaient rentrés par la grille; car ces hommes, c’étaient bien eux et lui. Ils avaient conduit cette femme au pavillon; puis le comte était remonté par l’escalier dérobé pour s’assurer si j’étais bien endormie, et si je n’avais rien vu ni entendu. Je n’avais donc qu’à suivre l’escalier; à mon tour, je faisais le même chemin que lui, j’allais là d’où il était venu: j’étais décidée à suivre l’escalier.

Je regardai la pendule, elle marquait huit heures un quart; j’allai à mes volets, ils n’étaient pas fermés. Sans doute il n’y avait rien à voir cette nuit, puisque la précaution de la veille n’avait pas été prise: j’ouvris la fenêtre.

La nuit était orageuse, j’entendais le tonnerre au loin, et le bruit de la mer qui se brisait sur la plage venait jusqu’à moi. Il y avait dans mon cœur une tempête plus terrible que celle de la nature, et mes pensées se heurtaient dans ma tête plus sombres et plus pressées que les vagues de l’Océan. Deux heures s’écoulèrent ainsi sans que je fisse un mouvement, sans que mes yeux quittassent une petite statue perdue dans un massif d’arbres: il est vrai que je ne la voyais pas.

Enfin je pensai que le moment était venu: je n’entendais plus aucun bruit dans le château; cette même pluie qui, pendant cette même soirée du 27 au 28 septembre, vous fit chercher un abri dans les ruines, commençait à tomber par torrens: je laissai un instant ma tête exposée à l’eau du ciel, puis je rentrai, refermant ma fenêtre et repoussant mes volets.

Je sortis de ma chambre et fis quelques pas dans le corridor. Aucun bruit ne veillait dans le château; le Malais était couché sans doute, ou il servait son maître dans une autre partie de l’habitation. Je rentrai chez moi et je mis les verrous; il était dix heures et demie: on n’entendait que les plaintes de l’ouragan, dont le bruit me servait en couvrant celui que je pourrais faire. Je pris une bougie, et je m’avançai vers la porte de la bibliothèque: elle était fermée à clef!...

On m’y avait vue le matin, on craignait que je ne découvrisse l’escalier: on m’en avait clos l’issue. Heureusement que le comte avait pris la peine de m’en indiquer une autre.

Je passai derrière mon lit, je pressai la moulure mobile, la boiserie glissa, et je me trouvai dans la bibliothèque.

J’allai droit, d’un pas ferme et sans hésiter, à la porte dérobée; j’enlevai le volume qui cachait le bouton, je poussai le ressort, le panneau s’ouvrit.

Je m’engageai dans l’escalier; il offrait juste passage à une personne; je descendis trois étages. A chaque étage j’écoutai, je n’entendis rien.

Je me trouvai sous une voûte qui s’enfonçait hardiment et en droite ligne. Je la suivis pendant cinq minutes à peu près; puis je trouvai une troisième porte; comme la seconde, elle n’opposa aucune résistance; elle donnait sur un autre escalier pareil à celui de la bibliothèque, mais qui n’avait que deux étages. De celui-là on sortait par un panneau de fer carré: en l’entr’ouvrant j’entendis des voix. J’éteignis ma bougie, je la posai sur la dernière marche; puis je me glissai par l’ouverture: elle était produite par le déplacement d’une plaque de cheminée. Je la repoussai doucement, et je me trouvai dans une espèce de laboratoire de chimiste, très faiblement éclairé, la lumière de la chambre voisine ne pénétrant dans ce cabinet qu’au moyen d’une ouverture ronde, placée au haut d’une porte et voilée par un petit rideau vert. Quant aux fenêtres, elles étaient si soigneusement fermées, que, même pendant le jour, toute clarté extérieure devait être interceptée.

Je ne m’étais pas trompée lorsque j’avais cru entendre parler. La conversation était bruyante dans la chambre attenante: je reconnus la voix du comte et de ses amis. J’approchai une chaise de la porte, et je montai sur la chaise; de cette manière j’atteignis jusqu’au carreau, et ma vue plongea dans l’appartement.

Le comte Horace, Max et Henri étaient à table; pourtant l’orgie tirait à sa fin. Le Malais les servait, debout derrière le comte. Chacun des convives était vêtu d’une blouse bleue, portait un couteau de chasse à la ceinture, et avait une paire de pistolets à portée de sa main. Horace se leva comme pour s’en aller.

—Déjà? lui dit Max.

—Que voulez-vous que je fasse ici? répondit le comte.

—Bois! dit Henri en levant son verre.

—Le beau plaisir de boire avec vous, reprit le comte; à la troisième bouteille vous voilà ivres comme des portefaix.

—Jouons!...

—Je ne suis pas un filou pour vous gagner votre argent quand vous n’êtes pas en état de le défendre, dit le comte en haussant les épaules et en se tournant à demi.

—Eh bien! alors, fais la cour à notre belle Anglaise; ton domestique a pris ses précautions pour qu’elle ne soit pas cruelle. Sur ma parole, voilà un gaillard qui s’y entend. Tiens, mon brave.

Max donna au Malais une poignée d’or.

—Généreux comme un voleur! dit le comte.

—Voyons, voyons, ce n’est pas répondre, repartit Max en se levant à son tour. Veux-tu de la femme ou n’en veux-tu pas?

—Je n’en veux pas.

—Alors je la prends.

—Un instant! s’écria Henri en étendant la main; il me semble que je suis bien quelqu’un ou quelque chose ici, et que j’ai des droits comme un autre. Qui est-ce qui a tué le mari?

—Au fait, c’est un antécédent, dit en riant le comte.

Un gémissement se fit entendre à ce mot. Je tournai les yeux du côté où il venait: une femme était étendue sur un lit à colonnes, les bras et les jambes liés aux quatre supports du baldaquin. Mon attention avait été tellement absorbée sur un seul point, que je ne l’avais pas aperçue d’abord.

—Oui, continua Max; mais qui les a attendus au Havre? qui est accouru ici à franc étrier pour vous avertir?

—Diable! fit le comte, voilà qui devient embarrassant, et il faudrait être le roi Salomon en personne pour décider qui a le plus de droits, de l’espion ou de l’assassin.

—Il faut pourtant que cela se décide, dit Max. Tu m’y as fait penser, à cette femme, et voilà que j’en suis amoureux maintenant.

—Et moi de même, dit Henri. Ainsi, puisque tu ne t’en soucies pas, toi, donne-la à celui de nous deux que tu voudras.

—Pour que l’autre m’aille dénoncer à la suite de quelque orgie où, comme aujourd’hui, il ne saura plus ce qu’il fait, n’est-ce pas? Oh! que non, messieurs. Vous êtes beaux, vous êtes jeunes, vous êtes riches, vous avez dix minutes pour lui faire la cour. Allez, mes don Juan.

—A la cour près, ce que tu viens de dire est une idée, répondit Henri. Qu’elle choisisse elle-même celui qui lui conviendra le mieux.

—Allons, soit, répondit Max; mais qu’elle se dépêche. Explique-lui cela, toi qui parles toutes les langues.

—Volontiers, dit Horace. Puis, se tournant vers la malheureuse femme:—Milady, lui dit-il dans l’anglais le plus pur, voici deux brigands de mes amis, tous deux de bonne famille, au reste, ce dont on peut vous donner la preuve sur parchemin, si vous le désirez, qui, élevés dans les principes de la secte platonique, c’est-à-dire du partage des biens, ont commencé par manger les leurs; puis, trouvant alors que tout était mal arrangé dans la société, ont eu la vertueuse idée de s’embusquer sur les grandes routes où elle passe, pour corriger ses injustices, rectifier ses erreurs et équilibrer ses inégalités. Depuis cinq ans, à la plus grande gloire de la philosophie et de la police, ils s’occupent religieusement de cette mission, qui leur donne de quoi figurer de la manière la plus honorable dans les salons de Paris, et qui les conduira, comme cela est arrivé pour moi, à quelque bon mariage qui les dispensera de continuer de faire les Karl Moor et les Jean Sbogar. En attendant, comme il n’y a dans ce château que ma femme, et que je ne veux pas la leur donner, ils vous supplient bien humblement de choisir, entre eux deux, celui qui vous conviendra le plus; faute de quoi, ils vous prendront tous les deux. Ai-je parlé en bon anglais, madame, et m’avez-vous compris?...

—Oh! si vous avez quelque pitié dans le cœur, s’écria la pauvre femme, tuez-moi! tuez-moi!

—Que répond-elle? murmura Max.

—Elle répond que c’est infâme, voilà tout, dit Horace; et j’avoue que je suis un peu de son avis.

—Alors..... dirent ensemble Max et Henri en se levant.

—Alors, faites comme vous voudrez, répondit Horace; et il se rassit, se versa un verre de vin de Champagne et but.

—Oh! tuez-moi donc! tuez-moi donc! s’écria de nouveau la femme en voyant les deux jeunes gens prêts à s’avancer vers elle.

En ce moment, ce qu’il était facile de prévoir arriva: Max et Henri, échauffés par le vin, se trouvèrent face à face, et, poussés par le même désir, se regardèrent avec colère.

—Tu ne veux donc pas me la céder? dit Max.

—Non! répondit Henri.

—Eh bien! alors, je la prendrai.

—C’est ce qu’il faudra voir.

—Henri! Henri! dit Max en grinçant des dents, je te jure sur mon honneur que cette femme m’appartiendra!

—Et moi, je te promets sur ma vie qu’elle sera à moi; et je tiens plus à ma vie, je crois, que tu ne tiens à ton honneur.

Alors ils firent chacun un pas en arrière, tirèrent leurs couteaux de chasse et revinrent l’un contre l’autre.

—Mais, par grâce, par pitié, au nom du ciel, tuez-moi donc! cria pour la troisième fois la femme couchée.

—Qu’est-ce que vous venez de dire? s’écria Horace toujours assis, s’adressant aux deux jeunes gens d’un ton de maître.

—J’ai dit, répondit Max en portant un coup à Henri, que ce serait moi qui aurais cette femme.

—Et moi, reprit Henri, pressant à son tour son adversaire, j’ai dit que ce serait non pas lui, mais moi; et je maintiens ce que j’ai dit.

—Eh bien! murmura Horace, vous en avez menti tous les deux; vous ne l’aurez ni l’un ni l’autre.

A ces mots, il prit sur la table un pistolet, le leva lentement dans la direction du lit et fit feu: la balle passa entre les combattans et alla frapper la femme au cœur.

A cette vue, je jetai un cri affreux et je tombai évanouie, et aussi morte en apparence que celle qui venait d’être frappée.

XIII.

Lorsque je revins à moi j’étais dans le caveau: le comte, guidé par le cri que j’avais poussé et par le bruit de ma chute, m’avait sans doute trouvée dans le laboratoire, et, profitant de mon évanouissement, qui avait duré plusieurs heures, m’avait transportée dans cette tombe: il y avait près de moi, sur une pierre, une lampe, un verre, une lettre: le verre contenait du poison; quant à la lettre, je vais vous la dire:

—Hésitez-vous à me la montrer, m’écriai-je, et n’êtes-vous confiante qu’à demi?

—Je l’ai brûlée, me répondit Pauline; mais, soyez tranquille: je n’en ai pas oublié une parole.

«Vous avez voulu que la carrière du crime fût complète pour moi, Pauline: vous avez tout vu, tout entendu: je n’ai donc plus rien à vous apprendre: vous savez qui je suis, ou plutôt ce que je suis.

»Si le secret que vous avez surpris était à moi seul, si nulle autre vie que la mienne n’était en jeu, je la risquerais plutôt que de faire tomber un seul cheveu de votre tête. Je vous le jure, Pauline.

»Mais une indiscrétion involontaire, un signe d’effroi arraché à votre souvenir, un mot échappé dans vos rêves, peut conduire à l’échafaud non-seulement moi, mais encore deux autres hommes. Votre mort assure trois existences: il faut donc que vous mouriez.

»J’ai eu un instant l’idée de vous tuer pendant que vous étiez évanouie, mais je n’en ai pas eu le courage, car vous êtes la seule femme que j’aie aimée, Pauline: si vous aviez suivi mon conseil, ou plutôt obéi à mes ordres, vous seriez à cette heure près de votre mère. Vous êtes venue près de moi: ne vous en prenez donc qu’à vous de votre destinée.

»Vous vous réveillerez dans un caveau où nul n’est descendu depuis vingt ans, et dans lequel, d’ici à vingt ans peut-être, nul ne descendra encore. N’ayez donc aucun espoir de secours, car il serait inutile. Vous trouverez du poison près de cette lettre: tout ce que je puis faire pour vous est de vous offrir une mort prompte et douce au lieu d’une agonie lente et douloureuse. Dans l’un ou l’autre cas, et quelque parti que vous preniez, à compter de cette heure, vous êtes morte.

»Personne ne vous a vue, personne ne vous connaît; cette femme que j’ai tuée pour mettre Max et Henri d’accord sera ensevelie à votre place, ramenée à Paris dans les caveaux de votre famille, et votre mère pleurera sur elle, croyant pleurer sur son enfant.

»Adieu, Pauline. Je ne vous demande ni oubli ni miséricorde: il y a longtemps que je suis maudit, et votre pardon ne me sauverait pas.»

—C’est atroce! m’écriai-je; ô mon Dieu, mon Dieu! que vous avez dû souffrir!

—Oui. Aussi tout ce qui me resterait à vous raconter ne serait que mon agonie: ainsi donc...

—N’importe, m’écriai-je en l’interrompant, n’importe, dites-la.

—Je lus cette lettre deux ou trois fois: je ne pouvais pas me convaincre moi-même de sa réalité. Il y a des choses contre lesquelles la raison se révolte: on les a devant soi, sous la main, sous les yeux; on les regarde, on les touche, et l’on n’y croit pas. J’allai en silence à la grille; elle était fermée; je fis deux ou trois fois en silence le tour de mon caveau, frappant ses murs humides de mon poing incrédule; puis je revins m’asseoir en silence dans un angle de mon tombeau. J’étais bien enfermée; à la lueur de la lampe je voyais bien la lettre et le poison; cependant je doutais encore; je disais, comme on se le dit quelquefois en songe: Je dors, je vais m’éveiller.

Je restai ainsi assise et immobile jusqu’au moment où ma lampe se mit à pétiller. Alors une idée affreuse, qui ne m’était pas venue jusque là, me vint tout-à-coup; c’est qu’elle allait s’éteindre. Je jetai un cri de terreur et m’élançai vers elle: l’huile était presque épuisée. J’allais faire dans l’obscurité mon apprentissage de la mort.

Oh! que n’aurais-je pas donné pour avoir de l’huile à verser dans cette lampe. Si j’avais pu l’alimenter de mon sang, je me serais ouvert les veines avec mes dents. Elle pétillait toujours; à chaque pétillement, sa lumière était moins vive, et le cercle de ténèbres, qu’elle avait éloigné lorsqu’elle brillait dans toute sa force, se rapprochait graduellement de moi. J’étais près d’elle, à genoux, les mains jointes; je ne pensais pas à prier Dieu, je la priais, elle...

Enfin elle commença de lutter contre l’obscurité, comme j’allais bientôt moi-même commencer de lutter contre la mort. Peut-être l’animais-je de mes propres sentimens; mais il me semblait qu’elle se cramponnait à la vie, et qu’elle tremblait de laisser éteindre ce feu qui était son âme. Bientôt l’agonie arriva pour elle avec toutes ses phases: elle eut des lueurs brillantes, comme un moribond a des retours de force; elle jeta des clartés plus lointaines qu’elle n’avait jamais fait, comme au milieu de son délire l’esprit fiévreux voit quelquefois au-delà des limites assignées à la vue humaine; puis la langueur de l’épuisement leur succéda; la flamme vacilla pareille à ce dernier souffle qui tremble aux lèvres d’un mourant; enfin elle s’éteignit, emportant avec elle la clarté, qui est la moitié de la vie.

Je retombai dans l’angle de mon cachot. A compter de ce moment, je ne doutai plus: car, chose étrange, c’était depuis que j’avais cessé de voir la lettre et le poison que j’étais bien certaine qu’ils étaient là.

Tant que j’avais vu clair, je n’avais point fait attention au silence: dès que la lumière fut éteinte, il pesa sur mon cœur de tout le poids de l’obscurité. Au reste, il y avait quelque chose de si funèbre et de si profond, qu’eussé-je eu la chance d’être entendue, j’eusse hésité peut-être à crier. Oh! c’était bien un de ces silences mortuaires qui viennent s’asseoir pendant l’éternité sur la pierre des tombes.

Une chose bizarre, c’est que l’approche de la mort m’avait presque fait oublier celui qui la causait: je pensais à ma situation, j’étais absorbée dans ma terreur; mais je puis le dire, et Dieu le sait, si je ne pensai pas à lui pardonner, je ne songeai pas non plus à le maudire. Bientôt je commençai à souffrir de la faim.

Un temps que je ne pus calculer s’écoula, pendant lequel probablement le jour s’était éteint et la nuit était venue: car, lorsque le soleil reparut, un rayon, qui pénétrait par quelque gerçure du sol, vint éclairer la base d’un pilier. Je jetai un cri de joie, comme si ce rayon m’apportait un espoir.

Mes yeux se fixèrent sur ce rayon avec tant de persévérance, que je finis par distinguer parfaitement tous les objets répandus sur la surface qu’il éclairait: il y avait quelques pierres, un éclat de bois et une touffe de mousse: en revenant toujours à la même place, il avait fini par tirer de terre cette pauvre et débile végétation. Oh! que n’aurais-je pas donné pour être à la place de cette pierre, de cet éclat de bois et de cette mousse, afin de revoir le ciel encore une fois à travers cette ride de la terre.

Je commençai à éprouver une soif ardente et à sentir mes idées se confondre: de temps en temps des nuages sanglans passaient devant mes yeux, et mes dents se serraient comme dans une crise nerveuse; cependant j’avais toujours les yeux fixés sur la lumière. Sans doute elle entrait par une ouverture bien étroite, car lorsque le soleil cessa de l’éclairer en face, le rayon se ternit et devint à peine visible. Cette disparition m’enleva ce qui me restait de courage: je me tordis de rage et je sanglotai convulsivement.

Ma faim s’était changée en une douleur aiguë à l’estomac. La bouche me brûlait; j’éprouvais le désir de mordre; je mis une tresse de mes cheveux entre mes dents, et je la broyai. Bientôt je me sentis prise d’une fièvre sourde, quoique mon pouls battît à peine. Je commençai à penser au poison: alors je me mis à genoux et je joignis les mains pour prier; mais j’avais oublié mes prières: impossible de me rappeler autre chose que quelques phrases entrecoupées et sans suite. Les idées les plus opposées se heurtaient à la fois dans mon cerveau; un motif de musique de la Gazza bourdonnait incessamment à mes oreilles; je sentais moi-même que j’étais en proie à un commencement de délire. Je me laissai tomber tout de mon long et la face contre terre.

Un engourdissement, produit par les émotions et la fatigue que j’avais éprouvées, s’empara de moi: je m’assoupis, sans que le sentiment de ma position cessât de veiller en moi. Alors commença une série de rêves plus incohérens les uns que les autres. Ce sommeil douloureux, loin de me rendre quelque repos, me brisa. Je me réveillai avec une faim et une soif dévorantes: alors je pensai une seconde fois au poison qui était là près de moi, et qui pouvait me donner une fin douce et rapide. Malgré ma faiblesse, malgré mes hallucinations, malgré cette fièvre sourde qui frémissait dans mes artères, je sentais que la mort était encore loin, qu’il me faudrait l’attendre bien des heures, et que de ces heures les plus cruelles n’étaient point passées: alors je pris la résolution de revoir une fois encore ce rayon de jour qui, la veille, était venu me visiter, comme un consolateur qui se glisse dans le cachot du prisonnier. Je restai les yeux fixés vers l’endroit où il devait paraître: cette attente et cette préoccupation calmèrent un peu les souffrances atroces que j’éprouvais.

Le rayon désiré parut enfin. Je le vis descendre pâle et blafard: ce jour-là le soleil était voilé sans doute. Alors tout ce qu’il éclairait sur la terre se représentait à moi: ces arbres ces prairies, cette eau si belle; Paris, que je ne reverrais plus; ma mère, que j’avais quittée pour toujours, ma mère, qui déjà peut-être avait reçu la nouvelle de ma mort et qui pleurait sa fille vivante. A tous ces aspects et à tous ces souvenirs, mon cœur se gonfla, j’éclatai en sanglots et je fondis en pleurs: c’était la première fois depuis que j’étais dans ce caveau. Peu à peu le paroxysme se calma, mes sanglots s’éteignirent, mes larmes coulèrent silencieuses. Ma résolution était toujours prise de m’empoisonner; cependant je souffrais moins.

Je restai, comme la veille, les yeux sur ce rayon tant qu’il brilla; puis, comme la veille, je le vis pâlir et disparaître. Je le saluai de la main... et je lui dis adieu de la voix, car j’étais décidée à ne pas le revoir.

Alors je me repliai sur moi-même et me concentrai en quelque sorte dans mes dernières et suprêmes pensées. Je n’avais pas fait dans toute ma vie, comme jeune fille ou comme femme, une action mauvaise: je mourais sans aucun sentiment de haine ni sans aucun désir de vengeance: Dieu devait donc m’accueillir comme sa fille, la terre ne pouvait me manquer que pour le ciel. C’était la seule idée consolante qui me restât; je m’y attachai.

Bientôt il me sembla que cette idée se répandait non-seulement en moi, mais autour de moi; je commençai d’éprouver cet enthousiasme saint qui fait le courage des martyrs. Je me levai tout debout et la tête vers le ciel, et il me sembla que mes yeux perçaient la voûte, perçaient la terre et arrivaient jusqu’au trône de Dieu. En ce moment, mes douleurs mêmes étaient comprimées par l’exaltation religieuse; je marchai vers la pierre où était posé le poison, comme si je voyais au milieu des ténèbres; je pris le verre, j’écoutai si je n’entendais aucun bruit, je regardai si je ne voyais aucune lumière; je relus en souvenir cette lettre qui me disait que depuis vingt ans personne n’était descendu dans ce souterrain, et qu’avant vingt ans peut-être personne n’y descendrait encore; je me convainquis bien dans mon âme de l’impossibilité où j’étais d’échapper aux souffrances qui me restaient à endurer, je pris le verre de poison, je le portai à mes lèvres et je le bus, en mêlant ensemble, dans un dernier murmure de regret et d’espérance, le nom de ma mère, que j’allais quitter, et celui de Dieu que j’allais voir.

Puis je retombai dans l’angle de mon caveau; ma vision céleste s’était éteinte, le voile de la mort s’étendait entre elle et moi. Les douleurs de la faim et de la soif avaient reparu; à ces douleurs allaient se joindre celles du poison. J’attendais avec anxiété cette sueur de glace qui devait m’annoncer ma dernière agonie... Tout-à-coup j’entendis mon nom; je rouvris les yeux et je vis de la lumière: vous étiez là, debout à la grille de ma tombe!... vous, c’est-à-dire le jour, la vie, la liberté... Je jetai un cri et je m’élançai vers vous. Vous savez le reste.

Et maintenant, continua Pauline, je vous rappelle sur votre honneur le serment que vous m’avez fait de ne rien révéler de ce terrible drame tant que vivra encore un des trois principaux acteurs qui y ont joué un rôle.

Je le lui renouvelai.

XIV.

La confidence que m’avait faite Pauline me rendait sa position plus sacrée encore. Je sentis dès lors toute l’étendue que devait acquérir ce dévoûment dont mon amour pour elle me faisait un bonheur; mais en même temps je compris quelle indélicatesse il y aurait de ma part à lui parler de cet amour autrement que par des soins plus empressés et des attentions plus respectueuses. Le plan convenu entre nous fut adopté; elle passa pour ma sœur et m’appela son frère: cependant j’obtins d’elle, en lui faisant comprendre la possibilité d’être reconnue par quelque personne qui l’aurait rencontrée dans les salons de Paris, qu’elle renonçât à l’idée de donner des leçons de langue et de musique. Quant à moi, j’écrivis à ma mère et à ma sœur que je comptais rester pendant un an ou deux en Angleterre. Pauline éleva encore quelques difficultés lorsque je lui fis part de cette décision; mais elle vit qu’il y avait pour moi un tel bonheur à l’accomplir, qu’elle n’eut plus le courage de m’en parler, et que cette résolution prit entre nous force de chose convenue.

Pauline avait hésité longtemps pour décider si elle révélerait ou ne révélerait pas son secret à sa mère, et si, morte pour tout le monde, elle serait vivante pour celle à qui elle devait la vie: moi-même je l’avais pressée de prendre ce parti, faiblement il est vrai: car il m’enlevait, à moi, cette position de protecteur qui me rendait si heureux à défaut d’un autre titre; mais Pauline, après y avoir réfléchi, avait repoussé, à mon grand étonnement, cette consolation, et quelques instances que je lui eusse faites pour connaître le motif de son refus, elle avait refusé de me le révéler, prétendant qu’il m’affligerait.

Cependant nos journées passaient ainsi, pour elle dans une mélancolie qui semblait parfois n’être point sans charmes, pour moi dans l’espérance, sinon dans le bonheur; car je la voyais de jour en jour se rapprocher de moi par tous les petits contacts du cœur, et, sans s’en apercevoir elle-même, elle me donnait des preuves lentes mais visibles du changement qui s’opérait en elle: si nous travaillions l’un et l’autre, elle à quelque ouvrage de broderie, moi à un dessin ou à une aquarelle, il m’arrivait souvent, en levant les yeux vers elle, de trouver les siens fixés sur moi: si nous sortions ensemble, l’appui qu’elle me demandait d’abord était celui d’une étrangère à un étranger; puis, au bout de quelque temps, soit faiblesse, soit abandon, je la sentais peser mollement à mon bras; si je sortais seul, presque toujours, en tournant le coin de la rue Saint-James, je l’apercevais de loin à la fenêtre, regardant du côté où elle savait que je devais venir: tous ces signes, qui pouvaient simplement être ceux d’une familiarité plus grande, et d’une reconnaissance plus continuelle, m’apparaissaient à moi comme des révélations d’une félicité à venir; je lui savais gré de chacun d’eux, et je l’en remerciais intérieurement, car je craignais, si je le faisais tout haut, de lui faire apercevoir à elle-même que son cœur prenait peu à peu l’habitude d’une amitié plus que fraternelle.

J’avais fait usage de mes lettres de recommandation, et, tout isolés que nous vivions, nous recevions parfois quelque visite: car nous devions fuir à la fois et le tumulte du monde et l’affectation de la solitude. Parmi nos connaissances les plus habituelles était un jeune médecin qui avait acquis, depuis trois ou quatre ans, à Londres, une grande réputation pour ses études profondes de certaines maladies organiques: chaque fois qu’il venait nous voir, il regardait Pauline avec une attention sérieuse, qui, après son départ, me laissait toujours quelques inquiétudes; en effet, ces belles et fraîches couleurs de la jeunesse dont j’avais vu son teint autrefois si riche, et dont j’avais d’abord attribué l’absence à la douleur et à la fatigue, n’avaient point reparu depuis la nuit où je l’avais trouvée mourante dans ce caveau, ou, si quelque teinte revenait colorer momentanément ses joues, c’était pour leur donner, tant qu’elle y demeurait, un aspect fébrile plus inquiétant que la pâleur elle-même. Il arrivait aussi parfois que tout-à-coup, sans cause comme sans régularité, elle éprouvait des spasmes qui la conduisaient à des évanouissemens, et que, pendant les jours qui suivaient ces accidens, une mélancolie plus profonde s’emparait d’elle. Enfin ils se renouvelèrent avec une telle fréquence et une gravité si visiblement croissante, qu’un jour que le docteur Sercey était venu nous faire une de ses visites habituelles, je l’arrachai aux préoccupations qu’éveillait toujours en lui la vue de Pauline, et lui prenant le bras, je descendis avec lui dans le jardin.

Nous fîmes plusieurs fois sans parler le tour de la petite pelouse; puis enfin nous vînmes nous asseoir sur le banc où Pauline m’avait raconté cette terrible histoire. Là, nous restâmes un moment pensifs; enfin j’allais rompre le silence, lorsque le docteur me prévint:

—Vous êtes inquiet sur la santé de votre sœur? me dit-il.

—Je l’avoue, répondis-je, et vous-même m’avez laissé apercevoir des craintes qui augmentent les miennes.

—Et vous avez raison, continua le docteur, elle est menacée d’une maladie chronique de l’estomac. A-t-elle éprouvé quelque accident qui ait pu altérer cet organe?

—Elle a été empoisonnée...

Le docteur réfléchit un instant.

—Oui, c’est bien cela, me dit-il, je ne m’étais point trompé: je vous prescrirai un régime qu’elle suivra avec une grande exactitude. Quant au côté moral du traitement, il dépend de vous; procurez à votre sœur le plus de distraction possible. Peut-être est-elle prise de la maladie du pays, et un voyage en France lui ferait-il du bien.

—Elle ne veut pas y retourner.

—Eh bien! une course en Écosse, en Irlande, en Italie, partout où elle voudra; mais je crois la chose nécessaire.

Je serrai la main du docteur, et nous rentrâmes. Quant à l’ordonnance, il devait me l’envoyer à moi-même. Je comptais, pour ne pas inquiéter Pauline, substituer sans rien dire le régime qui lui serait prescrit à notre manière de vivre ordinaire; mais cette précaution fut inutile; à peine le docteur nous eût-il quittés, que Pauline me prit la main.

—Il vous a tout avoué, n’est-ce pas? me dit-elle. Je fis semblant de ne pas comprendre, elle sourit tristement.—Eh bien! continua-t-elle, voilà pourquoi je n’ai pas voulu écrire à ma mère: à quoi bon lui rendre son enfant pour qu’un an ou deux après, la mort vienne la lui reprendre? C’est bien assez de pleurer une fois ceux qu’on aime.

—Mais, lui dis-je, vous vous abusez étrangement sur votre état: c’est une indisposition, et voilà tout.

—Oh! c’est plus sérieux que cela, répondit Pauline avec son même sourire doux et triste, et je sens que le poison a laissé des traces de son passage et que je suis atteinte gravement; mais écoutez-moi, je ne me refuse pas à espérer. Je ne demande pas mieux que de vivre: sauvez-moi une seconde fois, Alfred. Que voulez-vous que je fasse?

—Que vous suiviez les prescriptions du docteur: elles sont faciles; un régime simple mais continu, de la distraction, des voyages.

—Où voulez-vous que nous allions? je suis prête à partir.

—Choisissez vous-même le pays qui vous est le plus sympathique.

—L’Ecosse, si vous voulez, puisque la moitié de la route est faite.

—L’Ecosse, soit.

Je fis aussitôt mes préparatifs de départ, et trois jours après nous quittâmes Londres. Nous nous arrêtâmes un instant sur les bords de la Twed pour la saluer de cette belle imprécation que Schiller met dans la bouche de Marie Stuart:

«La nature jeta les Anglais et les Ecossais sur une planche étendue au milieu de l’Océan: elle la sépara en deux parties inégales, et voua ses habitans au combat éternel de sa possession. Le lit étroit de la Twed sépare seul les esprits irrités, et bien souvent le sang des deux peuples se mêla à ses eaux: la main sur la garde de leur épée, depuis mille ans ils se regardent et se menacent debout sur chaque rive: jamais ennemi n’opprima l’Angleterre, que l’Ecossais n’ait marché avec lui; jamais guerre civile n’embrasa les villes de l’Ecosse, sans qu’un Anglais n’ait approché une torche de ses murailles, et cela durera ainsi, et la haine sera implacable et éternelle jusqu’au jour où un même parlement unira les deux ennemies comme deux sœurs, et où un seul sceptre s’étendra sur l’île tout entière.»

Nous entrâmes en Ecosse.

Nous visitâmes, Walter Scott à la main, toute cette terre poétique que, pareil à un magicien qui évoque des fantômes, il a repeuplée de ses antiques habitans, auxquels il a mêlé les originales et gracieuses créations de sa fantaisie: nous retrouvâmes les sentiers escarpés que suivait, sur son bon cheval Gustave, le prudent Dalgetty. Nous côtoyâmes le lac sur lequel glissait, la nuit, comme une vapeur, la Dame blanche d’Avenel. Nous allâmes nous asseoir sur les ruines du château de Lochleven, à l’heure même où la reine d’Ecosse s’en était échappée, et nous cherchâmes sur les bords de la Tay le champ clos où Torquil du Chêne vit tomber ses sept fils sous l’épée de l’armurier Smith, sans proférer d’autre plainte que ces mots, qu’il répéta sept fois: Encore un pour Eachar!...

Cette excursion sera éternellement pour moi un rêve de bonheur dont jamais n’approcheront les réalités de l’avenir: Pauline avait une de ces organisations impressionnables comme il en faut aux artistes, et sans laquelle un voyage n’est qu’un simple changement de localités, une accélération dans le mouvement habituel de la vie, un moyen de distraire son esprit par la vue même des objets qui devraient l’occuper: pas un souvenir historique ne lui échappait; pas une poésie de la nature, soit qu’elle se manifestât à nous dans la vapeur du matin ou le crépuscule du soir, n’était perdue pour elle. Quant à moi, j’étais sous l’empire d’un charme; jamais un seul mot des événemens accomplis n’avait été prononcé entre nous depuis l’heure où elle me les avait racontés; pour moi, le passé disparaissait parfois comme s’il n’avait jamais existé. Le présent seul qui nous réunissait était tout à mes yeux: jeté sur une terre étrangère, où je n’avais que Pauline, où Pauline n’avait que moi, les liens qui nous unissaient se resserraient chaque jour davantage par l’isolement; chaque jour je sentais que je faisais un pas dans son cœur, chaque jour un serrement de main, chaque jour un sourire, son bras appuyé sur mon bras, sa tête posée sur mon épaule, était un nouveau droit qu’elle me donnait sans s’en douter pour le lendemain; et plus elle s’abandonnait ainsi, plus, tout en aspirant chaque émanation naïve de son âme, plus je me gardais de lui parler d’amour, de peur qu’elle ne s’aperçût que depuis longtemps nous avions dépassé les limites de l’amitié.

Quant à la santé de Pauline, les prévisions du docteur s’étaient réalisées en partie; cette activité que le changement des lieux et les souvenirs qu’ils rappelaient entretenaient dans son esprit, détournait sa pensée des souvenirs tristes qui l’oppressaient aussitôt qu’aucun objet important ne venait l’en distraire. Elle-même commençait presque à oublier, et à mesure que les abîmes du passé se perdaient dans l’ombre, les sommets de l’avenir se coloraient d’un jour nouveau. Sa vie, qu’elle avait crue bornée aux limites d’un tombeau, commençait à reculer ses horizons moins sombres, et un air de plus en plus respirable venait se mêler à l’atmosphère étouffante au milieu de laquelle elle s’était sentie précipitée.

Nous passâmes l’été tout entier en Écosse; puis nous revînmes à Londres: nous y retrouvâmes notre petite maison de Piccadilly, et ce charme que l’esprit le plus enclin aux voyages éprouve dans les premiers momens d’un retour. Je ne sais ce qui se passait dans le cœur de Pauline, mais je sais que, quant à moi, je n’avais jamais été si heureux.

Quant au sentiment qui nous unissait, il était pur comme la fraternité: je n’avais pas, depuis un an, redit à Pauline que je l’aimais, depuis un an Pauline ne m’avait point fait le moindre aveu, et cependant nous lisions dans le cœur l’un de l’autre comme dans un livre ouvert, et nous n’avions plus rien à nous apprendre. Désirais-je plus que je n’avais obtenu?... Je ne sais; il y avait tant de charme dans ma position, que j’aurais peut-être craint qu’un bonheur plus grand ne la précipitât vers quelque dénoûment fatal et inconnu. Si je n’étais pas amant, j’étais plus qu’un ami, plus qu’un frère; j’étais l’arbre auquel, pauvre lierre, elle s’abritait, j’étais le fleuve qui emportait sa barque à mon courant, j’étais le soleil d’où lui venait la lumière; tout ce qui existait d’elle existait par moi, et probablement le jour n’était pas loin où ce qui existait par moi existerait aussi pour moi.

Nous en étions là de notre vie nouvelle, lorsqu’un jour je reçus une lettre de ma mère. Elle m’annonçait qu’il se présentait pour ma sœur un parti non-seulement convenable, mais avantageux: le comte Horace de Beuzeval, qui joignait à sa propre fortune vingt-cinq mille livres de rente qu’il avait héritées de sa première femme, mademoiselle Pauline de Meulien, demandait Gabrielle en mariage!...

Heureusement j’étais seul lorsque j’ouvris cette lettre, car ma stupéfaction m’eût trahi: cette nouvelle que je recevais n’était-elle pas bien étrange en effet, et quelque nouveau mystère de la Providence ne se cachait-il pas dans cette bizarre prédestination qui conduisait le comte Horace en face du seul homme dont il fût connu? Quelque empire que je fusse parvenu à prendre sur moi-même, Pauline ne s’en aperçut pas moins, en rentrant, qu’il m’était arrivé, pendant son absence, quelque chose d’extraordinaire; au reste, je n’eus pas de peine à lui donner le change, et, dès que je lui eus dit que des affaires de famille me forçaient de faire un voyage en France, elle attribua tout naturellement au chagrin de nous séparer l’abattement dans lequel elle me retrouvait. Elle-même pâlit et fut forcée de s’asseoir: c’était la première fois que nous nous éloignions l’un de l’autre depuis près d’un an que je l’avais sauvée; puis il y a, entre cœurs qui s’aiment, au moment d’une séparation, quoique en apparence courte et sans danger, de ces pressentimens intimes qui nous la font inquiétante et douloureuse, quelque chose que la raison dise pour nous rassurer.

Je n’avais pas une minute à perdre; j’avais donc décidé que je partirais le lendemain. Je montai chez moi pour faire quelques préparatifs indispensables. Pauline descendit au jardin, où j’allai la rejoindre aussitôt que ces apprêts furent terminés.

Je la vis assise sur le banc où elle m’avait raconté sa vie. Depuis ce temps, je l’ai dit, comme si elle eût été réellement endormie dans les bras de la mort, ainsi qu’on le croyait, aucun écho de la France n’était venu la réveiller, mais peut être approchait-elle du terme de cette tranquillité, et l’avenir pour elle allait-il douloureusement se rattacher à ce passé que tous mes efforts avaient eu pour but de lui faire oublier. Je la trouvai triste et rêveuse; je vins m’asseoir à son côté; ses premiers mots m’apprirent la cause de sa préoccupation.

—Ainsi vous partez? me dit-elle.

—Il le faut, Pauline, répondis-je d’une voix que je cherchais à rendre calme, vous savez mieux que personne qu’il y a des événemens qui disposent de nous, et qui nous enlèvent aux lieux que nous voudrions ne pas quitter d’une heure, comme le vent fait d’une feuille. Le bonheur de ma mère, de ma sœur, le mien même, dont je ne vous parlerais pas s’il était le seul compromis, dépendent de ma promptitude à faire ce voyage.

—Allez donc, reprit Pauline tristement; allez, puisqu’il le faut; mais n’oubliez pas que vous avez en Angleterre aussi une sœur qui n’a pas de mère, dont le seul bonheur dépend désormais de vous, et qui voudrait pouvoir quelque chose pour le vôtre!...

—Oh! Pauline! m’écriai-je en la pressant dans mes bras, dites-moi, doutez-vous un instant de mon amour? croyez-vous que je ne m’éloigne pas le cœur brisé? croyez-vous que le moment le plus heureux de ma vie ne sera pas celui où je rentrerai dans cette petite maison qui nous dérobe au monde tout entier?... Vivre avec vous de cette vie de frère et de sœur, avec l’espoir seulement de jours plus heureux encore, croyez-vous que ce n’était pas pour moi un bonheur plus grand que je n’avais jamais osé l’espérer?..... oh! dites-moi, le croyez-vous?...

—Oui, je le crois, me répondit Pauline; car il y aurait de l’ingratitude à en douter. Votre amour a été pour moi si délicat et si élevé, que je puis en parler sans rougir, comme je parlerais d’une de vos vertus... Quant à ce bonheur plus grand que vous espérez, Alfred, je ne le comprends pas!... Notre bonheur, j’en suis certaine, tient à la pureté même de nos relations; et plus ma position est étrange et sans pareille peut-être, plus je suis déliée de mes devoirs envers la société, plus, pour moi-même, je dois être sévère à les accomplir...

—Oh! oui... oui, lui dis-je, je vous comprends, et Dieu me punisse si j’essayais jamais de détacher une fleur de votre couronne de martyre pour y mettre en place un remords! mais enfin il peut arriver tels événemens qui vous fassent libre... La vie même adoptée par le comte, pardon si je reviens sur ce sujet, l’expose plus que tout autre...

—Oh! oui... oui, je le sais... Aussi, croyez-le bien, je n’ouvre jamais un journal sans frémir... L’idée que je puis voir le nom que j’ai porté figurer dans quelque procès sanglant, l’homme que j’ai appelé mon mari menacé d’une mort infâme... Eh bien!... que parlez-vous de bonheur dans ce cas-là, en supposant que je lui survécusse?...

—Oh! d’abord... et avant tout, Pauline, vous n’en seriez pas moins la plus pure comme la plus adorée des femmes..... N’a-t-il pas pris soin de vous mettre à l’abri de lui-même, si bien qu’aucune tache de sa boue ni de son sang ne peut vous atteindre?... Mais je ne voulais point parler de cela, Pauline! Dans une attaque nocturne, dans un duel même, le comte peut trouver la mort... Oh! c’est affreux, je le sais, de n’avoir d’autre espérance de bonheur que celle qui doit couler de la blessure ou sortir de la bouche d’un homme avec son sang et son dernier soupir!... Mais enfin, pour vous-même... une telle fin ne serait-elle pas un bienfait du hasard... un oubli de la Providence?

—Eh bien?... dit en m’interrogeant Pauline.

—Eh bien! alors, Pauline, l’homme, qui, sans conditions, s’est fait votre ami, votre protecteur, votre frère, n’aurait-il pas droit à un autre titre?

—Mais cet homme a-t-il bien réfléchi à l’engagement qu’il prendrait en le sollicitant?

—Sans doute, et il y voit bien des promesses de bonheur sans y découvrir une cause d’effroi...

—A-t-il pensé que je suis exilée de France, que la mort du comte ne viendra pas rompre mon ban, et que les devoirs que je me suis imposés envers sa vie, je me les imposerai envers sa mémoire?...

—Pauline, lui dis-je, j’ai songé à tout... L’année que nous venons de passer ensemble a été l’année la plus heureuse de ma vie. Je vous l’ai dit, je n’ai aucun lien réel qui m’attache sur un point du monde plutôt que sur un autre... Le pays où vous serez sera ma patrie!

—Eh bien! me dit Pauline avec un si doux accent que mieux qu’une promesse il renfermait toutes les espérances,—revenez avec ces sentimens, laissons faire à l’avenir, et confions-nous en Dieu.

Je tombai à ses pieds et je baisai ses genoux.

La même nuit je quittai Londres; vers midi, j’arrivai au Havre; je pris aussitôt une voiture de poste et je partis; à une heure du matin j’étais chez ma mère.

Elle était en soirée avec Gabrielle. Je m’informai dans quelle maison: c’était chez lord G., ambassadeur d’Angleterre. Je demandai si ces dames étaient seules, on me répondit que le comte Horace était venu les prendre; je fis une toilette rapide, je me jetai dans un cabriolet de place, et je me fis conduire à l’ambassade.

Lorsque j’arrivai, beaucoup de personnes s’étaient déjà retirées; les salons commençaient à s’éclaircir; mais cependant il y restait encore assez de monde pour que j’y pénétrasse sans être remarqué. Bientôt j’aperçus ma mère assise et ma sœur dansant, l’une avec toute sa sérénité d’âme habituelle, l’autre avec une joie d’enfant. Je restai à la porte, je n’étais pas venu pour faire une reconnaissance au milieu d’un bal; d’ailleurs je cherchais encore une troisième personne, je présumais qu’elle ne devait pas être éloignée. En effet, mon investigation ne fut pas longue: le comte Horace était appuyé au lambris de la porte en face de laquelle je me trouvais moi-même.

Je le reconnus au premier abord: c’était bien l’homme que m’avait dépeint Pauline, c’était bien l’inconnu que j’avais entrevu aux rayons de la lune dans l’abbaye de Grand-Pré; je retrouvai tout ce que je cherchais en lui, sa figure pâle et calme, ses cheveux blonds qui lui donnaient cet air de première jeunesse, ses yeux noirs qui imprimaient à sa physionomie un caractère si étrange, enfin ce pli du front que depuis un an, à défaut de remords, les soucis avaient dû faire plus large et plus profond.

La contredanse finie, Gabrielle alla se rasseoir près de sa mère. Aussitôt je priai un domestique de dire à madame de Nerval et à sa fille que quelqu’un les attendait dans la salle des pelisses et des manteaux. Ma mère et ma sœur jetèrent un cri de surprise et de joie en m’apercevant. Nous étions seuls, je pus les embrasser. Ma mère n’osait en croire ses yeux qui me voyaient et ses mains qui me serraient contre son cœur. J’avais fait une telle diligence, qu’à peine pensait-elle que sa lettre m’était arrivée. En effet, la veille, à pareille heure, j’étais encore à Londres.

Ni ma mère ni ma sœur ne pensaient à rentrer dans les salons de danse; elles demandèrent leurs manteaux, s’enveloppèrent dans leurs pelisses et donnèrent l’ordre au domestique de faire avancer la voiture. Gabrielle dit alors quelques mots à l’oreille de ma mère:

—C’est juste! s’écria celle ci;—et le comte Horace...

—Demain je lui ferai une visite et vous excuserai près de lui, répondis-je.

—Le voilà, dit Gabrielle.

En effet, le comte avait remarqué que ces dames quittaient le salon; au bout de quelques minutes, ne les voyant pas reparaître, il s’était mis à leur recherche, et il venait de les retrouver prêtes à partir.

J’avoue qu’il me passa un frissonnement par tout le corps en voyant cet homme s’avancer vers nous. Ma mère sentit mon bras se crisper sous le sien, elle vit mes regards se croiser avec ceux du comte, et, avec cet instinct maternel qui devine tous les dangers, avant que ni l’un ni l’autre de nous deux eût ouvert la bouche:

—Pardon, dit-elle au comte, c’est mon fils que nous n’avions pas vu depuis près d’un an, et qui arrive de Londres.

—Le comte s’inclina.

—Serai-je le seul, dit-il d’une voix douce, à m’affliger de ce retour, madame, et me privera-t-il du bonheur de vous reconduire?

—C’est probable, monsieur, répondis-je me contenant à peine; car, là où je suis, ma mère et ma sœur n’ont pas besoin d’autre cavalier.

—Mais c’est le comte Horace! me dit ma mère en se retournant vivement vers moi.

—Je connais monsieur, répondis-je avec un accent dans lequel j’avais essayé de mettre toutes les insultes.

Je sentis ma mère et ma sœur trembler à leur tour: le comte Horace devint affreusement pâle; cependant aucun autre signe que cette pâleur ne trahit son émotion. Il vit les craintes de ma mère, et avec un goût et une convenance qui me donnaient la mesure de ce que j’aurais peut-être dû faire moi-même, il s’inclina et sortit. Ma mère le suivit des yeux avec anxiété; puis, lorsqu’il eut disparu:

—Partons! partons! dit-elle en m’entraînant vers le perron.

Nous descendîmes l’escalier, nous montâmes en voiture, et nous rentrâmes à la maison sans avoir échangé une parole.

XV.

Cependant, on peut le comprendre facilement, nos cœurs étaient pleins de pensées différentes: aussi ma mère, à peine rentrée, fit-elle signe à Gabrielle de se retirer dans sa chambre. La pauvre enfant vint me présenter son front, comme elle avait l’habitude de le faire autrefois: mais à peine eut-elle senti mes lèvres la toucher et mes bras la serrer sur ma poitrine, qu’elle fondit en larmes. Alors ma vue, en s’abaissant sur elle, pénétra jusqu’à son cœur, et j’en eus pitié.

—Chère petite sœur, lui dis-je, il ne faut pas m’en vouloir des choses qui sont plus fortes que moi. C’est Dieu qui fait les événemens, et les événemens commandent aux hommes. Depuis que mon père est mort, je réponds de toi à toi-même; c’est à moi de veiller sur ta vie et de la faire heureuse.

—Oh! oui, oui, tu es le maître, me dit Gabrielle; ce que tu ordonneras, je le ferai, sois tranquille. Mais je ne puis m’empêcher de craindre sans savoir ce que je crains, et de pleurer sans savoir pourquoi je pleure.

—Rassure-toi, lui dis-je, le plus grand de tes dangers est passé maintenant, grâce au ciel, qui veillait sur toi. Remonte dans ta chambre, prie comme une jeune âme doit prier: la prière dissipe les craintes et sèche les pleurs. Va.

Gabrielle m’embrassa et sortit. Ma mère la suivit des yeux avec anxiété; puis, lorsque la porte fut refermée:

—Que signifie tout cela? me dit-elle.

—Cela signifie, ma mère, lui répondis-je d’un ton respectueux mais ferme, que ce mariage dont vous m’avez parlé est impossible, et que Gabrielle ne peut épouser le comte Horace.

—C’est que je suis presque engagée, dit ma mère.

—Je vous dégagerai, je m’en charge.

—Mais enfin, me diras-tu pourquoi, sans raison aucune?...

—Me croyez-vous donc assez insensé, interrompis-je, pour briser des choses aussi sacrées que la parole, si je n’avais pas de motifs de le faire?

—Mais tu me les diras, je pense?

—Impossible, impossible, ma mère; je suis lié par un serment.

—Je sais qu’on dit bien des choses contre Horace; mais on n’a rien pu prouver encore. Croirais-tu à toutes ces calomnies?

—Je crois mes yeux, ma mère, j’ai vu!...

—Oh!...

—Écoutez. Vous savez si je vous aime et si j’aime ma sœur; vous savez si, lorsqu’il s’agit de votre bonheur à toutes deux, je suis capable de prendre légèrement une résolution immuable; vous savez enfin si, dans une circonstance aussi suprême, je suis homme à vous effrayer par un mensonge; eh bien! ma mère, je vous le dis, je vous le jure, si ce mariage s’était fait, si je n’étais pas venu à temps, si mon père, en mon absence, n’était pas sorti de la tombe pour se placer entre sa fille et cet homme, si Gabrielle s’appelait à cette heure madame Horace de Beuzeval, il ne me resterait qu’une chose à faire, et je la ferais, croyez-moi: ce serait de vous enlever, vous et votre fille, de fuir la France avec vous pour n’y rentrer jamais, et d’aller demander à quelque terre étrangère l’oubli et l’obscurité, au lieu de l’infamie qui nous attendrait dans notre patrie.

—Mais ne peux-tu pas me dire?...

—Je ne puis rien dire... j’ai fait serment... Si je pouvais parler, je n’aurais qu’à prononcer une parole, et ma sœur serait sauvée.

—Quelque danger la menace-t-il donc?

—Non, pas tant que je serai vivant du moins.

—Mon Dieu! mon Dieu! dit ma mère, tu m’épouvantes!

Je vis que je m’étais laissé emporter malgré moi.

—Écoutez, continuai-je: peut-être tout cela est-il moins grave que je ne le crains. Rien n’était arrêté positivement entre vous et le comte, rien n’était encore connu dans le monde; quelque bruit vague, quelques suppositions, n’est-ce pas, et rien de plus?

—C’était ce soir seulement la seconde fois que le comte nous accompagnait.

—Eh bien! ma mère, prenez le premier prétexte venu pour ne pas recevoir; fermez votre porte à tout le monde, au comte comme aux autres. Je me charge de lui faire comprendre que ses visites seraient inutiles.

—Alfred, dit ma mère effrayée, de la prudence surtout, des ménagemens, des procédés. Le comte n’est pas un homme que l’on congédie ainsi sans lui donner une raison plausible.

—Soyez tranquille, ma mère, j’y mettrai toutes les convenances nécessaires. Quant à une raison plausible, je lui en donnerai une.

—Agis comme tu voudras: tu es le chef de la famille, Alfred, et je ne ferai rien contre ta volonté; mais, au nom du ciel, mesure chacune des paroles que tu diras au comte, et, si tu refuses, adoucis le refus autant que tu pourras. Ma mère me vit prendre une bougie pour me retirer.—Oui, tu as raison, continua-t-elle: je ne pense pas à ta fatigue. Rentre chez toi, il sera temps de penser demain à tout cela. J’allai à elle et l’embrassai: elle me retint la main.—Tu me promets, n’est-ce pas, de ménager la fierté du comte?

—Je vous le promets, ma mère; et je l’embrassai une seconde fois et me retirai.

Ma mère avait raison, je tombais de fatigue. Je me couchai et dormis tout d’une traite jusqu’au lendemain dix heures du matin.

Je trouvai en me réveillant une lettre du comte: je m’y attendais. Cependant je n’aurais pas cru qu’il eût gardé tant de calme et de mesure: c’était un modèle de courtoisie et de convenances. La voici:

«Monsieur,

»Quelque désir que j’eusse de vous faire promptement parvenir cette lettre, je n’ai voulu vous l’adresser ni par un domestique ni par un ami. Ce mode d’envoi, qui est cependant généralement adopté en pareille circonstance, eût pu éveiller des inquiétudes parmi les personnes qui vous sont chères, et que vous me permettez, je l’espère, de regarder encore, malgré ce qui s’est passé hier chez lord G., comme ne m’étant ni étrangères ni indifférentes.

»Cependant, monsieur, vous comprendrez facilement que les quelques mots échangés entre nous demandent une explication. Serez-vous assez bon pour m’indiquer l’heure et le lieu où vous pourrez me la donner? La nature de l’affaire exige, je crois, qu’elle soit secrète et qu’elle n’ait d’autres témoins que les personnes intéressées; cependant, si vous le désirez, je conduirai deux amis.

»Je crois vous avoir donné la preuve hier que je vous regardais déjà comme un frère, croyez qu’il m’en coûterait beaucoup pour renoncer à ce titre, et qu’il me faudrait faire violence à toutes mes espérances et à tous mes sentimens pour vous traiter jamais en adversaire et en ennemi.

»Comte Horace.»

Je répondis aussitôt:

«Monsieur le comte,

»Vous ne vous étiez pas trompé, j’attendais votre lettre, et je vous remercie bien sincèrement des précautions que vous avez prises pour me la faire parvenir. Cependant, comme ces précautions seraient inutiles vis-à-vis de vous, et qu’il est important que vous receviez promptement ma réponse, permettez que je vous l’envoie par mon domestique.

»Ainsi que vous l’avez pensé, une explication est nécessaire entre nous; elle aura lieu, si vous le voulez bien, aujourd’hui même. Je sortirai à cheval et me promènerai de midi à une heure au bois de Boulogne, allée de la Muette. Je n’ai pas besoin de vous dire, monsieur le comte, que je serai enchanté de vous y rencontrer. Quant aux témoins, mon avis, parfaitement d’accord avec le vôtre, est qu’ils sont inutiles à cette première entrevue.

»Il ne me reste plus, monsieur, pour avoir répondu en tout point à votre lettre, qu’à vous parler de mes sentimens pour vous. Je désirerais bien sincèrement que ceux que je vous ai voués pussent m’être inspirés par mon cœur; malheureusement, ils me sont dictés par ma conscience.

»Alfred de Nerval.»

Cette lettre écrite et envoyée, je descendis près de ma mère: elle s’était effectivement informée si personne n’était venu de la part du comte Horace, et sur la réponse que lui avaient faite les domestiques, je la trouvai plus tranquille. Quant à Gabrielle, elle avait demandé et obtenu la permission de rester dans sa chambre. A la fin du déjeuner on m’amena le cheval que j’avais demandé. Mes instructions avaient été suivies, la selle était garnie de fontes: j’y plaçai d’excellens pistolets de duel tout chargés; je n’avais pas oublié qu’on m’avait prévenu que le comte Horace ne sortait jamais sans armes.

J’étais au rendez-vous à onze heures un quart, tant mon impatience était grande. Je parcourus l’allée dans toute sa longueur; en me retournant, j’aperçus un cavalier à l’autre extrémité: c’était le comte Horace. A peine chacun de nous eut-il reconnu l’autre, qu’il mit son cheval au galop; nous nous rencontrâmes au milieu de l’allée. Je remarquai que, comme moi, il avait des fontes à la selle de son cheval.

—Vous voyez, me dit le comte Horace en me saluant avec courtoisie et le sourire sur les lèvres, que mon désir de vous rencontrer était égal au vôtre, car tous deux nous avons devancé l’heure.

—J’ai fait cent lieues en un jour et une nuit pour avoir cet honneur, monsieur le comte, lui répondis-je en m’inclinant à mon tour; vous voyez que je ne suis point en reste.

—Je présume que les motifs qui vous ont ramené avec tant d’empressement ne sont point des secrets que je ne puisse entendre; et, quoique mon désir de vous connaître et de vous serrer la main m’eût facilement déterminé à faire une pareille course en moins de temps encore, s’il eût été possible, je n’ai pas la fatuité de croire que ce soit une pareille raison qui vous ait fait quitter l’Angleterre.

—Et vous croyez juste, monsieur le comte. Des intérêts plus puissans, des intérêts de famille, dans lesquels notre honneur était sur le point d’être compromis, ont été la cause de mon départ de Londres et de mon arrivée à Paris.

—Les termes dont vous vous servez, reprit le comte en s’inclinant de nouveau, et avec un sourire dont l’expression devenait de plus en plus amère, me font espérer que ce retour n’a point eu pour cause la lettre que vous a adressée madame de Nerval, et dans laquelle elle vous faisait part d’un projet d’union entre mademoiselle Gabrielle et moi.

—Vous vous trompez, monsieur, répondis-je en m’inclinant à mon tour; car je suis venu uniquement pour m’opposer à ce mariage, qui ne peut se faire.

Le comte pâlit et ses lèvres se serrèrent; mais presque aussitôt il reprit son calme habituel.

—J’espère, me dit-il, que vous apprécierez le sentiment qui m’ordonne d’écouter avec sang-froid les réponses étranges que vous me faites. Ce sang-froid, monsieur, est une preuve du désir que j’attache à votre alliance; et ce désir est tel que j’aurai l’indiscrétion de pousser l’investigation jusqu’au bout. Me ferez-vous l’honneur de me dire, monsieur, quelles sont les causes qui peuvent me valoir de votre part cette aveugle antipathie, que vous exprimez si franchement? Marchons, si vous voulez, l’un à côté de l’autre, et nous continuerons de causer.

Je mis mon cheval au pas du sien, et nous suivîmes l’allée avec l’apparence de deux amis qui se promènent.

—Je vous écoute, monsieur, reprit le comte.

—D’abord, permettez-moi, répondis-je, monsieur le comte, de rectifier votre jugement sur l’opinion que j’ai de vous: ce n’est point une antipathie aveugle, c’est un mépris raisonné.

Le comte se dressa sur ses étriers comme un homme arrivé au bout de sa patience; puis il passa la main sur son front, et, d’une voix où il était difficile de distinguer la moindre altération:

—De pareils sentimens sont assez dangereux, monsieur, pour qu’on ne les adopte et surtout qu’on ne les manifeste qu’après une connaissance parfaite de l’homme qui les a inspirés.

—Et qui vous dit que je ne vous connais pas parfaitement, monsieur? répondis-je en le regardant en face.

—Cependant, si ma mémoire ne m’abuse, reprit le comte, je vous ai rencontré hier pour la première fois.

—Et cependant le hasard, ou plutôt la Providence, nous avait déjà rapprochés; il est vrai que c’était la nuit, et que vous ne m’avez pas vu.

—Aidez mes souvenirs, dit le comte; je suis fort gauche aux énigmes.

—J’étais dans les ruines de l’abbaye de Grand-Pré pendant la nuit du 27 au 28 septembre.

Le comte tressaillit et porta la main à ses fontes: je fis le même mouvement; il s’en aperçut.

—Eh bien? reprit-il en se remettant aussitôt.

—Eh bien! je vous ai vu sortir du souterrain, je vous ai vu enfouir une clef.

—Et quelle détermination avez-vous prise à la suite de toutes ces découvertes?

—Celle de ne pas vous laisser assassiner mademoiselle Gabrielle de Nerval comme vous avez tenté d’assassiner mademoiselle Pauline de Meulien.

—Pauline n’est point morte! s’écria le comte arrêtant son cheval et oubliant, pour cette fois seulement, ce sang-froid infernal qui ne l’avait pas quitté d’une minute.

—Non, monsieur, Pauline n’est point morte, répondis-je en m’arrêtant à mon tour; Pauline vit, malgré la lettre que vous lui avez écrite, malgré le poison que vous lui avez versé, malgré les trois portes que vous avez fermées sur elle, et que j’ai rouvertes, moi, avec cette clef que je vous avais vu enfouir. Comprenez-vous maintenant?

—Parfaitement, monsieur, reprit le comte la main cachée dans une de ses fontes; mais ce que je ne comprends pas, c’est que, possédant ces secrets et ces preuves, vous ne m’ayez pas tout bonnement dénoncé.

—C’est que j’ai fait un serment sacré, monsieur, et que je suis obligé de vous tuer en duel comme si vous étiez un honnête homme. Ainsi laissez là vos pistolets, car, en m’assassinant, vous pourriez gâter votre affaire.

—Vous avez raison, répondit le comte en boutonnant ses fontes et en remettant son cheval au pas. Quand nous battons-nous?

—Demain matin, si vous le voulez, repris-je en lâchant la bride du mien.

—Parfaitement. Où cela?

—A Versailles, si le lieu vous plaît.

—Très bien. A neuf heures je vous attendrai à la pièce d’eau des Suisses avec mes témoins.

—Messieurs Max et Henri, n’est-ce pas?...

—Avez-vous quelque chose contre eux?

—J’ai que je veux bien me battre avec un assassin, mais que je ne veux pas qu’il prenne pour seconds ses deux complices. Cela se passera autrement, si vous le permettez.

—Faites vos conditions, monsieur, dit le comte en se mordant les lèvres jusqu’au sang.

—Comme il faut que notre rencontre reste un secret pour tout le monde, quelque résultat qu’elle puisse avoir, nous choisirons chacun nos témoins parmi les officiers de la garnison de Versailles, pour qui nous resterons inconnus; ils ignoreront la cause du duel, et ils y assisteront seulement pour prévenir l’accusation de meurtre. Cela vous convient-il?

—A merveille, monsieur. Maintenant, vos armes?

—Maintenant, monsieur, comme nous pourrions nous faire avec l’épée quelque pauvre et mesquine égratignure, qui nous empêcherait peut-être de continuer le combat, le pistolet me paraît préférable. Apportez votre boîte, j’apporterai la mienne.

—Mais, répondit le comte, nous avons tous deux nos armes, toutes nos conditions sont arrêtées: pourquoi remettre à demain une affaire que nous pourrions terminer aujourd’hui même?

—Parce que j’ai quelques dispositions à prendre pour lesquelles ce délai m’est nécessaire. Il me semble que je me conduis à votre égard de manière à obtenir cette concession. Quant à la crainte qui vous préoccupe, soyez parfaitement tranquille, monsieur, je vous répète que j’ai fait un serment.

—Cela suffit, monsieur, répondit le comte en s’inclinant: à demain, neuf heures.

—A demain, neuf heures.

Nous nous saluâmes une dernière fois, et nous nous éloignâmes au galop, gagnant chacun une extrémité de la route.

En effet, le délai que j’avais demandé au comte n’était point plus long qu’il ne me le fallait pour mettre ordre à mes affaires; aussi, à peine rentré chez moi, je m’enfermai dans ma chambre.

Je ne me dissimulai pas que les chances du combat où j’étais engagé étaient hasardeuses; je connaissais le sang-froid et l’adresse du comte, je pouvais donc être tué; en ce cas-là j’avais à assurer la position de Pauline.

Quoique dans tout ce que je viens de te raconter je n’aie pas une fois prononcé son nom, continua Alfred, je n’ai pas besoin de te dire que son souvenir ne s’était pas éloigné un instant de ma pensée. Les sentimens qui s’étaient réveillés en moi lorsque j’avais revu ma sœur et ma mère s’étaient placés près du sien, mais sans lui porter atteinte; et je sentis combien je l’aimais, au sentiment douloureux qui me saisit lorsque, prenant la plume, je pensai que je lui écrivais pour la dernière fois peut-être. La lettre achevée, j’y joignis un contrat de rentes de 10,000 francs, et je mis le tout sous enveloppe, à l’adresse du docteur Sercey, Grosvenor-Square, à Londres.

Le reste de la journée et une partie de la nuit se passèrent en préparatifs de ce genre; je me couchai à deux heures du matin en recommandant à mon domestique de me réveiller à six.

Il fut exact à la consigne donnée: c’était un homme sur lequel je savais pouvoir compter, un de ces vieux serviteurs comme on en trouve dans les drames allemands, que les pères lèguent à leurs fils et que j’avais hérité de mon père. Je le chargeai de la lettre adressée au docteur, avec ordre de la porter lui-même à Londres, si j’étais tué. Deux cents louis que je lui laissai étaient destinés, en ce cas, à le défrayer de son voyage; dans le cas contraire, il les garderait à titre de gratification. Je lui montrai, en outre, le tiroir où étaient renfermés, pour lui être remis si la chance m’était fatale, les derniers adieux que j’adressais à ma mère; il devait, de plus, me tenir une voiture de poste prête jusqu’à cinq heures du soir, et si, à cinq heures je n’étais pas revenu, partir pour Versailles et s’informer de moi. Ces précautions prises, je montai à cheval; à neuf heures moins un quart j’étais au rendez-vous avec mes deux témoins: c’étaient, comme la chose avait été arrêtée, deux officiers de hussards qui m’étaient totalement inconnus, et qui cependant n’avaient point hésité à me rendre le service que je demandais d’eux. Il leur avait suffi de savoir que c’était une affaire dans laquelle l’honneur d’une famille recommandable était compromis, pour qu’ils acceptassent sans faire une seule question. Il n’y a que les Français pour être tout à la fois, et selon les circonstances, les plus bavards ou les plus discrets de tous les hommes.

Nous attendions depuis cinq minutes à peine, lorsque le comte arriva avec ses seconds; nous nous mîmes en quête d’un endroit convenable, et nous ne tardâmes pas à le trouver, grâce à nos témoins, habitués à découvrir ce genre de localité. Arrivés sur le terrain, nous fîmes part à ces messieurs de nos conditions, et nous les priâmes d’examiner les armes; c’était, de la part du comte, des pistolets de Lepage, et de ma part, à moi, des pistolets de Devismes, les uns et les autres à double détente et du même calibre, comme sont, au reste, presque tous les pistolets de duel.

Le comte alors ne démentit point sa réputation de bravoure et de courtoisie; il voulut me céder tous les avantages, mais je refusai. Il fut donc décidé que le sort réglerait les places et l’ordre dans lequel nous ferions feu; quant à la distance, elle fut fixée à vingt pas; les limites étaient marquées pour chacun de nous par un second pistolet tout chargé, afin que nous pussions continuer le combat dans les mêmes conditions, si ni l’une ni l’autre des deux premières balles n’était mortelle.

Le sort favorisa le comte deux fois de suite: il eut d’abord le choix des places, puis la priorité: il alla aussitôt se placer en face du soleil, adoptant de son plein gré la position la plus désavantageuse: je lui en fis la remarque, mais il s’inclina, en répondant que, puisque le hasard l’avait fait maître d’opter, il désirait garder le côté qu’il avait choisi: j’allai prendre la mienne à la distance convenue.

Les témoins chargeaient nos armes, j’eus donc le temps d’examiner le comte, et, je dois le dire, il garda constamment l’attitude froide et calme d’un homme parfaitement brave: pas un geste, pas un mot ne lui échappa qui ne fût dans les convenances. Bientôt les témoins se rapprochèrent de nous, nous présentèrent à chacun un pistolet, placèrent l’autre à nos pieds, et s’éloignèrent. Alors le comte me renouvela une seconde fois l’invitation de tirer le premier: une seconde fois je refusai. Nous nous inclinâmes chacun vers nos témoins pour les saluer; puis je m’apprêtai à essuyer le feu, m’effaçant autant que possible, et me couvrant le bas de la figure avec la crosse de mon pistolet, dont le canon retombait sur ma poitrine dans le vide formé entre l’avant-bras et l’épaule. J’avais à peine pris cette précaution, que les témoins nous saluèrent à leur tour, et que le plus vieux donna le signal en disant: «Allez, messieurs.» Au même instant je vis briller la flamme, j’entendis le coup du pistolet du comte, et je sentis une double commotion à la poitrine et au bras: la balle avait rencontré le canon du pistolet, et, en déviant, m’avait traversé les chairs de l’épaule. Le comte parut étonné de ne pas me voir tomber.

—Vous êtes blessé? me dit-il en faisant un pas en avant.

—Ce n’est rien, répondis-je en prenant mon pistolet de la main gauche. A mon tour, monsieur. Le comte jeta le pistolet déchargé, reprit l’autre et se remit en place.

Je visai lentement et froidement, puis je fis feu. Je crus d’abord que je ne l’avais pas touché, car il resta immobile, et je lui vis lever le second pistolet; mais, avant que le canon n’arrivât à ma hauteur, un tremblement convulsif s’empara de lui; il laissa échapper l’arme, voulut parler, rendit une gorgée de sang et tomba raide mort: la balle lui avait traversé la poitrine.

Les témoins s’approchèrent d’abord du comte, puis revinrent à moi. Il y avait parmi eux un chirurgien-major: je le priai de donner ses soins à mon adversaire, que je croyais plus blessé que moi.

—C’est inutile, me répondit-il en secouant la tête, il n’a plus besoin des soins de personne.

—Ai-je fait en homme d’honneur, messieurs? leur demandai-je.

Ils s’inclinèrent en signe d’adhésion.

—Alors, docteur, ayez la bonté, dis-je en défaisant mon habit, de me mettre la moindre chose sur cette égratignure, afin d’arrêter le sang, car il faut que je parte à l’instant même.

—A propos, me dit le plus vieux des officiers, comme le chirurgien achevait de me panser, où faudra-t-il faire porter le corps de votre ami?

—Rue de Bourbon, no 16, répondis-je en souriant malgré moi de la naïveté de ce brave homme, à l’hôtel de monsieur de Beuzeval.

A ces mots, je sautai sur mon cheval, qu’un hussard tenait en main avec celui du comte, et, remerciant une dernière fois ces messieurs de leur bonne et loyale assistance, je les saluai de la main et je repris au galop la route de Paris.

Il était temps que j’arrivasse; ma mère était au désespoir: ne me voyant pas descendre à l’heure du déjeuner, elle était montée dans ma chambre, et dans un des tiroirs de mon secrétaire elle avait trouvé la lettre qui lui était adressée.

Je la lui arrachai des mains et la jetai au feu avec celle qui était destinée à Pauline, puis je l’embrassai comme on embrasse une mère qu’on a manqué de ne plus revoir et que l’on va quitter sans savoir quand on la reverra.

XVI.

Huit jours après la scène que je viens de te raconter, continua Alfred, nous étions dans notre petite maison de Piccadilly, assis et déjeunant de chaque côté d’une table à thé, lorsque Pauline, qui lisait une gazette anglaise, pâlit tout-à-coup affreusement, laissa tomber le journal, poussa un cri et s’évanouit. Je sonnai violemment, les femmes de chambre accoururent; nous la transportâmes chez elle; et, tandis qu’on la déshabillait, je descendis pour envoyer chercher le docteur et voir sur le journal la cause de son évanouissement. A peine l’eus-je ouvert, que mes yeux tombèrent sur ces lignes traduites du Courrier français.

«Nous recevons à l’instant les détails les plus singuliers et les plus mystérieux sur un duel qui vient d’avoir lieu à Versailles, et qui paraissait emprunter ses causes aux motifs inconnus d’une haine violente.

»Avant hier matin, 5 août 1833, deux jeunes gens qui paraissaient appartenir à l’aristocratie parisienne arrivèrent dans notre ville, chacun de son côté, à cheval et sans domestique. L’un se rendit à la caserne de la rue Royale, l’autre au café de la Régence; là, prière fut faite par eux à deux officiers de les accompagner sur le terrain. Chacun des combattans avait apporté ses armes; les conditions de la rencontre furent réglées, et les adversaires, placés à vingt pas de distance, firent feu l’un sur l’autre; l’un des deux est mort sur le coup, l’autre, dont on ignore le nom, est reparti à l’instant même pour Paris, malgré une blessure grave, la balle de son ennemi lui ayant traversé les chairs de l’épaule.

»Celui des deux qui a succombé se nomme le comte Horace de Beuzeval; on ignore le nom de son adversaire.»

Pauline avait lu cet article, et l’effet qu’il avait produit sur elle avait été d’autant plus grand, qu’aucune précaution ne l’y avait préparée. Depuis mon retour, je n’avais point prononcé le nom de son mari devant elle; et, il y a plus, quoique je sentisse la nécessité de lui faire connaître, un jour ou l’autre, l’accident qui la rendait libre, tout en lui laissant ignorer la cause de sa liberté, je ne m’étais encore arrêté à aucun mode de révélation, bien éloigné que j’étais de penser que les journaux prendraient les devans sur ma prudence et lui annonceraient brutalement et violemment ainsi une nouvelle qui demandait, pour être dite, à elle surtout dont la santé était toujours chancelante, plus de ménagemens encore qu’à toute autre femme.

En ce moment le docteur entra; je lui dis qu’une émotion violente venait d’amener chez Pauline une nouvelle crise. Nous remontâmes ensemble chez elle; la malade était toujours évanouie, malgré l’eau qu’on lui avait jetée au visage et les sels qu’on lui avait fait respirer. Le docteur parla de la saigner, et commença les préparatifs de cette opération; alors le courage me manqua, et, tremblant comme une femme, je me sauvai dans le jardin.

Là, je restai une demi-heure à-peu-près, la tête appuyée dans mes mains et le front brisé par mille pensées qui se heurtaient dans mon esprit. Dans tout ce qui venait de se passer j’avais suivi passivement le double intérêt de ma haine pour le comte et de mon amitié pour ma sœur; je détestais cet homme du jour où il m’avait enlevé tout mon bonheur en épousant Pauline, et le besoin d’une vengeance personnelle, le désir de rendre le mal physique en échange de la douleur morale m’avait emporté comme malgré moi; j’avais voulu tuer ou être tué, voilà tout. Maintenant que la chose était accomplie, j’en voyais se dérouler toutes les conséquences.

On me frappa sur l’épaule, c’était le docteur.

—Et Pauline! m’écriai-je en joignant les mains.

—Elle a repris connaissance.

Je me levai pour courir à elle, le docteur m’arrêta.

—Écoutez, continua-t-il: l’accident qui vient de lui arriver est grave; elle a besoin avant tout de repos... N’entrez pas dans sa chambre en ce moment.

—Et pourquoi cela? lui dis-je.

—Parce qu’il est important qu’elle n’éprouve aucune émotion violente. Je ne vous ai jamais fait de question sur votre position vis-à-vis d’elle, je ne vous demande pas de confidence; vous l’appelez votre sœur: êtes-vous ou n’êtes-vous pas son frère, cela ne me regarde point comme homme, mais cela m’importe beaucoup comme médecin. Votre présence, votre voix même ont sur Pauline une influence visible... Je l’ai toujours remarqué, et tout-à-l’heure encore, comme je tenais sa main, votre nom seul prononcé accéléra d’une manière sensible le mouvement de son pouls. J’ai défendu que personne entrât dans son appartement aujourd’hui, que moi et ses femmes de chambre; n’allez pas contre mon ordonnance.

—Est-ce donc dangereux? m’écriai-je.

—Tout est dangereux pour une organisation ébranlée comme l’est la sienne: il aurait fallu que je pusse donner à cette femme un breuvage qui lui fît oublier le passé; il y a en elle quelque souvenir, quelque chagrin, quelque regret qui la dévore.

—Oui, oui, répondis-je, rien ne vous est caché, et vous avez tout vu avec les yeux de la science... Non, ce n’est pas ma sœur, non, ce n’est pas ma femme, non, ce n’est pas ma maîtresse; c’est un être angélique que j’aime au-dessus de tout, à qui cependant je ne puis rendre le bonheur, et qui mourra dans mes bras avec sa couronne de vierge et de martyre!... Je ferai ce que vous voudrez, docteur, je n’entrerai que lorsque vous me le permettrez, je vous obéirai comme un enfant; mais quand vous reverrai-je?

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