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Pauline et Pascal Bruno

PASCAL BRUNO.

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Illustration from Pauline et Pascal Bruno

Ces détails m’étaient d’autant plus précieux, que je comptais, dans quelques mois, partir pour l’Italie et visiter moi-même les lieux qui avaient servi de théâtre aux principales scènes que nous venons de raconter. Aussi, en reportant le manuscrit du général T., usai-je largement de la permission qu’il m’avait donnée de mettre à contribution ses souvenirs sur les lieux qu’il avait visités. On retrouvera donc, dans mon voyage d’Italie, une foule de détails recueillis par moi, il est vrai, mais dont je dois les indications à son obligeance. Cependant mon consciencieux cicérone m’abandonna à la pointe de la Calabre, et ne voulut jamais traverser le détroit. Quoique exilé deux ans à Lipari et en vue de ses côtes, il n’avait jamais mis le pied en Sicile, et craignait, en sa qualité de Napolitain, de ne pouvoir se soustraire, en m’en parlant, à l’influence de la haine que les deux peuples ont l’un pour l’autre.

Je m’étais donc mis en quête d’un réfugié sicilien, nommé Palmieri, que j’avais rencontré autrefois, mais dont j’avais perdu l’adresse, et qui venait de publier deux excellens volumes de souvenirs, afin de me procurer, sur son île si poétique et si inconnue, ces renseignemens généraux et ces désignations particulières qui posent d’avance les bornes milliaires d’un voyage, lorsqu’un soir nous vîmes arriver, faubourg Montmartre, no 4, le général T. avec Bellini, auquel je n’avais pas songé, et qu’il m’amenait pour compléter mon itinéraire. Il ne faut pas demander comment fut reçu dans notre réunion tout artistique, où souvent le fleuret n’était qu’un prétexte emprunté par la plume ou le pinceau, l’auteur de la Somnambule et de la Norma. Bellini était de Catane: la première chose qu’avaient vue ses yeux en s’ouvrant, étaient ces flots qui, après avoir baigné les murs d’Athènes, viennent mourir mélodieusement aux rivages d’une autre Grèce, et cet Etna fabuleux et antique, aux flancs duquel vivent encore, après dix-huit cents ans, la mythologie d’Ovide et les récits de Virgile. Aussi Bellini était-il une des natures les plus poétiques qu’il fût possible de rencontrer; son talent même, qu’il faut apprécier avec le sentiment, et non juger avec la science, n’est qu’un chant éternel, doux et mélancolique comme un souvenir; un écho pareil à celui qui dort dans les bois et les montagnes, et qui murmure à peine tant que ne le vient pas éveiller le cri des passions et de la douleur. Bellini était donc l’homme qu’il me fallait. Il avait quitté la Sicile jeune encore, de sorte qu’il lui était resté de son île natale cette mémoire grandissante que conserve religieusement, transporté loin des lieux où il a été élevé, le souvenir poétique de l’enfant. Syracuse, Agrigente, Palerme, se déroulèrent ainsi sous mes yeux: magnifique panorama, inconnu alors pour moi, et éclairé par les lueurs de son imagination; puis enfin, passant des détails topographiques aux mœurs du pays, sur lesquelles je ne me lassais pas de l’interroger:—Tenez, me dit-il, n’oubliez pas de faire une chose lorsque vous irez de Palerme à Messine soit par mer, soit par terre. Arrêtez-vous au petit village de Bauso, près de la pointe du cap Blanc; en face de l’auberge, vous trouverez une rue qui va en montant, et qui est terminée à droite par un petit château en forme de citadelle; aux murs de ce château il y a deux cages, l’une vide, l’autre dans laquelle blanchit depuis vingt ans une tête de mort. Demandez au premier passant venu l’histoire de l’homme à qui a appartenu cette tête, et vous aurez un de ces récits complets qui déroulent toute une société, depuis la montagne jusqu’à la ville, depuis le paysan jusqu’au grand seigneur.

—Mais, répondis-je à Bellini, ne pourriez-vous pas vous-même nous raconter cette histoire? A la manière dont vous en parlez, on voit que vous en avez gardé un profond souvenir.

—Je ne demanderais pas mieux, me dit-il, car Pascal Bruno, qui en est le héros, est mort l’année même de ma naissance, et j’ai été bercé tout enfant avec cette tradition populaire, encore vivante aujourd’hui, j’en suis sûr: mais comment ferai-je, avec mon mauvais français, pour me tirer d’un pareil récit?

—N’est-ce que cela? répondis-je, nous entendons tous l’italien; parlez-nous la langue de Dante, elle en vaut bien une autre.

—Eh bien! soit, reprit Bellini en me tendant, la main, mais à une condition.

—Laquelle?

—C’est qu’à votre retour, quand vous aurez vu les localités, quand vous vous serez retrempé au milieu de cette population sauvage et de cette nature pittoresque, vous me ferez un opéra de Pascal Bruno.

—Pardieu! c’est chose dite, m’écriai-je en lui tendant la main.

Et Bellini raconta l’histoire qu’on va lire.

Six mois après je partis pour l’Italie, je visitai la Calabre, j’abordai en Sicile, et ce que je voyais toujours comme le point désiré, comme le but de mon voyage, au milieu de tous les grands souvenirs, c’était cette tradition populaire que j’avais entendue de la bouche du musicien-poète, et que je venais chercher de huit cent lieues; enfin j’arrivai à Bauso, je vis l’auberge, je montai dans la rue, j’aperçus les deux cages de fer, dont l’une était vide et l’autre pleine.

Puis je revins à Paris après un an d’absence; alors, me souvenant de l’engagement pris et de la promesse à accomplir, je cherchai Bellini.

Je trouvai une tombe.

I.

Il en est des villes comme des hommes; le hasard préside à leur fondation ou à leur naissance, et l’emplacement topographique où l’on bâtit les unes, la position sociale dans laquelle naissent les autres, influent en bien ou en mal sur toute leur existence: j’ai vu de nobles cités si fières, qu’elles avaient voulu dominer tout ce qui les entourait, si bien que quelques maisons à peine avaient osé s’établir au sommet de la montagne où elles avaient posé leur fondement: aussi restaient-elles toujours hautaines et pauvres, cachant dans les nuages leurs fronts crénelés et incessamment battus par les orages de l’été et par les tempêtes de l’hiver. On eût dit des reines exilées, suivies seulement de quelques courtisans de leur infortune, et trop dédaigneuses pour s’abaisser à venir demander à la plaine un peuple et un royaume. J’ai vu de petites villes si humbles qu’elles s’étaient réfugiées au fond d’une vallée, qu’elles y avaient bâti au bord d’un ruisseau leurs fermes, leurs moulins et leurs chaumières, qu’abritées par des collines, qui les garantissaient du chaud et du froid, elles y coulaient une vie ignorée et tranquille, pareille à celle de ces hommes sans ardeur et sans ambition, que tout bruit effraie, que toute lumière éblouit, et pour lesquels il n’est de bonheur que dans l’ombre et le silence. Il y en a d’autres qui ont commencé par être un chétif village au bord de la mer et qui, petit à petit, voyant les navires succéder aux barques et les vaisseaux aux navires, ont changé leurs chaumières en maisons et leurs maisons en palais; si bien qu’aujourd’hui l’or du Potose et les diamans de l’Inde affluent dans leurs ports, et qu’elles font sonner leurs ducats et étalent leurs parures, comme ces parvenus qui nous éclaboussent avec leurs équipages et nous font insulter par leurs valets. Enfin, il y en a encore qui s’étaient richement élevées d’abord au milieu des prairies riantes, qui marchaient sur des tapis bariolés de fleurs, auxquelles on arrivait par des sentiers capricieux et pittoresques, à qui l’on eût prédit de longues et prospères destinées, et qui tout-à-coup ont vu leur existence menacée par une ville rivale, qui, surgissant au bord d’une grande route, attirait à elle commerçans et voyageurs, et laissait la pauvre isolée dépérir lentement comme une jeune fille dont un amour solitaire tarit les sources de la vie. Voilà pourquoi on se prend de sympathie ou de répugnance, d’amour ou de haine, pour telle ou telle ville comme pour telle ou telle personne; voilà ce qui fait qu’on donne à des pierres froides et inanimées des épithètes qui n’appartiennent qu’à des êtres vivans et humains; que l’on dit Messine la noble, Syracuse la fidèle, Girgenti la magnifique, Tapani l’invincible, Palerme l’heureuse.

En effet, s’il fut une ville prédestinée, c’est Palerme: située sous un ciel sans nuages, sur un sol fertile, au milieu de campagnes pittoresques, ouvrant son port à une mer qui roule des flots d’azur, protégée au nord par la colline de Sainte-Rosalie, à l’orient par le cap Naferano, encadrée de tous côtés par une chaîne de montagnes qui ceint la vaste plaine où elle est assise, jamais odalisque byzantine ou sultane égyptienne ne se mira avec plus d’abandon, de paresse et de volupté, dans les flots de la Cyrénaïque ou du Bosphore, que ne le fait, le visage tourné du côté de sa mère, l’antique fille de Chaldée. Aussi vainement a-t-elle changé de maîtres, ses maîtres ont disparu, et elle est restée; et de ses dominateurs différens, séduits toujours par sa douceur et par sa beauté, l’esclave reine n’a gardé que des colliers pour toutes chaînes. C’est qu’aussi, les hommes et la nature se sont réunis pour la faire magnifique parmi les riches. Les Grecs lui ont laissé leurs temples, les Romains leurs aqueducs, les Sarrasins leurs châteaux, les Normands leurs basiliques, les Espagnols leurs églises; et comme la latitude où elle est située permet à toute plante d’y fleurir, à tout arbre de s’y développer, elle rassemble dans ses jardins splendides le laurier-rose de la Laconie, le palmier d’Egypte, la figue de l’Inde, l’aloës d’Afrique, le pin d’Italie, le cyprès d’Ecosse et le chêne de France.

Aussi n’est-il rien de plus beau que les jours de Palerme, si ce n’est ses nuits; nuits d’Orient, nuits transparentes et embaumées, où le murmure de la mer, le frémissement de la brise, la rumeur de la ville, semblent un concert universel d’amour, où chaque chose de la création, depuis la vague jusqu’à la plante, depuis la plante jusqu’à l’homme, jette un mystérieux soupir. Montez sur la plate-forme de la Zisa, ou sur la terrasse du Palazzo Reale, lorsque Palerme dort, et il vous semblera être assis au chevet d’une jeune fille qui rêve de volupté.

C’est l’heure à laquelle les pirates d’Alger et les corsaires de Tunis sortent de leurs repaires, mettent au vent les voiles triangulaires de leurs felouques barbaresques, et rôdent autour de l’île, comme autour d’un bercail, les hyènes du Zahara et les lions de l’Atlas. Malheur alors aux villes imprudentes qui s’endorment sans fanaux et sans gardes au bord de la mer, car leurs habitans se réveillent aux lueurs de l’incendie et aux cris de leurs femmes et de leurs filles, et avant que les secours ne soient arrivés, les vautours d’Afrique se seront envolés avec leurs proies; puis, quand le jour viendra, on verra les ailes de leurs vaisseaux blanchir à l’horizon et disparaître derrière les îles de Porri, de Favignana ou de Lampadouze.

Parfois aussi il arrive que la mer prend tout-à-coup une teinte livide, que la brise tombe, que la ville se tait: c’est que quelques nuages sanglans qui courent rapidement du midi au septentrion ont passé dans le ciel; c’est que ces nuages annoncent le sirocco, ce khamsin tant redouté des Arabes, vapeur ardente qui prend naissance dans les sables de la Lybie, et que les vents du sud-est poussent sur l’Europe: aussitôt tout se courbe, tout souffre, tout se plaint: l’île entière gémit comme lorsque l’Etna menace; les animaux et les hommes cherchent avec inquiétude un abri; et lorsqu’ils l’ont trouvé, ils se couchent haletans, car ce vent abat tout courage, paralyse toute force, éteint toute faculté. Palerme alors râle pareille à une agonisante, et cela jusqu’au moment où un souffle pur, arrivant de la Calabre, rend la force à la moribonde qui tressaille à cet air vivifiant, se reprend à l’existence, respire avec le même bonheur que si elle sortait d’un évanouissement, et le lendemain recommence, insoucieuse, sa vie de plaisir et de joie.

C’était un soir du mois de septembre 1803; il avait fait sirocco toute la journée; mais au coucher du soleil le ciel s’était éclairci, la mer était redevenue azurée, et quelques bouffées d’une brise fraîche soufflaient de l’archipel lipariote. Ce changement atmosphérique exerçait, comme nous l’avons dit, son influence bienfaisante sur tous les êtres animés, qui sortaient peu à peu de leur torpeur: on eût cru assister à une seconde création, d’autant plus, comme nous l’avons dit, que Palerme est un véritable Eden.

Parmi toutes les filles d’Ève, qui, dans ce paradis qu’elles habitent, font de l’amour leur principale occupation, il en est une qui jouera un rôle trop important dans le cours de cette histoire pour que nous n’arrêtions pas sur elle et sur le lieu qu’elle habite l’attention et les regards de nos lecteurs: qu’ils sortent donc avec nous de Palerme par la porte de San-Georgio; qu’ils laissent à droite Castello-à-Mare, qu’ils gagnent directement le môle, qu’ils suivent quelque temps le rivage, et qu’ils fassent halte à cette délicieuse villa qui s’élève au bord de la mer, et dont les jardins enchantés s’étendent jusqu’au pied du mont Pellegrino; c’est la villa du prince de Carini, vice-roi de Sicile pour Ferdinand IV, qui est retourné prendre possession de sa belle ville de Naples.

Au premier étage de cette élégante villa, dans une chambre tendue de satin bleu de ciel, dont les draperies sont relevées par des cordons de perles, et dont le plafond est peint à fresque, une femme vêtue d’un simple peignoir est couchée sur un sofa, les bras pendans, la tête renversée et les cheveux épars; il n’y a qu’un instant encore qu’on aurait pu la prendre pour une statue de marbre: mais un léger frémissement a couru par tout son corps, ses joues commencent à se colorer, ses yeux viennent de se rouvrir; la statue merveilleuse s’anime, soupire, étend la main vers une petite sonnette d’argent posée sur une petite table de marbre de Sélinunte, l’agite paresseusement, et comme fatiguée de l’effort qu’elle a fait, se laisse retomber sur le sofa. Cependant le son argentin a été entendu, une porte s’ouvre, et une jeune et jolie camérière, dont la toilette en désordre annonce qu’elle a, comme sa maîtresse, subi l’influence du vent africain, paraît sur le seuil.

—Est-ce vous, Teresa? dit languissamment sa maîtresse en tournant la tête de son côté. O mon Dieu! c’est pour en mourir; est-ce que ce sirocco soufflera toujours?

—Non, signora, il est tout-à-fait tombé, et l’on commence à respirer.

—Apportez-moi des fruits et des glaces, et donnez-moi de l’air.

Teresa accomplit ces deux ordres avec autant de promptitude que le lui permettait un reste de langueur et de malaise. Elle déposa les rafraîchissemens sur la table, et alla ouvrir la fenêtre qui donnait sur la mer.

—Voyez, madame la comtesse, dit-elle, nous aurons demain une magnifique journée, et l’air est si pur que l’on voit parfaitement l’île d’Alicudi, quoique le jour commence à baisser.

—Oui, oui, cet air fait du bien. Donne-moi le bras, Teresa, je vais essayer de me traîner jusqu’à cette fenêtre.

La camérière s’approcha de sa maîtresse, qui reposa sur la table le sorbet que ses lèvres avaient effleuré à peine, et qui, s’appuyant sur son épaule, marcha languissamment jusqu’au balcon.

—Ah! dit-elle en aspirant l’air du soir, comme on renaît à cette douce brise! Approche moi ce fauteuil, et ouvre encore la fenêtre qui donne sur le jardin. Bien! le prince est-il revenu de Montréal?

—Pas encore.

—Tant mieux: je ne voudrais pas qu’il me vît pâle et défaite ainsi. Je dois être affreuse.

—Madame la comtesse n’a jamais été plus belle; et je suis sûre que dans toute cette ville, que nous découvrons d’ici, il n’y a pas une femme qui ne soit jalouse de la signora.

—Même la marquise de Rudini? même la princesse de Butera?

—Je n’excepte personne.

—Le prince vous paie pour me flatter, Teresa.

—Je jure à madame que je ne lui dis que ce que je pense.

—Oh! qu’il fait doux à vivre à Palerme, dit la comtesse respirant à pleine poitrine.

—Surtout lorsqu’on a vingt-deux ans, qu’on est riche et qu’on est belle, continua en souriant Teresa.

—Tu achèves ma pensée: aussi je veux voir tout le monde heureux autour de moi. A quand ton mariage, hein?

Teresa ne répondit point.

—N’était-ce pas dimanche prochain le jour fixé? continua la comtesse.

—Oui, signora, répondit la camérière en soupirant.

—Qu’est-ce donc? n’es-tu plus décidée?

—Si fait, toujours.

—As-tu de la répugnance pour Gaëtano?

—Non; je crois que c’est un honnête garçon, et qui me rendra heureuse. D’ailleurs, ce mariage est un moyen de rester toujours près de madame la comtesse, et c’est ce que je désire.

—Pourquoi soupires-tu, alors?

—Que la signora me pardonne; c’est un souvenir de notre pays.

—De notre pays?

—Oui. Quand madame la comtesse se souvint à Palerme qu’elle avait laissé une sœur de lait au village dont son père était le seigneur, et qu’elle m’écrivit de la venir rejoindre, j’étais près d’épouser un jeune garçon de Bauso.

—Pourquoi ne m’as-tu point parlé de cela? le prince, à ma recommandation, l’aurait pris dans sa maison.

—Oh! il n’aurait pas voulu être domestique; il est trop fier pour cela.

—Vraiment?

—Oui. Il avait déjà refusé une place dans les campieri du prince de Goto.

—C’était donc un seigneur que ce jeune homme?

—Non, madame la comtesse, c’était un simple montagnard.

—Comment s’appelait-il?

—Oh! je ne crois pas que la signora le connaisse, dit vivement Teresa.

—Et le regrettes-tu?

—Je ne pourrais dire.—Ce que je sais seulement, c’est que si je devenais sa femme, au lieu d’être celle de Gaëtano, il me faudrait travailler pour vivre, et que cela me serait bien pénible, surtout en sortant du service de madame la comtesse, qui est si facile et si doux.

—On m’accuse cependant de violence et d’orgueil; est-ce vrai, Teresa?

—Madame est excellente pour moi; voilà tout ce que je puis dire.

—C’est cette noblesse palermitaine qui dit cela, parce que les comtes de Castelnovo ont été anoblis par Charles V, tandis que les Ventimille et les Partanna descendent, à ce qu’ils prétendent, de Tancrède et de Roger. Mais ce n’est pas pour cela que les femmes m’en veulent; elles cachent leur haine sous le dédain, et elles me haïssent, parce que Rodolfo m’aime et qu’elles sont jalouses de l’amour du vice-roi. Aussi font-elles tout ce qu’elles peuvent pour me l’enlever; mais elles n’y parviendront pas: je suis plus belle qu’elles; Carini me le dit tous les jours, et toi aussi, menteuse.

—Il y a ici quelqu’un plus flatteur encore que son excellence et que moi.

—Et qui cela?

—Le miroir de madame la comtesse.

—Folle! Allume les bougies de la psyché.—La camérière obéit.—Maintenant, ferme cette fenêtre et laisse-moi: celle du jardin donnera assez d’air.

Teresa obéit et s’éloigna; à peine la comtesse l’eut-elle vue disparaître, qu’elle vint s’asseoir devant la psyché, se regarda dans la glace et se mit à sourire.

C’est qu’aussi c’était une merveilleuse créature que cette comtesse Emma, ou plutôt Gemma; car dès son enfance ses parens avaient ajouté un G à son nom de baptême; de sorte que, grâce à cette adjonction, elle s’appelait Diamant. Certes, c’était à tort qu’elle s’était bornée à faire remonter sa noblesse à une signature de Charles-Quint; car, à sa taille mince et flexible, on reconnaissait l’Ionienne, à ses yeux noirs et veloutés, la descendante des Arabes, à son teint blanc et vermeil, la fille des Gaules. Elle pouvait donc également se vanter de descendre d’un archonte d’Athènes, d’un émir sarrazin ou d’un capitaine normand; c’était une de ces beautés comme en trouve en Sicile d’abord, puis dans une seule ville du monde, à Arles, où le même mélange de sang, le même croisement de races réunit parfois dans une seule personne ces trois types si différens. Aussi, au lieu d’appeler à son secours, ainsi qu’elle en avait d’abord eu l’intention, l’artifice de la toilette, Gemma se trouva si charmante dans son demi-désordre, qu’elle se regarda quelque temps avec une admiration naïve, et comme doit se regarder une fleur qui se penche vers un ruisseau; et cette admiration, ce n’était point de l’orgueil, c’était une adoration pour le Seigneur, qui veut et qui peut créer de si belles choses. Elle resta donc ainsi qu’elle était. En effet, quelle coiffure pouvait mieux faire valoir ses cheveux que cet abandon qui leur permettait de flotter dans leur magnifique étendue? Quel pinceau aurait pu ajouter une ligne à l’arc régulier de ses sourcils de velours? et quel carmin aurait osé rivaliser avec le corail de ses lèvres humides, vif comme le fruit de la grenade? Elle commença, en échange et comme nous l’avons dit, à se regarder sans autre pensée que celle de se voir, et peu à peu elle tomba dans une rêverie profonde et pleine d’extase; car en même temps que son visage, et comme un fond à cette tête d’ange, la glace qui était placée devant la fenêtre restée ouverte réfléchissait le ciel; et Gemma, sans but, sans motif, se berçant dans un bonheur vague et infini, s’amusait à compter dans cette glace les étoiles qui apparaissaient chacune à son tour, et à leur donner des noms au fur et à mesure qu’elles pointaient dans l’éther. Tout-à-coup il lui sembla qu’une ombre surgissante se plaçait devant ces étoiles, et qu’une figure se dessinait derrière elle: elle se retourna vivement, un homme était debout sur sa fenêtre. Gemma se leva et ouvrit la bouche pour jeter un cri; mais l’inconnu, s’élançant dans la chambre, joignit les deux mains, et d’une voix suppliante:—Au nom du ciel, lui dit-il, n’appelez pas, madame, car, sur mon honneur, vous n’avez rien à craindre, et je ne veux pas vous faire de mal!...

II.

Gemma retomba sur son fauteuil, et cette apparition et ces paroles furent suivies d’un moment de silence, pendant lequel elle eut le temps de jeter un coup-d’œil rapide et craintif sur l’étranger qui venait de s’introduire dans sa chambre d’une manière si bizarre et si inusitée.

C’était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, qui paraissait appartenir à la classe populaire: il portait le chapeau calabrais, entouré d’un large ruban qui retombait flottant sur son épaule, une veste de velours à boutons d’argent, une culotte de même étoffe et à ornemens pareils; sa taille était serrée par une de ces ceintures en soie rouge avec des broderies et des franges vertes, comme on en fabrique à Messine, en imitation de celles du Levant. Enfin, des guêtres et des souliers de peau complétaient ce costume montagnard, qui ne manquait pas d’élégance, et qui semblait choisi pour faire ressortir les heureuses proportions de la taille de celui qui l’avait adopté. Quant à sa figure, elle était d’une beauté sauvage: c’étaient ces traits fortement accentués de l’homme du Midi, ses yeux hardis et fiers, ses cheveux et sa barbe noirs, son nez d’aigle et ses dents de chacal.

Sans doute que Gemma ne fut point rassurée par cet examen, car l’étranger lui vit étendre le bras du côté de la table, et devinant qu’elle y cherchait la sonnette d’argent qui y était placée:

—Ne m’avez-vous pas entendu, madame? lui dit-il en donnant à sa voix cette expression de douceur infinie à laquelle se prête si facilement la langue sicilienne: je ne vous veux aucun mal, et, bien loin de là, si vous m’accordez la demande que je viens vous faire, je vous adorerai comme une madone; vous êtes déjà belle comme la mère de Dieu, soyez bonne aussi comme elle.

—Mais enfin que me voulez-vous? dit Gemma d’une voix tremblante encore, et comment entrez-vous ainsi chez moi à cette heure?

—Si je vous avais demandé une entrevue à vous, noble, riche et aimée d’un homme qui est presque un roi, est-il probable que vous me l’eussiez accordé à moi, pauvre et inconnu? dites-le moi, madame: d’ailleurs, eussiez-vous eu cette bonté, vous pouviez tarder à me répondre, et je n’avais pas le temps d’attendre.

—Que puis-je donc pour vous? dit Gemma, se rassurant de plus en plus.

—Tout, madame; car vous avez entre vos mains mon désespoir ou mon bonheur, ma mort ou ma vie.

—Je ne vous comprends pas; expliquez-vous.

—Vous avez à votre service une jeune fille de Bauso.

—Teresa?

—Oui, Teresa, continua le jeune homme d’une voix tremblante: or, cette jeune fille va se marier à un valet de chambre du prince de Carini, et cette jeune fille est ma fiancée.

—Ah! c’est vous?...

—Oui, c’est moi qu’elle allait épouser au moment où elle reçut la lettre qui l’appelait auprès de vous. Elle promit de me rester fidèle, de vous parler pour moi, et, si vous refusiez sa demande, de venir me retrouver: je l’attendais donc; mais trois ans se sont écoulés sans que je la revisse, et comme elle ne revenait pas, c’est moi qui suis venu. En arrivant, j’ai tout appris, alors j’ai pensé à venir me jeter à vos genoux et à vous demander Teresa.

—Teresa est une fille que j’aime et dont je ne veux pas me séparer. Gaëtano est le valet de chambre du prince, et en l’épousant elle restera près de moi.

—Si c’est une condition, j’entrerai chez le prince, dit le jeune homme, se faisant une violence visible.

—Teresa m’avait dit que vous ne vouliez pas servir.

—C’est vrai! mais s’il le faut cependant, je ferai ce sacrifice pour elle; seulement, si cela était possible, j’aimerais mieux être engagé dans ses campieri que de faire partie de ses domestiques.

—C’est bien; j’en parlerai au prince, et s’il y consent....

—Le prince voudra tout ce que vous voudrez, madame; vous ne priez pas, vous ordonnez, je le sais.

—Mais qui me répondra de vous?

—Ma reconnaissance éternelle, madame.

—Encore faut-il que je sache qui vous êtes.

—Je suis un homme dont vous pouvez faire le malheur ou la félicité, voilà tout.

—Le prince me demandera votre nom.

—Que lui importe mon nom? le connaît-il? Le nom d’un pauvre paysan de Bauso est-il jamais arrivé jusqu’au prince?

—Mais moi, je suis du même pays que vous; mon père était comte de Castelnovo, et habitait une petite forteresse à un quart de lieue du village.

—Je le sais, madame, répondit le jeune homme d’une voix sourde.

—Eh bien! je dois connaître votre nom, moi! Dites-le-moi, alors, et je verrai ce que j’ai à faire.

—Croyez-moi, madame la comtesse, il vaut mieux que vous l’ignoriez; qu’importe mon nom? Je suis honnête homme, je rendrai Teresa heureuse, et, s’il le faut je me ferai tuer pour le prince et pour vous.

—Votre entêtement est étrange; et je tiens d’autant plus à savoir votre nom, que je l’ai déjà demandé à Teresa, et, que, comme vous, elle a refusé de me le dire. Je vous préviens cependant que je ne ferai rien qu’à cette condition.

—Vous le voulez, madame?

—Je l’exige.

—Eh bien! une dernière fois, je vous en supplie.

—Ou nommez-vous, ou sortez! dit Gemma avec un geste impératif.

—Je m’appelle Pascal Bruno, répondit le jeune homme d’une voix si calme qu’on eût pu croire que toute émotion avait disparu, si en le voyant si pâle on n’eût facilement deviné ce qu’il souffrait intérieurement.

—Pascal Bruno! s’écria Gemma reculant son fauteuil, Pascal Bruno! seriez-vous le fils d’Antonio Bruno, dont la tête est dans une cage de fer au château de Bauso?

—Je suis son fils.

—Eh bien! savez-vous pourquoi la tête de votre père est là, dites? Pascal garda le silence.

—Eh bien! continua Gemma, c’est que votre père a voulu assassiner le mien.

—Je sais tout cela, madame, je sais encore que lorsqu’on vous promenait, enfant, dans le village, vos femmes de chambre et vos valets vous montraient cette tête en vous disant que c’était celle de mon père qui avait voulu assassiner le vôtre; mais ce qu’on ne vous disait pas, madame, c’est que votre père avait déshonoré le mien.

—Vous mentez.

—Que Dieu me punisse si je ne dis pas la vérité, madame: ma mère était belle et sage, le comte l’aima, et ma mère résista à toutes les propositions, à toutes les promesses, à toutes les menaces; mais un jour que mon père était allé à Taormine, il la fit enlever par quatre hommes, transporter dans une petite maison qui lui appartenait, entre Limero et Furnari, et qui est maintenant une auberge... Et là!... là, madame, il la viola!

—Le comte était seigneur et maître du village de Bauso: ses habitans lui appartenaient, corps et biens, et c’était beaucoup d’honneur qu’il faisait à votre mère que de l’aimer!...

—Mon père ne pensa pas ainsi, à ce qu’il paraît, dit Pascal en fronçant le sourcil, et cela sans doute parce qu’il était né à Strilla, sur les terres du prince de Moncada-Paterno, ce qui fit qu’il frappa le comte; la blessure ne fut pas mortelle, tant mieux, je l’ai longtemps regretté; mais aujourd’hui, à ma honte, je m’en félicite.

—Si j’ai bonne mémoire, votre père, non-seulement a été mis à mort comme meurtrier, mais encore vos oncles sont au bagne?

—Ils avaient donné asile à l’assassin, ils l’avaient défendu lorsque les sbires étaient venus pour l’arrêter; ils furent considérés comme complices, et envoyés, mon oncle Placido à Favignana, mon oncle Pietro à Lipari, et mon oncle Pépé à Vulcano. Quant à moi, j’étais trop jeune, et quoique l’on m’eût arrêté avec eux, on me rendit à ma mère.

—Et qu’est-elle devenue votre mère?

—Elle est morte.

—Où cela?

—Dans la montagne, entre Pizzo de Goto et Nisi.

—Pourquoi avait-elle quitté Bauso?

—Pour que nous ne vissions pas, chaque fois que nous passions devant le château, elle, la tête de son mari, moi, la tête de mon père. Oui, elle est morte là, sans médecin, sans prêtre; elle a été enterrée hors de la terre sainte, et c’est moi qui ai été son seul fossoyeur... Alors, madame, vous me pardonnerez, je l’espère, sur la terre fraîchement retournée, j’avais fait le serment de venger toute ma famille, à laquelle je survivais seul, car je ne compte plus mes oncles comme de ce monde, sur vous, qui restez seule de la famille du comte. Mais, que voulez-vous? je devins amoureux de Teresa; je quittai mes montagnes pour ne plus voir la tombe à laquelle je sentais que je devenais parjure; je descendis dans la plaine, je me rapprochai de Bauso, et je fis plus encore; lorsque je sus que Teresa quittait le village pour entrer à votre service, je songeai à entrer à celui du comte. Je reculai longtemps devant cette pensée, enfin je m’y habituai. Je pris sur moi de vous voir: je vous ai vue, et me voilà, sans armes et en suppliant, en face de vous, madame, devant qui je ne devais paraître qu’en ennemi.

—Vous comprenez, répondit Gemma, qu’il est impossible que le prince prenne à son service un homme dont le père a été pendu et dont les oncles sont aux galères.

—Pourquoi pas, madame, si cet homme consent à oublier que c’est injustement que ces choses ont été faites?

—Vous êtes fou!

—Madame la comtesse, vous savez ce que c’est qu’un serment pour un montagnard? Eh bien! je fausserai mon serment. Vous savez ce que c’est que la vengeance pour un Sicilien? eh bien! je renoncerai à ma vengeance.. Je ne demande pas mieux que de tout oublier, ne me forcez pas de me souvenir.

—Et dans ce cas que feriez-vous?

—Je ne veux pas y penser.

—C’est bien! nous prendrons nos mesures en conséquence.

—Je vous en supplie, madame la comtesse, soyez bonne pour moi; vous voyez que je fais ce que je peux pour rester honnête homme. Une fois engagé chez le prince, une fois le mari de Teresa, je réponds de moi... D’ailleurs, je ne retournerai pas à Bauso.

—Cela est impossible.

—Madame la comtesse, vous avez aimé! (Gemma sourit dédaigneusement.) Vous devez alors savoir ce que c’est que la jalousie; vous devez savoir ce qu’on souffre et comment on se sent devenir fou. Eh bien! j’aime Teresa, je suis jaloux d’elle, je sens que je perdrai l’esprit si ce mariage ne se fait; et alors...

—Et alors?

—Alors!... gare que je ne me souvienne de la cage où est la tête de mon père, des bagnes où vivent mes oncles, et de la tombe où dort ma mère.

En ce moment un cri étrange, qui semblait être un signal, se fit entendre au bas de la fenêtre, presque aussitôt le bruit d’une sonnette retentit.

—Voilà le prince, s’écria Gemma.

—Oui, oui, je le sais, murmura Pascal d’une voix sourde; mais avant qu’il ne soit arrivé à cette porte, vous avez encore le temps de me dire oui. Je vous en supplie, madame, accordez-moi ce que je vous demande; donnez-moi Teresa, placez-moi au service du prince.

—Laissez-moi passer, dit impérieusement Gemma, s’avançant vers la porte; mais loin d’obéir à cet ordre, Bruno s’élança vers le verrou qu’il poussa.—Oseriez-vous m’arrêter? continua Gemma saisissant le cordon d’une sonnette.—A moi! au secours! au secours!

—N’appelez pas, madame, dit Bruno se contenant encore, car je vous ai dit que je ne voulais pas vous faire de mal. Un second cri pareil au premier se fit entendre au bas de la fenêtre.—C’est bien, c’est bien, Ali, tu veilles fidèlement, mon enfant, dit Bruno. Oui, je sais que le comte arrive, j’entends ses pas dans le corridor. Madame, madame, il vous reste encore un instant, une seconde, et tous les malheurs que je prévois n’auront pas lieu...

—Au secours! Rodolfo, au secours! cria Gemma.

—Vous n’avez donc ni cœur, ni âme, ni pitié, ni pour vous ni pour les autres! dit Bruno enfonçant ses mains dans ses cheveux et regardant la porte qu’on secouait avec force.

—Je suis enfermée, continua la comtesse se rassurant de l’aide qui lui arrivait,—enfermée avec un homme qui me menace. A moi! Rodolfo, à moi! au secours!

—Je ne menace pas, je prie... je prie encore... mais puisque vous le voulez!...

Bruno poussa un rugissement de tigre, et s’élança vers Gemma pour l’étouffer entre ses mains, sans doute, car, ainsi qu’il l’avait dit, il n’avait pas d’armes. Au même instant, une porte cachée au fond de l’alcôve s’ouvrit, un coup de pistolet se fit entendre, la chambre s’emplit de fumée, et Gemma s’évanouit.

Lorsqu’elle revint à elle, elle était entre les bras de son amant; ses yeux cherchèrent avec effroi autour de la chambre, et aussitôt qu’elle put articuler une parole:

—Qu’est devenu cet homme, dit-elle.

—Je ne sais. Il faut que je l’aie manqué, répondit le prince, car, tandis que j’enjambais par-dessus le lit, il a sauté par la fenêtre; et comme je vous voyais sans connaissance, je ne me suis pas inquiété de lui, mais de vous. Il faut que je l’aie manqué, répéta-t-il en jetant les yeux autour de la chambre; et cependant c’est bizarre, je ne vois pas la balle dans la tenture.

—Faites courir après lui, s’écria Gemma, et point de grâce, point de pitié pour cet homme, monseigneur, car cet homme c’est un bandit qui voulait m’assassiner.

On chercha toute la nuit dans la villa, par les jardins et sur le rivage, mais inutilement; Pascal Bruno avait disparu.

Le lendemain on découvrit une trace de sang, qui commençait au bas de la fenêtre et qui se perdait à la mer.

III.

Au point du jour, les barques des pêcheurs sortirent du port comme d’habitude et se dispersèrent sur la mer; l’une d’elles, cependant, montée par un homme et par un enfant de douze à quatorze ans, s’arrêtant en vue de Palerme, abattit sa voile pour rester en panne; et comme cette immobilité dans un endroit peu favorable à la pêche aurait pu attirer les soupçons sur elle, l’enfant s’occupa de raccommoder ses filets; quant à l’homme, il était couché au fond du bateau, la tête appuyée sur un des bords, et paraissait plongé dans une profonde rêverie; de temps en temps cependant il puisait, comme par un mouvement machinal, de l’eau de mer dans sa main droite, et versait de cette eau sur son épaule gauche serrée d’une bandelette ensanglantée. Alors sa bouche se contractait avec une expression si bizarre, qu’on aurait eu peine à distinguer si c’était un rire ou un grincement de dents qui lui donnait cette expression. Cet homme était Pascal Bruno, et cet enfant, c’était celui qui, placé au bas de la fenêtre, lui avait deux fois donné, par un cri, le signal de la fuite: au premier coup-d’œil on pouvait facilement le reconnaître pour le fils d’une terre plus ardente encore que celle sur laquelle se passent les événemens que nous racontons. En effet, cet enfant était né sur les côtes d’Afrique, et voici comment Bruno et lui s’étaient rencontrés.

Il y avait un an à peu près que des corsaires algériens, sachant que le prince de Moncada-Paterno, l’un des plus riches seigneurs de la Sicile, revenait dans une petite speronare de Pantellerie à Catane, accompagné seulement d’une douzaine d’hommes de sa suite, s’embarquèrent derrière l’île de Porri, distante de deux milles à peu près de la côte. Le bâtiment du prince, ainsi que l’avaient prévu les pirates, passa entre l’île et le rivage; mais au moment où ils le virent engagé dans le détroit, ils sortirent avec trois barques de la petite anse où ils étaient cachés, et firent force de rames pour couper le chemin au bâtiment du prince. Celui-ci ordonna aussitôt de gouverner vers la terre, et alla s’échouer sur la plage de Fugallo. Comme il y avait, à l’endroit où le bâtiment avait touché, trois pieds d’eau à peine, le prince et sa suite sautèrent à la mer, tenant leurs armes au-dessus de leurs têtes, et espérant arriver au village qu’ils voyaient s’élever à une demi-lieue à peu près dans les terres, sans avoir besoin d’en faire usage. Mais à peine furent-ils débarqués, qu’une autre troupe de corsaires qui, prévoyant cette manœuvre, avait remonté avec une barque le Bufaidone, sortit des roseaux au milieu desquels le fleuve coule, et coupa au prince la retraite sur laquelle il comptait. Le combat s’engagea aussitôt; mais tandis que les campieri du prince avaient affaire à cette première troupe, la seconde arriva, et toute résistance devenant visiblement inutile, le prince se rendit, demandant la vie sauve et promettant de payer rançon pour lui et pour toute sa suite. Au moment où les prisonniers venaient de déposer leurs armes, on aperçut une troupe de paysans qui accouraient armés de fusils et de faux. Les corsaires, maîtres de la personne du prince, et ayant par conséquent atteint le but qu’ils désiraient, n’attendirent pas les nouveaux arrivans, et s’embarquèrent avec une telle rapidité qu’ils laissèrent sur le champ de bataille trois hommes de leur équipage, qu’ils croyaient morts ou blessés mortellement.

Parmi ceux qui accouraient ainsi se trouvait Pascal Bruno, que sa vie nomade conduisait vaguement tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, et que son esprit inquiet jetait dans toutes les entreprises aventureuses. Arrivés sur la plage où le combat avait eu lieu, les paysans trouvèrent un domestique du prince de Paterno mort, un autre blessé légèrement à la cuisse, et trois corsaires étendus dans leur sang, mais respirant encore. Deux coups de fusil eurent bientôt fait justice de chacun d’entre eux, et un coup de pistolet allait envoyer le troisième rejoindre ses camarades, lorsque Bruno, s’apercevant que c’était un enfant, détourna le bras qui allait le frapper, et déclara qu’il prenait le blessé sous sa protection. Quelques réclamations s’élevèrent sur cette pitié, qui semblait intempestive; mais quand Bruno avait dit une chose, il maintenait ce qu’il avait dit: il arma donc sa carabine, déclara qu’il ferait sauter la cervelle au premier qui s’approcherait de son protégé; et, comme on le savait homme à exécuter à l’instant sa menace, on lui laissa prendre l’enfant dans ses bras et s’éloigner avec lui. Bruno marcha aussitôt vers le rivage, descendit dans une barque avec laquelle il faisait habituellement ses excursions aventureuses, et dont il connaissait si bien la manœuvre qu’elle semblait lui obéir comme un cheval à son cavalier, déploya sa voile et cingla vers le cap d’Aliga-Grande.

A peine eut-il vu que la barque était dans sa route, et qu’elle n’avait plus besoin de son pilote, qu’il s’occupa de son blessé, toujours évanoui. Il écarta le burnous blanc dans lequel il était enveloppé, détacha la ceinture à laquelle était passé encore son yatagan, et vit, aux dernières lueurs du soleil couchant, que la balle avait frappé entre la hanche droite et les fausses côtes, et était ressortie près de la colonne vertébrale: la blessure était dangereuse, mais n’était pas mortelle.

La brise du soir, la sensation de fraîcheur produite par l’eau de mer avec laquelle Bruno lavait la plaie, rappelèrent l’enfant à lui; il prononça sans ouvrir les yeux quelque mots dans une langue inconnue; mais Bruno, sachant que l’effet habituel d’un coup de feu est de causer une soif violente, devina qu’il demandait à boire et approcha de ses lèvres une flasque pleine d’eau; l’enfant but avec avidité, poussa quelques plaintes inarticulées, et retomba dans son évanouissement. Pascal le coucha le plus doucement qu’il put au fond de sa barque, et, laissant la blessure à l’air, il continua de presser, de cinq minutes en cinq minutes, au-dessus d’elle, son mouchoir imbibé d’eau de mer, remède que les marins croient efficace à toutes leurs blessures.

Vers l’heure de l’Ave Maria, nos navigateurs se trouvèrent à l’embouchure de la Ragusa: le vent venait d’Afrique: Pascal n’eut donc qu’une légère manœuvre à faire pour s’engager dans le fleuve, et trois heures après, laissant Modica à droite, il passait sous le pont jeté sur la grande route qui va de Noto à Chiaramonti. Il fit encore une demi-lieue ainsi; mais alors le fleuve cessant d’être navigable, il tira sa barque dans les lauriers-roses et les papyrus qui bordent le rivage, et, reprenant l’enfant dans ses bras, il l’emporta à travers les terres. Bientôt il atteignit l’entrée d’une vallée dans laquelle il s’enfonça, et il ne tarda pas à trouver à sa droite et à sa gauche la montagne taillée à pic comme une muraille, et creusée de distance en distance, car dans cette vallée sont les restes d’une ancienne cité de Troglodytes, ces premiers habitans de l’île que civilisèrent les colonies grecques. Bruno entra dans l’une de ces cavernes, qui communiquait par un escalier à un étage supérieur, auquel un seul trou carré, en forme de fenêtre, donnait de l’air; un lit de roseaux était amassé dans un coin, il y étendit le burnous de l’enfant, le coucha sur le bournous; puis, redescendant pour allumer du feu, il remonta bientôt avec une branche de sapin enflammée, qu’il fixa dans le mur, et, s’asseyant sur une pierre, près de la couche du blessé, il attendit qu’il revînt à lui.

Ce n’était pas la première fois que Bruno visitait cette retraite: souvent, dans ces voyages sans but qu’il entreprenait à travers la Sicile pour distraire sa vie solitaire, calmer l’activité de son esprit et chasser ses mauvaises pensées, il était venu dans cette vallée, et il avait habité cette chambre creusée dans le roc depuis trois mille ans; c’est là qu’il se livrait à ces rêveries vagues et incohérentes qui sont habituelles aux hommes d’imagination auxquels la science manque. Il savait que c’était une race disparue de la terre qui, dans des temps reculés, avait creusé ces retraites, et, dévot aux superstitions populaires, il croyait, comme tous les habitans des environs, que ces hommes étaient des enchanteurs: au reste, cette croyance, loin de l’écarter de ces lieux redoutés, l’y attirait irrésistiblement: il avait dans sa jeunesse entendu raconter nombre d’histoires de fusils enchantés, d’hommes invulnérables, de voyageurs invisibles, et son âme, sans crainte et avide de merveilleux n’avait qu’un désir, c’était celui de rencontrer un être quelconque, sorcier, enchanteur ou démon, qui, moyennant un pacte infernal, lui accordât un pouvoir surnaturel qui lui donnerait la supériorité sur les autres hommes. Mais c’était toujours en vain qu’il avait évoqué les ombres des anciens habitans de la vallée de Modica; aucune apparition n’avait répondu à ses désirs, et Pascal Bruno était resté, à son grand désespoir, un homme comme les autres hommes; plus cependant, la force et l’adresse, que peu de montagnards possédaient à un degré qui pût lui être comparé.

Il y avait une heure à peu près que Bruno rêvait ainsi près de son jeune blessé, lorsque celui-ci sortit de l’espèce de léthargie dans laquelle il était plongé; il ouvrit les yeux, regarda autour de lui avec égarement, et arrêta son regard sur celui qui venait de le sauver, mais sans savoir encore s’il voyait en lui un ami ou un ennemi. Pendant cet examen, et par un instinct vague de défense, l’enfant porta la main à sa ceinture pour chercher son fidèle yatagan; mais ne l’y trouvant pas, il poussa un soupir.

—Souffres-tu? lui dit Bruno, employant pour se faire entendre de lui cette langue franque qui est l’idiome universel des côtes de la Méditerranée, depuis Marseille jusqu’à Alexandrie, depuis Constantinople jusqu’à Alger, et à l’aide duquel on peut faire le tour du vieux monde.

—Qui es-tu? répondit l’enfant.

—Un ami.

—Ne suis-je donc pas prisonnier?

—Non.

—Alors comment me trouvé-je ici?

Pascal lui raconta tout, l’enfant l’écouta attentivement; puis, lorsque le narrateur eut fini son récit, il fixa ses yeux sur ceux de Bruno, et avec un accent de reconnaissance profonde:

—Alors, lui dit-il, puisque tu m’as sauvé la vie, tu veux donc être mon père?

—Oui, dit Bruno, je le veux.

—Père, dit le blessé, ton fils s’appelle Ali; et toi, comment t’appelles-tu?

—Pascal Bruno.

—Allah te protége! dit l’enfant.

—Désires-tu quelque chose?

—Oui, de l’eau; j’ai soif.

Pascal prit une tasse de terre, cachée dans un enfoncement du rocher, et descendit puiser de l’eau à une source qui coulait près de la maison. En remontant, il jeta les yeux sur le yatagan de l’enfant, et il vit qu’il n’avait pas même songé à le rapprocher de lui. Ali prit avidement la tasse et la vida d’un trait.

—Allah te donne autant d’années heureuses qu’il y avait de gouttes d’eau dans cette tasse, dit l’enfant en la lui rendant.

—Tu es une bonne créature, murmura Bruno; dépêche-toi de guérir, et quand tu seras guéri, tu pourras retourner en Afrique.

L’enfant guérit et resta en Sicile, car il s’était pris pour Bruno d’une telle amitié, qu’il ne voulut jamais le quitter. Depuis lors, il était demeuré constamment avec lui, l’accompagnant dans ses chasses sur les montagnes, l’aidant à diriger sa barque en mer, et prêt à se faire tuer sur un signe de celui qu’il appelait son père.

La veille, il l’avait suivi à la villa du prince de Carini; il l’attendait sous les fenêtres pendant son entrevue avec Gemma, et c’était lui qui avait poussé le double cri d’alarme, la première fois, lorsque le prince avait sonné à la grille, et la seconde fois, lorsqu’il était entré dans le château. Il allait monter lui-même dans la chambre pour lui porter secours, si besoin était, lorsqu’il vit Bruno s’élancer par la fenêtre. Il le suivit dans sa fuite. Tous deux arrivèrent au rivage, se jetèrent dans leur canot qui les attendait, et comme la nuit ils ne pouvaient gagner la haute mer sans éveiller des soupçons, ils se contentèrent de venir se confondre parmi les barques de pêcheurs qui attendaient le point du jour pour sortir du port.

Pendant cette nuit, Ali rendit à son tour, à Pascal, tous les soins qu’il en avait reçus en pareille circonstance, car le prince de Carini avait visé juste, et la balle qu’il cherchait vainement dans sa tenture, avait presque traversé l’épaule de Bruno; de sorte qu’Ali n’eut qu’une légère incision à faire avec son yatagan, pour la retirer du côté opposé à celui par lequel elle était entrée. Tout cela s’était passé presque sans que Bruno s’en mêlât et parût même y penser, et la seule marque d’attention qu’il donnât à sa blessure, était, comme nous l’avons dit, de l’humecter de temps en temps avec de l’eau de mer, tandis que l’enfant faisait semblant de raccommoder ses filets.

—Père, dit tout-à-coup Ali s’interrompant dans cette feinte occupation, regarde donc du côté de la terre!

—Qu’y a-t-il?

—Une troupe de gens.

—Où cela?

—Là-bas, sur le chemin de l’église.

En effet, une société assez nombreuse suivait le chemin tortueux à l’aide duquel on gravit la montagne sainte. Bruno reconnut que c’était un cortège nuptial qui se rendait à la chapelle de Sainte-Rosalie.

—Mets le cap sur la terre et rame vivement, s’écria-t-il se levant tout debout.

L’enfant obéit, saisit de chaque main un aviron, et le petit canot sembla voler à la surface de la mer. Au fur et à mesure qu’ils approchaient du rivage, la figure de Bruno prenait une expression plus terrible; enfin, lorsqu’ils ne furent plus qu’à la distance d’un demi-mille à peu près...

—C’est Teresa! s’écria-t-il avec un accent de désespoir impossible à imaginer: ils ont avancé la cérémonie; ils n’ont pas voulu attendre à dimanche, ils ont eu peur que je ne l’enlevasse d’ici là!.... Dieu m’est témoin que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour que cela finît bien... Ce sont eux qui n’ont pas voulu; malheur à eux!

A ces mots, Bruno, aidé par Ali, hissa la voile de la petite barque, qui, tournant le mont Pellegrino, disparut au bout de deux heures derrière le cap de Gallo.

IV.

Pascal ne s’était pas trompé. La comtesse, craignant quelque entreprise de la part de Bruno, avait fait avancer le mariage de trois jours, sans rien dire à Teresa de l’entrevue qu’elle avait eue avec son amant; et, par une dévotion particulière, les époux avaient choisi, pour la célébration du mariage, la chapelle de Sainte-Rosalie, la patronne de Palerme.

C’est encore un des traits caractéristiques de Palerme, ville toute d’amour, que de s’être mise sous la protection d’une sainte jeune et jolie. Aussi sainte Rosalie est-elle à Palerme ce que saint Janvier est à Naples, la toute-puissante distributrice des bienfaits du ciel; mais, de plus que saint Janvier, elle est de race française et royale, et descend directement de Charlemagne[13], ainsi que le prouve son arbre généalogique, peint au-dessus de la porte extérieure de la chapelle; arbre dont le tronc sort de la poitrine du vainqueur de Witikind, et, après s’être divisé en plusieurs rameaux, réunit ses branches à la cime, pour donner naissance au prince de Sinebaldo, père de sainte Rosalie. Mais toute la noblesse de sa race, toute la richesse de sa maison, toute la beauté de sa personne, ne purent rien sur la jeune princesse. Elle quitta, à l’âge de dix-huit ans, la cour de Roger, et, entraînée vers la vie contemplative, elle disparut tout-à-coup sans qu’on sût ce qu’elle était devenue, et ce ne fut qu’après sa mort qu’on la trouva, belle et fraîche comme si elle vivait encore, dans la grotte qu’elle avait habitée, et dans l’attitude même où elle s’était endormie du sommeil chaste et innocent des élus.

Cette grotte était creusée au flanc de l’ancien mont Evita, si célèbre dans le cours des guerres puniques par les positions inexpugnables qu’il fournit aux Carthaginois; mais aujourd’hui la montagne profane a changé de nom. Sa tête stérile a reçu le baptême de la foi, et on l’appelle le mont Pellegrino, mot qui, dans sa double signification, veut dire également la colline Précieuse ou le mont du Pèlerin. En 1624, une peste désolait Palerme; sainte Rosalie fut invoquée. On tira le corps merveilleux de la grotte, on le transporta en grande pompe dans la cathédrale de Palerme; et à peine les ossemens sacrés eurent-ils touché le seuil du monument demi-chrétien, demi-arabe, bâti par l’archevêque Gauthier, qu’à la prière de la sainte, Jésus-Christ chassa de la ville non-seulement la peste, mais encore la guerre et la famine, comme en fait foi le bas-relief de Villa-Reale, élève de Canova. Ce fut alors que les Palermitains reconnaissans transformèrent en église la grotte de sainte Rosalie, établirent le magnifique chemin qui y conduit, et dont la construction semble remonter à ces époques où une colonie romaine jetait un pont ou un aqueduc d’une montagne à l’autre, comme la signature granitique de la métropole. Enfin, le corps de la sainte fut remplacé par une gracieuse statue de marbre, couronnée de roses et couchée dans l’attitude où la sainte s’était endormie, à l’endroit même où elle avait été retrouvée; et le chef-d’œuvre de l’artiste fut encore enrichi par un don royal. Charles III de Bourbon lui donna une robe d’étoffe d’or, estimée vingt-cinq mille francs, un collier de diamans et des bagues magnifiques; et, voulant joindre les honneurs chevaleresques aux richesses mondaines, obtint pour elle la grande croix de Malte, qui est suspendue par une chaîne d’or, et la décoration de Marie-Thérèse, qui est une étoile entourée de lauriers avec cette devise: Fortitudini.

Quant à la grotte elle-même, c’est une excavation creusée dans un noyau primitif recouvert de couches calcaires, à la voûte de laquelle pendent de brillantes stalactites; à gauche est un autel dans le bas duquel est couchée la statue de la sainte, que l’on voit à travers un treillage d’or, et derrière l’autel coule la fontaine où elle se désaltérait. Quant au portique de cette église naturelle, il est séparé d’elle par un intervalle de trois ou quatre pieds, par lequel pénètre le jour et descendent les festons de lierres; de sorte que les rayons du soleil séparent comme un rideau lumineux le desservant de ses auditeurs.

C’est dans cette église que Teresa et Gaëtano furent mariés.

La cérémonie terminée, la noce redescendit à Palerme, où des voitures attendaient les convives pour les conduire au village de Carini, fief princier dont Rodolfo tirait son nom et son titre. Là, par les soins de la comtesse, tous les apprêts d’un repas magnifique avaient été faits; les paysans des environs avaient été invités; il en était venu de deux ou trois lieues à la ronde, de Montreale, de Capaci et de Favarota; et parmi toutes ces jeunes paysannes qui avaient fait assaut de coquetterie villageoise, on reconnaissait celles de Piana de Greci à leur costume moraïte, qu’elles ont religieusement conservé, quoique la colonie qui le leur a légué et qui le tenait de ses pères ait quitté depuis douze cents ans la terre natale pour une nouvelle patrie.

Des tables étaient dressées sur une esplanade ombragée par des chênes verts et des pins parasols, embaumée par les orangers et les citronniers, et ceinte par des haies de grenadiers et de figuiers d’Inde, double bienfait de la Providence, qui, pensant à la faim et à la soif du pauvre, a semé ces arbres comme une manne sur toute l’étendue de la Sicile. On arrivait à cette esplanade par un chemin bordé d’aloës, dont les fleurs géantes, qui semblent de loin des lances de cavaliers arabes, renferment un fil plus brillant et plus solide que celui du chanvre et du lin; et tandis qu’au midi la vue était bornée par le palais, au-dessus de la terrasse duquel s’élevait la chaîne de montagnes qui sépare l’île en trois grandes régions, à l’occident, au nord et à l’est, à l’extrémité de trois vallées on revoyait trois fois cette magnifique mer de Sicile qu’à ses teintes variées on eût prise pour trois mers; car, grâce à un jeu de lumière produit par le soleil qui commençait à disparaître à l’horizon, du côté de Palerme elle était d’un bleu d’azur; autour de l’île des Femmes, elle roulait des vagues d’argent, tandis qu’elle brisait des flots d’or liquide contre les rochers de Saint-Vito.

Au moment du dessert, et lorsque le festin nuptial était dans toute sa joie, les portes du château s’ouvrirent, et Gemma, appuyée sur l’épaule du prince, précédée de deux domestiques portant des torches, et suivie d’un monde de valets, descendit l’escalier de marbre de la villa et s’avança sur l’esplanade. Les paysans voulurent se lever, mais le prince leur fit signe de ne pas se déranger. Gemma et lui commencèrent le tour des tables et finirent par s’arrêter derrière les fiancés. Alors un domestique tendit une coupe d’or, Gaëtano la remplit de vin de Syracuse, le domestique présenta la coupe à Gemma, Gemma fit un vœu en faveur des nouveaux époux, effleura de ses lèvres la coupe d’or et la passa au prince, qui, la vidant d’un trait, y versa une bourse pleine d’onces[14], et la fit porter à Teresa, dont c’était le présent de noce; au même instant les cris de vive le prince de Carini! vive la comtesse de Castel-Nuovo! se firent entendre; l’esplanade s’illumina comme par enchantement, et les nobles visiteurs se retirèrent, laissant après eux, comme une apparition céleste, de la lumière et de la joie.

A peine étaient-ils rentrés dans le château avec leur suite, qu’une musique se fit entendre; les jeunes gens quittèrent les tables et coururent à l’endroit préparé pour la danse. Comme d’habitude, Gaëtano allait ouvrir le bal avec sa fiancée, et déjà il s’avançait vers elle, lorsqu’un étranger arrivant par le chemin des Aloës, parut sur l’esplanade: c’était Pascal Bruno, vêtu du costume calabrais que nous avons déjà détaillé; seulement, une paire de pistolets et un poignard étaient passés à sa ceinture, et sa veste, jetée sur son épaule droite, comme une pelisse de hussard, laissait voir la manche ensanglantée de sa chemise. Teresa fut la première qui l’aperçut: elle jeta un cri, et, fixant sur lui ses yeux épouvantés, elle resta pâle et droite comme à l’aspect d’une apparition. Chacun se retourna vers le nouveau venu, et toute cette foule demeura dans l’attente, silencieuse et muette, devinant qu’il allait se passer quelque chose de terrible.—Pascal Bruno marcha droit à Teresa, et, s’arrêtant devant elle, il croisa les bras et la regarda fixement.

—C’est vous, Pascal? murmura Teresa.

—Oui, c’est moi, répondit Bruno d’une voix rauque: j’ai appris à Bauso, où je vous attendais, que vous alliez vous marier à Carini, et je suis venu à temps, je l’espère, pour danser la première tarentelle avec vous.

—C’est le droit du fiancé, interrompit Gaëtano s’approchant.

—C’est le droit de l’amant, répondit Bruno. Allons, Teresa, c’est le moins que vous puissiez faire pour moi, ce me semble.

—Teresa est ma femme, s’écria Gaëtano en étendant le bras vers elle.

—Teresa est ma maîtresse, dit Pascal en lui tendant la main.

—Au secours! cria Teresa.

Gaëtano saisit Pascal au collet; mais au même instant il poussa un cri et tomba, le poignard de Pascal enfoncé jusqu’au manche dans la poitrine. Les hommes firent un mouvement pour s’élancer vers le meurtrier, qui tira froidement un pistolet de sa ceinture et l’arma; puis, avec son pistolet, il fit signe aux musiciens de commencer l’air de la tarentelle. Ils obéirent machinalement: chacun demeura immobile.

—Allons, Teresa! dit Bruno.

Teresa n’était plus un être vivant, mais un automate dont le ressort était la peur. Elle obéit, et cette horrible danse près d’un cadavre dura jusqu’à la dernière mesure. Enfin les musiciens s’arrêtèrent, et comme si cette musique eût seule soutenu Teresa, elle tomba évanouie sur le corps de Gaëtano.

—Merci, Teresa, dit le danseur la regardant d’un œil sec; c’est tout ce que je voulais de toi. Et maintenant, s’il est quelqu’un ici qui désire savoir mon nom, afin de me retrouver autre part, je m’appelle Pascal Bruno.

—Fils d’Antonio Bruno, dont la tête est dans une cage de fer au château de Bauso, dit une voix.

—C’est cela même, répondit Pascal; mais si vous désirez l’y voir encore, hâtez-vous, car elle n’y restera pas longtemps, je vous le jure!

A ces mots, Pascal disparut sans qu’il prît envie à personne de le suivre; d’ailleurs, soit crainte, soit intérêt, tout le monde s’occupait de Gaëtano et de Teresa.

L’un était mort, l’autre était folle.

Le dimanche suivant était le jour de la fête de Bauso: tout le village était en joie, on buvait à tous les cabarets, on tirait des boîtes à tous les coins de rue. Les rues étaient pavoisées et bruyantes, et, entre toutes, celle qui montait au château était pleine de monde qui s’était amassé pour voir les jeunes gens tirer à la cible. C’était un amusement qui avait été fort encouragé par le roi Ferdinand IV, pendant son séjour forcé en Sicile; et plusieurs de ceux qui se livraient en ce moment à cet exercice avaient eu récemment, à la suite du cardinal Ruffo, occasion de déployer leur adresse sur les patriotes napolitains et les républicains français; mais pour le moment, le but était redevenu une simple carte, et le prix un gobelet d’argent. La cible était placée directement au-dessous de la cage de fer où était la tête d’Antonio Bruno, à laquelle on ne pouvait atteindre que par un escalier qui, de l’intérieur de la forteresse, conduisait à une fenêtre en dehors de laquelle était scellée cette cage. Les conditions du tirage étaient, au reste, des plus simples; on n’avait besoin, pour faire partie de la société, que de verser dans la caisse commune, qui devait servir à payer le prix du gobelet d’argent, la modique somme de deux carlins pour chaque coup que l’on désirait tirer, et l’on recevait en échange un numéro amené au hasard, qui fixait l’ordre dans lequel le tour devait arriver; les moins adroits prenaient jusqu’à dix, douze et quatorze balles; ceux qui comptaient sur leur habileté se bornaient à cinq ou six. Au milieu de tous ces bras tendus et de toutes ces voix confuses, un bras s’étendit qui jeta deux carlins, et une voix se fit entendre qui demanda une seule balle. Chacun se retourna étonné de cette pauvreté ou de cette confiance. Ce tireur qui demandait une seule balle, c’était Pascal Bruno.

Quoique depuis quatre ans il n’eût point paru dans le village, chacun le reconnut; mais nul ne lui adressa la parole. Seulement, comme on le savait le chasseur le plus habile de toute la contrée, on ne s’étonna point qu’il n’eût pris qu’une seule balle: elle portait le no 11. Le tir commença.

Chaque coup était accueilli par des rires ou par des acclamations; et au fur et à mesure que les premières balles s’épuisaient les rires devenaient moins bruyans. Quant à Pascal, appuyé triste et pensif sur sa carabine anglaise, il ne paraissait prendre aucune part à l’enthousiasme ou à l’hilarité de ses compatriotes; enfin son tour vint; on appela son nom; il tressaillit et leva la tête comme s’il ne s’attendait pas à cet appel; mais, se rassurant aussitôt, il vint prendre place derrière la corde tendue qui servait de barrière. Chacun le suivit des yeux avec anxiété: aucun tireur n’avait excité un tel intérêt ni produit un pareil silence.

Pascal lui-même paraissait sentir toute l’importance du coup de fusil qu’il allait tirer, car il se posa d’aplomb, la jambe gauche en avant, et assurant son corps sur la jambe droite, il épaula avec soin, et prenant sa ligne d’en bas, il leva lentement le canon de sa carabine; tout le monde le suivait des yeux, et ce fut avec étonnement qu’on le vit dépasser la hauteur de la cible, et, se levant toujours ne s’arrêter que dans la direction de la cage de fer: arrivés là, le tireur et le fusil restèrent un instant immobiles comme s’ils étaient de pierre; enfin le coup partit, et la tête, enlevée de la cage de fer[15], tomba du haut du mur au pied de la cible!... Un frisson courut parmi les assistans, et aucun cri n’accueillit cette preuve d’adresse.

Au milieu de ce silence, Pascal Bruno alla ramasser la tête de son père, et prit, sans dire un mot et sans regarder une seule fois derrière lui, le sentier qui conduisait aux montagnes.

V.

Un an à peine s’était écoulé depuis les événemens que nous venons de raconter dans notre précédent chapitre, et déjà toute la Sicile, de Messine à Palerme, de Céfalu au cap Passaro, retentissait du bruit des exploits du bandit Pascal Bruno. Dans les pays comme l’Espagne et l’Italie, où la mauvaise organisation de la société tend toujours à repousser en bas ce qui est né en bas, et où l’âme n’a pas d’ailes pour soulever le corps, un esprit élevé devient un malheur pour une naissance obscure; comme il tend toujours à sortir du cercle politique et intellectuel où le hasard l’a enfermé, comme il marche incessamment vers un but dont mille obstacles le séparent, comme il voit sans cesse la lumière, et qu’il n’est point destiné à l’atteindre, il commence par espérer et finit par maudire. Alors il entre en révolte contre cette société pour laquelle Dieu a fait deux parts si aveugles, l’une de bonheur, l’autre de souffrances; il réagit contre cette partialité céleste et s’établit de sa propre autorité le défenseur du faible et l’ennemi du puissant. Voilà pourquoi le bandit espagnol et italien est à la fois si poétique et si populaire: c’est que, d’abord, c’est presque toujours quelque grande douleur qui l’a jeté hors de la voie; c’est qu’ensuite son poignard et sa carabine tendent à rétablir l’équilibre divin faussé par les institutions humaines.

On ne s’étonnera donc pas qu’avec ses antécédens de famille, son caractère aventureux, son adresse et sa force extraordinaire, Pascal Bruno soit devenu si rapidement le personnage bizarre qu’il voulait être. C’est que, si l’on peut parler ainsi, il s’était établi le justicier de la justice; c’est que, par toute la Sicile, et spécialement dans Bauso et ses environs, il ne se commettait pas un acte arbitraire qui pût échapper à son tribunal: et, comme presque toujours ses arrêts atteignaient les forts, il avait pour lui tous les faibles. Ainsi, lorsqu’un bail exorbitant avait été imposé par un riche seigneur à quelque pauvre fermier, lorsqu’un mariage était sur le point de manquer par la cupidité d’une famille, lorsqu’une sentence inique allait frapper un innocent, sur l’avis qu’il en recevait, Bruno prenait sa carabine, détachait quatre chiens corses, qui formaient sa seule bande, montait sur son cheval de Val-de-Noto, demi-arabe et demi-montagnard comme lui, sortait de la petite forteresse de Castel-Nuovo, dont il avait fait sa résidence, allait trouver le seigneur, le père ou le juge, et le bail était diminué, le mariage conclu, le prisonnier élargi. On comprendra donc facilement que tous ces hommes auxquels il était venu en aide lui payaient leur bonheur en dévoûment, et que toute entreprise dirigée contre lui échouait, grâce à la surveillance reconnaissante des paysans, qui le prévenaient aussitôt, par les signes convenus, des dangers qui le menaçaient.

Puis, des récits bizarres commençaient à circuler dans toutes les bouches; car plus les esprits sont simples, plus ils sont portés à croire au merveilleux. On disait que, dans une nuit d’orage, où toute l’île avait tremblé, Pascal Bruno avait passé un pacte avec une sorcière, et qu’il avait obtenu d’elle, en échange de son âme, d’être invisible, d’avoir la faculté de se transporter en un instant d’un bout de l’île à l’autre, et de ne pouvoir être atteint ni par le plomb, ni par le fer, ni par le feu. Le pacte, disait-on, devait durer pendant trois ans, Bruno ne l’ayant signé que pour accomplir une vengeance à laquelle ce terme, tout restreint qu’il paraissait, était suffisant. Quant à Pascal, loin de détruire ces soupçons, il comprenait qu’ils lui étaient favorables, et tâchait, au contraire, de leur donner de la consistance. Ses relations multipliées lui avaient souvent fourni des moyens de faire croire à son invisibilité en le mettant au fait de circonstances qu’on devait penser lui être parfaitement inconnues. La rapidité de son cheval, à l’aide duquel, le matin, il se trouvait à des distances incroyables des lieux où on l’avait vu le soir, avait convaincu de sa faculté locomotive; enfin, une circonstance dont il avait tiré parti avec l’habileté d’un homme supérieur, n’avait laissé aucun doute sur son invulnérabilité. La voici:

Le meurtre de Gaëtano avait fait grand bruit, et le prince de Carini avait donné des ordres à tous les commandans de compagnie, afin qu’ils tâchassent de s’emparer de l’assassin, qui, du reste, offrait beau jeu à ceux qui le poursuivaient par l’audace de sa conduite. Ils avaient, en conséquence, transmis ces ordres à leurs agens, et le chef de la justice de Spadafora fut prévenu un matin que Pascal Bruno était passé dans le village pendant la nuit pour aller à Divieto. Il plaça, les deux nuits suivantes, des hommes en embuscade sur la route, pensant qu’il reviendrait par le même chemin qu’il avait suivi en allant, et que, pour son retour, il profiterait de l’obscurité.

Fatigués d’avoir veillé deux nuits, le matin du troisième jour, qui était un dimanche, les miliciens se réunirent à un cabaret situé à vingt pas de la route; ils étaient en train d’y déjeuner, lorsqu’on leur annonça que Pascal Bruno descendait tranquillement la montagne, du côté de Divieto. Comme ils n’avaient pas le temps d’aller reprendre leur embuscade, ils attendirent où ils étaient, et lorsqu’il ne fut plus qu’à cinquante pas de l’auberge, ils sortirent et se rangèrent en bataille devant la porte, sans cependant paraître faire attention à lui. Bruno vit tous ces préparatifs d’attaque sans paraître s’en inquiéter, et au lieu de rebrousser chemin, ce qui lui aurait été facile, il mit son cheval au galop et continua sa route. Lorsque les miliciens virent quelle était son intention, ils préparèrent leurs armes, et, au moment où il passait devant eux, toute la compagnie le salua d’une décharge générale; mais ni le cheval, ni le cavalier n’en furent atteints, et l’homme et l’animal sortirent sains et saufs du tourbillon de fumée qui les avait un instant enveloppés. Les miliciens se regardèrent en secouant la tête, et allèrent raconter au chef de la justice de Spadafora ce qui venait de leur arriver.

Le bruit de cette aventure se répandit le même soir à Bauso, et quelques imaginations, plus actives que les autres, commencèrent à penser que Pascal Bruno était enchanté, et que le plomb et le fer s’aplatissaient et s’émoussaient en frappant contre lui. Le lendemain, cette assertion fut confirmée par une preuve irrécusable: on trouva accrochée à la porte du juge de Bauso, la veste de Pascal Bruno percée de treize coups de feu, et contenant dans ses poches les treize balles aplaties. Quelques esprits forts soutinrent bien, et parmi ceux-ci était César Alletto, notaire à Calvaruso, de la bouche duquel nous tenons ces détails, que c’était le bandit lui-même qui, échappé miraculeusement à la fusillade, et voulant mettre à profit cette circonstance, avait suspendu sa veste à un arbre, et avait tiré les treize coups de feu dont elle portait la marque; mais la majorité n’en demeura pas moins convaincue de l’enchantement, et la crainte qu’inspirait déjà Pascal s’en augmenta considérablement. Cette crainte était telle, et Bruno était si convaincu que des classes inférieures elle avait gagné les classes supérieures, que, quelques mois avant l’époque où nous sommes arrivés, ayant eu besoin, pour une de ses œuvres philantropiques (il s’agissait de rebâtir une auberge brûlée), de deux cents onces d’or, il s’était adressé au prince de Butera pour faire l’emprunt de cette somme, lui indiquant un endroit de la montagne où il irait la prendre, en l’invitant à l’y enfouir exactement, afin que, pendant une nuit qu’il désignait au prince, il pût l’aller chercher; en cas de non exécution de cette invitation, qui pouvait passer pour un ordre, Bruno prévenait le prince que c’était une guerre ouverte entre le roi de la montagne et le seigneur de la plaine; mais que si, au contraire, le prince avait l’obligeance de lui faire le prêt, les deux cents onces d’or lui seraient fidèlement rendues sur la première somme qu’il enlèverait au trésor royal.

Le prince de Butera était un de ces types comme il n’en existe plus guère dans nos époques modernes: c’était un reste de la vieille seigneurie sicilienne, aventureuse et chevaleresque comme ces Normands qui ont fondé leur constitution et leur société. Il s’appelait Hercule, et semblait taillé sur le modèle de son antique patron. Il assommait un cheval rétif d’un coup de poing, brisait sur son genou une barre de fer d’un demi-pouce d’épaisseur, et tordait une piastre. Un événement où il avait fait preuve d’un grand sang-froid, l’avait rendu l’idole du peuple de Palerme. En 1770, le pain avait manqué dans la ville, une émeute s’en était suivie; le gouverneur en avait appelé à l’ultima ratio, le canon était braqué dans la rue de Tolède, le peuple marchait sur le canon, et l’artilleur, la mèche à la main, allait tirer sur le peuple, lorsque le prince de Butera alla s’asseoir sur la bouche de la pièce, comme il aurait fait sur un fauteuil, et de là commença un discours tellement éloquent et rationnel, que le peuple se retira à l’instant même, et que l’artilleur, la mèche et le canon rentrèrent vierges à l’arsenal. Mais ce n’était pas encore à ce seul motif qu’il devait sa popularité.

Tous les matins il allait se promener sur la terrasse qui dominait la place de la Marine, et comme, au point du jour, les portes de son palais étaient ouvertes pour tout le monde, il y trouvait toujours nombreuse compagnie de pauvres gens; il portait ordinairement pour cette tournée un grand gilet de peau de daim, dont les immenses poches devaient tous les matins être remplies, par son valet de chambre, de carlins et de demi-carlins qui disparaissaient jusqu’au dernier pendant cette promenade, et cela avec une manière de faire et de dire qui n’appartenait qu’à lui: de sorte qu’il semblait toujours prêt à assommer ceux auxquels il faisait l’aumône.

—Excellence, disait une pauvre femme entourée de sa famille, ayez pitié d’une pauvre mère qui a cinq enfans.

—Belle raison! répondait le prince en colère: est-ce moi qui te les ai faits?—Et, avec un geste menaçant, il laissait tomber dans son tablier une poignée de monnaie.

—Signor principe, disait un autre, je n’ai pas de quoi manger.

—Imbécile! répondait le prince en lui allongeant un coup de poing qui le nourrissait pour huit jours, est-ce que je fais du pain, moi? va-t’en chez le boulanger[16].

Aussi quand le prince passait par les rues, toutes les têtes se découvraient, comme lorsque monsieur de Beaufort passait par les halles; mais, plus puissant encore que le frondeur français, il n’aurait eu qu’un mot à dire pour se faire roi de Sicile; il n’en eut jamais l’idée, et il resta prince de Butera, ce qui valait bien autant.

Cette libéralité avait cependant trouvé un censeur, et cela dans la maison même du prince: ce censeur était son maître d’hôtel. On doit comprendre qu’un homme du caractère que nous avons essayé d’indiquer devait surtout appliquer à ses dîners ce luxe et cette magnificence qui lui étaient si naturels; aussi tenait-il littéralement table ouverte, et tous les jours avait-il à sa table vingt-cinq ou trente convives au moins, parmi lesquels sept ou huit lui étaient toujours inconnus, tandis que d’autres s’y asseyaient au contraire avec la régularité de pensionnaires de table d’hôte. Parmi ces derniers, il y avait un certain capitaine Altavilla, qui avait gagné ses épaulettes en suivant le cardinal Ruffo de Palerme à Naples, et qui était revenu de Naples à Palerme avec une pension de mille ducats. Malheureusement, le capitaine avait le défaut d’être tant soit peu joueur, ce qui eût rendu sa retraite insuffisante à ses besoins, s’il n’avait trouvé deux moyens à l’aide desquels son traitement trimestriel était devenu la part la moins importante de son revenu: le premier de ces moyens, et celui-là, comme je l’ai dit, était à la portée de tout le monde, le premier de ces moyens, dis-je, était de dîner tous les jours chez le prince, et le second, de mettre religieusement, chaque jour, en se levant de table, son couvert d’argent dans sa poche. Cette manœuvre dura quelque temps sans que cette soustraction quotidienne fût remarquée: mais si bien garnis que fussent les dressoirs du prince, on commença de s’apercevoir qu’il s’y formait des vides. Les soupçons du majordome tombèrent aussitôt sur le santa-fede[17]; il l’épia avec attention, et il ne lui fallut qu’une surveillance de deux ou trois jours pour changer ses soupçons en certitude. Il en avertit aussitôt le prince, qui réfléchit un moment, puis qui répondit que, tant que le capitaine ne prendrait que son couvert, il n’y avait rien à dire; mais que, s’il mettait dans sa poche ceux de ses voisins, il verrait alors à prendre une résolution. En conséquence, le capitaine Altavilla était resté un des hôtes les plus assidus de son excellence le prince Hercule de Butera.

Ce dernier était à Castrogiovanni, où il avait une villa, lorsqu’on lui apporta la lettre de Bruno; il la lut et demanda si le messager attendait la réponse. On lui dit que non, et il mit la lettre dans sa poche avec le même sang-froid que si c’était une missive ordinaire.

La nuit fixée par Bruno arriva: l’endroit qu’il avait désigné était situé sur la croupe méridionale de l’Etna, près d’un de ces mille volcans éteints qui doivent leur flamme d’un jour à sa flamme éternelle, et dont l’existence éphémère a suffi pour détruire des villes. On appelait celui-là le Montebaldo; car chacune de ces collines terribles a reçu un nom en sortant de la terre. A dix minutes de chemin de sa base, s’élevait un arbre colossal et isolé appelé le Châtaignier des cent chevaux, parce qu’à l’entour de son tronc, qui a cent soixante-dix-huit pieds de circonférence, et sous son feuillage, qui forme à lui seul une forêt, on peut abriter cent cavaliers avec leurs montures. C’était dans la racine de cet arbre que Pascal venait chercher le dépôt qui devait lui être confié. En conséquence, il partit sur les onze heures de Centorbi, et vers minuit il commença, aux rayons de la lune, à apercevoir l’arbre gigantesque et la petite maison bâtie entre les tiges différentes de l’arbre, et qui sert à renfermer la récolte immense de ses fruits. Au fur et à mesure qu’il approchait, Pascal croyait distinguer une ombre debout contre un des cinq troncs qui puisent leur sève à la même racine. Bientôt cette ombre prit un corps; le bandit s’arrêta et arma sa carabine en criant:

—Qui vive?

—Un homme, parbleu! dit une voix forte; as-tu cru que l’argent viendrait tout seul?

—Non, sans doute, reprit Bruno; mais je n’aurais pas cru que celui qui l’apporterait serait assez hardi pour m’attendre.

—Alors c’est que tu ne connaissais pas le prince Hercule de Butera, voilà tout.

—Comment! c’est vous-même, monseigneur? dit Bruno, rejetant sa carabine sur son épaule et s’avançant le chapeau à la main vers le prince.

—Oui, c’est moi, drôle; c’est moi qui ai pensé qu’un bandit pouvait avoir besoin d’argent comme un autre homme, et qui n’ai pas voulu refuser ma bourse, même à un bandit. Seulement il m’a pris fantaisie de la lui apporter moi-même, afin que le bandit ne crût pas que je la lui donnais par peur.

—Votre excellence est digne de sa réputation, dit Bruno.

—Et toi, es-tu digne de la tienne? répondit le prince.

—C’est selon celle qu’on m’a faite devant vous, monseigneur; car je dois en avoir plus d’une.

—Allons, continua le prince, je vois que tu ne manques ni d’esprit ni de résolution; j’aime les hommes de cœur partout où je les rencontre, moi. Ecoute: veux-tu changer cet habit calabrais contre un uniforme de capitaine et aller faire la guerre aux Français? Je me charge de te lever une compagnie sur mes terres et de t’acheter des épaulettes.

—Merci, monseigneur, merci, dit Bruno; votre offre est celle d’un prince magnifique; mais j’ai certaine vengeance à accomplir et qui me retient encore pour quelque temps en Sicile; après nous verrons.

—C’est bien, dit le prince, tu es libre; mais, crois-moi, tu ferais mieux d’accepter.

—Je ne puis, excellence.

—Alors, voilà la bourse que tu m’as demandée; va-t’en au diable avec, et tâche de ne pas venir te faire pendre devant la porte de mon hôtel[18].

Bruno pesa la bourse dans sa main.

—Cette bourse est bien lourde, monseigneur, ce me semble.

—C’est que je n’ai pas voulu qu’un faquin comme toi se vantât d’avoir fixé une somme à la libéralité du prince de Butera, et qu’au lieu de deux cents onces que tu me demandais, j’en ai mis trois cents.

—Quelle que soit la somme qu’il vous a plu de m’apporter, monseigneur, elle vous sera fidèlement rendue.

—Je donne et je ne prête pas, dit le prince.

—Et moi j’emprunte ou je vole, mais je ne mendie pas, dit Bruno. Reprenez votre bourse, monseigneur; je m’adresserai au prince de Vintimille ou de la Cattolica.

—Eh bien! soit, dit le prince. Je n’ai jamais vu de bandit plus capricieux que toi: quatre drôles de ton espèce me feraient perdre la tête; aussi je m’en vais. Adieu!

—Adieu, monseigneur, et que sainte Rosalie vous garde!...

Le prince s’éloigna les mains dans les poches de son gilet de peau de daim, et en sifflant son air favori. Bruno resta immobile, le regardant s’en aller, et ce ne fut que lorsqu’il l’eut perdu de vue qu’il se retira de son côté en poussant un soupir.

Le lendemain l’aubergiste incendié reçut, par les mains d’Ali, les trois cents onces du prince de Butera.

VI.

Quelque temps après la scène que nous venons de raconter, Bruno apprit qu’un convoi d’argent, escorté par quatre gendarmes et un brigadier, allait partir de Messine pour Palerme. C’était la rançon du prince de Moncada-Paterno, laquelle, par suite d’une combinaison financière qui fait le plus grand honneur à l’imagination de Ferdinand IV, venait arrondir le budget napolitain, au lieu d’aller, comme c’était sa destination première, grossir le trésor de la Casauba.—Voici, au reste, l’histoire telle qu’elle m’a été racontée sur les lieux; comme elle est aussi curieuse qu’authentique, nous pensons qu’elle mérite la peine d’être rapportée; d’ailleurs, elle donnera une idée de la manière naïve dont se perçoivent les impôts en Sicile.

Nous avons dit, dans la première partie de cette histoire, comment le prince de Moncada-Paterno avait été pris par des corsaires barbaresques près du petit village de Fugello, en revenant de l’île de Pantellerie: il fut conduit avec toute sa suite à Alger, et là le prix de sa rançon et celle de sa suite fut fixé amiablement à la somme de cinq cent mille piastres (2,500,000 fr. de France), moitié payable avant son départ, moitié payable après son retour en Sicile.

Le prince écrivit à son intendant pour lui faire part de la position dans laquelle il se trouvait, et pour qu’il eût à lui envoyer au plus vite les deux cent cinquante mille piastres, en échange desquelles il devait recevoir sa liberté. Comme le prince de Moncada-Paterno était un des seigneurs les plus riches de la Sicile, la somme fut facile à compléter et promptement envoyée en Afrique; fidèle alors à sa promesse, en véritable sectateur du prophète, le dey relâcha le prince de Paterno, sur sa parole d’honneur d’envoyer avant un an les deux cent cinquante mille écus restans. Le prince revint en Sicile, où il s’occupait à recueillir l’argent nécessaire à son second paiement, lorsqu’un ordre de Ferdinand IV, basé sur ce motif, qu’étant en guerre avec la régence il ne voulait pas que ses sujets enrichissent ses ennemis, vint mettre opposition dans les mains du prince et lui enjoignit de verser les deux cent cinquante mille piastres en question dans le trésor de Messine. Le prince de Paterno, qui était un homme d’honneur en même temps qu’un sujet fidèle, obéit à l’ordre de son souverain et à la voix de sa conscience; de sorte que la rançon lui coûta sept cent cinquante mille piastres, dont les deux tiers furent envoyés au corsaire infidèle, et l’autre tiers versé à Messine, entre les mains du prince de Carini, mandataire du pirate chrétien. C’était cette somme que le vice-roi envoyait à Palerme, siége du gouvernement, sous l’escorte de quatre gendarmes et d’un brigadier; ce dernier était chargé, en outre, de remettre de la part du prince une lettre à sa bien-aimée Gemma, qu’il invitait à venir le rejoindre à Messine, où les affaires du gouvernement devaient le retenir encore quelques mois.

Le soir où le convoi devait passer près de Bauso, Bruno lâcha ses quatre chiens corses, traversa avec eux le village dont il était devenu le seigneur, et alla se mettre en embuscade sur la route entre Divieto et Spadafora; il y était depuis une heure à peu près lorsqu’il entendit le roulement d’un caisson et le pas d’une troupe de cavaliers. Il regarda si sa carabine était bien amorcée, s’assura que son stylet ne tenait pas au fourreau, siffla ses chiens, qui vinrent se coucher à ses pieds, et attendit debout au milieu de la route. Quelques minutes après, le convoi parut au tournant d’un chemin, et s’avança jusqu’à la distance de cinquante pas environ de celui qui l’attendait: c’est alors que les gendarmes aperçurent un homme, et crièrent: Qui vive?—Pascal Bruno, répondit le bandit, et, à un sifflement particulier, les chiens, dressés à cette manœuvre, s’élancèrent sur la petite troupe.

Au nom de Pascal Bruno, les quatre gendarmes avaient pris la fuite; les chiens, par un mouvement naturel, poursuivirent ceux qui fuyaient. Le brigadier, resté seul, tira son sabre et chargea le bandit.

Pascal porta sa carabine à son épaule avec le même sang-froid et la même lenteur que s’il s’apprêtait à tirer sur une cible, décidé à lâcher le coup seulement lorsque le cavalier ne serait plus qu’à dix pas de lui, lorsqu’au moment où il appuyait le doigt sur la gâchette, le cheval et l’homme s’abattirent dans la poussière: c’est que Ali avait suivi Bruno sans en rien dire, et, le voyant chargé par le brigadier, avait, comme un serpent, rampé sur la route, et avec son yatagan coupé le jarret du cheval; quant au brigadier, n’ayant pu se retenir, tant sa chute avait été rapide et inattendue, sa tête avait porté sur le pavé, et il était évanoui.

Bruno s’approcha de lui, après s’être assuré qu’il n’avait plus rien à craindre; il le transporta, avec l’aide d’Ali, dans la voiture qu’un instant auparavant il escortait, et mettant la bride des chevaux dans les mains du jeune Arabe, il lui ordonna de conduire la voiture et le brigadier à la forteresse. Quant à lui, il alla au cheval blessé, détacha la carabine de la selle où elle était fixée, fouilla dans les fontes, y prit un rouleau de papier qui s’y trouvait, siffla ses chiens, qui revinrent, la gueule ensanglantée, et suivit la capture qu’il venait de faire.

Arrivé dans la cour de la petite forteresse, il ferma la porte derrière lui, prit sur ses épaules le brigadier toujours évanoui, le porta dans une chambre et le coucha sur le matelas où il avait l’habitude de se jeter lui-même tout habillé; puis, soit oubli, soit imprudence, il posa dans un coin la carabine qu’il avait détachée de la selle, et il sortit de la chambre.

Cinq minutes après le brigadier rouvrit les yeux, regarda autour de lui, se trouva dans un lieu qui lui était parfaitement inconnu, et se croyant sous l’empire d’un rêve, il se tâta lui-même pour savoir s’il était bien éveillé. Ce fut alors que, sentant une douleur au front, il y porta la main, et, la retirant pleine de sang, s’aperçut qu’il était blessé. Cette blessure fut un point de souvenir pour sa mémoire; alors il se rappela qu’il avait été arrêté par un seul homme, lâchement abandonné par ses gendarmes, et qu’au moment où il s’élançait sur cet homme, son cheval s’était abattu. Passé cela, il ne se souvenait plus de rien.

C’était un brave que ce brigadier; il sentait quelle responsabilité pesait sur lui, et son cœur se serra de colère et de honte: il regarda autour de la chambre, essayant de s’orienter; mais tout lui était absolument inconnu. Il se leva, alla à la fenêtre, vit qu’elle donnait sur la campagne. Alors un espoir lui vint, c’était de sauter par cette fenêtre, d’aller chercher main forte et de revenir prendre sa revanche; il avait déjà ouvert la fenêtre pour exécuter ce projet, lorsque, jetant un dernier regard dans la chambre, il aperçut sa carabine placée presque à la tête de son lit; à cette vue, le cœur lui battit violemment, car une autre pensée que celle de la fuite s’empara aussitôt de son esprit; il regarda s’il était bien seul, et lorsqu’il se fut assuré qu’il n’avait été et ne pouvait être vu de personne, il saisit vivement l’arme dans laquelle il voyait un moyen de salut plus hasardé, mais de vengeance plus prompte, s’assura vivement qu’elle était amorcée en levant la batterie, qu’elle était chargée en passant la baguette dans le canon; puis, la remettant à la même place, il alla se recoucher comme s’il n’avait pas encore repris ses sens. A peine était-il étendu sur le lit, que Bruno rentra.

Il portait à la main une branche de sapin allumée qu’il jeta dans l’âtre, et qui communiqua sa flamme au bois préparé pour la recevoir, puis il alla à une armoire pratiquée dans le mur, en tira deux assiettes, deux verres, deux flasques de vin, une épaule de mouton rôtie, posa le tout sur la table, et parut attendre que le brigadier fût revenu de son évanouissement pour lui faire les honneurs de ce repas improvisé.

Nous avons vu l’appartement où la scène que nous racontons s’est passée; c’était une chambre plus longue que large, ayant une seule fenêtre à un angle, une seule porte à l’autre, et la cheminée entre elles deux. Le brigadier, qui est maintenant capitaine de gendarmerie à Messine, et qui nous a raconté lui-même ces détails, était couché, comme nous l’avons dit, parallèlement à la croisée; Bruno était debout devant la cheminée, les yeux fixés vaguement du côté de la porte, et paraissait de plus en plus s’enfoncer dans une rêverie profonde.

C’était le moment qu’avait attendu le brigadier, moment décisif où il s’agissait de jouer le tout pour le tout, vie pour vie, tête pour tête. Il se souleva en s’appuyant sur sa main gauche, étendit lentement et sans perdre de vue Bruno, la main vers la carabine, la prit entre la sous-garde et la crosse, puis resta un moment ainsi sans oser faire un mouvement de plus, effrayé des battemens de son cœur que le bandit aurait pu entendre s’il n’avait été si profondément distrait; enfin, voyant qu’il se livrait pour ainsi dire lui-même, il reprit confiance, se souleva sur un genou, jeta un dernier regard sur la fenêtre, son seul moyen de retraite, appuya l’arme sur son épaule, ajusta Bruno en homme qui sait que sa vie dépend de son sang-froid, et lâcha le coup.

Bruno se baissa tranquillement, ramassa quelque chose à ses pieds, regarda l’objet à la lumière, et se retournant vers le brigadier muet et stupide d’étonnement:

—Camarade, lui dit-il, quand vous voudrez tirer sur moi, prenez des balles d’argent, ou sans cela, voyez, elles s’aplatiront comme celle-ci. Au reste, je suis bien aise que vous soyez revenu à vous, je commençais à avoir faim, et nous allons souper.

Le brigadier était resté dans la même posture, les cheveux hérissés et la sueur sur le front. Au même instant, la porte s’ouvrit, et Ali, son yatagan à la main, s’élança dans la chambre.

—Ce n’est rien, mon enfant, ce n’est rien, lui dit Bruno en langue franque; le brigadier a déchargé sa carabine, voilà tout. Va donc te coucher tranquillement, et ne crains rien pour moi. Ali sortit sans répondre et alla s’étendre en travers de la première porte, sur la peau de panthère qui lui servait de lit.

—Eh bien! continua Bruno se retournant vers le brigadier et versant du vin dans les deux verres, ne m’avez-vous pas entendu?

—Si fait, répondit le brigadier en se levant, et puisque je n’ai pas pu vous tuer, fussiez-vous le diable, je boirai avec vous.

A ces mots, il marcha d’un pas ferme vers la table, prit le verre, trinqua avec Bruno et vida le vin d’un seul trait.

—Comment vous appelez-vous? dit Bruno.

—Paolo Tommasi, brigadier de gendarmerie, pour vous servir.

—Eh bien! Paolo Tommasi, continua Bruno en lui mettant la main sur l’épaule, vous êtes un brave, et j’ai envie de vous faire une promesse.

—Laquelle?

—C’est de ne laisser gagner qu’à vous seul les trois mille ducats qu’on a promis pour ma tête.

—Vous avez là une bonne idée, répondit le brigadier.

—Oui; mais elle demande à être mûrie, dit Bruno; en attendant, comme je ne suis pas encore las de vivre, asseyons-nous et soupons; plus tard nous reparlerons de la chose.

—Puis-je faire le signe de la croix avant de manger? dit Tommasi.

—Parfaitement, répondit Bruno.

—C’est que j’avais peur que cela ne vous gênât. On ne sait pas quelquefois.

—En aucune manière.

Le brigadier fit le signe de la croix, se mit à table, et commença à attaquer l’épaule de mouton en homme qui a la conscience parfaitement tranquille et qui sait qu’il a fait, dans une circonstance difficile, tout ce qu’un brave soldat peut faire. Bruno lui tint noblement tête, et certes, à voir ces deux hommes mangeant à la même table, buvant à la même bouteille, tirant au même plat, on n’aurait pas dit que, chacun à son tour, et dans l’espace d’une heure, ils venaient réciproquement de faire tout ce qu’ils avaient pu pour se tuer.

Il y eut un instant de silence, produit moitié par l’occupation importante à laquelle se livraient les convives, moitié par la préoccupation de leur esprit. Paolo Tommasi le rompit le premier pour exprimer la double pensée qui le préoccupait:

—Camarade, dit il, on mange bien chez vous, il faut en convenir; vous avez du bon vin, c’est vrai; vous faites les honneurs de votre table en bon convive, à merveille; mais je vous avoue que je trouverais tout cela meilleur si je savais quand je sortirai d’ici.

—Mais demain matin, je présume.

—Vous ne me garderez donc pas prisonnier?

—Prisonnier! que diable voulez-vous que je fasse de vous?

—Heim! dit le brigadier, voilà qui est déjà pas mal. Mais, continua-t-il avec un embarras visible, ça n’est pas tout.

—Qu’y a-t-il encore? dit Bruno lui versant à boire.

—Il y a, il y a, continua le brigadier regardant la lampe à travers son verre; il y a... c’est une question assez délicate, voyez-vous.

—Parlez: j’écoute.

—Vous ne vous fâcherez pas?

—Il me semble que vous devriez connaître mon caractère.

—C’est vrai, vous n’êtes pas susceptible, je sais bien. Je disais donc qu’il y a, ou qu’il y avait... que je n’étais pas seul sur la route.

—Oui, oui, il y avait quatre gendarmes.

—Oh! je ne parle pas d’eux; je parle d’un... d’un certain fourgon. Voilà le mot lâché.

—Il est dans la cour, dit Bruno regardant à son tour la lampe à travers son verre.

—Je m’en doute bien, répondit le brigadier; mais vous comprenez, je ne peux pas m’en aller sans mon fourgon.

—Aussi vous vous en irez avec.

—Et intact?

—Heim! fit Bruno, il y manquera peu de chose relativement à la somme; je n’y prendrai que ce dont j’ai strictement besoin.

—Et êtes-vous bien gêné?

—Il me faut trois mille onces.

—Allons, c’est raisonnable, dit le brigadier, et bien des gens ne seraient pas aussi délicats que vous.

—D’ailleurs, soyez tranquille, je vous donnerai un récépissé, dit Bruno.

—A propos de récépissé, s’écria le brigadier en se levant, j’avais des papiers dans mes fontes!

—N’en soyez pas inquiet, dit Bruno, les voilà.

—Ah! vous me rendez bien service de me les rendre.

—Oui, dit Bruno, je le comprends, car je me suis assuré de leur importance: le premier est votre brevet de brigadier, et j’y ai mis une apostille constatant que vous vous êtes assez bien conduit pour passer maréchal-des-logis; le second est mon signalement; je me suis permis d’y faire quelques petites rectifications, par exemple aux signes particuliers j’ai ajouté incantato; enfin le troisième est une lettre de son excellence le vice-roi à la comtesse Gemma de Castelnuovo, et j’ai trop de reconnaissance à cette dame de ce qu’elle me prête son château, pour mettre des entraves à sa correspondance amoureuse. Voici donc vos papiers, mon brave; un dernier coup à votre santé, et dormez tranquille. Demain, à cinq heures, vous vous mettrez en route; il est plus prudent, croyez-moi, de voyager le jour que la nuit; car peut-être n’auriez-vous pas toujours le bonheur de tomber en aussi bonnes mains.

Notes in this chapter

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