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Pauline et Pascal Bruno

PASCAL BRUNO. (continued 2)

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—Je crois que vous avez raison, dit Tommasi serrant ses papiers; et vous me faites l’effet d’être encore plus honnête homme que beaucoup d’honnêtes gens que je connais.

—Je suis bien aise de vous laisser dans de pareilles idées, vous en dormirez plus tranquille. A propos, je dois vous prévenir d’une chose, c’est de ne pas descendre dans la cour, car mes chiens pourraient bien vous dévorer.

—Merci de l’avis, répondit le brigadier.

—Bonne nuit, dit Bruno; et il sortit laissant le brigadier libre de prolonger indéfiniment son souper ou de s’endormir.

Le lendemain, à cinq heures, comme la chose était convenue, Bruno rentra dans la chambre de son hôte; il était debout et prêt à partir, il descendit avec lui et le conduisit à la porte. Il y trouva le fourgon tout attelé et un cheval de selle magnifique sur lequel on avait eu le soin de transporter tout le fourniment de celui que le yatagan d’Ali avait mis hors de service. Bruno pria son ami Tommasi d’accepter ce cadeau comme un souvenir de lui. Le brigadier ne se fit aucunement prier; il enfourcha sa monture, fouetta l’attelage du fourgon, et partit paraissant enchanté de sa nouvelle connaissance.

Bruno le regarda s’éloigner; puis, lorsqu’il fut à vingt pas:

—Surtout, lui cria-t-il, n’oubliez pas de remettre à la belle comtesse Gemma la lettre du prince de Carini.—Tommasi fit un signe de tête et disparut à l’angle de la route.

Maintenant, si nos lecteurs nous demandent comment Pascal Bruno n’a pas été tué par le coup de carabine de Paolo Tommasi, nous leur répondrons ce que nous a répondu il signor Cesare Aletto, notaire à Calvaruso:—C’est qu’il est probable que dans le trajet de la grande route à la forteresse, le bandit avait pris la précaution d’enlever la balle de la carabine. Quant à Paolo Tommasi, il a toujours trouvé plus simple de croire qu’il y avait magie.

Nous livrons à nos lecteurs les deux opinions, et nous les laissons parfaitement libres d’adopter celle qui leur conviendra.

VII.

On comprend facilement que le bruit de pareils exploits ne restait pas circonscrit dans la juridiction du village de Bauso. Aussi n’était-il question par toute la Sicile que du hardi brigand qui s’était emparé de la forteresse de Castelnuovo, et qui de là, comme un aigle de son aire, s’abattait sur la plaine, tantôt pour attaquer les grands, tantôt pour défendre les petits. Nos lecteurs ne s’étonneront donc pas d’entendre prononcer le nom de notre héros dans les salons du prince de Butera, qui donnait une fête dans son hôtel de la place de la Marine.

Avec le caractère que nous connaissons au prince, on comprend ce que devait être une fête donnée par lui. Celle-là surtout allait vraiment au-delà de tout ce que l’imagination peut rêver de plus splendide. C’était quelque chose comme un conte arabe; aussi le souvenir s’en est-il perpétué à Palerme, quoique Palerme soit la ville des féeries.

Qu’on se figure des salons splendides, entièrement couverts de glaces depuis le plafond jusqu’au parquet, et conduisant, les uns à des allées de treillages parquetées, du sommet desquelles pendaient les plus beaux raisins de Syracuse et de Lipari; les autres à des carrés formés par des orangers et des grenadiers en fleurs et en fruits; les premiers servant à danser les gigues anglaises, les autres des contredanses de France. Quant aux valses, elles s’entrelaçaient autour de deux vastes bassins de marbre, de chacun desquels jaillissait une magnifique gerbe d’eau. De ces différentes salles de danse partaient des chemins sablés de poudre d’or. Ces chemins conduisaient à une petite colline entourée de fontaines d’argent, contenant tous les rafraîchissemens qu’on pouvait désirer, et ombragée par des arbres qui, au lieu de fruits naturels, portaient des fruits glacés. Enfin, au sommet de cette colline, faisant face aux chemins qui y conduisaient, était un buffet à quatre pans, constamment renouvelé au moyen d’un mécanisme intérieur. Quant aux musiciens, ils étaient invisibles, et le bruit seul des instrumens arrivait jusqu’aux convives; on eût dit une fête donnée par les génies de l’air.

Maintenant que, pour animer cette décoration magique, on se représente les plus belles femmes et les plus riches cavaliers de Palerme, vêtus de costumes de caractères plus brillans ou plus bizarres les uns que les autres, le masque au visage ou à la main, respirant cet air embaumé, s’enivrant de cette mélodie invisible, rêvant ou parlant d’amour, et l’on sera encore loin de se faire de cette soirée un tableau pareil au souvenir qu’en avaient conservé, à mon passage à Palerme, c’est-à-dire trente-deux ans après l’événement, les personnes qui y avaient assisté.

Parmi les groupes qui circulaient dans ces allées et dans ces salons, il y en avait un surtout qui attirait plus particulièrement les regards de la foule; c’était celui qui s’était formé à la suite de la belle comtesse Gemma, et qu’elle entraînait après elle comme un astre fait de ses satellites: elle venait d’arriver à l’instant même avec une société de cinq personnes, qui avait adopté, ainsi qu’elle, le costume des jeunes femmes et des jeunes seigneurs qui, dans la magnifique page écrite par le pinceau d’Orgagna sur les murs du Campo-Santo de Pise, chantent et se réjouissent pendant que la mort vient frapper à leur porte. Cet habit du treizième siècle, si naïf et si élégant à la fois, semblait choisi exprès pour faire ressortir l’exquise proportion de ses formes, et elle s’avançait au milieu d’un murmure d’admiration, conduite par le prince de Butera lui-même, qui, déguisé en mandarin, l’avait reçue à la porte d’entrée et la précédait pour la présenter, disait-il, à la fille de l’empereur de la Chine. Comme on présumait que c’était quelque surprise nouvelle ménagée par l’amphitryon, on suivait avec empressement le prince, et le cortége se grossissait à chaque pas. Il s’arrêta à l’entrée d’une pagode gardée par deux soldats chinois, qui, sur un signe, ouvrirent la porte d’un appartement entièrement décoré d’objets exotiques, et au milieu duquel, sur une estrade, était assise, dans un costume magnifique de Chinoise, qui avait à lui seul coûté trente mille francs, la princesse de Butera, qui, dès qu’elle aperçut la comtesse, vint au-devant d’elle suivie de toute une cour d’officiers, de mandarins et de magots, plus brillans, plus rébarbatifs, ou plus bouffons les uns que les autres. Cette apparition avait quelque chose de si oriental et de si fantastique, que toute cette société, si habituée cependant au luxe et à la magnificence, se récria d’étonnement. On entourait la princesse, on touchait sa robe brodée de pierreries, on faisait sonner les clochettes d’or de son chapeau pointu, et un instant l’attention abandonna la belle Gemma pour se concentrer entièrement sur la maîtresse de la maison. Chacun la complimentait et l’admirait, et parmi les complimenteurs et les admirateurs les plus exagérés était le capitaine Altavilla, que le prince avait continué de recevoir à ses dîners, à la grande désolation de son maître-d’hôtel, et qui, comme déguisement sans doute, avait revêtu son grand uniforme.

—Eh bien! dit le prince de Butera à la comtesse de Castelnuovo, que dites-vous de la fille de l’empereur de la Chine?

—Je dis, répondit Gemma, qu’il est fort heureux pour sa majesté Ferdinand IV que le prince de Carini soit à Messine en ce moment, attendu qu’avec le cœur que je lui connais, il pourrait bien, pour un regard de la fille, livrer la Sicile au père, ce qui nous forcerait de faire de nouvelles vêpres contre les Chinois.

En ce moment, le prince de Moncada-Paterno, vêtu en brigand calabrais, s’approcha de la princesse.

—Sa Hautesse me permettra-t-elle, en ma qualité de connaisseur, d’examiner son magnifique costume?

—Sublime fille du Soleil, dit le capitaine Altavilla, désignant le prince, prenez garde à vos clochettes d’or, car je vous préviens que vous avez affaire à Pascal Bruno.

—La princesse serait peut-être plus en sûreté près de Pascal Bruno, dit une voix, que près de certain santafede de ma connaissance. Pascal Bruno est un meurtrier et non un filou, un bandit et non un coupeur de bourses.

—Bien répondu, dit le prince de Butera. Le capitaine se mordit les lèvres.

—A propos, continua le prince de la Cattolica, savez-vous sa dernière prouesse?

—A qui?

—A Pascal Bruno.

—Non; qu’a-t-il fait?

—Il a arrêté le convoi d’argent que le prince de Carini envoyait à Palerme.

—Ma rançon! dit le prince de Paterno.

—Oh! mon Dieu, oui, excellence, vous êtes voué aux infidèles.

—Diable! pourvu que le roi n’exige pas que je lui en tienne compte une seconde fois! reprit Moncada.

—Que votre excellence se rassure, dit la même voix qui avait déjà répondu à Altavilla: Pascal Bruno n’a pris que trois mille onces.

—Et comment savez-vous cela, seigneur Albanais? dit le prince de la Cattolica, qui se trouvait près de celui qui avait parlé, lequel était un beau jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans portant le costume de Vina[19].

—Je l’ai entendu dire, répondit négligemment le Grec en jouant avec son yatagan; d’ailleurs, si votre excellence désire des renseignemens plus positifs, voici un homme qui peut lui en donner.

Celui qu’on désignait ainsi à la curiosité publique n’était autre que notre ancienne connaissance Paolo Tommasi, qui, esclave de sa consigne, s’était fait conduire, aussitôt son arrivée, chez la comtesse de Castelnuovo, et qui, ne la trouvant pas chez elle, et la sachant à la fête, s’était servi de sa qualité d’envoyé du vice-roi pour pénétrer dans les jardins du prince de Butera; en un instant, il se trouva le centre d’un immense cercle et l’objet de mille questions. Mais Paolo Tommasi était, comme nous l’avons vu, un brave qui ne s’effarouchait pas facilement; il commença donc par remettre la lettre du prince à la comtesse.

—Prince, dit Gemma, après avoir lu la missive qu’elle venait de recevoir, vous ne vous doutiez pas que vous me donniez une fête d’adieu; le vice-roi m’ordonne de me rendre à Messine, et, en fidèle sujette que je suis, je me mettrai en route dès demain. Merci, mon ami, continua-t-elle en donnant sa bourse à Paolo Tommasi; maintenant vous pouvez vous retirer.

Tommasi essaya de profiter de la permission de la comtesse, mais il était trop bien entouré pour battre facilement en retraite. Il lui fallut se rendre à discrétion, et la condition de sa liberté fut le récit exact de sa rencontre avec Pascal Bruno.

Il la raconta, il faut lui rendre justice, avec toute la simple naïveté du vrai courage; il dit, sans rien ajouter, à ses auditeurs, comment il avait été fait prisonnier, comment il avait été conduit à la forteresse de Castelnuovo, comment il avait tiré, sans résultat, sur le bandit, et comment enfin celui-ci l’avait renvoyé en lui faisant cadeau d’un magnifique cheval en remplacement de celui qu’il avait perdu: tout le monde écouta ce récit, empreint de vérité, avec le silence de l’attention et de la foi, à l’exception du capitaine Altavilla, qui éleva quelques doutes sur la véracité de l’honnête brigadier; mais heureusement pour Paolo Tommasi, le prince de Butera lui-même vint à son secours.

—Je parierais, dit-il, que rien n’est plus vrai que ce que vient de dire cet homme, car tous ces détails me paraissent être parfaitement dans le caractère de Pascal Bruno.

—Vous le connaissez donc? dit le prince de Moncada-Paterno.

—J’ai passé une nuit avec lui, répondit le prince de Butera.

—Et où cela?

—Sur vos terres.

Alors ce fut le tour du prince; il raconta comment Pascal et lui s’étaient rencontrés au châtaignier des cent chevaux; comment lui, le prince de Butera, lui avait offert du service qu’il avait refusé, et comment il lui avait prêté trois cents onces. A ce dernier trait, Altavilla ne put retenir son hilarité.

—Et vous croyez qu’il vous les rendra, monseigneur? lui dit-il.

—J’en suis sûr, répondit le prince.

—Pendant que nous y sommes, interrompit la princesse de Butera, y a-t-il quelqu’un encore dans la société qui ait vu Pascal Bruno, et qui lui ait parlé? j’adore les histoires de brigands, elles me font mourir de peur.

—Il y a encore la comtesse Gemma de Castelnuovo, dit l’Albanais.

Gemma tressaillit; tous les regards se tournèrent vers elle comme pour l’interroger.

—Serait-ce vrai? s’écria le prince.

—Oui, répondit en tressaillant Gemma, mais je l’avais oublié.

—Il s’en souvient, lui, murmura le jeune homme.

On se pressa autour de la comtesse, qui voulut en vain s’en défendre; il lui fallut, à son tour, raconter la scène par laquelle nous avons ouvert ce récit, dire comment Bruno avait pénétré dans sa chambre, comment le prince avait tiré sur lui, et comment celui-ci, pour se venger, avait pénétré dans la villa, le jour de la noce, et tué le mari de Teresa; cette histoire était la plus terrible de toutes, aussi laissa-t-elle dans l’esprit des auditeurs une profonde émotion. Quelque chose comme un frisson courait par toute cette assemblée, et n’étaient ces toilettes et ces parures, on n’aurait pas cru assister à une fête.

—Sur mon honneur, dit le capitaine Altavilla, rompant le premier silence, le bandit vient de commettre son plus grand crime en attristant ainsi la fête de notre hôte: j’aurais pu lui pardonner ses autres méfaits, mais celui-ci, je jure par mes épaulettes que j’en tirerai vengeance; et, à compter de ce moment, je me voue à sa poursuite.

—Parlez-vous sérieusement, capitaine Altavilla? dit l’Albanais.

—Oui, sur mon honneur; et j’affirme ici que je ne désire rien tant que de me trouver face à face avec lui.

—C’est chose possible, dit froidement l’Albanais.

—A celui qui me rendrait ce service, continua Altavilla, je donnerais....

—C’est inutile de fixer une récompense, capitaine, je connais un homme qui vous rendra ce service pour rien.

—Et cet homme, où pourrai-je le rencontrer? reprit Altavilla en affectant un sourire de doute.

—Si vous voulez me suivre, je m’engage à vous le dire. Et à ces mots l’Albanais s’éloigna comme pour inviter le capitaine à marcher derrière lui.

Le capitaine hésita un instant, mais il s’était trop avancé pour reculer; tous les yeux étaient tournés vers lui, il comprit que la moindre faiblesse le perdrait de réputation; d’ailleurs, il prenait la proposition pour une plaisanterie.

—Allons, s’écria-t-il, tout pour l’honneur des dames! Et il suivit l’Albanais.

—Savez-vous quel est ce jeune seigneur déguisé en Grec? dit d’une voix tremblante la comtesse au prince de Butera.

—Non, sur mon âme, répondit le prince; quelqu’un le sait-il?

Chacun se regarda, mais personne ne répondit.

—Avec votre permission, dit Paolo Tommasi en portant la main à son chapeau, je le sais, moi.

—Et quel est-il, mon brave brigadier?

—Pascal Bruno, monseigneur!

La comtesse jeta un cri et s’évanouit. Cet incident mit fin à la fête.

Une heure après, le prince de Butera était retiré dans sa chambre, et mettait, assis devant son bureau, ordre à quelques papiers, lorsque le maître-d’hôtel entra d’un air triomphant.

—Qu’y a-t-il, Giacomo? dit le prince.

—Je vous l’avais bien dit, monseigneur...

—Voyons, que m’avais-tu dit?

—Que votre bonté l’encourageait.

—Qui donc?

—Le capitaine Altavilla.

—Qu’a-t-il donc fait?

—Ce qu’il a fait, monseigneur?... D’abord, votre excellence se rappelle que je l’ai prévenue qu’il mettait régulièrement son couvert d’argent dans sa poche.

—Oui, après?

—Pardon, et votre excellence a répondu que tant qu’il n’y mettrait que le sien il n’y avait rien à dire.

—Je me le rappelle.

—Eh bien! aujourd’hui, monseigneur, il paraît qu’il y a mis non-seulement le sien, mais encore celui de ses voisins; car il en manque huit.

—Alors, c’est autre chose, dit le prince.

Il prit une feuille de papier et écrivit:

«Le prince Hercule de Butera a l’honneur de prévenir le capitaine Altavilla que, ne dînant plus chez lui, et se voyant privé, par cette circonstance fortuite, du plaisir de le recevoir désormais, il le prie d’accepter la bagatelle qu’il lui envoie comme une faible indemnité du dérangement que cette détermination causera dans ses habitudes.»

—Tenez, continua le prince, en remettant cinquante onces au majordome[20], vous porterez demain cette lettre et cet argent au capitaine Altavilla.

Giacomo, qui savait qu’il n’y avait rien à dire quand le prince avait parlé, s’inclina et sortit; le prince continua de ranger tranquillement ses papiers; puis, au bout de dix minutes, entendant quelque bruit à la porte de son cabinet, il leva la tête et aperçut une espèce de paysan calabrais debout sur le seuil de son appartement, et tenant son chapeau d’une main et un paquet de l’autre.

—Qui va là? dit le prince.

—Moi, monseigneur, dit une voix.

—Qui, toi?

—Pascal Bruno.

—Et que viens-tu faire?

—D’abord, monseigneur, dit Pascal Bruno s’avançant et renversant son chapeau plein d’or sur le bureau, d’abord je viens vous apporter les trois cents onces que vous m’avez si obligeamment prêtées; elles ont eu la destination que je vous avais indiquée: l’auberge brûlée est rebâtie.

—Ah! ah! tu es homme de parole; eh bien! j’en suis aise.

Pascal s’inclina.

—Puis, ajouta-t-il après une courte pause, je viens vous rendre huit couverts d’argent à vos armes et à votre chiffre, et que j’ai trouvés dans la poche du capitaine, qui vous les avait probablement volés.

—Pardieu! dit le prince, il est curieux que ce soit par toi qu’ils me reviennent. Et maintenant, qu’y a-t-il dans ce paquet?

—Il y a dans ce paquet, dit Bruno, la tête d’un misérable qui a abusé de votre hospitalité, et que je vous apporte comme une preuve du dévoûment que je vous ai juré.

A ces mots, Pascal Bruno dénoua le mouchoir, et prenant la tête du capitaine Altavilla par les cheveux, il la posa toute sanglante sur le bureau du prince.

—Que diable veux-tu que je fasse d’un pareil cadeau? dit le prince.

—Ce qu’il vous plaira, monseigneur, répondit Pascal Bruno. Puis il s’inclina et sortit.

Le prince de Butera, resté seul, demeura un instant les yeux fixés sur cette tête, se balançant sur son fauteuil et sifflant son air favori; puis il sonna: le majordome reparut.

—Giacomo, dit le prince, il est inutile que vous alliez demain matin chez le capitaine Altavilla; déchirez la lettre gardez les cinquante onces, et jetez cette charogne sur le fumier.

VIII.

A l’époque où se passent les événemens que nous racontons, c’est-à-dire vers le commencement de l’année 1804, la Sicile était dans cet état presque sauvage dont l’ont tirée à moitié le séjour du roi Ferdinand et l’occupation des Anglais; la route qui va aujourd’hui de Palerme à Messine, en passant par Taormine et Catane, n’était point encore faite, et la seule qui fût, nous ne disons pas bonne, mais praticable, pour se rendre d’une capitale à l’autre, était celle qui longeait la mer, passait par Termini et Céfalu, et qui, abandonnée pour sa nouvelle rivale, n’est plus guère fréquentée aujourd’hui que par les artistes qui vont y chercher les magnifiques points de vue qu’elle déroule à chaque instant. Les seules manières de voyager sur cette route, où aucun service de poste n’était établi, étaient donc, autrefois comme maintenant, le mulet, la litière à deux chevaux, ou sa propre voiture avec des relais envoyés à l’avance, et disposés de quinze lieues en quinze lieues, de sorte qu’au moment de partir pour Messine, où le prince de Carini lui avait écrit de le venir joindre, la comtesse Gemma de Castelnuovo fut forcée de choisir entre ces trois moyens. Le voyage à mulet était trop fatigant pour elle; le voyage en litière, outre les inconvéniens de ce mode de transport, dont le principal est la lenteur, offre encore le désagrément de donner le mal de mer: la comtesse se décida donc sans hésitation aucune pour la voiture, et envoya d’avance des chevaux de relais qui devaient l’attendre aux quatre différentes stations qu’elle comptait faire en route, c’est-à-dire à Termini, à Céfalu, à Sainte-Agathe et à Melazzo.

Outre cette première précaution, qui regardait purement et simplement le transport, le courrier était chargé d’en prendre une seconde, qui était celle d’agglomérer sur les points précités la plus grande quantité de vivres possible, précaution importante et que nous ne saurions trop recommander à ceux qui voyagent en Sicile, où l’on ne trouve littéralement rien à manger dans les hôtelleries, et où, généralement ce ne sont point les aubergistes qui nourrissent les voyageurs, mais au contraire les voyageurs qui nourrissent les aubergistes. Aussi la première recommandation qu’on vous fait en arrivant à Messine, et la dernière qu’on reçoit en quittant cette ville, point ordinaire du départ, est celle de se munir de provisions, d’acheter une batterie de cuisine, et de louer un cuisinier; tout ceci augmente habituellement votre suite de deux mulets et d’un homme qui, estimés modestement au même prix, vous font un surcroît de dépense de trois ducats par jour. Quelques Anglais expérimentés ajoutent à ce bagage un troisième mulet qu’ils chargent d’une tente, et il faut bien que nous avouions ici, malgré notre prédilection pour ce magnifique pays, que cette dernière précaution, pour être moins indispensable que les autres, n’en est pas moins bonne à prendre, vu l’état déplorable des auberges qu’on trouve sur les routes, et qui, tout en manquant des animaux les plus nécessaires aux premiers besoins de la vie, sont fabuleusement peuplées de tous ceux qui ne sont bons qu’à la tourmenter. La multiplicité des derniers est si grande que j’ai vu des voyageurs qui étaient tombés malades par défaut de sommeil, et la pénurie des premiers est si grande, que j’ai rencontré des Anglais qui, après avoir épuisé leurs provisions, délibéraient gravement s’ils ne mangeraient pas leur cuisinier, qui leur était devenu complétement inutile. Voilà où était réduite, en l’an de grâce 1804, la fertile et blonde Sicile, qui, du temps d’Auguste, nourrissait Rome avec le superflu de ses douze millions d’habitans.

Je ne sais si c’était un savant connaissant à fond la Sicile antique, mais à coup sûr c’était un observateur sachant bien sa Sicile moderne que celui dont on préparait le souper à l’auberge della Croce, auberge qui venait d’être rebâtie à neuf avec les trois cents onces du prince de Butera, et qui était située sur la route de Palerme à Messine, entre Ficarra et Patti; l’activité de l’aubergiste et de sa femme, qui, dirigée par un étranger, s’exerçait à la fois sur du poisson, du gibier et de la volaille, prouvait que celui pour lequel la friture, les fourneaux et la broche étaient mis en réquisition, tenait non-seulement à ne pas manquer du nécessaire, mais encore n’était pas ennemi du superflu. Il venait de Messine, voyageait avec une voiture et des chevaux à lui, s’était arrêté là, parce que le site lui plaisait, et avait tiré de son caisson tout ce qui était nécessaire à un véritable sybarite et à un touriste consommé, depuis les draps jusqu’à l’argenterie, depuis le pain jusqu’au vin. A peine arrivé, il s’était fait conduire à la meilleure chambre, avait allumé des parfums dans une cassolette d’argent, et attendait que son dîner fût prêt, couché sur un riche tapis turc, et fumant dans une chibouque d’ambre le meilleur tabac du mont Sinaï.

Il était occupé à suivre avec la plus grande attention les nuages de fumée odorante qui s’échappaient de sa bouche et allaient se condenser au plafond, lorsque la porte de la chambre s’ouvrit, et que l’aubergiste, suivi d’un domestique à la livrée de la comtesse, s’arrêta sur le seuil.

—Excellence! dit le digne homme s’inclinant jusqu’à terre.

—Qu’y a-t-il? répondit sans se retourner le voyageur avec un accent maltais fortement prononcé.

—Excellence, c’est la princesse Gemma de Castelnuovo...

—Eh bien?

—Dont la voiture est forcée de s’arrêter dans ma pauvre auberge, parce que l’un de ses chevaux boite si bas qu’elle ne peut continuer sa route.

—Après?

—Et qui comptait, ne prévoyant pas cet accident en partant ce matin de Sainte-Agathe, aller coucher ce soir à Melazzo, où l’attendent ses relais, de sorte qu’elle n’a avec elle aucune provision.

—Dites à la comtesse que mon cuisinier et ma cuisine sont à ses ordres.

—Mille grâces, au nom de ma maîtresse, excellence, dit le domestique; mais comme la comtesse sera sans doute forcée de passer la nuit dans cette auberge, attendu qu’il faudra aller chercher le relais à Melazzo et le ramener ici, et qu’elle n’a pas plus de provisions de nuit que de provisions de jour, elle fait demander à votre excellence si elle aurait la galanterie de...

—Que la comtesse fasse mieux, interrompit le voyageur; qu’elle accepte mon appartement, tout préparé qu’il est. Quant à moi, qui suis un homme habitué à la fatigue et aux privations, je me contenterai de la première chambre venue. Descendez donc prévenir la comtesse qu’elle peut monter, et que l’appartement est libre, tandis que notre digne hôte va me placer du mieux qu’il lui sera possible. A ces mots, le voyageur se leva et suivit l’aubergiste: quant au domestique, il redescendit immédiatement pour accomplir sa commission.

Gemma accepta l’offre du voyageur comme une reine à qui son sujet fait hommage, et non comme une femme à qui un étranger rend service; elle était tellement habituée à voir tout plier à sa volonté, tout céder à sa voix, tout obéir à son geste, qu’elle trouva parfaitement simple et naturelle l’extrême galanterie du voyageur. Il est vrai qu’elle était si ravissante, lorsqu’elle s’achemina vers la chambre, appuyée sur le bras de sa camérière, que tout devait s’incliner devant elle; elle portait un costume de voyage de la plus grande élégance, en forme d’amazone, court, collant sur les bras et sur la poitrine, et rattaché devant par des brandebourgs de soie; autour de son cou était roulé, de peur du froid des montagnes, un ornement encore inconnu chez nous, où depuis il a été si répandu: c’était un boa de martre que le prince de Carini avait acheté d’un marchand maltais qui l’avait rapporté de Constantinoplc; sur sa tête était un petit bonnet de velours noir de fantaisie, pareil à une coiffe du moyen-âge, et de cette coiffe tombaient de longs et magnifiques cheveux bouclés à l’anglaise. Cependant, si préparée qu’elle fût à trouver une chambre prête à la recevoir, elle ne put s’empêcher de s’étonner en entrant du luxe avec lequel le voyageur inconnu avait combattu la pauvreté de l’appartement; tous les ustensiles de toilette étaient d’argent; le linge qui couvrait la table était d’une finesse extrême, et les parfums orientaux qui brûlaient sur la cheminée semblaient faits pour embaumer un sérail.

—Mais vois donc, Gidsa, si je ne suis pas prédestinée, dit la comtesse; un domestique maladroit ferre mal mes chevaux, je suis forcée de m’arrêter, et un bon génie, qui me voit dans l’embarras, bâtit sur ma route un palais de fée.

—Madame la comtesse n’a-t-elle point quelque soupçon sur ce génie inconnu?

—Non, vraiment.

—Pour moi, il me semble que madame la comtesse devrait deviner.

—Je vous jure, Gidsa, dit la comtesse se laissant tomber sur une chaise, que je suis dans l’ignorance la plus parfaite. Voyons, que pensez-vous donc?...

—Mais je pense... Que madame me pardonne, quoique ma pensée soit bien naturelle...

—Parlez!

—Je pense que son altesse le vice-roi, sachant madame la comtesse en route, n’aura pas eu la patience d’attendre son arrivée, et que....

—Oh! mais vous avez là une idée merveilleusement juste, et c’est probable..... Au fait, qui donc, si ce n’était lui, aurait préparé, pour me la céder, une chambre avec tant de recherches? Cependant écoutez, il faut vous taire. Si c’est une surprise que Rodolfo me ménage, je veux m’y abandonner entièrement, je ne veux pas perdre une des émotions que me causera sa présence inattendue. Ainsi il est convenu que ce n’est pas lui, que cet étranger est un voyageur inconnu. Ainsi donc, gardez vos probabilités et laissez-moi avec mon doute. D’ailleurs, si c’était lui, c’est moi qui aurais deviné sa présence, et non pas vous..... Qu’il est bon pour moi, mon Rodolfo!... comme il pense à tout!... comme il m’aime!..

—Et ce dîner préparé avec tant de soin, croyez-vous....?

—Chut! je ne crois rien; je profite des biens que Dieu m’envoie, et je n’en remercie que Dieu. Voyez donc, c’est une merveille que cette argenterie. Si je n’avais pas trouvé ce noble voyageur, comment donc aurais-je fait pour manger dans autre chose? Voyez cette tasse de vermeil, n’a-t-elle pas l’air d’avoir été ciselée par Benvenuto?... Donnez-moi à boire, Gidsa.

La camérière remplit la tasse d’eau et y versa ensuite quelques gouttes de malvoisie de Lipari. La comtesse en avala deux ou trois gorgées, mais plutôt évidemment pour porter la coupe à sa bouche que par soif. On eût dit qu’elle cherchait, par le contact sympathique de ses lèvres, à deviner si c’était bien son amant lui-même qui avait été ainsi au-devant de tous ces besoins de luxe et de magnificence qui deviennent un superflu si nécessaire lorsque, depuis l’enfance, on en a pris l’habitude.

On servit à souper. La comtesse mangea comme mange une femme élégante, effleurant tout à la manière des colibris, des abeilles et des papillons, distraite et préoccupée tout en mangeant, et les yeux constamment fixés sur la porte, tressaillant chaque fois que cette porte s’ouvrait, le sein oppressé et les yeux humides; puis peu à peu elle tomba dans une langueur délicieuse dont elle ne pouvait pas elle-même se rendre compte. Gidsa s’en aperçut et s’en inquiéta:

—Madame la comtesse souffrirait-elle?

—Non, répondit Gemma d’une voix faible; mais ne trouvez-vous pas que ces parfums sont enivrans?

—Madame la comtesse veut-elle que j’ouvre la fenêtre?

—Gardez-vous-en; il me semble que je vais mourir, c’est vrai; mais il me semble aussi que la mort est bien douce. Otez-moi ma coiffe, elle me pèse, et je n’ai plus la force de la porter.

Gidsa obéit, et les longs cheveux de la comtesse tombèrent ondoyans jusqu’à terre.

—N’éprouvez-vous donc rien de pareil à ce que j’éprouve, Gidsa? C’est un bien-être inconnu, quelque chose de céleste qui me passe dans les veines; j’aurai bu quelque philtre enchanté. Aidez-moi donc à me soulever, et conduisez-moi devant cette glace.

Gidsa soutint la comtesse et l’aida à marcher vers la cheminée. Arrivée devant elle, elle appuya ses deux coudes sur le haut chambranle, abaissa sa tête sur ses mains et se regarda.

—Maintenant, dit-elle, faites enlever tout cela, déshabillez-moi et me laissez seule.

La camérière obéit, les valets de la comtesse desservirent, et lorsqu’ils furent sortis, Gidsa accomplit la seconde partie de l’ordre de sa maîtresse sans qu’elle se dérangeât de devant cette glace; seulement elle leva languissamment les bras, l’un après l’autre, pour donner à sa femme de chambre la possibilité de remplir son office, qu’elle remplit entièrement sans que la comtesse sortît de l’espèce d’extase dans laquelle elle était tombée; puis enfin, ainsi que sa maîtresse le lui avait ordonné, elle sortit et la laissa seule.

La comtesse acheva machinalement et dans un état pareil au somnambulisme le reste de sa toilette nocturne, se coucha, resta un instant accoudée et les regards fixés sur la porte; puis enfin, peu à peu et malgré ses efforts pour rester éveillée, ses paupières s’alourdirent, ses yeux se fermèrent, et elle se laissa aller sur son oreiller en poussant un long soupir et en murmurant le nom de Rodolfo.

Le lendemain, en s’éveillant, Gemma étendit la main comme si elle croyait trouver quelqu’un à ses côtés, mais elle était seule. Ses yeux errèrent alors autour de la chambre, puis revinrent se fixer sur une table placée près de son lit: sur cette table était une lettre tout ouverte, elle la prit et lut:

«Madame la comtesse,

»Je pouvais tirer de vous une vengeance de brigand, j’ai préféré me donner un plaisir de prince, mais, pour qu’en vous réveillant vous ne croyiez pas avoir fait un rêve, je vous ai laissé une preuve de la réalité: regardez-vous dans votre miroir.

»PASCAL BRUNO.»

Gemma se sentit frissonner par tout le corps, une sueur glacée lui couvrit le front; elle étendit la main vers la sonnette pour appeler; mais, s’arrêtant par un instinct de femme, elle rassembla toutes ses forces, sauta en bas de son lit, courut à la glace et poussa un cri: elle avait les cheveux et les sourcils rasés.

Aussitôt elle s’enveloppa d’un voile, se jeta dans sa voiture et ordonna de retourner à Palerme.

A peine y fut-elle arrivée, qu’elle écrivit au prince de Carini que son confesseur, en expiation de ses péchés, lui avait ordonné de se raser les sourcils et les cheveux, et d’entrer pendant un an dans un monastère.

IX.

Le 1er mai 1805, il y avait fête au château de Castelnuovo; Pascal Bruno était de bonne humeur, et donnait à souper à un de ses bons amis, nommé Placido Meli, honnête contrebandier du village de Gesso, et à deux filles que ce dernier avait ramenées avec lui de Messine dans l’intention de passer une joyeuse nuit. Cette attention amicale avait sensiblement touché Bruno, et, pour ne pas demeurer en reste de politesse avec un si prévoyant camarade, il s’était chargé de faire les honneurs de chez lui à la société; en conséquence, les meilleurs vins de Sicile et de Calabre avaient été tirés des caves de la petite forteresse, les premiers cuisiniers de Bauso mis en réquisition, et tout ce luxe singulier, auquel se plaisait parfois le héros de notre histoire, déployé pour cette circonstance.

L’orgie allait un train du diable, et cependant les convives n’étaient encore qu’au commencement du dîner, lorsque Ali apporta à Placido un billet d’un paysan de Gesso. Placido le lut, et froissant avec colère le papier entre ses mains:

—Par le sang du Christ! s’écria-t-il, il a bien choisi son moment!

—Qui cela, compère? dit Bruno.

—Pardieu! le capitaine Luigi Cama de Villa-San-Giovani.

—Ah! dit Bruno, notre fournisseur de rhum?

—Oui, répondit Placido: il me fait prévenir qu’il est sur la plage, et qu’il a tout un chargement dont il désire se débarrasser avant que les douaniers n’apprennent son arrivée.

—Les affaires avant tout, compère, dit Bruno. Je t’attendrai; je suis en bonne compagnie; et sois tranquille, pourvu que tu ne sois pas trop longtemps, tu retrouveras de tout ce que tu laisses, et plus que tu n’en pourras prendre.

—C’est l’affaire d’une heure, reprit Placido paraissant se rendre au raisonnement de son hôte; la mer est à cinq cents pas d’ici.

—Et nous avons toute la nuit, dit Pascal.

—Bon appétit, compère.

—Bon voyage, maître.

Placido sortit, Bruno resta avec les deux filles, et, comme il l’avait promis à son convive, l’entrain du souper ne souffrit aucunement de cette absence; Bruno était aimable pour deux, et la conversation et la pantomime commençaient à prendre une tournure des plus animées, lorsque la porte s’ouvrit et qu’un nouveau personnage entra: Pascal se retourna et reconnut le marchand maltais dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, et dont il était une des meilleures pratiques.

—Ah! pardieu! dit-il, soyez le bienvenu, surtout si vous apportez des pastilles du sérail, du tabac de Latakié, et des écharpes de Tunis: voilà deux odalisques qui attendent que je leur jette le mouchoir, et elles aimeront autant qu’il soit brodé d’or que s’il était de simple mousseline. A propos, votre opium a fait merveille.

—J’en suis aise, répondit le Maltais; mais en ce moment je viens pour autre chose que pour mon commerce.

—Tu viens pour souper, n’est-ce pas? Assieds-toi là, alors, et une seconde fois sois le bienvenu: voilà une place de roi; en face d’une bouteille et entre deux filles.

—Votre vin est excellent, j’en suis sûr, et ces dames me paraissent charmantes, répondit le Maltais, mais j’ai quelque chose d’important à vous dire.

—A moi?

—A vous.

—Dis.

—A vous seul.

—Alors à demain la confidence, mon digne commandeur.

—Il faut que je vous parle tout de suite.

—Alors parle devant tout le monde; il n’y a personne ici de trop, et j’ai pour principe, quand je suis bien, de ne pas me déranger, fût-il question de ma vie.

—C’est justement de cela qu’il s’agit.

—Bah! dit Bruno remplissant les verres, il y a un Dieu pour les honnêtes gens. A ta santé, commandeur.—Le Maltais vida son verre.—C’est bien; maintenant assieds-toi et prêche, nous écoutons.

Le marchand vit bien qu’il fallait faire selon le caprice de son hôte; en conséquence, il lui obéit.

—A la bonne heure, dit Bruno; et maintenant qu’y a-t-il?

—Il y a, continua le Maltais, que vous savez que les juges de Calvaruso, de Spadafora, de Bauso, de Saponara, de Divito et de Romita ont été arrêtés.

—J’ai entendu dire quelque chose comme cela, dit insoucieusement Pascal Bruno en vidant un plein verre de vin de Marsalla, qui est le madère de la Sicile.

—Et vous savez la cause de cette arrestation?

—Je m’en doute; n’est-ce pas parce que le prince de Carini, de mauvaise humeur de ce que sa maîtresse s’est retirée dans un couvent, trouve qu’ils mettent trop de lenteur et de maladresse à arrêter un certain Pascal Bruno dont la tête vaut trois mille ducats?

—C’est cela même.

—Vous voyez que je suis au courant de ce qui se passe.

—Cependant il se peut qu’il y ait certaines choses que vous ignoriez.

—Dieu seul est grand, comme dit Ali; mais continuez, et j’avouerai mon ignorance; je ne demande pas mieux que de m’instruire.

—Eh bien! les six juges se sont rassemblés, et ils ont mis en commun vingt-cinq onces, ce qui fait cent cinquante.

—Autrement dit, répondit Bruno toujours avec la même insouciance, dix-huit cent quatre-vingt-dix livres. Vous voyez que, si je ne tiens pas exactement mes registres, ce n’est pas faute de savoir compter... Après?

—Après, ils ont fait offrir cette somme à deux ou trois hommes qu’ils savent de votre société habituelle, s’ils voulaient aider à vous faire prendre.

—Qu’ils offrent, je suis bien sûr qu’ils ne trouveront pas un traître à dix lieues à la ronde.

—Vous vous trompez, dit le Maltais, le traître est trouvé.

—Ah! fit Bruno fronçant le sourcil et portant la main à son stylet: et comment sais-tu cela?

—Oh! mon Dieu, de la manière la plus simple et la plus naturelle: j’étais hier à Messine, chez le prince de Carini, qui m’avait fait venir pour acheter des étoffes turques, lorsqu’un valet vint lui dire deux mots à l’oreille.—C’est bien, répondit tout haut le prince; qu’il entre.—Il me fit signe alors de passer dans un cabinet; j’obéis; et, comme il ne se doutait aucunement que je vous connusse, j’entendis la conversation qui vous concernait.

—Oui, eh bien?

—Eh bien! l’homme qu’on annonçait, c’était le traître; il s’engageait à ouvrir les portes de votre forteresse, à vous livrer sans défense pendant que vous souperiez, et à conduire lui-même les gendarmes jusqu’à votre salle à manger.

—Et sais-tu quel est le nom de cet homme? dit Bruno.

—C’est Placido Meli, répondit le Maltais.

—Sang-Dieu! s’écria Pascal en grinçant des dents, il était là tout-à-l’heure.

—Et il est sorti?

—Un instant avant que vous n’arrivassiez.

—Alors il est allé chercher les gendarmes et les compagnies; car, autant que j’en puis juger, vous étiez en train de souper.

—Tu le vois.

—C’est cela même. Si vous voulez fuir, il n’y a pas un instant à perdre.

—Moi fuir! dit Bruno en riant. Ali!... Ali!...—Ali entra.—Ferme la porte du château, mon enfant; lâche trois de mes chiens dans la cour, fais monter le quatrième, Lionna..... et prépare les munitions.—Les femmes poussèrent des cris.—Oh! taisez-vous, mes déesses, continua Bruno avec un geste impératif; il ne s’agit pas de chanter ici; du silence, et vivement, s’il vous plaît.—Les femmes se turent.—Tenez compagnie à ces dames, commandeur, ajouta Bruno; quant à moi, il faut que je fasse ma tournée.

Pascal prit sa carabine, ceignit sa giberne, s’avança vers la porte; mais, au moment de sortir, il s’arrêta écoutant.

—Qu’y a-t-il? dit le Maltais.

—N’entendez-vous pas mes chiens qui hurlent? l’ennemi s’avance: voyez, ils n’ont été que de cinq minutes en retard sur vous.—Silence, mes tigres, continua Bruno ouvrant une fenêtre et faisant entendre un sifflement particulier. C’est bien, c’est bien, je suis prévenu. Les chiens gémirent doucement et se turent; les femmes et le Maltais frissonnèrent de terreur, devinant qu’il allait se passer quelque chose de terrible. En ce moment Ali entra avec la chienne favorite de Pascal: la noble bête alla droit à son maître, se dressa sur ses pattes de derrière, lui mit les deux pattes de devant sur les épaules, le regarda avec intelligence, et se mit à hurler doucement.

—Oui, oui, Lionna, dit Bruno, oui, vous êtes une charmante bête.—Puis il la caressa de la main, et l’embrassa au front comme il aurait fait à une maîtresse. La chienne poussa un second hurlement bas et plaintif.—Allons, Lionna, continua Pascal, il paraît que cela presse. Allons, ma belle, allons.—Et il sortit, laissant le Maltais et les deux femmes dans la chambre du souper.

Pascal descendit dans la cour et trouva les trois chiens qui s’agitaient avec inquiétude, mais sans indiquer encore que le danger fût très pressant. Alors il ouvrit la porte du jardin et commença d’en faire le tour. Tout-à-coup Lionna s’arrêta, prit le vent, et marcha droit vers un point de l’enclos. Arrivée au pied du mur, elle se dressa comme pour l’escalade, faisant claquer ses mâchoires l’une contre l’autre, et rugissant sourdement en regardant si son maître l’avait suivie. Pascal Bruno était derrière elle.

Il comprit qu’il y avait dans cette direction et à quelques pas de distance seulement, un ennemi caché, et se rappelant que la fenêtre de la chambre où Paolo Tommasi avait été prisonnier donnait justement sur ce point, il remonta vivement, suivi de Lionna, qui, la gueule béante et les yeux pleins de sang, traversa la salle où les deux filles et le Maltais attendaient, pleins d’anxiété, la fin de cette aventure, et entra dans la chambre voisine, qui se trouvait sans lumière et dont la fenêtre était ouverte. A peine entrée, Lionna se coucha à plat ventre, rampa comme un serpent vers la croisée, puis, lorsqu’elle n’en fut plus éloignée que de quelques pieds, et avant que Pascal ne pensât à la retenir, elle s’élança comme une panthère par l’issue qui lui était offerte, s’inquiétant peu de retomber de l’autre côté de la hauteur de vingt pieds.

Pascal était à la fenêtre en même temps que la chienne; il lui vit faire trois bonds vers un olivier isolé, puis il entendit un cri. Lionna venait de saisir à la gorge un homme caché derrière cet olivier.

—Au secours! cria une voix que Pascal reconnut pour être celle de Placido; à moi, Pascal! à moi!... rappelle ton chien, ou je l’éventre.

—Pille!... Lionna, pille! A mort, à mort, Lionna! à mort le traître!....

Placido vit que Bruno savait tout: alors, à son tour, il poussa un rugissement de douleur et de colère, et un combat mortel commença entre l’homme et le chien. Bruno regardait ce duel étrange appuyé sur sa carabine. Pendant dix minutes, à la clarté incertaine de la lune, il vit lutter, tomber, se relever, deux corps dont il ne pouvait distinguer ni la nature ni la forme, tant ils semblaient n’en faire qu’un. Pendant dix minutes il entendit des cris confus, sans pouvoir reconnaître les hurlemens de l’homme de ceux du chien; enfin, au bout de dix minutes, l’un des deux tomba pour ne plus se relever: c’était l’homme.

Bruno siffla Lionna, traversa de nouveau la chambre du souper sans dire une parole, descendit vivement et alla ouvrir la porte à sa chienne favorite; mais, au moment où elle rentrait toute sanglante de coups de couteau et de morsures, il vit, dans la rue qui montait du village au château, luire sous un rayon de la lune des canons de carabines. Aussitôt il barricada la porte et remonta dans la chambre où étaient les convives tremblans. Le Maltais buvait, les deux filles disaient leurs prières.

—Eh bien? dit le Maltais.

—Eh bien! commandeur? dit Bruno.

—Placido?

—Son affaire est faite, dit Bruno, mais voilà une autre légion de diables qui nous tombe sur le corps.

—Lesquels?

—Les gendarmes et les compagnies de Messine, si je ne me trompe.

—Et qu’allez-vous faire?

—En tuer le plus que je pourrai d’abord.

—Et ensuite?

—Ensuite..... je me ferai sauter avec le reste.

Les filles jetèrent de grands cris.

—Ali, continua Pascal, conduis ces demoiselles à la cave, et donne-leur tout ce qu’elles te demanderont, excepté de la chandelle, de peur qu’elles ne mettent le feu aux poudres avant qu’il ne soit temps.

Les pauvres créatures tombèrent à genoux.

—Allons, allons, dit Bruno frappant du pied, obéissons. Et il dit cela avec un geste et un accent tels, que les deux filles se levèrent et suivirent Ali sans oser proférer une seule plainte.

—Et maintenant, commandeur, dit Bruno lorsqu’elles furent sorties, éteignez les lumières et mettez-vous dans un coin où les balles ne puissent pas vous atteindre, car voilà les musiciens qui arrivent, et la tarentelle va commencer.

X.

Quelques instans après, Ali rentra portant sur son épaule quatre fusils du même calibre et un panier plein de cartouches. Pascal Bruno ouvrit toutes les fenêtres, pour faire face à la fois des différens côtés. Ali prit un fusil et s’apprêta à se placer à l’une d’elles.

—Non, mon enfant, lui dit Pascal avec un accent d’affection toute paternelle, non, cela me regarde seul. Je ne veux pas unir ainsi ta destinée à la mienne; je ne veux pas t’entraîner où je vais. Tu es jeune, rien n’a poussé encore ta vie hors de la voie ordinaire; crois-moi, reste dans le chemin battu par les hommes.

—Père, dit le jeune homme avec sa voix douce, pourquoi ne veux-tu pas que je te défende comme Lionna t’a défendu? Tu sais bien que je n’ai que toi, et que, si tu meurs, je mourrai avec toi.

—Non point, Ali, si je meurs, je laisserai peut-être derrière moi à accomplir sur la terre quelque mission mystérieuse et terrible que je ne pourrais confier qu’à mon enfant, il faut donc que mon enfant vive pour faire ce que lui ordonnera son père.

—C’est bien, dit Ali. Le père est le maître, l’enfant obéira. Pascal laissa tomber sa main, Ali la prit et la baisa.

—Ne te servirai-je donc à rien, père? dit l’enfant.

—Charge les fusils, répondit Bruno. Ali se mit à la besogne.

—Et moi? dit le Maltais du coin où il était assis.

—Vous, commandeur, je vous garde pour vous envoyer en parlementaire.

En ce moment Pascal Bruno vit briller les fusils d’une seconde troupe qui descendait de la montagne, et qui s’avançait si directement vers l’olivier isolé au pied duquel gisait le corps de Placido, qu’il était évident que cette troupe venait à un rendez-vous indiqué. Ceux qui marchaient les premiers heurtèrent le cadavre; alors un cercle se forma autour de lui, mais nul ne pouvait le reconnaître, tant les dents de fer de Lionna l’avaient défiguré. Cependant, comme c’était à cet olivier que Placido leur avait donné rendez-vous, que le cadavre était au pied de cet olivier, et que nul être vivant ne se montrait aux environs, il était évident que le mort était Placido lui-même. Les miliciens en augurèrent que la trahison était découverte, et que par conséquent Bruno devait être sur ses gardes. Alors ils s’arrêtèrent pour délibérer. Pascal suivait tous leurs mouvemens debout à la fenêtre. En ce moment la lune sortit de derrière un nuage, son rayon tomba sur lui; un des miliciens l’aperçut, le désigna de la main à ses camarades; le cri: Le bandit!... le bandit!... se fit entendre dans les rangs et fut immédiatement suivi d’un feu de peloton. Quelques balles vinrent s’aplatir contre le mur; d’autres passèrent en sifflant aux oreilles et au-dessus de la tête de celui à qui elles étaient adressées, et allèrent se loger dans les solives du plafond. Pascal répondit en déchargeant successivement les quatre fusils que venait de charger Ali: quatre hommes tombèrent.

Les compagnies, qui n’étaient pas composées de troupes de ligne, mais d’une espèce de garde nationale organisée pour la sûreté des routes, hésitèrent un instant en voyant la mort si prompte à venir au-devant d’elles. Tous ces hommes, comptant sur la trahison de Placido, avaient espéré une prise facile: mais, au lieu de cela, c’était un véritable siége qu’il fallait faire. Or, tous les ustensiles nécessaires à un siége leur manquaient; les murailles de la petite forteresse étaient élevées et ses portes solides, et ils n’avaient ni échelles ni haches; restait la possibilité de tuer Pascal au moment où il était forcé de se découvrir pour ajuster par la fenêtre; mais c’était une assez mauvaise chance pour des gens convaincus de l’invulnérabilité de leur adversaire. La manœuvre qu’ils jugèrent la plus urgente fut donc de se retirer hors de portée pour délibérer sur ce qu’il y avait à faire; mais leur retraite ne s’opéra point si vite que Pascal Bruno n’eût le temps de leur envoyer deux nouveaux messagers de mort.

Pascal, se voyant momentanément débloqué de ce côté, se porta vers la fenêtre opposée, qui plongeait sur le village, les coups de fusil avaient donné l’éveil à cette première troupe; aussi à peine eut il paru à la fenêtre qu’il fut accueilli par une grêle de balles; mais le même bonheur miraculeux le préserva de leur atteinte; c’était à croire à un enchantement; tandis qu’au contraire chacun de ses coups, à lui, porta sur cette masse, et Pascal put juger, aux blasphèmes qu’il entendit, qu’ils n’avaient point été perdus.

Alors même chose arriva pour cette troupe que pour l’autre: le désordre se mit dans ses rangs; cependant, au lieu de prendre la fuite, elle se rangea contre les murs mêmes de la forteresse, manœuvre qui mettait Bruno dans l’impossibilité de tirer sur ses ennemis sans sortir à moitié le corps par la fenêtre. Or, comme le bandit jugea inutile de s’exposer à ce danger, il résulta de ce double acte de prudence que le feu cessa momentanément.

—En sommes-nous quittes, dit le Maltais, et pouvons-nous crier victoire?

—Pas encore, dit Bruno; ce n’est qu’une suspension d’armes; ils sont sans doute allés chercher dans le village des échelles et des haches, et nous ne tarderons pas à avoir de leurs nouvelles. Mais soyez tranquille, continua le bandit remplissant deux verres, nous ne demeurerons pas en reste avec eux, et nous leur donnerons des nôtres... Ali, va chercher un tonneau de poudre. A votre santé, commandeur.

—Que voulez-vous faire de ce tonneau? dit le Maltais avec une certaine inquiétude.

—Oh! presque rien... vous allez voir.

Ali rentra avec l’objet demandé.

—C’est bien, continua Bruno; maintenant prends une vrille et perce un trou dans ce baril.

Ali obéit avec cette promptitude passive qui était la marque distinctive de son dévoûment. Pendant ce temps, Pascal déchira une serviette, l’effila, réunit les fils, les roula dans la poudre d’une cartouche, passa cette mèche dans le trou du baril, et boucha ce trou avec de la poudre mouillée qui fixa la mèche en même temps; il avait à peine fini ces préparatifs, que des coups de hache retentirent dans la porte.

—Suis-je bon prophète? dit Bruno en roulant le baril vers l’entrée de la chambre, laquelle donnait sur un escalier descendant à la cour, et en revenant prendre au feu un morceau de sapin allumé.

—Ah! fit le Maltais, je commence à comprendre...

—Père, dit Ali, ils reviennent du côté de la montagne avec une échelle.

Bruno s’élança vers la fenêtre de laquelle il avait fait feu la première fois, et vit qu’effectivement ses adversaires s’étaient procuré l’instrument d’escalade qui leur manquait, et que, honteux de leur première retraite, ils revenaient à la charge avec une certaine contenance.

—Les fusils sont-ils chargés? dit Bruno.

—Oui, père, répondit Ali lui présentant sa carabine.

Bruno prit, sans regarder, l’arme que lui tendait l’enfant, l’appuya lentement contre son épaule, et visa avec plus d’attention qu’il ne l’avait encore fait; le coup partit, un des deux hommes qui portaient l’échelle tomba.

Un second le remplaça; Bruno prit un second fusil, et le milicien tomba près de son camarade.

Deux autres hommes succédèrent aux hommes tués, et furent tués à leur tour; l’échelle semblait avoir la fatale propriété de l’arche, à peine y avait-on porté la main, que l’on tombait mort. Les escaladeurs, laissant leur échelle, se retirèrent une seconde fois, envoyant une décharge aussi inutile que les autres.

Cependant ceux qui attaquaient la porte frappaient à coups redoublés; de leur côté, les chiens hurlaient affreusement de momens en momens, les coups devenaient plus sourds et les aboiemens plus acharnés. Enfin un battant de la porte fut enfoncé, deux ou trois hommes pénétrèrent par cette ouverture; mais à leurs cris de détresse leurs camarades jugèrent qu’ils étaient aux prises avec des ennemis plus terribles qu’ils ne les avaient jugés d’abord; il n’y avait pas moyen de tirer sur les chiens sans tuer les hommes. Une partie des assiégeans pénétra donc successivement par l’ouverture, la cour s’emplit bientôt, et alors commença une espèce de combat du cirque, entre les soldats de milice et les quatre molosses qui défendaient avec acharnement l’escalier étroit qui conduisait au premier étage de la forteresse. Tout-à-coup la porte placée au haut de cet escalier, s’ouvrit, et le baril de poudre préparé par Bruno, bondissant de marche en marche, vint éclater comme un obus au milieu de cette tuerie.

L’explosion fut terrible, un mur s’écroula, tout ce qui était dans la cour fut pulvérisé.

Il y eut un moment de stupeur parmi les assiégeans; cependant les deux troupes s’étaient réunies et elles présentaient encore un effectif de plus de trois cents combattans. Un sentiment profond de honte prit cette multitude, de se voir ainsi tenue en échec par un seul homme; les chefs en profitèrent pour l’encourager. A leur voix, les assiégeans se formèrent en colonne; une brèche était pratiquée par la chute du mur, ils marchèrent vers elle en bon ordre, et, se déployant dans toute sa largeur, la franchirent sans obstacle, pénétrèrent dans la cour et se trouvèrent en face de l’escalier. Là, il y eut encore un moment d’hésitation. Enfin quelques-uns commencèrent à le gravir aux encouragemens de leurs camarades; les autres les suivirent, l’escalier fut envahi, et bientôt les premiers eussent voulu reculer que la chose ne leur eût plus été possible; ils furent donc forcés d’attaquer la porte; mais, contre leur attente, la porte céda sans résister. Les assiégeans se répandirent alors avec de grands cris de victoire dans la première chambre. En ce moment, la porte de la seconde s’ouvrit et les miliciens aperçurent Bruno assis sur un baril de poudre et tenant un pistolet de chaque main; en même temps le Maltais, épouvanté, s’élança par la porte ouverte, en s’écriant avec un accent de vérité qui ne laissait aucun doute:

—Arrière! tous, arrière! la forteresse est minée; si vous faites un pas de plus, nous sautons!....

La porte se referma comme par enchantement; les cris de victoire se changèrent en cris de terreur; on entendit toute cette multitude se précipiter par l’escalier étroit qui conduisait à la cour; quelques-uns sautèrent par les fenêtres; il semblait à tous ces hommes qu’ils sentaient trembler la terre sous leurs pieds. Au bout de cinq minutes, Bruno se retrouva maître de nouveau de la forteresse; quant au Maltais, il avait profité de l’occasion pour se retirer.

Pascal, n’entendant plus aucun bruit, se leva et alla vers une fenêtre; le siége était converti en blocus; des postes étaient établis en face de toutes les issues, et ceux qui les composaient s’étaient mis à l’abri du feu de la place derrière des charrues et des tonneaux; il était évident qu’un nouveau plan de campagne venait d’être adopté.

—Il paraît qu’ils comptent nous prendre par famine, dit Bruno.

—Les chiens! répondit Ali.

—N’insulte pas les pauvres bêtes qui sont mortes en me défendant, dit en souriant Bruno, et appelle les hommes des hommes.

—Père! s’écria Ali.

—Eh bien?

—Vois-tu?

—Quoi?

—Cette lueur?...

—En effet, que signifie-t-elle?... Ce n’est point encore le jour qui s’élève; d’ailleurs, elle vient du nord et non de l’orient.

—C’est le feu qui est au village, dit Ali.

—Sang du Christ! est-ce vrai?...

En ce moment, on commença à entendre de grands cris de détresse... Bruno s’élança vers la porte et se trouva face à face avec le Maltais.

—C’est vous, commandeur? s’écria Pascal.

—Oui, c’est moi... moi-même... Ne vous trompez pas et ne me prenez pas pour un autre. Je suis un ami.

—Soyez le bien venu: que se passe-t-il?

—Il se passe que, désespérant de vous prendre, ils ont mis le feu au village, et qu’ils ne l’éteindront que lorsque les paysans consentiront à marcher contre vous: quant à eux, ils en ont assez.

—El les paysans?

—Refusent.

—Oui... oui... je le savais d’avance: ils laisseraient plutôt brûler toutes leurs maisons que de toucher un cheveu de ma tête... C’est bien, commandeur; retournez vers ceux qui vous envoient, et dites-leur d’éteindre l’incendie.

—Comment cela?

—Je me rends.

—Tu te rends, père? s’écria Ali.

—Oui... mais j’ai donné ma parole de ne me rendre qu’à un seul homme, et je ne me rendrai qu’à lui: qu’on éteigne donc l’incendie comme j’ai dit, et qu’on aille me chercher cet homme à Messine.

—Et cet homme, quel est-il?

—C’est Paolo Tommasi, le brigadier de la gendarmerie.

—Avez-vous autre chose à demander?

—Une seule, répondit Bruno; et il parla bas au Maltais.

—J’espère que ce n’est pas ma vie que tu demandes? dit Ali.

—Ne t’ai-je pas prévenu que j’aurais peut-être besoin de toi après ma mort?

—Pardon, père, je l’avais oublié.

—Allez, commandeur, et faites ce que je vous ai dit; si je vois le feu s’éteindre, c’est que mes conditions seront acceptées.

—Vous ne m’en voulez pas de ce que je me suis chargé de la commission?

—Ne vous ai-je pas dit que je vous gardais pour parlementaire?

—C’est juste.

—A propos, dit Pascal, combien de maisons brûlées?

—Il y en avait déjà deux quand je suis venu vers vous.

—Il y a trois cent quinze onces dans cette bourse; vous les distribuerez entre les propriétaires. Au revoir.

—Adieu.

Le Maltais sortit.

Bruno jeta loin de lui ses pistolets, revint s’asseoir sur son baril de poudre, et tomba dans une rêverie profonde; quant au jeune Arabe, il alla s’étendre sur sa peau de tigre et resta immobile en fermant les yeux comme s’il dormait. Peu à peu la lueur de l’incendie s’éteignit: les conditions étaient acceptées.

Au bout d’une heure à peu près, la porte de la chambre s’ouvrit; un homme parut sur le seuil, et, voyant que ni Bruno ni Ali ne s’apercevaient de son arrivée, il se mit à tousser avec affectation: c’était un moyen d’annoncer sa présence qu’il avait vu employer avec succès au théâtre de Messine.

Bruno se retourna.

—Ah! c’est vous, brigadier? dit-il en souriant; c’est un plaisir de vous envoyer chercher, vous ne vous faites pas attendre.

—Oui... ils m’ont rencontré à un quart de lieue d’ici sur la route, comme je venais avec ma compagnie... et ils m’ont dit que vous me demandiez.

—C’est vrai: j’ai voulu vous prouver que j’étais homme de mémoire.

—Pardieu! je le savais bien.

—Et comme je vous ai promis de vous faire gagner les trois mille ducats en question, j’ai voulu vous tenir parole.

—Sacredieu!... sacredieu!!... sacredieu!!!... dit le brigadier avec une énergie croissante.

—Qu’est-ce que cela veut dire, camarade?

—Ça veut dire... ça veut dire... que j’aimerais mieux gagner ces trois mille ducats d’une autre manière.... à autre chose.... à la loterie, par exemple.

—Et pourquoi cela?

—Parce que vous êtes un brave, et que les braves sont rares.

—Bah! que vous importe?... c’est de l’avancement pour vous, brigadier.

—Je le sais bien, répondit Paolo d’un air profondément désespéré: ainsi, vous vous rendez?

—Je me rends.

—A moi?

—A vous.

—Parole?

—Parole. Vous pouvez donc éloigner toute cette canaille, à laquelle je ne veux pas avoir affaire?

Paolo Tommasi alla à la fenêtre.

—Vous pouvez vous retirer tous, cria-t-il; je réponds du prisonnier: allez annoncer sa prise à Messine.

Les miliciens poussèrent de grands cris de joie.

—Maintenant, dit Bruno au brigadier, si vous voulez vous mettre à table, nous achèverons le souper qui a été interrompu par ces imbéciles.

—Volontiers, répondit Paolo, car je viens de faire huit lieues en trois heures, et je meurs de faim et de soif.

—Eh bien! dit Bruno, puisque vous êtes en si bonnes dispositions et que nous n’avons plus qu’une nuit à passer ensemble, il faut la passer joyeuse.—Ali, va chercher ces dames.—En attendant, brigadier, continua Bruno en remplissant deux verres, à vos galons de maréchal-des-logis!

Cinq jours après les événemens que nous venons de raconter, le prince de Carini apprit, en présence de la belle Gemma, qui venait d’achever sa pénitence au couvent de la Visitation, et qui, depuis huit jours seulement, était rentrée dans le monde, que ses ordres étaient enfin exécutés, et que Pascal Bruno avait été pris et conduit dans les prisons de Messine.

—C’est bien, dit-il; que le prince de Goto paie les trois mille ducats promis, qu’il lui fasse faire son procès et qu’on l’exécute.

—Oh! dit Gemma avec cette voix douce et caressante à laquelle le prince ne savait rien refuser, j’aurais été bien curieuse de voir cet homme que je ne connais pas, et dont on raconte des choses si bizarres!

—Qu’à cela ne tienne, mon bel ange, répondit le prince; nous le ferons pendre à Palerme!

XI.

Selon la promesse qu’il avait faite à sa maîtresse, le prince de Carini avait ordonné de transférer le condamné de Messine à Palerme, et Pascal Bruno avait été amené à grand renfort de gendarmerie dans la prison de la ville, qui était située derrière le Palazzo-Reale et qui attenait à l’hôpital des Fous.

Vers le soir du deuxième jour, un prêtre descendit dans son cachot; Pascal se leva en voyant entrer l’homme de Dieu; cependant, contre son attente, il refusa de se confesser; le prêtre insista, mais rien ne put déterminer Pascal à accomplir cet acte de religion. Le prêtre, voyant qu’il ne pouvait vaincre cette obstination, lui en demanda la cause.

—La cause, lui dit Bruno, est que je ne veux pas faire un sacrilége...

—Comment cela, mon fils?

—La première condition d’une bonne confession n’est-elle pas, non-seulement l’aveu de ses crimes à soi, mais encore l’oubli des crimes des autres?

—Sans doute, et il n’y a point de confession parfaite sans cela.

—Eh bien! dit Bruno, je n’ai pas pardonné; ma confession serait donc mauvaise, et je ne veux pas faire une mauvaise confession....

—Ne serait-ce pas plutôt, dit le prêtre, que vous avez des crimes si énormes à avouer, que vous craignez qu’ils ne dépassent le pouvoir de la rémission humaine? Rassurez-vous, Dieu est miséricordieux, et il y a toujours espérance là où il y a repentir.

—Cependant, mon père, si, entre votre absolution et la mort, une mauvaise pensée me venait que je n’aie pas la force de vaincre...

—Le fruit de votre confession serait perdu, dit le prêtre.

—Il est donc inutile que je me confesse, dit Pascal, car cette mauvaise pensée me viendra.

—Ne pouvez-vous la chasser de votre esprit?

Pascal sourit.

—C’est elle qui me fait vivre, mon père; sans cette pensée infernale, sans ce dernier espoir de vengeance, croyez-vous que je me serais laissé traîner en spectacle à cette multitude? Non point, je me serais déjà étranglé avec la chaîne qui m’attache. J’y étais décidé à Messine, j’allais le faire, lorsque l’ordre de me transporter à Palerme est arrivé. Je me suis douté qu’Elle avait voulu me voir mourir.

—Qui?

—Elle.

—Mais si vous mourez ainsi, sans repentir, Dieu sera sans miséricorde.

—Mon père, Elle aussi mourra sans repentir, car Elle mourra au moment où elle s’y attendra le moins; Elle aussi mourra sans prêtre et sans confession; Elle aussi trouvera comme moi Dieu sans miséricorde, et nous serons damnés ensemble.

En ce moment un geôlier entra.

—Mon père, dit-il, la chapelle ardente est préparée.

—Persistez-vous dans votre refus, mon fils? dit le prêtre.

—J’y persiste, répondit tranquillement Bruno.

—Alors, je ne retarderai pas la messe des morts, que je vais dire pour vous, par de plus longues instances; d’ailleurs j’espère que, pendant que vous l’écouterez, l’esprit de Dieu vous visitera et vous inspirera de meilleures pensées.

—C’est possible, mon père, mais je ne le crois pas.

Les gendarmes entrèrent, détachèrent Bruno, le conduisirent à l’église de Saint-François-de-Sales, qui est en face de la prison, et qui était ardemment éclairée; c’est là qu’il devait, selon l’usage, entendre la messe des morts et passer la nuit en prières, car l’exécution était fixée pour le lendemain à huit heures du matin. Un anneau de fer était scellé à un pilier du chœur; Pascal fut attaché à cet anneau par une chaîne qui lui ceignait le corps, mais qui était assez longue cependant pour qu’il pût atteindre le seuil de la balustrade où les fidèles venaient s’agenouiller pour recevoir la communion.

Au moment où la messe commençait, des gardiens de l’hôpital des Fous apportèrent une bière qu’ils placèrent au milieu de l’église; elle renfermait le corps d’une aliénée décédée dans la journée, et le directeur avait pensé à faire profiter la morte du bénéfice de la messe dite pour celui qui allait mourir. D’ailleurs, c’était pour le prêtre une économie de temps et de peine, et comme cette disposition arrangeait tout le monde, elle ne souffrit pas la plus petite difficulté. Le sacristain alluma deux cierges, l’un à la tête, l’autre au pied du cercueil, et le sacrifice divin commença; Pascal l’écouta tout entier avec recueillement.

Lorsqu’il fut fini, le prêtre descendit vers lui et lui demanda s’il était dans des dispositions meilleures; mais le condamné lui répondit que, malgré la messe qu’il avait entendue, malgré les prières dont il l’avait accompagnée, ses sentimens de haine étaient toujours les mêmes. Le prêtre lui annonça que le lendemain, à sept heures du matin, il reviendrait lui demander si une nuit de solitude et de recueillement dans une église et en face de la croix n’avait point amené quelque changement dans ses projets de vengeance.

Bruno resta seul. Alors il tomba dans une rêverie profonde. Toute sa vie repassa devant ses yeux, depuis cet âge de la première enfance où l’on commence à se rappeler; il chercha en vain dans cet âge ce qu’il avait pu faire pour mériter la destinée qui attendait sa jeunesse. Il n’y trouva rien qu’une obéissance filiale et sainte aux parens que le Seigneur lui avait donnés. Il se rappela cette maison paternelle si tranquille et si heureuse d’abord, et qui tout-à-coup était devenue, sans qu’il en sût encore la cause, si pleine de larmes et de douleurs; il se rappela le jour où son père était sorti avec un stylet, et était rentré plein de sang; il se rappela la nuit pendant laquelle celui à qui il devait la vie avait été arrêté comme il venait de l’être, où on l’avait conduit, lui enfant, dans une chapelle ardente pareille à celle où il était maintenant renfermé, et le moment où il trouva dans cette chapelle un homme enchaîné comme lui. Il lui sembla que c’était une fatale influence, un hasard capricieux, une victorieuse supériorité du mal sur le bien, qui avaient ainsi mené au pire toutes les choses de sa famille. Alors il ne comprit plus rien aux promesses de félicité que le ciel fait aux hommes; il chercha vainement dans sa vie une apparition de cette Providence tant vantée; et, pensant qu’en ce moment suprême quelque chose de cet éternel secret lui serait révélé peut-être, il se précipita le front contre terre, adjurant Dieu, avec toutes les voix de son âme, de lui dire le mot de cette énigme terrible, de soulever un pan de ce voile mystérieux, et de se montrer à lui comme un père ou comme un tyran. Cette espérance fut vaine, tout resta muet, si ce n’est la voix de son cœur, qui répétait sourdement: Vengeance! vengeance! vengeance!...

Alors il pensa que la mort était peut-être chargée de lui répondre, et que c’était dans ce but de révélation qu’un cadavre avait été apporté près de lui, tant il est vrai que l’homme le plus infime fait de sa propre existence le centre de la création, croit que tout se rattache à son être, et que sa misérable personne est le pivot autour duquel tourne l’univers. Il se releva donc lentement, plus sombre et plus pâle de sa lutte avec sa pensée que de sa lutte avec l’échafaud, et tourna les yeux vers ce cadavre; c’était celui d’une femme.

Pascal frissonna sans savoir pourquoi; il chercha les traits du visage[21] de cette femme, mais un coin du linceul était retombé sur sa figure et la voilait. Tout-à-coup un souvenir instinctif lui rappela Teresa, Teresa qu’il n’avait pas vue depuis le jour où il avait rompu avec les hommes et avec Dieu; Teresa qui était devenue folle, et qui, depuis trois ans, habitait la maison des aliénés, d’où sortait cette bière et ce cadavre; Teresa, sa fiancée, avec laquelle il se retrouvait peut-être au pied de l’autel, où il avait espéré si longtemps la conduire, et où ils venaient enfin, par une amère dérision de la destinée, se rejoindre, elle morte et lui près de mourir. Un plus long doute lui fut insupportable, il s’avança vers le cercueil pour s’assurer de la réalité; mais tout-à-coup il se sentit arrêter par le milieu du corps: c’était sa chaîne qui n’était point assez longue pour qu’il pût atteindre le cadavre, et qui le retenait scellé à son pilier; il étendit les bras vers lui, mais il s’en fallait de quelques pieds qu’il ne pût l’atteindre. Il chercha s’il ne trouverait pas à la portée de sa main une chose quelconque, à l’aide de laquelle il pût écarter ce coin de voile, mais il ne vit rien; il épuisa tout le souffle de sa poitrine pour soulever ce suaire, mais ce suaire demeura immobile comme un pli de marbre. Alors il se retourna avec un mouvement de rage intime, impossible à décrire, saisit sa chaîne à deux mains, et, dans une secousse où il rassembla toutes les forces de son corps, il essaya de la briser: les anneaux étaient solidement rivés les uns aux autres, la chaîne résista. Alors la sueur d’une rage impuissante glaça son front; il revint s’asseoir au pied de son pilier, laissa tomber sa tête dans ses mains et resta immobile, muet comme la statue de l’abattement, et lorsque le prêtre revint le lendemain matin, il le retrouva dans la même posture.

L’homme de Dieu s’avança vers lui, serein et calme comme il convenait à sa mission de paix et à son ministère de réconciliation; il crut que Pascal dormait, et lui posa la main sur l’épaule. Pascal tressaillit et leva la tête.

—Eh bien! mon fils, dit le prêtre, êtes-vous prêt à vous confesser? je suis prêt à vous absoudre...

—Tout à l’heure je vous répondrai, mon père; mais d’abord, rendez-moi un dernier service, dit Bruno.

—Lequel? parlez.

Bruno se leva, prit le prêtre par la main, le conduisit près du cercueil, dont il s’approcha lui-même autant que sa chaîne le lui permit; puis lui montrant le cadavre:

—Mon père, lui dit-il, voulez-vous lever le coin du linceul qui me cache la figure de cette femme?

Le prêtre leva le coin du linceul; Pascal ne s’était pas trompé; cette femme, c’était Teresa. Il la regarda un instant avec une tristesse profonde, puis il fit signe au prêtre de laisser retomber le suaire. Le prêtre obéit.

—Eh bien! mon fils, lui dit-il, la vue de cette femme vous a-t-elle inspiré de pieuses pensées?

—Cette femme et moi, mon père, répondit Bruno, nous étions nés pour être heureux et innocens; Elle l’a faite parjure, et moi meurtrier; Elle nous a conduits, cette femme par le chemin de la folie, et moi par celui du désespoir, à la tombe où nous descendrons tous deux aujourd’hui... Que Dieu lui pardonne, s’il l’ose; mais moi, je ne lui pardonne pas!

En ce moment les gardes entrèrent, qui venaient chercher Pascal pour le conduire à l’échafaud.

XII.

Le ciel était magnifique, l’air limpide et transparent; Palerme se réveillait comme pour une fête: on avait donné congé aux colléges et aux séminaires, et la population tout entière semblait réunie dans la rue de Tolède, que le condamné devait parcourir dans toute sa longueur pour se rendre de l’église de Saint-François-de-Sales, où il avait passé la nuit, à la place de la Marine, où devait avoir lieu l’exécution. Les fenêtres des premiers étages étaient garnies de femmes que la curiosité avait tirées de leur lit à l’heure où ordinairement elles y sommeillaient encore; l’on voyait comme des ombres s’agiter dans leurs galeries grillées[22] les religieuses des différens couvens de Palerme et de ses environs, et sur les toits plats de la ville une dernière population aérienne ondoyait comme un champ de blé. A la porte de l’église, le condamné trouva la charrette conduite par des mules; elle était précédée par la confrérie des pénitens blancs, dont le premier portait la croix et les quatre derniers la bière, et suivie par le bourreau à cheval et tenant un drapeau rouge; derrière le bourreau, ses deux aides venaient à pied; puis enfin, derrière les aides, une autre confrérie de pénitens noirs fermait le cortége, qui s’avançait entre une double haie de miliciens et de soldats, tandis que sur les flancs, au milieu de la foule, couraient des hommes revêtus d’une longue robe grise, la tête couverte d’un capuchon troué aux yeux et à la bouche, tenant d’une main une clochette, de l’autre une escarcelle, et faisant la quête pour délivrer du purgatoire l’âme du criminel encore vivant. Le bruit, au reste, s’était répandu parmi toute cette foule que le condamné n’avait pas voulu se confesser; et cette réaction contre toutes les idées religieuses adoptées donnait plus de poids encore à ces rumeurs d’un pacte infernal conclu entre Bruno et l’ennemi du genre humain, qui s’étaient répandues dès le commencement de son entrée dans la carrière qu’il avait si promptement et si largement parcourue; un sentiment de terreur planait donc sur toute cette population curieuse, mais muette, et aucune vocifération, aucun cri, aucun murmure ne troublaient les chants de mort que faisaient entendre les pénitens blancs qui formaient la tête du cortége, et les pénitens noirs qui en étaient la queue: derrière ces derniers, et à mesure que le condamné s’avançait dans la rue de Tolède, les curieux se joignaient au cortége et l’accompagnaient vers la place de la marine: quant à Pascal, il était le seul qui parût parfaitement calme au milieu de cette population agitée, et il regardait la foule qui l’entourait, sans humilité comme sans ostentation, et en homme qui, connaissant les devoirs des individus envers la société, et les droits de la société contre les individus, ne se repent pas d’avoir oublié les uns, et ne se plaint pas qu’elle venge les autres.

Le cortége s’arrêta un instant à la place des Quatre-Cantons, qui forme le centre de la ville, car une telle foule s’était pressée des deux côtés de la rue de Cassero, qu’elle avait rompu la ligne de troupes, et que le milieu du chemin se trouvant encombré, les pénitens ne purent se faire jour. Pascal profita de ce moment de repos pour se lever debout dans sa charrette, et regarda autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un à qui il eût un dernier ordre à donner, un dernier signe à faire; mais, après un long examen, n’apercevant pas celui qu’il cherchait, il retomba sur la botte de paille qui lui servait de siége, et sa figure prit une expression sombre qui alla croissant jusqu’au moment où le cortége arriva place de la Marine. Là, un nouvel encombrement avait lieu, qui nécessita une nouvelle halte. Pascal se leva une seconde fois, jeta d’abord un coup d’œil indifférent sur l’extrémité opposée de la place où était la potence, puis, parcourant tout le cercle immense de cette place, qui semblait pavée et bâtie de têtes, à l’exception de la terrasse du prince de Butera, qui était complétement déserte, il arrêta ses yeux sur un riche balcon tendu de damas à fleurs d’or et abrité par une tente de pourpre. Là, sur une espèce d’estrade, entourée des plus jolies femmes et des plus nobles seigneurs de Palerme, était la belle Gemma de Castelnuovo, qui, n’ayant pas voulu perdre une minute de l’agonie de son ennemi, avait fait dresser son trône en face de son échafaud. Le regard de Pascal Bruno et le sien se rencontrèrent, et leurs rayons se croisèrent comme deux éclairs de vengeance et de haine. Ils ne s’étaient point encore détachés l’un de l’autre, lorsqu’un cri étrange partit de la foule qui entourait la charrette: Pascal tressaillit, se retourna vivement vers le point d’où venait ce cri, et sa figure reprit aussitôt, non-seulement son ancienne expression de calme, mais encore une nouvelle apparence de joie. En ce moment le cortége fit un pas pour se remettre en route; mais d’une voix forte Bruno cria: Arrêtez.

Cette parole eut un effet magique: toute cette foule sembla clouée à l’instant même à la terre; toutes les têtes se retournèrent vers le condamné, et des milliers de regards ardens se fixèrent sur lui.

—Que veux-tu? répondit le bourreau.

—Me confesser, dit Pascal.

—Le prêtre n’est plus là, tu l’as renvoyé.

—Mon confesseur habituel est ce moine qui est ici à ma gauche dans la foule; je n’en ai pas voulu d’autre, mais je veux celui-là.

Le bourreau fit un geste d’impatience et de refus; mais à l’instant même le peuple, qui avait entendu la demande du condamné, cria: Le confesseur! le confesseur! Le bourreau fut obligé d’obéir; on s’écarta devant le moine: c’était un grand jeune homme, au teint brun, qui semblait maigri par les austérités du cloître: il s’avança vers la charrette et monta dedans. Au même instant, Bruno tomba à genoux. Ce fut un signal général: sur le pavé de la rue, aux balcons des fenêtres, sur le toit des maisons, tout le monde s’agenouilla; il n’y eut que le bourreau qui resta à cheval, et ses aides qui demeurèrent debout, comme si ces hommes maudits étaient exceptés de la rémission générale. En même temps, les pénitens se mirent à chanter les prières des agonisans pour couvrir de leurs voix le bruit de la confession.

—Je t’ai cherché longtemps, dit Bruno.

—Je t’attendais ici, répondit Ali.

—J’avais peur qu’ils ne tinssent pas la parole qu’ils m’avaient donnée.

—Ils l’ont tenue: je suis libre.

—Ecoute bien.

—J’écoute.

—Ici à ma droite...—Bruno se tourna de côté, car ses mains étant liées il ne pouvait indiquer autrement.—Sur ce balcon tendu d’étoffes d’or...

—Oui.

—Est une femme jeune, belle, ayant des fleurs dans les cheveux.

—-Je la vois. Elle est à genoux et prie comme les autres.

—Cette femme, c’est la comtesse Gemma de Castelnuovo.

—Au bas de la fenêtre de laquelle je t’attendais lorsque tu fus blessé à l’épaule.

—Cette femme, c’est elle qui est cause de tous mes malheurs; c’est elle qui m’a fait commettre mon premier crime; c’est elle qui me conduit ici.

—Bien.

—Je ne mourrais pas tranquille si je croyais qu’elle dût me survivre heureuse et honorée, continua Bruno.

—Meurs tranquille, répondit l’enfant.

—Merci, Ali.

—Laisse-moi t’embrasser, père.

—Adieu.

—Adieu.

Le jeune moine embrassa le condamné, comme le prêtre a l’habitude de faire lorsqu’il donne l’absolution au coupable, puis il descendit de la charrette et se perdit dans la foule.

—Marchons, dit Bruno, et le cortége obéit de nouveau, comme si celui qui parlait avait le droit de commander.

Tout le monde se releva: Gemma se rassit, souriante. Le cortége continua sa marche vers l’échafaud.

Arrivé au pied de la potence, le bourreau descendit de cheval, monta sur l’échafaud, grimpa contre l’échelle, planta sur la poutre transversale[23] l’étendard couleur de sang, s’assura que la corde était bien attachée, et jeta son habit pour avoir plus de liberté dans les mouvemens. Aussitôt Pascal sauta en bas de la charrette, écarta d’un double mouvement d’épaules les valets qui voulaient l’aider, monta rapidement sur l’échafaud, et alla s’appuyer de lui-même à l’échelle, qu’il devait gravir à reculons. Au même moment, le pénitent qui portait la croix la planta en face de Pascal, de manière à ce qu’il pût la voir pendant toute son agonie. Les pénitens qui portaient la bière s’assirent dessus, et un cercle de troupes se forma tout autour de l’échafaud, ne laissant dans son centre que les deux confréries de pénitens, le bourreau, ses valets et le patient.

Pascal monta l’échelle sans souffrir qu’on le soutînt, avec autant de calme qu’il en avait montré jusque-là: et comme le balcon de Gemma était en face de lui, on remarqua même qu’il jeta les yeux de ce côté avec un sourire. Au même moment, le bourreau lui passa la corde autour du cou, le prit par le milieu du corps et le jeta au bas de l’échelle. Aussitôt il glissa le long de la corde et se laissa peser de tout son poids sur les épaules du patient, tandis que les valets, s’accrochant à ses jambes, pesaient à la partie inférieure du corps; mais tout-à-coup la corde, qui n’était pas assez forte pour porter ce quadruple poids, se rompit, et tout ce groupe infâme, composé du bourreau, des valets et de la victime, roula sur l’échafaud. Cependant un homme se releva le premier: c’était Pascal Bruno, dont les mains s’étaient déliées pendant l’exécution, et qui se redressait au milieu du silence, ayant dans le côté droit de la poitrine le couteau que le bourreau venait d’y plonger de toute la longueur de sa lame.

—Misérable! dit le bandit s’adressant à l’exécuteur; misérable! tu n’es digne ni d’être bourreau ni d’être bandit; tu ne sais ni pendre ni assassiner!

A ces mots, il arracha le couteau du côté droit, le plongea dans le côté gauche et tomba mort.

Alors il y eut un grand cri et un grand tumulte dans cette foule: les uns se sauvèrent loin de la place, les autres se ruèrent sur l’échafaud. Le condamné fut emporté par les pénitens, et le bourreau mis en pièces par le peuple.

Le soir qui suivit cette exécution, le prince de Carini dîna chez l’archevêque de Montreal, pendant que Gemma, qui ne pouvait être reçue dans la sainte société du prélat, restait à la villa Carini. La soirée était magnifique comme l’avait été la matinée. De l’une des fenêtres de la chambre tendue en satin bleu, dans laquelle nous avons ouvert la première scène de notre histoire, on distinguait parfaitement Alicudi, et derrière elle, comme une vapeur flottante sur la mer, les îles de Filicudi et de Salina. De l’autre croisée on dominait le parc, tout planté d’orangers, de grenadiers et de pins; on distinguait à droite, depuis sa base jusqu’à son sommet, le mont Pellegrino, et la vue pouvait s’étendre a gauche jusqu’à Montreal. C’est à cette fenêtre que resta longtemps la belle comtesse Gemma de Castelnuovo, les yeux fixés sur l’ancienne résidence des rois normands, et cherchant à reconnaître dans chaque voiture qu’elle voyait descendre vers Palerme l’équipage du vice-roi. Mais enfin la nuit s’était répandue plus épaisse, et les objets éloignés s’étant effacés peu à peu, elle rentra dans la chambre, sonna sa camérière, et, fatiguée qu’elle était des émotions de la journée, elle se mit au lit, puis elle fit fermer les fenêtres qui donnaient sur les îles, de peur que la brise de la mer ne l’atteignît pendant son sommeil, et ordonna de laisser entrebâillée celle qui s’ouvrait sur le parc, et par laquelle pénétrait dans sa chambre un air tout chargé du parfum des jasmins et des orangers.

Quant au prince, ce ne fut que bien tard qu’il put se dérober à la vigilance gracieuse de son hôte; et onze heures sonnaient à la cathédrale bâtie par Guillaume-le-Bon, lorsque la voiture du vice-roi l’emporta au galop de ses quatre meilleurs chevaux. Une demi-heure lui suffit pour arriver à Palerme, et en cinq minutes il franchit l’espace qui s’étend entre la ville et la villa. Il demanda à la camérière où était Gemma, et celle-ci lui répondit que la comtesse, s’étant trouvée fatiguée, s’était couchée vers les dix heures.

Le prince monta vivement à la chambre de sa maîtresse et voulut ouvrir la porte d’entrée, mais elle était fermée en dedans: alors il alla à la porte dérobée, qui donnait de l’autre côté du lit, dans l’alcôve de Gemma, ouvrit doucement cette porte, afin de ne pas réveiller la charmante dormeuse, et s’arrêta un instant pour la regarder dans ce désordre du sommeil, si doux et si gracieux à voir. Une lampe d’albâtre, suspendue au plafond par trois cordons de perles, éclairait seule l’appartement, et sa lueur était ménagée de manière à ne pas blesser les yeux pendant le sommeil. Le prince se pencha donc sur le lit pour mieux voir. Gemma était couchée la poitrine presque entière hors de la couverture, et autour de son cou était roulé le boa qui, par sa couleur foncée, contrastait admirablement avec la blancheur de sa peau. Le prince regarda un instant cette ravissante statue, mais bientôt son immobilité l’étonna: il se pencha davantage, et vit que le visage était d’une pâleur étrange; il approcha son oreille et n’entendit aucune respiration; il saisit la main et la sentit froide; alors il passa son bras sous ce corps bien-aimé pour le rapprocher de lui et le réchauffer contre sa poitrine, mais aussitôt il le laissa retomber en poussant un cri de terreur affreux: la tête de Gemma venait de se détacher de ses épaules et de rouler sur le parquet.

Le lendemain on retrouva au bas de la fenêtre le yatagan d’Ali.

FIN.

Notes in this chapter

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