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Paris Anecdote

LA CHILDEBERT DOCUMENTS POUR SERVIR A L’HISTOIRE DES TRAVERS, DES IDÉES, DES GLOIRES ET DES RIDICULES DU XIXᵉ SIÈCLE.

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Le marteau municipal ou privé abat chaque jour quelque fragment de la vieille cité parisienne. Il faut se hâter d’en esquisser la biographie, si l’on veut que ces ruines d’un autre âge ne disparaissent pas complètement de la mémoire des hommes, comme de la surface du sol. Au premier rang des vieux édifices de ce genre nous n’hésitons pas à placer une immense masure que vient de faire disparaître le prolongement de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice jusqu’à la place Saint-Germain-des-Prés, à travers l’îlot de la rue Sainte-Marguerite, et qui, exclusivement habitée par des poètes, des prosateurs, des dramaturges, des peintres, des sculpteurs, des architectes et des rapins, exerçait, depuis cinquante ans et plus, sur les arts, les lettres, les théâtres, les idées, les mœurs, le langage et les modes, une influence prépondérante dont peu de critiques se sont doutés, et qu’il n’est pas sans intérêt de constater au moment même où elle cesse.

La grande et puissante bicoque dont nous parlons avait été bâtie sur une partie des jardins de l’abbaye Saint-Germain, qui furent vendus comme propriété nationale en 1793. C’était un vaste capharnaüm composé de chambres de garçon depuis le premier jusqu’aux combles. La plupart de ces pièces avaient été converties en ateliers par de jeunes artistes. On ne peut se figurer le nombre de gens devenus célèbres qui les ont habitées successivement.

Cette maison était située place Saint-Germain-des-Prés, rue Childebert, nº 9, d’où lui était venu le nom dédaigneux de la Childebert.

Grâce à sa proximité de l’Institut, de l’école des Beaux-Arts, du musée du Louvre et de celui du Luxembourg, grâce surtout à la modicité du prix de ses loyers, dès le temps de David, alors que l’illustre conventionnel régnait en despote sur les arts, la Childebert était devenue le quartier général des novateurs. Les élèves de Lethière notamment s’y étaient réfugiés et y formaient déjà une colonie révolutionnaire. Et l’art d’alors était divisé en deux camps: l’école de David et celle de Lethière.

Lethière était mulâtre de la Guadeloupe; il était fort mauvaise tête, très brave, très peu endurant. Après une querelle qu’il eut au Café Militaire de la rue Saint-Honoré, et dans laquelle il eut le malheur de tuer et de blesser très grièvement plusieurs officiers, il dut quitter Paris, et, grâce à la protection du prince Lucien Bonaparte, il fut nommé directeur de l’école de peinture à Rome; son atelier, où il se faisait autant d’assauts d’armes que de peinture, fut fermé, et ses élèves furent envoyés, par ordre, dans tous les autres ateliers.

En perdant l’atelier de Lethière, les habitants de la Childebert perdirent les plus spirituels et les plus turbulents de leurs alliés. Mais ils se recrutèrent bientôt de troupes fraîches: nous voulons parler des paysagistes qui osaient renoncer au paysage historique, copier tout bonnement la nature, abandonner, par exemple, la fabrique romaine, au fond, à gauche, l’olivier sacramentel et le ciel d’Italie beurre frais, pour les remplacer par les arbres du bois d’Aulnay et le ciel brumeux des environs de Paris. Leurs tentatives soulevèrent naturellement un haro universel. Voici comment les traitait la critique du temps: «Ces jeunes gens ont entrepris une croisade contre le beau, ils foulent aux pieds tout ce que nous autres vieillards, qui n’avons pas de goût (douce ironie), nous avons respecté. Ils se mettent sur le bord d’une mare, avec un moulin en perspective et Charenton dans le fond, et ils étudient!...» Mais qu’attendre de gens «qui peignent la pipe et le cigare à la bouche, et qui ne vous abordent sur leur place des Petits-Augustins que puant le tabac, empestant l’eau-de-vie, ainsi que les pandours ivres? O Poussin! ô Claude Lorrain! que diraient vos grandes ombres? etc., etc.» Cet anathème était signé de M. de Jouy, l’auteur des Hermites, membre de l’Académie française et défenseur des saines doctrines.

La Childebert était alors occupée par Boilly, qui a laissé tant de charmantes compositions; Menjaud, auteur de l’Avare puni; Pierre Audoin, graveur; Gassiès, élève de David, qui avait abandonné l’histoire pour peindre des intérieurs: le musée du Louvre possède l’intérieur de l’église de Saint-Prix peint par lui; Pagnest, auteur du portrait de M. Nanteuil qu’on admire au musée français; Clodion (le jeune), le sculpteur érotique, qui aujourd’hui est regardé comme un des plus agréables talents de l’école moderne; les amateurs le mettent tout à côté de Prud’hon[I]; Cochereau, autre peintre d’intérieur, autre renégat de l’école de David, et enfin Debucourt, qui a laissé de charmantes caricatures dans le genre de Carle Vernet, et qui a perfectionné la gravure en faisant imprimer des planches à deux ou trois tons, imitant l’aquarelle, et qu’on touchait après. Cette découverte importante comme art et comme industrie a enrichi bien des éditeurs et bien des fabricants, et Christophe Leblond est mort à l’hôpital en 1741. C’est toujours la même histoire. On a fait honneur aux Anglais de toutes ces inventions qui appartiennent à des Français; seulement nos voisins s’en sont emparés et les ont perfectionnées.

Cependant l’Empire avait fait place à la Restauration, et toutes les imaginations demandaient aux lettres, à la philosophie et aux arts, l’aliment que la guerre ne leur offrait plus. Les coloristes et les fantaisistes s’étaient organisés dans le tohu-bohu des innovations qu’on tentait dans tous les genres. Ils avaient inventé une sorte de moyen âge abricot, avec des crevés et des manches à gigots, inspiré par la Gaule poétique de M. de Marchangy, les romans de M. d’Arlincourt et toute la littérature boursouflée et royaliste du temps: car, par haine des Grecs et des Romains de l’Empire, ceux-là s’étaient faits royalistes. Leur invention n’était qu’une réminiscence; elle avait déjà vu le jour lorsque, «partant pour la Syrie, le jeune et beau Dunois à la Vierge Marie consacrait tant d’exploits». M. Revoil, peintre de l’école de Lyon, avait exécuté les plus beaux modèles du genre. Le musée du Luxembourg possédait encore, il y a tout au plus un an, deux très remarquables échantillons de ce faire: c’étaient la Convalescence de Bayard et un autre trait de la vie du chevalier sans peur et sans reproche. Nous ne savons ce qu’ils sont devenus, mais nous les regretterions beaucoup si on les avait relégués dans quelque grenier, car ils représentent parfaitement le temps où les preux, les destriers, les troubadours, étaient devenus à la mode; le temps des épées courtes avec un trèfle à la pointe et une petite croix en cuivre à la poignée; le temps des justaucorps de satin, des écharpes à la couleur des dames et des lyres en bandoulière; le temps où l’on mourait si galamment pour sa dame, son roi et son Dieu, le tout sur un air de Blangini ou de Romagnesi.

Heureusement Géricault, qui, dans sa jeunesse, avait beaucoup fréquenté la Childebert, vint faire diversion à toute cette mascarade en ramenant l’art à des données possibles. Ses trois tableaux, le Chasseur, le Cuirassier, le Naufrage de la Méduse, furent une véritable révolution. Bientôt après parut M. Eugène Delacroix, et la peinture fut sauvée.

M. Paul Delaroche et tous ceux qui firent la première campagne du romantisme habitaient la Childebert. Ils riaient des partisans du genre chevalier-troubadour-abricot, comme ceux-ci avaient ri des Grecs et des Romains. Toutes leurs charges étaient faites contre les Almanzors et les amants d’Élodie. Pour eux, les plus farouches novateurs du règne impérial étaient devenus des perruques, des rococos, des céladons. Ainsi vont les écoles, et ils devaient bientôt se voir surpasser eux-mêmes dans leurs hardiesses les plus téméraires.

C’était le temps des Hellènes; on ne parlait plus que de Grecs, on ne peignait plus que des Grecs; les expositions n’étaient pleines que de massacres de Grecs et de tueries de Turcs. Tous les poètes avaient fait rimer Hellènes avec Athènes au pluriel; tout le monde voulait, à l’exemple de Byron, aller mourir dans quelque Missolonghi; mais on n’avait garde de partir. M. de Lamartine avait fait paraître ses Méditations, et M. Victor Hugo préparait ses Orientales. Talma était mort. On bâillait à se décrocher la mâchoire aux tragédies; on riait aux mélodrames de Pixérécourt et de Victor Ducange. C’était partout une inquiétude extrême; chacun voulait faire du neuf à tout prix. Les écoles étaient abandonnées, les traditions perdues. Bref, tout faisait présager une grande révolution dans les arts. Enfin M. Defauconpret donna les premières traductions de Walter Scott. Que de folies n’a-t-il pas engendrées à son tour! Mais du moins il nous délivra des Hellènes.

La seconde campagne du romantisme commença: ce fut celle des pourpoints, des justaucorps, des hauts-de-chausses mi-partis, ce que dans le langage de l’époque on nomma la couleur locale. MM. Scheffer, Saint-Evre, Durupt, Auvray, furent les porte-drapeaux de la nouvelle croisade, et les frères Johannot, Tony et Alfred, et les deux Dévéria, Alfred et Eugène, en furent les trompettes. On jura haine à tous les devanciers.

La Childebert devint naturellement le quartier général des agresseurs. Les exaltés s’y réunissaient une ou deux fois par semaine; on s’y donnait le mot d’ordre, on y prenait solennellement l’engagement d’échigner tel ou tel individu, on y dressait les listes de proscription.

On dédaigna tout ce qui s’était passé depuis le règne de Louis XIII. Il n’y avait de bonne littérature que celle qui n’avait pas été souillée par les règles d’Aristote et de Boileau. A la très grande rigueur, on admettait encore Théophile de Viau, et peut-être Molière et Corneille; mais Racine, Boileau, Voltaire et tous les poètes du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ siècle étaient traités de rococos et de perruques. On n’y parlait plus le français des encyclopédistes et de ceux qui ont régularisé notre langue. On s’était fait une espèce de jargon imitant, autant que l’érudition des interlocuteurs le permettait, le vieil langaige de messires Rabelais, Froissart et Monstrelet. On ne disait plus le peuple, mais le populaire; beaucoup, mais moult; monsieur, mais messire ou monseigneur. Le fond de toute cette linguistique se trouvait dans quelques jurons plus ou moins bien appropriés aux personnalités. Ainsi on entendait souvent le fils du portier, qu’une vocation plus ou moins réelle avait jeté dans un atelier, jurer par sa foi de gentilhomme. Un autre qui, de sa vie, n’avait jamais porté que des gilets de drap, et dont les innocentes mains n’avaient jamais manié, en fait d’acier, que les couteaux de fer de la gargote de Mᵐᵉ veuve Chamfort, s’écriait dans ses moments d’enthousiasme: Par mon armure de Milan! Les Tête et sang! les Malédiction! étaient d’un usage quotidien. Nous nous souvenons d’avoir entendu un de nos parents les plus proches, chez un restaurateur où le garçon ne le servait pas assez promptement, s’écrier: Par ma lance de Mathew Dunster, tavernier du diable! Un jour, un de ces messieurs étant tombé dans la rue, la tête porta sur le trottoir, et il se fit une horrible blessure au-dessus de l’œil. Malgré la douleur et le sang qui l’inondait, il ne dit que ces mots: «Ah! Messeigneurs, je me suis crevé l’œil.»

C’est aujourd’hui un homme grave.

Voici comment se passaient les séances du cénacle. Un poète se levait, déployait son manuscrit et commençait:

J’aime les nuits brumeuses Et le temps lourd des soirs. J’aime...

Une voix. Dis donc, Phœbus, passe-moi le tabac.

Autre voix. Par les griffes de Satan, laissez lire le ménestrel!

Première voix. Je me tais; mais est-ce un lai, un virelai, ou quelque ballade bien sombre, dont nous serons ragoûtés?

Le poète, recommençant. C’est une ballade.

J’aime les nuits brumeuses Et le temps lourd des soirs.

Une autre voix. Ah! tête et sang! il n’y a plus d’eau-de-vie!

Le poète furieux repliait son manuscrit, traitait ses amis de cagots, de francs-mitoux ou de truands, et il remettait son œuvre en poche, en disant que tous ces gens-là étaient indignes «de brouter les verselets purpurins qu’une douce imaginative formait en son cerveau». Puis on se cotisait pour faire venir du tabac et des petits verres.

La couleur locale consistait surtout à faire dire au personnage le nom de toutes les fabriques d’où sortaient les objets dont il parlait et à faire connaître de quelle matière étaient faits ces objets. On disait: ma bonne dague d’acier, mon pourpoint de brocart, mon justaucorps de Venise, absolument comme si aujourd’hui on faisait dire à un acteur: «Donnez-moi mes bottes de cuir, ma canne de bois, mon habit de drap, ma redingote de Sedan, mes gants de Paris, ma cravate de Lyon et ma chemise de Hollande.» Quant au style coloré, c’était à peu de chose près le même procédé. Ainsi, on disait sans rire: «Son haut-de-chausses, mi-parti jaune et rouge, disparaissait sous des bottes de cuir de Flandre de couleur grise, et, en frappant les dalles sonores de la grand’salle de vieux chêne, ses éperons d’argent résonnaient à chaque pas.»

Cela avait un succès immense; c’était d’un haut goût littéraire.

Ces jeunes gens, les membres du cénacle de la Childebert, poussaient l’amour du moyen âge si loin que, pour se donner un air encore plus gothique, ils falsifiaient leurs extraits de baptême, ils torturaient leurs noms de famille. Les Jean devenaient Jehan, les Pierre Petrus, les Louis Loys. On tournait et on retournait tellement son nom qu’on parvenait toujours à y introduire un h ou un k, car les c n’existaient plus. Ceux que le hasard avait traités par trop bourgeoisement sur leurs actes de l’état civil n’hésitaient pas à abandonner leur nom de famille et en adoptaient un bien ronflant, datant au plus tard du XIVᵉ siècle. Par notre foi de gentilhomme! ils riraient bien si, aujourd’hui qu’ils sont tous devenus des gens sérieux, on leur présentait certaines pages qu’ils ont écrites alors sous leurs noms goths, huns ou visigoths.

Les costumes subirent cette même influence. Qui ne se souvient d’avoir vu alors dans les rues de Paris des jeunes gens vêtus de pourpoints et coiffés de toquets de velours? Qui ne se souvient de tous les vêtements bizarres qui précédèrent la révolution de Juillet? Après le succès d’Henri III, d’Alexandre Dumas, on porta des barbes à la Saint-Mégrin et des chapeaux à la Bussy-Leclerc. Chaque pièce en vogue, chaque livre nouveau, amenaient de la sorte une extravagance nouvelle. Walter Scott avait mis l’Écosse à la mode; lord Byron nous avait valu l’invasion des Grecs; Victor Hugo fit des Turcs en publiant les Orientales. On avait porté les cheveux longs d’une aune, tombant droits et raides jusque sur l’épaule, à la roi Jean, à la Charles VI, à la Louis XII. Un beau matin on vit apparaître des exaltés avec la tête presque rasée, à la façon des Têtes rondes. On se donnait l’air pirate, on marchait à la forban. L’Espagne eut son tour; on ne rêva que señoras, sérénades, balcons et fenêtres grillées; on se déguisa en personnages de Zurbaran et de Velasquez.

Or, pendant ce temps, il y avait à la Childebert, au milieu de toute cette cohue, un artiste modeste, homme d’esprit et de raison, nommé Bouginier, qui ne partageait nullement toutes ces billevesées. Il ne se passionnait pas chaque matin pour une nouvelle idole, il se contentait de travailler à sa guise et d’étudier consciencieusement son art. De temps en temps, il se permettait même quelques mots assez piquants à l’adresse des sires et seigneurs. C’était là un crime qu’on ne pouvait lui pardonner. Bouginier fut mis au ban, on le honnit, on lui fit toutes les charges imaginables, et, comme la nature l’avait doué d’autant de nez que d’esprit, de talent et de bon sens, M. Fourreau[J] s’avisa un jour de faire sa caricature. Elle eut un succès immense. Dantan jeune la reproduisit en terre avec cette verve ingénieuse dont il a depuis donné tant de preuves: il la spiritualisa pour ainsi dire; et, dès ce moment, M. Bouginier devint populaire. La charge en sculpture, qui avait été oubliée, reparaissait rajeunie, fraîche, accorte et pleine de grâce. Elle devait, entre les mains de son rénovateur, prendre un essor qu’elle n’avait jamais eu.

En moins de quinze jours, tous les murs de Paris eurent leur Bouginier; les romantiques de la Childebert commencèrent cette scie par vengeance, les gamins de Paris la continuèrent par désœuvrement. Paris ne possédait pas un seul pan de muraille qui n’eût son Bouginier. Il fallait en doter la province. C’était au commencement de l’été. La plupart des artistes entreprenaient leurs pèlerinages. On promettait de se rejoindre, mais où? mais comment?

«Ma foi, dit un des premiers partants à ceux qui devaient partir plus tard, nous sortirons par la barrière d’Italie. Regardez les murailles le long de la route: vous y trouverez votre itinéraire.»

Ils partirent en effet, et, quinze jours après, une seconde caravane se mit en marche. Quel chemin prendre? La première chose qu’ils aperçurent sur la muraille, à côté de la barrière, ce fut un superbe Bouginier avec un doigt indiquant la route de Fontainebleau. Ils suivirent ces indications, qu’ils trouvèrent tout le long de la route, et qui les conduisirent à Lyon, à Avignon et à Marseille. Arrivés là, ils avaient la mer devant eux. On avait sans doute tracé la charge indicatrice sur les eaux du port, mais le flot avait tout effacé. Comment faire? Or, voici qu’en passant dans la Cannebière, un des voyageurs retrouve tout à coup le fil d’Ariane. M. Bouginier était là, frappant de ressemblance et le doigt appuyé complaisamment sur le mot «Malte», écrit sur l’enseigne d’un bureau de départ. Il n’en fallait pas davantage. On prit passage sur le premier navire en partance pour l’ancien séjour des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. On trouva là, sur les murs de la Douane, le même signe conducteur et le doigt indiquant Alexandrie. On le retrouva en Égypte sur les pyramides. Enfin, après trois mois, les deux bandes se réunirent dans les ruines de Thèbes, au moment même où l’avant-garde était en train d’y tracer le nez et la main convenus et d’écrire: «Suez.»

Le dénouement de cette charge se voit encore à Paris, place du Caire, où M. Berthier, architecte, ayant été chargé de faire une façade au passage, bâtit une maison égyptienne de l’ordre d’architecture de Karnac, et perpétua cette plaisanterie en plaçant à la frise, au milieu de divinités égyptiennes, le plus beau et peut-être le seul Bouginier qui survive dans les rues de la capitale. Quant à la petite charge en plâtre de M. Dantan, elle se trouve dans toutes les collections d’amateurs.

La révolution de Juillet arriva au milieu des grandes disputes des classiques et des romantiques. Elle vint faire diversion à cette nouvelle querelle des anciens et des modernes. Les habitants de la Childebert se divisèrent en Bousingots et en Jeune-France.

Les premiers adoptèrent l’habit de conventionnel, le gilet à la Marat et les cheveux à la Robespierre; ils s’armèrent de gourdins énormes, se coiffèrent de chapeaux de cuir bouilli ou de feutres rouges, et portèrent l’œillet rouge à la boutonnière.

Les seconds conservèrent leurs pourpoints, leurs barbes fourchues, leurs cheveux buissonneux.

Les Bousingots et les Jeune-France n’avaient de commun que leur haine du bourgeois, qu’ils appelèrent génériquement épicier. La société ne se divisa plus, à leurs yeux, qu’en bourgeois et en artistes, les épiciers et les hommes. L’antagonisme était flagrant, et Bousingots et Jeune-France passèrent le jour à inventer des épithètes désagréables à l’adresse de leurs communs adversaires, et la nuit à imaginer des tours qui troublassent leur sommeil.

Cette métamorphose ne devait pas être la dernière, et Jeune-France et Bousingots procédèrent bientôt à leur vingtième incarnation.

Les uns, les Jeune-France, se transformèrent en blasés, en rêveurs, en poitrinaires; ils éprouvèrent tous du vague à l’âme, des tristesses sombres; ils étaient marqués du sceau de la fatalité. On ne peut se figurer toutes les tortures qu’ils s’infligèrent pour se donner l’œil sombre et le teint pâle. Il y en eut même qui ne reculèrent pas devant le moyen ordinaire des jeunes filles qui désirent conserver l’élégance de leur taille: ils firent d’effroyables consommations de vinaigre et de cornichons. Enfin la plupart se convertirent au néo-catholicisme, avec Gustave Drouineau et M. Roux-Lavergne. Comme il leur fallait toujours imiter une époque quelconque de notre histoire, ils se firent jansénistes, illuminés, quiétistes, et traitèrent les Pères de l’Église comme ils avaient fait précédemment de Voltaire et de Racine. Seulement le jargon mystique avait remplacé le jargon du moyen âge; ils étaient plus ridicules, et voilà tout le progrès.

Quant aux autres, ils avaient bien adopté aussi l’air intéressant, le visage pâle et les yeux sombres, surtout après les grands succès d’Antony et d’Angèle; ils n’avaient aucune répugnance à porter un poignard à tête de mort dans leur poche, des habits de couleur sombre, une face de déshérité et des cheveux de maudit. Mais il ne leur convenait pas de se munir d’un cilice et d’aller s’agenouiller des heures entières sur la dalle froide des nefs gothiques. Les Bousingots, à peu près dégrisés de leurs théories littéraires et artistiques, tout en conservant les cheveux longs à la Buridan, ou coupés court à la malcontent, tournèrent leur encensoir du côté de la beauté, de la jeunesse, du vin et de la bière. Ils se firent viveurs, matérialistes, et, pour caractériser cette vingt et unième incarnation, prirent le noble nom de Badouillards.

Avec chaque incarnation, le style changeait, l’esprit s’identifiait avec la situation. Les Badouillards furent les premiers à brûler ce qu’ils avaient adoré: ils devinrent les ennemis irréconciliables du moyen âge et de son jargon. Ils trouvèrent les côtés ridicules de la mode d’hier. Tout devint de Tolède, même le beefsteak aux pommes de terre. Il n’était pas rare d’entendre un jeune homme dire au garçon qui le servait chez le restaurateur: «Donnez-moi du fromage de Brie, mais du Brie de Tolède.» Les mots bon, excellent, exquis, beaucoup, etc., étaient remplacés dans ce nouveau lexique par ces deux seuls mots: de Tolède.

Quant au reste de la langue, on se bornait à retrancher la dernière consonnance pour y substituer la syllabe mar. On disait épicemar pour épicier, boulangemar pour boulanger, cafemar pour café. Ainsi de suite. C’était de l’esprit dans ce temps-là. Il est vrai que nos pères ont tous ri à se tordre en mettant le mot turlurette à la fin de chaque couplet de chanson, et nous-mêmes nous sommes longtemps amusés de ce refrain si connu La rifla, fla, fla, etc. Que signifiait mar? Que voulait dire turlurette? Absolument la même chose que La rifla, fla, fla. Personne n’a jamais pu le savoir.

Quant aux mœurs des Badouillards, elles différaient de celles des Jeune-France. Pour être bon Badouillard, il fallait passer trois ou quatre nuits au bal, déjeuner toute la journée et courir en costume de masque dans tous les cafés du quartier Latin jusqu’à minuit, heure où s’ouvraient les bals des Variétés, du Palais-Royal et de Musard. On appelait cela du bonheur à grand orchestre. Cela dura jusqu’en 1838, époque où l’école fantaisiste absorba Jeune-France et Badouillards. La haine seule du bourgeois survécut à cette dernière transformation. La Childebert continua à faire une rude guerre à l’épicier dans tous les genres. MM. Drolling, peintre, et Labrousse, architecte, y avaient établi leurs ateliers d’élèves, c’est-à-dire leurs camps. Que de fois, par exemple, les habitants du quartier, réveillés au milieu de la nuit par des bruits inconnus chez tous les peuples civilisés, regardaient aux fenêtres de l’infernale maison et se disaient avec une piteuse résignation: «Allons, nous ne dormirons pas cette nuit: il y a fête à la Childebert!»

La Childebert était alors éclairée a giorno, depuis le premier jusqu’au belvédère, et l’on voyait passer devant les fenêtres des fantômes d’hommes et de femmes, dans des costumes étranges, indescriptibles, le tout criant, hurlant, gesticulant et gambadant.

C’est pendant une de ces fêtes qu’un paysagiste aujourd’hui célèbre, ayant frappé à la porte d’un de ses amis et ne recevant pas de réponse, n’imagina rien de mieux, pour vaincre cet obstacle, que d’y mettre le feu à l’aide d’un tas de copeaux. Ce commencement d’incendie fut regardé à la Childebert comme une des meilleures plaisanteries dont elle eût été le théâtre.

Les habitants du lieu ne se contentaient pas de troubler leurs voisins pendant la nuit; ils inventaient encore mille moyens de les effrayer pendant la journée. Ainsi, un jour les élèves de M. Drolling s’emparèrent d’un énorme dogue blanc, la terreur du quartier, le peignirent en léopard, lui attachèrent une casserole à la queue et le lâchèrent sur la place. L’animal, effrayé, prit sa course à travers les rues du faubourg Saint-Germain; les passants se sauvèrent en jetant des cris, les boutiques se fermèrent, et pendant une heure ce fut une panique indicible dans tout l’arrondissement.

Une autre fois, au moment de la grand’messe, les fidèles qui se rendaient à l’église Saint-Germain-des-Prés trouvèrent la place envahie par une troupe de Bédouins, fumant de longues pipes orientales. C’étaient les hôtes de la Childebert, enveloppés dans leurs couvertures, qui venaient se chauffer au soleil, sur le trottoir opposé à l’église, au grand ébahissement des paroissiennes.

L’extérieur de la Childebert ressemblait à une immense cage à poulets, mais l’intérieur était plus horrible encore. L’escalier s’effondrait, les carreaux étaient disloqués, les murailles crasseuses et humides. L’été, il fallait être à l’épreuve de la peste pour l’habiter.

A chaque étage, on rencontrait des modèles des deux sexes en costumes de Faunes, d’Hamadryades, d’Adam et d’Ève, se rendant d’un atelier à l’autre.

Le séjour en était impossible à tout ce qui n’était pas artiste. Il fallait une prudence extrême aux bourgeois qui y venaient faire tirer leurs portraits pour en sortir sans avoir subi quelque mauvaise charge. Une des plus communes était celle-ci, lorsque posait tranquillement une épicière:

«N’est-ce pas ici qu’on a besoin d’un saint Jérôme?» s’écriait un modèle nu en ouvrant brusquement la porte.

De mémoire d’homme, Mᵐᵉ Legendre, la propriétaire, qui avait acheté la maison en 1795 pour une liasse d’assignats équivalant à la somme de vingt-cinq francs de notre monnaie actuelle, n’avait fait la moindre réparation à sa propriété. Elle laissait tout aller de mal en pis en disant:

«Après moi, on fera ce qu’on voudra; c’est toujours assez bon pour des gens qu’on a tant de difficultés à faire payer.»

Aussi la maison faisait-elle eau de toutes parts, et, si l’édilité parisienne n’en avait pas fait acquisition, elle eût fini par être dévorée par les punaises. Une nuit, M. Signol avait fini par abandonner son lit à leur voracité, se contentant d’un simple matelas jeté au milieu de la chambre. Elles le suivirent courageusement. Le lendemain, M. Signol acheta de la mélasse et en barbouilla le carreau tout autour de son matelas. Mais voyez l’astuce des punaises! elles grimpèrent au plafond, se posèrent juste au-dessus de leur victime et se laissèrent tomber sur elle. M. Signol se déclara vaincu.

Malgré l’horreur de Mᵐᵉ Legendre pour les réparations, il y eut cependant un homme qui sut la forcer à faire remettre dix ardoises sur le toit de sa maison. Cet homme est Émile Lapierre, l’élégant paysagiste. Mais, pour arriver à cela, il lui fallut faire des prodiges d’imagination; il lui fallut une volonté à dessécher le Zuyderzée. Lapierre était un des bons locataires de la Childebert: il payait son terme. Une nuit, toutes les cataractes du ciel s’épanchèrent sur les toits de Paris. Les jeunes toits résistèrent, les vieux furent transpercés. En se réveillant, Lapierre fut tout étonné de se trouver couché au milieu d’une mare. Il cria. La portière monta.

«Eh! que faites-vous donc, Monsieur?

—Vous le voyez bien, je me noie; allez me chercher un bateau.

—Monsieur, il n’y en a pas dans le quartier.

—Eh bien, dites à la propriétaire de venir voir le bassin qu’elle me loue à la place de la chambre que je lui paye, moi.

—C’est vrai, Monsieur: vous êtes peut-être notre seul locataire exact au terme; mais vous savez bien que ce n’est pas la peine, madame ne se dérangera pas.

—Ah! Madame ne se dérangera pas! Je sais alors ce qui me reste à faire.»

Le lendemain Lapierre avait descellé trois carreaux du sol; il avait pratiqué un grand trou; il faisait monter chez lui tous les porteurs d’eau de la fontaine d’Erfurt et leur ordonnait de vider leurs seaux sur le parquet.

Les Auvergnats n’y pouvaient rien comprendre; ils ouvraient de grands yeux et essayaient en vain d’emplir ce nouveau tonneau des Danaïdes; mais, comme on les paya très bien, ils offrirent de revenir à la charge. Lapierre refusa. Mais le tour du voisin de l’étage inférieur était venu de croire à un renouvellement du déluge universel; il pleuvait chez Aimé Millet, le sculpteur; il poussa des cris d’aigle. La portière remonta.

«Madame, jetez-moi la perche; appelez les maîtres nageurs!

—Tiens! tiens! tiens! fit la portière, c’est encore pire que chez M. Lapierre.

—Ce que vous dites là est peut-être neuf, mais ce n’est pas consolant.»

Cependant on monta chez Lapierre pour vérifier le fait; on y trouva les porteurs d’eau exerçant consciencieusement leurs fonctions de Danaïdes.

«Que faites-vous là, Monsieur Lapierre? demanda la portière.

—Il fait chaud; c’est très agréable de prendre un bain froid à domicile; je n’ai pas voulu être le seul à me procurer ce plaisir dans la maison; j’y fais participer les amis.»

Et voilà comment Lapierre fit remettre dix ardoises au toit de la Childebert par Mᵐᵉ Legendre, propriétaire.

Aujourd’hui, la Childebert a vécu: elle est remplacée par une rue[K]. Les maçons, en la démolissant, ont trouvé dans les cheminées des choses étranges, qu’ils n’avaient jamais vues nulle part. Après un long examen, les savants s’aperçurent que ces choses, qui n’appartenaient à aucun règne connu, étaient simplement des torchis de pinceaux et des raclures de palettes amoncelées; ces détritus avaient formé un corps plus dur que le marbre.

Nous citerons encore, parmi les hôtes aujourd’hui illustres de l’ancienne Childebert, les frères Leprince, peintres de genre; Louis Boulanger, auteur de Mazeppa; MM. Schopin et Signol, élèves de Rome; M. Garnier, graveur, auteur du Moïse et des Aveugles de Géricault; Dulong, peintre d’un grand talent; Bouchot, mort si jeune, après avoir laissé un chef-d’œuvre, les Funérailles de Marceau; enfin Français, Baron, Nanteuil (Célestin), Aimé Millet, le charmant sculpteur; Marcel Verdier; Auvray, peintre de mérite, mort à trente-deux ans; Gabriel Montaland, un des meilleurs ornemanistes de notre époque; mais nous nous arrêtons: la nomenclature serait trop longue.

La Childebert devait occuper le monde, même après sa disparition. Les ouvriers, en abattant ses murs, trouvèrent sous une épaisse couche de plâtre, au fond d’une armoire, une médaille très effacée par la rouille. MM. Adrien de Longpérier et de Saulcy furent chargés de la déchiffrer. Ils émirent chacun une opinion. Deux numismates en ont toujours chacun une. On appela M. Duchalais; il se trouva d’une troisième opinion. Enfin M. Langlois, le plus jeune de tous les collecteurs de vieux sous, lut ce qui suit:

LÉGISLATEURS SOUVENEZ-VOUS QUE CETE (sic) MÉDAILLE FUT FRAPPÉ (sic) AVEC LES FERS DE LA BASTILLE PAR LE PATRIOTE PALOY VAINQUEUR DE LA BASTILLE

Cette quatrième opinion paraît être la bonne jusqu’à présent; mais nul ne peut répondre de l’avenir: il peut pousser un nouveau numismate. On voit des choses si extraordinaires, même à Paris.

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