ALEXANDRE PRIVAT D’ANGLEMONT
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Je l’ai beaucoup connu. On le voyait dans les cafés, dans les cabarets et plus encore dans les rues. C’était un grand diable de créole, la tête couverte d’une chevelure épaisse et laineuse à la façon d’Alexandre Dumas, avec lequel les gens du peuple lui trouvaient une sorte de ressemblance; vêtu en toute saison d’un paletot qui n’appartenait à aucune couleur ni à aucune mode, gai en tant que la chasse perpétuelle à la pièce de cent sous comporte la gaieté, hâbleur autant que M. de Crac et le baron de Münchhausen à la fois.
On le disait homme de lettres, et en cela on avait un peu raison; il s’était frotté aux jeunes gens de son époque, particulièrement à ceux dont il avait été le condisciple au collège Henri IV, mais la littérature n’a jamais été sa principale occupation, excepté dans les années qui précédèrent sa mort. Sa principale occupation a été de vaguer par les rues et de s’attabler, comme a dit son camarade Delvau, à la table d’hôte du hasard; puis encore d’être le plus parfait noctambule qu’on ait vu florir sous le dôme étoilé de Paris.
Il existe plusieurs variétés de noctambules: d’abord, les noctambules de profession, tels que les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson; ensuite, les noctambules par nécessité, c’est-à-dire ceux qui n’ont ni feu ni lieu; enfin, les noctambules par goût, par distraction, par plaisir. C’est à ce dernier ordre qu’appartenait Privat d’Anglemont, et naturellement, comme tous les noctambules, il avait établi son quartier général aux Halles, et principalement dans cette partie souverainement pittoresque qu’on appelle le Carreau des Halles, où s’élève la fontaine des Innocents, toute éclairée dans la nuit de mille lueurs tremblotantes. Certes, comme tout le monde, Privat consentait à vivre dans le jour et à supporter le contact des humains, mais il était gauche et décontenancé sous les rayons du soleil, surtout du soleil du boulevard. Il ne commençait réellement à vivre qu’aux premiers becs de gaz; alors seulement il s’animait, et, comme par une force inconnue, il se trouvait tout à coup transporté au beau milieu des Halles, roi dans son royaume comme un autre duc de Beaufort ou, plus modestement, comme un petit-fils de Vadé.
Il connaissait tous les cabaretiers par leurs noms, depuis le premier jusqu’au dernier, et tous les cabaretiers l’aimaient et prêtaient l’oreille à ses sornettes, surtout les cabaretières. Il obtenait d’eux ou d’elles un bouillon à force d’éloquence ou par quelques-uns de ces expédients inoffensifs qui remontent à Saint-Amant. Un de ses grands moyens de séduction était les billets de spectacle qu’il se procurait auprès des secrétaires de théâtre. Je l’ai vu décrocher un souper avec une loge d’Opéra-Comique.
On s’étonne qu’un homme né à la Martinique ait pu se créer cette vie factice.
Et ce n’était pas une heure ou deux qu’il passait à la Halle, c’était la nuit tout entière, et toutes les nuits. Et, lorsqu’il avait fouillé tous les cabarets depuis Paul Niquet jusqu’au vieux Rince-bec, il lui arrivait encore de rabattre sur la mère Pierre.
Mᵐᵉ Pierre n’était rien moins que la fameuse concierge de l’hôtel Colbert, rue du Croissant. Sa loge était surtout fréquentée par les ouvriers typographes du Siècle, du Charivari, etc., etc. Mᵐᵉ Pierre, ou plutôt la mère Pierre, comme on l’appelait généralement, avait été amenée, par la bonté et la sociabilité de son caractère, à faire un petit commerce de vin et d’aliments, où l’on était assuré de trouver à toute heure de la nuit soit une tranche de jambon, soit une salade d’œufs durs, soit le classique triangle de fromage de Brie. Quelquefois même, la mère Pierre gardait pour son Benjamin Privat un restant de ragoût ou de foie aux carottes, car la fascination de Privat s’exerçait même sur la mère Pierre; aussi trônait-il dans cette loge, et avait-il fini par y entraîner quelques écrivains, d’ailleurs assez faciles à entraîner, comme Émile de la Bédollière, Guichardet, Lherminier, Fernand Desnoyers, etc.
Est-ce à dire que Privat d’Anglemont fût gourmand ou ivrogne? Loin de là. S’il vivait de la sorte, c’était uniquement pour ne pas rentrer chez lui. Avec cette existence, on comprend qu’il ait fini par conquérir une notoriété presque universelle. On demandait à voir Privat, on se le montrait chez Baratte ou chez Bordier.
Une nuit, comme il se promenait dans la plaine de Montrouge, il fut arrêté par des voleurs. «Mais, leur dit-il en éclatant de rire, je suis Privat!» En entendant ce nom célèbre comme synonyme de misère, les voleurs se mirent à rire aussi fort que lui, et, vu l’heure avancée, crurent pouvoir inviter le bohème à souper avec eux. Privat trouva bizarre d’accepter. Les quatre filous, parmi lesquels était une femme habillée en homme, comme Rosalinde, le conduisirent près d’une cahute abandonnée, où ils avaient mis leurs provisions. On but du champagne sous les astres, on fuma longuement; et, en contant ses belles histoires, Privat enchanta ses hôtes de rencontre. Ils voulaient même le revoir et prendre rendez-vous avec lui, mais il leur répondit spirituellement: «N’engageons pas l’avenir![A]»
A la fin, il vint un moment où il sentit qu’il pouvait tirer parti des choses bizarres qu’il avait vues et des milieux étranges qu’il avait traversés, et de ses observations il fit quelques articles de journaux qui eurent un certain succès. Il les réunit plus tard en un volume dont nous publions aujourd’hui une édition définitive, après l’avoir revu avec soin.
Privat n’avait qu’un volume dans le ventre, mais ce volume lui survivra; il a déjà la valeur des chapitres de Saint-Foix et de Mercier, car la plupart des quartiers et des mœurs qu’il décrit ont disparu.
Nous aurions voulu y ajouter quelques-uns des vers qu’il a publiés dans sa jeunesse; voici un sonnet sur Mᵐᵉ Du Barry qu’il a reproduit à satiété:
Vous étiez du bon temps des robes à paniers, Des manchons, des bichons, des abbés, des rocailles, Des gens spirituels, polis et cavaliers, Des filles, des soupers, des marquis, des ripailles. Moutons poudrés à blanc, poètes familiers, Vieux Sèvres et biscuits, charmantes antiquailles, Amours dodus, pompons de rubans printaniers, Meubles de bois de rose et caprices d’écailles, Le peuple a tout broyé dans sa rude fureur. Vous seule avez pleuré, vous seule avez eu peur, Vous seule avez trahi votre fraîche noblesse. Les autres souriaient sur les noirs tombereaux, Et tués sans colère ils mouraient sans faiblesse. Mais vous seule étiez femme en ce temps de héros.
Ce sonnet est d’une belle allure, mais j’en ai entendu contester la paternité à Privat. Je souligne à ce sujet une note très précise du Parnasse satirique du XIXᵉ siècle: «M. A. Privat d’Anglemont n’a guère plus fait ses vers qu’Églé, belle et poète, ne faisait les siens. Il était doué d’une excessive sensibilité littéraire qui le poussait à produire sous son nom celles des poésies de ses amis dont le succès pouvait être douteux. On a de lui des vers de M. Baudelaire, des vers de M. de Banville et des vers de M. Gérard de Nerval.»
Cette note, comme toutes celles du Parnasse satirique, est de feu Poulet-Malassis, le libraire le plus érudit que j’aie connu et dont la véracité ne saurait être suspectée, car il a vécu pendant plusieurs années de la vie de Privat et de ses compagnons. Cette vie appartient à la tradition parlée plus qu’à la tradition écrite, c’est-à-dire qu’on a beaucoup raconté Privat et qu’on l’a très peu biographié. Théodore de Banville s’est cependant chargé de cette besogne l’an dernier, mais on connaît les procédés de Banville et son invincible besoin d’idéalisation. Il a fait de Privat quelque chose comme un grand d’Espagne, fabuleusement beau, riche et prodigue, étincelant d’esprit, intarissable de verve, héroïque, presque un demi-dieu, et il a allumé des feux de Bengale dans le fond de son pantalon troué.
Eh bien! non, Privat n’était pas ce que l’éblouissante imagination de Théodore de Banville voudrait nous montrer: c’était un bohème, le type le plus complet du bohème, tel que le comprend la foule. Les anecdotes pullulent sur son compte; il y en a de charmantes, celle entre autres de Pothey, qui est bien près d’être un chef-d’œuvre:
«Un matin, en passant dans la rue Saint-André-des-Arts, l’envie me prit de monter chez Alexandre Privat d’Anglemont. Je le trouvai achevant sa toilette et prêt à sortir.
«Comment vas-tu, mon vieil ami?
—Peuh! je m’embête!
—Quoi! m’écriai-je tout effrayé, tu es malade?
—Non, mais je m’embête...
—Allons donc! il faut chasser cela; je ne te quitte pas. Viens avec moi, et nous essayerons de dissiper ce vilain mal.»
Nous descendîmes. Devant le passage du Commerce, j’aperçus Méry qui s’en allait tout emmitouflé sous les plis de son vaste manteau, malgré les ardeurs du soleil de juillet.
«Joseph! mon bon Joseph!
—Qu’est-ce que c’est?
—Une aventure bien extraordinaire, mon cher Joseph! Privat s’embête.
—Privat?... C’est impossible... Est-ce vrai, Privat?
—C’est vrai.
—Alors, mes enfants, je vais avec vous, et nous chercherons quelque distraction.»
Le chapeau sur les yeux, les mains dans les poches de sa longue redingote, une cravate tortillée autour du cou, les jambes passées dans un pantalon à pied qui se perdait dans d’énormes souliers, Balzac arpentait la rue Dauphine.
«Honoré! s’écria Méry.
—Bonjour, amis, je vais chez la duchesse...
—Pas du tout; tu vas à l’Odéon faire répéter ta pièce; mais il te faut rester avec nous.
—Et pourquoi cela? demanda Balzac.
—Parce que Privat s’embête, et qu’il est impossible de le laisser dans cet état.
—Privat s’embête?... Mais alors je vous accompagne, et j’abandonne ma répétition.»
En ce moment, une bonne grosse figure réjouie passa par la portière d’un fiacre, et une voix s’exclama:
«Je vous y prends, ingrats! Vous flânez dans les rues et vous m’oubliez. Avez-vous donc juré de ne plus franchir mon seuil? Je vous attends tous à dîner demain soir. C’est convenu, n’est-ce pas? Au revoir, à demain!
—Écoute, mon cher Dumas, écoute donc!
—Non, je suis pressé; à demain, sans faute!
—Mais, mon bon Alexandre, tu ne sais pas la triste nouvelle?
—Quelle nouvelle?
—Privat s’embête, et nous sommes tous désespérés.
—Si Privat s’embête, répondit Dumas redevenu sérieux, laissez-moi payer ma voiture, et je suis des vôtres.»
Au coin du Pont-Neuf, nous rencontrâmes Alfred de Musset qui causait avec Eugène Delacroix. En quelques mots, nous les mîmes au courant de cette invraisemblable histoire.
«Mais moi aussi je m’embête, murmura le doux poète.
—Vous, mon cher Alfred, ce n’est pas la même chose, dit Delacroix avec vivacité; vous en avez l’habitude. Mais pour Privat, c’est bien différent.
—Allons donc», fit Musset avec résignation.
En marchant à l’aventure, nous avions traversé le pont et gagné la place des Trois-Maries, quand Dumas nous arrêta en étendant ses deux grands bras.
«Attention! dit-il, nous sommes sauvés: j’aperçois Eugène Sue qui mange des prunes chez la mère Moreau.»
Ganté de frais, vêtu avec l’élégance la plus correcte, Eugène consommait coup sur coup les noix, les prunes et autres fruits confits.
«J’étudie», fit-il avec un fin sourire en nous voyant envahir son refuge.
Le chinois qu’il portait à sa bouche lui échappa des doigts quand il connut le but de notre visite. Il semblait atterré, et longtemps il réfléchit en silence.
«Je crois avoir trouvé, dit-il enfin; pour moi, je ne puis rien faire, mais je pense que Bouchot peut nous tirer d’embarras.
—C’est vrai! s’exclama l’assemblée avec unisson; allons trouver Bouchot.»
L’artiste terminait son chef-d’œuvre, les Funérailles de Marceau. Absorbé par son travail, il était vivement surexcité, et il n’aimait point qu’on le dérangeât. Perché en haut de sa double échelle, il peignait avec une contention la plus extrême quand toute la bande fit invasion dans son atelier. Sa fureur devint sans bornes.
«Allez-vous bien vite sortir d’ici, sacripants! Voulez-vous tourner les talons et déguerpir immédiatement?
—Mon bon Bouchot..., fit Méry.
—A la porte!
—Mon cher François..., dit Balzac.
—File! file!
—Mais saperlote! reprit Delacroix d’un ton sec, vous ne savez donc pas que Privat s’embête?»
La colère du peintre s’éteignit subitement. Il déposa sa palette et ses brosses, et descendit quatre à quatre les degrés de son échelle, en répétant:
«Eh quoi! Privat s’embête?»
Et, de sa plus douce voix, Bouchot ajouta:
«Mes chers amis, cela ne peut durer plus longtemps... J’ai gagné 14,000 francs, je les prends, et nous allons essayer de distraire notre pauvre camarade.»
Le lendemain matin, les 14,000 francs étaient dépensés. Privat ne s’embêtait plus, et tout le monde était content.»
Quand bien même cette historiette ne servirait qu’à démontrer la sympathie qui entourait Privat, nous ne devions pas oublier de la mentionner ici.
Cependant il n’était pas non plus à l’abri de la moquerie; j’en citerai un exemple tiré d’un petit livre oublié:
«L’hiver dernier, un soir, M. Privat d’Anglemont faisait le whist de l’ambassadeur d’Angleterre. La gracieuse duchesse de B..., dont les incroyables cheveux d’or sont la gloire du faubourg Saint-Germain, s’était approchée du fauteuil de notre élégant écrivain. «On dit que vous faites de très jolis vers, Monsieur d’Anglemont...» murmura-t-elle de sa voix la plus blonde. Le whist terminé, plusieurs autres charmantes femmes, parmi lesquelles nous citerons la jeune princesse Lugdanoff, se joignirent à la duchesse de B... pour engager M. Privat d’Anglemont à réciter quelqu’un de ses délicieux sonnets, auxquels son organe musical ajoute un charme de plus. Après s’être fait un peu prier, mais pas plus qu’il ne faut pour rester dans les traditions, le poète s’accouda contre la cheminée, et, passant légèrement ses doigts dans les boucles parfumées qui gênaient son front, il commença:
Pauvre Dupuy, marchand d’vin malheureux, Que de gouapeurs trompèr’nt ta confiance! Tu n’avais pas assez de méfiance, Ils t’ont fait voir le tour comme des gueux! etc., etc.
«Cette ballade, qui n’a pas moins de cent soixante vers, enleva tous les suffrages. La petite marquise de C..., femme de notre consul à Lisbonne, pinça bien un peu les lèvres, mais cette moue passa inaperçue au milieu de l’enthousiasme général[B].»
Comment finit Privat? Par l’hôpital, par les hôpitaux. C’était prévu.
Dans son livre des Derniers Bohèmes, M. Firmin Maillard raconte un trait touchant à propos des obsèques de Privat. «Il mourut, dit-il, en pleine connaissance de lui-même, et je me rappelle encore la tête ébouriffée de Michel Masson nous apprenant avec douleur que nous n’irions pas à l’église, la volonté de Privat ayant été expresse sur ce point. Et quand le convoi fut arrivé au boulevard extérieur, je vis avec stupeur Baptiste, le garçon de la brasserie des Martyrs, nu-tête, en petite veste, souliers décolletés et tablier relevé à la ceinture, se glisser dans le cortège. «Vous m’excuserez, me dit-il en arrivant au cimetière, si je suis venu en costume, mais le patron n’a pas voulu me donner de permission, et j’ai dû m’échapper... J’aurais mieux aimé perdre ma place que de ne pas accompagner jusqu’au bout un homme comme celui-là!»
Charles Monselet.
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