VII
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LE PÈRE PUTATIF.—LES VIEUX RUBANS.—L’ATELIER DES ÉCLOPÉES.—LE BERGER EN CHAMBRE.—UN DERNIER MOT SUR LES ANGES GARDIENS.
Il y avait chez M. Hébard un homme robuste, quoique grisonnant, à l’œil ouvert, à la parole brève. Il était boutonné dans une longue redingote bleue; il portait la moustache en brosse et l’impériale longue de trois pouces. Pour celui-ci, il n’y avait pas moyen de s’y tromper: tout le monde, en le voyant, même sans habit militaire, eût deviné qu’il avait été soldat.
Il se nomme le comte de ***: c’est l’ancien soldat, maître boulanger d’un régiment de ligne, auquel M. Hébard doit sa fortune. En sortant du service, il s’est souvenu de sa connaissance de Montargis, et il est venu à Paris; sa première visite, avant d’arrêter un logement, fut pour son ami de hasard, qu’il croyait trouver tirant le diable par la queue. Jugez de son bonheur, lorsqu’au lieu de ce qu’il pensait il trouva le bien-être et l’aisance. M. Hébard, qui possède entre autres vertus la reconnaissance poussée à sa quatrième puissance, reçut son homme, comme on dit, à bras ouverts. Le soldat-boulanger avait 300 francs de pension pour ses services: c’était suffisant pour le tabac. Mais il lui fallait un emploi pour vivre. Le fabricant de pain d’épice lui offrit un logement et la table pendant le temps qu’il mettrait à chercher une place. L’ami accepta, comme de juste; il accepta même avec empressement, promettant de se mettre en course dès le lendemain. Les places sont rares, fort rares, il paraît, à Paris, car il y a quinze ou dix-huit ans de cela, et l’ami n’a pas encore trouvé à employer ses talents, et il demeure toujours dans la même chambre; il y est toujours en camp volant, car il doit toujours se mettre en quête d’un emploi demain.
M. le comte de *** gagna bientôt de l’argent, il eut une industrie très lucrative: il se fit père putatif! il reconnaît les enfants qui n’ont pas de père officiel.
Étant en garnison à Givet, un jeune officier du régiment de M. le comte de *** séduisit une jeune fille. Il appartenait à une famille noble et riche; sa fortune dépendait d’un oncle qui n’aurait jamais souffert une mésalliance. L’amant heureux savait que la moindre infraction aux préjugés aristocratiques de son oncle serait une exhérédation. Pendant ce temps, la jeune fille se désolait; elle voulait un nom pour son enfant. L’officier lui disait bien qu’Eugène, Alfred, Arthur, étaient des noms charmants, et qu’en y joignant Didier, Bertrand ou Martin, on pouvait faire un homme complet, ayant deux patrons intercédant pour lui dans le Ciel, et toutes les apparences d’une famille comme beaucoup de bourgeois de la plus fine bourgeoisie. Mais la belle ne voulait rien entendre; elle voulait un nom sérieux, avec une particule nobiliaire pour le moins.
Que faire en telle occurrence? Un jour qu’il était de semaine, on fit l’appel devant lui. Tout à coup il entendit le nom superbement historique du soldat-boulanger. Il se fit présenter le soldat porteur d’un si beau nom; il le combla de bienfaits en lui payant une goutte à la cantine. Il s’inquiéta de sa famille, lui fit des offres de services; enfin, après bien des détours, il finit par lui proposer de le substituer en ses lieu et place et de lui faire présenter le marmot à venir chez monsieur le maire.
Notre homme fit des objections; mais le jeune officier sut mettre fin à ses scrupules en lui glissant trois louis dans la main, lui promettant une égale somme pour le jour de la présentation. Monsieur le comte n’avait jamais soupçonné qu’il pût y avoir des objections contre de pareils arguments: il ferma la main et ne dit plus mot.
Le soir, l’officier se présentait devant sa larmoyante victime et lui disait que son fils serait en possession d’un titre de comte, qu’il serait reconnu et porterait un des plus vieux noms de France. Cette nouvelle fit merveille: car, malgré toutes nos révolutions, les femmes tiennent encore énormément à la noblesse. Le prestige de l’aristocratie nobiliaire s’est complètement conservé dans les arrière-boutiques.
Quelques mois après, les cloches de Givet sonnaient à toutes volées: on baptisait le jeune vicomte Olivier de ***. Il va sans dire que l’officier était parrain.
L’histoire fit du bruit; toutes les filles de Givet qui devenaient mères voulaient avoir aussi leur petit vicomte; de sorte qu’on ne voyait que notre soldat aux mairies de la petite ville et des environs. M. le comte de *** ne pouvait suffire aux demandes; il était toujours en fête, il menait une vie de carnaval. Il ne sortait d’un repas de naissance que pour assister à un banquet de baptême.
Il reconnaissait même au rabais, car il s’était fait cette réflexion bien simple: «Lorsque je serai vieux, je me retirerai tout bonnement chez le plus riche de mes enfants, et il ne sera pas assez barbare pour chasser son vieux père. C’est donc un morceau de pain, un morceau de brioche, que je ménage pour ma vieillesse.»
Dans toutes les villes où le régiment tint garnison, le comte de *** continua son métier. On avait fini par en faire une plaisanterie dans le régiment. On l’appelait même lorsque les mères ne réclamaient point de nom de famille. Le métier était bon, notre homme ne refusait jamais. Enfin il prit son congé en laissant nos départements, du nord au midi, peuplés de deux ou trois cents jeunes vicomtes ou vicomtesses; il arriva dans la grande ville, ayant la ceinture bien garnie, et rencontrant la Providence au fond du faubourg Saint-Marceau, sous les traits du brave M. Hébard.
A cette époque, des fils de famille qui ne se sentaient de goût pour aucun état, ni pour la diplomatie, ni pour la magistrature, ni pour l’administration, ni pour la politique, avaient adopté la carrière des armes pour faire dire à leur famille: «Mon fils fait quelque chose: il est militaire, en garnison dans tel endroit.» Ce qui peut se traduire ainsi: «Il fume des cigares et il fait des parties de piquet au café de telle sous-préfecture.» A la mort de ces parents fâcheux qui croient qu’un jeune homme doit s’occuper, nos officiers n’avaient rien de plus pressé que d’envoyer leur démission au ministre de la guerre et de revenir à Paris. Ils contèrent à leurs amis les Parisiens l’histoire du comte et de sa très nombreuse progéniture. On en rit beaucoup; puis on n’y pensa plus.
Mais, à peu près à cette même époque, un jeune baron allemand, homme d’ailleurs fort spirituel, menant grand train et tout à fait à la mode, fit la folie de reconnaître un fils qu’une femme des plus légères lui attribuait. Il voulait, disait-il, faire élever cet enfant avec tous les soins possibles pour savoir ce que pouvait devenir un plant de lorette transplanté en d’autres climats.
Cette reconnaissance mit tout le camp des lorettes en révolution. C’était un cri général, c’était à qui d’entre ces dames aurait son petit baron. On n’entendait plus qu’un cri de la rue Laffitte à la barrière Blanche: «Je veux un nom pour mon enfant!» Ce cri devenait monotone, car ces demoiselles le poussaient même pour des effets rétroactifs. Déjà la foule des fils de famille, qui n’étaient pas ravis du tout de cette sempiternelle même note, commençait à éviter la société des camélias avec un soin tout particulier, et ils s’ennuyaient, lorsqu’un des officiers du régiment découvrit l’adresse du soldat-boulanger. L’honneur était sauf, le nom était trouvé, ces dames pouvaient être tranquillisées. On leur annonça cette grande nouvelle avec pompe. Elles cessèrent leurs cris, et la joie reparut, comme par enchantement, dans tout le quartier; les soupers retrouvèrent leurs chansons, les gosiers leur soif; l’ordre fut rétabli. Quant à monsieur le comte, il vit renaître ses beaux jours de fête, recommencer son perpétuel carnaval. On était obligé de le retenir d’avance, car il reconnaissait aussi l’arriéré.
Chaque jour, donc, les chances du repos de sa vieillesse augmentaient, car sa progéniture se propageait dans toutes les classes, et cette originale spéculation augmentait chaque jour de deux ou trois noms l’annuaire nobiliaire du royaume de France.
Mais, hélas! l’homme propose et Dieu dispose. M. le comte de *** avait compté sans son hôte. Un jour, jamais personne ne s’y serait attendu, un homme, tout de noir habillé, absolument comme le page de Mᵐᵉ Marlborough, mais plus vieux et plus cravaté, arriva chez M. Hébard.
C’était un notaire royal.
Il demandait M. le comte de ***; il voulait lui parler en particulier pour des affaires d’intérêt. Monsieur le comte venait d’hériter d’un parent de province, d’un noble inconnu, qui lui laissait 120,000 livres. C’était la manne du ciel tombant aux Hébreux dans le désert. Pendant huit jours, M. de *** ne sortit pas des cabarets; il déserta les mairies; il dédaigna les mères éplorées, les pères embarrassés, les enfants abandonnés; il ne voulait plus rien, il ne demandait plus rien; il rêva pour lui-même les joies ineffables de la paternité: une femme, un ménage, des enfants portant son beau nom, de droit, pour de bon.
Malheureusement, pendant quinze jours, le nom du comte avait été affiché à la quatrième page de tous les journaux; on y lisait une annonce conçue à peu près en ces termes:
«Mᵉ X..., notaire à Paris, rue de..., prie M. le comte de *** de passer à son étude pour affaire d’héritage.»
Ces deux lignes en mignonne n’avaient point été lues par celui à qui elles s’adressaient; mais elles avaient frappé d’autres personnes, des indifférents. Ces gens en avaient parlé; le bruit s’en répandit; l’héritage fit comme la boule de neige poussée par des enfants, qui grossit en avançant. Au bout de huit jours, il montait à plusieurs millions. Alors, tout à coup, M. de *** vit assiéger sa porte par une nuée de jeunes garçons et de jeunes filles, qui certes n’avaient jamais pensé à lui avant l’alléchante annonce, et qui tous venaient lui témoigner leurs sentiments filiaux. Ils arrivaient par cargaisons de tous les coins de la France, les uns le bâton de voyage à la main, en blouse, en sabots; les autres pommadés, vernis, cirés, astiqués, comme des gravures de mode. Il n’y avait entre eux qu’une similitude, c’était la fin de leur conversation: ils demandaient tous quelques billets de mille francs pour s’établir.
Monsieur le comte se trouvait fort embarrassé; quelques-uns de ses bons fils avaient été clercs d’avoués, de notaires ou d’huissiers en province; ceux-là étaient les plus insupportables; ils avaient étudié la loi, ils connaissaient le Code, ils menaçaient de faire valoir leurs droits à la pension alimentaire. Le pauvre soldat-boulanger était ahuri, abruti, il ne savait que répondre. Ce qui lui avait paru une bonne plaisanterie lui apparaissait sous son vrai jour, c’est-à-dire la chose la plus grave qui se puisse imaginer. Il avait voulu jouer avec la loi, qui ne rit jamais; elle l’étreignait dans ses serres et lui meurtrissait sa vie.
Enfin, voilà comment, à bout de ressources, ayant de la paternité par-dessus la tête, il alla consulter un homme de loi, qui lui conseilla de faire à M. Hébard une donation entre vifs qui seule pouvait lui rendre le repos. Le conseil était bon, il le suivit.
Et voilà pourquoi il se dit chaque jour: «Demain j’irai chercher un emploi», et comment, depuis dix-huit ans, il demeure avec son vieil ami.
«Monsieur,
Tout se vend à Paris, excepté les rognures de soie et les vieux rubans, car on n’a pas encore su en tirer parti.
«Telle est la phrase que je trouve imprimée dans le journal le Siècle, au milieu d’un article signé de votre nom.
«On ne peut pas tout savoir. Rien que dans cette phrase, il y a trois grosses erreurs. Permettez-moi de vous les noter:
«1º Si par rognures vous entendez les morceaux de coupons de soie, ou gardannes, vous ne vous êtes pas inquiété d’une branche fort lucrative de l’industrie parisienne.
«Ces rognures sont défilées, peignées, mises en bottes et revendues à des fabricants qui en font de très magnifiques étoffes. Cela se vend encore pour rassortiment aux femmes qui ont besoin de raccommoder des robes neuves auxquelles il est arrivé des accidents.
«2º Si au contraire vous entendez par rognures les morceaux qui restent aux couturières et tailleuses de robes, après qu’elles ont fait leur office, vous vous trompez encore. Ces morceaux, qui sont grands comme les deux mains, se vendent en balles dans les provinces; ils servent aux ménagères des petites villes à faire de ces couvre-pieds multicolores qui font la joie des femmes de la campagne et charment les ennuis des longs jours de la vie des champs. Vous n’êtes pas sans en avoir rencontré dans vos voyages: c’est fort laid, cela attire l’œil, chatoie, éblouit et finit toujours par agacer les nerfs. Mais on aime cela en province, on le trouve de bon goût. Et des goûts et des couleurs, vous le savez, on ne peut discuter.
«3º Enfin, si vous entendez par rognures ces petits morceaux, ces bandes, ces lisérés que l’on détache d’une robe lorsqu’elle est trop large ou trop longue, ou lorsqu’on ne peut pas assembler deux lés, cela se vend, cela se livre; cela rentre dans ma partie.
«Je vais donc avoir l’honneur de vous expliquer mon industrie, qui en vaut bien une autre. C’est moi qui ai eu l’honneur d’inventer les édredons de soie, et je vis de mon métier depuis plus de quarante ans.
«Je n’ai jamais eu, comme beaucoup de vos industriels, le bonheur d’avoir ma matière première pour rien. On me l’a toujours vendue, et je l’ai toujours payée comptant. Et cependant, avant moi, on jetait à la borne tous ces rogatons. Mais les femmes sont plus curieuses, plus intéressées que ne le sont les hommes. Dès qu’elles voient qu’une d’entre elles s’occupe spécialement d’une chose, elles veulent savoir pourquoi; et, si elles aperçoivent le moindre commerce, elles préfèrent brûler ce qui peut leur servir que de le donner pour rien. C’est là un trait caractéristique de notre sexe. Enfin tant il est que j’ai su faire quelque chose de ce qui ne servait à rien. Aujourd’hui j’occupe une douzaine d’ouvrières, toutes bossues, percluses, contrefaites. Je préfère celles-là: elles sont moins distraites, elles ne sont tourmentées ni par l’envie d’aller au bal ni par l’heure des rendez-vous. Je suis certaine au moins qu’à huit heures du soir il ne se trouvera pas tout un bataillon de godelureaux en faction devant ma porte. Mes employées sont toutes sages, rangées, exactes: elles sont assez laides pour cela.
«Leur travail est d’ailleurs facile, monotone, mais peu fatigant. Un enfant de quatre ans le pourrait faire aussi bien que la meilleure ouvrière. Il ne consiste qu’à faire de la charpie avec des rubans, à défiler des rognures de soie. Tous ces fils, réunis, enfermés dans une enveloppe de soie, font des édredons doux, légers et chauds. Ils se vendent surtout au Temple, où quelquefois les marchandes les mêlent avec de l’édredon véritable pour les acheteurs inexpérimentés.
«J’ai l’honneur, etc.
«Veuve Baron.»
«P.-S. Si vous aviez un moment à perdre, venez visiter ma maison; je me ferai un véritable plaisir de vous montrer mes produits.»
Je n’eus garde de manquer une aussi bonne occasion. J’allai voir Mᵐᵉ veuve Baron. C’est une aimable vieille de soixante ans qui a pris son parti; elle rit de son âge et plaisante fort agréablement de ses lunettes à branches d’argent. Elle n’a qu’un regret, c’est d’avoir été veuve trop tard, alors qu’il n’y avait plus moyen de profiter des bénéfices de son veuvage.
Son mari était marchand d’habits; il avait un bon établissement à la rotonde du Temple; mais, comme le Sganarelle du Médecin malgré lui, il mangeait une partie de ce qu’il gagnait et buvait toutes les autres. Il lui laissait trois enfants sur les bras, sans avoir même l’attention de lui dire de les poser à terre. Mais le côté par lequel il ressemblait le plus au personnage de Molière était le côté de la brutalité. Chaque fois qu’il rentrait avec son jeune homme (un peu gris), il n’écoutait rien, il ne voulait rien entendre; si sa femme le querellait, il la battait; si elle ne disait mot, cela le taquinait, il s’écriait: «Je suis un gueux, un scélérat, un infâme coquin! J’ai encore écrasé un grain aujourd’hui. Tu le vois bien. (Elle se taisait.) Mais parleras-tu? Ah! elle a juré de me faire mourir!» Et, prenant son bâton, il la battait jusqu’à ce que tout le quartier, attiré par les cris de la malheureuse, vînt la lui arracher des mains. Si les enfants criaient, s’ils avaient faim et froid, cet aimable époux prenait sa bête à deux fins (c’est ainsi qu’il nommait sa canne, parce qu’elle lui servait à faire taire et à faire crier sa femme), et il lui administrait une correction. De façon que, n’importe comment, qu’elle fût gaie ou triste, bien portante ou malade, Mᵐᵉ Baron savait en se réveillant le matin ce qui l’attendait le soir, car son mari n’aimait pas à changer ses habitudes: il s’enivrait tous les jours, et par conséquent il battait sa femme tous les soirs.
Enfin cet homme charmant fut appelé à rendre ses comptes au tribunal suprême. Un soir qu’il avait rencontré des amis, il fêta tant, tant, tant et si bien cette heureuse rencontre, qu’il ne reconnut plus sa maison; il entra dans la première allée qui se présenta, il prit l’escalier de la cave pour celui des étages supérieurs, il dégringola trente marches sur la tête. Le dieu qui, dit-on, protège les ivrognes, se trouvait sans doute occupé ailleurs en ce moment-là, il ne put venir au secours d’un de ses plus fervents adorateurs: il en fut que, lorsqu’on arriva au bruit, on ne trouva plus que feu Baron. L’âme, qui devait avoir un petit peu des défauts du corps, folâtrait sans doute parmi les tonneaux.
Mᵐᵉ Baron était veuve avec trois petites filles; l’aînée avait dix ans à peine. Aussitôt les créanciers, les huissiers, envahirent son domicile; ils arrivaient tous munis de grimoires incroyables. La pauvre veuve n’y comprit rien, comme de juste; mais toujours est-il que, six semaines après la mort de l’aimable Baron, elle se trouvait sans un sou, ruinée, dépouillée, n’ayant que les yeux pour pleurer et les bras pour vivre; encore ces bras étaient-ils occupés à porter son dernier-né, enfant encore à la mamelle. Elle avait vingt-huit ans, mais elle avait tant souffert qu’on lui en eût donné quarante à première vue.
Cependant il fallait vivre et faire vivre ces malheureuses petites créatures qui s’accrochaient à sa jupe de deuil. Une femme du monde qu’un malheur aussi complet aurait atteinte eût sans doute réuni ses dernières hardes, fait un paquet du tout pour emprunter le plus possible au mont-de-piété, puis, après avoir vécu quelques jours en se rassasiant de sa douleur, elle eût embrassé ses enfants, fait sa prière et allumé le réchaud. Mais Mᵐᵉ Baron n’était pas de ces femmes-là, elle avait été mieux trempée; elle sortait de cette vigoureuse race du peuple qui ne connaît pas le désespoir, qui renfonce ses larmes de peur de fatiguer ses yeux pour le travail. Elle était d’un caractère actif, vaillant, entreprenant, ne sachant pas ce que pouvait être un labeur trop dur. Elle prit le sac, la médaille de son mari, et se mit à courir les rues en criant: «Vieux chapeaux, chiffons à vendre!» Pendant ses longues et pénibles courses, sa fille aînée soignait ses deux sœurs. Elle fit ce dur métier deux ans durant. Comme toutes les grandes découvertes, elle ne dut la sienne qu’au hasard.
Un jour, elle avait laissé quelques rubans aux enfants pour jouer à la poupée pendant son absence. Les petites s’étaient amusées à défiler tous ces chiffons, à en faire un tas. En revenant au domicile, Mᵐᵉ Baron vit ces dégâts; elle les prit; en voyant la légèreté de la soie, une idée lui jaillit soudain, et les faux édredons furent trouvés. Elle continua son commerce de vieux chapeaux, en recommandant à sa fille aînée d’exercer ses petites sœurs à défiler des rubans et de conserver précieusement les soies. Ce travail amusait beaucoup les enfants. Ils faisaient merveille et gagnaient leur vie en faisant joujou. Lorsqu’elle put en réunir assez pour faire un édredon, elle le porta au Temple. La chose y fut très goûtée. Elle s’entendit alors avec toutes les marchandes à la toilette de cette nécropole de la mode, et elle organisa son atelier.
L’atelier de Mᵐᵉ Baron a véritablement toutes les apparences d’un établissement orthopédique; elle n’avait rien exagéré dans sa lettre. C’est vraiment pitié de voir toutes ces pauvres estropiées tournant des mécaniques à peigner, dévidant, filant. Ce spectacle nous rappelait la compagnie des borgnes, boiteux, bancroches, levée par sir John Falstaff avec l’argent du roi Henri. Mais cet intérieur respire la paix, le calme et l’aisance. Mᵐᵉ Baron, bonne grosse mère, trône majestuesement sur son fauteuil de cuir, au milieu de son infirmerie; elle encourage les unes, aide les autres, donne des conseils, taille, coupe, rogne, chante et parle tout à la fois. Elle explique les machines faites par son beau-fils le mécanicien avec une lucidité parfaite.
«Donnez de la publicité à mon affaire, Monsieur, nous disait-elle, donnez-lui-en beaucoup; cela peut rendre service à quelque pauvre femme, la sauver du désespoir et l’aider à élever ses enfants.
—Mais vous allez vous créer des concurrentes?
—Tant mieux! quand il y en a pour un, il y en a pour deux; plus il y aura de gens qui vivront, plus le bon Dieu sera content, puisqu’il nous envoie ici pour faire le plus de bien que nous pouvons.»
Un grand penseur, un poète, a dit: «Les meilleurs cœurs sont ceux qui ont le plus souffert.»
Mᵐᵉ Baron nous prouve que ce grand poète est un grand observateur. Elle se console de ses douleurs passées en obligeant tout le monde, en attirant autour d’elle toutes les pauvres ouvrières déshéritées que leur laideur fait repousser des autres ateliers, où l’on veut plaire à la pratique. Elle souffre leurs caprices, leur mauvaise humeur, l’aigreur de leur caractère, sans cesse irrité par les quolibets de la foule ignorante et cruelle, et elle a encore de douces paroles pour les consoler, les encourager, les aider à la patience. Si ce n’est pas là de la grande et vraie charité, ma foi, nous ne nous y connaissons plus.
Avez-vous rencontré dans vos promenades aux boulevards extérieurs,—si toutefois vous vous promenez aux boulevards extérieurs,—un homme grand, robuste, coiffé d’un chapeau de feutre à larges bords, vêtu d’une blouse recouverte d’une limousine? Il mène devant lui quatre ou cinq chèvres paître dans les terrains vagues des environs de Paris. Cet homme se nomme Jacques Simon; il est originaire de Bourganeuf. Il habite au cinquième étage dans une des plus noires maisons de la rue d’Écosse, derrière le Collège de France; il exerce la profession de berger en chambre.
Lorsque Jacques Simon vint à Paris, il avait seize ans. Il servait les maçons; mais sa santé chancelante ne lui permit point de travailler de son état; il devint quelque chose comme garçon de bureau chez une espèce de financier qui faisait de la littérature et des prophéties. Il était chargé d’attendre, de recevoir les clients et de les faire patienter. Que peut faire un garçon de bureau en son bureau, à moins qu’il ne lise? M. Simon lut, il lut beaucoup; mais il lisait Florian, Ducray-Duminil et tous les naïfs romanciers de la fin du dernier siècle. Il ne rêva plus que petits moutons plus blancs que la neige et bergers céladons. Il se promenait avec une houlette enrubannée de couleurs roses, et, dans ses jours de carnaval, il s’habillait en personnage de Watteau. Il croyait que tout ce qu’il lisait était arrivé. Il se maria avec ses illusions. Sur ces entrefaites, il fit à peu près comme tout le monde, il prit la première femme qu’il crut aimer. Sa femme était féconde, trop féconde, car, à sa première couche, deux enfants virent le jour.
Simon avait des économies. Il lisait La Calprenède. Mais les choses allèrent de mieux en mieux. Mᵐᵉ Simon eut l’année suivante une autre couche heureuse: elle mit au monde trois beaux garçons. Les journaux annoncèrent que la mère et les enfants se portaient bien; l’Assistance publique s’en inquiéta, elle envoya deux chèvres à la pauvre mère pour l’aider à nourrir son intéressante famille. Huit jours après, la pauvre femme était morte; et les pauvres petits, malgré tous les soins des voisins, suivirent leur mère quelques jours après. Croyez donc les journaux, après cela! Le coup fut terrible au cœur du pauvre Jacques Simon: il conserva la chambre de sa femme telle que celle-ci l’avait laissée; il loua un grenier pour ses chèvres, et dès ce jour il se crut Némorin.
L’étable au cinquième étage de Jacques Simon est une des choses les plus incroyables de Paris; elle est emménagée comme une ferme du Limousin. Le pauvre homme y passe ses nuits couché près de ses chèvres, sur leur litière; il vit avec elles et pour ainsi dire pour elles. Son troupeau augmente chaque saison: il ne vend ses chevreaux qu’en pleurant le sort qui leur est réservé. Mais, pour nourrir ses deux premiers enfants, il doit travailler. Les dames du quartier, qui connaissent cette grande infortune, le protègent: elles lui achètent son lait, et elles aident ainsi ce pauvre fou. Sa folie est si douce, si paisible, si triste, si résignée, qu’on ne le quitte jamais sans se sentir les paupières humides.
Jacques Simon est une des originalités parisiennes, et c’en est une des plus intéressantes, car c’est certainement la plus infortunée.
Depuis que nous avons parlé des Anges gardiens, ces messieurs se sont piqués d’honneur; ils ont fait faire un grand progrès à leur profession. Nous sommes heureux de savoir que c’est à notre publicité que ce progrès est dû. Ils ont établi de petites voitures à bras, espèce de civières à roues, où les ivrognes sont couchés tout à fait à leur aise. Ils peuvent ainsi regagner leur domicile sans accidents et sans encombre.
Nous profitons de cette occasion pour remercier MM. Chérot, Couëlsse, Roche, Leprévost, anges gardiens de la barrière du Montparnasse, de la lettre toute gracieuse qu’ils nous ont écrite pour nous féliciter d’avoir rendu justice à leur profession si éminemment philanthropique.
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