PREMIÈRE PARTIE
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I
— Fixe !
— Repos.
Les hommes ayant pris l’attitude commandée, le lieutenant Calorgne salua, s’immobilisa, pieds joints, au milieu de la chambre, regarda l’un après l’autre les canonniers en bourgeron fichés sur place, parut satisfait, puis se donna un coup de cravache sur la jambière et, n’ayant dans la voix ni dans l’allure plus rien d’un chef qui veut imposer, il prononça :
— Autour de moi, rassemblement.
Il s’était assis au pied du lit le plus proche.
— Vise-le ! murmura Rechin derrière le brigadier. Il va faire son petit capitaine.
Le capitaine Joussert avait en effet accoutumé de s’asseoir au pied d’un lit, lorsque, passant dans les chambres, il désirait haranguer familièrement ses canonniers. Mais, ce que les hommes acceptaient de leur capitaine comme une marque spontanée de bienveillance, ils le tournaient à singerie de la part du lieutenant. Car ils savaient que le lieutenant Calorgne n’était sorti ni de Polytechnique ni de Versailles et qu’il n’avait dû son galon de sous-lieutenant qu’aux hasards de la guerre, où il n’avait accompli aucune action d’éclat.
Un bruit de voix venait de la pièce voisine.
— Fermez la porte ! cria le lieutenant Calorgne.
Et il sacra pour souligner son ordre.
Une vingtaine d’hommes, le calot à la main, se pressaient devant lui, curieux. Il eut un geste découragé.
— Mes amis, commença-t-il.
Pour la troisième fois, il recommençait le discours qu’il avait déjà tenu devant les hommes de la première, de la deuxième et de la troisième pièce.
— Mes amis, dit-il sans enthousiasme, vous connaissez les événements du Sud-Algérien. Les dernières nouvelles sont excellentes. L’attaque des Beni-Aïn a échoué complètement.
Il répéta :
— Complètement.
Et il ôta son képi noir galonné d’or qu’il posa à côté de lui.
— Néanmoins, continua-t-il, et il avait l’air ragaillardi de se servir de ce mot, la situation ne laisse pas d’être sérieuse.
Rien ne fixe l’attention d’une assemblée mieux qu’une phrase vague, sourde, chargée de menaces et de réticences, et qui dupe d’abord celui qui la lâche avec une circonspection inquiétante. Devant le lieutenant Calorgne, les vingt hommes de la quatrième pièce ouvraient des yeux inquiets. Il y retrouva un peu d’assurance pour achever sans variantes notables le discours qu’il avait déjà tenu aux hommes de la première, de la deuxième et de la troisième pièce. A quoi tendait-il ? A recruter des volontaires pour la campagne du Sud-Algérien.
Les visages demeuraient impénétrables. Le lieutenant Calorgne pataugeait dans de longues considérations sur la qualité des armements du caïd Abd El Kracine.
— Abd El Kracine, disait-il à chaque retour de phrase.
Et il prononçait ce nom comme on prononçait en France le nom de Guillaume II au début de la guerre de 1914.
— La guerre ! disait aussi le lieutenant Calorgne.
Et il prononçait ce mot comme d’autres prononcent le mot Dieu. Après quoi, il s’oubliait à rappeler un des premiers engagements de 1914 auxquels il avait assisté, en Belgique, près de Roselies. Ce qui l’amenait à célébrer la fraternité véritable des soldats de la grande guerre, puis, par une pente naturelle, à demander que l’exemple des aînés fût suivi et que de nombreux volontaires se fissent inscrire, afin d’aider à la relève nécessaire des troupes du Sud-Algérien et pour permettre aux camarades harassés de goûter un repos qui leur était bien dû.
A mesure qu’il parlait, le lieutenant Calorgne, en dépit des lieux communs qu’il dévidait avec application, s’échauffait et devenait pressant. Pas un homme cependant ne levait la main ou ne faisait un pas vers lui.
— Réfléchissez, dit le lieutenant Calorgne. Agissez selon votre conscience. La patrie a besoin de vous.
Il se leva. Les hommes s’écartèrent pour le laisser partir.
— Rompez ! commanda-t-il.
Puis, s’étant recoiffé, et plus familièrement :
— Au revoir, dit-il.
Mais il ne semblait pas ravi de son succès.
Or, comme il allait sortir, un canonnier entra, qui avait poussé la porte avec violence. L’homme traînait un paquet de brides et de bricoles. Il paraissait furieux. En apercevant le lieutenant, il s’immobilisa.
— Hé ! Panouille ! lui cria Rechin, au milieu du brouhaha que provoquaient le départ du lieutenant et l’arrivée brusque de ce Panouille. Tu veux aller en Algérie ?
Troublé, mais toujours furieux, Panouille, sans hésiter, répondit :
— Du flan.
II
La réponse du canonnier Panouille avait été si agressive que le lieutenant ne put pas feindre de ne pas l’avoir entendue. La suite, on la devine : observation du lieutenant, maladroites excuses de Panouille, remontrances, attitude plus maladroite du coupable, annonce d’une punition, réplique inutile, mines sournoisement réjouies des camarades témoins de la scène, départ enfin du lieutenant, et le classique juron, bref et sonore, exhalé par Panouille.
Le dénommé Panouille n’était pourtant pas une des fortes têtes de la batterie. Loin de là. On le connaissait plutôt comme un des canonniers les plus inoffensifs. On se contait les farces dont il avait été la victime. Il n’avait qu’un tort : il se fâchait quand il croyait qu’on se moquait de lui. Et il le croyait souvent parce que, natif de Passenans (Jura), enfant trouvé, paysan dénué de toute instruction au point qu’il ne savait pas lire en arrivant au régiment, il souffrait d’être en quotidien contact avec des citadins, parisiens pour la plupart. Eux, sans méchanceté, s’amusaient de lui, le taquinaient. Lui, n’entendait pas la plaisanterie, se méfiait, et, n’usant jamais de sa force afin de châtier les rieurs, il se contentait de les injurier. Il n’avait à sa disposition qu’un vocabulaire restreint, mais il l’épuisait à tout propos. A fréquenter les Parisiens de sa pièce, il l’avait enrichi de quelques grossièretés d’argot que, brave garçon, il employait sans malice. Il ne pensait ainsi qu’à mater les rieurs avec leurs propres armes. Il n’excitait que davantage leur joie.
Pauvre Panouille ! Dès les premiers jours, au régiment, il s’était senti perdu. Les autres, camarades ou chefs, avaient vite compris qu’il était sans défense, malgré sa taille d’hercule et ses mains formidables de valet de ferme. Renonçant à lui faire retenir la nomenclature du revolver d’ordonnance, les chefs n’avaient pas abusé de sa simplicité : on lui confiait les corvées pénibles, dont il s’acquittait avec zèle. Plus souvent qu’à son tour, il était de balayage ou garde d’écurie. Mais il devait surtout ces charges à la ruse de ses camarades, qui en profitaient sans remords. Et, s’il essayait de protester quand il voyait qu’on exagérait, les plaisanteries des uns, s’ajoutant aux ordres des autres, l’obligeaient à plier en silence après de gros mots lancés comme des pavés dans la discussion.
Un seul des hommes de sa chambre devinait que la patience de Panouille finirait par éclater. C’était Rechin, son voisin de lit, habile entre les habiles, qui savait se débrouiller pour filer en permission à Paris tous les dimanches.
Rechin évitait de blesser Panouille, comme il évitait de se heurter de front à tout le monde. Forte tête, cependant, lui, difficile à duper, s’avouant en particulier antimilitariste et pacifiste, mais correct, voire obséquieux en face du moindre gradé, il affectait de ne pas se moquer ouvertement de Panouille. Il en tirait aux yeux de Panouille une espèce de supériorité que Panouille respectait. Et le brave Panouille ne démêlait pas dans les propos de Rechin ce qu’ils avaient d’astucieux.
C’était, on s’en souvient, l’apostrophe de Rechin qui avait suscité la malencontreuse réponse de Panouille en présence du lieutenant, et la punition qui s’ensuivit. Mais Panouille tout aussitôt l’oublia ; car, à peine le lieutenant disparaissait-il, Rechin murmurait de durs reproches à l’adresse de cette brute à galons ; seulement, il s’arrangea pour que nul autre ne pût les entendre ; ce qui n’empêcha point que Panouille, au milieu des rires de la chambre, se crut moins abandonné.
Panouille avait jeté sur son lit son paquet de brides. Il jeta rageusement son calot sur le tout. Et il accompagna le geste d’un juron bref et sonore.
— Ça va, ça va, fit à mi-voix le brigadier, qui craignait le retour du lieutenant.
Panouille eut un sursaut.
— Vous trouvez que ça va ?
Et il renouvela son juron.
Déjà les hommes, gouailleurs, pressentant l’orage, se rassemblaient. Le brigadier, brigadier depuis huit jours, vit son prestige en péril. Il répéta :
— Oui, je vous dis que ça va. Et que ça suffise, hein !
Il était devant Panouille, les mains dans les poches, fier de son autorité et redoutant de la perdre.
Panouille aurait peut-être répondu. Par malheur, ce que craignait le brigadier se produisit : le lieutenant Calorgne revenait sur ses pas. Il avait entendu les dernières paroles du brigadier. Il s’arrêta.
Panouille, confus et ulcéré, n’eut pas le temps de se ressaisir. Sans comprendre ce qu’il disait, il répéta machinalement son juron.
— Insulte à un supérieur ! exclama le lieutenant. Votre affaire est claire, mon ami.
Panouille ne dit plus rien. Ses lèvres remuèrent. Il serrait les poings.
— Misère ! murmura dans un souffle Rechin, derrière lui.
Alors, poings dressés, Panouille s’élança.
— En prison ! cria le lieutenant qui brandit sa cravache.
Mais deux hommes déjà tenaient Panouille.
— En prison tout de suite ! ordonna le lieutenant.
III
Un beau tumulte se déchaîna promptement dans la chambre, après le départ de Panouille, que le lieutenant Calorgne conduisait lui-même jusqu’aux locaux disciplinaires. Des autres chambres, les canonniers affluaient, curieux. Chacun donnait son avis, approuvait ou désapprouvait Panouille ou le lieutenant, demandait une explication, se faisait conter la scène. Les canonniers de la chambre de Panouille étaient à l’honneur. De la batterie, la nouvelle courut aux batteries voisines.
Bientôt, dans tout le groupe, il ne fut plus question que de l’affaire Panouille. L’heure au demeurant s’y prêtait. A l’instant qu’on emmenait Panouille en prison, le trompette de garde sonnait la soupe. Panouille, qui n’était peut-être pas connu de tous les hommes de sa batterie, fut en peu de temps connu du groupe entier. Au réfectoire, on ne parla que de lui. Et naturellement il y eut vite des versions différentes, contradictoires, sinon extravagantes, d’une scène qui avait été bien simple. Et Rechin ne perdit pas l’occasion de murmurer contre les ignobles rigueurs de la discipline militaire, le récit détaillé qu’il faisait de la scène ne semblant servir que d’illustration à ses théories d’homme affranchi, car il se qualifiait tel. Et on l’écoutait sans discuter.
Cependant, au bureau de la batterie, le lieutenant Calorgne s’évertuait à rendre compte au capitaine des événements dont tout le quartier s’entretenait. Le capitaine Joussert avait d’abord écouté, lui aussi, sans discuter.
Quand le lieutenant, qui s’essuyait le front, eut achevé :
— Voulez-vous sortir une minute, je vous prie ? dit aux deux fourriers le capitaine.
— Emballez donc le paquetage de Panouille, ajouta le lieutenant qui se sentit gêné.
Point par point, le lieutenant dut préciser les circonstances de l’affaire. Le capitaine interrompait les digressions, posait des questions nettes, exigeait de nettes réponses, si le lieutenant se dérobait ou répondait de façon insuffisante.
— Considérez, mon capitaine, disait l’un, non sans emphase.
Et il invoquait le règlement intérieur, revendiquait les droits de la discipline, bredouillait en s’emportant comme si l’autre refusait de se laisser convaincre.
Et l’autre demandait :
— A quel moment avez-vous levé votre cravache ?
Bref, le capitaine réserva son jugement. C’était un homme petit, maigre, au regard aigu. Il n’alla point jusqu’à désavouer son lieutenant. Il lui dit :
— Il faut être prudent, Calorgne. La discipline suppose plus de tact que d’intransigeance.
— Mais, mon capitaine…
— Ce Panouille n’est pas un mauvais canonnier ?
— Mauvais, non, mais on ne peut pas dire qu’il soit bon canonnier. Comme conducteur de derrière au caisson…
— Je l’interrogerai devant vous, cette après-midi, conclut le capitaine.
Puis, lentement :
— Si on pouvait lui épargner le conseil de guerre.
— Mon capitaine…
— Voulez-vous avoir l’obligeance de rappeler les fourriers ?
Le lieutenant n’insista pas.
Le capitaine Joussert se remit à ses paperasses : une circulaire du ministre était étalée devant lui.
Mais, brusquement :
— Mon capitaine, dit sur un ton de triomphe le lieutenant Calorgne, en rentrant suivi des fourriers, regardez ce qu’on a trouvé dans le paquetage de Panouille !
Il montrait un journal plié.
— L’Humanité !
— Ah ! fit le capitaine. De quand ?
— D’hier. Vous voyez, mon capitaine, quand je parlais de discipline…
— Mais, répliqua le capitaine, je croyais que cet homme ne savait pas lire ?
— Il ne savait pas lire quand il est arrivé au corps, en effet. Mais il a suivi le cours des illettrés. Et la preuve qu’il sait lire à présent…
— Donnez-moi ce journal, dit le capitaine. Où l’a-t-on trouvé ?
Le maréchal des logis répondit :
— Entre la veste et la culotte no 2, mon capitaine.
— Par conséquent caché, souligna le lieutenant.
— C’est fâcheux. Avec ces histoires du Sud-Algérien…
Le capitaine Joussert frappa de toute sa main ouverte sur le journal posé près de la circulaire du ministre.
— Enfin ! nous verrons. Je ne vous retiens plus, Calorgne. A ce soir, et bon appétit.
— Merci, mon capitaine, et à vous de même.
Le lieutenant joignit les talons, salua, serra la main que le capitaine lui tendait, salua plus mollement les deux fourriers qui s’étaient levés de leur chaise, et sortit.
— Je ne vous retiens pas non plus, dit alors le capitaine aux fourriers, qui obéirent sans retard.
Et, demeuré seul dans le bureau, il déplia le journal de Panouille.
IV
Le lieutenant Calorgne était marié. Depuis deux ans qu’il servait sous les ordres du capitaine Joussert en qualité de second, mais il disait, lui, de lieutenant en premier, comme on disait avant la guerre, il n’achevait pas un repas sans faire à sa femme la critique d’un acte ou d’une parole de son capitaine. Le capitaine Joussert en effet était plus jeune que son lieutenant et il n’avait pas connu ce temps prodigieux d’avant la guerre.
Quand le lieutenant Calorgne disait « avant la guerre », il disait tout et n’avait plus rien à dire. Avant la guerre, les capitaines observaient les règlements, tous les règlements, règlement intérieur et règlement de manœuvre, et ils exigeaient qu’on les observât autour d’eux. Avant la guerre, les capitaines dirigeaient de haut l’économie, la discipline et le travail de leurs batteries : ils laissaient quelque initiative à leurs lieutenants ; ils en laissaient même à l’adjudant et aux maréchaux des logis rengagés ; ils ne se mêlaient pas de tout comme ils s’en mêlaient depuis la guerre. En tout cas, avant la guerre, les capitaines acceptaient les punitions que leurs subordonnés infligeaient ; ils ne se permettaient que de les aggraver. Et en tout cas, avant la guerre, un lieutenant en premier savait sur quel pied danser.
Autre expression favorite du lieutenant Calorgne, qui achevait en 1914 comme maréchal des logis sa treizième année de service : avec un capitaine tel que le capitaine Joussert, il ne savait jamais sur quel pied danser. Il l’avouait devant sa femme à peu près une fois par jour. Et sa femme hochait la tête, sans se risquer à la contradiction, car, ayant été épousée par un maréchal des logis qui rêvait de devenir adjudant, elle était devenue la femme d’un sous-lieutenant, puis d’un lieutenant. Comme son mari, elle avait pris du galon et elle se surveillait. Comme lui, chaque fois qu’elle disposait de loisirs, elle lisait, afin de ne pas être indigne de son nouveau rang. Le lieutenant Calorgne, conscient des charges de son grade, s’efforçait de dépouiller le vieux sous-officier. Avant la guerre, il lisait le Journal ; depuis la guerre, il ne lisait plus que l’Écho de Paris, qu’il tenait ostensiblement à la main pour n’être pas mal jugé par ses supérieurs. Tirant un peu d’orgueil d’être un des anciens de son régiment, il ne se rappelait jamais sans fierté que le colonel avait un jour déclaré que les traditions de l’armée française seraient sauvegardées et maintenues par les sous-officiers d’élite dont la guerre avait fait des officiers.
Il ne faudrait donc pas décider trop tôt que le lieutenant Calorgne fût une brute, la brute à galons que le canonnier Rechin, ajusteur de Levallois, stigmatisait sévèrement. Non. Il se croyait investi d’une responsabilité qui le préoccupait. Certes, tandis que maréchal des logis il rêvait, avant la guerre, de finir dans la tunique d’un adjudant, il rêvait, depuis la guerre, quelquefois, qu’il endosserait peut-être un jour la vareuse à trois bouts de galon d’or d’un capitaine ; mais, lieutenant, il était content de son sort, d’autant que, sincère envers lui-même, il ne considérait pas sans appréhension que le réglage du tir d’une batterie est chose délicate. Lieutenant, il n’était chargé que de veiller à ce que le capitaine eût à son service un personnel sûr et un matériel éprouvé. Tâche néanmoins importante. Sur l’un et sur l’autre, le lieutenant Calorgne veillait dans sa batterie. Seulement, depuis la guerre, l’esprit des hommes n’était pas ce qu’il était avant la guerre. Celui des officiers non plus, ou du moins celui de certains officiers. Et la tâche du lieutenant Calorgne s’en trouvait moins facile, sinon moins importante.
La résistance du capitaine Joussert, qui n’avait pas semblé juger que le cas du conducteur Panouille fût grave, on concevra qu’elle ait pu émouvoir le lieutenant Calorgne. Il s’en plaignit à sa femme pendant le déjeuner. Même il n’attendit pas la fin du repas pour s’en plaindre.
— Qu’on ait la guerre demain, dit-il avec amertume, et je ne réponds pas des hommes avec un capitaine comme celui-là. Il hésite, il cherche des si, des car et des pourtant. On ne sait jamais sur quel pied danser. Tiens ! ce Panouille, le type même de la bête à qui on ne peut rien faire comprendre, mais qui comprend assez bien quand il s’agit du mal, c’est tout juste si le capitaine ne l’a pas défendu contre moi.
— Contre toi ?
— Oui, contre moi. On croirait, ma parole, que je ne connais pas mon métier. J’en ai pourtant vu, des cabochards, au cours de ma carrière ! Le capitaine, lui, il n’a pas égard à mon expérience. Il s’imagine tout connaître par lui-même. Des hommes, ça ne se manie pas comme des chiffres, que diable ! Il faut de l’expérience, que diable ! Et le capitaine aura beau poser ses qui, ses comment, et ses pourquoi, veux-tu que je te dise ? Ce Panouille, en gros et en détail, il ne mérite aucune pitié. Songe donc à quel moment nous sommes ! On nous demande des volontaires pour le Sud-Algérien, parce que, soit dit entre nous, les renseignements officiels sont excellents, mais moi je pense que, si la situation était excellente, on n’aurait pas besoin des troupes de la métropole.
— Tu ne vas pas partir, au moins ?
— Je partirai si je dois partir. Écoute, à une époque comme celle-ci, j’estime qu’il ne faut pas que la discipline se relâche. Moi, je te dis : l’affaire de ce Panouille est plus sérieuse que le capitaine n’a l’air de se le représenter. Ce Panouille, c’est un misérable, et rien de plus.
A la même heure, dans le bureau de la batterie où le lieutenant Calorgne avait quitté son capitaine, le capitaine Joussert, demeuré seul, repliait, après l’avoir lu attentivement, le journal qu’on avait découvert au milieu du paquetage de Panouille, et, s’oubliant jusqu’à parler tout haut, exclamait :
— Les misérables !
V
Comme il allait sortir du quartier, salué par l’homme de garde à la porte, le capitaine Joussert, ayant rendu le salut, s’apprêtait à saluer le colonel, qui venait de sortir aussi et allumait une cigarette. Le colonel l’arrêta.
— Eh bien ! Joussert, avez-vous beaucoup de volontaires ?
— Nous en aurons, mon colonel.
— Certainement, nous en aurons.
— Nous en aurions davantage, si les journaux de gauche ne menaient pas la campagne qu’ils mènent.
— Les journaux de gauche ?
— Oui, mon colonel : l’Humanité, le Prolétaire, l’Ami du Peuple.
— Ce ne sont pas des journaux de gauche, Joussert : ce sont des feuilles communistes.
— Si vous voulez, mon colonel, mais le gouvernement devrait interdire de pareilles publications.
Le colonel prit le bras du capitaine.
— Comme vous êtes entier ! Toujours le même, alors ? Toujours le Joussert qui pleura, le jour de l’armistice, parce que, à son avis, on signait quinze jours trop tôt ?
Respectueusement, mais fermement, le capitaine se dégagea de l’étreinte de son supérieur.
— L’intérêt de la France, après tant de sacrifices consentis…
— La France n’a pas voulu verser une goutte de sang de plus qu’il n’était nécessaire.
— C’est pourquoi elle en versera des litres et des litres, avant que ses régions dévastées soient reconstruites.
— Votre Maurras le dit.
— Mon colonel, je ne suis pas royaliste : je suis Français.
Le ton du capitaine devenait sec.
— Ne vous emportez pas, Joussert, je ne vous parlais pas en supérieur. Nous sommes deux Français qui causons de notre pays.
— J’aime mon pays, mon colonel.
— Qui ne l’aime pas ? Reste à savoir si vous ne l’aimez pas comme font ces jaloux qui rendent la vie, sinon impossible, du moins très dure à celle qu’ils aiment. Je connais vos opinions, Joussert. Elles ne me regardent pas quand nous sommes en service ; mais ici, dans la rue, nous pouvons en discuter. Nous en discutions là-haut, sur le front, en toute franchise.
— La guerre est finie, mon colonel.
— Et vous ne pardonnez pas à la République de l’avoir gagnée ?
— Mon colonel, la République l’a gagnée en se servant de tous les Français, sans chercher à savoir s’ils étaient républicains, et par des moyens d’une orthodoxie douteuse.
— Oui, Clemenceau, la censure, le Parlement muselé, toute l’antienne ! Mais avouez donc que la République fut intelligente.
— Je conçois mal l’intelligence d’une entité aussi vague.
— Géomètre, va !
— Sans doute, mon colonel, et avouez à votre tour que j’ai le droit de m’étonner que, si peu de temps après l’armistice, cette République, rentrée dans son ornière, se laisse entraîner vers une guerre de diversion qu’elle peut achever du jour au lendemain, si elle le désire.
— Vous en tranchez à votre aise.
— Mais non, mon colonel. Le soulèvement des Beni-Aïn était facile à prévoir et à prévenir. Rappelez-vous que les montagnards de l’Aurès se sont déjà soulevés pendant la grande guerre : la répression fut immédiate et, en France, on l’ignora. Aujourd’hui, l’Islam, exaspéré par l’Angleterre et attisé par la Russie, cherche à se délivrer. Voyez l’Égypte, voyez l’Inde. Nous verrons la Tunisie, le Maroc, toute l’Algérie peut-être, pour le seul profit de l’Allemagne qui, cachée dans la coulisse, s’amuse de nous énerver ainsi sans risquer autre chose qu’un peu d’argent.
— Hé ! mon ami, la République n’ignore pas, je pense, ce que vous n’ignorez pas ? Faites-lui confiance. Elle a conquis l’Islam par une politique d’humanité plutôt que par les armes : elle saura garder sa conquête. On a beaucoup exagéré l’importance de cette guerre du Sud-Algérien, parce que nous avons été surpris. Au fond, ce n’est qu’un soulèvement de trois ou quatre tribus : pour nous, une promenade militaire, quand notre corps expéditionnaire sera prêt. Ça ne vous tente pas, Joussert ? Je regrette quant à moi qu’on n’ait pas besoin de colonel : je reviendrais peut-être de là-bas avec les étoiles, tandis qu’ici je ne peux plus rien espérer, et pourtant je ne me plains pas.
Ils étaient arrivés au tournant de la rue. Le colonel tendit la main au capitaine.
— Au revoir, Joussert. Vous allez à gauche ?
— C’était sans le vouloir, fit-il de suite.
Et il sourit à son jeu de mots. Mais, afin de ne pas se séparer du capitaine sur une plaisanterie, il ajouta, sans transition :
— L’adjudant de semaine m’a dit qu’on avait conduit un de vos hommes aux locaux disciplinaires. Rien de grave ?
— Non, mon colonel. Rien.
— Au revoir.
Le capitaine Joussert joignit les talons et salua, réglementairement.
VI
Quand le brigadier de garde, jugulaire au menton, ouvrit la porte du cachot, Panouille leva la tête.
— Voilà ta soupe, lui annonça Rechin, qui se hâta d’entrer.
Panouille sourit tristement à son voisin de lit.
— T’es un bon pote, dit-il.
— C’est bien le moins. Les autres n’y pensaient même pas, à ta soupe. J’ai dû le rappeler au cabot.
— Allons, allons ! commanda le brigadier. Pas de discours ! Défense de communiquer avec les prisonniers.
Rechin protesta.
— Tu fais du zèle ?
— Ne me tutoie pas, répondit le brigadier, et dépêche-toi de sortir. Tu ne vois pas que l’adjudant de semaine nous regarde ?
— Bon, bon, je sors. T’avais qu’à le dire.
Rechin sortit du cachot.
— Quel métier ! murmura-t-il. Si c’est pas une honte de traiter des hommes comme ça, pire que des forçats qui ont commis un crime ! Ah ! vivement la classe !
— Cent quinze demain matin, acheva le brigadier en soupirant.
Mais il se ressaisit, et, élevant la voix :
— Dites donc ! Faudrait dire à votre maréchal des logis de semaine que cet homme-là n’a pas de couverture, et puis qu’on ne l’a pas fouillé. C’est la consigne. Vous le direz à votre maréchal des logis : je tiens à ma perme de dimanche, moi.
— Le copain n’ira pas, lui, lança Rechin, la bouche amère.
— Ce n’est pas une raison pour que je n’y aille pas, répliqua le brigadier.
— T’as rien à cacher de tes affaires ? demanda Rechin à Panouille qui mangeait machinalement.
— Allons ! allons ! répéta le brigadier. Que ça finisse !
— Je m’en vais, je m’en vais.
Et Rechin s’éloigna, sans hâte.
La gamelle entre les genoux, Panouille mangeait. Debout devant la porte, le brigadier attendait, le trousseau de clefs à la main.
— Qu’est-ce que c’est que vous avez fait ? dit-il d’une voix indifférente.
Panouille en laissa la cuiller à mi-chemin de sa bouche, puis, la reposant dans la gamelle :
— Des bêtises, dit-il sourdement. Ils m’avaient mis à ressaut.
— Qui ça ?
— Le logis de semaine.
— Je croyais que c’était le lieutenant Calorgne.
— Lui aussi, mais après, parce que j’étais à ressaut. Le lieutenant, c’est une charogne, sûr et certain, tu parles ! Mais le maréchal des logis, ah !…
Et derechef il lâcha le juron qui, dans la chambre, une heure plus tôt, avait déchaîné sur lui l’orage.
— Comprenez, brigadier, poursuivit-il, ne mangeant plus. Il m’en veut, celui-là. Ça fait le troisième dimanche que je suis garde d’écurie. C’est-il juste ?
— Évidemment, trois dimanches…
— Sûr et certain. Et puis, vous savez, c’est pas mon tour. J’ai calculé, c’est pas mon tour, je devais avoir ma perme. Ça fait deux mois que j’en ai pas demandé. Il a rien voulu savoir : ça m’a mis à ressaut, comprenez.
— Je comprends. C’est pas drôle.
— La petite m’avait écrit.
— Vous êtes fiancé ?
— C’est pas ça. C’est parce qu’elle avait des ennuis dans sa place avec le gars qu’ils ont pris après moi.
— Je comprends.
— Comprenez, qu’est-ce que ça va devenir maintenant ? J’en aurai bien pour trente jours par le général.
Le brigadier, moins indifférent, hocha la tête.
— C’est un cas de conseil, prononça-t-il lentement.
Panouille blêmit.
— Un cas de conseil !
— Probable. Voies de fait contre un supérieur à l’occasion du service.
— Voies de fait ?
— T’as pas l’air de comprendre. As-tu frappé le lieutenant, oui ou non ?
— Je l’ai pas frappé.
— Tu es sûr ?
— Je l’ai pas frappé. C’est lui qui voulait me foutre sur la gueule avec sa cravache.
— Alors, je ne sais plus.
— Ça peut pas être un cas de conseil. J’ai jamais fait de mal à personne.
— Mange toujours, tu as le temps d’y penser. Grouille-toi, voilà l’adjudant qui rapplique.
— J’ai pas faim.
— Faut manger.
Panouille n’avait plus faim. La crainte du conseil de guerre, éveillée en lui par le brigadier, l’écrasait tout à coup. Il essayait de se débattre contre l’obsession prochaine. Il en demeurait stupide. Il répéta :
— Ça peut pas être un cas de conseil.
— Vous ne voulez plus manger ?
Le brigadier prit la gamelle à moitié pleine que Panouille lui abandonnait, et la posa devant la porte.
— Dites, brigadier !
Les yeux de Panouille imploraient.
— Dites ! ça peut pas être un cas de conseil ? J’ai pas frappé le lieutenant.
— Je ne sais pas, moi.
Le brigadier cherchait parmi les clefs du trousseau la clef nécessaire.
— Il ne peut pas dire que je l’ai frappé. Je l’ai pas frappé.
— Dans ce cas, vous n’avez rien à craindre.
Il poussait la clef dans la serrure.
— Vous croyez, brigadier ?
— On ne sait jamais.
Il tira la porte à lui.
La porte fermée, Panouille disait encore :
— Je l’ai pas frappé. Ça peut pas être un cas de conseil.
VII
A l’habile Rechin, canonnier servant qui s’écriait « vivement la classe ! » le brigadier de garde avait répondu : « Cent quinze demain matin. » Les deux hommes, comme Panouille, canonnier conducteur, avaient encore cent quinze jours de service militaire à décompter jour par jour, selon la coutume de tous les soldats, avant d’être rendus à la vie civile. Cent quinze jours : à peine un peu moins de quatre mois : le tiers d’une année : pour un soldat qui attend sa libération, le tiers d’une année est un laps de temps considérable ; pour les soldats de la classe de Panouille, ces cent quinze jours représentaient à la fois une menace et un réconfort : une menace, parce que chacun d’eux songeait aux hommes de la classe 1911, qui comptaient moins de soixante jours à tirer quand la guerre de 1914 éclata ; un réconfort aussi, car chacun d’eux se persuadait que, pour une guerre spéciale telle que celle qui venait d’éclater dans le Sud-Algérien, on se contenterait d’employer des volontaires de la métropole à côté des troupes coloniales, désignées d’avance. Et si chacun souhaitait que de nombreux volontaires pussent empêcher le gouvernement d’envoyer d’office contre le rebelle Abd El Kracine des unités constituées, chacun se trouvait d’excellentes raisons de ne pas grossir le nombre des volontaires.
Il est certain que Panouille, canonnier conducteur, ne s’était jamais égaré dans de subtiles réflexions sur ces événements du Sud-Algérien dont ses camarades s’entretenaient devant lui avec des opinions diverses, et sur les conséquences que ces événements pouvaient avoir quant à lui. Paysan des moins favorisés de toute façon, il était sans famille. Si loin qu’il remontât vers le passé, il se revoyait travaillant à des besognes ingrates pour un maître difficile. Plus tôt qu’à son tour, il avait pesé de ses poings sur le manche d’une charrue, abreuvé les chevaux, sué de fatigue et de poussière près d’une batteuse, supporté les bourrades des valets plus âgés que lui et la perpétuelle mauvaise humeur d’une maîtresse qui se plaignait qu’il la ruinât avec son appétit, le tout au milieu du désordre et des exigences nés de la guerre. L’humble Panouille, enfant trouvé, avait grandi sans connaître aucune tendresse, voire aucune sympathie. Nul ne s’était inquiété des droits que les lois inopérantes lui accordaient en principe. A vingt ans, l’humble et solide Panouille ne savait pas lire, n’ayant au reste jamais eu le temps ni le goût d’y penser.
Penser, établir des rapports entre certaines choses et certaines autres, comparer et juger, qu’on l’observe, c’est faire œuvre de loisir et de luxe, même quand l’intelligence n’est pas d’une évidente supériorité. L’intelligence de Panouille ne s’était appliquée qu’aux réalités les plus simples de son étroite vie journalière. Si maigrement partagé, il était cependant sans méchanceté et sans jalousie. La caserne lui avait donné conscience de sa force et cette revanche contre les brimades et les moqueries dont il avait été l’objet dès le début de son service militaire. Il s’était ainsi découvert un avantage qui l’avait soutenu.
Mais il avait fait une autre découverte au régiment : c’est que lui, le Panouille sans famille, sans ami, sans attache d’aucune sorte, se sentait plus seul à la caserne qu’il ne l’eût senti s’il n’avait pas laissé à la ferme la Marguerite, fille simple comme lui, chargée des travaux de la cuisine, comme lui toujours rabrouée par la maîtresse, bien qu’elle le fût moins par le maître, comme lui sans famille quoique pour des raisons différentes. S’il n’avait pas laissé la Marguerite à la ferme, la Marguerite avec qui il pouvait causer de ce qui les intéressait tous deux, il n’aurait peut-être jamais demandé ces permissions qu’il demandait de temps en temps pour aller au village. Mais Panouille désirait épouser Marguerite, qui n’avait pas refusé de l’accepter. Il emporta sa promesse en partant pour la caserne. A la caserne, il sentit, tandis que les jours s’accumulaient, qu’il tenait à elle davantage. A chacune de ses permissions, il la retrouvait plus belle et plus douce.
— Cent quinze demain matin !
Il avait, avec les autres, jeté son cri dans la chambre au réveil. Le dimanche suivant, trois jours plus tard, il espérait aller voir sa Marguerite. Il l’espérait et il le voulait. Ne lui avait-elle pas écrit, car elle savait écrire, d’une grosse écriture bien lisible, que la maîtresse lui conseillait avec trop d’insistance d’épouser le valet qui avait remplacé Panouille à la ferme ? Et Panouille entendait dire deux mots à la maîtresse, et deux mots sérieux, le dimanche suivant, prêt qu’il était à chercher une autre ferme et d’autres maîtres pour Marguerite et pour lui, dès sa libération.
— Cent quinze demain matin !
Mais on sait comment le maréchal de logis de semaine, en assignant à Panouille la garde d’écurie du dimanche suivant, avait dangereusement détruit le projet de Panouille. Et l’on sait le reste, à cause de cette brusque réponse que Panouille jeta dans la chambre, devant le lieutenant Calorgne, à Rechin, son voisin de lit.
VIII
Arrivé au troisième étage du bâtiment B, Rechin, sans souffler, enfila rapidement le couloir de gauche et, à la septième porte, frappa trois coups, en détachant le dernier par un léger temps d’arrêt.
La porte s’ouvrit. Rapidement, Rechin entra dans une petite chambre qui avait pour meuble une table placée devant la fenêtre, deux façons d’armoires fixées au mur de chaque côté de la table, deux chaises et deux lits, pareils à ceux des chambres d’hommes, allongés contre le mur de chaque côté de la porte. La porte se referma, découvrant le maréchal des logis Faituel, qui s’était effacé derrière le battant pour laisser entrer le canonnier Rechin.
— C’est toi ? fit simplement le maréchal des logis. Je t’avais recommandé de ne plus venir. Faut se méfier, et vaut mieux qu’on se retrouve à ma carrée en ville.
— Oui, mais il y a urgence.
— Tu as du nouveau ?
— Et du bon !
Rechin se frottait les mains en clignant de l’œil, d’un air mystérieux et satisfait.
— Alors dépêche-toi, j’ai à me raser.
— Oh ! tu peux te raser. Je te conterai l’histoire pendant.
— Doucement donc ! Ne crie pas comme ça : le fourrier est dans sa chambre, à côté.
Le maréchal des logis Faituel, sans vareuse, les manches de sa chemise à carreaux relevées au-dessus du coude et le col déboutonné, avait la joue droite toute blanche de mousse de savon. Il se ficha devant le minuscule miroir à trois faces qui était accroché à son armoire, et continua de se savonner le visage.
— Vas-y, dit-il. Je t’écoute.
Rechin se planta près de lui.
— Je t’apporte de quoi faire un article de première.
Et il conta son histoire.
C’était celle du canonnier Panouille, mais arrangée par Rechin, et quelque peu augmentée.
— Quel nom que tu dis ?
— Panouille.
— Ça sonne mal.
— Pas plus que Badina. Et puis quoi ? Si c’est son nom, à ce garçon ? Tout le monde peut pas s’appeler Marty.
— Alors, comme ça, tu dis qu’il a refusé d’être volontaire ? Et au lieutenant ?
— Tu parles qu’il a refusé ! Même qu’il a répondu… Sais-tu ce qu’il a répondu ?
— Non.
— Il a répondu : « Du flan. »
— Ça, c’est riche. Et alors, ils se sont battus ?
— Je peux pas t’assurer qu’ils se sont battus. Dans ces machins-là, ça va toujours trop vite, on ne voit pas bien. En tout cas, le lieutenant gueulait comme un veau.
— Le lieutenant Calorgne, que tu m’as dit ?
— Oui, l’ancien juteux.
— Attends une seconde. Comment que ça s’écrit, Panouille ?
Le maréchal des logis Faituel s’était dirigé vers sa vareuse et fouillait dans la poche intérieure. Il en tira un calepin, sur lequel il inscrivit quelques mots.
— Ta batterie, demanda-t-il, c’est la 5e, n’est-ce pas ?
— Oui. Capitaine Joussert.
— Avec un t ou un d ?
— Je crois un t.
— Bon, ça va. Tu sais qu’à ma batterie il n’y a pas un seul volontaire ?
— A la mienne, je ne sais pas encore. Ils sont tous après l’affaire de Panouille, tu comprends ? Mais c’est du hasard s’il y a des volontaires. On s’en ressent pas pour leur guerre du Sud-Algérien.
— Il paraît que, chez les biffins, le colonel a fait un grand discours de propagande dans la cour du quartier. Mais ça n’a presque pas rendu. Chez nous, avec cette histoire de ton Panouille et le raffut que le parti peut faire autour, faut espérer que ça ne rendra pas non plus beaucoup. Mais dis donc, comment qu’il est, ton Panouille ? Il est intelligent ?
— Ça, mon vieux, non. Pour tout dire, une vraie gourde, un ballot pur jus. Et vaut mieux pas insister de ce côté.
— C’est embêtant. Et il n’est pas avec nous, naturellement ?
— Oh ! tu sais, il ne connaît pas très bien le parti. Je te dis, il ne connaît pas grand’chose à rien.
— C’est embêtant. Il est vrai que le refus d’un imbécile peut être d’un meilleur exemple.
— Faut que je te dise en tout cas : les fourriers ont trouvé dans son paquetage l’Humanité d’hier.
— Oh ! ça, c’est excellent. Il lisait l’Humanité, ton Panouille ?
— A toi j’aime mieux te le dire : non. J’ai essayé, mais c’est tout juste s’il peut lire un petit bout d’article. Après, il déclare que ça le fatigue et que c’est pas fait pour lui.
— Alors, ce journal d’hier ?
Rechin sourit finement.
— Nous sommes voisins de lit, avoua-t-il. A l’heure qu’il est, il ne sait peut-être pas qu’on a trouvé ça dans son paquetage.
— Je comprends. Tu es un homme utile. Il faudrait un homme comme toi dans chaque batterie.
— C’est à l’Humanité que tu enverras ta lettre ?
— A l’Humanité et à l’Ami du Peuple, aux deux. Il faut marquer le coup.
— Je vois d’ici la tête du colonel.
— Bon, ça suffit. J’ai assez vu la tienne. Décanille en vitesse, que j’écrive mes lettres avant la reprise. J’ai à peine le temps, et il y a un type qui part pour Paname ce soir à 6 heures.
— Rendez-vous à ta carrée ?
— A six et demie. Mais pas d’imprudence, hein !
— Sois tranquille.
— Et merci.
— Tu veux rire !
Les deux camarades se serrèrent la main, et le maréchal des logis poussa dehors le canonnier.
IX
Le capitaine Joussert, commandant la 5e batterie, n’était ni aussi prétentieux que l’affirmait une fois par jour à sa femme le lieutenant Calorgne, ni aussi entier que l’imaginait son colonel. Devant ses supérieurs, il gardait un air d’indépendance qui ne plaisait pas à tous, et qu’il avait rapporté de la guerre, où souvent il avait dû prendre des décisions contraires aux ordres de ses chefs. Devant ses subordonnés, il était presque toujours plein d’indulgence et de bonhomie : il savait de quel dévouement, de quel courage, de quelle patience s’étaient montrés ses hommes pendant la guerre ; et si, la guerre finie, il ne commandait plus qu’à des hommes dont il n’avait qu’à préparer l’instruction en vue d’une guerre future, que tout le monde en France et lui-même espéraient à jamais impossible, il songeait, lui, avec quelques autres, que l’impossible parfois se réalise et il préparait, non sans une infinie compassion, en vue de cette future guerre impossible, les jeunes soldats que l’administration lui confiait. Le capitaine Joussert, officier né de la guerre et formé par elle, car il avait à peine vingt ans le 2 août 1914, était officier comme certains sont prêtres. C’est pourquoi, bien que sans morgue, il tolérait difficilement les préjugés et les scrupules de son lieutenant, le lieutenant Calorgne, serviteur zélé, mais serviteur trop zélé.
Qu’on ne s’y trompe pas : le colonel aimait à taquiner le capitaine Joussert, en l’appelant, avec une pointe d’ironie, disciple de Maurras ; mais, si de jeunes officiers français ne cachent pas leur désir ardent d’être les officiers d’un pays où l’ordre ne soit pas constamment menacé et dont le sort ne soit pas à la merci d’une clique politique jouant, pour son profit, des hasards du suffrage universel, le capitaine Joussert, tête de mathématicien et cœur prompt à s’émouvoir, rêvait avec plus de calme, sinon plus d’amour, d’une France grande, forte, respectée, et par là même inattaquable. Jeune lui aussi, il observait curieusement les jeunes recrues qu’il avait à instruire. Il cherchait en eux les traces du destin misérable de leurs pères et de leurs frères aînés, et quelle âme leur avait forgée le temps de guerre où d’enfants ils devenaient hommes, et de quel avenir ils rêvaient, eux, pour leur pays sauvé du désastre. Tête de logicien et cœur pitoyable, le capitaine Joussert ne se résolvait à punir qu’à la dernière extrémité.
— Punir ! disait-il. Punir, quand demain ils se feront tuer sans broncher !
Un tel capitaine, on l’admettra, ne pouvait pas accepter les yeux fermés l’affaire Panouille. Il connaissait Panouille pour un canonnier qui tenait avec soin son attelage et qui ne s’était jamais fait remarquer.
— Un de ces hommes qui nous arrivaient du dépôt, se disait-il, ravitaillaient de nuit la batterie en position, et, quinze jours plus tard, étaient pulvérisés sur leur cheval par un 105, sans que le capitaine eût vu, même une seule fois, à la lumière du soleil, leur bonne figure tranquille et résignée.
Le capitaine Joussert avait décidé qu’il interrogerait Panouille, l’après-midi, en présence du lieutenant.
— Vous ne parlerez, Calorgne, que lorsque je vous prierai de parler. Cet homme est un simple. Ne l’intimidons pas, si nous voulons qu’il s’explique.
— Il n’était pas si timide, ce matin, mon capitaine.
— Je sais, Calorgne, attendons.
Amené au bureau par le brigadier de semaine et laissé en face du capitaine et du lieutenant, les deux fourriers ayant été renvoyés, Panouille fut timide comme le capitaine l’avait prévu.
— Panouille, fit le capitaine, vous n’avez pas eu jusqu’ici de punition grave. Vous êtes bientôt libérable. Comment avez-vous pu vous oublier, ce matin, jusqu’à…
— J’ai pas frappé mon lieutenant, coupa Panouille.
— Pas si vite ! fit le capitaine. Nous n’en sommes pas encore au lieutenant. Procédons par ordre.
Le lieutenant lança :
— Il a commencé par insulter le brigadier. Il lui a dit…
Et il répéta le mot que Panouille avait dit.
— Je vous en prie, Calorgne !
Le lieutenant se tint coi.
Non sans peine, le capitaine Joussert parvint à remonter aux causes de l’incident malheureux. Non sans peine, car Panouille, affirmant tout à coup qu’il n’avait pas frappé le lieutenant, embrouillait le fil de l’histoire. Non sans peine, car, pudique et secret comme la plupart des simples, Panouille sembla longtemps vouloir refuser de prononcer le nom de Marguerite.
— Mais parle donc ! lui ordonna presque rudement le capitaine, qui le tutoya, comme il tutoyait au front quelques-uns de ses canonniers. Parle donc ! Tu ne sens donc pas que c’est le principal que tu caches ?
Ainsi toute la déplorable vérité s’était révélée. Une seule ombre subsista : Panouille parut ne pas comprendre quand on lui demanda pourquoi un numéro de l’Humanité se trouvait dans son paquetage. Mais le capitaine comprit mieux sans doute que le délinquant. Du moins ne s’attarda-t-il pas sur ce détail.
— Ma religion est faite, conclut-il. Qu’on le reconduise en prison, Calorgne, voulez-vous ?
Panouille inquiet, salua. Avant de sortir, il dit au lieutenant :
— Je vous jure, mon lieutenant, je vous ai pas frappé.
Mais le lieutenant n’avait pas prétendu que Panouille l’eût frappé.
— Qu’en pensez-vous, Calorgne ? demanda le capitaine, tête à tête.
— Mon capitaine…
Il n’osait pas.
— Mon capitaine, je m’en rapporte entièrement à votre décision.
— Je pense, Calorgne, que, si nous appliquons le règlement dans toute sa rigueur, nous commettrons une mauvaise action. Tenez-vous à ce que cet homme fasse du rabiot et n’aille pas épouser la pauvre fille qui a besoin de lui ?
— Il est certain, mon capitaine…
— Il mérite pourtant une punition. Je n’entends pas l’absoudre. Mais il a droit aux circonstances atténuantes. Je suis d’avis de lui infliger quatre jours de prison, avec un motif adouci.
— Quatre jours…
— Ça lui en fera huit par le colonel, Calorgne. Vous ne croyez pas que ce soit suffisant ? Franchement ? Entre nous ?
— Surtout qu’il n’a jamais eu de punition grave, mon capitaine, comme vous disiez.
— Comme vous dites, Calorgne. Rappelez-moi les fourriers, voulez-vous ?
X
Le lendemain, la 5e batterie ne parlait plus de Panouille.
Un lit avait été inoccupé dans la chambre, mais un lit inoccupé ne se remarque pas dans une chambre de caserne : l’homme est de garde, ou permissionnaire, ou à la salle de police, et il reviendra le lendemain occuper son lit. Et Panouille, au surplus, n’était pas de ces soldats dont la présence s’impose à l’attention de leurs camarades. Il était absent, on savait que le capitaine, bon fieu comme à son ordinaire, n’avait pas chargé le motif de Panouille ; Panouille s’en tirait avec quelques jours de prison.
Le gros événement de la veille s’était réduit à un incident de chambrée. Et tout le monde, sans doute, était content.
Rechin, voisin de lit de Panouille, Rechin seul pensait encore au gros événement de la veille. Habitué, par principe plutôt que par expérience, à compter tous les officiers et tous les sous-officiers, du général au maréchal des logis, — le maréchal des logis Faituel excepté, — pour autant de brutes à galons, il se sentait maussade. La matinée lui parut éternelle. Désigné de corvée au parc pour le nettoyage des pièces, il avait apporté à sa tâche plus de nonchalance que jamais. En vain pourtant s’efforçait-il de travailler le plus lentement possible, afin de se donner l’illusion que le temps coulerait plus vite : il bâillait, et, à neuf heures, s’écriait déjà, d’une voix pâteuse :
— Vivement la soupe ! Je la crève.
C’est qu’à l’heure de la soupe, les exercices du matin terminés, le cycliste du colonel revenait de la gare avec sa grande sacoche pleine de journaux. Il n’avait le droit, — encore vaut-il mieux dire que ce n’était qu’une tolérance, — de rapporter que les journaux qu’on nomme journaux d’informations, ceux-là étant considérés comme inoffensifs. Mais il en rapportait d’autres, qu’il dissimulait et que, en raison des risques qu’il courait, il revendait avec un sou de bénéfice. Il faisait d’ailleurs preuve d’une stricte neutralité et revendait indifféremment l’Humanité, l’Égalité, l’Ami du Peuple, feuilles communistes et révolutionnaires, les Temps nouveaux, organe radical plus rouge que rose, ou l’Action française, feuille royaliste.
Rechin ne fut pas le dernier à prendre, des mains noires d’encre du cycliste, le journal qu’il préférait. Mais d’autres avaient déjà leur Ami du Peuple ou leur Humanité.
— Grouille, grouille ! lui dit le cycliste. Je n’ai plus d’Humanité. Ça barde. Le colonel a lu le canard, il est dans une colère de tout le tremblement.
— Ah ! fit Rechin.
— Tu parles !
— Donne vite.
Et, son journal enfoui dans la poche de son pantalon de treillis, il courut s’enfermer au fond de la cour.
L’Ami du Peuple avait monté en épingle la nouvelle qu’il tenait du maréchal des logis Faituel et qu’il déclarait tenir d’un groupe de canonniers exaspérés.
Des titres, en caractères énormes étalés sur la largeur de deux colonnes, en bonne place, en première page, annonçaient :
LE CAPITALISME AUX ABOIS
UN CRIME A LA CASERNE
Un soldat qui refusait de partir pour le Sud-Algérien est assommé par les officiers.
Et l’incident de la veille, qui avait été pour la batterie de Panouille un gros événement et qui ne l’était déjà plus, devenait un drame effroyable. Le canonnier Panouille, désigné d’office pour le Sud-Algérien, parce qu’on le considérait au régiment comme un homme dangereux, avait refusé de partir et répondu : « Non, je n’irai pas me faire tuer pour le capitalisme bourgeois. A bas la guerre ! » Sur quoi, une immonde brute à deux ficelles, alcoolique et affiliée aux bandes réactionnaires et cléricales de l’Action française et de l’Écho de Paris, avait assommé le courageux Panouille à coups de cravache. Le capitaine, qui assistait à cette scène d’ignoble sauvagerie, dont tout le prolétariat devrait s’alarmer, n’était intervenu que pour commander à deux canonniers de tenir la victime sanglante, qui, à chaque coup de cravache reçu, répondait : « A bas la guerre ! » Pas un seul canonnier n’avait obéi au commandement du sinistre capitaine. On avait dû appeler deux sous-officiers, vils flicards. Déjà toute la caserne était sur pied. Des rassemblements se formaient sous les fenêtres du bâtiment A. Des cris montaient vers les assassins casqués. Le poste de police avait pris les armes. Et c’est au milieu d’une escorte de fusils, mais aussi de cris de protestation, que le canonnier Panouille, martyr du prolétariat et victime du militarisme, le visage tuméfié et l’œil droit probablement perdu, avait été transporté par quatre traîtres à la prison régimentaire. Le comité de direction de l’Ami du Peuple, estimant la mesure comble, terminait le récit de ce drame symptomatique en engageant le prolétariat ouvrier et paysan à se lever contre les assassins du camarade Panouille et en adressant aux soldats ce conseil viril : « Imitez le canonnier Panouille, exemple de conscience humaine. Refusez de partir pour la boucherie du Sud-Algérien. Le Sud-Algérien aux Sud-Algériens ! A bas la guerre ! »
Cette fois, le gros événement de la veille, qui n’avait ému que le deuxième groupe, courut tout le quartier. En moins d’une heure, les trois groupes du régiment étaient en effervescence. Dans toutes les chambres, aux écuries, à la cantine, dans les bureaux, dans la cour, au parc d’artillerie, officiers, sous-officiers et canonniers, ne s’entretenaient que de Panouille. Il n’était peut-être pas entré au quartier, par les soins du cycliste, plus de trente exemplaires de l’Humanité et de l’Ami du Peuple, qui avaient circulé promptement, et le cycliste du colonel regrettait sans doute de n’avoir pas acheté tout le stock de journaux de la gare. Mais il n’était plus personne, quand le trompette de garde sonna la soupe, qui ignorât au quartier l’aventure de Panouille.
Un officier l’ignorait pourtant, ou du moins l’ignorait sous la forme où les autres la connaissaient : c’était le capitaine Joussert, qui signait les paperasses du rapport quotidien. Le lieutenant Calorgne ne s’était pas encore présenté au bureau, et les fourriers travaillaient autour du capitaine, lequel ne signait rien sans avoir exigé les explications d’usage.
Mais le capitaine Joussert n’ignora plus longtemps ce qui troublait la vie monotone du quartier. Un planton lui apporta une enveloppe cachetée.
— De la part du colonel, mon capitaine.
Le capitaine lut.
— Tout de suite ? Bien, j’y vais.
XI
— Et vous trouvez que ce n’est pas grave ? Vous trouvez qu’il n’y a pas lieu de s’émouvoir ?
Le colonel n’avait plus sa voix amicale de la veille. Mais le capitaine Joussert n’en paraissait pas ému.
— Pourquoi serais-je ému, mon colonel ? répliqua-t-il. Tout, dans le récit de ce journal, sent le mensonge et la provocation. Qui pensez-vous qui s’en émeuve ?
— Qui ? Vous êtes jeune, capitaine Joussert, très jeune. Oui, je sais que vous avez gagné la croix sur le champ de bataille, et que vous avez été blessé deux fois, je sais, et que votre audace a sauvé la division sur la Vesle. Mais la guerre est finie, vous me le disiez vous-même hier, non sans amertume.
— Moi, mon colonel !
— Mettons : sans amertume ; mais la guerre est finie, et l’audace, en temps de paix, ou la bravoure, comme il vous plaira, n’est pas une vertu que l’on requiert de vous. L’armée en temps de paix…
— Mon colonel !
Le colonel rougit subitement. Droit devant lui, au garde à vous, le capitaine Joussert venait de claquer des talons en les joignant, et les éperons avaient cliqueté. Le colonel voulut se ressaisir.
— Demandez à votre commandant, Joussert !
Le chef d’escadron, qui fumait près de la fenêtre, et qui n’avait presque rien dit depuis le début de l’entretien, leva les mains à hauteur de la poitrine, pour signifier qu’il désirait laisser au colonel la responsabilité de tout. Il avait vu, le matin même, dans les papiers du rapport, la punition infligée à Panouille par le capitaine Joussert. Elle ne l’avait pas arrêté. Il la transmettait sans augmentation au colonel, lorsque le colonel l’avait fait appeler. Le colonel était hors de lui, et, tout en plaçant sous les yeux du chef d’escadron étonné les deux journaux en cause, il avait fait appeler le capitaine Joussert. Un peu vexé qu’on n’eût pas daigné prendre son avis, le chef d’escadron boudait, écoutait, et ne disait rien.
Mais le colonel s’était ressaisi.
— Vous parlez de mensonges, Joussert, et ce sont des mensonges, soit. Empêcherez-vous les gens d’y croire ?
— Veuillez observer, mon colonel, que l’une de ces feuilles prétend que le canonnier Panouille fut porté en prison au milieu d’une escorte de fusils. Ce détail seul ne peut tromper personne, car personne n’ignore que les artilleurs n’ont pas de fusils.
— Oh ! fusils ou mousquetons, pour le public, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Ne jouons pas sur les mots, je vous prie. Le public croira… Et nous n’avons pas le droit de démentir. D’ailleurs, si ce journal ment, il ne ment qu’en partie : on vous répondra qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Et tout retombera sur nous, car enfin vous avez puni votre canonnier et vous avez transformé le motif de la punition.
Le colonel cherchait sur sa table la feuille de situation de la 5e batterie.
— Mon colonel, répliqua, toujours calme, le capitaine Joussert, le règlement n’interdit pas la mansuétude aux officiers.
— Sans doute, mais vos quatre jours de prison m’obligent de les porter à huit. Huit jours de prison ? Cela non plus ne peut tromper personne, et l’on jugera que nous avons eu peur de la vérité.
— Peur, mon colonel ? Ayez l’obligeance de me rendre ma situation : je vous adresserai une plainte en conseil de guerre.
— Vous êtes fou ?
— Mon colonel, je suis très jeune, mais je défends à quiconque de douter de ma conscience. Avant de punir le canonnier Panouille, qui était coupable, mais auquel je reconnaissais, moi, l’excuse des circonstances atténuantes, j’ai réfléchi. Il mérite quatre jours de prison infligés par moi, huit par vous, mon colonel. Ce n’est pas un journal d’exploiteurs du peuple qui changera rien à ma décision.
— Je vous prie de ne pas faire ici de politique, capitaine.
— Je ne fais pas de politique. Ces journaux sont à la solde de l’étranger.
— Raison de plus pour ne pas leur donner d’armes contre nous. Mais, encore un coup, laissez ce chapitre. C’est moi qui vous conseillais de réfléchir davantage.
— J’ai réfléchi.
— Bien. Mais vous n’aviez pas prévu les conséquences de cette affaire.
— Je n’ai pas à les prévoir.
— C’est votre dernier mot ?
— Oui, mon colonel, je ne diminuerai pas la punition que j’ai portée.
— A votre aise. Je n’oublierai pas que vous avez refusé de nous aider à étouffer un scandale qui rejaillira sur toute l’armée. Nous n’avions pas besoin de scandale en ce moment.
Le colonel congédiait le capitaine Joussert.
Pâle, le capitaine Joussert hésita. Puis, ayant regardé le chef d’escadron qui semblait soucieux, il prononça :
— Mon commandant, j’aurai l’honneur de vous présenter une demande d’envoi au Sud-Algérien, pour moi. Je vous serais reconnaissant de la transmettre avec avis favorable.
— Nous vous regretterons, Joussert, répondit le commandant. Mais je ne m’opposerai pas à votre volonté.
Et il tendit la main au capitaine, qui la serra vigoureusement, puis rectifia la position, salua le colonel, coude haut, et sortit.
— Et voilà ! marmonna le colonel. Ce petit freluquet ira se faire nommer chef d’escadron en Algérie, pendant que nous… Il n’en faut pas plus pour briser la carrière d’un colonel.
Le chef d’escadron allumait une nouvelle cigarette.
XII
Quoi qu’il en eût dit, le colonel Bouteril n’avait peut-être pas prévu toutes les conséquences de l’affaire Panouille. Il ne les prévoyait que dans le sens militaire, et à titre personnel. Sa première pensée avait été celle qu’il finit par avouer devant le chef d’escadron commandant le deuxième groupe de son régiment. Car, bien qu’il eût déclaré, la veille, au capitaine Joussert, qu’il n’espérait plus, la guerre étant finie, recevoir jamais les étoiles de général et qu’il ne s’en plaignait pas, il ne désespérait point de les décrocher, un jour, quand son tour d’ancienneté serait venu.
Dès l’armistice, il avait calculé ses chances, dénombré les généraux qui seraient placés avant peu de temps dans le cadre de réserve, dénombré aussi les survivants de sa promotion, et leurs droits, et leurs chances. Trois colonels lui seraient probablement préférés, à cause de ses opinions : tout en se défendant, et avec ardeur, d’en avoir, il se mordait les doigts de ne s’en être pas assez défendu, jadis, avant la guerre. Mais qui pouvait deviner, vers 1910 et même aux premiers mois de 1914, que la guerre éclaterait et que l’esprit de radicalisme, dont tant d’officiers avaient cru bon de se réclamer pour distancer leurs camarades, s’évanouirait sous le dégoût et la colère d’une France amenée au bord du gouffre et ressuscitée de son sommeil ? Lui, ne l’avait pas deviné plus que les autres. Et il se reprochait de n’avoir pas deviné que la guerre renverserait les valeurs et que l’esprit nouveau, méprisant les vieilles querelles intestines dont la France avait failli mourir, élirait la Chambre du Bloc National du 16 novembre 1919. Ah ! comme il se reprochait de n’avoir pas eu le courage de se faire affecter à l’armée de Salonique, au temps que Sarrail la commandait ! Il y aurait été promu plus vite colonel, et il ne serait pas, à cette heure, condamné à piétiner sur place, ou à s’incliner devant des chefs qu’il avait dédaignés jadis. Mais il ne désespérait pas complètement.
— Sait-on jamais, se disait-il, avec le suffrage universel ? La Chambre de l’armistice est une Chambre de droite. Qui peut deviner si celle qui lui succédera ne sera pas une Chambre de gauche ? Et alors…
Alors le colonel Bouteril rêvait, et s’efforçait de tenir son régiment de telle façon qu’on n’eût pas l’occasion de lui imputer la moindre peccadille.
Rien de plus aisé au demeurant.
Certes, il tenait garnison, après un an d’occupation sur la rive gauche du Rhin, dans une ville ouvrière où le communisme avait un grand nombre de partisans. Mais la ville était petite, — trente mille habitants environ, — et, outre un régiment d’artillerie de campagne, elle avait un régiment de chasseurs à cheval et quatre bataillons d’infanterie, sans compter le quartier général et tous les services qu’il entraîne. Aussi les artilleurs n’avaient-ils guère à craindre d’intervenir en cas de troubles ou de simple grève. Le 1er mai, cavaliers et fantassins suffisaient à maintenir l’ordre. Par précaution, le colonel Bouteril consignait au quartier ses artilleurs, mais sans fièvre. Et les colonels des chasseurs et de l’infanterie étaient quelquefois sifflés au passage dans les faubourgs, tandis que les batteries du colonel Bouteril ne recueillaient que plaisanteries sans aigreur, quand elles gagnaient le polygone de manœuvre.
Or, c’est dans cette tranquillité sans mélange que surgissait, inopportune et terrible tout de suite, l’affaire Panouille. L’affaire Panouille ! Tout de suite, en effet, le colonel Bouteril avait songé aux journaux du lendemain. Les titres énormes de l’Ami du Peuple et de l’Humanité lui annonçaient les titres de la presse entière. Il voyait déjà son nom mis en vedette, et il redoutait les explications qu’il devrait fournir au général, — un catholique fervent, que sa ferveur avait, avant la guerre, immobilisé dans tous ses grades jusqu’à l’extrême limite de la décence et que cette constante disgrâce n’avait pas lassé.
Depuis qu’il avait lu ces journaux de malheur, le colonel Bouteril tâchait vainement de garder son sang-froid. En face du capitaine Joussert, il s’était trahi. Car, plus qu’aux explications qu’il entendait, il pensait à celles qu’il fournirait. L’heure s’avançant, il s’irritait davantage. Il attendait qu’un cycliste du quartier général lui apportât l’ordre de comparaître que lui-même avait, quelques instants plus tôt, envoyé au capitaine Joussert. Mais nul ne frappait à la porte du bureau, et le colonel, impatient à la fois et découragé, s’était hâté de congédier le capitaine trop fier de ses décorations, puis le chef d’escadron dont le silence lui était moins tolérable que l’orgueil de l’autre.
Comme il l’attendait, il reçut enfin l’ordre de comparaître.
L’enveloppe déchirée, il relut et relut les trois lignes que le général avait écrites de sa fine écriture très nette. Il essayait d’y découvrir un indice des sentiments du général. Il n’en découvrit aucun.
N’ayant plus de hâte, il traversa la salle des secrétaires sans saluer les cinq « auxis » qui s’étaient dressés de leurs chaises.
— Où est l’adjudant ? dit-il au planton qui se dressa de son banc.
— Au poste de garde, mon colonel.
— Non, non, restez là. J’y vais.
Mais le colonel n’avait pas prévu toutes les conséquences de l’affaire Panouille. En débouchant du couloir qui menait à ses bureaux, il s’arrêta : les hommes de garde et l’adjudant de semaine repoussaient hors de la cour du quartier une trentaine de civils qui semblaient résister.
Le colonel marcha droit à la grille.
— Qu’est-ce que c’est ? criait-il de loin.
Et il gesticulait.
— Fermez la grille ! cria-t-il encore.
Puis à l’adjudant :
— Ordre au commandant major : le quartier est consigné. Personne ne sortira sans billet de service. Et défense de stationner dans la cour.
Et au brigadier de garde :
— Mon cheval !
Il n’avait pas fini de parler, et déjà l’adjudant, d’une part, et deux canonniers, d’autre part, couraient où il l’ordonnait.
Les civils s’étaient retirés en maugréant. Rassemblés à quelques pas de la grille, ils discutaient entre eux.
Quand le colonel sortit du quartier, à cheval, des coups de sifflet fusèrent. Pour la première fois, on l’insultait dans la rue.
Il piqua son cheval, qui prit le trot.
Le brigadier de garde repoussait vers les bâtiments les canonniers en treillis que l’aventure égayait.
XIII
Dans l’étroite et sombre cellule qui lui servait de prison, l’humble Panouille se morfondait. Il ignorait, naturellement, que sa petite histoire fût l’objet de toutes les conversations au quartier. Il avait appris, la veille, à l’heure de la soupe du soir, que le capitaine ne lui infligeait que quatre jours de prison, et il avait voué une reconnaissance infinie à cet homme dont l’indulgence le déconcertait.
Quatre jours de prison. Six ou huit par le colonel. Peut-être dix. Peut-être huit seulement. Et par le général ? En supposant que le général fût très sévère, Panouille espérait s’en tirer avec un maximum de vingt jours. Vingt jours ! Il admettait qu’il devait s’estimer heureux de s’en tirer avec vingt jours. Cela, grâce au capitaine. Mais vingt jours, même mérités, vingt jours, presque trois semaines, trois semaines en fait pour simplifier, trois semaines à demeurer dans cette étroite et sombre cellule sans fumer, sans voir personne en dehors des heures de la soupe, quel supplice ! Trois semaines sans voir personne, sans voir surtout la Marguerite qu’il n’avait pas vue depuis deux mois, et qu’il s’était promis de voir le dimanche suivant, quelle atroce punition ! Marguerite l’appelait ; elle serait déçue. Que ferait-elle sans lui ?
Il ne pouvait même pas lui écrire qu’il n’irait pas la voir. A-t-on le droit d’écrire quand on est en prison ? Et oserait-il écrire qu’il était en prison pour trois semaines ? Sans compter que, les trois semaines écoulées, il n’obtiendrait peut-être pas d’emblée une permission de vingt-quatre heures. En la demandant au capitaine ? Le capitaine avait été très bon pour Panouille. Mais, de toute façon, que ferait Marguerite jusque-là ? Et que dirait-elle, sans nouvelles de son ami ? Elle croirait qu’il ne voulait plus d’elle. Elle obéirait à la maîtresse, et elle se marierait avec le gars de Sellières qui avait remplacé Panouille à la ferme. En revanche, si elle savait que Panouille pensait toujours à elle, ne pensait qu’à elle dans sa prison, elle serait rassurée. Comment la rassurer ?
Dans sa cellule, Panouille avait mal dormi. Non pas qu’il y fût plus mal couché qu’à l’ordinaire : il avait dans sa chambre le plus mauvais lit, et il y dormait bien ; et il dormait bien sur la paille des baraquements, quand il était garde d’écurie. Mais de penser à Marguerite l’avait perdu. Il ne s’était assoupi qu’après avoir entendu sonner, au cadran du bâtiment central, toutes les heures, jusqu’à deux heures. Puis il s’était réveillé en sursaut, au milieu d’un cauchemar où le gars de Sellières et le lieutenant Calorgne l’étranglaient ensemble. C’était nuit pleine. Et, longtemps avant de s’assoupir à nouveau, il avait entendu sonner trois heures. Mais, à cinq heures, le trompette de garde et le jour naissant, qui entrait dans la cellule par une ouverture en forme d’entonnoir évasé vers le ciel, l’avaient définitivement éveillé.
— Ils prennent le jus, songeait-il.
Lui, puni de prison, ne prendrait pas de café. Il n’avait droit qu’à l’eau de la cruche, s’il en désirait : ce que Rechin nommait du jus de canard.
Rechin ? Il consentirait peut-être à écrire pour Panouille à Marguerite ? Mais comment demander ce service à Rechin ? Par l’entremise du camarade qui apporterait au prisonnier la gamelle de midi ? En priant Rechin d’apporter la gamelle du soir ? Tout s’arrangerait ainsi. Rechin écrirait. Marguerite ne serait pas sans nouvelles, et le prisonnier endurerait avec moins de peine le supplice de ses trois semaines de prison.
A chaque sonnerie de trompette, Panouille prêtait l’oreille. Ayant fait le tour de ses pensées, délivré de cette crainte du conseil de guerre qui le hantait la veille, délivré du souci d’écrire à Marguerite, il se morfondait. L’inaction lui pesait : il lui eût préféré la corvée la plus harassante, car il n’était point paresseux, et il ne semblait jamais si embarrassé de ses puissantes mains que lorsqu’il ne s’en servait pas.
Assis au bord du bat-flanc, jambes écartées, coudes aux genoux, ses puissantes mains pendantes, il regarda ses mains. Un jour, un dimanche d’août, — le souvenir s’en ranimait en lui, — comme ils rentraient à pied de la fête de Darbonnay, bras dessus, bras dessous, Marguerite avait posé sa main dans la main de Panouille, paume contre paume, à plat, pour les mesurer toutes deux. Et celle de Marguerite était si menue au milieu de la grande patte de Panouille, qu’il avait dit en riant :
— Une soucoupe sur une assiette.
Sur quoi Marguerite ne s’était pas privée de rire aux éclats.
Mais, dispersant les souvenirs agréables, le trompette sonna la soupe.
Panouille craignit qu’on ne l’oubliât dans sa prison, et trouva les dernières minutes plus longues que les heures de la matinée.
Il fut récompensé de son attente, et au delà de ce qu’il souhaitait. Et tant, qu’il poussa un juron joyeux à la vue de l’homme qui lui apportait sa gamelle, car c’était Rechin, son voisin de lit, son fidèle copain.
— Mon vieux pote !
— Ferme ! ferme ! dit précipitamment Rechin, et dégrouille, cache ça.
Il lui jetait un journal roulé en boule.
— Qu’est-ce c’est ?
— Boucle ! Tu verras.
Et Rechin se retournait pour s’assurer que le brigadier de garde ne s’occupait pas d’eux.
Mais la feuille s’était dépliée, et Panouille en aperçut le titre.
— Qu’est-ce c’est ?
Déjà, il abandonnait sa gamelle.
— Lis, lui dit Rechin. Le cabot s’en va. L’adjudant de semaine lui a fait signe. Tu as le temps.
Panouille, lisait, lentement, tête basse.
— Range ça, les voilà qui radinent. C’est tapé, hein ?
Rechin, sur le seuil de la cellule, reculait.
— Range ça, que je te dis ! Les voilà.
Panouille leva la tête. Il avait l’air hagard.
— C’est toi ? fit-il, la voix lourde.
— Range donc ! Vrai, ce que tu es nouille !
— C’est toi !
Brusque, Panouille, dressé, saisit sa gamelle et, de toutes ses forces, la lança vers Rechin.
L’autre reculait. Il s’effaça. La gamelle alla tomber aux pieds de l’adjudant de semaine.
— Bon Dieu ! fit Panouille.
XIV
Les révélations de l’Humanité et de l’Ami du Peuple avaient moins ému les hommes que les officiers. Les hommes, qui s’étaient instruits auprès de leurs camarades de la 5e batterie, savaient que l’incident Panouille se réduisait à peu de chose et que les journaux exagéraient. Certes, chacun possédait de l’incident une version qui n’était ni celle du capitaine Joussert, ni celle du lieutenant Calorgne, ni celle de Rechin, ni celle de Panouille. Mais tous, ou presque tous, n’éprouvaient, à l’annonce du scandale, qu’une impression de joie.
Au milieu des petits tracas de leur vie quotidienne, l’incident Panouille, se greffant sur les événements du Sud-Algérien dont tous s’occupaient, procurait aux canonniers un sujet de conversation facile où le tempérament de chacun s’exerçait, et le plaisir, si humain, qu’on éprouve en face des ennuis d’un supérieur qu’on n’aime pas. La vie de caserne, si elle enseigne les vertus de la solidarité, c’est longtemps après que l’on n’est plus soldat. Tant qu’on la mène, ou qu’on la subit, elle ne développe pas, chez ceux qu’elle assemble, l’amour du prochain. Et la plupart des jeunes soldats étant incapables, par leur âge ou leur éducation, de se hausser jusqu’aux idées générales les plus modestes, imputent en bloc à leurs chefs immédiats, officiers et sous-officiers, les petites misères de cette vie de caserne que leur imposent la loi du service militaire obligatoire et les lois informulées, mais aussi strictes, qui régissent toutes les communautés d’hommes. L’incident Panouille, exagéré par la presse révolutionnaire, ne pouvait pas ne pas causer maints ennuis à la gradaille du régiment, et tous les canonniers, peu ou prou, s’en réjouissaient. Mais, dans ce concert de bavardages, nul ne se souciait de Panouille. Panouille n’existait pas. Seul existait l’incident Panouille, l’affaire Panouille.
— N’empêche qu’on est consignés, grognaient les uns.
— Encore heureux si on ne nous expédie pas tous en Algérie, d’office, franco de poste et d’emballage ! enchérissaient les autres.
— Tas d’idiots ! criait un malin. C’est le colonel qui encaissera, et ils amélioreront l’ordinaire.
Dans l’affaire Panouille, Panouille disparaissait pour ses camarades. Si peu d’entre eux le connaissaient ! Et ceux qui le connaissaient auraient été bien empêchés de dire si l’humble Panouille était capable de se révolter contre ses chefs. L’affaire Panouille introduisait au quartier une distraction : les camarades du prisonnier n’en demandaient pas davantage. L’affaire leur arrivait du dehors, avec les journaux : elle leur en paraissait plus grosse et plus vague, et par conséquent plus passionnante.
Mais ce fut différent quand on apprit, après la soupe du matin, la dernière nouvelle, colportée sans retard par Rechin et par les plantons de la salle des services : Panouille, le prisonnier Panouille, avait lancé sa gamelle à la tête de l’adjudant de semaine. Et Panouille devint un personnage extraordinaire. Parce qu’il avait osé lancer sa gamelle à la tête de l’adjudant de semaine, on crut ce qu’affirmaient les journaux trop rapidement lus ; on crut qu’il avait refusé de partir pour le Sud-Algérien ; on crut qu’il avait répondu : « A bas la guerre ! » N’en était-il pas capable ?
L’effervescence au quartier s’accrut d’autant, et, comme il est naturel, elle se traduisit par un silence qui pesa sur tout le quartier pendant toute l’après-midi. Les canonniers, si bavards à l’heure de la soupe, se regardaient sans parler. Ou, s’ils parlaient, ils parlaient à voix basse, comme dans la chambre d’un malade. On vit, dès deux heures, revenir le colonel Bouteril, en auto, un colonel pressé qui s’enferma dans son bureau jusqu’à l’heure de la soupe du soir. On vit le capitaine Joussert se diriger vers le bureau du colonel, — bâtiment C. On vit s’y diriger également le lieutenant Calorgne, le canonnier Rechin, l’adjudant de semaine, le brigadier de garde, puis le prisonnier Panouille, encadré par deux servants en armes, puis encore le capitaine Joussert, et l’adjudant de semaine encore. Le même planton faisait la navette entre le bâtiment C et les autres bâtiments. L’immense cour du quartier semblait plus déserte que jamais. Dehors, derrière la grille fermée, on voyait des civils qui s’arrêtaient, regardaient, et s’en allaient, ou tenaient des conciliabules qui intriguaient les artilleurs.
A l’heure de la soupe du soir, le quartier étant consigné, la cantine fut envahie. Jusqu’à l’heure de l’appel, elle fut pleine d’un brouhaha inaccoutumé. Le vin aidant, et les alcools versés en cachette au comptoir dans les verres de café, les esprits s’échauffèrent. Le brigadier de garde dut emmener au poste un canonnier ivre que le cantinier expulsa brutalement.
Au crépuscule, quand les usines s’ouvrent pour laisser fuir leurs ouvriers fatigués, des rassemblements, plus importants que ceux du matin, se formèrent devant la porte du quartier. Un journaliste, arrivé de Paris, insista longtemps, pour être reçu par le colonel. On vit le colonel sortir, en auto, parmi les huées des civils rassemblés devant la grille. Et la nuit était noire, quand on vit passer un capitaine, petit, maigre, voûté, triste, que la foule hua comme elle avait hué le colonel. La foule ignorait que, contraint par son colonel qui prétendait l’ordonner de la part du général, le capitaine Joussert avait remis à son colonel une plainte en conseil de guerre contre le canonnier Panouille, et, en même temps, mais de lui-même, sa démission, qu’il adressait au ministre.
XV
Dans les affaires du genre de l’affaire Panouille, il vient un moment où, avec la meilleure volonté du monde, l’homme le moins partial ne discerne plus le vrai du faux, et le possible de l’invraisemblable ; et la suite des événements échappe à ceux qu’elle intéresse le plus.
Importe-t-il de relever ici, minutieusement, le détail des interrogatoires que le colonel Bouteril, prenant l’affaire en main, fit subir aux principaux acteurs de ce drame ? Panouille ne comprenait rien à tout ce qu’on lui reprochait. Secret et têtu comme tous les simples quand ils croient avoir raison, intimidé par ce colonel qu’il n’avait toujours aperçu qu’au milieu d’une pompe militaire propre à faire impression sur lui, dérouté par cet article de journal mal lu qui gâtait tout lorsque tout s’arrangeait, abasourdi par les griefs de communisme, antimilitarisme, bolchevisme, pacifisme, etc., que le colonel inscrivait à sa charge, il ne sut ni se défendre, puisqu’il n’était pas coupable, ni dire la vérité, car elle lui paraissait sans rapport aux crimes dont on le chargeait. Rechin, lui, on s’en doute peut-être, se montra d’une candeur digne d’éloges ; le lieutenant Calorgne et l’adjudant de semaine, victime de la fureur de Panouille, déposèrent sans haine, mais aussi sans bienveillance ; les autres gradés ne savaient et ne pouvaient pas dire grand’chose ; et le capitaine Joussert, qui ne s’expliquait pas le dernier geste de Panouille, exaspéra le colonel par son calme et par sa volonté de n’agir que selon sa conscience.
Devant les manifestations, encore isolées et bénignes, mais redoutables pour les jours suivants, que les civils avaient déjà provoquées à la porte du quartier d’artillerie et qui révélaient une intention de désordres, le colonel jugeait nécessaire de ne plus étouffer le scandale ; mais il estimait qu’il le résoudrait en donnant à l’affaire du canonnier Panouille des dessous que le capitaine Joussert ne voulait pas admettre. Sommé d’accomplir enfin son devoir, le capitaine Joussert avait rédigé la plainte en conseil de guerre que motivaient les gestes du canonnier Panouille ; toutefois, sans tenir compte des dessous mystérieux que le colonel vitupérait, il n’avait pas négligé de noter honnêtement ce qui sauverait l’accusé. Le colonel mécontent et le capitaine tenace s’étaient affrontés sans témoins. L’un avait poussé l’autre à bout en lui reprochant de travailler à la ruine de la France républicaine, et l’autre, refoulant ses larmes et son envie de châtier celui qui l’injuriait, avait décidé d’abandonner la partie.
Loin de s’atténuer, l’affaire Panouille s’enfla. Vainement le colonel s’était enfermé dans son bureau avec le capitaine Joussert : on sut que le capitaine Joussert donnait sa démission. Pas plus que Panouille, les canonniers ne comprirent.
— Faut pas chercher à comprendre ! disaient-ils.
C’est le refrain éculé de la philosophie militaire. Mais pouvaient-ils comprendre ? Qui pouvait comprendre ? Des bruits, ramenés de la ville par les plantons, couraient de chambre en chambre au moment de l’appel du soir. On chuchotait que le général avait infligé trente jours d’arrêts simples au colonel ; que le député Cachin, du parti communiste, était arrivé, à fin d’enquête, par le train de huit heures ; que les chasseurs à cheval, par crainte de grabuge, étaient consignés au quartier comme les artilleurs, mais en outre alertés ; que les fantassins partaient le surlendemain pour l’Algérie au grand complet, jusqu’aux hommes libérables dans trois mois ; que le capitaine Joussert avait giflé le colonel Bouteril, cependant que certains affirmaient le contraire, ce qui compliquait la situation ; quoi encore ?
Mais rien de ce qui se chuchotait au quartier, ce soir-là, ne faisait présumer ce que réservaient les journaux du lendemain.
Les grands journaux d’informations étaient vides pour la plupart, et les curieux en concluaient déjà que l’affaire Panouille n’était pas si terrible que d’aucuns l’imaginaient. En revanche, les journaux d’extrême-gauche ne consacraient pas moins de trois colonnes au nouveau crime dont se souillait le militarisme bourgeois. Ainsi les canonniers avides — que le cycliste du colonel avait cette fois largement approvisionnés, apprirent que leur camarade Panouille, martyr du Prolétariat, faisait dans sa prison, — un taudis immonde, — la grève de la faim, pour protester contre la barbarie de l’impérialisme capitaliste. Et le Prolétariat était convié à protester aussi, par les moyens dont il disposait et dès que le Comité d’Action le décréterait opportun, contre les procédés indignes que la bourgeoisie employait pour obtenir des volontaires en vue de la guerre sud-algérienne. Après quoi, l’Ami du Peuple laissait présumer que le Comité d’Action préparait des mesures énergiques, annonçait de prochains détails sur la conduite singulière d’un capitaine qui avait donné sa démission, et publiait le texte de la demande d’interpellation que le député communiste Vaillant-Couturier avait déposée sur le bureau de la Chambre pour le président du Conseil, ministre de la guerre.
Les canonniers ne riaient plus. Ils sentaient trop que, pour une affaire où ils ne comprenaient rien, ils seraient les premières victimes de ce beau mouvement que préparait le Comité d’action de l’Ami du Peuple. Ils savaient que, depuis le matin, toutes les troupes de la garnison étaient consignées et que des patrouilles de gendarmerie circulaient dans la ville. Et le cycliste du colonel glissait à l’oreille de qui voulait l’entendre, que, par le train de Paris, avaient débarqué des voyageurs dont le nombre insolite dissimulait à la fois des chefs du parti communiste et des agents de la sûreté.
XVI
Son numéro de l’Écho de Paris sous le bras, sa cravache et ses gants dans la même main, le lieutenant Calorgne, qui portait toujours la tenue noire d’avant la guerre, rentra chez lui d’un air soucieux. De toute la matinée, il n’avait pas pu arracher trois phrases au capitaine Joussert.
— Tu vois ? dit-il à sa femme, on ne sait jamais sur quel pied danser avec cet homme-là. Il a voulu faire le malin. Total : il donne sa démission. Je te demande un peu si c’est raisonnable !
Il attendit. Sa femme se contenta de hocher la tête. Il continua :
— Avant-hier, il colle quatre jours de prison à Panouille. Hier, il le traduit en conseil de guerre. Ce matin, tu ne sais pas ce qu’il a fait ?
— Non.
— Il a fait l’inventaire du magasin d’habillement.
— Puisqu’il a donné sa démission, il s’apprête.
— Le colonel nous a prescrit, ce matin, de nous montrer le moins possible en uniforme dans les rues, pour éviter de créer des incidents.
— Il a peut-être raison ?
— Il a raison, il a raison… En tout cas, avant la guerre, on ne baissait point pavillon comme ça devant les anarchistes. Rappelle-toi, au printemps, quand il y avait retraite militaire, le samedi soir, tout le peuple suivait. Et même, les conseillers municipaux des faubourgs ont réclamé, parce que les retraites ne passaient point par les faubourgs. Ainsi, tu vois !
— Nous ne sommes plus avant la guerre.
— Foutre non !
— Édouard !
Madame Calorgne se permettait quelquefois de relever les écarts de langage de son mari. Il n’avait que trop souvent tendance à parler comme il parlait avant la guerre, quand il était sous-officier. Et le lieutenant Calorgne tolérait ces reproches de sa femme.
Il s’était assis à table et dépliait sa serviette.
— Revue d’armes tantôt, dit-il. Ça va barder.
— Le capitaine est de mauvaise humeur ?
— Non, pas du tout. C’est moi qui passe la revue. Avant la guerre, c’était le lieutenant en premier qui passait la revue d’armes. Quand j’étais bleu…
Il s’arrêta.
— Écoute ! fit-il.
Ils écoutèrent.
— Qu’est-ce que c’est ?
Elle le regardait.
— L’Internationale. Tu n’entends pas ?
Il alla vers la fenêtre et l’ouvrit.
Un cortège d’hommes et de femmes, chantant l’hymne révolutionnaire, débouchait du pont.
— Ils vont du côté du quartier, dit le lieutenant Calorgne.
— Que c’est bête ! murmura sa femme.
Le cortège défila sous leurs fenêtres. Des femmes sans chapeau et des hommes à casquette marchaient au pas, quatre par quatre, derrière un drapeau rouge.
— Que c’est bête ! répéta madame Calorgne.
— Ils se prétendent antimilitaristes, et vois-les ! Ils marchent au pas, hommes et femmes, mieux que nos servants. Ils vont sûrement au quartier. C’est le 1er groupe qui est de service.
— Mais qu’est-ce qu’ils veulent ?
Madame Calorgne était inquiète. Comme la plupart des femmes, elle tremblait à la pensée de la révolution dont tous les journaux signalaient, vantaient, ou déploraient, depuis l’armistice, les progrès certains.
— Oh ! dit le lieutenant Calorgne. Beaucoup de bruit, peu de danger. Ils agitent leur drapeau rouge comme un épouvantail à moineaux. Mais, qu’on me donne seulement un peloton de chasseurs, et tous leurs épouvantails s’évanouiront.
— Tu crois ?
— Viens manger. Laisse-les chanter leur Internationale : ça distraira nos canonniers, qui sont consignés à cause de ces braillards. Eux, ils s’en fichent : avec leur semaine anglaise, ils ont toute cette après-midi et toute la journée de demain pour se promener ; ils s’en moquent bien, que nos soldats ne se promènent pas ! Mais ça ne les empêchera pas de crier : « Vivent les petits soldats ! A bas l’armée ! »
— Je ferme la fenêtre ?
— Si tu veux. Tiens ! les côtelettes sont froides maintenant.
— Mets de la moutarde.
— C’est de la neuve ?
— Oui.
— De la coopérative ?
— Oui : vingt-sept sous. La même qu’on paye un quatre-vingt-quinze chez tous les épiciers.
— Tu m’as acheté du papier ?
— Trois mains. Il a augmenté de deux sous par main.
— Elle est un peu douce, la moutarde.
— Oh ! toi, il te faut du sinapisme !
— Tu exagères.
XVII
Ce samedi-là, le maréchal des logis Faituel était chef de poste au quartier.
Excellent sous-officier qui n’avait jamais attiré la moindre réprimande, il s’acquittait de son service avec un zèle remarquable. Seuls, Rechin et deux ou trois autres canonniers connaissaient mieux le véritable Faituel. Pour eux, il se réservait moins que pour tout le monde. Il les recevait assez souvent, le soir, après la soupe, dans la chambre qu’il avait louée, en ville, chez une vieille dame sourde dont il excitait l’admiration par sa courtoisie et sa sagesse. Jamais le maréchal des logis Faituel ne recevait une femme chez lui. Chaque soir, il arrivait en uniforme bien taillé, vers cinq heures. A sept heures, qu’il eût eu ou qu’il n’eût pas eu la visite de ses camarades, il repartait, en civil. Vers neuf heures, il rentrait, se déshabillait, et regagnait le quartier. Mais Rechin, qui n’était pas un sot, le soupçonnait d’avoir en ville une autre chambre, sinon tout un appartement, où l’on ignorait qu’il fût soldat et où il ne recevait aucun soldat.
Au quartier, le maréchal des logis Faituel évitait toute rencontre familière avec les camarades qu’il traitait en ville comme de véritables amis. Il avait même dû, à plusieurs reprises, en avertir expressément Rechin, qui le jugeait timoré. Pas n’est besoin sans doute de spécifier que, ce samedi-là, troisième jour de prison de Panouille, le maréchal des logis Faituel, plus circonspect que jamais, renvoya sans ménagement le canonnier Rechin qui cherchait à l’aborder dès la fin de la parade de garde. Rechin, toutefois, ne désirait lui dire que deux mots :
— Tâche de voir Panouille. Moi, je suis brûlé, tu le sais.
— Bon. Rompez ! répondit le chef de poste.
Faituel avait d’autres soucis, car il pressentait que son tour de garde ne serait pas des moins délicats, mais il s’était promis de ne pas perdre une si précieuse occasion de causer avec Panouille. Chef de poste, il était responsable, et par conséquent il pouvait pénétrer dans tous les locaux pour s’assurer, à telle heure qu’il lui plairait, que tout y était bien en ordre.
Il visita les prisons quand son brigadier fut revenu de la corvée de soupe aux prisonniers. Il eut soin seulement, avant d’ouvrir la cellule de Panouille, d’abaisser le plus possible sur ses yeux la visière de son casque.
Il était adroit. Il sut trouver quelques paroles suffisantes pour que Panouille ne regimbât pas d’emblée. Et, les ayant prononcées, il n’eut plus aucune crainte : il était maître de Panouille.
— Mais oui, mon pauvre vieux, lui dit-il doucement, vous avez des amis. Ils vous sauveront.
— J’ai rien fait. J’ai pas frappé le lieutenant et j’ai pas lancé la gamelle à l’adjudant. Je vous jure…
— Oh ! moi, je vous crois. Mais ici, dans ce métier, ce n’est pas toujours la vérité qu’on croit. Et à votre place, moi, je ne persisterais pas à nier. C’est un très mauvais système de nier avec obstination : il y a des juges que ça incommode, surtout au conseil de guerre.
— Alors, sûr et certain, ils me font passer au conseil ?
— Dame !
Panouille, une fois de plus, exhala son juron favori.
— Vous les connaissez, poursuivit le maréchal des logis : tous des brutes, qui ne sont contents que du malheur des pauvres types. Ah ! si tu étais riche, mon pauvre Panouille, sois tranquille : tu ne serais pas où tu es, et on n’aurait pas voulu t’envoyer d’office en Algérie. Ici comme ailleurs, il n’y a de misère que pour les misérables. Mais ça ne durera pas toujours : nous nous vengerons. Toute l’armée, c’est de la racaille à pendre.
— Ils sont pas tous mauvais, hasarda Panouille que semblables paroles, d’un sous-officier, rendaient perplexe. Le capitaine Joussert, il est bon fieu.
— C’est vrai qu’il ne voulait pas te punir ?
— Sûr et certain. Et gentil avec ça. Il comprend les choses.
— Ça me fait plaisir de te l’entendre dire. Est-ce que tu sais qu’il a donné sa démission ?
— Non !
— A cause de toi.
— Alors, je passerai pas en conseil ?
— Au contraire.
— Ah ! alors, je suis foutu. J’aurai personne pour me défendre.
— Mais si, tu auras un avocat. Un grand, qui te fera acquitter.
— Acquitter ?
— Oui. Et puis, on me disait que tu avais un ami, comment donc ? Rochin ? Regin ?
— Rechin ? C’est un faux frère. Il m’a fait poisser hier un sale journal.
— Non, Panouille, non. Rechin est ton ami. Écoute-le, tu ne t’en plaindras pas.
— Vous le connaissez ?
— Non, mais un de mes camarades le connaît très bien.
— Ah !
— Ce journal qu’il t’apportait hier, c’est lui qui te sauvera.
— Vrai ! vous me dites des choses ! Si c’était pas vous, je le croirais pas.
— Ne le répète à personne. Garde ça pour toi.
— Sûr et certain.
— Tu sortiras de prison, la tête haute, Panouille. Tu es du peuple, le peuple te délivrera.
— Personne me connaît.
— Plus que tu ne penses, Panouille. Allons, courage ! Donne-moi la main. Espère.
— Ah ! maréchal des logis ! J’aimerais mieux pas passer au conseil.
— Il vaut mieux que tu y passes. Ton procès est le procès du peuple. Tu auras tout le monde de ton côté.
— Vous croyez ?
— Adieu, Panouille, et silence.
Et la porte de la cellule fut refermée sur Panouille, plus perplexe que jamais.
XVIII
Le cortège qui chantait l’Internationale, le capitaine Joussert l’avait vu passer, lui aussi, de la terrasse du Café des Sports où il était attablé en compagnie d’un camarade, ingénieur de l’une des usines dont la ville tenait à la fois sa richesse et son air lourd de fumées.
— Pauvres gens ! murmura-t-il.
Mais il n’avait dans la voix aucun mépris.
— Pauvres gens qu’animait jadis une foi religieuse propre à les consoler de leur vie si dure, et qu’anime à présent une autre foi, mais basse, et sans issue ! Tels qu’ils marchent vers ils ne savent trop quoi, ils marchaient vers l’ennemi, le jour de la bataille de Guise. Il suffit d’exalter en eux cet instinct d’abnégation et de dévouement qui dort au cœur de tous nos compatriotes, pour les emmener n’importe où. C’est un beau peuple, ami, que le peuple de France.
— Tu ne les vois pas à l’atelier, toi, répondit l’ami. Ce sont les premiers ouvriers du monde, tant par leur intelligence personnelle que par leur application. Mais, Français, ils aiment à se critiquer et à critiquer leurs patrons ; et les chefs communistes sont impardonnables, qui méprisent ces ouvriers au point de les vouloir ravaler tous au niveau de simples manœuvres égaux.
— Impardonnables ? répliqua le capitaine Joussert. Ineptes, plutôt, les uns parce que, sincères dans leur conviction, ils n’ont les yeux fixés que sur leur idéal, et les autres parce que, véritables exploiteurs de la misère populaire, ils n’ont pour les troupes qui les suivent que le dédain le plus écœurant. Ni les uns ni les autres de ces chefs ne sont de vrais chefs : intellectuels ratés dans la plupart des cas, ils manquent ou d’esprit pratique ou de conscience. Ils perdront leurs troupes, non sans les faire d’abord décimer par la guerre civile et sans les précipiter dans une misère plus grande. Une révolution, comme une guerre, ne profite qu’à une minorité de sacripants. Le peuple n’en fait que les frais.
L’ingénieur posa la main sur le bras du capitaine.
— Comme te voilà triste !
— J’ai donné ma démission.
— Toi ?
— Tu ne sais pas ce qu’est devenue notre prodigieuse armée de la guerre, cette élite de la nation. Elle est devenue ce que la nation redevient peu à peu, tandis que les anciens combattants, fatigués, s’engourdissent : la proie des anciens embusqués, des anciens lâches, la proie des partisans de toutes les compromissions.
— Allons ! dit l’ingénieur, avoue-le : tu t’aperçois que tes doctrines sont en train de faire faillite.
— Non.
— Mais tu n’y crois plus.
— J’y crois plus que jamais. Plus que jamais, je crois que la France a besoin d’une monarchie.
— Le peuple, qui vote, n’en veut pas.
— Le peuple ne sait pas. Dès l’école, on le trompe ; on lui enseigne que les rois mangeaient son pain et buvaient sa sueur ; mais on ne lui enseigne pas qu’il ne faut pas imputer aux rois ce qui est imputable à la noblesse, et on se garde bien de lui enseigner que les rois étaient toujours en lutte contre la noblesse et que c’est contre la noblesse, avec le peuple et pour le peuple, que les rois ont créé le royaume de France. On ne lui enseigne pas que cette noblesse d’autrefois n’était que ce que sont les banquiers, les agioteurs, les accapareurs, les sociétés anonymes d’aujourd’hui. On ne lui enseigne pas que les rois étaient moins dangereux pour le peuple que ne le sont aujourd’hui ces Normaliens défroqués et ces avocats sans clientèle qui composent les trois quarts du parlement tout-puissant. Si le peuple savait…
— Veux-tu faire de la politique ?
— Faire de la politique ? Car c’est un métier, n’est-ce pas ? C’est la France qu’il faut faire, mon ami.
— Toujours des guerres ?
— Où as-tu lu ton Histoire ? Louis XIII et Louis XIV avaient fait la France intérieure, mon ami. Il faut refaire cette France. Il ne s’agit pas de la refaire contre un étranger quelconque, il s’agit de la refaire contre ceux qui la désagrègent intérieurement. La démagogie, qui penche vers l’internationalisme, étrangle un pays et le met à la merci des autres. Que m’importe que la Russie et l’Allemagne soient fortes et prospères, si ma France est prospère et forte aussi ? Je ne souhaite la mort et la ruine ni de l’Allemagne qui voulait nous conquérir, et nous l’avons vaincue, ni de la Russie, qui rêve de détruire le monde entier. Il me suffit que ma France ne meure pas. Et ces gens qui chantent l’Internationale, je suis sûr qu’ils ne sont pas plus assoiffés de paix que moi-même.
— Alors, pourquoi quittes-tu l’armée ?
— Une altercation avec mon colonel. C’est un peureux autoritaire. Je n’aime pas ce genre d’hommes, surtout quand ils prétendent me faire agir contre ma conscience. Je suis au service de mon pays, je ne suis pas au service d’un colonel. Au reste, de nous deux, il n’aura pas le dernier mot. As-tu entendu parler de l’affaire Panouille ? Tu ne lis ni l’Humanité, ni l’Ami du Peuple ?
— Non.
— Tu en entendras parler. Ces gens qui chantaient l’Internationale vont certainement la chanter devant notre quartier. Si le colonel fait un geste maladroit, nous aurons peut-être du vilain. Le tout, à cause d’un pauvre diable auquel j’ai dû infliger quatre jours de prison. Mais tout s’est embrouillé. Je t’expliquerai plus tard. C’est assez curieux. Je rentre au quartier : le ministre n’a pas encore accepté ma démission.
— A demain ?