PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
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— A demain.
XIX
Le quartier des artilleurs occupait un vaste quadrilatère limité par une place, où s’ouvrait la grille d’honneur, et par des rues aux maisons pauvres qui ne se réveillaient qu’aux premières heures de la nuit, quand les soldats quêtent un peu de distraction. Dans la journée, les jeunes recrues faisaient leurs classes à pied sur la place ; mais les rues qui bordaient le quartier étaient à peu près désertes.
Le capitaine Joussert s’engagea dans une de ces rues assez tôt pour apercevoir deux hommes, deux civils, dont l’un grimpait sur les épaules de l’autre, le long du mur d’enceinte du quartier.
Prompt, le capitaine pressa le pas. Les deux hommes ne l’entendaient point. Celui qui servait de soutien à l’autre tendait la main vers le sol pour y saisir un sac de toile bise, sans compromettre l’équilibre de son compère.
Le capitaine courut.
Du côté de la place où la grille d’honneur s’ouvrait, on chantait l’Internationale.
Le capitaine fut rapidement sur les deux hommes.
Un bras qui brandit la cravache. Un derrière cravaché. Deux cris. Un homme qui tombe. L’autre qui veut s’enfuir, avec son sac. Mais le capitaine Joussert lui agrippait le poignet.
— Qu’est-ce que vous fichez là ?
— …
— Voyons ce sac. Des brochures de propagande ?
L’homme agrippé dénoua la ficelle. L’autre se massait la jambe droite.
Le capitaine, tenant toujours l’homme, prit une brochure.
— Soldats, fraternisez ! C’est gentil. Alors, vous n’avez pas le courage de faire entrer ça par la porte ?
Les deux compères se taisaient.
— Bon. A chacun selon son mérite ! Toi, tu as ton compte ?
Il s’adressait à celui qu’il avait cravaché.
— Et voilà pour toi ! Vous ne serez pas jaloux.
Et deux gifles retentirent sur les joues de l’acolyte.
— Maintenant, au large !
Et, le pied sur le sac, son butin, il chassait les deux hommes, penauds, qui détalèrent.
Traînant le sac de brochures, le capitaine Joussert, ragaillardi par son exploit, gagna la place.
On y chantait toujours l’Internationale. Deux ou trois cents hommes et femmes, graves comme à l’église, massés devant la grille autour d’un drapeau rouge, chantaient profondément. Entre leur masse et la grille du quartier, qui était fermée et gardée par une sentinelle, la chaussée, libre, semblait préparée comme un piège. A toutes les fenêtres de tous les bâtiments, il y avait des soldats.
Le capitaine Joussert, calme, traînant son sac, prit le milieu de la chaussée.
Le refrain s’achevait.
— A bas l’armée !
— A bas la guerre !
— Mort aux galonnards !
— Vive Panouille !
— Rendez Panouille !
— Délivrez Panouille !
Un tumulte hurlait tout à coup. Les rangs des manifestants se disloquaient. On avait vu le capitaine Joussert. On le menaçait.
— Vive Panouille !
— A bas la guerre !
Pâle, mais calme, sans morgue, traînant son sac, le capitaine Joussert s’avançait.
— Vive Panouille !
Et les vociférations de gronder.
Mais, au bout de la place, un nouveau cortège apparaissait, drapeau rouge en tête, qui chantait aussi l’Internationale. Les cris redoublèrent. Des femmes s’élancèrent à la rencontre du capitaine.
— Aux armes ! cria la sentinelle.
Les manifestants se précipitaient vers le capitaine. Sans lâcher son sac, il jeta sa cravache derrière lui. Il n’avait plus qu’une dizaine de mètres à franchir pour toucher à la grille. Les hommes du poste accouraient, mousqueton à la main, commandés par le maréchal des logis Faituel.
— La petite porte ! cria le maréchal des logis.
Ce fut bref.
Entouré, le capitaine disparut au milieu des manifestants.
— Au capitaine ! cria le chef de poste.
Par la petite porte, trois canonniers se ruèrent.
Mais, soudain, deux détonations, coup sur coup. Et, subitement, les assaillants, se bousculant, reculèrent, refluèrent, s’échappèrent. Un vide se trouva fait devant la grille. La sentinelle était toujours debout. Deux hommes gisaient au bord du trottoir : un civil à casquette, et le capitaine Joussert.
Le nouveau cortège, chantant l’Internationale, approchait.
Quelques manifestants, qui s’étaient ressaisis après la panique, se baissaient autour du blessé. Les canonniers relevaient le leur, et l’emportèrent dans la cour du quartier. Blême, le maréchal des logis Faituel, revolver au poing, refoulait vers l’intérieur ses hommes de garde. La cour s’emplissait de canonniers. L’adjudant de semaine hurlait des ordres que nul n’exécutait. La foule, dehors, son chant coupé net, s’enflait autour de son blessé.
— Il est mort ! lança une voix de femme.
— Assassins !
— Assassins !
La foule criait à la mort.
Pendant vingt minutes, elle secoua la grille du quartier. La sentinelle avait été emmenée par les plus furieux. Derrière la grille, le maréchal des logis Faituel avait éloigné tous les canonniers.
— Assassins !
— Assassins !
— Assassins !
Et là-dessus, perçant les vociférations, brusquement, un cri affolé :
— Les chasseurs !
En moins de cinq minutes, la place fut déserte.
Le peloton de chasseurs passa au trot à hauteur de la grille des artilleurs, sans trouver autre chose devant ses chevaux que quatre hommes qui en emportaient un cinquième, mort ou blessé, que pas un cheval ne frôla.
XX
Dans son étroite et sombre cellule, Panouille se réveilla en sursaut.
— Alerte !
Il avait entendu crier alerte à l’instant même où il se réveillait. Il se frotta les yeux.
Il avait eu peur. Il sourit.
— C’est samedi, songea-t-il. C’est manœuvre de la pompe.
Et il songea que, dans deux heures, les permissionnaires à destination de Paris se rassembleraient dans la cour, devant la salle des services, et que, ceux-là partis, se rassembleraient ceux de la direction de Besançon, de Dôle et de Lons-le-Saunier, et donc ceux de Passenans.
Ceux de Passenans ? Ils n’étaient guère que deux au régiment : le fils d’un fermier de Darbonnay, qui allait chez lui presque tous les dimanches, et lui, Panouille, qui n’allait chez ses maîtres que tous les deux mois, ou à peu près. Encore n’y allait-il qu’à cause de Marguerite.
Panouille se frotta les yeux. Il avait dormi, lourdement dormi. Pendant combien de temps ? Deux heures ? Trois heures ? Les camarades désignés pour la manœuvre de la pompe à incendie l’avaient, en criant alerte, tiré de son sommeil. Il dormait si bien !
— J’aurais pas dû rien répondre au brigadier, songea-t-il, ni à Rechin, ni à personne.
Sans cette sotte réponse lancée à Rechin, sans ce juron exhalé à la face du brigadier de chambrée, Panouille, à cette heure, brosserait sa culotte et sa veste numéro 2 pour aller en permission, en permission à Passenans, voir la Marguerite qui avait besoin de lui, la Marguerite qui l’attendrait peut-être à la descente du train.
— Ah !
Panouille, une fois de plus, exhala son morne juron, cause de son malheur.
Il avait dormi. Avait-il rêvé ? Tant de pensées contradictoires lui montaient en même temps à la tête ! Comment les débrouiller ?
Qu’était-ce que cette histoire de ce maréchal des logis de garde, qu’il ne se rappelait pas avoir jamais vu, et qui parlait d’une voix douce en baissant le front, de telle sorte que l’on n’eût pas pu dire de quelle couleur étaient ses yeux, et qui conseillait à Panouille d’espérer ?
Espérer ? Espérer quoi, puisque Panouille n’allait pas en permission ?
Panouille se frotta les veux.
Aller en permission ? Voilà trois jours qu’il était prisonnier, et il était prisonnier en prévention de conseil de guerre. Conseil de guerre ? On l’accusait d’avoir jeté sa gamelle à la figure de l’adjudant de semaine. On l’accusait aussi d’avoir frappé son lieutenant, le lieutenant Calorgne. On l’accusait encore d’avoir insulté son brigadier de chambrée. Et on l’accusait enfin de cacher dans son paquetage des journaux qu’on ne doit pas lire au quartier. C’était, selon le colonel, le grief le plus grand. Mais Panouille n’avait jamais ni le temps ni le goût de lire un journal. Ses camarades lui racontaient la politique et les faits divers, et les conférences de la paix où participaient les ministres de tous les pays, et la guerre du Sud-Algérien, et les mutineries des marins de la Mer Noire. Et Panouille ne savait pas si la Mer Noire est une mer de Chine et il ne se souciait pas de ces balivernes. Il avait assez à faire d’astiquer les bricoles de ses deux chevaux pour la corvée du lendemain. Que lui reprochait-on de lire des journaux ?
Du reste, ce maréchal des logis de garde n’avait pas l’air d’estimer que Panouille fût coupable. Il lui annonçait qu’un avocat le défendrait devant le conseil de guerre et que le peuple le ferait acquitter. Certes, ce maréchal des logis si bienveillant, bienveillant comme le capitaine Joussert, avait raison : Panouille était du peuple. Mais tout le monde n’est-il pas du peuple ? Les riches ne sont pas nombreux. A Passenans, il n’y en a guère. Et ils ne sont ni farauds, ni méchants. Les fermiers sont de beaucoup plus avares et difficiles que les propriétaires. Mais il y a plus de valets de ferme que de fermiers. Le maréchal des logis pensait-il que les valets de ferme de Passenans enverraient une pétition en faveur de Panouille, qui allait être traduit devant le conseil de guerre ? Mais tous ne savent pas écrire, ou même signer leur nom seulement, et tous ne sont pas Français. Et les autres n’aiment pas être mêlés à des affaires de justice et de tribunaux.
Panouille avait-il rêvé ?
Il concevait mal que son cas ne fût pas grave. Puisque le colonel l’avait fait comparaître devant lui, le cas certainement était grave. Le colonel ne fait pas comparaître devant lui tous les canonniers qui lâchent de gros mots. Et d’autres que Panouille lisaient ces maudits journaux qu’on l’accusait de lire, quand il ne les lisait pas. Et ces autres, tels que Rechin, ils ne passaient pas en conseil de guerre.
Le maréchal des logis de garde, qui baissait le front, parlait d’une voix trop douce. Panouille ne douta pas d’avoir rêvé. Ah ! que n’avait-il aussi bien rêvé de Marguerite, de sa Marguerite qu’il ne verrait pas, puisqu’il n’irait pas en permission à Passenans ?
En permission… Marguerite…
Cent treize demain matin… Passenans… Marguerite… Libération… Retour au pays… Les chevaux à la charrue… Marguerite…
Marguerite…
Panouille dormait.