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Panouille

DEUXIÈME PARTIE

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I

Il n’est pas besoin de motifs extraordinaires pour qu’un homme devienne célèbre. Désirant la gloire que dispensent les journaux, Panouille ne l’eût probablement pas obtenue. Elle vint à lui, généreuse et bruyante. Huit jours après les incidents minimes qui avaient troublé une chambre d’artilleurs, puis une batterie, puis un régiment, puis toute la garnison et toute cette ville de province dont la population industrielle affectait de ne pas aimer les militaires, le nom de Panouille avait été imprimé par le plus petit des hebdomadaires de France et livré à la curiosité publique. Et, selon la couleur des gazettes, Panouille avait été présenté comme un martyr ou comme un misérable, et une partie de l’opinion l’élevait au rang des héros du prolétariat, tandis qu’une autre le rabaissait au niveau des tristes individus qui ne valent pas la corde dont on doit les pendre.

L’affaire, étant obscure, excitait les passions. Certains parlaient des temps proches sur un ton d’amertume et de menace, et certains déploraient la faiblesse d’un gouvernement qui mettait le pays à la merci d’aventuriers dangereux. Les deux communiqués que le Ministère de la Guerre avait rédigés afin de dissiper le malentendu naissant, n’avaient rien dissipé.

— On sait bien, se disait-on, qu’un démenti officiel n’est qu’un aveu.

Et les journaux des différents partis politiques s’étaient enflammés de plus belle.

Les détails de l’affaire, il est vrai, pouvaient permettre toutes les hypothèses et toutes les déductions. Dès le début, un homme était mort, tué, à cause de Panouille, de chaque côté de la barricade : un ouvrier, et le capitaine qui connaissait mieux que personne la vérité. Les différents partis en profitèrent de leur mieux.

Pendant trois semaines, la ville, qu’un simple mot lancé par Panouille avait placée en vedette, fut animée de manifestations et de patrouilles. Des cortèges d’ouvriers en grève parcouraient les rues désertes dont les maisons bourgeoises, volets clos, semblaient inhabitées. Ou bien des pelotons de chasseurs faisaient sonner les fers de leurs chevaux sur les pavés, tandis qu’à d’autres heures des sections d’infanterie se hâtaient en cadence ; mais soldats et grévistes évitaient de se rencontrer. Et, malgré l’arrivée de deux nouveaux bataillons, ce bonheur des rencontres évitées avait peu à peu fatigué l’arrogance des grévistes et la colère des soldats. Après trois semaines de cortèges, de chants, de défilés, de cris, les ouvriers avaient repris le chemin des usines, et l’on ne voyait plus de patrouilles dans les rues qui se réveillaient timidement. Si bien qu’on put de part et d’autre se féliciter que les obsèques rivales des deux victimes du début se fussent déroulées dignement, sans bagarre ; et le succès avait été d’autant plus difficile que, par déférence, le maire et le général s’étaient fait représenter à l’enterrement du manifestant tué, tandis qu’une délégation d’ouvriers avait suivi le corbillard du capitaine, — double déférence qui, dans de telles conjonctures, risquait d’être de part et d’autre mal accueillie et d’entraîner des protestations mauvaises.

Le Gouvernement était d’ailleurs intervenu. A la Chambre des Députés, le Président du Conseil déclarant qu’une enquête sévère était menée et que la justice suivrait son cours, la demande d’interpellation du communiste Vaillant-Couturier avait été renvoyée à la suite.

D’être nommé par de si hauts personnages à la tribune de la Chambre, pouvait enorgueillir dans sa cellule l’humble Panouille. Panouille en fut plutôt d’abord vaguement effrayé. De tant de complications imprévues, il n’augurait rien de bon. Il savait de science plus certaine qu’il passerait devant les officiers du conseil de guerre et il eût préféré passer devant eux en accusé moins illustre. A ce bruit dont on entourait sa chétive personnalité, il dut cependant un avantage : transféré des locaux disciplinaires du régiment à la prison militaire de la ville, il fut traité avec plus d’égards assurément que s’il n’eût été qu’un soldat entre les soldats, au lieu d’être Panouille. Mais il était Panouille.

II

Panouille était Panouille. Il le comprit plus nettement quand il reçut, dans sa prison, la première visite de son avocat.

Son avocat ! Le maréchal des logis Faituel et le canonnier Rechin lui avaient annoncé qu’il serait défendu par un grand avocat, mais il n’osait pas croire que ce pût être vrai. Et il fut effaré, le pauvre Panouille, quand l’avocat se nomma devant lui, pour lui.

En réalité, ce grand avocat n’était grand que depuis qu’on le comptait parmi les chefs du parti communiste. Député, naturellement, grâce à sa faconde et grâce à l’héritage que lui avait légué son père, le Citoyen Maître Pigace ne plaidait que pour les martyrs du parti. La liste de ses victoires était courte. Lui, et les journaux du parti, imputaient ses constants échecs à la sottise, à la peur et à la bassesse des juges bourgeois devant lesquels il ne défendait que des héros. Mais il ne prenait guère la peine de les défendre. Il se contentait d’attaquer violemment tout le monde autour de lui, témoins, juges et société, et, sans se soucier du malheureux qu’il abandonnait à l’infâme justice capitaliste, il tournait ses plaidoyers en apologies pour le communisme, transformant le tribunal en salle de réunion politique et ne cherchant qu’à provoquer de retentissantes condamnations dont il s’indignait ensuite, toujours violemment, dans l’un des journaux du parti.

Au milieu de l’affaire Panouille qui s’enrichissait de grèves, de mutineries militaires, et de deux morts, le Camarade Pigace pouvait trouver un des beaux triomphes de sa carrière.

— Monsieur, lui dit Panouille.

Il coupa :

— Appelle-moi maître, je suis ton avocat.

Les explications de son client lui parurent à la fois insuffisantes et superflues. Il connaissait l’affaire Panouille mieux que Panouille.

Mais Panouille se rappela que ses amis lui avaient conseillé de ne pas nier, et il interrogea le camarade Maître Pigace.

— C’est que, dit-il, j’ai pas frappé le lieutenant, et j’ai pas crié : « A bas la guerre ! »

— Tu n’as rien à répondre, trancha l’avocat.

Il avait pesé son client.

— Je suis là pour te défendre, fit-il. A toutes les questions que l’on te posera, réponds seulement : « Je n’ai rien à répondre. » Je me charge du reste.

— Bien, monsieur, dit Panouille…

Alors le camarade Pigace commença devant Panouille une longue conférence véhémente, qui était peut-être un projet de plaidoyer, et dont plus d’un point échappait à Panouille.

— Tu me suis ? demandait le grand avocat.

Et Panouille n’osait pas dire qu’il ne suivait pas.

Il osa toutefois demander à son tour, quand il crut que Maître Pigace avait fini :

— Est-ce que je serai acquitté ?

Mais l’avocat riposta :

— Laisse-moi faire.

Et il continua de parler.

Panouille était plein d’admiration. Il ne quittait pas du regard l’étonnant défenseur qu’il estimait plus merveilleux qu’il ne l’eût espéré. Et l’autre, s’enivrant de l’effet qu’il produisait sur l’humble Panouille, continuait de parler.

Néanmoins il s’arrêta. Et il attendait sans doute des félicitations.

— Je serai acquitté, dit Panouille.

— Nous aurons une belle affaire, répliqua Maître Pigace. N’oublions pas que l’affaire du collier a été l’une des causes actives de la Révolution de 89.

— Quel collier ? fit Panouille.

Maître Pigace sourit.

Reprenant contact avec la réalité, il se mit à causer familièrement. Panouille se sentit plus conquis encore de tant de bonté après tant de talent.

S’il avait quelque désir à exprimer ? Certes. Il songeait à Marguerite. Depuis cette désolante affaire, il était sans nouvelles. Il ne songeait qu’à Marguerite et qu’à son silence. Ou bien gardait-on les lettres qu’elle lui écrivait ?

— Sûr et certain, dit Panouille, si vous vouliez lui écrire…

Le camarade Pigace promit. Avec effusion, Panouille l’en remercia. Pour remercier, il trouva les mots qu’il n’avait pas trouvés pour féliciter. Touché de compassion, l’avocat s’attarda auprès de son client.

Humblement, simplement, Panouille avoua son secret, décrivit la ferme où il rêvait d’unir sa vie à celle de Marguerite, parla de cette vie qui serait la sienne après sa libération, s’enhardit, parla des travaux et des plaisirs de la campagne, des travaux surtout, parla, parla lui aussi.

Le camarade Pigace hochait la tête d’un air grave. Il écoutait avec patience.

— Mais les fermiers ? disait-il.

Il s’instruisait.

— Et les métayers ?

Panouille, tant bien que mal, donnait explications sur explications.

A son tour, l’avocat se taisait.

Et, quand Panouille eut tout dit :

— Oui, murmura le camarade Maître Pigace, on ne sait pas assez ces choses : il faut étroitement marier la faucille et le marteau. Très important. Capital même. Vital. Sinon, le parti est dans le lac.

Mais Panouille ne comprit pas.

III

L’affaire Panouille dépassait Panouille et l’engloutissait. Il l’ignorait, et c’est normal. Et il ignorait que sa légende pouvait l’écraser, et c’est encore normal.

Dans sa prison de sa petite ville, il ne songeait, lui, qu’aux moyens de revoir sa Marguerite. Mais la petite ville, rentrée dans l’habituelle tranquillité, oubliait déjà l’artilleur qui l’avait tirée pour quelques semaines de ses habitudes et rejetait parmi les vieilles histoires l’histoire du canonnier Panouille.

Et cependant, s’élargissant peu à peu, l’affaire Panouille était devenue une de ces affaires qui gênent un gouvernement : elle y avait gagné de l’ampleur et perdu de l’acuité.

Presque chaque jour, une gazette y faisait allusion. On ne disait pas tout à fait Panouille comme on avait dit, vingt-cinq ans plus tôt, Dreyfus. L’affaire Panouille ne divisait pas le pays en factions hostiles, mais elle servait à tous les partis : chacun y trouvait ce qu’il désirait y trouver. C’était à une heure où les patriotes français craignaient que la fatigue née de la guerre, ou le dégoût d’un état de choses puant l’impuissance et la veulerie, ne livrât la France, découragée de sa victoire de 1918, à l’expérience bolcheviste. L’armée et la marine subissaient une propagande active. Coup sur coup, les noms de Marty, de Badina, de Sadoul et de Panouille avaient alerté l’opinion publique.

Aussi le procès de Panouille ne pouvait-il pas ne pas souffrir des querelles qu’il alimentait. Et Panouille fut condamné, après un plaidoyer de Maître Pigace qui dura trois heures.

Condamné. Condamné durement, sans pitié. Panouille en demeura confondu.

S’était-il, en attendant l’heure du jugement, accoutumé à l’idée qu’il serait acquitté ? La plupart des gens qui l’avaient approché, le lui affirmaient sur tous les tons : il serait acquitté. Or, il fut condamné sans ménagement. Stupeur. Panouille ne se rendait pas compte de la situation exacte. Le jugement de ses juges l’écrasait. Quel crime avait-il donc commis, le pauvre Panouille, pour encourir cette effroyable disgrâce ?

Être séparé de Marguerite pendant des années et des années : voilà le supplice qu’on lui infligeait. Le reste n’existait pas : la vie de prison n’était point plus lourde à Panouille que la vie de caserne. Mais la vie sans Marguerite ? Il se représenta d’emblée le pire châtiment, que ses juges n’avaient pas nommé : Marguerite perdue. Perdue à jamais. Car les maîtres, cette fois, à Passenans, auraient bien raison de sa résistance, si elle résistait, et elle accepterait d’épouser le gars de Sellières qui avait remplacé Panouille à la ferme.

Stupeur : première émotion de Panouille. La seconde fut de la colère. Jusque-là, il s’était considéré comme la victime d’événements absurdes dont l’absurdité serait reconnue et proclamée. Il se considéra comme victime de la méchanceté et de la tyrannie des hommes. Des phrases, prononcées jadis par Rechin ou naguère par son avocat, lui revenaient à la mémoire. Alors que ces mots n’avaient jamais eu pour lui un sens réel, il devina tout à coup ce qui se cache de terrible sous le militarisme et le capitalisme.

Une rancune profonde monta lentement en lui. Il n’eut pas besoin de la vaine consolation que lui offrit son avocat. Il n’en voulut pas. Il serra les poings.

Condamné. Il était condamné. Injustice noire. Ces interminables jours de prison préventive qu’il avait subis ne suffisaient-ils pas ? Quel crime, quel crime avait-il commis ? Tant d’événements incompréhensibles le harcelaient. Le capitaine Joussert avait été tué, un ouvrier avait également été tué, et Panouille revoyait les témoins de son affaire : le lieutenant Calorgne, impitoyable ; le brigadier de chambrée, timide et accablant ; et surtout le colonel Bouteril, qu’on venait de nommer général ; et Maître Pigace, avocat merveilleux, qui avait su flétrir d’avance publiquement la méchanceté des juges militaires. Et, parmi tant d’événements incompréhensibles, Panouille seul pouvait démêler le seul qui eût une importance véritable : Marguerite perdue.

Marguerite perdue se marierait, oublierait Panouille, le mépriserait peut-être, alors qu’il n’était condamné que parce qu’il avait voulu la revoir. Perdue, Marguerite, et perdue toute la vie magnifique dont il rêvait pour elle, à côté d’elle, avec elle !

Perdue, en effet, et sans aucun espoir, car l’infortune s’acharna sur Panouille.

— Soyons courageux, lui dit son avocat après le jugement.

Il savait ce que Panouille ne savait pas encore et sut bientôt : depuis une semaine, Marguerite était fiancée et promise. Le curé avait lu la promesse officielle. Maître Pigace le savait.

Panouille, en l’apprenant, quand il l’apprit enfin, se sentit rougir. Il ne prononça pas une parole, il ne fit pas un geste. Cette condamnation, plus pénible que l’autre, l’achevait. Et, renonçant à le consoler, Maître Pigace le quitta ; il laissait dans la prison un Panouille anéanti.

IV

Les affaires du genre de l’affaire Panouille deviennent névralgiques peu à peu par périodes. Ce n’est pas d’abord et une fois pour toutes qu’elles prennent leur signification et leur gravité. Au moment où Panouille passa devant les juges du conseil de guerre, l’intérêt commençait à se détourner de lui. Le procès le raviva. La condamnation, désirée pour les uns, redoutée, au moins en apparence, par les autres, fut pour tous une surprise.

— Comment ? Encore ?

— Ce n’était donc pas fini ?

— Qu’a donc fait ce malheureux ?

Condamné, Panouille fut la victime et le martyr indiscutable.

Le parti communiste tenait en lui un otage sérieux. Par ses journaux, par ses députés, il le mit au premier plan. L’heure était bonne : dans le Sud-Algérien, les rebelles d’Abd El Kracine, utilisant au mieux les retraites des montagnes de l’Aurès, tenaient tête sans peine au corps expéditionnaire. Condamné pour des motifs mal établis, mais aussi pour avoir probablement levé la main sur ses chefs, et certainement pour s’être levé contre la guerre, Panouille, élu chef de file du parti communiste, était devenu un symbole ardent.

On plaçait sous sa présidence d’honneur les métignes de protestation, organisés à Paris. Car le parti communiste, on ne l’ignore pas, organise des métignes de protestation à propos de tout et de rien, afin de témoigner de son existence et pour mériter les subsides qu’il reçoit de Moscou.

Un soir, à la salle Wagram, on laissa vide un fauteuil au milieu des orateurs inscrits, et, lorsque le président de la séance eut déclaré que ce fauteuil était le fauteuil du camarade Panouille, une puissante acclamation lui répondit.

— Vive Panouille !

— A bas la guerre !

— Vivent les Soviets !

— Vive Panouille !

Les employés, receveurs et conducteurs de la Compagnie des Transports en commun de la région parisienne décrétèrent une grève de vingt-quatre heures pour prouver leur sympathie à Panouille et pour exiger que, soldat condamné à cause de ses opinions, il fût traité au régime des prisonniers politiques.

N’ayant pas obtenu satisfaction, ils décrétèrent, un mois plus tard, la grève sans limite.

Après huit jours de résistance, et une interpellation au Sénat, et une menace de grève de solidarité des employés des Postes et Télégraphes, le gouvernement capitula.

Panouille fut transporté dans une nouvelle prison et bénéficia de faveurs auxquelles il ne s’attendait pas. Sans le savoir, sans le vouloir, il était devenu l’épouvantail que les révolutionnaires agitaient devant les bourgeois inquiets.

Lui-même ne comprenait pas bien comment il pouvait avoir tant d’importance, puisqu’on l’avait condamné sans égards. Mais, réfléchissant, et considérant que son crime avait été fort exagéré, il acceptait cette manière de compensation qu’on lui offrait.

Il en vint ainsi à ne plus s’étonner de ce changement de régime dont il profitait. Homme simple, il regardait comme normal et naturel tout ce que toutes les autorités ordonnaient. Et, sur la foi de ce qu’imprimaient les journaux communistes qui lui arrivaient dans sa prison, il se tenait pour une victime digne d’un sort meilleur.

Qu’il fût un personnage d’exception, comme ces mêmes journaux le laissaient entendre, il en doutait. Trois mois après sa condamnation, il était encore un pauvre homme qui eût préféré qu’on parlât moins de lui dans tous les journaux.

Cependant, peu à peu, sous l’influence déprimante de la vie qu’il menait, et à mesure qu’il se voyait davantage l’objet de l’attention publique, il comprit différemment.

Peu à peu, parce qu’il ne lisait guère d’autres feuilles, il approuva sans réserve ce qu’il lisait dans l’Humanité et dans l’Ami du Peuple.

Il s’émut de toutes les injustices, de toutes les misères, de tous les crimes dont la société bourgeoise, militariste, impérialiste et capitaliste, était quotidiennement accusée. Il s’émut, comme aurait pu le faire un étranger, de la misère et de l’injustice dont il souffrait. Et souvent il avait envie de dire, ou d’écrire, à ces hommes compatissants, qu’il approuvait leurs rancœurs, leurs campagnes.

Quelle ne fut pas son émotion, un matin, en ouvrant l’Ami du Peuple ! Un article d’une colonne était signé : Panouille.

Panouille lut rapidement, puis relut.

L’article, dénonçant la situation précaire des prolétaires de la campagne, invitait les ouvriers agricoles à s’unir, dans le sein du parti communiste, aux ouvriers de la ville. « Tous frères ! » clamait Panouille dans cet article généreux. Et Panouille, lisant cet article signé de son nom, n’y trouvait rien à reprendre.

« Mariez étroitement la faucille et le marteau ! » concluait le Panouille du journal.

Alors, le Panouille de la prison se rappela que Maître Pigace s’était exprimé en ces propres termes devant lui, la première fois qu’il l’avait vu dans sa prison.

— Sûr et certain, se dit Panouille, qu’il faut marier la faucille et le marteau.

Il répéta :

— La faucille et le marteau.

C’est l’emblème dont s’ornent en manchette les journaux communistes.

Panouille regarda longuement l’emblème mystérieux. Puis, il relut l’article qu’on avait signé de son nom.

V

Trahi par sa fiancée, condamné par les hommes, Panouille ruminait dans sa prison.

Il avait cru d’abord que Marguerite n’était pas informée du malheur qui frappait Panouille. Mais Rechin avait certainement écrit à Marguerite pour lui conter le comment et le pourquoi de l’affaire. Mais l’excellent Maître Pigace avait certainement écrit aussi à Marguerite. Et elle ne répondait rien. Et Panouille, dans sa prison, se désolait de l’indifférence de sa Marguerite.

Pouvait-elle être indifférente ? Elle non. Brave fille au cœur loyal, elle plaignait sans doute l’infortuné Panouille. Mais il songeait qu’on le desservait sans doute auprès d’elle, et il cherchait un moyen de l’avertir. Or, tandis qu’il luttait contre l’inquiétude, il avait appris que Marguerite se disposait à se marier. Il ne pouvait dès lors plus douter de quoi que ce fût : Marguerite le trahissait. Et Panouille s’assombrit.

Seul désormais au monde, et libre de réfléchir à loisir, il réfléchit tristement. Des phrases lues soutenaient ses pensées. Il attribuait ses infortunes à sa naissance.

Il était né… De qui était-il né ? On l’avait trouvé au pied de la colline de Passenans, près du ruisseau où les paysannes lavent le linge. Un fermier s’était offert pour l’élever. L’élever ? Ou le préparer à lui servir d’esclave ? Panouille avait grandi en paria. D’autres enfants se moquaient de lui. Hommes et femmes ne s’adoucissaient pas plus pour lui que pour le chien de la ferme. Panouille enfant ne comptait pas. Panouille adolescent tint l’emploi d’un valet. On abusait de lui plus que d’une machine. Un jour, il avait trouvé un peu de sympathie chez une fille que ses maîtres venaient d’engager. C’était Marguerite, sa Marguerite.

Et voilà que sa Marguerite le trahissait. Loin de lui envoyer quelque lettre de consolation ou d’encouragement, elle se préparait à épouser un rival de Panouille.

Panouille était écœuré, dolent, découragé. Il se disait :

— Si j’étais riche…

Mais il n’était pas riche, et, depuis qu’il lisait les journaux communistes, il savait que les riches sont la cause de tous les malheurs que subissent les pauvres. On lui avait pris sa fiancée, on l’avait condamné pour un crime qu’il n’avait pas commis. Comment n’eût-il pas été écœuré ?

Dans sa prison, Panouille exhalait à voix haute d’ignobles jurons. A quel avenir pouvait-il rêver ? Quand sortirait-il de cette prison ? Et où se rendrait-il ? Qui lui donnerait du travail ? Ne refuserait-on pas d’embaucher un valet de ferme qui sortirait de prison ? Les fermiers sont gens qui n’ouvrent pas si facilement leur porte.

Maître Pigace, avocat et député, lui disait bien de ne pas désespérer avant l’heure.

— Tout n’est pas fini pour toi, précisait-il. Au contraire, ton affaire commence à peine.

Panouille eût mieux aimé des précisions plus franches. Il n’avait plus grande confiance en la justice. Que lui parlait-on de révision et, à défaut de révision, d’amnistie ?

— Le parti ne te lâchera pas, lui affirmait le camarade Pigace.

Panouille n’espérait plus rien que du parti communiste.

— Des hommes comme toi font la force de nos revendications sociales, déclarait encore l’avocat.

Et Panouille, indécis, ne demandait qu’à se laisser persuader.

Quand le souvenir de Marguerite ne le harcelait pas trop, il se voyait, réalisant les ambitions de son avocat, apportant sa pierre à l’édifice commun, tel que Maître Pigace l’obligeait à se voir. S’il pensait douloureusement à Marguerite, un goût de vengeance et de rancune se mêlait à son envie de réussir. Il n’imaginait pas que ses nouveaux amis dussent ne pas l’aider, lorsqu’il sortirait de prison. Ne parlaient-ils pas de lui dans les termes les plus flatteurs ? Ne parlaient-ils pas déjà de susciter toutes les grèves nécessaires pour arracher au gouvernement une amnistie totale, que les journaux voulaient complète et totale ?

De sa prison, Panouille s’exagérait à la fois les facilités et les difficultés de l’entreprise. Il faisait figure de personnage célèbre dont tout le pays avait prononcé ou prononcerait toujours le nom. Il n’ignorait pas enfin la campagne que ses amis menaient en faveur de Marty et de Badina, et, se jugeant plus intéressant, il attendait un secours efficace de ses défenseurs de l’Ami du Peuple et de l’Humanité.

Ainsi Panouille aurait sa revanche. Marguerite regretterait de s’être tant hâtée à conclure le mariage qu’on lui imposait, et les maîtres de la ferme regretteraient d’avoir si mal conseillé Marguerite. Lui seul, Panouille, sourirait. Mais de quel sourire !

VI

Ce qui frappait le plus Panouille, dans la prison où on l’avait transféré après les manifestations organisées par le parti communiste, c’était d’échapper aux autorités militaires à mesure que l’heure tournait.

A la vérité, l’opinion publique menaçant d’intervenir sans aménité, l’affaire Panouille avait cessé d’appartenir à la justice militaire. Elle appartenait à la Politique. De jour en jour, à mesure qu’il échappait à la discipline de l’armée et que s’estompaient en lui les souvenirs de ses chefs et de ses compagnons de chambrée, dans ce monde étroit de sa cellule où, n’entendant qu’un son de cloche, il acceptait de se regarder comme un personnage, Panouille éprouvait que ses geôliers, obéissant à un ordre ou opérant d’eux-mêmes, s’ingéniaient presque à lui rendre le moins insupportable possible sa prison.

Il en fit la remarque à son avocat qui, toujours plein de faconde et d’orgueil, visitait parfois son client.

— Hé ! répondit Maître Pigace, ne perdez pas de vue que le fond de votre affaire est politique. Supprimez-en l’élément politique, isolez votre action des circonstances de la guerre algérienne, qu’en reste-t-il ? La faute assez vulgaire d’un simple soldat qui injurie l’un de ses chefs. Au lieu de cela, Panouille est le citoyen conscient de ses droits et de ses devoirs qui, devant un crime dont sa patrie se rendait coupable, s’insurge et en appelle au peuple. Car tel est bien le sens de votre action.

— Oui, oui, dit Panouille qui enviait son avocat pour cette aisance avec laquelle il s’exprimait. Lui, demeurait le paysan gêné qui s’exprimait lentement en mêlant à ses phrases laborieuses ses ordinaires jurons.

— C’est ce qui vous sauve, continuait l’avocat. Condamné politique, victime politique, vous avez tout le peuple derrière vous. A la moindre injustice que l’on vous infligerait maintenant, le peuple en demanderait compte.

— Mais, interrompait Panouille.

— Plaît-il ?

— Mais on m’a condamné : c’est une injustice.

Maître Pigace sourit. Il souriait avec une distinction de grand style.

— Félicitons-nous de cette injustice. Elle nous a permis de resserrer l’union des travailleurs autour de vous, qui symbolisez la haine de la guerre et du militarisme odieux. Et puis, ne sois pas ingrat, camarade. Il en est plus d’un qui payerait cher pour être à ta place !

— A ma place !

— Dame ! Regarde le journal de ce matin.

Panouille déplia le journal que maître Pigace lui tendait.

Il vit, lut et se passa la main sur le front.

Un titre en caractères gras annonçait qu’aux prochaines élections municipales du dix-septième arrondissement de Paris, les travailleurs feraient triompher la candidature de Panouille, candidat du parti.

Ce fut pour Panouille un éblouissement.

Maître Pigace savourait son plaisir.

— Mais… mais…

Panouille était effaré.

— Mais, arriva-t-il pourtant à énoncer, je ne saurais pas être conseiller municipal.

— Tu seras député, mon ami.

— Député !

— Député.

— Alors, on m’acquittera ?

Et Maître Pigace sourit encore, comme un homme qui est heureux d’être le premier à porter une bonne nouvelle.

Panouille demanda quelques renseignements. Passé le moment de la surprise, il désirait être mieux éclairé.

Il s’inquiétait déjà du nom de ses adversaires, les autres candidats. Maître Pigace avoua son ignorance.

Panouille eut l’air dépité.

— Qu’importe ? dit Maître Pigace. Entre nous, tu joues sur le velours. Tu n’as même pas besoin de présenter un programme comme tes concurrents. Tu es Panouille, et ton titre te suffit. Tout le prolétariat votera pour toi.

Son avocat parti, Panouille, qui était modeste, se reprit à réfléchir. Cette nouvelle apportée par Maître Pigace, donnait un tour imprévu à ses réflexions.

— Et Marguerite ? se dit Panouille.

Elle serait aussi étonnée que Panouille. Mais quelle punition pour elle ! Conseiller municipal de Paris ? Ce Panouille, qu’elle avait dédaigné aux jours de sa misère, serait conseiller municipal, et de Paris ?

Panouille rêva. L’avenir lui apparut sous des couleurs moins sombres.

— Combien qu’ils gagnent, les conseillers municipaux de Paris ? se dit-il.

Il avait oublié de poser la question à Maître Pigace.

— Faudra pas que j’oublie ! songea-t-il.

Puis :

— Faudrait peut-être avertir Marguerite : elle se marierait peut-être pas.

Puis :

— Conseiller municipal, dame, c’est quelque chose.

Et aussi :

— Qu’est-ce qu’il dirait de ça, le capitaine Joussert ? Il était bon fieu, il serait content.

Puis :

— Et le lieutenant Calorgne ? Ah ! celui-là…

Panouille le qualifia vertement et se frotta les mains.

VII

Le nom de Panouille revenait de temps en temps comme une obsession devant les yeux du public. Pour les uns, il signifiait : remords ; pour les autres : menace ; pour tous : prison. Un véritable prestige, pour tous et pour chacun, bon gré, mal gré, émanait des mornes syllabes de ce nom de Panouille. Quand il s’afficha sur les murs du quartier des Épinettes parmi ceux de ses concurrents, le nom de Panouille, candidat du Bloc Ouvrier et Paysan, éclata comme celui du favori.

Il ne s’agissait que d’une élection partielle, pour remplacer un conseiller mort d’un accident de voiture. Six candidats s’affrontaient : ils menèrent entre eux, les uns contre les autres, une campagne féroce. Réunions, placards, prospectus, toute la pompe électorale habituelle fut exploitée sans merci. Panouille seul ne présenta pas lui-même aux élections son programme. Des militants du parti communiste s’en chargèrent pour lui, rédigèrent le texte de ses affiches, convoquèrent les électeurs.

Panouille fut élu, dès le premier tour de scrutin.

Le lendemain, toute la presse annonçait, avec ou sans commentaires, la victoire de ce martyr du prolétariat ouvrier et paysan. Mais la plupart des journaux ne cachaient ni leur dépit ni leur réprobation.

Des controverses s’allumèrent. L’affaire Panouille, qui sommeillait, se réveilla. Pendant plusieurs jours, elle eut à nouveau les honneurs de la publicité. Pour la plupart des commentateurs, Panouille élu discréditait l’institution nationale du suffrage universel.

Panouille, en effet, et l’on en donnait au moins deux raisons, n’était pas éligible.

Sans valeur, l’élection devait être annulée. Elle le fut.

Il fallut procéder à une nouvelle consultation des électeurs.

Panouille, encore candidat, fut encore élu.

Il fallut procéder à une nouvelle annulation.

Les journaux républicains s’indignèrent ; les communistes se turent ; d’autres se réjouirent. Pendant toute une longue année, un quartier de la capitale n’eut pas de représentant à l’Hôtel de Ville.

Entre la deuxième et la troisième élection, une nouvelle place de conseiller municipal se trouva disponible, dans le treizième arrondissement cette fois.

Panouille fut candidat, et il fut élu.

Cette fois, les feuilles républicaines découvrirent qu’il était absurde et révoltant que de pareilles plaisanteries pussent entraver la vie politique du pays. Mais, en attendant que le Conseil d’État eût annulé ces différentes élections, Panouille était, en fait, sinon de droit, l’élu de deux quartiers de Paris où il n’avait jamais paru.

Dans sa prison, Panouille connaissait des heures étranges d’espoir, de joie, de contrariété, de découragement. Lui non plus n’estimait pas que la plaisanterie fût excellente ; mais c’est la sottise du régime républicain et l’infamie de ses lois bourgeoises qu’il accusait, avec ses amis qui le jetaient dans cette aventure. Il ne concevait pas que, choisi par ses électeurs, ils n’eussent pas le droit de le choisir.

Cependant, les communistes saisissaient l’occasion de réclamer, au Parlement et par des métignes en plein air, l’amnistie que Maître Pigace avait promise à Panouille.

Sur ces entrefaites, un député mourut. Il était de Lyon. Pour le remplacer, le parti communiste présenta Panouille.

Panouille fut élu député.

Cette élection n’était naturellement pas plus valable que les autres.

Dans sa prison, Panouille attendait impatiemment d’être libéré par l’amnistie. Il rêvait. Conseiller municipal, député, quel avenir se préparait devant lui ! L’Ami du Peuple publiait souvent des articles signés Panouille, que Panouille lisait avec curiosité, et qui vantaient à ses frères les ouvriers agricoles la nécessité de l’union communiste. « A bas la guerre, camarades ruraux ! » clamait le Panouille de ces articles. Et il engageait les prolétaires de la ville et de la campagne à former front unique contre l’ennemi capitaliste.

— Et Marguerite ? se disait-il.

Était-elle mariée ? Il aurait tant voulu la voir, ne fût-ce qu’une fois, avant son mariage ! Mais elle le méprisait sans doute, parce qu’il était en prison, et parce qu’elle ignorait sans doute aussi qu’il avait été élu conseiller municipal de Paris et député de Lyon.

— Marguerite…

Pensait-elle à lui quelquefois ?

— Marguerite…

Et il n’osait rien dire de Marguerite à Maître Pigace, qui eût dédaigné de si maigres soucis.

VIII

Depuis quinze mois déjà, Panouille était en prison, au régime des détenus politiques, ce qui lui faisait paraître moins longs ces quinze mois d’attente. Il s’accoutumait aux égards qu’on avait pour lui. N’avait-il pas été condamné injustement ? Et ne méritait-il pas quelques faveurs ?

— Ne parle pas de faveurs, lui disait son avocat. Tu es, de par la volonté du prolétariat indigné, conseiller municipal de deux arrondissements de Paris et de trois villes de province, et tu es en outre député de quatre circonscriptions. On te doit…

— Mais, objectait Panouille, puisque ça ne compte pas !

— Ça ne compte pas ?

Maître Pigace bondissait.

— Ça ne compte pas ? Ça ne compte pas aux yeux de ces bourgeois et de ces embourgeoisés qui tremblent pour leurs coupons de rente, mais la volonté du peuple est formelle. Si les lois sont idiotes, nous abrogerons les lois. Ça ne compte pas ? Attends un peu. Que soit votée enfin cette amnistie que nous réclamons tous, et tu verras si l’on osera t’empêcher de siéger à la Chambre et à l’Hôtel de Ville.

— J’attends, répliquait Panouille. Même que ça fait une paye que j’attends. Quinze mois !

En réalité, Panouille exagérait. Après tant d’années de labeur où les jours de repos qu’il goûtait étaient rares, il menait depuis quinze mois une existence de repos. Quand il s’interrogeait, il ne se plaignait pas. Il souffrait pourtant d’avoir été séparé de sa Marguerite. Sans ce souci, il eût avoué qu’il n’était pas malheureux. Mais de vieilles pudeurs de paysan l’empêchaient d’être sincère. Devant son avocat, qu’il regardait toujours comme un homme supérieur, il gardait sa timidité des premiers jours. Et il hésitait à le questionner ou à lui demander ce que devenait Marguerite.

— Sois raisonnable, lui disait Maître Pigace. Que l’amnistie…

— Pourquoi que vous la votez pas ?

— Ils ne la votent pas à cause de toi. Ils savent que nous la désirons surtout pour toi. Songes-y ! Nous avons eu les mutineries de la marine, et nous avons maintenant la tienne : la mutinerie du soldat, en pleine guerre coloniale. Mieux : le communisme libérateur a trouvé de nombreux adeptes dans le prolétariat ouvrier, et les grandes villes sont nôtres ; avec toi, c’est la campagne qui vient à nous, c’est la révolte du prolétariat agricole qui se prépare. Et tu penses bien que ce parlement de polichinelles n’a pas envie d’être balayé par la révolution.

— Oui, concluait Panouille.

Mais là non plus il ne comprenait pas, et son air le prouvait.

— Panouille en liberté, décrétait Maître Pigace, c’est l’immense soulèvement rural dont nous avons besoin pour que la révolution réussisse.

— Oui, je comprends.

— Et tu comprends qu’ils ne te lâcheront pas sans rechigner.

— Sûr et certain.

Ces visites de Maître Pigace réconfortaient Panouille. Il en restait mieux convaincu de l’importance qu’il avait prise, et il y puisait un peu de patience. Et sans doute n’avait-il pas tort de croire qu’il était devenu un personnage d’importance, car les égards qu’on avait pour lui dans cette prison, s’il les trouva d’abord étonnants, il s’habitua sans peine à les trouver légitimes. N’était-il pas, en effet, quatre fois député et cinq fois conseiller municipal ?

— Songe, lui disait Maître Pigace.

Panouille songeait au jour où il sortirait de sa prison. Il imaginait les scènes de triomphe que le parti lui réservait. On viendrait le chercher en cortège. Il sortirait, vêtu d’un complet-veston neuf et coiffé d’un chapeau de feutre, comme Maître Pigace. Il prononcerait un discours. On l’emmènerait en automobile. On le conduirait à la Chambre des députés. Là aussi, il prononcerait un discours.

Et Marguerite ?

Il aurait préféré revoir Marguerite au moment où il sortirait de prison. Il serait passé près d’elle sans la regarder, pour la punir de sa trahison. Mais Marguerite, mariée à Passenans, n’assisterait pas au triomphe de Panouille. Saurait-elle même que Panouille était devenu un grand personnage ? Le savait-elle ? Elle ne lisait jamais les journaux, autrefois.

Panouille irait donc à Passenans, non plus en soldat libéré qui veut reprendre sa place de valet à la ferme où il travaillait avant son service, mais en représentant du peuple que tout le monde salue.

— Monsieur le député, lui dirait-on.

Ses anciens maîtres se cacheraient de honte, ou bien ils salueraient très bas leur ancien valet devenu député. Et c’est lui qui leur parlerait en maître.

— De par la volonté du prolétariat.

L’avocat de Panouille s’exprimait à merveille. De par la volonté du prolétariat, Panouille, député et représentant du peuple, prononcerait à Passenans un discours. Il avait eu le temps d’apprendre par cœur, dans sa prison, les articles que publiaient sous son nom les journaux du parti. Ah ! il leur dirait des choses dures, aux exploiteurs du prolétariat paysan. Les fermiers baisseraient la tête. Il les désignerait à son auditoire pour les représailles proches.

Et Marguerite ?

Panouille emporté s’arrêtait. Comment verrait-il Marguerite ? La verrait-il ? Devenu un grand personnage dont l’arrivée au pays susciterait la curiosité de tous, il ne pourrait pas voir Marguerite en secret, comme il aurait voulu la voir, pour lui reprocher sa trahison.

Si fier de la vengeance que le sort lui offrait, Panouille commençait à regretter cette gloire qui l’empêcherait de rentrer dans son village sans être remarqué.

IX

Or, tandis que Panouille, ancien valet de ferme, ex-canonnier conducteur de derrière au caisson, cinq fois conseiller municipal et quatre fois député, — car il fut tout cela, — achevait mélancoliquement son seizième mois de prison, il arriva que le gouvernement lui joua, et au parti communiste, le plus vilain tour.

Au lieu d’abdiquer devant des sommations théâtrales en faisant voter par le Parlement le projet d’amnistie que proposait le camarade Cachin, le Gouvernement, sournois et tranquille, usa de son droit de grâce amnistiante.

Tout le tapage que le parti de la Faucille et du Marteau déchaînait pour obtenir de force la mise en liberté de Panouille, s’acheva par un long feu, comme une fusée sous la pluie. Du jour au lendemain, sans éclat, quand nul ne s’y attendait, Panouille fut déclaré libre.

Les chefs du parti se regardèrent avant de prendre une décision.

Le soir même, en effet, un métigne extraordinaire devait avoir lieu à Paris. Ils espéraient que la salle Wagram retentirait de cris et d’applaudissements. Ils avaient convié le prolétariat ouvrier à manifester à la fois contre la guerre du Sud-Algérien qui se perdait dans les sables du Sahara où Abd El Kracine s’était enfui, et pour le prolétariat paysan martyrisé en la personne de Panouille. Les premiers ténors du parti étaient inscrits parmi les orateurs : les affiches menaçaient les passants bourgeois de noms hauts de quinze centimètres. Et, par mesure de prudence, le préfet de police avait mobilisé toutes ses troupes, cependant que l’on interdisait la réunion de la Ligue d’Action Française annoncée pour le même soir à la salle Austerlitz. De quoi l’on pouvait conclure que la manifestation communiste, redoutée du gouvernement, aurait un retentissement sérieux.

Or, le matin, on apprit que Panouille était libéré. La formidable manifestation s’achèverait-elle, elle aussi, par un long feu, comme cette guerre du Sud-Algérien à laquelle ni le gouvernement ni le Bloc Ouvrier et Paysan n’avaient pu donner une fin honorable ? L’ennemi s’était volatilisé. La France, victorieuse dans l’Aurès, ne trouvait plus devant elle ni soldats à combattre ni rogui qui signât une paix quelconque : elle eût été mal fondée à se vanter de sa victoire, mais le parti communiste ne l’avait pas contrainte à déposer les armes. Piètre dénouement, sauf pour ceux qui s’étaient battus et dont nul ne s’inquiétait, hors de leur entourage immédiat.

Mais Panouille était libéré.

Panouille accueillit sans enthousiasme la nouvelle. Maître Pigace, héraut joyeux, était accouru, les bras chargés de l’un de ses vieux complets, d’un vieux pardessus, et d’un vieux chapeau de feutre qui fut trop grand pour Panouille, mais qu’on ajusta en glissant une bande de papier plié sous le cuir intérieur.

En réalité, Panouille n’éprouva pas une joie sans ombre. Venue l’heure qu’il avait tant souhaitée, il ne se sentait pas prêt. Toutes les résolutions lentement machinées lui remontaient en même temps à la tête. Il craignit de décevoir ceux qui allaient le fêter.

— Est-ce qu’il y a beaucoup de monde, dehors ? demanda-t-il.

— Mais non, répondit Maître Pigace. Dépêche-toi de t’habiller.

Maître Pigace avait-il seulement écouté la question ?

Panouille, docile, enfila le vieux pantalon de son avocat.

— Et Cachin ? demanda-t-il.

— T’occupe pas de Cachin, répliqua Maître Pigace. Tu boutonnes ton pantalon tout de travers.

Le veston endossé, Panouille se regarda. Le pantalon était un peu court, le veston un peu étroit.

— Ah ! fit Maître Pigace. J’ai oublié le faux-col.

— C’est vrai, constata Panouille.

— Ça vaut mieux. Avec un faux-col, tu aurais l’air de vouloir poser devant les camarades. Tu n’as pas l’intention de poser, n’est-ce pas ?

— Non, maître.

— Ah ! pas de ça ! coupa Maître Pigace. Je ne suis plus ton avocat. Pour toi, comme pour tous les camarades, je suis le camarade Pigace, rien de plus.

— Du moment que vous me le dites…

— Et puis, tutoie-moi, que diable ! Perds ces habitudes qui ne riment à rien. Entre camarades, on se tutoie.

— Bon. Je tâcherai. C’est vrai que j’ai pas l’habitude. Mais…

Il se gratta la nuque.

— Allons ! dit le camarade Pigace, plein d’aménité. Qu’y a-t-il encore ?

Panouille encore hésita, puis :

— Est-ce qu’il faut tutoyer aussi Cachin ?

— Pourquoi pas ? Il n’est ni plus ni moins que toi et moi.

— C’est drôle, avoua Panouille. Ça me fait drôle maintenant.

— Tu veux rire ? Que sera-ce donc, ce soir !

— Je le verrai ?

— Qui ?

— Cachin.

— Tu le verras, et il t’embrassera devant dix mille camarades.

— Dix mille !

— Salle Wagram.

Panouille lâcha son juron favori, celui-là qui avait causé son malheur d’abord, puis l’extraordinaire fortune dont il entrevoyait la splendeur désormais certaine.

Il n’eut pas le temps de penser à Marguerite.

Les formalités accomplies, il se dirigea vers la porte de la prison. Il marchait derrière son avocat.

A la porte, Maître Pigace s’effaça, cédant le pas à Panouille.

Panouille sortit. Il se sentait faiblir des genoux.

Dehors, le long du trottoir, une automobile attendait. Le chauffeur sauta de son siège.

— Salut, Panouille ! fit-il.

— Camarade… fit Panouille.

Mais le camarade Pigace poussait Panouille dans la voiture.

— En route ! ordonna-t-il au chauffeur.

La rue était déserte.

X

Comme si Panouille ne fût pas sorti de prison le jour même, les organisateurs du métigne de la salle Wagram n’avaient fait aucun changement au programme de la manifestation. Ils n’en avaient du moins annoncé aucun.

Au milieu de l’estrade réservée aux orateurs, on avait laissé un fauteuil vide :

— Le fauteuil du camarade Panouille, déclara le président de séance, sous la présidence d’honneur de qui nous plaçons la manifestation d’aujourd’hui en hommage fraternel à celui qui souffre dans les prisons du capitalisme criminel pour la libération du prolétariat ouvrier et paysan.

Et une clameur avait approuvé le président.

— Vive Panouille !

— A bas la guerre !

— Vivent les Soviets !

— Vive Panouille !

— A bas Poincaré !

— Vive Lénine !

Avec force gestes pacificateurs, le président amena un silence relatif.

Les premiers orateurs inscrits devaient parler contre la guerre du Sud-Algérien, qui s’éternisait.

— La parole est au camarade…

Le camarade dont on n’entendit pas le nom crié par le président, se leva, et, à mi-voix, comme s’il renonçait avant plus d’effort à se faire entendre, commença :

— Camarades ! Depuis près de deux ans, la campagne d’Algérie, chaque jour, vide un peu plus la France de son or et de son sang. Les communistes ont démontré à la Chambre et dans le pays, sans que personne ait jamais pu les contredire, que nous nous battons là-bas pour satisfaire les appétits d’un petit groupe de forbans financiers.

Est-ce parce qu’il manquait de souffle ou de conviction, ou parce qu’il répétait ce qu’il avait lu dans une brochure de propagande éditée par le parti ? L’orateur ne s’emparait point du public, et sa voix ne dominait pas le brouhaha de la salle surpeuplée. Il n’en fut pas moins plusieurs fois interrompu par des applaudissements et des vociférations.

Des deux orateurs qui lui succédèrent, le dernier eut un sort plus heureux. On l’écoutait avec plus d’attention : il se servait d’un langage plus vert. Quand il disait que l’aube allait luire où le prolétariat pendrait les généraux aux réverbères de la place de la Concorde, toute la salle trépignait de satisfaction. Et il en profita pour menacer du même supplice les banquiers, les mercantis, les curés, M. Loucheur, le directeur de la Compagnie des autobus et Léon Daudet.

Il n’oublia que de parler de la guerre dont il devait parler. Mais on l’applaudit tellement qu’on ne s’en aperçut pas. Et la parole fut donnée au camarade député Fesselard qui ne prononçait jamais un discours sans lire des fragments d’articles dont il avait les poches gonflées.

Le camarade député Fesselard tenait à la main une feuille de papier, quand il se leva pour parler en faveur de l’amnistie.

— Camarades !

Il assujettit son binocle. Il voulait citer d’abord les termes exacts d’une déclaration que le ministre de la Marine avait faite naguère à la Chambre.

— Le ministre déclarait…

Et il lut :

— « Lorsque les sanctions judiciaires deviennent susceptibles de provoquer dans la nation des sentiments de colère, nous devons tenter par tous les moyens d’apaiser ce ressentiment et conclure le plus tôt possible ce traité de paix civile qui s’appelle l’amnistie. »

Un roulement d’applaudissements l’arrêta. Le camarade député, fâché que la salle se méprît, agitait les bras pour la réduire au silence. On applaudissait le ministre, on avait tort. On avait tort, dit-il, car le gouvernement ne tint pas la promesse du ministre et le ministre n’avait pas l’intention de la tenir plus que les autres membres du gouvernement.

Il continua.

Tout bourré de lectures qu’il était, et capable de présenter comme siennes des idées ou simplement des phrases qui ne lui appartenaient pas, — mais rien appartient-il à personne pour un vrai communiste ? — on peut croire, quand on sait ce qui s’ensuivit, qu’il avait préparé son discours avec soin. En effet, rassemblant ses forces pour dominer le brouhaha de la salle, il dit, en détachant les mots :

— Les sentiments de colère qui auraient pu obliger le gouvernement à déposer un vrai projet d’amnistie, n’ont pas été déchaînés. La nation a trop escompté la clémence des gouvernants. Aujourd’hui, ceux-ci, d’un ton rogue, osent dire : « Jamais ! » Au pays de répondre : « Demain ! »

Il se retourna. Et il sourit.

Au milieu des applaudissements que son appel avait excités, on vit s’avancer sur l’estrade, poussé par plusieurs hommes parmi lesquels on reconnut le camarade député Maître Pigace, un inconnu sans faux-col qui semblait fort embarrassé de son chapeau.

Maître Pigace cria :

— Camarades, nous avons vaincu ! Voici le camarade Panouille, que je vous amène.

Coup de théâtre. Tous les manifestants s’étaient dressés. Et soudain, sans que personne en eût donné l’ordre ou le signal, il se passa une chose magnifique, une chose magnifique et profondément émouvante ; car, si l’estrade où péroraient les chefs avait des airs de théâtre, la salle, confiante, crédule, mais sincère et prête au sublime, était émue ; et soudain, le refrain révolutionnaire éclata, chanté par tous les manifestants debout :

C’est la lutte finale ! Groupons-nous, et demain L’Internationale Sera le genre humain !

XI

Hommage unanime et bouleversant. Le refrain avait été chanté avec ferveur par tous les manifestants debout. Qui fût entré à ce moment dans la salle, eût pu se croire entré dans quelque église d’un culte nouveau à l’heure d’une cérémonie exceptionnelle. Mais l’estrade réservée aux orateurs n’était pas un autel : elle avait des airs de théâtre. Et c’est de l’estrade qu’une voix, celle de Maître Pigace, lança le début du couplet :

Debout, les damnés de la terre ! Debout, les forçats de la faim ! La raison tonne en son cratère : C’est l’éruption de la fin.

Le couplet était moins assuré que le refrain. Moins de bouches le chantaient.

Panouille, immobile, son chapeau pendant au bout du bras, demeurait interdit.

— Chante donc ! lui conseilla Maître Pigace.

Bouche close, Panouille n’osa pas répondre qu’il ne connaissait pas l’Internationale.

La salle chantait, s’exaltant :

Du passé faisons table rase. Foule esclave, debout, debout ! Le monde va changer de base : Nous ne sommes rien, soyons tout !

Et de nouveau, puissant, nourri, plus houleux, plus tragique, le refrain :

C’est la lutte finale !

Quand l’émotion se fut un peu calmée, le camarade député Fesselard, content du succès qu’il avait créé, n’éprouva pas le besoin de reprendre son discours au point où l’arrivée de Panouille l’avait interrompu. Mais il avait la parole, et, dans un dernier effort pour se faire entendre, il clama :

— Camarades, je passe la parole au martyr du prolétariat ouvrier et paysan ; je passe la parole au camarade Panouille.

De longs applaudissements, mêlés de « Vive Panouille ! » l’approuvèrent et le remercièrent. Il s’assit.

Panouille, debout au bord de l’estrade, eut l’impression que le plancher vacillait sous ses pieds.

Pour lui, le silence s’établit, plus prompt, plus complet. Après le tumulte qui avait salué son arrivée, Panouille se sentit moins ferme encore devant le silence et la curiosité de la salle surpeuplée.

— Camarades !

Il avait cru que sa bouche ne s’ouvrirait pas. Elle s’était tout à coup desséchée.

— Camarades !

— Vas-y, lui intima Me Pigace.

— Camarades, j’ai qu’une chose à vous dire.

Il regarda autour de lui, puis, brandissant son chapeau :

— A bas la guerre ! cria-t-il.

Et il s’assit brusquement dans le fauteuil qui était derrière lui.

La salle applaudit à toutes mains.

— Vive Panouille !

— A bas la guerre !

— Vive Panouille !

— Vive Panouille !

Elle désirait peut-être un discours. Elle accepta que le camarade Pigace le prononçât à la place de Panouille.

Maître Pigace s’était levé en hâte. Il prit la salle à témoin de la pâleur de Panouille, de l’énergie de Panouille qui, après deux années de réclusion, — deux années ! — et tout ébloui de la lumière qu’il revoyait enfin, avait eu le courage et la volonté de venir remercier sans délai le prolétariat qui l’avait tiré de son cachot.

La voix du camarade Pigace, avocat, portait loin. Il en jouait comme un virtuose joue de son violoncelle.

— Voilà, dit-il, l’homme qui, pendant deux années, a effrayé la bourgeoisie et le gouvernement. Voilà l’homme qu’on refusait d’amnistier parce qu’on le supposait trop dangereux. Voilà l’homme en effet qu’on n’avait pas à amnistier, car il n’était pas coupable. Son crime ? Quel était son crime ? C’était d’avoir, un jour, craché au visage des suppôts du militarisme et de la réaction sa haine du massacre, sa haine de la guerre, sa haine de la haine.

Maître Pigace parlait avec aisance. Il parla pendant vingt minutes. Et sa péroraison enflammée dressa toute la salle comme l’avait dressée l’arrivée de Panouille.

Panouille était émerveillé. Il écoutait attentivement, mais il ne saisissait pas le sens de bien des phrases de son avocat. Et il admirait que la foule qui emplissait la salle pût le saisir.

Mais le métigne touchait à sa fin. Le président lut un ordre du jour qu’on n’entendit pas, déclara que l’ordre du jour était voté à l’unanimité par les quinze mille prolétaires présents, et annonça :

— La séance est levée.

Pour arracher Panouille à l’enthousiasme de la foule, Maître Pigace le fit sortir de la salle par une porte de service. Panouille fut cependant accompagné par une vingtaine de fidèles, mais qui étaient de l’état-major du parti communiste. On l’installa dans un taxi, à côté d’une femme et en face de Maître Pigace et d’un gros littérateur qui s’étaient contentés des strapontins. Maître Pigace se dispensa de nommer Panouille à sa compagne et à son compagnon, mais il lui nomma Romaine Vacaza et Gaston Pelle, tous deux journalistes.

Les cinq taxis du cortège de Panouille gagnèrent Montmartre. Un souper fut commandé.

Assis sur la banquette du fond, entre Romaine Vacaza et Maître Pigace, Panouille, intimidé, gauche, silencieux, effaré par les événements de cette journée qui s’achevait, mangeait et buvait comme jamais de sa vie il n’avait bu et mangé.

Peu à peu, il s’échauffa. Romaine Vacaza lui versait à boire. Il s’enhardit. Ce fut pour conter des histoires de caserne et des souvenirs de prison qui ne prenaient de couleur que sous les termes d’argot, presque toujours orduriers, dont il les agrémentait.

— Quel type ! disait Romaine Vacaza en lui versant à boire.

Et Panouille lui souriait béatement : il n’avait jamais vu de si près une aussi jolie femme, et elle lui plaisait, car, comme lui, elle agrémentait ses propos d’ordures banales.

Quand il s’aperçut qu’il était seul à côté d’elle, sur la banquette du fond, devant une table chargée de bouteilles vides que leurs compagnons avaient quittée, il ne trouva même pas que son bonheur fût excessif.

Il était entré de plain-pied dans le beau royaume de la gloire.

XII

Le beau rêve fut d’abord incomparable : en quelque lieu que Romaine Vacaza emmenât Panouille, et elle l’emmena de tous côtés à travers Paris, on les recevait comme des personnages de qualité. Romaine, que certains nommaient sans façon Zaza, ce qui offensait Panouille, était fière du héros que chacun désirait connaître. On questionnait Panouille avec empressement. Il savourait les douceurs de la gloire.

Il estimait cependant que la plupart de ces inconnus, qui se montraient si empressés à le connaître, auraient pu se rappeler qu’il était député et conseiller municipal. Au lieu de quoi, chacun le congédiait avec des mots de compassion et d’encouragement. Avait-on donc à Paris si peu de respect pour les élus du peuple ?

Il craignait d’interroger Romaine là-dessus.

Dès le lendemain de leur rencontre, il lui avait demandé si Rechin était de ses amis.

— Rechin ? Qui c’est ?

— Le copain au maréchal des logis Faituel, tu sais bien ?

— Faituel ?

— Oui, le maréchal des logis.

Et elle lui avait répondu :

— Il n’y a que sept maréchaux de France, et on sait déjà pas leur nom à tous les sept. Tu penses alors ce que c’est pour tes maréchaux des logis !

— N’empêche, avait-il répliqué. J’aimerais voir Rechin.

— Pourquoi faire ?

— Ben ! pour le voir. Il doit être baba que je soye député.

— Oh ! tu es député sans l’être.

— Sûr et certain, avait-il conclu, afin d’éviter des complications.

Mais Romaine l’avait blessé. Et il s’était engagé à part soi à ne plus lui poser de questions de ce genre.

Pauvre Panouille ! Même aux plus pures heures de sa gloire, il gardait cette pudeur qui lui avait toujours été funeste. Ne lui suffisait-il pas d’être content, sans approfondir ?

Romaine Vacaza, elle, n’eut pas besoin d’approfondir beaucoup pour juger Panouille.

— Un vrai ballot ! glissa-t-elle à l’oreille de Maître Pigace, dès le lendemain de l’arrivée de Panouille. Quelle pochetée !

— Dame ! répondit sobrement l’avocat.

Et Romaine, déçue, répétait la même courte phrase définitive, à tous ses amis.

Éberlué par sa conquête, victoire qui couronnait ses autres victoires, Panouille, rabroué par Romaine, ne comprenait pas pourquoi il avait perdu si vite l’ascendant qu’il avait pris, si vite aussi, sur elle. Il songeait à Marguerite, qui l’aimait déjà tant quand il n’était rien du tout. Ah ! que n’assistait-elle à la manifestation de la salle Wagram ! Elle aurait vu quel homme était devenu son Panouille, comment une foule de quinze mille prolétaires accueillait son Panouille, avec quels applaudissements on approuvait le discours qu’il avait prononcé.

Croyait-il vraiment qu’il eût prononcé un discours ?

Le surlendemain de la manifestation à la salle Wagram, il était prié de présider à une réunion des employés des Postes et Télégraphes. Il accepta, ajoutant qu’il prononcerait un discours ; car les journaux communistes, qui avaient relaté les circonstances de son entrée triomphale à Paris, ne s’étaient pas privés d’enguirlander la réalité.

Panouille donc s’assit dans le fauteuil de président que lui offraient les postiers et télégraphistes assemblés. Romaine Vacaza était au premier rang des spectateurs.

Salué d’applaudissements serrés lorsqu’il se leva, Panouille déclara, non sans bredouiller :

— La séance est ouverte.

Puis, aussitôt :

— La parole est au camarade…

Et il nomma le camarade qu’on lui avait dit de nommer.

Les postiers et télégraphistes s’étaient assemblés pour discuter de l’insuffisance de leurs salaires et pour rédiger un ordre du jour qui intéressât le gouvernement à leur situation. Panouille écouta les orateurs qui se succédèrent à la tribune ou qui, demandant de leur place la parole, dissertaient d’indices, d’échelles mobiles et de péréquations, — langage trop mystérieux pour Panouille. Mais Panouille comprit du moins que ces orateurs protestaient contre un état de choses inique, car l’un d’eux parla précisément d’iniquité sociale, et qu’ils se plaignaient d’être les victimes du capitalisme. Et il applaudit à son tour les orateurs. Si bien que, sur l’air des lampions, l’assemblée exigea de lui quelques mots.

Il dut obéir.

Il se leva.

— Camarades !

Sa bouche s’était desséchée, comme à la salle Wagram, deux jours plus tôt.

Il se raidit.

— Camarades ! reprit-il.

Et à nouveau il bredouilla :

— J’ai qu’une parole à vous dire : A bas la guerre !

De maigres applaudissements s’égrenèrent. Les employés des Postes et Télégraphes comptaient, de la part de ce fameux Panouille, sur un discours mieux approprié à la circonstance.

— Non, fit aigrement Romaine, à la sortie. Tu es trop gourde. Je préfère arrêter les frais. Bonsoir, mon vieux.

Elle lui tendit la main. Il la serra, sans être sûr d’avoir compris.

Elle s’éloigna, d’un pas rapide. Il la regarda s’éloigner. Avait-il compris ?

XIII

A la vérité, tout s’était passé trop vite et dans une fièvre trop grande.

Que pouvait comprendre Panouille ? Il s’était déjà tellement senti dépaysé, lors de son arrivée au régiment, au milieu d’un monde nouveau ! Il commençait à peine de s’y trouver moins gêné quand son affaire éclata, le retirant de ce monde plein de pièges et de surprises de la caserne pour l’enfermer, pendant des semaines et des semaines, dans une prison. Là, comme sous un vase clos, et l’air lui manquant, Panouille déconcerté n’avait pas pu se défendre contre les amitiés tapageuses qui s’offraient à lui de la façon que l’on sait. Après la dangereuse solitude où mainte tête plus solide eût tourné comme la sienne, l’ivresse de la gloire que le Paris communiste lui réservait l’avait achevé. Que pouvait-il comprendre au caprice d’une Romaine Vacaza ?

Romaine, qu’on nommait si souvent Zaza sans aucune espèce de considération, et que l’on tutoyait avec désinvolture, il avait fini par comprendre qu’elle n’était point une « dame » fort respectée, sinon fort respectable.

— Une créature, quoi ! se dit-il, quand elle l’eut laissé en plant dans l’avenue de Wagram, à la sortie de la réunion des postiers.

Et il regarda autour de lui, après l’avoir regardée qui s’éloignait. Mais, si deux ou trois manifestants des P. T. T. le saluèrent au passage, les autres, qui discutaient entre eux en gagnant la station de métro la plus proche, ne firent même pas attention à lui. Et bientôt, il fut seul.

Il fut seul dans Paris pour la première fois. Pour la première fois depuis sa sortie de prison, il se sentit embarrassé de ses puissantes mains sans emploi. Alors il eut soif, et, avisant un bar d’aspect modeste, il s’attabla à la terrasse.

— Une chopine de blanc, commanda-t-il.

Et il ajouta pour le garçon qui le servait d’un air distrait :

— Il faisait rudement chaud là-dedans !

— Ah ! oui, répondit l’autre sans plus d’entrain. Qu’est-ce que c’était, le métingue de ce soir ? Les ouvriers du bâtiment ?

— Les P. T. T.

— Ah ! dit encore le garçon. Vous êtes dans les postes ?

— Non, non, je…

— J’ai un frère facteur à Saint-Bali…

Mais un client réclamait le garçon. Le garçon coupa court et disparut.

Panouille haussa les épaules.

— Quel veau ! songea-t-il, mais l’expression qui lui vint à la pensée était obscène.

Ce garçon de café ne connaissait point Panouille, ou ne l’avait pas reconnu.

Panouille examina les gens qui l’entouraient, puis ceux qui défilaient sur le trottoir devant lui. Nul ne semblait le reconnaître. Et il s’en étonnait.

— Tiens ! se dit-il tout à coup. On jurerait le lieutenant Calorgne !

Un passant le regardait, mais ne s’arrêta pas et ne parut rien voir.

— On jurerait, se dit Panouille, mais c’est pas lui.

— Quelle vache, celui-là ! songea-t-il.

Cependant il eût été heureux de rencontrer le lieutenant Calorgne, pour l’écraser de sa gloire.

— Oui, mon vieux ! songeait-il qu’il dirait à son bourreau de jadis. Cette nouille de Panouille, on l’a élu député, oui, mon vieux, et conseiller municipal de Paris, et on l’applaudit quand il prononce des discours à la salle Wagram.

Douce vengeance. Panouille était satisfait. Sans doute, tout le monde encore ne le reconnaissait pas. Mais on n’avait pas eu le temps de s’accoutumer à sa présence. Dans deux ou trois mois, assurément, Panouille ne pourrait plus passer inaperçu, même dans cette ville de Paris où les hommes grouillent comme vers en fromage, nuit et jour.

— Quelle heure qu’il est ? demanda Panouille au garçon qui essuyait une table voisine.

— Minuit vingt.

— Je vas me pieuter. Combien que je vous dois ?

Autre sujet d’embarras : à minuit, Panouille était dehors, seul, sans savoir où il dormirait, puisque Zaza l’avait abandonné. Il s’enquit d’un hôtel.

— Un bon hôtel, précisa-t-il.

— Y a que ça dans le quartier, répondit le garçon en empochant son pourboire. Vous n’avez qu’à prendre la première rue à main gauche.

L’hôtel où Panouille se présenta, l’avait attiré par sa double porte à petits carreaux ouvrant sur un large couloir généreusement éclairé. Et ce fut le patron en personne, lequel était sur le point de se coucher lui-même, qui accueillit le client d’allure assez peu dégagée que faisait Panouille.

L’hôtelier, un gaillard solide et rubicond, jaugeait le client.

— Un lit à un ?

— Oui.

— Sans bagages ?

— Oui.

L’hôtelier consulta le tableau de ses chambres disponibles.

— Le trente-six, au quatrième. Dix francs. On paye d’avance, ça vous va ?

— Ça va, dit Panouille.

— Donnez une fiche à Monsieur, Édouard.

Le veilleur de nuit tendit à Panouille un porte-plume et la fiche d’identité à remplir. Panouille ôta son chapeau, comme s’il avait à exécuter un ouvrage de force. Il ne savait guère écrire, en effet. Il fut lent.

Quand il eut fini, et remis sa fiche :

— Panouille ! exclama le patron. C’est vous, Panouille ?

— Oui, c’est moi.

Il souriait, savourant son plaisir.

— Ah ! C’est vous ! reprit l’hôtelier. Eh bien ! vous pouvez retourner là d’où vous venez. Je ne reçois que les honnêtes gens, moi, vous entendez ? Et les fainéants qui se tapent la cloche aux frais de Moscou en attendant de se les rouler aux nôtres, vous entendez, je n’en veux pas chez moi. Vous entendez, monsieur Panouille ? Vous entendez, camarade Panouille ? Les communistes et les anarchistes, moi, je les ai quelque part, et ils ne me font pas peur, vous savez ! Allez, ouste ! Du balai !

Et, colosse chassant l’autre colosse, il montrait la porte à Panouille.

Stupide, son chapeau à la main, Panouille battit en retraite sans répliquer d’un mot.

XIV

Tous les hôteliers de Paris n’attachent pas la même importance aux opinions politiques de leurs clients et ne subordonnent pas leur intérêt à l’intérêt national. Tous non plus n’exigent pas que leurs clients d’une nuit remplissent rigoureusement la fiche d’identité que la police exige : ce leur est une façon supplémentaire d’échapper au Fisc avide. Panouille échoua sans difficulté dans une chambre qui sentait le parfum à bon marché, le moisi et la vieille pipe.

Il trouva moins facilement le sommeil : la soirée lui avait apporté trop de déceptions imprévues. Un nuage s’allongeait devant son soleil.

— Cette Zaza, tout de même !

La regrettait-il ? Aurait-il pu vivre longtemps avec cette femme qui tutoyait tous les hommes et qui avait, un an plus tôt, en pleine avenue de l’Opéra, tué de deux coups de revolver un général et un des chefs du parti royaliste ? Elle effrayait un peu Panouille, qui n’était pas méchant. Et, s’il la regretta, ne fût-ce que pendant cinq minutes, dans cette chambre d’hôtel où il avait échoué, supposons que ce fut parce que, dans la chambre voisine, un couple s’oubliait sans scrupule, malgré l’heure et la fragilité des cloisons.

Un grain de sable s’était glissé dans la machine. Un rien. Ce rien toutefois inquiétait Panouille.

— Faudrait voir !

Panouille pensait le plus simplement du monde. Somme toute, où en était-il de ses affaires ? Au même point que lorsqu’il sortit de prison. Il avait serré des mains nombreuses et reçu des hommages flatteurs.

— Et puis après ?

Il avait été l’amant d’une des femmes les plus célèbres du parti révolutionnaire. Il ne l’était plus.

— Et après ?

Que ferait-il le lendemain ?

Il songea, délivré de Zaza qui en riait, à son camarade Rechin, ouvrier de Paris, et au maréchal des logis Faituel. Celui-ci ou celui-là, celui-là surtout, eût été, dans la circonstance, de bon conseil. Mais où et comment les atteindre ?

— Faut une solution. Alors ?

Panouille pensa qu’une visite aux chefs du parti s’imposait. Ne lui avait-on pas promis aide, protection, fraternité, revanche et triomphe ? Son avocat, le Camarade Maître Pigace le jurait sur tous les tons, quand Panouille espérait l’amnistie.

— Alors, faut pas s’en faire.

Zaza n’était qu’une grognasse après tout ; le garçon de café qui ne connaissait point Panouille, un veau ; et l’hôtelier qui avait expulsé Panouille de son hôtel, un sale bourgeois que la peur des reprises imminentes exaspérait. Pour le reste…

— Faut pas s’en faire.

Et Panouille finit par s’endormir, persuadé que le lendemain lui rendrait sa joie.

Vers onze heures du matin, ayant tiré à pile ou face avec un jeton de cinquante centimes pour savoir s’il irait d’abord aux bureaux de l’Humanité, ou à ceux de l’Ami du Peuple, il héla un taxi.

— A l’Ami du Peuple.

Les deux journaux communistes ont leur siège dans la même rue, l’un près de l’autre, non loin de l’endroit où Jean Jaurès fut assassiné en 1914. Panouille monta les deux étages, poussa la porte qu’on était prié de pousser sans frapper, et entra dans l’antichambre dont des rayons chargés de piles de brochures garnissaient les murs. Zaza l’avait déjà conduit à l’Ami du Peuple : il fut moins timide.

— Le camarade Chipline, dit-il au camarade huissier qui s’avançait vers lui.

— Il ne vient jamais le matin, répondit le camarade huissier. Et il ne reçoit que sur rendez-vous, entre quatre et cinq. Si vous voulez lui écrire…

— C’est pour Panouille…

— Eh bien ! Dites à Panouille qu’il écrive ou qu’il vienne entre quatre et cinq. Lui, Panouille, peut-être qu’il sera reçu.

— C’est moi, fit Panouille.

— Eh bien ! venez entre quatre et cinq.

— Bon.

D’un geste large, Panouille tendit la main au camarade huissier qui la serra sans rien ajouter.

Cette fois, en redescendant, il souriait.

— Tu parles d’un frère ! se disait-il.

Il n’était pas vexé que l’huissier ne l’eût pas reconnu. Lui-même n’avait pas reconnu l’huissier, qui n’était sans doute pas de service quand Panouille avait suivi Zaza, la première fois, à l’Ami du Peuple. Et il souriait, convaincu que le camarade huissier devait se morfondre de sa maladresse ou de son ignorance.

Le soir, il est vrai, Panouille fut reconnu. On l’introduisit tout de suite dans une grande salle aux murs garnis de rayons où s’empilaient des brochures et des livres. Une table énorme, couverte de journaux, accaparait presque toute la salle.

— Un instant ! annonça l’huissier qui revenait par la porte à double tambour capitonné du fond. Le camarade Chipline est en conférence.

— Bon ! dit Panouille. J’attendrai.

Il prit un journal au hasard sur la table : c’était La Liberté de la veille, qu’il attaqua de confiance, présumant, à l’aspect du titre, que ce journal fût des amis du parti.

Tandis qu’il lisait, des hommes et des femmes allaient et venaient devant lui, entrant dans le bureau du camarade directeur ou en sortant. Certains s’arrêtaient, qui reconnaissaient Panouille, eux, et lui serraient la main et échangeaient avec lui quelques paroles sans importance. D’autres ne le remarquaient pas, et filaient, prompts, affairés.

Chaque fois que la porte capitonnée du bureau directorial s’ouvrait, Panouille entendait deux ou trois mots dont le double tambour, en se refermant, étouffait la suite. Ainsi Panouille perçut peu à peu :

— Sud-Algérien…

— Maroc…

— Syrie et Tunisie…

— Cent mille hommes…

L’instant d’attente que le camarade huissier avait demandé à Panouille, durait. Panouille prit, sur la table aux journaux, l’Intransigeant, qui a un titre mystérieux, du moins pour Panouille.

Des mots toujours s’échappaient du bureau de Chipline. C’étaient :

— Abd El Kracine…

— … Krim… (ou : Crime ; plutôt Crime, selon Panouille.)

— Mais il n’est pas prêt !

Toute une petite phrase que le double tambour n’avait pas coupée assez vite. Mais Panouille ne comprenait pas. Et il ne cherchait d’ailleurs pas à comprendre.

Deux hommes s’arrêtèrent devant Panouille. Ils avaient l’air content.

— Vous faites école, mon vieux, lui dit l’un.

— Oui, précisa l’autre. Trois soldats, en Auvergne, ont fichu une tournée à leur capitaine, pour protester contre l’insuffisance de l’ordinaire.

— Vous avez donné l’exemple.

— C’est excellent.

— Vous verrez ça demain dans les journaux : trois soldats d’un coup !

— C’est excellent.

Panouille souriait, modestement, comme s’il était le héros de ce dernier exploit. Il aurait voulu obtenir de nouveaux détails ; mais les deux camarades journalistes, pressés, le quittaient.

Il attendit encore.

A 6 heures 20, le camarade huissier, revenant une fois de plus du bureau directorial, annonça :

— Chipline est désolé de ne pas vous recevoir. Il a rendez-vous à la Chambre avec les députés du parti, à 6 heures. Si vous voulez revenir demain…

Panouille semblait ne pas comprendre.

— Demain, ou après-demain, dit l’huissier. Quand vous voudrez…

— Bon, répondit Panouille.

Il s’en alla, doutant s’il devait s’attrister.

— C’est embêtant, se dit-il simplement.

Mais il se servit d’un mot plus gros.

XV

Maître Pigace, avocat et député communiste, habitait un appartement de douze pièces, au premier étage d’une maison neuve de la rue Édouard-Detaille. Un valet de chambre en gilet à manches et à rayures jaunes ouvrait la porte d’un air grave et introduisait les visiteurs dans un petit salon de style Directoire où, sur une table charmante, voisinaient les feuilles communistes du jour, les livres de Barbusse et de Maurice Rostand, un cendrier de porphyre, et une adorable coupe de cristal pleine de cigarettes.

— Je ne sais pas si le camarade Pigace reçoit ce matin, fit sans ironie le valet de chambre.

— Dites que c’est Panouille.

— Monsieur a le pédicure, expliqua l’autre.

Mais, pour Panouille, l’explication n’expliquait rien.

Panouille entra dans le petit salon et attendit. Il alluma une cigarette de Maître Pigace. Puis, il déplia l’Ami du Peuple.

Déçu par sa visite vaine au directeur de l’Ami du Peuple, Panouille, hélant un taxi, s’était fait conduire aussitôt chez Maître Pigace. Mais l’avocat avait partagé son après-midi entre le Palais de Justice et la Chambre des Députés, et il dînait en ville. Panouille remit au lendemain sa visite.

— Maître Pigace reçoit le matin, lui avait dit le valet de chambre.

Comme il avait attendu la veille le directeur Chipline, Panouille attendit son défenseur, en lisant. L’Ami du Peuple reparlait de l’assemblée des postiers, qui avait été présidée par Panouille, mais il ne parlait pas du président de la séance.

Cependant le camarade valet de chambre reparut.

— Si tu veux venir, fit-il, le patron te recevra dans son cabinet de toilette.

Maître Pigace en pyjama, se rasait.

— Quoi de neuf ? demanda-t-il joyeusement sans se retourner.

Panouille était déconcerté. L’endroit lui semblait mal choisi pour une conversation sérieuse. Comme nulle réponse ne venait :

— Ça ne va pas ? reprit Maître Pigace en se retournant.

— Dame !

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Ben, y a tout.

— Tout ? Mais encore ?

— Je suis seul.

— Zaza t’a quitté ? Le grand malheur ! Tu n’avais pas l’intention de l’épouser, je suppose ?

— Dame, non.

— Alors ?

— Je voulais vous poser une question.

— Pose.

Péniblement, mal aidé par l’attitude indifférente de Maître Pigace, Panouille exposa qu’il désirait savoir s’il était, oui ou non, député.

— Mais non, tu ne l’es pas. Quelle question !

— Vous m’aviez dit que j’étais élu. Les journaux aussi le disaient.

— Tu as été élu, oui, mais les élections dont tu es sorti trois ou quatre fois en tête…

— Quatre, précisa Panouille.

— … N’étaient pas valables. Elles furent annulées.

— Pourquoi ? Parce que j’étais en prison ?

— Naturellement.

— Ben ! Je n’y suis plus.

— Et alors ?

— Ben, alors, pourquoi que le parti me représenterait pas, maintenant ?

Maître Pigace regarda son client.

— Est-ce que tu veux te payer ma tête, Panouille ?

— Moi !

— Réfléchis un peu, voyons. Ainsi tu crois que n’importe qui peut être député, comme ça, de but en blanc ?

— Non, bien sûr.

— Alors ?

— Je croyais…

Maître Pigace était rasé.

— Écoute, dit-il, viens dans mon bureau. Nous y serons mieux.

Dans le bureau, meublé à l’américaine, Maître Pigace se carra au fond de son fauteuil de cuir.

— Mon pauvre ami ! dit-il. C’est le bruit de la salle Wagram qui t’a grisé ? Il faut pourtant que tu comprennes. Oui, je comprends, tu t’imaginais… Le parti t’a présenté comme candidat à tous les sièges de député ou de conseiller municipal qui ont été vacants depuis un an, et tu as été élu parce que le parti ordonnait à ses adhérents de voter pour toi. Mais sais-tu pourquoi on te présentait, pourquoi on t’élisait ? Pour obliger le gouvernement à te tirer de ta prison. Une injustice avait été commise envers toi. Le parti, qui protège tous les opprimés, t’a défendu sans même s’enquérir de tes opinions. Est-ce vrai ?

— Oui.

— Tu ne pouvais pas échapper à la condamnation.

— J’avais rien fait.

— Comment l’aurais-tu prouvé ?

Panouille baissa les yeux.

— Je sais pas.

— Condamné, nous t’avons tiré de la prison. Tu n’es pas content ?

— Si.

— Alors ?

— Je sais pas, murmura Panouille.

— Rappelle-toi le soir de la salle Wagram. Tout le monde était content de te voir libre. Ça ne t’a pas fait plaisir ? Et toi, comment as-tu remercié ces braves gens ? Tu n’as pas su les remercier. Tu n’as même pas chanté l’Internationale.

— Je la connais pas.

— Alors ?

— Je sais pas, répéta Panouille.

Il était penaud, le pauvre Panouille. Quel réveil, après ces songes merveilleux des derniers mois de sa prison !

— Comprends-tu ?

— Je comprends.

Il comprenait.

Comment avait-il pu s’imaginer qu’il fût capable de devenir un député, ainsi que ce Me Pigace qui avait été si bon pour lui ! Panouille cherchait dans sa tête une phrase qui forçât Maître Pigace à lui pardonner son insolence. Mais l’avocat ne lui en laissa pas le loisir.

— Mon cher Panouille, dit-il, tu es un brave type. Tu ne redoutais pas le travail, autrefois. Il faut t’y remettre. Tu te feras aimer et estimer partout. Un gars comme toi…

Il se tut soudain : Panouille, sans bruit, pleurait.

Maître Pigace marcha vers son infortuné client et, lui appliquant la main sur l’épaule, l’étreignit, affectueusement.

— Allons, vieux ! Courage ! Tu es jeune. Quel âge as-tu ?

— Vingt-quatre ans du mois dernier.

— Vingt-quatre ans ? Mais on n’est éligible qu’à vingt-cinq. Tu l’ignorais ?

— Oh ! fit Panouille. C’est pas ça.

Il s’essuya les yeux.

Maître Pigace ouvrit un tiroir de son bureau, y prit un billet de banque, le plia discrètement et le posa dans la large patte de Panouille en la lui serrant pour le congédier.

Panouille, qui comprenait peut-être tout enfin, se leva.

Maître Pigace lui serra encore la main.

— Au revoir, Panouille. Et, tu sais, si tu as jamais des ennuis, n’hésite pas à nous appeler : le parti te défendra, comme il t’a défendu. Ne l’oublie pas.

— Merci, dit Panouille, le cœur gros.

Sur le palier, Panouille regarda le billet que Maître Pigace lui avait si discrètement offert. C’était une coupure de vingt francs.

FIN

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 26 AVRIL 1926 PAR EMMANUEL GREVIN A LAGNY-SUR-MARNE

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