LETTRES (continued 8)
Reading edition
Mais dans mon ravin des Alpes, les jours de dix-huit heures ressemblent peu aux jours de neuf heures. J'ai conservé quelques habitudes de la ville parce que je les trouve assez douces, et même convenables pour moi qui ne saurais prendre toutes celles du lieu: cependant avec quatre pieds de neige et douze degrés de glace, je ne puis vivre précisément de la même manière que quand la sécheresse allume les pins dans les bois, et que l'on fait des fromages cinq mille pieds au-dessus de moi.
Il me faut un certain mauvais temps pour agir au-dehors, un autre pour me promener, un autre pour faire des courses, un autre pour rester auprès du feu quoiqu'il ne fasse point froid, et un autre encore pour me placer à la cheminée de la cuisine pendant que l'on fait ces choses du ménage qui ne sont pas de tous les jours, et que je réserve autant qu'il se peut pour ces moments-là. Vous voyez qu'afin de vous dire mon plan, je mêle ce qui est déjà pratiqué à ce qui le sera seulement: je suppose que j'ai déjà suivi mon genre de vie tel que je commence à le suivre en effet, et tel que je le dispose pour les autres saisons et pour les choses encore à faire.
Je n'osais parler des beaux jours: il faut pourtant le confesser enfin, je ne les aime pas; je veux dire que je ne les aime plus. Le beau temps embellit la campagne, il semble y augmenter l'existence; on l'éprouve généralement ainsi. Mais moi, je suis plus mécontent quand il fait très beau. J'ai vainement lutté contre ce mal-être intérieur, je n'ai pas été le plus fort; alors j'ai pris un autre parti beaucoup plus commode, j'ai éludé le mal que je ne pouvais détruire. Fonsalbe veut bien condescendre à ma faiblesse: les excès modérés de la table seront pour ces jours sans nuages, si beaux à tous les yeux, et si accablants aux miens. Ils seront les jours de la mollesse: nous les commencerons tard, et nous les passerons aux lumières. S'il se rencontre des choses plaisantes à lire, des choses d'un certain comique, on les met de côté pour ces matinées-là. Après le dîner on s'enferme, avec du vin ou du punch. Dans la liberté de l'intimité, dans la sécurité de l'homme qui n'a jamais à craindre son propre cœur, trouvant quelquefois insuffisant et tout le reste et l'amitié elle-même, avides d'essayer un peu cette folie que nous avons perdue sans être sages, nous cherchons le sentiment actif et passionné de la chose présente, à la place de ce sentiment exact et mesuré de toutes choses, de ce concept silencieux qui refroidit l'homme et surcharge sa faiblesse.
Minuit arrive ainsi: et l'on est délivré... oui, l'on est délivré du temps; du temps précieux et irréparable, qu'il est souvent impossible de ne pas perdre et plus souvent impossible d'aimer.
Quand on a la tête inquiétée et dérangée par l'imagination, l'observation, l'étude, par les dégoûts et les passions, par les habitudes, par la raison, croyez-vous que ce soit une chose si facile que d'avoir assez de temps, et surtout de n'en avoir jamais trop? Nous sommes, il est vrai, des solitaires, des campagnards, mais nous avons nos manies: nous sommes au milieu de la nature, mais nous l'observons. D'ailleurs, je crois que même dans l'état sauvage, beaucoup d'hommes ont trop d'esprit pour ne pas s'ennuyer.
Nous avons perdu les passe-temps d'une société choisie; nous prétendons nous en consoler en songeant aux ennuis, aux contraintes futiles et inévitables de la société en général. Cependant n'aurait-on pu parvenir à ne voir que des connaissances intimes? Que mettrons-nous à la place de cette manière que les femmes seules peuvent avoir, qu'elles ont dans les capitales de la France, de cette manière qu'elles rendent si heureuse, et qui les rend aussi nécessaires à l'homme de goût qu'à l'homme passionné? C'est par là que notre solitude est profonde, et que nous y sommes dans le vide des déserts.
A d'autres égards, je croirais que notre manière de vivre est à peu près celle qui emploie mieux le temps. Nous avons quitté le mouvement de la ville; le silence qui nous environne semble d'abord donner à la durée des heures une constance, une immobilité qui attriste l'homme habitué à précipiter sa vie. Insensiblement et en changeant de régime, on s'y fait un peu. En redevenant calme, on trouve que les jours ne sont pas beaucoup plus longs ici qu'ailleurs. Si je n'avais cent raisons, les unes assez solides, les autres un peu misérables, de ne point vivre en montagnard, j'aurais un mouvement égal, une nourriture égale, une manière égale: sans agitation, sans espoir, sans désir, sans attente; n'imaginant pas, ne pensant guère, ne voulant rien de plus, et ne songeant à rien de nouveau, je passerais d'une saison à une autre, et du temps présent à la vieillesse, comme on passe des longs jours aux jours d'hiver sans apercevoir leur affaiblissement uniforme: quand la nuit viendrait, j'en conclurais seulement qu'il faut des lumières; et quand les neiges commenceraient, je dirais qu'il faut allumer les poêles. De temps à autre j'apprendrais de vos nouvelles, et je quitterais un moment ma pipe pour vous répondre que je me porte bien. Je deviendrais content: je parviendrais à trouver l'anéantissement des jours assez rapide dans la froide tranquillité des Alpes: je me livrerais à cette suite d'incuriosité, d'oubli et de lenteur, où repose l'homme des montagnes dans l'abandon de leurs grandes solitudes.
LETTRE LXXXIX
Im., 6 décembre, IX.
J'ai voulu vous annoncer dès le jour même ce moment, jadis si désiré, qui pourrait faire époque dans ma vie, si j'étais entièrement revenu de mes songes, ou peut-être si je n'avais rien perdu de leur première erreur. Je suis tout à fait chez moi: les travaux sont finis. C'est enfin l'instant de prendre un train de vie qui emploie certaines heures, et qui fasse oublier les autres: je puis faire ce que je veux, mais le malheur est que je ne vois pas bien ce que je dois faire.
C'est cependant une douce chose que l'aisance: on peut tout arranger, suivre les convenances, choisir et régler. Avec de l'aisance, la raison peut éviter le malheur dans la vie ordinaire. Les riches seraient heureux s'ils avaient de l'aisance: mais les riches aiment mieux se faire pauvres. Je plains celui que des circonstances impérieuses réduisent à monter sa maison au niveau de ce qu'il possède. Il n'y a point de bonheur domestique sans une certaine surabondance nécessaire à la sécurité. Si l'on trouve plus de paix et de bonne humeur dans les cabanes que dans les palais, c'est que l'aisance est bien plus rare dans les palais que dans les cabanes. Les malheureux, au milieu de l'or, ne savent comment vivre! S'ils avaient su borner leurs prétentions et celles de leur famille, ils auraient tout, car l'or fait tout: mais dans leurs mains inconsidérées, l'or ne fait rien. Ils le veulent ainsi: que leurs goûts soient satisfaits! Mais dans notre médiocrité, donnons du moins d'autres exemples.
Pour n'être pas vraiment malheureux, il ne faut qu'un bien; on le nomme raison, sagesse ou vertu. Pour être satisfait, je crois qu'il en faut quatre, beaucoup de raison, de la santé, quelque fortune, et un peu de ce bonheur qui consiste à avoir le sort pour soi. A la vérité, chacun de ces trois autres biens n'est rien sans la raison, et la raison est beaucoup sans eux. Elle peut les donner enfin, ou consoler de leur perte; mais eux ne la donnent pas, et ce qu'ils donnent sans elle n'a qu'un éclat extérieur, une apparence dont le cœur n'est pas longtemps abusé. Avouons que l'on est bien sur la terre quand on peut et qu'on sait. Pouvoir sans savoir, est fort dangereux: savoir sans pouvoir, est inutile et triste.
Pour moi, qui ne prétends pas vivre, mais seulement regarder la vie, je ferai bien de me mettre à imaginer du moins le rôle d'un homme. Je veux passer tous les jours quatre heures dans mon cabinet. J'appellerai cela du travail; ce n'en est pas un pourtant, car il n'est pas permis de poser une serrure ou d'ourler un mouchoir le jour du repos, mais on est très libre de faire un chapitre du Monde primitif. Puisque j'ai résolu d'écrire, je ne serais pas excusable si je ne le faisais pas maintenant[92]. J'ai tout ce qu'il me faut, loisir, tranquillité, ennui, bibliothèque bornée, mais suffisante; et au lieu de secrétaire, un ami qui me fera continuer, et qui soutient qu'en écrivant on peut faire quelque bien tôt ou tard.
Avant de m'occuper des faiblesses des hommes, il faut que je vous parle de la mienne pour la dernière fois. Fonsalbe avec qui je n'aurais pas d'autres secrets, mais qui ne soupçonne rien de ceci, me fait sentir tous les jours, et par sa présence, et par nos entretiens où le nom de sa sœur revient si souvent, combien j'étais éloigné de cet oubli devenu mon seul asile.
Il a parlé de moi dans ses lettres à Mme Del***, et il l'a fait comme de ma part. Je ne savais comment prévenir cela, ne pouvant en donner à Fonsalbe aucune raison: mais j'en suis d'autant plus fâché qu'elle aura dû juger contradictoire que je ne suivisse pas ce que moi-même j'avais dit.
Ne trouvez point bizarre l'amertume que je cherche dans ces souvenirs, et les soins inutiles que je prends pour les éloigner, comme si je n'étais pas sûr de moi. Je ne suis ni fanatique, ni incertain dans ma droiture. Mes intentions me resteront soumises, mais ma pensée ne l'est pas; et si j'ai toute l'assurance de l'homme qui veut ce qu'il doit, j'ai toute la faiblesse de celui que rien n'a fixé. Cependant je n'aime point; je suis trop malheureux pour cela. Comment donc se fait-il?... Vous ne sauriez m'entendre, quand je ne m'entends pas moi-même.
Il y a bien des années que je la vis, mais comme j'étais destiné à n'avoir que le songe de mon existence, il en résulta seulement que son souvenir restait fixé dans ma mémoire, et attaché au sentiment de continuité de mon être. Voilà pour ces temps dont tout est perdu.
Le besoin d'aimer était devenu l'existence elle-même, et le sentiment des choses n'était que l'attente et le pressentiment de cette heure qui commence la lumière de la vie. Mais si dans le cours insipide de mes jours, il s'en trouvait un qui parût offrir le seul bien que la nature contînt alors pour mon cœur, ce souvenir était dans moi comme pour m'en éloigner. Sans avoir aimé, je me voyais dans une sorte d'impuissance d'aimer désormais, ainsi que ces hommes en qui une passion profonde a détruit le pouvoir de sentir une affection nouvelle. Ce souvenir n'était pas l'amour, puisque je n'y trouvais point de consolation, point d'aliment: il me laissait dans le vide, et il semblait m'y retenir: il ne me donnait rien, et il semblait s'opposer à ce qu'il me fût donné quelque chose. Je restais ainsi sans posséder ni l'ivresse heureuse que l'amour soutient, ni cette mélancolie amère et voluptueuse dont aiment à se consumer nos cœurs encore remplis d'un amour malheureux.
Je ne veux point vous faire la fatigante histoire de mes ennuis. J'ai caché dans mes déserts ma fortune sinistre: elle entraînerait ce qui m'environne; elle a manqué vous envelopper vous-même. Vous avez voulu tout quitter pour devenir triste et inutile comme moi, mais je vous ai forcé de reprendre vos distractions. Vous avez cru même que j'en avais aussi trouvé; j'ai entretenu doucement votre erreur. Vous avez su que mon calme ressemblait au sourire du désespoir, j'aurais voulu que vous y fussiez plus longtemps trompé: je prenais pour vous écrire le moment où je riais... où je ris de pitié sur moi-même, sur ma destinée, sur tant de choses dont je vois les hommes gémir en répétant qu'elles vont cesser.
Je vous en dis trop: mais le sentiment de ma destinée m'élève et m'accable; je ne puis chercher quelque chose en moi, sans y trouver le fantôme de ce qui ne me sera jamais donné.
C'est une nécessité qu'en vous parlant d'elle, je sois tout à fait moi. Je n'entends pas bien quelle réserve je devais m'imposer en cela. Elle sentait comme moi, une même langue nous était commune; sont-ils si nombreux ceux qui s'entendent? Cependant je ne me livrais pas à tant d'illusions. Je vous le répète, je ne veux point vous arrêter sur ces temps que l'oubli doit effacer, et qui sont déjà dans l'abîme: le songe du bonheur a passé avec leurs ombres dans la mort de l'homme et des siècles. Pourquoi ces souvenirs exhalés d'un long trépas? ils viennent étendre sur les restes vivants de l'homme l'amertume du sépulcre universel où il descendra tout entier. Je ne cherche point à justifier ce cœur brisé qui vous est trop bien connu, et qui ne conserve dans ses ruines que l'inquiétude de la vie. Vous savez ses ennuis, ses espérances éteintes, ses désirs inexplicables, ses besoins démesurés: ne l'excusez pas, soutenez-le, relevez ses débris; rendez-lui, si vous en savez les moyens, et le feu de la vie, et le calme de la raison, tout le mouvement du génie, et toute l'impassibilité du sage: je ne veux point vous porter à plaindre ses folies profondes.
Enfin le hasard le plus inattendu me fit la rencontrer près de la Saône, dans un jour de tristesse. Cet événement si simple m'étonna pourtant. Je trouvai de la douceur à la voir quelquefois. Une âme ardente et tranquille, fatiguée, désabusée, immense, devait fixer l'inquiétude et le perpétuel supplice de mon cœur. Cette grâce de tout son être, ce fini inexprimable dans le mouvement, dans la voix!... Je n'aime point: souvenez-vous-en, et dites-vous bien tout mon malheur.
Mais ma tristesse devenait plus constante et plus amère. Si Mme D*** eût été libre, j'y eusse trouvé le plaisir d'être enfin malheureux à ma manière: mais elle ne l'était point, et je me retirai avant qu'il me devînt impossible de supporter ailleurs le poids du temps. Tout m'ennuyait alors, mais actuellement tout m'est indifférent. Il arrive même que quelque chose m'amuse; je pouvais donc vous parler de tout ceci. Je ne suis plus fait pour aimer, je suis éteint. Peut-être serais-je bon mari; j'aurais beaucoup d'attachement. Je commence à songer aux plaisirs de l'amour, je ne suis plus digne d'une amante. L'amour lui-même ne me donnerait plus qu'une femme, et un ami. Comme nos affections changent! comme le cœur se détruit; comme la vie passe, avant de finir!
Je vous disais donc combien j'aimais à être ennuyé avec elle de tout ce qui fait les délices de la vie: j'aimais bien plus les soirées tranquilles. Cela ne pouvait pas durer.
Il m'est arrivé, rarement mais quelquefois, d'oublier que je suis sur la terre comme une ombre qui s'y promène, qui voit, et ne peut rien saisir. C'est là ma loi, quand j'ai voulu m'y soustraire, j'en ai été puni: quand l'illusion commence, mes misères s'aggravent. Je me suis senti à côté du bonheur, j'en ai été épouvanté. Peut-être ces cendres que je crois éteintes se seraient-elles ranimées. Il fallut partir.
Maintenant je suis dans un vallon perdu. Je m'attache à oublier de vivre. J'ai cherché le thé pour m'affaiblir, et jusqu'au vin pour m'égarer. Je bâtis, je cultive; je me joue avec tout cela. J'ai trouvé quelques bonnes gens, et je compte aller au cabaret[93] pour découvrir des hommes: je me lève tard, je me couche tard; je suis lent à manger; je m'occupe de tout; j'essaie de toutes les attitudes; j'aime la nuit; je presse le temps, je dévore mes heures froides, je suis avide de les voir dans le passé.
Fonsalbe est son frère: nous parlons d'elle, je ne puis l'en empêcher, il l'aime beaucoup. Fonsalbe sera mon ami: je le veux, il est isolé. Je le veux aussi pour moi: sans lui, que deviendrais-je? Mais il ne saura pas combien l'idée de sa sœur est présente dans ces solitudes. Ces gorges sombres! ces eaux romantiques! elles étaient muettes, elles le seront toujours: cette idée n'y met point la paix de l'oubli du monde, mais l'abandon des déserts. Un soir nous étions sous les pins: leurs cimes agitées étaient remplies des sons de la montagne, nous parlions, il la pleurait! Mais un frère a des larmes.
Je ne fais point de serments, je ne fais point de vœux: je méprise ces protestations si vaines, cette éternité que l'homme croit ajouter à ses passions d'un jour. Je ne promets rien, je ne sais rien, tout passe, tout homme change: mais je me trompe bien moi-même, ou il ne m'arrivera pas d'aimer. Quand le dévot a rêvé sa béatitude, il n'en cherche plus dans le monde terrestre; et s'il vient à perdre ses sublimes illusions, il ne trouve aucun charme dans les choses trop inférieures aux premiers songes.
Et elle traînera la chaîne de ses jours avec cette force désabusée, avec ce calme de la douleur qui lui va si bien. Plusieurs de nous seraient peut-être moins à leur place s'ils étaient moins loin d'être heureux. Cette vie passée dans l'indifférence au milieu de tous les agréments de la vie, et dans l'ennui avec une santé inaltérable; ces chagrins sans humeur, cette tristesse sans amertume, ce sourire des peines cachées; cette simplicité qui abandonne tout quand on pourrait tout prétendre, ces regrets sans plainte, cet abandon sans effort, ce découragement dont on dédaigne l'affliction; tant de biens négligés, tant de pertes oubliées, tant de facultés dont on ne veut plus rien faire: tout cela est plein d'harmonie, et n'appartient qu'à elle. Contente, heureuse, possédant tout ce qui semblait lui être dû, peut-être eût-elle moins été elle-même. L'adversité est bonne à qui la porte ainsi: et je suppose que le bonheur vînt maintenant, qu'en ferait-elle? il n'est plus temps.
Que lui reste-t-il? Que nous restera-t-il dans cet abandon de la vie, seule destinée qui nous soit commune? Quand tout échappe jusqu'aux rêves de nos désirs; quand le songe de l'aimable et de l'honnête vieillit lui-même dans notre pensée incertaine; quand l'image sublime de l'harmonie dans sa grâce idéale, descend des lieux célestes, s'approche de la terre et se trouve enveloppée de brumes et de ténèbres; quand rien ne subsiste de nos besoins, de nos affections, de nos espérances; quand nous passons nous-mêmes avec la fuite invariable des choses, et dans l'inévitable instabilité du monde! mes amis, mes seuls amis, Elle que j'ai perdue, Vous qui vivez loin de moi, vous qui seuls me donnez encore le sentiment de la vie! Que nous restera-t-il, et que sommes-nous?
S'il ne peut rester de nos sentiments fugitifs que le sentiment accablant de leur mobilité; cherchons ce vrai immuable, seule conception qui soutienne l'âme fatiguée du délire de nos espérances, plus navrée encore et plus étonnée d'elle-même quand elle a perdu leur amertume. La justice seule est évidente à tous; elle l'est à leur dernier comme à leur premier moment: sa lumière ne changera pas. Vous la suivez en paix, je la cherche dans mon inquiétude; et cette union du moins ne nous sera pas ôtée.
SUPPLÉMENT DE 1833
LETTRE XC[94]
Imenstròm, 28 juin, X.
La sœur de Fonsalbe est ici, elle est venue sans être attendue, et dans le dessein de rester seulement quelques jours avec son frère.
Vous la trouveriez à présent aussi aimable, aussi remarquable, et plus peut-être qu'elle ne le fut jamais. Cette apparition inopinée, le changement des temps, d'ineffaçables souvenirs, les lieux, la saison, tout semblait d'accord. Et il faut vous dire que s'il peut être une beauté plus accomplie aux yeux d'un artiste, aucune ne réunirait davantage ce qui fait généralement pour moi le charme des femmes.
Nous ne pouvions ici la recevoir comme vous l'eussiez fait à Bordeaux; mais, au pied de nos montagnes, il nous restait à nous arranger selon la circonstance. On devait faucher deux prés, le soir, jusqu'à une heure assez avancée, puis, de grand matin, pour éviter entièrement l'ardeur du jour. J'avais déjà eu le projet de donner, dans cette occasion, quelque encouragement à mes travailleurs: des musiciens furent appelés de Vevey et de Lausanne. Une collation, ou, si on veut, un souper champêtre commençant à minuit, et assez varié pour être du goût des faucheurs mêmes, fut destiné à remplir l'intervalle entre les travaux du soir et ceux du lendemain.
Il arriva qu'un peu avant la fin du jour je passai devant un escalier de six à sept marches. Elle était au-dessus; elle prononça mon nom. C'était bien sa voix, mais avec quelque chose d'imprévu, d'inaccoutumé, de tout à fait inimitable. Je regardai sans répondre, sans savoir que je ne répondais pas. Une demi-jour fantastique, un voile aérien, un brouillard l'environnait. C'était une forme indécise qui faisait presque disparaître tout vêtement; c'était un parfum de beauté idéale, une illusion voluptueuse, ayant un instant d'inconcevable vérité. Ainsi devait finir mon erreur enfin connue. Il est donc vrai, me disais-je deux pas plus loin, cet attachement tenait de la passion: le joug a existé. De cette faiblesse ont dépendu d'autres incertitudes. Ces années-là sont irrévocables; mais aujourd'hui demeure libre, aujourd'hui est encore à moi.
Je m'absentai, en prévenant Fonsalbe. Je m'avançai vers le haut de la vallée. Je marchais sans bruit dans ma préoccupation attentive. J'étais fortement averti; mais le prestige me suivait, et la puissance du passé me paraissait invincible. Toutes ces idées d'aimer et de n'être plus seul m'inondaient dans la tranquille obscurité d'un lieu désert. Il y eut un moment où j'aurais dit, comme ceux dont plus d'une fois j'ai condamné la mollesse: La posséder et mourir!
Cependant, se figurer dans le silence que demain tout peut finir sur la terre, c'est en même temps apprécier d'un regard plus ferme ce qu'on a fait et ce qu'on doit faire des dons de la vie. Ce que j'en ai fait! jeune encore, je m'arrête au moment fatal. Elle et le désert, ce serait le triomphe du cœur. Non, l'oubli du monde, et sans elle, voilà ma loi. L'austère travail et l'avenir!
Je me trouvais placé au détour de la vallée; entre les rocs d'où le torrent se précipite, et les chants que j'avais moi-même ordonnés: ils commençaient au loin. Mais ces bruits de fête, le simple mouvement de l'air les dissipait par intervalles, et je savais l'instant où ils cesseraient. Le torrent au contraire subsistait dans sa force, s'écoulant, mais s'écoulant toujours, à la manière des siècles. La fuite de l'eau est comme la fuite de nos années. On l'a beaucoup redit; mais dans plus de mille ans, on le redira: le cours de l'eau restera, pour nous, l'image la plus frappante de l'inexorable passage des heures. Voix du torrent au milieu des ombres, seule voix solennelle sous la paix des cieux, sois seule entendue!
Rien n'est sérieux s'il ne peut être durable. Vues de haut, que sont les choses d'ont nous séparera notre dernier souffle? Hésiterai-je entre une rencontre du hasard et les fins de ma destinée, entre une séduisante fantaisie et le juste, le généreux emploi des forces de la pensée? Je céderais à l'idée d'un lien imparfait, d'une affection sans but, d'un plaisir aveugle! Ne sais-je pas les promesses, qu'en devenant veuve, elle a faites à sa famille? Ainsi l'union entière se trouve interdite; ainsi la question est simple, et ne doit plus m'arrêter. Qu'y aurait-il de digne de l'homme dans l'amusement trompeur d'un stérile amour? Consacrer au seul plaisir les facultés de la vie, c'est se livrer soi-même à l'éternelle mort. Quelque fragiles que soient ces facultés, j'en suis responsable: il faut qu'elles portent leurs fruits. Ces bienfaits de l'existence, je les conserverai, je les honorerai, je ne veux du moins m'affaiblir au-dedans de moi qu'à l'instant inévitable. Profondeurs de l'espace, serait-ce en vain qu'il nous est donné de vous apercevoir? La majesté de la nuit répète d'âge en âge: malheur à toute âme qui se complaît dans la servitude!
Sommes-nous faits pour jouir ici de l'entraînement des désirs? Après cette attente, après les succès, que dirons-nous de la satisfaction de quelques journées? Si la vie n'est que cela, elle n'est rien. Un an, dix ans de volupté, c'est un futile amusement, et une trop prompte amertume! Que restera-t-il de ces désirs, quand les générations souffrantes ou follement distraites passeront sur nos cendres? Comptons pour peu de chose ce qui se dissipe rapidement. Au milieu du grand jeu du monde, cherchons un autre partage: c'est de nos fortes résolutions que quelque effet subsistera peut-être.—L'homme est périssable.—Il se peut, mais périssons en résistant, et, si le néant nous est réservé, ne faisons pas que ce soit une justice.
Vous le savez, je me décourageais, croyant que mes dispositions changeaient déjà. Trop facilement je m'étais persuadé que ma jeunesse n'était plus. Mais ces différences avaient eu pour cause, comme je crois vous l'avoir dit depuis, des erreurs de régime, et cela est en grande partie réparé. J'avais mal observé la mobilité qui me caractérise, et qui contribue à mes incertitudes. C'est constamment une grande inconstance, bien plus dans les impressions que dans les opinions, ou même dans les penchants. Elle ne tient pas aux progrès des années; elle redevient ce qu'elle était. L'habitude de me contenir et de réprimer d'abord tous mes mouvements intérieurs m'en avait laissé méconnaître souvent moi-même les oppositions. Mais, je le vois, à quarante ans de distance, je ne différerai pas plus que cent fois je n'ai différé d'un quart d'heure à l'autre. Ainsi est agitée, au milieu de l'air, la cime d'un arbre trop flexible; et, si vous la regardez à une autre époque, vous la verrez céder encore, mais céder de même.
Chaque incident, chaque idée qui survient, les moindres détails opportuns ou incommodes, quelques souvenirs, de légères craintes, toutes ces émotions fortuites peuvent changer, à mes yeux, l'aspect du monde, l'appréciation de nos facultés et la valeur de nos jours. Tandis qu'on me parle de choses indifférentes, et que j'écoute avec tranquillité, avec indolence; tandis que me reprochant ma froideur dans ces conversations, je sais gré à ceux qui me la pardonnent, j'ai passé plusieurs fois du dégoût de cette existence si bornée que tout embarrasse et tout inquiète, au sentiment non moins naturel de la curieuse variété des choses, ou de l'amusante sagacité qui nous appelle à en jouir quelque temps encore. Néanmoins ce qui me paraît si facilement offrir un autre aspect, c'est moins l'ensemble du grand phénomène que chaque conséquence relative à nous, et moins l'ordre général que ma propre aptitude. Cet ordre visible a deux faces; l'une nous captive, et l'autre nous déconcerte: tout dépend d'une certaine confiance en nous-mêmes. Sans cesse elle me manque, et elle renaît sans cesse. Nous sommes si faibles, mais notre industrie a tant de dextérité! Un hasard favorable, un vent plus doux, un rayon de lumière, le mouvement d'une herbe fleurie, les gouttes de la rosée me disent que je m'arrangerai de toute chose. Mais les nuages se rapprochent, le bouvreuil ne chante plus, une lettre se fait attendre, ou dans mes essais quelque pensée mal rendue restera inutile; je ne vois plus alors que des obstacles, des lenteurs, de sourdes résistances, des desseins trompés, les déplaisirs des heureux, les souffrances de la multitude, et me voici le jouet de la force qui nous brisera tous.
Du moins cette mobilité n'est pas de nature à ébranler les principes de conduite. Il n'importe même que le but se présente seulement comme vraisemblable, s'il est unique. Affermis en un sens, n'attendons pas d'autres clartés: nous pouvons marcher dans les sentiers peu connus. Ainsi tout se décide. Je suis ce que j'étais: si je le veux, je serai ce que je pouvais être. Certainement c'est peu de chose; mais enfin ne descendons plus au-dessous de nous-mêmes.
30 juin.
Je vous écris longuement. Je dis en beaucoup de paroles ce que j'aurais pu vous apprendre en trois lignes, mais c'était ma manière, et d'ailleurs j'ai du loisir. Rien ne m'occupe, rien ne m'attache; je me sens encore suspendu dans le vide. Il me faut, je pense, un jour de plus, un seul. Cela finira puisque je l'ai résolu; mais à présent tout me semble attristé. Je ne suis pas indécis, mais ému jusqu'à une sorte de stupeur et de lassitude. Je continue ma lettre pour m'appuyer sur vous.
Je restai seul quelque temps encore. Déjà j'étais moins étranger à la tranquille harmonie de la nature. Je rentrai pendant le souper avant que les chants cessassent.
Désormais n'attendez plus de moi, ni une paresse inexcusable, ni l'ancienne irrésolution. La santé et l'aisance sont des facilités qu'on ne réunit pas toujours: je les possède, et j'en ferai usage. Que cette déclaration devienne ma règle. Si je parle aux hommes de leurs faiblesses volontaires, ne convient-il pas que je ne m'en permette aucune? Vous savez que jadis j'ai eu, dans mes vains projets, quelques velléités africaines. Mais à cette époque, tout s'est accordé pour rendre impraticable un dessein que d'ailleurs il aurait fallu mûrir davantage, et maintenant il serait tard pour se livrer aux études qui en prépareraient l'exécution.
Que faire donc? Je crois définitivement qu'il ne m'est donné que d'écrire.—Sur quels sujets?—Déjà vous le savez à peu près.—D'après quel modèle?—Assurément je n'imiterai personne, à moins que ce ne soit par une sorte de caprice, et dans un court passage. Je crois très déplacé de prendre la manière d'un autre, si on peut en avoir une à soi. Quant à celui qui n'a pas la sienne, c'est-à-dire qui n'est jamais entraîné, jamais inspiré, à quoi lui sert d'écrire?—Quel style enfin?—Ni rigoureusement classique, ni inconsidérément libre. Pour mériter d'être lu, il faut observer les convenances réelles.—Mais qui en jugera?—Moi apparemment. N'ai-je pas lu les auteurs qui travaillèrent avec circonspection, comme ceux qui écrivirent avec plus d'indépendance? C'est à moi de prendre, selon mes moyens, un milieu qui convienne, d'un côté à mon sujet ou à mon siècle, et de l'autre à mon caractère, sans manquer à dessein aux règles admises, mais sans les étudier expressément.—Quelles seront les garanties de succès?—Les seules naturelles. S'il ne suffit pas de dire des choses vraies, et de s'efforcer de les exposer d'une manière persuasive, je n'aurai point de succès: voilà tout. Je ne crois pas qu'il soit indispensable d'être approuvé de son vivant, à moins qu'on ne se voie condamné au malheur d'attendre de sa plume ses moyens de subsistance.
Passez les premiers, vous qui demandez de la gloire présente, de la gloire de salon. Passez, hommes de société, hommes considérables dans les pays où tout dépend de ces accointances, vous qui êtes féconds en idées du jour, en livres de parti, en expédients pour produire de l'effet, et qui, même après avoir tout adopté, tout quitté, tout repris, tout usé, trouvez encore à esquisser quelques pamphlets indécis, afin de faire dire: le voilà avec ses mots expressifs et ingénieusement accolés, bien qu'un peu rebattus. Passez les premiers, hommes séduisants et séduits, car enfin vous passerez vite, et il est bon que vous ayez votre temps; montrez-vous donc aujourd'hui dans votre adresse et votre prospérité.
Ne serait-on pas à peu près sûr de rendre un ouvrage utile, sans le déshonorer par des intrigues pour hâter la célébrité de l'auteur? Restez-vous dans la retraite, ou même vivez-vous sans bruit dans une capitale; enfin, votre nom est-il inconnu, et votre livre ne s'écoule-t-il pas? Qu'un certain nombre d'exemplaires en soient déposés dans les principales bibliothèques, ou envoyés, sans en demander compte, à des libraires dans les grandes villes; tôt ou tard cet écrit sera mis à sa place avec autant de vraisemblance que si vous aviez mendié des suffrages.
Ainsi ma tâche est indiquée. Il ne me reste plus qu'à la remplir, si ce n'est avec bonheur, avec éclat, du moins avec quelque zèle et quelque dignité. Je renonce à diverses choses, me bornant presque à éviter la douleur. Serai-je à plaindre dans la retraite, ayant l'activité, l'espérance et l'amitié? Etre occupé sans devenir trop laborieux contribue essentiellement à la paix de l'âme, de tous les biens le moins illusoire. On n'a plus besoin de plaisirs, puisque les avantages les plus simples donnent des jouissances: c'est ainsi que tant d'hommes bien portants s'accommodent des aliments les moins recherchés.
Qui ne voit que l'espérance est préférable aux souvenirs? Dans notre vie, continuel passage, l'avenir importe seul: ce qui est arrivé disparaît, et le présent même nous échappe s'il ne sert de moyen. D'agréables traces du passé ne me paraissent un grand avantage que pour les imaginations faibles, qui, après avoir été un peu vives, deviennent débiles. Ces hommes-là, s'étant figuré les choses autrement qu'elles ne doivent être, se sont passionnés. L'épreuve les a désabusés; ne pouvant plus imaginer avec exagération, ils n'imaginent plus. Les fictions vraies pour ainsi dire leur étant interdites, ils auraient besoin de riants souvenirs; sans cela nulle pensée ne les flatte. Mais celui dont l'imagination est puissante et juste peut toujours se faire une idée assez positive des divers biens, lorsque le sort lui laisse du calme: il n'est pas au nombre de ceux qui ne connaissent en cela que ce qu'ils ont appris anciennement.
Il me restera pour la douceur journalière de la vie notre correspondance et Fonsalbe: ces deux liens me suffiront. Jusque dans nos lettres, cherchons le vrai sans pesantes dissertations comme sans systèmes opiniâtres: invoquons le vrai immuable. Quelle autre conception soutiendrait l'âme, fatiguée quelquefois de ses vagues espérances, mais bien plus étonnée d'elle-même, bien plus délaissée quand elle a perdu et les langueurs, et les délices de cette active incertitude. La justice du moins a son évidence. Généralement vous recevez en paix les lumières morales; je les poursuis dans mon inquiétude: notre union subsistera.
On n'est pas encore parvenu à se procurer l'autre partie des lettres d'Oberman. On n'a recueilli que le fragment suivant qui s'est trouvé sans date.
Dernière partie d'une lettre
Sans Date Connue
...Que d'infortunés auront dit, de siècle en siècle, que les fleurs nous ont été accordées pour couvrir notre chaîne, pour nous abuser tous au commencement, et contribuer même à nous retenir jusqu'au terme! Elles font plus, mais assez vainement peut-être: elles semblent indiquer ce que nulle tête mortelle n'approfondira.
Si les fleurs n'étaient que belles sous nos yeux, elles séduiraient encore; mais quelquefois leur parfum entraîne, comme une heureuse condition de l'existence, comme un appel subit, un retour à la vie plus intime. Soit que j'aie chercher ces émanations invisibles, soit surtout qu'elles s'offrent, qu'elles surprennent, je les reçois comme une expression forte, mais précaire, d'une pensée dont le monde matériel renferme et voile le secret.
Les couleurs aussi doivent avoir leur éloquence: tout peut être symbole. Mais les odeurs sont plus pénétrantes, sans doute parce qu'elles sont plus mystérieuses, et que s'il nous faut dans notre conduite ordinaire de palpables vérités, les grands mouvements de l'âme ont pour principe une vérité d'un autre ordre, le vrai essentiel, et cependant inaccessible dans nos voies chancelantes.
Jonquille! violette! tubéreuse! vous n'avez que des instants afin de ne pas accabler notre faiblesse, ou peut-être pour nous laisser dans l'incertitude où s'agite notre esprit, tantôt généreux, tantôt découragé. Non, je n'ai vu ni le sindrimal du Ceylan, ni le gulmikek de Perse, ni le pé-gé-hong de la Chine méridionale, mais ce serait assez de la jonquille ou du jasmin pour me faire dire que, tels que nous sommes, nous pourrions séjourner dans un monde meilleur.
Que veux-je? Espérer, puis n'espérer plus, c'est être ou n'être plus: voilà l'homme, sans doute. Mais comment se fait-il qu'après les chants d'une voie émue, après les parfums des fleurs, et les soupirs de l'imagination, et les élans de la pensée, il faille mourir?
Et il se peut que le sort le voulant ainsi, on entende s'approcher secrètement une femme remplie de grâce aimante, et que derrière quelque rideau, mais sûre d'être bien visible, à cause des rayons du couchant, elle se montre sans autre voile pour la première fois, se recule vite, et revienne d'elle-même, en souriant de sa voluptueuse résolution. Mais ensuite il faudra vieillir. Où sont aujourd'hui les violettes qui fleurirent pour d'anciennes générations?
Il est deux fleurs silencieuses en quelque sorte, et à peu près dénuées d'odeur, mais qui, par leur attitude assez durable, m'attachent à un point que je ne saurais dire. Les souvenirs qu'elles suscitent ramènent fortement au passé, comme si ces liens des temps annonçaient des jours heureux. Ces fleurs simples, ce sont le barbeau des champs, et la hâtive pâquerette, la marguerite des prés.
Le barbeau est la fleur de la vie rurale. Il faudrait le revoir dans la liberté des loisirs naturels, au milieu des blés, au bruit des fermes, au chant des coqs (O), sur le sentier des vieux cultivateurs: je ne voudrais pas répondre que cela quelquefois n'allât jusqu'aux larmes.
La violette et la marguerite des prés sont rivales. Même saison, même simplicité. La violette captive dès le premier printemps; la pâquerette se fait aimer d'année en année. Elles sont l'une à l'autre ce qu'est un portrait, ouvrage du pinceau, à côté d'un buste en marbre. La violette rappelle le plus pur sentiment de l'amour: tel il se présente à des cœurs droits. Mais enfin cet amour même, si persuasif et si suave, n'est qu'un bel accident de la vie. Il se dissipe tandis que la paix des campagnes nous reste jusqu'à la dernière heure. La marguerite est le signe patriarcal de ce doux repos.
Si j'arrive à la vieillesse, si, un jour, plein de pensées encore, mais renonçant à parler aux hommes, j'ai auprès de moi un ami pour recevoir mes adieux à la terre, qu'on place ma chaîne sur l'herbe courte, et que de tranquilles marguerites soient là devant moi, sous le soleil, sous le ciel immense, afin qu'en laissant la vie qui passe je retrouve quelque chose de l'illusion infinie.
SUPPLÉMENT DE 1840
LETTRE XCI
Sans date connue[95].
Je ne vous ai jamais conté l'embarras où je me suis vu, un jour que je voulais franchir les Alpes d'Italie.
Je viens de me rappeler fortement cette circonstance, en lisant quelque part: «Nous n'avons peut-être reçu la vie présente que pour rencontrer, malgré nos faiblesses, des occasions d'accomplir avec énergie ce que le moment veut de nous.» Ainsi, employer toutes ses forces à propos, et sans passion comme sans crainte, ce serait être pleinement homme. On a rarement ce bonheur. Quant à moi, je ne l'ai éprouvé qu'à demi dans ces montagnes, puisqu'il ne s'agissait que de mon propre salut.
Je ne pourrai vous rendre compte de l'événement qu'avec des détails tout personnels: il ne se compose pas d'autre chose.
J'allais à la cité d'Aoste et j'étais déjà dans le Valais, lorsque j'entendis un étranger dire, dans l'auberge, qu'il ne se hasarderait point à passer sans guide le Saint-Bernard. Je résolus aussitôt de le passer seul: je prétendis que d'après la disposition des gorges, ou la direction des eaux, j'arriverais à l'hospice en devançant les muletiers, et en ne prenant d'eux aucun renseignement.
Je sortis de Martigny à pied par un temps très beau. Impatient de voir du moins dans l'éloignement quelque site curieux, je marchais d'autant plus vite qu'au-dessus de Saint-Branchier je n'apercevais rien de semblable. Arrivé à Liddes, je me figurai que je ne trouverais plus avant l'hospice aucune espèce d'hôtellerie. Celle de Liddes avait épuisé sa provision de pain, et n'était pourvue d'aucun légume. Il y restait uniquement un morceau de mouton, auquel je ne touchai pas. Je pris peu de vin; mais, à cette heure inusitée, il n'en fallut pas plus pour me donner un tel besoin d'ombre et de repos, que je m'endormis derrière quelques arbustes.
J'étais sans montre, et au moment de mon réveil je ne soupçonnai pas que j'eusse demeuré là plusieurs heures. Quand je me remis en chemin, ce fut avec la seule idée d'arriver au but: je n'avais plus d'autre espérance. La nature n'encourage pas toujours les illusions que pourtant elle nous destina. Aucune diversion ne s'offrait, ni la beauté des vallées, ni la singularité des costumes, ni même l'effet de l'air accoutumé des montagnes. Le ciel avait entièrement changé d'aspect. De sombres nuages enveloppaient les cimes dont je m'approchais; toutefois cela ne put me désabuser à l'égard de l'heure; puisque à cette élévation ils s'amassent souvent avec promptitude.
Peu de minutes après, la neige tombait en abondance. Je passai au village de Saint-Pierre, sans questionner personne. J'étais décidé à poursuivre mon entreprise, malgré le froid, et bien qu'au-delà il n'existât plus de chemin tracé. De toute manière, il n'était plus question de se diriger avec quelque certitude. Je n'apercevais les rochers qu'à l'instant d'y toucher, mais je n'en cherchais d'autre cause que l'épaisseur du nuage et de la neige. Quand l'obscurité fut assez grande pour que la nuit seule pût l'expliquer, je compris enfin ma situation.
La glace vive au pied de laquelle j'arrivai, ainsi que le manque de toute issue praticable pour des mulets, me prouvèrent que j'étais hors de la voie. Je m'arrêtai, comme pour délibérer à loisir; mais un total engourdissement des bras m'en dissuada aussitôt. S'il devenait impraticable d'attendre le jour dans le lieu où j'étais parvenu, il semblait également impossible de trouver le monastère, dont me séparaient peut-être des abîmes. Un seul parti se présenta, de consulter le bruit de l'eau, afin de me rapprocher du courant principal qui, de chute en chute, devait passer auprès des dernières habitations que j'eusse vues en montant. A la vérité j'étais dans les ténèbres, et au milieu de roches dont j'aurais eu peine à sortir en plein jour. L'évidence du danger me soutint. Il fallait ou périr, ou se rendre sans trop de retard au village qui devait être distant de près de trois lieues.
J'eus assez promptement un succès; j'arrivai au torrent qu'il importait de ne plus quitter. Si je m'étais engagé de nouveau dans les roches, peut-être n'aurais-je pas su en redescendre. Nivelé à demi par l'effet de siècles, le lit de la Drance devait présenter une aspérité moins redoutable en quelques endroits que les continuelles anfractuosités des masses voisines. Alors s'établit la lutte contre les obstacles; alors commença la jouissance toute particulière que suscitait la grandeur du péril. J'entrai dans le courant bruyant et inégal, avec la résolution de le suivre jusqu'à ce que cette tentative hasardeuse se terminât ou par quelque accident tout à fait grave, ou par la vue d'une lumière au village. Je me livrai ainsi au cours de cette onde glaciale. Quand elle tombait de haut, je tombais avec elle. Une fois la chute fut si forte que je croyais le terme arrivé, mais un bassin assez profond me reçut. Je ne sais comment j'en sortis: il me semble que les dents, à défaut des mains, saisirent quelque avance de roche. Quant aux yeux, ils n'étaient guère utiles, et je les laissais, je crois, se fermer lorsque j'attendais un choc trop violent. J'avançais avec une ardeur que nulle lassitude ne paraissait devoir suspendre, heureux apparemment de suivre une impulsion fixe, de continuer un effort sans incertitude. Commençant à me faire à ces mouvements brusques, à cette sorte d'audace, j'oubliais le village de Saint-Pierre, seul asile auquel je pusse atteindre, lorsqu'une clarté me l'indiqua. Je la vis avec une indifférence qui, sans doute, tenait plus de l'irréflexion que du vrai courage, et néanmoins je me rendis, comme je pus, à cette demeure dont les habitants étaient auprès du feu. Un coin manquait au volet de la petite fenêtre de leur cuisine: je dus la vie à cet incident.
C'était une auberge comme on en rencontre dans les montagnes. Naturellement il y manquait beaucoup de choses, mais j'y trouvai des soins dont j'avais besoin. Placé à l'angle intérieur d'une vaste cheminée, principale pièce de la maison, je passai une heure, ou davantage, dans l'oubli de cet état d'exaltation dont j'avais entretenu le singulier bonheur. Nul et triste depuis ma délivrance, je fis ce qu'on voulut: on me donna du vin chaud, ne sachant pas que j'avais surtout besoin d'une nourriture plus solide.
Un de mes hôtes m'avait vu gravir la montagne vers la fin du jour pendant ces bourrasques de neige que redoutent les montagnards mêmes, et il avait dit ensuite dans le village: «Il a passé ce soir un étranger qui allait là-haut; de ce temps-ci, c'est autant de mort.» Lorsque plus tard ces braves gens reconnurent qu'effectivement j'eusse été perdu sans le mauvais état de leur volet, un d'eux s'écria en patois: «Mon Dieu, ce que c'est que de nous!»
Le lendemain on m'apporta mes vêtements bien sèches et à peu près réparés; mais je ne pus me défaire d'un frisson assez fort, et d'ailleurs plusieurs pieds de neige sur le sol s'opposaient à ce que je me remisse volontiers en route. Je passai la moitié de la journée chez le curé de cette faible bourgade, et je dînai avec lui: je n'avais pas mangé depuis quarante et quelques heures. Le jour suivant, la neige ayant disparu sous le soleil du matin, je franchis sans guide les cinq lieues difficiles, et les symptômes de fièvre me quittèrent pendant ma marche. A l'hospice, où je fus bien accueilli, j'eus néanmoins le malheur de ne pas tout approuver. Je trouvais déplacée une variété de mets qu'en des lieux semblables je ne qualifiais pas d'hospitalité attentive, mais de recherche; et il me sembla aussi que dans la chapelle, cette église de la montagne, une simplicité plus solennelle eût mieux convenu que la prétention des enjolivements. Je restai le soir au petit village de Saint-Remi, en Italie. Le torrent de la Doire se brise contre un angle des murs de l'auberge. Ma fenêtre resta ouverte, et, toute la nuit, ce fracas m'éveilla ou m'assoupit alternativement, à ma grande satisfaction.
Plus bas, dans la vallée, je rencontrai des gens chargés de ces goîtres énormes qui m'avaient beaucoup frappé de l'autre côté du Saint-Bernard, à l'époque de mes premières incursions dans le Valais. A un quart de lieue de Saint-Maurice, il est un village tellement garanti des vents froids par sa situation très remarquable, que des lauriers ou des grenadiers pourraient y subsister sans autre abri en toute saison; mais assurément les habitants n'y songent guère. Trop bien préservés des frimas, et dès lors affligés de crétinisme, ils végètent indifférents au pied de leurs immenses rochers, ne sachant pas même ce que c'est que ce mouvement des étrangers qui passent à si peu de distance de l'autre côté du fleuve. Je résolus d'aller voir de plus près, en redescendant vers la Suisse, ces hommes endormis dans une lourde ignorance, pauvres sans le savoir, et infirmes sans précisément souffrir: je crois ces infortunés plus heureux que nous.
Sans l'exactitude scrupuleuse de mon récit, il serait si peu susceptible d'intérêt, que votre amitié même ne lui en trouverait pas. Pour moi, je ne me rappelle que trop une fatigue que je ne ressentais pas alors, mais qui m'a privé sans retour de la fermeté des pieds. J'oublierai moins encore que, jusqu'à présent, les deux heures de ma vie où je fus le plus animé, le moins mécontent de moi-même, le moins éloigné de l'enivrement du bonheur, ont été celles où, pénétré de froid, consumé d'efforts, consumé de besoin, poussé quelquefois de précipices en précipices avant de les apercevoir et n'en sortant vivant qu'avec surprise, je me disais toujours, et je disais simplement dans ma fierté sans témoins: Pour cette minute encore, je veux ce que je dois, je fais ce que je veux.
NOTES DE L'EDITION DE 1833
Note A (Observations)
Oberman a besoin d'être un peu deviné. Il est loin, par exemple, de prendre un parti définitif sur plusieurs questions qu'il aborde; mais peut-être conclut-il davantage dans la suite de ses lettres. Jusqu'à présent cette seconde partie manque presque entière.
Note B (Lettre II, p. 30[96], ligne 22)
Il est à croire que le ciel de Genève ressemble beaucoup à celui des lieux voisins.
Note C (Lettre II, p. 31, ligne 30)
Cette hauteur peut être considérée comme se rattachant aux Alpes, mais difficilement au Jura.
Note D (Lettre VII, p. 66, ligne 13)
On ne sait pas précisément où commence ce qui est ici appelé éther.
Note E (Lettre XX, p. 91, ligne 31)
Sans doute l'auteur de ces lettres aurait demandé grâce pour ces détails et pour quelques autres, s'il en avait prévu la publication.
Note F (Même lettre, p. 93, ligne 11)
Cette circonstance du tonneau est contestée pour plusieurs raisons.
Note G (Lettre XXXVIII [3e fragment], p. 158, ligne 11)
On a fait plusieurs essais de paroles adaptées à cette marche des pasteurs. Un de ces morceaux, en patois de la Gruyère, contient quarante-huit vers.
Les armaillis di Columbette
Dé bon matin sé son leva, etc.
Une de ces sortes d'églogues, composée, dit-on, dans l'Appenzel, en langage allemand, finit à peu près ainsi: «Retraites profondes, tranquille oubli! O paix des hommes et des lieux, ô paix des vallées et des lacs! pasteurs indépendants, familles ignorées, naïves coutumes! donnez à nos cœurs le calme des chalets et le renoncement sous le ciel sévère. Montagnes indomptées! froid asile! dernier repos d'une âme libre et simple!»
Note H (Lettre XLIII, p. 191, ligne 7)
L'auteur ne dit pas expressément ce qu'il entend ici par religion, mais on voit qu'il s'agit en particulier de la croyance des Occidentaux.
Note I (Lettre LXII, p. 286, ligne 2)
A cette lettre était joint ce qui suit:
«Le Manuel me fait souvenir de quelques autres morceaux que m'a aussi communiqués le même savant. Ses recherches avaient moins pour objet ce qu'il pouvait trouver précieux que ce qui lui paraissait original, ou même bizarre.
«Voici le plus court de ces morceaux de littérature, ou, si vous voulez, de philosophie étrange.
«Examinez toutefois: il se peut que les aperçus d'un homme du Danube ne s'éloignent pas de la vérité.»
Chant funèbre d'un Moldave.
Traduit de l'esclavon
«Si nous sommes émus profondément, aussitôt nous songeons à quitter la terre. Qu'y aurait-il de mieux, après une heure de délices? Comment imaginer un autre lendemain à de grandes jouissances? Mourons: c'est le dernier espoir de la volupté, le dernier mot, le dernier cri du désir.
«Si vous désirez vivre encore, contenez-vous; suspendez ainsi votre chute. Jouir, c'est commencer à périr; se priver, c'est s'arranger pour vivre. La volupté apparaît à l'issue des choses, à l'un et à l'autre terme; elle communique la vie, et elle donne la mort. L'entière volupté, c'est la transformation.
«Comme un enfant, l'homme s'amuse de peu de chose sur la terre, mais enfin sa destination est de choisir parmi ce qu'elle offre. Quand ces choix sont accomplis, c'est la mort qu'il veut voir: ce jeu longtemps redouté pourra seul désormais lui faire impression.
«N'avez-vous jamais désiré la mort? C'est que vous n'avez pas achevé l'expérience de la vie. Mais si vos jours sont faciles et voluptueux, si le sort vous poursuit de ses faveurs, si vous êtes au faîte, tombez; la mort devient votre seul avenir.
«On aime à s'approcher de la mort, à se retirer, à la considérer de nouveau, jusqu'à ce que la saisir paraisse une forte joie. Que de beauté dans la tempête! C'est qu'elle promet la mort. Les éclairs montrent les abîmes, et la foudre les ouvre.
«Quel plus grand objet de curiosité! Quel besoin plus impérieux! Il est fini pour chacun de nous, selon ses forces, l'examen des choses du monde. Mais derrière la mort se trouve la région immense avec toute sa lumière, ou la nuit perpétuelle.
«Ils redoutent moins la mort, les hommes d'un grand caractère, les hommes de génie, les hommes qui sont dans la force de l'âge. Serait-ce parce qu'ils ne croient pas à la destruction malgré leur indépendance, et que d'autres y croient malgré leur foi?
«La mort n'est pas un mal, puisqu'elle est universelle. Le mal c'est l'exception aux lois suprêmes. Réunissons sans amertume ce qui est nécessairement notre partage. Comme accident, et lorsqu'elle étonne, la mort peut affliger; quand on y arrive naturellement, elle est consolante.
«Attendons et puis mourons. Si la vie actuelle n'est qu'une sujétion, qu'elle finisse; si elle ne conduit à rien, s'il doit être inutile d'avoir vécu, soyons délivrés de ce leurre. Mourons, ou pour vivre réellement, ou pour ne plus feindre de vivre.
«La mort reste inconnue. Lorsque nous l'interrogeons, elle n'est pas là; quand elle se présente; quand elle frappe, nous n'avons plus de voix. La mort retient un des mots de l'énigme universelle, un mot que la terre n'entendra jamais.»
Condamnerons-nous ce rêveur du Danube? Mettrons-nous au nombre des vaines fantaisies de l'imagination toute idée étrangère à une frivolité dont la multitude ne veut pas sortir?
Peut-être, dans ces moments où semble commencer une heure de sommeil, dans les campagnes, vers midi, peut-être avez-vous éprouvé une impression indéfinissable, heureux sentiment d'une vie chancelante, pour ainsi dire, mais plus naturelle et plus libre. Tous les bruits s'éloignent, tous les objets échappent. Une pensée dernière se présente avec tant de vérité qu'après cette sorte d'illusion demi-vivante, imprévue et fugitive, il ne peut y avoir rien, si ce n'est l'entier oubli, ou un réveil subit.
Nous aurions à remarquer surtout de quoi se composent alors ces rapides images. Souvent une femme apparaît. Il ne s'agit pas de grâce ordinaire, de charme prolongé, de voluptueuse espérance. C'est plus que le plaisir, c'est la pureté de l'idéal; c'est la possession entrevue comme un devoir, comme un simple fait, comme une entraînante nécessité. Mais le sein de cette femme exprime avec énergie qu'elle nourrira. Ainsi est accomplie notre mission. Sans trouble et sans regret nous pourrions mourir. Donner la vie et franchir, en fermant l'œil, les bornes du monde connu, voilà peut-être ce qu'il y a d'essentiel ici dans notre destination. Le reste ne serait qu'un moyen assez indifférent de consumer les autres minutes pour arriver au but.
Je ne dis pas que ce léger rêve, dans les instants dont nous parlons, que cette figure abrégée de la vie, au milieu du tranquille oubli de tant de choses, que cette paisible et puissante émotion soit la même chez la plupart des hommes. Je l'ignore; mais enfin elle ne m'est pas particulière, sans doute.
Transmettre la vie et la perdre, ce serait dans l'ordre apparent notre principal office sur la terre. Cependant je demanderai s'il n'est plus de songes dans le dernier sommeil? Je demande si réellement la loi de mort sera inflexible? Plusieurs d'entre nous ont vu se fortifier à quelques égards leur intelligence: ne pourraient-ils résister quand d'autres succombent?
Note K (Lettre LXIII, p. 301, à la dernière ligne de la note)
Il faut redire ici que, sauf les additions désignées comme telles, l'édition présente reste conforme à la première.
Note L (Lettre LXVII, p. 326, ligne 13)
On peut douter que la vigne ait jamais donné quelque produit dans ce vallon.
Note M (Lettre LXVIII, p. 335, ligne 25)
L'anecdote connue à laquelle ceci paraît faire allusion n'a rien d'authentique.
Note N (Lettre LXXXIX, p. 425, dernière ligne)
Il paraît que cette dernière phrase n'appartient pas à cette lettre, qui devait se terminer comme il suit:
«...Que lui reste-t-il? Que nous restera-t-il dans cet abandon, seule destinée qui nous soit commune? Quand le songe de l'aimable et de l'honnête vieillit en notre pensée incertaine; quand l'image de l'harmonie descend des lieux célestes, s'approche de la terre, et se trouve enveloppée de brumes et de ténèbres; quand rien ne subsiste de nos affections ou de notre espoir; quand nous passons avec la fuite invariable des choses et dans l'inévitable instabilité du monde! mes amis! elle que j'ai perdue, vous qui vivez loin de moi! comment se féliciter du don d'existence?
«Qu'y a-t-il qui nous soutienne réellement? Que sommes-nous? tristes composés de matière aveugle et de libre pensée, d'espérance et de servitude; poussés par un souffle invisible malgré nos murmures; rampants à la vue des clartés de l'espace sur un sol immonde, et roulés comme des insectes dans les sentiers fangeux de la vie, mais, jusqu'à la dernière chute, rêvant les pures délices d'une destination sublime.»
Note O (Dernière lettre, p. 435)
A cette époque, Oberman avait peut-être quitté Imenstròm. Peut-être aussi, sans avoir été obligé de rentrer dans les villes, regrettait-il le mouvement si champêtre des grandes métairies. Les pâturages des Alpes septentrionales et des hautes Alpes sont souvent dans des situations très pittoresques; mais on n'y connaît qu'une récolte, et on n'y fait toute l'année qu'une même chose.
INDICATIONS
Les chiffres, sans autre désignation, indiquent les lettres et non les pages.
Adversité, 64.
Aisance. De l'aisance réelle, 89.
Amitié, 36, 63.
Amour, 89. Voyez aussi Femmes. De l'amour, de ses effets et de son importance, 63.
Amour-propre, 27.
Argent. Du mépris de l'argent, 2e fragment. De l'emploi de l'argent, 65.
Automne, 24.
Auteur, voyez Ecrivain.
Beau (du), 21.
Bonheur. Des causes du bonheur, 1er fragment.
Campagnes. De nos campagnes, 12. Voyez aussi Villes.
Célibat, 86.
Cicéron, 4, en note.
Christianisme. Du christianisme, et des grandes choses qu'il eût pu faire, 44, p. 202 et suiv.
Climats. Des divers climats, 68. Effets des différents climats, 70.
Contradictions, 81.
Désirs. Du prestige du désir dans le cœur qui ignore la vie, 39.
Devoirs. Incertitude des devoirs, 86.
Divorce, voyez Mariage.
Domestiques, 52, 66.
Dogmes, voyez Foi, Mystères, Religion.
Ecrivain. De l'écrivain qui veut être utile: la considération publique lui est nécessaire, 79. Il est absurde qu'un écrivain moraliste ne soit pas homme de bien, 79.
Ennui de la vie, 41, etc.
Etat, voyez aussi homme. Sur le choix d'un état; sur ce qu'on appelle prendre un état, 1.
Femmes, 87, etc. Voyez aussi Mode, Mise, Amour. De certaines maximes dans l'éducation des femmes, 50. De quelques usages relatifs à l'éducation des femmes, 58. De l'amour dans les femmes, 80.
Fin. Fins impénétrables de la nature, 85. De la fin qu'il faut proposer aux habitudes de sa vie dans l'incertitude de la vie entière, et dans l'ignorance de sa fin essentielle, 89, etc.
Foi, 38, 44. Voyez aussi Religion.
Gloire, 51.
Gouvern., voyez homme.
Homme. De l'homme considéré comme le grand agent de la nature, et comme chargé par l'intelligence universelle des fonctions de la réintégration des êtres, 42. De l'homme qui a vraiment vécu, 43. De l'homme des sociétés présentes, 46, 87. De l'avidité de l'âme humaine, 13, 48. De l'homme, partie, du monde organisé, 71. De ce que l'homme est à l'homme, 36. De l'homme bon, 1er fragment. De l'homme de bien, 1er frag. De l'amour dans l'homme qui gouverne, 34, 84. De l'homme supérieur, de l'homme d'Etat, 84 à la fin.
Idéal, 13, 14. Du monde imaginaire de l'idée d'un monde heureux, 14. Du monde idéal, 30 et 46, p. 216.
Immortalité, 44, 60, 61. Du désir de l'immortal., 18. Perceptions qui semblent annoncer l'immortal., 38.
Incertitude des notions humaines, 47.
Incompatibilité d'humeurs, 45.
Indépendance, 43.
Inquiétude. De l'inquiétude de l'âme, de ses misères et de ses besoins démesurés, 37.
Mahomet. Du rôle de Mahomet, 34.
Malheur. 1er fragment.
Manière de vivre, voyez Vie, Simplicité.
Manuel attribué à Aristippe, 33.
Mariage, 86 et 63, pp. 208, 297, 298, 299, etc. Indissolubilité du mariage, p. 403.
Mise. De ce qu'on appelle une mise trop libre, 50.
Mode, 50.
Mollesse. D'une certaine mollesse dans les habitudes de la vie, 85.
Montagnes, 7, 3e frag., etc.
Montaigne, 38.
Mœurs, 50, etc. Voyez aussi Amour, Femmes, Mise, Mode, Morale. Des mœurs opposées, 68.
Morale. Voyez aussi Contradictions, Devoirs, Religion, Mœurs, Erreur de la morale, 2e frag. La morale est l'unique science, 80.
Moraliste. Voyez Ecrivain.
Mort volontaire, 41, 42.
Mystères. L'idée de certaines forces mystérieuses dans la nature diffère essentiellement de la superstition, 44. De l'obscurité de la nature comparée aux mystères du dogme, 44. Forces et effets mystérieux de la nature, 44, 47.
Nature. Voyez aussi Mystères, Systèmes. Combinaisons de la nature, 40, pp. 158, 162. Nature impénétrable, 48.
Nécessité. De la nécessité ou de la force inconnue, 43.
Nombres, 47.
Ossian, 70.
Plaisirs. De ce qu'on nomme plaisirs purs, 59. Il n'y a de plaisir réel que celui que l'on donne, 59.
Prospérité. De l'effet d'une prospérité suivie sur les hommes ordinaires, 1er frag.
Ranz des vaches, 3e frag.
Réparation. Du système de la réparation du monde, 42, 85.
Religion. De la religion, 43, 44, p. 327 [191], 338 [197], etc. Voyez aussi Foi, Christianisme, etc. Si les religions doivent être la base de la morale, 49. De la nécessité de parler des religions en écrivant sur la morale, 81.
Romanesque. De l'homme romanesque, 4.
Romantique. De l'expression romantique, 3e frag.
Sensations, 7, etc. Changement dans les sensations, 60, etc.
Sensible. De l'homme sensible, de la sensibilité, 4, 12, etc.
Simplicité. D'une simplicité basse et grossière, 20. Des jouissances dans la simplicité, 51. Famille dans les montagnes, 65.
Sites. Sur les beaux sites, 55.
Songes (des), 85.
Souffrir. Du besoin de souffrir, 1er fragment.
Stimulants. Les habitudes de notre vie sociale, et particulièrement celles des stimulants détruisent l'accord entre nous et les choses, 64. De l'espèce de repos qu'ils peuvent donner, 88.
Suicide. Voyez Mort volontaire.
Suisse, Suisses. Voyez aussi Climat, Montagnes, etc. Sur les Suisses, 32, note. Sur la Suisse, 58. Quelques observations particulières sur les peuples de la Suisse, et sur la nature du pays en général, 77.
Systèmes. Voyez Réparation, Nombres, etc.
Union. De l'union dans les familles, 36, 45.
Vérité. Toute institution ne doit être fondée que sur la vérité, et ne doit être soutenue que par des vérités, 41, etc.
Vie. Voyez aussi Fin, Homme, Ville. La vie est semblable à nos songes, 13. Emploi de la vie, 43. Vanité de la vie, 46. Semaines de la vie, 47. De la vie du cœur, 55, note. De la vie réglée, 65. De la vie de la campagne et de celle de la ville, 72. Des besoins indéfinis de l'homme, et du néant de la vie commune, 75, etc., etc. Spectacle de la vie humaine, 80.
Ville. De la vie des villes, 88. Voyez aussi Vie. Comment l'âge augmente le goût pour les capitales, et comment ceux qui préféraient, dans un sens, les choses aux hommes et la campagne à la ville, peuvent venir à préférer plus tard la ville et la société, 52, 88.
Vol. Du vol fait par les enfants; il est impuni, et c'est le plus coupable, 80.
Voyages, 68.