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Oberman

LETTRES (continued 2)

Reading edition

Temps perdus, et qu'on ne saurait oublier! Illusion trop vaine d'une sensibilité expansive! Que l'homme est grand dans son inexpérience: qu'il serait fécond, si le regard froid de son semblable, si le souffle aride de l'injustice ne venait pas sécher son cœur! J'avais besoin de bonheur. J'étais né pour souffrir. Vous connaissez ces jours sombres, voisins des frimas, dont l'aurore elle-même épaississant les brumes, ne commence la lumière que par des traits sinistres d'une couleur ardente sur les nues amoncelées. Ce voile ténébreux, ces rafales orageuses, ces lueurs pâles, ces sifflements à travers les arbres qui plient et frémissent, ces déchirements prolongés semblables à des gémissements funèbres: voilà le matin de la vie: à midi, des tempêtes plus froides et plus continues; le soir, des ténèbres plus épaisses: et la journée de l'homme est achevée.

Le prestige spécieux, infini, qui naît avec le cœur de l'homme, et qui semblait devoir subsister autant que lui, se ranima un jour: j'allai jusqu'à croire que j'aurais des désirs satisfaits. Ce feu subit et trop impétueux, brûla dans le vide, et s'éteignit sans avoir rien éclairé. Ainsi, dans la saison des orages, apparaissent pour l'effroi de l'être vivant, des éclairs instantanés dans la nuit ténébreuse.

C'était en mars: j'étais à Lu.** Il y avait des violettes au pied des buissons et des lilas, dans un petit pré bien printanier, bien tranquille, incliné au soleil de midi. La maison était au-dessus, beaucoup plus haut. Un jardin en terrasse ôtait la vue des fenêtres. Sous le pré, des rocs difficiles et droits comme des murs: au fonds, un large torrent; et par de-là, d'autres rochers couverts de prés, de haies, et de sapins! Les murs antiques de la ville passaient à travers tout cela: il y avait un hibou dans leurs vieilles tours. Le soir, la lune éclairait: des cors se répondaient dans l'éloignement; et la voix que je n'entendrai plus....! Tout cela m'a trompé. Ma vie n'a encore eu que cette seule erreur. Pourquoi donc ce souvenir de Fontainebleau, et non pas celui de Lu?**

LETTRE XII.

28 juillet, II.

Enfin je me crois dans le désert. Il y a ici des espaces où l'on n'aperçoit aucune trace d'hommes. Je me suis soustrait pour une saison, à ces soins inquiets qui usent notre durée, qui confondent notre vie avec les ténèbres qui la précèdent et les ténèbres qui la suivent, ne lui laissant d'autre avantage que d'être elle-même un néant moins tranquille.

Quand je passai, le soir, le long de la forêt, et que je descendis à Valvin, sous les bois, dans le silence, il me sembla que j'allais me perdre dans des torrents, des fondrières, des lieux romantiques et terribles. J'ai trouvé des collines de grès culbutés, des formes petites, un sol assez plat et à peine pittoresque: mais le silence, et l'abandon, et la stérilité m'ont suffi.

Entendez-vous bien le plaisir que je sens quand mon pied s'enfonce dans un sable mobile et brûlant: quand j'avance avec peine, et qu'il n'y a point d'eau, point de fraîcheur, point d'ombrage? Je vois un espace inculte et muet; des roches ruineuses, dépouillées et ébranlées: et les forces de la nature assujetties à la force des temps. N'est-ce pas comme si j'étais paisible, quand je trouve, au-dehors, sous le ciel ardent, d'autres difficultés et d'autres excès que ceux de mon cœur.

Je ne m'oriente point: au contraire, je m'égare quand je puis. Souvent je vais en ligne droite, sans suivre de sentiers. Je cherche à ne conserver aucun renseignement, et à ne pas connaître la forêt, afin d'avoir toujours quelque chose à y trouver. Il y a un chemin que j'aime à suivre: il décrit un cercle comme la forêt elle-même, en sorte qu'il ne va ni aux plaines ni à la ville; il ne suit aucune direction ordinaire; il n'est ni dans les vallons, ni sur les hauteurs; il semble n'avoir point de fin; il passe à travers tout, et n'arrive à rien: je crois que j'y marcherais toute ma vie.

Le soir, il faut bien rentrer, dites-vous; et vous plaisantez déjà de ma prétendue solitude: mais vous vous trompez; vous me croyez à Fontainebleau, ou dans un village, dans une chaumière. Rien de tout cela. Je n'aime pas plus les maisons champêtres de ces pays-ci que leurs villages, ni leurs villages que leurs villes. Si je condamne le faste, je hais la misère. Autrement, il eût mieux valu rester à Paris; j'y eusse trouvé l'un et l'autre.

Mais voici ce que je ne vous ai point dit dans ma dernière lettre remplie de l'agitation qui me presse quelquefois.

Un jour que je parcourais ces bois-ci, je vis, dans un lieu épais, deux biches fuir devant un loup. Il était assez près d'elles; je jugeai qu'il les devait atteindre, et je m'avançai du même côté pour voir la résistance, et l'aider s'il se pouvait. Elles sortirent du bois dans une place découverte, occupée par des roches et des bruyères; mais lorsque j'arrivai je ne les vis plus. Je descendis dans tous les fonds de cette sorte de lande creusée et inégale, où l'on avait taillé beaucoup de grès pour les pavés: je ne trouvai rien. En suivant une autre direction pour rentrer dans le bois, je vis un chien, qui d'abord me regardait en silence, et qui n'aboya que lorsque je m'éloignai de lui. En effet, j'arrivais presqu'à l'entrée de la demeure pour laquelle il veillait. C'était une sorte de souterrain fermé en partie naturellement par les rocs, et en partie par des grès rassemblés, par des branches de genévriers, de la bruyère et de la mousse. Un ouvrier qui, pendant plus de trente ans avait taillé des pavés dans les carrières voisines, n'ayant ni bien ni famille, s'était retiré là pour quitter, avant de mourir, un travail forcé, pour échapper aux mépris et aux hôpitaux. Je lui vis un lit et une armoire: il y avait auprès de son rocher quelques légumes dans un terrain assez aride; et ils vivaient lui, son chien et son chat, d'eau, de pain et de liberté. J'ai beaucoup travaillé, me dit-il, je n'ai jamais rien eu; mais enfin je suis tranquille, et puis je mourrai bientôt. Cet homme grossier me disait l'histoire humaine. Mais la savait-il? Croyait-il d'autres hommes plus heureux? Souffrait-il en se comparant à d'autres? Je n'examinerai point tout cela. J'étais bien jeune. Son air rustre et un peu farouche, m'occupait beaucoup. Je lui avais offert un écu; il l'accepta, et me dit qu'il aurait du vin: ce mot là diminua de mon estime pour lui. Du vin! me disais-je; il y a des choses plus utiles: c'est peut-être le vin, l'inconduite qui l'auront mené là, et non pas le goût de la solitude. Pardonne, homme simple, malheureux solitaire! Je n'avais point appris alors que l'on buvait l'oubli des douleurs. Maintenant je suis homme, je connais l'amertume qui navre, et les dégoûts qui ôtent les forces: je sais respecter celui dont le premier besoin est de cesser un moment de gémir. Je suis indigné quand je vois des hommes à qui la vie est facile, reprocher durement à un pauvre qu'il boit du vin, et qu'il n'a pas de pain. Quelle âme ont donc reçue ces gens-là qui ne connaissent pas de plus grande misère que d'avoir faim?

Vous concevez à présent la force de ce souvenir qui me vint inopinément à la bibliothèque. Son idée rapide me livra à tout le sentiment d'une vie réelle, d'une sage simplicité, de l'indépendance de l'homme dans une nature possédée.

Ce n'est pas que je prenne pour une telle vie celle que je mène ici: et que, dans mes grès, au milieu des plaines misérables, je me croie l'homme de la nature. Autant vaudrait, comme un homme du quartier St.-Paul, montrer à mes voisins les beautés champêtres d'un pot de réséda appuyé sur la gouttière, et d'un jardin de persil encaissé sur un côté de la fenêtre, ou donner à un demi-arpent de terre entouré d'un ruisseau, des noms de promontoires et de solitudes maritimes d'un autre hémisphère, pour rappeler de grands souvenirs et des mœurs lointaines entre les plâtres et les toits de chaume d'une paroisse champenoise.

Seulement, puisque je suis condamné à toujours attendre la vie, je m'essaie à végéter absolument seul et isolé: j'ai mieux aimé passer quatre mois ainsi, que de les perdre à Paris dans d'autres puérilités plus grandes et plus misérables. Je veux vous dire, quand nous nous verrons, comment je me suis choisi un manoir, et comment je l'ai fermé; comment j'y ai transporté le peu d'effets que j'ai amenés ici sans mettre personne dans mon secret; comment je me nourris de fruits et de certains légumes; où je vais chercher de l'eau; comment je suis vêtu quand il pleut; et toutes les précautions que je prends pour rester bien caché, et pour que nul Parisien, passant huit jours à la campagne, ne vienne ici se moquer de moi.

Vous rirez aussi, mais j'y consens; car votre rire ne sera point comme le leur; et j'ai ri de tout ceci avant vous. Je trouve pourtant que cette vie a bien de la douceur, quand, pour en mieux sentir l'avantage, je sors de la forêt, que je pénètre dans les terres cultivées, que je vois au loin un château fastueux dans les campagnes nues: quand, après une lieue labourée et déserte, j'aperçois cent chaumières entassées, odieux amas dont les rues, les étables et les potagers, les murs, les planchers, les toits humides, et jusqu'aux hardes et aux meubles, ne paraissent qu'une même fange, dans laquelle toutes les femmes crient, tous les enfants pleurent, tous les hommes suent. Et si, parmi tant d'avilissement et de douleurs, je cherche, pour ces malheureux, une paix morale et des espérances religieuses; je vois pour patriarche, un prêtre avide, sinistre, aigri par les regrets, séparé trop tôt du monde; un jeune homme chagrin, sans dignité, sans sagesse, sans onction, que l'on ne vénère pas, que l'on voit vivre, qui damne les faibles, et ne console pas les bons: et pour tout signe d'espérance et d'union, ce signe de crainte et d'abnégation; ce gibet sanctifié, étrange emblème, triste reste d'institutions antiques et grandes que l'on a misérablement perverties.

Il est pourtant des hommes qui voient cela bien tranquillement, et qui ne se doutent même pas qu'on puisse le voir d'une autre manière.

Triste et vaine conception d'un monde meilleur! Indicible extension d'amour! Regret des temps qui coulent inutiles! Sentiment universel[17], soutiens et dévore ma vie: que serait-elle sans ta beauté sinistre? C'est par toi qu'elle est sentie: c'est par toi qu'elle périra.

Que quelquefois encore, sous le ciel d'automne, dans ces derniers beaux jours que les brumes remplissent d'incertitude, assis près de l'eau qui emporte la feuille jaunie, j'entende les accents simples et profonds d'une mélodie primitive. Qu'un jour, montant le Grimsel ou le Titlis, seul avec l'homme des montagnes, j'entende sur l'herbe courte, auprès des neiges, les sons romantiques que connaissent les vaches d'Underwalden et d'Hasly: et que là, une fois avant la mort, je puisse dire à un homme qui m'entende: Si nous avions vécu!

LETTRE XIII.

Fontainebleau, 31 juillet, II.

Quand un sentiment invincible nous entraîne loin des choses que l'on possède, et nous remplit de volupté, puis de regrets, en nous faisant pressentir des biens que rien ne peut donner, cette sensation profonde et fugitive n'est qu'un témoignage intérieur de la supériorité de nos facultés sur notre destinée. C'est cette raison même qui le rend si court, et le change aussitôt en regret: il est délicieux, puis déchirant. L'abattement suit toute impulsion immodérée. Nous souffrons de n'être pas ce que nous pourrions être; mais si nous nous trouvions dans l'ordre de choses qui manque à nos désirs, nous n'aurions plus ni cet excès des désirs, ni cette surabondance des facultés: nous ne jouirions plus du plaisir d'être au-delà de nos destinées, d'être plus grand que ce qui nous entoure, plus fécond que nous n'avons besoin de l'être. Dans l'occasion de ces voluptés mêmes que nos conceptions pressentaient si ardemment, nous resterons froids et souvent rêveurs, indifférents, ennuyés même; parce qu'on ne peut pas être d'une manière effective plus que soi-même: parce que nous sentons alors la limite irrésistible de la nature des êtres, et qu'employant nos facultés à des choses positives, nous ne les trouvons plus pour nous transporter au-delà, dans la région supposée des choses idéales soumises à l'empire de l'homme réel.

Mais pourquoi ces choses seraient-elles purement idéales? C'est ce que je ne saurais concevoir. Pourquoi ce qui n'est point, semble-t-il davantage selon la nature de l'homme que ce qui est? La vie positive est aussi comme un songe; c'est elle qui n'a point d'ensemble, point de suite, point de but. Elle a des parties certaines et fixes: elle en a d'autres qui ne sont que hasard et discordance, qui passent comme des ombres, et dans lesquelles on ne trouve jamais ce qu'on a vu. Ainsi, dans le sommeil, on pense en même temps des choses vraies et suivies, et d'autres bizarres, désunies et chimériques, qui se lient, je ne sais comment, aux premières. Le même mélange compose, et les rêves de la nuit, et les sentiments du jour. La sagesse antique a dit que le moment du réveil viendrait enfin.....

LETTRE XIV.

Fontainebleau, 7 août, II.

M. R*. que vous connaissez, disait dernièrement: quand je prends ma tasse de café j'arrange bien le monde. Je me permets aussi ces sortes de songes; et lorsque je marche dans les bruyères, entre les genièvres encore humides, je me surprends quelquefois à imaginer les hommes heureux. Je vous l'assure, il me semble qu'ils pourraient l'être. Je ne veux pas faire une autre espèce, ni un autre globe; je ne veux pas tout réformer: ces sortes d'hypothèses ne mènent à rien, dites-vous, puisqu'elles ne sont applicables à rien de connu. Eh bien, prenons ce qui existe nécessairement; prenons le tel qu'il est, en arrangeant seulement ce qu'il y a d'accidentel. Je ne veux pas des espèces chimériques, ou nouvelles; mais, voilà mes matériaux, d'après eux je fais mon plan selon ma pensée.

Je voudrais deux points; un climat fixe, des hommes vrais. Si je sais quand la pluie fera déborder les eaux, quand le soleil séchera mes plantes, quand l'ouragan ébranlera ma demeure, c'est à mon industrie à lutter contre les forces naturelles contraires à mes besoins: mais quand j'ignore le moment de chaque chose, quand le mal m'opprime sans que le danger m'ait averti, quand la prudence peut me perdre, et que les intérêts des autres confiés à mes précautions m'interdisent l'insouciance, et jusqu'à la sécurité, n'est-ce pas une nécessité que ma vie soit inquiète et malheureuse? N'en est-ce pas une que l'inaction succède à des travaux forcés, et que, comme l'a si bien dit Voltaire, je consume tous mes jours dans les convulsions de l'inquiétude, ou dans la léthargie de l'ennui.

Si les hommes sont presque tous dissimulés, si la duplicité des uns force au moins les autres à la réserve, n'est-ce pas une nécessité qu'ils joignent au mal inévitable que plusieurs cherchent à faire aux autres en leur propre faveur, une masse beaucoup plus grande de maux inutiles? N'est-ce pas une nécessité que l'on se nuise réciproquement, malgré soi, que chacun s'observe et se prévienne, que les ennemis soient inventifs, et que les amis soient prudents? N'est-ce pas une nécessité qu'un homme de bien soit perdu dans l'opinion par un propos indiscret, par un faux jugement; qu'une inimitié, née d'un soupçon mal fondé, devienne mortelle; que ceux qui auraient voulu bien faire soient découragés; que de faux principes s'établissent; que la ruse soit plus utile que la sagesse, la valeur, la magnanimité; que des enfants reprochent à un père de famille de n'avoir pas fait ce qu'on appelle une rouerie, et que des Etats périssent pour ne s'être pas permis un crime? Dans cette perpétuelle incertitude, je demande ce que devient la morale; et dans l'incertitude des choses, ce que devient la sûreté: sans sûreté, sans morale, je demande si le bonheur n'est pas un rêve d'enfant?

L'instant de la mort resterait inconnu: il n'y a pas de mal sans durée; et pour vingt autres raisons, la mort ne doit pas être mise au nombre des malheurs. Il est bon d'ignorer quand tout doit finir; car on commencerait rarement ce que l'on saurait ne pas achever. Je veux donc que chez l'homme, à-peu-près tel qu'il est, l'ignorance de la durée de la vie ait plus d'utilité que d'inconvénients; mais l'incertitude des choses de la vie n'est point comme celle de leur terme. Un incident que vous n'avez pu prévoir dérange votre plan, et vous prépare de longues contrariétés: pour la mort elle anéantit votre plan, elle ne le dérange pas; vous ne souffrirez point de ce que vous ne saurez pas. Le plan de ceux qui restent en peut être contrarié: mais c'est avoir assez de certitude que d'avoir celle de ses propres affaires; et je ne veux pas imaginer des choses tout-à-fait bonnes selon l'homme. Le monde que j'arrange me serait suspect s'il ne contenait plus de mal, et je ne supposerais qu'avec une sorte d'effroi une harmonie parfaite: il me semble que la nature n'en admet pas de telle.

Un climat fixe, et surtout des hommes vrais, inévitablement vrais, cela me suffit. Je suis heureux, si je sais ce qui est. Je laisse au ciel ses orages et ses foudres; à la terre les boues, les sécheresses; au sol la stérilité; à nos corps leur faiblesse, leurs besoins, leur dégénération; aux hommes leurs différences et leurs incompatibilités, leur inconstance, leurs erreurs, leurs vices mêmes, et leur nécessaire égoïsme; au temps sa lenteur et son irrévocabilité: ma cité est heureuse si les choses sont réglées, si les pensées sont connues. Il ne lui faut plus qu'une bonne législation: et, si les pensées sont connues, il est impossible qu'elle ne l'ait pas.

LETTRE XV.

Fontainebleau, 9 août, II.

Parmi quelques volumes d'un format commode que j'apportai ici je ne sais trop pourquoi, j'ai trouvé le roman ingénieux de Phrosine et Mélidor. Je l'ai parcouru, j'en ai lu et relu la fin. Il est des jours pour les douleurs: nous aimons à les chercher dans nous, à suivre leurs profondeurs, et à rester surpris devant leurs proportions démesurées: nous essayons, du moins dans les misères humaines, cet infini que nous voulons donner à notre ombre avant qu'un souffle du temps l'efface.

Ce moment déplorable, cette situation sinistre, cette mort nocturne au milieu des voluptés mystérieuses! Dans ces brouillards ténébreux, tant d'amour, tant de pertes et d'affreuses vengeances! et ce déchirement d'un cœur trompé quand Phrosine, cherchant à la nage le roc et le flambeau, entraînée par la lueur perfide, périt épuisée dans la vaste mer!...

Je ne connais pas de dénouement plus beau, de mort plus lamentable. Le jour finissait, il n'y avait point de lune: il n'y avait point de mouvement; le ciel était calme, les arbres immobiles. Quelques insectes sous l'herbe, un seul oiseau éloigné chantaient dans la chaleur du soir. Je m'assis, je restai longtemps: il me semble que je n'eus que des idées vagues. Je parcourais la terre et les siècles; je frémissais de l'œuvre de l'homme. Je reviens à moi, je me trouve dans ce chaos; j'y vois ma vie perdue; je pressens les temps futurs du monde. Rochers de Rugi! si j'avais eu là vos abîmes![18]

La nuit était déjà sombre. Je me retirai lentement; je marchais au hasard, j'étais rempli d'ennui. J'avais besoin de larmes, mais je ne pus que gémir. Les premiers temps ne sont plus: j'ai les tourmentes de la jeunesse, et n'en ai point les consolations. Mon cœur encore fatigué du feu d'un âge inutile, est flétri et desséché comme s'il était dans l'épuisement de l'âge refroidi. Je suis éteint, sans être calmé. Il y en a qui jouissent de leurs maux; mais pour moi tout a passé: je n'ai ni joie, ni espérance, ni repos: il ne me reste rien, je n'ai plus de larmes.

LETTRE XVI.

Fontainebleau, 12 août, II.

Que de sentiments augustes! Que de souvenirs! Quelle majesté tranquille dans une nuit douce, calme, éclairée! Quelle grandeur! Cependant l'âme est accablée d'incertitudes. Elle voit que le sentiment qu'elle a reçu des choses la livre aux erreurs: elle voit qu'il y a des vérités, mais qu'elles sont dans un grand éloignement. On ne saurait comprendre la nature, à la vue de ces astres immenses dans le ciel toujours le même.

Il y a là une permanence qui nous confond: c'est pour l'homme une effrayante éternité. Tout passe; l'homme passe; et les mondes ne passent pas? La pensée est dans un abîme entre les vicissitudes de la terre et les cieux immuables.[19]

LETTRE XVII.

Fontainebleau, 14 août, II.

Je vais dans les bois avant que le soleil éclaire; je le vois se lever pour un beau jour; je marche dans la fougère encore humide, dans les ronces, parmi les biches, sous les bouleaux du mont Chauvet: un sentiment de ce bonheur qui était possible, m'agite avec force, me pousse et m'oppresse. Je monte, je descends, je vais comme un homme qui veut jouir: puis un soupir, quelque humeur, et tout un jour misérable.

LETTRE XVIII.

Fontainebleau, 17 août, II.

Même ici, je n'aime que le soir. L'aurore me plaît un moment: je crois que je sentirais sa beauté, mais le jour qui va la suivre doit être si long! J'ai bien une terre libre à parcourir; mais elle n'est pas assez sauvage, assez imposante. Les formes en sont basses; les roches petites et monotones; la végétation n'y a pas en général cette force, cette profusion qui m'est nécessaire; on n'y entend bruire aucun torrent dans des profondeurs inaccessibles: c'est une terre des plaines. Rien ne m'opprime ici, rien ne me satisfait. Je crois même que l'ennui augmente: c'est que je ne souffre pas assez. Je suis donc plus heureux? Point du tout: souffrir ou être malheureux, ce n'est pas la même chose; jouir ou être heureux, ce n'est pas non plus une même chose.

Ma situation est douce, et je mène une triste vie. Je suis ici on ne peut mieux; libre, tranquille, bien portant, sans affaires, indifférent sur l'avenir dont je n'attends rien, et perdant sans peine le passé dont je n'ai pas joui. Mais il y a dans moi une inquiétude qui ne me quittera pas; c'est un besoin que je ne connais pas, que je ne conçois pas, qui me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte au-delà des êtres périssables..... Vous vous trompez, et je m'y étais trompé moi-même: ce n'est pas le besoin d'aimer. Il y a une distance bien grande du vide de mon cœur à l'amour qu'il a tant désiré; mais il y a l'infini entre ce que je suis, et ce que j'ai besoin d'être. L'amour est immense, il n'est pas infini. Je ne veux point jouir; je veux espérer, je voudrais savoir! Il me faut des illusions sans bornes, qui s'éloignent pour me tromper toujours. Que m'importe ce qui peut finir? L'heure qui arrivera dans soixante années est là tout auprès de moi. Je n'aime point ce qui se prépare, s'approche, arrive, et n'est plus. Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, au-delà de moi, plus grande que mon attente elle-même, plus grande que tout ce qui passe. Je voudrais être toute intelligence, et que l'ordre éternel du monde..... Et, il y a trente ans, l'ordre était, et je n'étais point!

Accident éphémère et inutile, je n'existais pas, je n'existerai pas: je trouve avec étonnement mon idée plus vaste que mon être; et, si je considère que ma vie est ridicule à mes propres yeux, je me perds dans des ténèbres impénétrables. Plus heureux, sans doute, celui qui coupe du bois, qui fait du charbon, et qui prend de l'eau bénite quand le tonnerre gronde! Il vit comme la brute? Non: mais il chante en travaillant. Je ne connaîtrai point sa paix, et je passerai comme lui. Le temps aura fait couler sa vie; l'agitation, l'inquiétude, les fantômes d'une puérile grandeur égarent et précipitent la mienne.

LETTRE XIX.

Fontainebleau, 18 août, II.

Il est pourtant des moments où je me vois plein d'espérance et de liberté; le temps et les choses descendent devant moi avec une majestueuse harmonie; et je me sens heureux, comme si je pouvais l'être: je me suis surpris revenant à mes anciennes années; j'ai retrouvé dans la rose les beautés du plaisir et sa céleste éloquence. Heureux! moi? Cependant je le suis; et heureux avec plénitude, comme celui qui se réveille des alarmes d'un songe pour rentrer dans une vie de paix et de liberté; comme celui qui sort de la fange des cachots, et revoit, âpres dix ans, la sérénité du ciel; heureux comme l'homme qui aime... celle qu'il a sauvée de la mort! Mais l'instant passe: un nuage devant le soleil intercepte sa lumière féconde; les oiseaux se taisent; l'ombre en s'étendant, entraîne et chasse devant elle et mon rêve et ma joie.

Alors je me mets à marcher; je vais, je me hâte pour rentrer tristement: et bientôt je retourne dans les bois parce que le soleil peut paraître encore. Il y a dans tout cela quelque chose qui tranquillise et qui console. Ce que c'est? je ne le sais pas bien: mais quand la douleur m'endort, le temps ne s'arrête point; et j'aime à voir mûrir le fruit qu'un vent d'automne fera tomber.

LETTRE XX.

Fontainebleau, 27 août, II.

Combien peu il faut à l'homme qui veut seulement vivre: et combien il faut à celui qui veut vivre content et employer ses jours! Celui-là serait bien plus heureux qui aurait la force de renoncer au bonheur, et de voir qu'il est trop difficile: mais faut-il donc qu'il reste toujours seul? La paix elle-même est un triste bien si on n'espère point la partager.

Je sais que plusieurs trouvent assez de permanence dans un bien du moment; et que d'autres savent se borner à une manière d'être sans ordre et sans goût. J'en ai vu se faire la barbe devant un miroir cassé. Les langes des enfants étaient étendus à la fenêtre: une de leurs robes pendait contre le tuyau du poêle: leur mère les lavait auprès de la table sans nappe, où étaient servis sur des plats recousus, du bouilli réchauffé avec des petits oignons, et les restes du dindon du dimanche. Il y aurait eu de la soupe grasse si le chat n'eût pas renversé le bouillon. On appelle cela une vie simple: pour moi je l'appelle une vie malheureuse, si elle est momentanée; je l'appelle une vie de misère, si elle est forcée et durable; mais si elle est volontaire, si l'on ne s'y déplaît pas, si l'on compte subsister ainsi, je l'appelle une existence ridicule.

C'est une bien belle chose, dans les livres, que le mépris des richesses; mais avec un ménage et point d'argent, il faut ou ne rien sentir, ou avoir un force inébranlable; or je doute qu'avec un grand caractère on se soumette à une telle vie. On supporte tout ce qui est accidentel; mais c'est adopter cette misère que d'y plier pour toujours sa volonté. Ces stoïciens là manqueraient-ils du sentiment des choses convenables qui apprend à l'homme que vivre ainsi n'est point vivre selon sa nature? Leur simplicité sans ordre, sans délicatesse, sans honte, ressemble plus, à mon avis, à la sale abnégation d'un moine mendiant, à la grossière pénitence d'un Fakir, qu'à la fermeté, qu'à l'indifférence philosophique.

Il est une propreté, un soin, un accord, un ensemble dans la simplicité elle-même. Mais ces gens dont je parle, n'ont pas un miroir de vingt sous, et ils vont au spectacle: ils ont de la faïence écornée, et des habits de fin drap: ils ont des manchettes bien plissées à des chemises d'une toile grossière: s'ils se promènent, c'est aux Champs-Elysées; ces solitaires y vont voir les passants, disent-ils: et pour voir ces passants, ils vont s'en faire mépriser et s'asseoir sur quelques restes d'herbe parmi la poussière que l'ait la foule. Dans leur flegme philosophique ils dédaignent ces convenances arbitraires, et mangent leurs brioches, à terre, entre les enfants et les chiens, entre les pieds de ceux qui vont et reviennent. Là ils étudient l'homme en jasant avec les bonnes et les nourrices: là ils méditent une brochure, où les rois seront avertis des dangers de l'ambition; où le luxe de la bonne société sera réformé; où tous les hommes apprendront qu'il faut modérer ses désirs, vivre selon la nature, manger des gâteaux de Nanterre et boire à la fraîche.

Je ne veux pas vous en dire plus. Si j'allais vous mener trop loin dans la disposition à plaisanter certaines choses, vous pourriez rire aussi de la manière bizarre dont je vis dans ma forêt: car il y a bien quelque puérilité à se faire un désert auprès d'une capitale. Il faut que vous conveniez pourtant qu'il reste encore de la distance entre mes bois près de Paris, et un tonneau dans Athènes: et je vous accorderai de mon côté que les Grecs, policés comme nous, pouvaient faire plus que nous des choses singulières, parce qu'ils étaient plus près des anciens teins. Le tonneau fut choisi pour y mener publiquement, et dans la maturité de l'âge, la vie d'un sage. Cela est bien extraordinaire; mais l'extraordinaire ne choquait pas excessivement les Grecs. L'usage, les choses reçues ne formaient point leur code suprême. Tout chez eux pouvait avoir son caractère particulier: et ce qu'il était rare d'y rencontrer, c'était une chose qui leur fût ordinaire et universelle. Comme un peuple qui fait, ou qui continue l'essai de la vie sociale, ils semblaient chercher l'expérience des institutions et des usages, et ignorer encore qu'elles étaient les habitudes exclusivement bonnes. Mais nous à qui il ne reste plus aucun doute là-dessus, nous qui avons, en tout, adopté le mieux possible, nous faisons bien de consacrer nos moindres manières, et de punir de mépris l'homme assez stupide pour sortir d'une trace si bien connue. Au reste, ce qui m'excuse sérieusement, moi qui n'ai nulle envie d'imiter les cyniques, c'est que je ne prétends point me faire honneur d'un caprice de jeune homme; ni, au milieu des hommes, opposer directement ma manière à la leur, dans des choses que le devoir ne me prescrit point. Je me permets une singularité indifférente par elle-même, et que je juge m'être bonne à certains égards. Elle choquerait leur manière de penser: il me semble que c'est le seul inconvénient qu'elle puisse avoir, et je la leur cache afin de l'éviter.

LETTRE XXI.

Fontainebleau, 1 septembre, II.

Il fait de bien beaux jours et je suis dans une paix profonde. Autrefois j'aurais joui davantage dans cette liberté entière, dans cet abandon de toute affaire, de tout projet, dans cette indifférence sur tout ce qui peut arriver.

Je commence à sentir que j'avance dans la vie. Ces impressions délicieuses, ces émotions subites qui m'agitaient autrefois et m'entraînaient si loin d'un monde de tristesse, je ne les retrouve plus qu'altérées et affaiblies. Ce désir ineffable que réveillait dans moi chaque sentiment de quelque beauté dans les choses naturelles, cette espérance pleine d'incertitudes et de charme, ce feu céleste qui éblouit et consume un cœur jeune, cette volupté expansive dont il éclaire devant lui le fantôme immense, tout cela n'est déjà plus. Je commence à voir ce qui est utile, ce qui est commode, et non plus ce qui est beau.

Vous qui connaissez mes besoins sans bornes, dites moi ce que je ferai de la vie, quand j'aurai perdu ces moments d'illusions qui brillaient dans ses ténèbres comme les lueurs orageuses dans une nuit sinistre? Ils la rendaient plus sombre, je l'avouerai, mais ils montraient qu'elle pouvait changer, et que la lumière subsistait encore. Maintenant que deviendrai-je s'il faut que je me borne à ce qui est; et que je reste contenu dans ma manière de vivre, dans mes intérêts personnels, dans le soin de me lever, de m'occuper, de me coucher?

J'étais bien différent dans ces temps où il était possible que j'aimasse. J'avais été romanesque dans mon enfance, et alors encore j'imaginai une retraite selon mes goûts. J'avais faussement réuni dans un point du Dauphiné, l'idée des formes alpestres à celles d'un climat d'oliviers, de citronniers; mais enfin le mot de Chartreuse m'avait frappé: et c'était là, près de Grenoble, que je rêvais ma demeure. Je croyais alors que des lieux heureux faisaient beaucoup pour une vie heureuse; et que là, avec une femme aimée, je posséderais cette félicité inaltérable dont le besoin remplissait mon cœur trompé.

Mais voici une chose bien étrange, dont je ne puis rien conclure, et dont je n'affirmerai rien sinon que le fait est tel. Je n'avais jamais rien vu, ni rien lu, que je sache, qui m'eût donné quelque connaissance du local de la Grande Chartreuse. Je savais uniquement que cette solitude était dans les montagnes du Dauphiné. Mon imagination composa d'après cette notion confuse et d'après ses propres penchants, le site où devait être le monastère, et, près de lui, ma demeure. Elle approcha singulièrement de la vérité; car, voyant longtemps après une gravure qui représentait ces mêmes lieux, je me dis avant d'avoir lu: voilà la Grande Chartreuse, tant elle me rappela ce que j'avais imaginé. Et quand il se trouva que c'était elle effectivement, cela me fit frémir de surprise et de regret: et il me sembla que j'avais perdu une chose qui m'était comme destinée. Depuis ce projet de ma première jeunesse, je n'entends point sans une émotion pleine d'amertume, ce mot Chartreuse.

Plus je rétrograde dans ma jeunesse, plus je trouve les impressions profondes. Si je passe l'âge où les idées ont déjà de l'étendue; si je cherche dans mon enfance, ces premières fantaisies d'un cœur mélancolique qui n'a jamais eu de véritable enfance, et qui s'attachait aux émotions fortes et aux choses extraordinaires avant qu'il fût seulement décidé s'il aimerait, ou n'aimerait pas les jeux; si, dis-je, je cherche ce que j'éprouvais à sept ans, à six ans, à cinq ans, je trouve des impressions aussi ineffaçables, plus confiantes, plus douces et formées par ces illusions entières dont aucun autre âge n'a possédé le bonheur.

Je ne me trompe point d'époque: je sais, avec certitude, quel âge j'avais lorsque j'ai pensé à telles choses, lorsque j'ai lu tel livre. J'ai lu l'histoire du Japon de Kœmpfer, dans ma place ordinaire, auprès d'une certaine fenêtre, dans cette maison près du Rhône, que mon père a quittée un peu avant sa mort. L'été suivant, j'ai lu Robinson-Crusoé. C'est alors que je perdis cette exactitude que l'on avait remarquée en moi: il me devint impossible de l'aire sans plume, des calculs moins compliqués que celui que j'avais fait à quatre ans et demi, sans rien écrire et sans savoir aucune règle d'arithmétique, si ce n'est l'addition; calcul qui avait tant surpris toutes les personnes rassemblées chez Mad. Belp. dans cette soirée dont vous savez l'histoire.

La faculté de percevoir les rapports indéterminés l'emporta alors sur celle de combiner des rapports mathématiques. Les relations morales devenaient sensibles: le sentiment du beau commençait à naître.........

3 septembre.

J'ai vu qu'insensiblement j'allais raisonner. Je me suis arrêté. Lorsqu'il ne s'agit que du sentiment on peut ne consulter que soi, mais dans les choses qui doivent être discutées, il y a toujours beaucoup à gagner quand on peut savoir ce qu'en ont pensé d'autres hommes. J'ai précisément ici un volume qui contient Les pensées philosophiques de Diderot, son Traité du beau, etc. Je l'ai pris, et je suis sorti.

Si je suis de l'avis de Diderot, peut-être il paraîtra que c'est parce qu'il parle le dernier, et je conviens que cela fait ordinairement beaucoup: mais je modifie sa pensée à ma manière, car je parle encore après lui.

Laissant Wolf, Crouzas, et le sixième sens d'Hutcheson, je pense à-peu-près comme tous les autres: et c'est pour cela que je ne pense point que la définition du beau puisse être exprimée d'une manière si simple, et si brève, que l'a fait Diderot. Je crois, comme lui, que le sentiment de la beauté ne peut exister hors de la perception des rapports; mais de quels rapports? S'il arrive que l'on songe au beau quand on voit des rapports quel conques, ce n'est pas qu'on en ait alors la perception, l'on ne fait que l'imaginer. Parce qu'on voit des rapports, on suppose un centre, on pense à des analogies, on s'attend à une extension nouvelle de l'âme et des idées; mais ce qui est beau ne fait pas seulement penser à tout cela comme par réminiscence ou par occasion, il le contient et le montre. C'est un avantage sans doute quand une définition peut être exprimée par un seul mot: mais il ne faut pas que cette concision la rende trop générale et dès-lors fausse.

Je dirais donc: Le beau est ce qui excite en nous l'idée de rapports disposés vers une même fin, selon des convenances analogues à notre nature. Cette définition, renferme les notions d'ordre, de proportions, d'unité, et même d'utilité.

Ces rapports sont ordonnés vers un centre, ou un but; ce qui fait l'ordre et l'unité. Ils suivent des convenances qui ne sont autre chose que la proportion, la régularité, la symétrie, la simplicité selon que l'une ou l'autre de ces convenances se trouve plus ou moins essentielles à la nature du tout que ces rapports composent. Ce tout est l'unité sans laquelle il n'y a pas de résultat, ni d'ouvrage qui puisse être beau, parce qu'alors il n'y a pas même d'ouvrage. Tout produit doit être un: ou n'a rien fait ai on n'a pas mis d'ensemble à ce qu'on a fait. Une chose n'est pas belle sans ensemble; elle n'est pas une chose, mais un assemblage de choses qui pourront produire l'unité et la beauté, lorsque unies à ce qui leur manque encore, elles formeront un tout. Jusques-là ce sont des matériaux: leur réunion n'opère point de beauté, quoiqu'ils puissent être beaux en particulier, comme ces composés individuels, entiers et complets peut-être, mais dont l'assemblage encore informe, n'est pas un ouvrage: ainsi une compilation des plus belles pensées morales éparses et sans liaison, ne forme point un traité de morale.

Dès-lors que cet ensemble plus ou moins composé, mais pourtant un et complet, a des analogies sensibles avec la nature de l'homme, il lui est utile directement ou indirectement. Il peut servir à ses besoins, ou du moins étendre ses connaissances; il peut être pour lui un moyen nouveau, ou l'occasion d'une industrie nouvelle; il peut ajouter à son être, et plaire à son espoir inquiet, à son avidité.

La chose est plus belle, il y a vraiment unité, lorsque les rapports perçus sont exacts, lorsqu'ils concourent à un centre commun: et s'il n'y a précisément que ce qu'il faut pour coopérer à ce résultat, la beauté est plus grande, il y a simplicité. Toute qualité est altérée par le mélange d'une qualité étrangère: lorsqu'il n'y a point de mélange, la chose est plus exacte, plus symétrique, plus simple, plus une, plus belle; elle est parfaite.

La notion d'utilité entre principalement de deux manières dans celles de la beauté. D'abord l'utilité de chaque partie pour leur fin commune; puis l'utilité du tout pour nous qui avons des analogies avec ce tout.

On lit dans Philosophie de la nature: Il me semble que le philosophe peut définir la beauté l'accord expressif d'un tout avec ses parties.

J'ai trouvé dans une note, que vous l'aviez ainsi définie autrefois: La convenance des diverses parties d'une chose avec leur destination commune, selon les moyens les plus féconds à-la-fois et les plus simples. Ce qui se rapproche du sentiment de Crouzas, à l'assaisonnement près. Car il compte cinq caractères du beau; et il définit ainsi la proportion qui en est un, l'unité assaisonnée de variété, de régularité et d'ordre dans chaque partie.

Si la chose bien ordonnée, analogue à nous et dans laquelle nous trouvons de la beauté, nous paraît supérieure ou égale à ce que nous contenons en nous, nous la disons belle. Si elle nous paraît inférieure, nous la disons jolie. Si ses analogies avec nous sont relatives à des choses de peu d'importance; mais qui servent directement à nos habitudes et à nos désirs présents, nous la disons agréable. Quand elle suit les convenances de notre âme, en animant, en étendant notre pensée, en généralisant, en exaltant nos affections, en nous montrant dans les choses extérieures des analogies grandes ou nouvelles, qui nous donnent, une extension inespérée et le sentiment d'un ordre immense, universel, d'une fin commune à beaucoup d'êtres, nous la disons sublime.

La perception des rapports ordonnés, produit l'idée de la beauté: et l'extension de l'âme, occasionnée par leur analogie avec notre nature, en est le sentiment.

Quand les rapports indiqués ont quelque chose de vague et d'immense; quand l'on sent bien mieux qu'on ne voit, leur convenances avec nous et avec une partie de la nature, il en résulte un sentiment délicieux, plein d'espoir et d'illusions, une jouissance indéfinie qui promet des jouissances sans bornes. Voilà le genre de beauté qui charme, qui entraîne. Le joli amuse la pensée, le beau soutient l'âme, le sublime l'étonne ou l'exalte; mais ce qui séduit et passionne les cœurs, ce sont des beautés plus vagues et plus étendues encore, peu connues, jamais expliquées, mystérieuses et ineffables.

Ainsi dans les cœurs faits pour aimer, l'amour embellit toutes choses, et rend délicieux le sentiment de la nature entière. Comme il établit en nous le rapport le plus grand qu'on puisse connaître hors de soi, il nous rend habiles un sentiment de tous les rapports, de toutes les harmonies; il découvre à nos affections un monde nouveau. Emportés par ce mouvement rapide, séduits par cette énergie qui promet tout, et dont rien encore n'a pu nous désabuser, nous cherchons, nous sentons, nous aimons, nous voulons tout ce que la nature contient pour l'homme.

Mais les dégoûts de la vie viennent nous comprimer et nous forcer de nous replier en nous-mêmes. Dans notre marche rétrograde, nous nous attachons à abandonner les choses extérieures, et à nous contenir dans nos besoins positifs; centre de tristesse, où l'amertume et le silence de tant de choses, n'attendent pas la mort, pour creuser à nos cœurs ce vide du tombeau où se consument et s'éteignent tout ce qu'ils pouvaient avoir de candeur, de grâces, de désirs et de bonté primitive.

LETTRE XXII.

Fontainebleau, 12 octobre, II.

Il fallait bien revoir une fois tous les sites que j'aimais à fréquenter. Je parcours les plus éloignés, avant que les nuits soient froides, que les arbres se dépouillent, que les oiseaux s'éloignent.

Hier je me mis en chemin avant le jour; la lune éclairait encore, et malgré l'aurore on pouvait discerner les ombres. Le vallon de Changy restait dans la nuit; déjà j'étais sur les sommités d'Avon. Je descendis aux Basses-loges, et j'arrivais à Valvin, lorsque le soleil, s'élevant derrière Samoreau, colora les rochers de Samois.

Valvin n'est point un village, et n'a pas de terres labourées. L'auberge est isolée, au pied d'une éminence, sur une petite plage facile, entre la rivière et les bois. Il faudrait supporter l'ennui du coche, voiture très-désagréable, et arriver a Valvin ou à Thomery par eau, le soir, quand la côte est sombre et que les cerfs brament dans la forêt. Ou bien, au lever du soleil, quand tout repose encore, quand le cri du batelier fait fuir les biches, quand il retentit sous les hauts peupliers et dans les collines de bruyère toutes fumantes sous les premiers feux du jour.

C'est beaucoup si l'on peut, dans un pays plat, rencontrer ces faibles effets, qui du moins sont intéressants à certaines heures. Mais le moindre changement les détruit: dépeuplez de bêtes fauves les bois voisins, ou coupez ceux qui couvrent le coteau, Valvin ne sera plus rien. Tel qu'il est même, je ne me soucierais pas de m'y arrêter: dans le jour, c'est un lieu très-ordinaire; de plus l'auberge n'est pas logeable.

En quittant Valvin je montai vers le nord; je passai près d'un amas de grès dont la situation, dans une terre unie et découverte, entourée de bois et inclinée vers le couchant d'été, donne un sentiment d'abandon mêlé de quelque tristesse. En m'éloignant, je comparais ce lieu à un autre qui m'avait fait une impression opposée près de Bouvron. Trouvant ces deux lieux fort semblables, excepté sous le rapport de l'exposition, j'entrevis enfin la raison de ces effets contraires que j'avais éprouvé, vers les Alpes, dans des lieux en apparence les mêmes. Ainsi m'ont attristé Bulle et Planfayon, quoique leurs pâturages, sur les limites de la Gruyère, en portent le caractère, et qu'on reconnaisse aussitôt dans la manière de leurs sites, les habitudes et le ton de la montagne. Ainsi j'ai regretté, jadis, de ne pouvoir rester dans une gorge perdue et stérile de la dent du Midi. Ainsi je trouvai l'ennui à Iverdun; et, sur le même lac de Neuchâtel, un bien-être remarquable: ainsi s'expliqueront la douceur de Vevay, la mélancolie de l'Underwalden; et par des raisons semblables peut-être, les divers caractères de tous les peuples. Ils sont modifiés par les différences des expositions, des climats, des vapeurs, autant et plus encore que par celles des lois et des habitudes[20]. En effet, ces dernières oppositions ont eu elles-mêmes, dans le principe, de semblables causes physiques.

Ensuite je tournai vers le couchant, et je cherchai la fontaine du Mont-Chauvet. On a pratiqué, avec les grès dont tout cet endroit est couvert, un abri qui protège sa source contre le soleil et l'éboulement du sable, ainsi qu'un banc circulaire où l'on vient déjeuner en puisant de son eau. L'on y rencontre quelquefois des chasseurs, des promeneurs, des ouvriers; mais quelquefois aussi, une triste société de valets de Paris et de marchandes du quartier St.-Martin ou de la rue St.-Jacques, retirés dans une ville où le roi fait des voyages. Ils sont attirés, de ce côté, par l'eau qu'il est commode de trouver quand on veut manger entre voisins un pâté froid: et par un certain grès creusé naturellement, qu'on rencontre sur le chemin, et qu'ils s'amusent beaucoup à voir. Ils le vénèrent, ils le nomment confessionnal; ils y reconnaissent avec attendrissement ces jeux de la nature qui imitent les choses saintes, et qui attestent que la religion de Jésus crucifié est la fin de toutes choses.

Pour moi je descendis dans le vallon retiré où cette eau trop faible se perd sans former de ruisseau. En tournant vers la croix du Grand-Veneur, je trouvai une solitude austère comme l'abandon que je cherche. Je passai derrière les rochers de Cuvier; j'étais plein de tristesse: je m'arrêtai longtemps dans les gorges d'Aspremont. Vers le soir, je m'approchai des solitudes du Grand-Franchart, ancien monastère isolé dans les collines et les sables; ruines abandonnées que même loin des hommes, les vanités humaines consacrèrent au fanatisme de l'humilité, à la passion d'étonner le peuple. Depuis ce temps, des brigands y remplacèrent, dit-on, les moines; ils y ramenèrent des principes de liberté, mais pour le malheur de ce qui n'était pas libre avec eux. La nuit approchait; je me choisis une retraite dans une sorte de parloir dont j'enfonçai la porte antique, et où je rassemblai quelques débris de bois avec de la fougère et d'autres herbes, afin de ne point passer la nuit sur la pierre. Alors je m'éloignai pour quelques heures encore, car la lune devait éclairer.

Elle éclaira en effet, et faiblement, comme pour ajouter à la solitude de ce monument désert. Pas un cri, pas un oiseau, pas un mouvement n'interrompit le silence durant la nuit entière. Mais quand tout ce qui nous opprime est suspendu, quand tout dort et nous laisse au repos, les fantômes veillent dans notre propre cœur.

Le lendemain, je pris au midi: pendant que j'étais entre les hauteurs, il fit un orage que je vis se former avec beaucoup de plaisir. Je trouvai facilement un abri dans ces rocs presque partout creusés ou suspendus les uns sur les autres. J'aimais à voir, du fond de mon antre, les genévriers et les bouleaux résister à l'effort des vents, quoique privés d'une terre féconde et d'un sol commode; et conserver leur existence libre et pauvre, quoiqu'ils n'eussent d'autre soutien que les parois des roches entrouvertes entre lesquelles ils se balançaient, ni d'autre nourriture qu'une humidité terreuse amassée dans les fentes où leurs racines s'étaient introduites.

Dès que la pluie diminua, je m'enfonçai dans les bois humides et embellis. Je suivis les bords de la forêt vers Reclose, la Vignette et Bouvron. Me rapprochant ensuite du petit Mont-Chauvet jusqu'à la croix Hérant, je me dirigeai entre Malmontagne et la Route aux nymphes. Je rentrai vers le soir avec quelque regret, et content de ma course; si toute fois quelque chose peut me donner précisément du plaisir ou du regret.

Il y a dans moi un dérangement, une sorte de délire, qui n'est pas celui des passions, qui n'est pas non plus de la folie: c'est le désordre des ennuis; c'est la discordance qu'ils ont commencée entre moi et les choses; c'est l'inquiétude que des besoins longtemps comprimés ont mis à la place des désirs.

Je ne veux plus de désirs, ils ne me trompent point. Je ne veux pas qu'ils s'éteignent, ce silence absolu serait plus sinistre encore. Cependant c'est la vaine beauté d'une rose devant l'œil qui ne s'ouvre plus; ils montrent ce que je ne saurais posséder, ce que je puis à peine voir. Si l'espérance semble encore jeter une lueur dans la nuit qui m'environne, elle n'annonce rien que l'amertume qu'elle exhale en s'éclipsant; elle n'éclaire que l'étendue de ce vide où je cherchais, et où je n'ai rien trouvé.

De doux climats, de beaux lieux, le ciel des nuits, des sons ineffables, d'anciens souvenirs; les temps, l'occasion; une nature belle, expressive, des affections sublimes, tout a passé devant moi; tout m'appelle, et tout m'abandonne. Je suis seul; les forces de mon cœur ne sont point communiquées, elles réagissent dans lui, elles attendent: me voilà dans le monde, errant, solitaire au milieu de la foule qui ne m'est rien; comme l'homme frappé dès longtemps d'une surdité accidentelle, dont l'œil avide se fixe sur tous ces êtres muets qui passent et s'agitent devant lui. Il voit tout, et tout lui est refusé: il devine les sons qu'il aime, il les cherche, et ne les entend pas: il souffre le silence de toutes choses au milieu du bruit du monde. Tout se montre à lui, il ne saurait rien saisir: l'harmonie universelle est dans les choses extérieures, elle est dans son imagination, elle n'est plus dans son cœur: il est séparé de l'ensemble des êtres, il n'y a plus de contact; tout existe en vain devant lui, il vit seul, il est absent dans le monde vivant.

LETTRE XXIII.

Fontainebleau, 18 octobre, II.

L'homme connaîtrait-il aussi la longue paix de l'automne, après l'inquiétude de ses fortes années? Comme le feu, après s'être hâté de consumer, dure en s'éteignant.

Longtemps avant l'équinoxe, les feuilles tombaient en quantité; cependant la forêt conserve encore beaucoup de sa verdure, et toute sa beauté. Il y a plus de quarante jours, tout paraissait devoir finir avant le temps: et voici que tout subsiste par-delà le terme prévu; recevant aux limites de la destruction, une durée prolongée, qui, sur le penchant de sa ruine, s'arrête avec beaucoup de grâce et de sécurité, et qui s'affaiblissant dans une douce lenteur, semble tenir à-la-fois et du repos de la mort qui s'offre, et du charme de la vie perdue.

LETTRE XXIV.

Fontainebleau, 28 octobre, II.

Lorsque les frimas s'éloignent, je m'en aperçois à peine: le printemps passe, et ne m'a pas attaché; l'été passe, je ne le regrette point. Mais je me plais à marcher sur les feuilles tombées, aux derniers, beaux jours, dans la forêt dépouillée.

D'où vient à l'homme la plus durable des jouissances de son cœur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre de ses douleurs et s'aimer encore dans le sentiment de sa ruine? Je m'attache à la saison heureuse qui bientôt ne sera plus: un intérêt tardif, un plaisir qui paraît contradictoire m'amène à elle alors qu'elle va finir. Une même loi morale me rend pénible l'idée de la destruction, et m'en fait aimer ici le sentiment dans ce qui doit cesser avant moi. Il est naturel que nous jouissions mieux de l'existence périssable, lorsqu'avertis de toute sa fragilité, nous la sentons néanmoins durer en nous. Quand la mort nous sépare de tout, tout reste pourtant; tout subsiste sans nous. Mais, à la chute des feuilles, la végétation s'arrête, elle meurt; nous, nous restons pour des générations nouvelles: et l'automne est délicieuse parce que le printemps doit venir encore pour nous.

Le printemps est plus beau dans la nature; mais l'homme a tellement fait que l'automne est plus douce. La verdure qui naît, l'oiseau qui chante, la fleur qui s'ouvre; et ce feu qui revient affermir la vie, ces ombrages qui protègent d'obscurs asiles; et ces herbes fécondes, ces fruits sans culture, ces nuits faciles qui permettent l'indépendance! Saison du bonheur! je vous redoute trop dans mon ardente inquiétude. Je trouve plus de repos vers le soir de l'année: et la saison où tout paraît finir, est la seule où je dorme en paix sur la terre de l'homme.

LETTRE XXV.

Fontainebleau, 6 novembre, II.

Je quitte mes bois. J'avais eu quelque intention d'y rester pendant l'hiver: mais si je veux me délivrer enfin des affaires qui m'ont rapproché de Paris, je ne puis les négliger plus longtemps. On me rappelle, on me presse, on me fait entendre que puisque je reste tranquillement à la campagne, apparemment je puis me passer que tout cela finisse. Ils no se doutent guères de la manière dont j'y vis; car s'ils le savaient, ils diraient plutôt le contraire, ils croiraient bonnement que c'est par économie.

Je crois encore que même sans cela, je me serais décidé à quitter la forêt. C'est avec beaucoup de bonheur que je suis parvenu à être ignoré jusqu'à présent. La fumée me trahirait; je ne saurais échapper aux bûcherons, aux charbonniers, aux chasseurs: je n'oublie pas que je suis dans un pays très-policé. D'ailleurs je n'ai pu prendre les arrangements qu'il faudrait pour vivre ainsi en toute saison; il pourrait m'arriver de ne savoir trop que devenir pendant les neiges molles, pendant les dégels et les pluies froides.

Je vais donc laisser la forêt, le mouvement, l'habitude rêveuse, et la faible mais paisible image d'une terre libre.

Vous me demandez ce que je pense de Fontainebleau, indépendamment et des souvenirs qui pouvaient me le rendre plus intéressant, et de la manière dont j'y ai passé ces moments-ci.

Cette terre-là est peu de chose en général, et il faut aussi fort peu de chose pour en gâter les meilleurs recoins. Les sensations que peuvent donner les lieux auxquels la nature n'a point imprimé un grand caractère, sont nécessairement variables et en quelque sorte précaires. Il faut vingt siècles pour changer une Alpe. Un vent de nord, quelques arbres abattus, une plantation nouvelle, la comparaison avec d'autres lieux suffisent pour rendre des sites ordinaires très-différents d'eux-mêmes. Une forêt remplie de bêtes fauves perdra beaucoup si elle n'en contient plus; et un endroit qui n'est qu'agréable perdra plus encore si on le voit avec les yeux d'un autre âge.

J'aime ici l'étendue de la forêt, la majesté des bois dans quelques parties, la solitude des petites vallées, la liberté des landes sablonneuses; beaucoup de hêtres et de bouleaux; une sorte de propreté et d'aisance extérieure dans la ville; l'avantage assez grand de n'avoir jamais de boues, et celui non moins rare de voir peu de misère; de belles routes, une grande diversité de chemins; et une multitude d'accidents, quoique à la vérité trop petits et trop semblables. Mais ce séjour ne saurait convenir réellement qu'à celui qui ne connaît et n'imagine rien de plus. Il n'est pas un site d'un grand caractère auquel on puisse sérieusement comparer ces terres basses qui n'ont ni vagues, ni torrents, rien qui étonne ou qui attache; surface monotone à qui il ne resterait plus aucune beauté si l'on en coupait les bois; assemblage trivial et muet de petites plaines de bruyère, de petits ravins, et de rochers mesquins uniformément amassés; terre des plaines dans laquelle on peut trouver beaucoup d'hommes avides du sort qu'ils se promettent, et pas un satisfait de celui qu'il a.

La paix d'un lieu semblable n'est que le silence d'un abandon momentané; sa solitude n'est point assez sauvage. Il faut à cet abandon un ciel pur du soir, un ciel incertain mais calme d'automne, le soleil de dix heures entre les brouillards. Il faut des bêtes fauves errantes dans ces solitudes: elles sont intéressantes et pittoresques, quand on entend des cerfs bramer la nuit à des distances inégales, quand l'écureuil saute de branches en branches dans les beaux bois de Tillas avec son petit cri d'alarme. Sons isolés de l'être vivant! vous ne peuplez point les solitudes, comme le dit mal l'expression vulgaire, vous les rendez plus profondes, plus mystérieuses; c'est par vous qu'elles sont romantiques.

LETTRE XXVI.

Paris, 9 février, troisième année.

Il faut que je vous dise toutes mes faiblesses, afin que vous me souteniez; car je suis bien incertain: quelquefois j'ai pitié de moi-même, et quelquefois aussi je sens autrement.

Quand je rencontre un cabriolet mené par une femme telle à-peu-près que j'en imagine, je vais droit le long du cheval jusqu'à ce que la roue me touche presque; alors je ne regarde plus, je serre le bras en me courbant un peu, et la roue passe.

Une fois j'étais ainsi dans l'imaginaire, les yeux occupés sans être précisément fixes. Aussi fut-elle obligée d'arrêter, j'avais oublié la roue; elle avait et de la jeunesse et de la maturité; elle était presque belle, et extrêmement aimable. Elle retint son cheval, sourit à-peu-près, et parut ne pas vouloir sourire. Je la regardais encore, et sans voir ni le cheval ni la roue, je me trouvai lui répondre.... Je suis sûr que mon œil était déjà rempli de douleur. Le cheval fut détourné, elle se penchait pour voir si la roue ne me toucherait point. Je restai dans mon songe; mais un peu plus loin, je heurtai du pied ces fagots que les fruitiers font pour vendre à des pauvres: alors je ne vis plus rien.—Ne serait-il pas temps de prendre de la fermeté, d'entrer dans l'oubli? Je veux dire, de ne s'occuper que de... ce qui convient à l'homme. Ne faut-il pas laisser toutes ces puérilités qui me fatiguent et m'affaiblissent?

Je les voudrais bien ôter de moi: mais, je ne sais que mettre à la place; et quand je me dis, il faut être homme enfin, je ne trouve que de l'incertitude. Dans votre première lettre, dites-moi ce que c'est qu'être homme.

LETTRE XXVII.

Paris, 11 février, III.

Je ne conçois pas du tout ce qu'ils entendent par amour-propre. Ils le blâment, et ils disent qu'il faut en avoir: j'aurais conclu de-là que cet amour de soi et des convenances est bon et nécessaire, qu'il est inséparable du sentiment de l'honneur, et que ses excès seuls étant funestes comme le doivent être tous les excès, il faut considérer si les choses qu'on fait par amour-propre sont bonnes ou mauvaises, et non les critiquer uniquement, parce que c'est l'amour-propre qui paraît les faire faire.

Ce n'est pas cela pourtant. Il faut avoir de l'amour-propre; quiconque n'en a pas est un pied-plat: et il ne faut rien faire par amour-propre; ce qui est bon pour soi-même, ou au moins indifférent, devient mauvais quand c'est l'amour-propre qui nous y porte. Vous qui connaissez mieux la société, expliquez-moi, je vous prie, ses secrets. J'imagine qu'il vous sera plus facile de répondre à cette question-ci qu'à celle de ma dernière lettre. Au reste, comme vous êtes brouillé avec l'idéal, voici un exemple, afin que le problème qu'il faut résoudre en soit un de science-pratique.

Un étranger demeure depuis peu à la campagne chez des amis opulents: il croit devoir à ses amis et à lui-même de ne pas s'avilir dans l'opinion des gens de la maison, et il suppose que les apparences sont tout pour cette classe d'hommes. Il ne recevait point chez lui, il ne voyait personne de la ville: un seul individu, un parent qui vient par hasard, se trouve être un homme original et d'ailleurs peu aisé, dont la manière bizarre et l'extérieur assez commun, doivent donner à des domestiques l'idée d'une condition basse. On ne parle pas à ces gens-là; on ne peut pas les mettre au fait par un mot, on ne s'explique pas avec eux, ils ne savent pas qui vous êtes; ils ne vous voient d'autre connaissance qu'un homme qui est loin, de leur en imposer et dont ils se permettent de rire. Aussi la personne dont je parle fut très-contrariée; on l'en blâme d'autant plus, que c'est à l'occasion d'un parent, voilà une réputation d'amour-propre établie; et cependant je trouve qu'elle l'est bien mal-à-propos.

LETTRE XXVIII.

Paris, 27 février, III.

Vous ne pouviez me demander plus à propos d'où vient l'expression de pied-plat. Ce matin, je ne le savais pas davantage que vous; je crains bien de ne le pas savoir mieux ce soir, quoiqu'on m'ait dit ce que je vais vous rendre.

Puisque les Gaulois ont été soumis aux Romains, c'est qu'ils étaient faits pour servir; puisque les Francs ont envahi les Gaules, c'est qu'ils étaient nés pour vaincre: conclusions frappantes. Or, les Galles ou Welches avaient les pieds fort plats, et les Francs les avaient fort élevés. Les Francs méprisèrent tous ces pieds-plats, ces vaincus, ces serfs, ses cultivateurs: et maintenant que les descendants des Francs sont très-exposés à obéir aux enfants des Gaulois; un pied-plat est encore un homme fait pour servir. Je ne me rappelle point où je lisais dernièrement, qu'il n'y a pas en France une famille qui puisse prétendre, avec quelque fondement, descendre de cette horde du Nord qui prit un pays déjà pris que ses maîtres ne savaient comment garder. Mais ces origines qui échappent à l'art par excellence, à la science héraldique se trouvent prouvées par le fait: dans la foule la plus confuse on distinguera facilement les petits neveux des Scythes[21], et tous les pieds-plats reconnaîtront leurs maîtres. Je ne me ressouviens point des formes plus ou moins nobles de votre pied; mais je vous avertis que le mien est celui des conquérants: c'est à vous de voir si vous pouvez conserver avec moi le ton familier.

LETTRE XXIX.

Paris, 7 mars, III.

Je n'aime point un pays où le pauvre est réduit à demander au nom de Dieu. Quel peuple que celui chez qui l'homme n'est rien par lui-même!

Quand ce malheureux me dit: que le bon Jésus! que la Vierge....! Quand il m'exprime ainsi sa triste reconnaissance, je ne me sens point porté à m'applaudir dans un secret orgueil, parce que je suis libre de chaînes ridicules ou adorées, et de ces préjugés contraires qui mènent aussi le monde. Mais plutôt ma tête se baisse sans que j'y songe, mes yeux se fixent vers la terre: je me sens affligé, humilié, en voyant l'esprit de l'homme si vaste et si stupide.

Lorsque c'est un homme infirme qui mendie tout un jour, avec le cri des longues douleurs, au milieu d'une ville populeuse, je m'indigne, et je heurterais volontiers ces gens qui font un détour en passant auprès de lui, qui le voient et ne l'entendent pas. Je me trouve avec humeur au milieu de cette tourbe de plats tyrans: j'imagine un plaisir juste et mâle à voir l'incendie vengeur anéantir ces villes et tout leur ouvrage, ces arts de caprice, ces livres inutiles, ces ateliers, ces forges, ces chantiers. Cependant, sais-je ce qu'il faudrait, ce que l'on peut l'aire? Je ne voudrais rien.

Je regarde les choses positives: je rentre dans le doute; je vois une obscurité profonde. J'abandonnerai l'idée même d'un monde meilleur! Las et rebuté, je plains seulement une existence stérile et des besoins fortuits. Ne sachant où je suis, j'attends le jour qui doit tout terminer, et ne rien éclaircir.

A la porte d'un spectacle, à l'entrée pour les premières loges, l'infortuné n'a pas trouvé un seul individu qui lui donnât: ils n'avaient rien; et la sentinelle qui veillait pour les gens comme il faut, le repoussa rudement. Il alla vers le bureau du parterre, où la sentinelle chargée d'un ministère moins auguste tâcha de ne pas l'apercevoir. Je l'avais suivi des yeux. Enfin, un homme qui me parut un garçon de boutique et qui tenait déjà la pièce qu'il fallait pour son billet, le refusa doucement, hésita, chercha dans sa poche et n'en tira rien; il finit par lui donner la pièce d'argent, et s'en retourna. Le pauvre sentit le sacrifice; il le regardait s'en aller et fit quelques pas selon ses forces, il était entraîné à le suivre: je vis qu'il le sentait bien.

LETTRE XXX.

Paris, 7 mars, III.

Il faisait sombre et un peu froid; j'étais abattu, je marchais parce que je ne pouvais rien faire. Je passai auprès de quelques fleurs posées sur un mur à hauteur d'appui. Une jonquille était fleurie. C'est la plus forte expression du désir: c'était le premier parfum de l'année. Je sentis tout le bonheur destiné à l'homme. Cette indicible harmonie des êtres, le fantôme du monde idéal fut tout entier dans moi: jamais je n'éprouvai quelque chose de plus grand, et de si instantané. Je ne saurais trouver quelle forme, quelle analogie, quel rapport secret a pu me faire voir dans cette fleur une beauté illimitée, l'expression, l'élégance, l'attitude d'une femme heureuse et simple dans toute la grâce et la splendeur de la saison d'aimer. Je ne concevrai point cette puissance, cette immensité que rien n'exprimera, cette forme que rien ne contiendra, cette idée d'un monde meilleur, que l'on sent et que la nature n'aurait pas fait; cette lueur céleste que nous croyons saisir, qui nous passionne, qui nous entraîne, et qui n'est qu'une ombre indiscernable, errante, égarée dans le ténébreux abîme.

Mais cette ombre, cette image élyséenne, embellie dans le vague, puissante de tout le prestige de l'inconnu, devenue nécessaire dans nos misères, devenue naturelle à nos cœurs opprimés, quel homme a pu l'entrevoir une fois seulement et l'oublier jamais?

Quand la résistance, quand l'inertie d'une puissance morte, brute, immonde nous entrave, nous enveloppe, nous comprime, nous retient plongés dans les incertitudes, les dégoûts, les puérilités, les folies imbéciles ou cruelles; quand on ne sait rien; quand on ne possède rien; quand tout passe devant nous comme les figures bizarres d'un songe odieux et ridicule; qui réprimera dans nos cœurs le besoin d'un autre ordre, d'un autre nature?

Cette lumière ne serait-elle qu'une lueur fantastique? Elle séduit, elle subjugue dans la nuit universelle. On s'y attache, on la suit: si elle nous égare, elle nous éclaire et nous embrasse. Nous imaginons, nous voyons une terre de paix, d'ordre, d'union, de justice; où tous sentent, veulent et jouissent avec la délicatesse qui fait les plaisirs, avec la simplicité qui les multiplie. Quand on a eu la perception des délices inaltérables et permanentes; quand on a imaginé la candeur de la volupté; combien les soins, les vœux, les plaisirs du monde visible sont vains et misérables! Tout est froid, tout est vide: on végète dans un lieu d'exil; et, du sein des dégoûts, on fixe dans sa patrie imaginaire ce cœur chargé d'ennuis. Tout ce qui l'occupe ici, tout ce qui l'arrête n'est plus qu'une chaîne avilissante: on rirait de pitié, si l'on n'était accablé de douleurs. Et lorsque l'imagination reportée vers ces lieux meilleurs, compare un monde raisonnable au monde où tout fatigue et tout ennuie, l'on ne sait plus si cette grande conception n'est qu'une idée heureuse et qui peut distraire des choses réelles, ou si la vie sociale n'est pas elle-même une longue distraction.

LETTRE XXXI.

Paris, 30 mars, III.

J'ai beaucoup de soin dans les petites choses; je songe alors à mes intérêts. Je ne néglige rien dans les détails, dans ces minuties qui feraient sourire de pitié des hommes raisonnables: et si les choses sérieuses me semblent petites, les petites ont pour moi de la valeur. Il faudra que je me rende raison de ces bizarreries; que je voie si je suis, par caractère, étroit et minutieux? S'il s'agissait de choses vraiment importantes, si j'étais chargé de la félicité d'un peuple, je sens que je trouverais une énergie égale à ma destinée sous ce poids difficile et beau. Mais j'ai honte des affaires de la vie civile: tous ces soins d'hommes ne sont, à mes tristes yeux, que des soucis d'enfants. Beaucoup de grandes choses ne me paraissent que des embarras misérables, où l'on s'engage avec plus de légèreté que d'énergie; et dans lesquels l'homme ne chercherait pas sa grandeur, s'il n'était affaibli et troublé dans une perfection trompeuse.

Je vous le dis avec simplicité, si je vois ainsi, ce n'est pas ma faute, et je ne m'entête pas d'une vaine prétention: souvent j'ai voulu voir autrement, je ne l'ai jamais pu. Que vous dirai-je? plus misérable qu'eux, je souffre parmi eux, parce qu'ils sont faibles; et dans une nature plus forte, je souffrirais encore, parce qu'ils m'ont affaibli comme eux.

Si vous pouviez voir comme je m'occupe de ces riens qu'on quitterait à douze ans: comme j'aime ces ronds de bois dur et propre, qui servent d'assiette vers les montagnes: comme je conserve de vieux journaux, non pas pour les relire, mais on pourrait envelopper quelque chose, un papier simple est si commode! comme à la vue d'une planche bien régulière, bien unie, je dirais volontiers, que cela est beau! tandis qu'un bijou bien travaillé me semble à peine curieux, et qu'une chaîne de diamants me fait hausser les épaules.

Je ne vois que l'utilité première: les rapports indirects ont peine à me devenir familiers; et je perdrais dix louis avec moins de regret, qu'un couteau bien proportionné que j'aurai longtemps porté sur moi.

Vous me disiez, il y a déjà du temps: Ne négligez point vos affaires; n'allez pas perdre ce qui vous reste, car vous n'êtes point de caractère à acquérir. Je crois que vous ne serez pas aujourd'hui d'un autre avis.

Suis je borné aux petits intérêts? Attribuerai-je ces singularités au goût des choses simples, à l'habitude des ennuis, ou bien sont-elles une manie puérile, signe d'inaptitude aux choses solides, mâles et généreuses?—C'est quand je vois tant de grands enfants séchés par l'âge et par l'intérêt, parler d'occupations sérieuses: c'est quand je porte l'œil du dégoût sur ma vie réprimée; quand je considère tout ce que l'espèce humaine demande, et ce que nul ne fait: c'est alors que je fronce le sourcil, que mon œil se fixe, et qu'un frémissement involontaire fait trembler mes lèvres. Aussi mes yeux se creusent et s'abattent, et je deviens comme un homme fatigué de veilles. Un important m'a dit: Vous travaillez donc beaucoup! Heureusement je n'ai pas ri. L'air laborieux manquait à ma honte.

Tous ces hommes qui, dans le fait, ne sont rien, et que pourtant il faut bien voir quelquefois, me dédommagent un peu de l'ennui qu'inspirent leurs villes. J'en aime assez les plus raisonnables; ceux-là m'amusent.

LETTRE XXXII.

Paris, 29 avril, III.

Il y a quelque temps qu'à la bibliothèque j'entendis nommer près de moi le célèbre L.... Une autre fois je me trouvai à la même table que lui; l'encre manquait, je lui passai mon écritoire: ce matin je l'aperçus en arrivant, et je me plaçai auprès de lui. Il eut la complaisance de me communiquer des idylles qu'il trouva dans un vieux manuscrit latin, et qui sont d'un auteur grec fort peu connu. Je copiai seulement la moins longue, car l'heure de sortir approchait. La voici telle que je viens de la traduire.

Je suis hors d'état de m'attacher à aucune chose, et je ne saurais plus m'occuper d'aucune. Malgré tous mes efforts, je reviens toujours à toi; et mes idées, que je voudrais un moment tourner vers d'autres objets, me présentent toujours ton image. Il semble que mon existence soit liée à la tienne, et que je ne sois pas tout entier là où tu n'es pas: toutes mes facultés seraient perdues si je ne t'aimais point.

Ecoute: je vais te parler simplement et comme un homme qui n'a pas besoin de cacher ce qu'il désire. Depuis que je t'ai vue, voici deux fois que l'hiver a glace nos ruisseaux et blanchi nos prés; mais il n'a pas refroidi mon cœur. Que deviendrai-je si je cesse de t'aimer? Où seront mes plaisirs, et à quoi passerai-je ma vie? Si tu m'ôtes l'espérance, que restera-t-il pour me soutenir? Vois la fleur épuisée par les feux du soleil; si l'on cesse de l'arroser, elle se flétrit, elle souffre, elle meurt.

Je suis bien jeune encore: si tu le veux, je t'aimerai longtemps. Nous vivrons dans la même vallée, et nos troupeaux irons dans les mêmes pâturages. Si les loups avides enlèvent tes agneaux, j'accourrai, je combattrai le loup furieux, je rapporterai près du toi l'agneau encore épouvanté. Tu me souriras en le rassurant; et, comme lui, j'oublierai le danger. Si la mortalité s'attache à mes brebis et qu'elle respecte les tiennes, je me consolerai en voyant qu'elle ne t'a rien enlevé. Si elle ravage ton troupeau, je t'offrirai mes brebis les plus douces, mes béliers les plus beaux; je les aimerai davantage si tu les accepte, ils seront plus à moi quand je le les aurai donnés.

Lorsque les vents d'hiver souffleront dans la vallée, quand les frimas couvriront nos prairies, j'irai dans les forêts et je rapporterai les branches des ifs et des pins que l'hiver ne dépouille point: je couvrirai ton toit d'une verdure nouvelle, et la neige ne pénétrera pas dans les foyers. Quand l'herbe renaîtra, et que la saison sera encore mauvaise, j'appellerai tes brebis; elles sortiront avec les miennes, et tu resteras dans la demeure. Mais aussi, dès qu'il y aura de beaux moments, j'observerai la fleur encore fermée; j'écarterai l'ombre qui la retarderait, je t'apporterai la première qui fleurira.

Mais si tu me commandes de te fuir, j'oublierai la feuille nouvelle. Le soleil du printemps et les jours d'été seront pour moi comme les brouillards qui finissent l'année, comme les nuits sombres de l'hiver. Je serai seul au milieu des pasteurs, comme si j'étais abandonné dans un pays stérile; je serai muet au milieu de leurs chants; et je m'éloignerai des sacrifices et des danses, afin de ne point importuner de ma tristesse ceux qui peuvent avoir du plaisir.[22]

LETTRE XXXIII.

Paris, 7 mai, III.

Si je ne me trompe, mes idylles ne sont pas fort intéressantes pour vous, me dit hier l'auteur dont je vous ai parlé, qui me cherchait des yeux et qui me fit signe lorsque j'arrivai. J'allais tâcher de répondre quelque chose qui fût honnête et pourtant vrai, lorsqu'en me regardant, il m'en évita le soin, et ajouta aussitôt: peut-être aimerez-vous mieux un fragment moral ou philosophique, qui a été attribué à Aristippe, dont Varron a parlé, et que depuis l'on a cru perdu. Il ne l'était pas pourtant, puisqu'il a été traduit au quinzième siècle en français de ce temps-là. Je l'ai trouvé manuscrit, et ajouté à la suite de Plutarque dans un exemplaire imprimé d'Amyot, que personne n'ouvrait parce qu'il y manque beaucoup de feuilles.

J'ai avoué que n'étant pas un érudit, j'avais en effet le malheur d'aimer mieux les choses que les mots, et que j'étais beaucoup plus curieux des sentiments d'Aristippe que d'une églogue, fût-elle de Bion, ou de Théocrite.

On n'a point, à ce qu'il m'a paru, de preuves suffisantes que ce petit écrit soit d'Aristippe; et l'on doit à sa mémoire de ne pas lui attribuer ce que peut-être il désavouerait. Mais s'il est de lui, ce grec célèbre, aussi mal jugé qu'Epicure, et que l'on a cru voluptueux avec mollesse, ou d'une philosophie trop facile, avait cependant cette sévérité qu'exige la prudence et l'ordre, seule sévérité qui convienne à l'homme né pour jouir et passager sur la terre.

J'ai changé comme j'ai pu, en français moderne, ce langage quelquefois heureux, mais suranné, que j'ai eu de la peine à comprendre en plusieurs endroits. Voici donc tout ce morceau intitulé dans le manuscrit Manuel de Pseusophanes, à l'exception de près de deux lignes que l'on n'a pu déchiffrer.

MANUEL.

Tu viens de t'éveiller sombre, abattu, déjà fatigué du temps qui commence. Tu as porté sur la vie le regard du dégoût: tu l'as trouvée vaine, pesante; dans une heure tu la sentiras plus tolérable: aura-t-elle donc changé?

Elle n'a point de forme déterminée. Tout ce que l'homme éprouve est dans son cœur: ce qu'il connaît est dans sa pensée. Il est tout entier dans lui-même.

Quelles pertes peuvent t'accabler ainsi? Que peux-tu perdre? Est-il hors de toi quelque chose qui soit à toi? Qu'importe ce qui peut périr? Tout passe, excepté la justice cachée sous le voile des choses inconstantes. Tout est vain pour l'homme, s'il ne s'avance point d'un pas égal et tranquille, selon les lois de l'intelligence.

Tout s'agite autour de toi, tout menace: si tu te livres aux alarmes, tes sollicitudes seront sans terme. Tu ne posséderas point les choses qui ne sauraient être possédées, et tu perdras ta vie qui t'appartenait. Ce qui arrive, passe à jamais. Ce sont des accidents nécessaires qui s'engendrent en un cercle éternel, ils s'effacent comme l'ombre imprévue et fugitive.

Quels sont les maux? des craintes imaginaires, des besoins d'opinion, des contrariétés d'un jour. Faible esclave! tu t'attaches à ce qui n'est point, tu sers des fantômes. Abandonne à la foule trompée ce qui est illusoire, vain et mortel. Ne songes qu'à l'intelligence qui est le principe de l'ordre du monde, et à l'homme qui en est l'instrument: à l'intelligence qu'il faut suivre, à l'homme qu'il faut aider.

L'intelligence lutte contre la résistance de la matière, contre ces lois aveugles dont l'effet inconnu fut nommé le hasard. Quand la force qui t'a été donnée à suivi l'intelligence, quand tu as servi à l'ordre du monde que veux-tu davantage? Tu as fait selon ta nature: et qu'y a-t-il de meilleur pour l'être qui sent et qui connaît, que de subsister selon sa nature?

Chaque jour, en naissant à une nouvelle vie, souviens-toi que tu as résolu de ne point passer en vain sur cette terre. Le monde s'avance vers son but. Mais toi, tu t'arrêtes, tu rétrogrades, tu reste dans un état de suspension et de langueur. Tes jours écoulés se reproduiront-ils dans un temps meilleur? La vie se fond toute entière dans ce présent que tu négliges pour le sacrifier à l'avenir: le présent est le temps, l'avenir n'est que son apparence.

Vis en toi-même, et cherche ce qui ne périt point. Examine ce que veulent nos passions inconsidérées: de tant de choses, en est-il une qui suffise à l'homme? L'intelligence ne trouve qu'en elle-même l'aliment de sa vie: sois juste et fort. Nul ne connaît le jour qui doit suivre: tu ne trouveras point de paix dans les choses; cherche-là dans ton cœur. La force est la loi de la nature: la puissance c'est la volonté; l'énergie dans les peines est meilleure que l'apathie dans les voluptés. Celui qui obéit et qui souffre, est souvent plus grand que celui qui jouit ou qui commande. Ce que tu crains est vain, ce que tu désires est vain. Une seule chose te sera bonne, c'est d'être ce que la nature a voulu.

Tu es intelligence et matière. Le monde n'est pas autre chose. L'harmonie modifie les corps: et le tout tend à la perfection par l'amélioration perpétuelle de ses diverses parties. Cette loi de l'univers est aussi la loi des individus;. . . . . . . . . . . . . . . . . Ainsi tout est bon quand l'intelligence le dirige; et tout est mauvais quand l'intelligence l'abandonne. Use des biens du corps; mais avec la prudence qui les soumet à l'ordre. Une volupté que l'on possède selon la nature universelle, est meilleure qu'une privation qu'elle ne demande pas: et l'acte le plus indifférent de notre vie est moins mauvais que l'effort de ces vertus sans but qui retardent la sagesse.

Il n'y a pas d'autre morale que celle du cœur de l'homme; ni d'autre science ou d'autre sagesse que la connaissance de ses besoins, et la juste estimation des moyens de bonheur. Laisse la science inutile, et les systèmes surnaturels, et les dogmes mystérieux. Laisse à des intelligences supérieures ou différentes, ce qui est loin de toi, ce que ton intelligence ne discerne pus bien: cela ne lui fût point destiné.

Console, éclaire et soutiens tes semblables: ton rôle a été marqué pur la place que tu occupes dans l'immensité de l'être vivant. Connais et suis les lois de l'homme; et tu aideras les autres hommes à les connaître, à les suivre. Considère, et montre leur le centre et la fin des choses: qu'ils voient la raison de ce qui les surprend, l'instabilité de ce qui les trouble, le néant de ce qui les entraîne.

Ne t'isole point de l'ensemble du monde; regarde toujours l'univers, et souviens toi de la justice. Tu auras rempli ta vie: tu auras fait ce qui est de l'homme.

LETTRE XXXIV.

(EXTRAIT DE DEUX LETTRES.)

Paris, 2 et 4 juin, III.

Les premiers acteurs vont quelquefois à Bordeaux, à Marseille, à Lyon; mais le spectacle n'est bon qu'à Paris. La tragédie et la vraie comédie exigent un ensemble trop difficile à trouver ailleurs. L'exécution des meilleures pièces devient indifférente, ou même ridicule, si elles ne sont pas jouées avec un talent qui approche de la perfection: un homme de goût n'y trouve aucun agrément lorsqu'il n'y peut pas applaudir à une imitation noble et exacte de l'expression naturelle. Pour les pièces dont le genre est le comique du second ordre, il peut suffire que l'acteur principal ait un vrai talent. Le burlesque n'exige pas le même accord, la même harmonie; il souffre plutôt des discordances, parce qu'il est fondé lui-même sur le sentiment délicat de quelques discordances: mais dans un sujet héroïque on ne peut supporter des fautes qui font rire le parterre.

Il est des spectateurs heureux qui n'ont pas besoin d'une grande vraisemblance: ils croyent toujours voir une chose réelle; et de quelque manière qu'on joue, c'est une nécessité qu'ils pleurent dès qu'il y a des soupirs ou un poignard. Mais ceux qui ne pleurent pas ne vont guères au spectacle pour entendre ce qu'ils pourraient lire chez eux: ils y vont pour voir comment on l'exprime, et pour comparer dans un même passage, le jeu de tel avec celui de tel autre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'ai vu, à peu de jours de distance, le rôle difficile de Mahomet par les trois acteurs seuls capables de l'essayer. M... mal costumé, débitant ses tirades d'une manière trop animée, trop peu solennelle, et pressant surtout à l'excès la dernière, ne m'a fait plaisir que dans trois ou quatre passages où j'ai reconnu ce tragédien supérieur qu'on admire dans les rôles qui lui conviennent mieux.

S. joue bien ce rôle, il l'a bien étudié, il le raisonne assez bien; mais il est toujours acteur, et n'est point Mahomet.

B. m'a paru entendre vraiment ce rôle extraordinaire. Sa manière extraordinaire elle-même, paraissait bien celle d'un prophète de l'Orient: mais peut-être elle n'était pas aussi grande, aussi auguste, aussi imposante qu'il l'eût fallu pour un législateur conquérant, un envoyé du ciel destiné à convaincre par l'étonnement, à soumettre, à triompher, à régner. Il est vrai que Mahomet, chargé des soins de l'autel et du trône, n'était pas aussi fastueux que Voltaire l'a fait, comme il n'était pas non plus aussi fourbe. Mais l'acteur dont je parle n'est peut-être pas même le Mahomet de l'histoire, tandis qu'il devrait être, celui de la tragédie. Cependant il m'a plus satisfait que les deux autres, quoique le secondait un physique plus beau, et que le premier possède des moyens en général bien plus grands. B. seul a bien arrêté l'imprécation de Palmyre. S. a tiré son sabre: je craignais qu'on ne se mît à rire. M. y a porté la main, et son regard atterait Palmyre: à quoi servait donc cette main sur le cimeterre, cette menace contre une femme, contre Palmyre jeune et aimée. B. n'était pas même armé, ce qui m'a fait plaisir. Lorsque, lassé d'entendre Palmyre, il voulut enfin l'arrêter, son regard profond et terrible sembla le lui commander au nom d'un Dieu, et la forcer de rester suspendue entre la terreur de son ancienne croyance, et ce désespoir de la conscience et de l'amour trompés.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comment peut-on prétendre sérieusement que la manière d'exprimer est une affaire de convention? C'est la même erreur que celle de ce proverbe si faux dans l'acception qu'on lui donne ordinairement: il ne faut pas disputer des goûts et des couleurs.

Que prouvait M. R*. en chantant sur les mêmes notes: J'ai perdu mon Euridice: J'ai trouvé mon Euridice? Les mêmes notes peuvent servir à exprimer la plus grande joie, ou la douleur la plus amère; on n'en disconvient pas: mais le sens musical est-il tout entier dans les notes? Quand vous substituez le mot trouvé au mot perdu, quand vous mettez la joie à la place de la douleur, vous conservez les mêmes notes; mais vous changez absolument les moyens secondaires de l'expression. Il est incontestable qu'un étranger, qui ne comprendrait ni l'un ni l'autre de ces deux mots, ne s'y tromperait pourtant pas. Ces moyens secondaires font aussi partie de la musique: qu'on dise, si l'on veut, que la note est arbitraire;

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cette pièce (Mahomet) est l'une des plus belles de Voltaire; mais peut-être chez un autre peuple, n'eût-il point fait du prophète conquérant l'amant de Palmyre. Il est vrai que l'amour de Mahomet est mâle, absolu, et même un peu farouche: il n'aime point comme Titus, mais peut-être serait-il mieux qu'il n'aimât point. On connaît la passion de Mahomet pour les femmes; mais il est probable que dans ce cœur ambitieux et profond, après tant d'années de dissimulation, de retraite, de périls et de triomphes, cette passion n'était pas de l'amour.

Cet amour pour Palmyre était peu convenable à ses hautes destinées, et à son génie: l'amour n'est point à sa place dans un cœur sévère que ses projets remplissent, que le besoin de l'autorité vieillit, qui ne connaît de plaisirs que par oubli, et pour qui le bonheur même ne serait qu'une distraction.

Que signifie: L'amour seul me console? Qui le forçait à chercher le trône de l'Orient, à quitter ses femmes et son obscure indépendance pour porter l'encensoir et le sceptre et les armes? L'amour seul me console! Régler le sort des peuples, changer le culte et les lois d'une partie du globe, sur les débris du monde élever l'Arabie, est-ce donc une vie si triste, une inaction si léthargique? C'est un soin difficile: sans doute, mais c'est précisément le cas de ne pas aimer. Ces nécessités[23] du cœur commencent dans le vide de l'âme: qui a de grandes choses à faire, a bien moins besoin d'amour.

Si du moins cet homme qui, dès longtemps n'a plus d'égaux, et qui doit régir en Dieu l'univers prévenu; si ce favori du Dieu des batailles aimait une femme qui pût l'aider à tromper l'univers, ou une femme née pour régner, une Zénobie; si du moins il était aimé: mais ce Mahomet qui asservit la nature à son austérité, le voilà ivre d'amour pour un enfant qui ne pense pas à lui.

Je sais qu'une nuit de Palmyre est le plus grand plaisir de l'homme; mais enfin ce n'est qu'un plaisir. S'occuper d'une femme extraordinaire et dont on est aimé, c'est davantage: c'est un plaisir très-grand, c'est un devoir même; mais enfin ce n'est qu'un devoir secondaire.

Je ne conçois pas ces puissances à qui un regard d'une maîtresse fait la loi. Je crois sentir ce que peut l'amour; mais un homme qui gouverne n'est pas à lui. L'amour entraîne à des erreurs, à des illusions, à des fautes; et les fautes de l'homme puissant sont trop importantes, trop funestes, elles sont des malheurs publics.

Je n'aime pas ces hommes chargés d'un grand pouvoir, qui oublient de gouverner dès qu'ils trouvent à s'occuper autrement; qui placent leurs affections avant leur affaire, et croient que si tout leur est soumis c'est pour leur amusement; qui arrangent selon les fantaisies de leur vie privée, les besoins des nations; et qui feraient hacher leur armée pour voir leur maîtresse. Je plains les peuples que leur, maître n'aime qu'après toutes les autres choses qu'il aime; ces peuples qui seront livrés, si la fille de chambre d'une favorite s'aperçoit qu'on peut gagner quelque chose à les trahir.

LETTRE XXXV.

Paris, 8 juillet, III.

Enfin, j'ai un homme sûr pour finir les choses dont le soin me retenait ici. D'ailleurs elles sont presque achevées: il n'y a plus de remède, et il est bien connu que me voilà ruiné. Il ne me reste pas même de quoi subsister jusqu'à ce qu'un événement, peut-être très-éloigné, vienne changer ma situation. Je ne sens pas d'inquiétude; et je ne vois pas que j'aie beaucoup perdu en perdant tout, puisque je ne jouissais de rien. Je puis devenir, il est vrai, plus malheureux que je n'étais; mais je ne deviendrai pas moins heureux. Je suis seul, je n'ai que mes propres besoins: assurément tant que je ne serai ni malade, ni dans les fers, mon sort sera toujours supportable. Je crains peu le malheur, tant je suis las d'être inutilement heureux. Il faut bien que la vie ait des temps de revers; c'est le moment de la résistance et du courage. On espère alors: on se dit; je passe la saison de l'épreuve, je consume mon malheur, il est vrai semblable que le bien lui succédera. Mais dans la prospérité, lorsque les choses extérieures semblent nous mettre au nombre des heureux, et que pourtant le cœur ne jouit de rien, on supporte impatiemment de voir ainsi se perdre ce que la fortune n'accordera pas toujours. On déplore la tristesse du plus beau temps de la vie: on craint ce malheur inconnu que l'on attend de l'instabilité des choses: on le craint d'autant plus, qu'étant malheureux même sans lui, on doit regarder comme tout-à-fait insupportable ce poids nouveau dont il doit nous surcharger. C'est ainsi que ceux qui vivent dans leurs terres, supportent mieux de s'y ennuyer pendant l'hiver qu'ils appellent d'avance la saison triste, que l'été dont ils attendent les agréments de la campagne.

Il ne me reste aucun moyen de remédier à rien de ce qui est fait; et je ne saurais voir quel parti je dois prendre jusqu'à ce que nous en ayons parlé ensemble; ainsi je ne songe qu'au présent. Me voilà débarrassé de tous soins: jamais je n'ai été si tranquille. Je pars pour Lyon; je passerai chez vous dix jours dans la plus douce insouciance, et nous verrons ensuite.

PREMIER FRAGMENT.

Cinquième année.

Si le bonheur suivait la proportion de nos privations ou de nos biens, il y aurait trop d'inégalité entre les hommes. Si le bonheur dépendait uniquement du caractère, cette inégalité serait trop grande encore. S'il dépendait absolument de la combinaison du caractère et des circonstances, les hommes que favorisent de concert, et leur prudence et leur destinée, auraient trop d'avantages. Il y aurait des hommes très-heureux et des hommes excessivement malheureux; mais ce ne sont pas les circonstances seules qui font notre sort: ce n'est pas même le seul concours des circonstances actuelles avec la trace, ou avec l'habitude laissée par les circonstances passées, ou avec les dispositions particulières de notre caractère. La combinaison de ces causes a des effets très-étendus; mais elle ne fait pas seule notre humeur difficile et chagrine, notre ennui, notre mécontentement, notre dégoût des choses, et des hommes, et de toute la vie humaine. Nous avons en nous-mêmes ce principe général de refroidissement, et d'aversion ou d'indifférence: nous l'avons tous, indépendamment de ce que nos inclinations individuelles et nos habitudes peuvent faire pour y ajouter ou pour en affaiblir les suites. Une certaine modification de nos humeurs, une certaine situation de tout notre être doivent produire en nous cette affection morale. C'est une nécessité que nous ayons de la douleur, comme de la joie: nous avons besoin de nous fâcher contre les choses, comme nous avons besoin d'en jouir.

L'homme ne saurait désirer et posséder sans interruption, comme il ne peut toujours souffrir. La continuité d'un ordre de sensations heureuses ou de sensations malheureuses, ne peut subsister longtemps dans la privation absolue des sensations contraires. La mutabilité des choses de la vie ne permet pas cette constance dans les affections que nous en recevons; et quand même il en serait autrement, notre organisation n'est pas susceptible d'invariabilité.

Si l'homme qui croit à sa fortune ne voit point le malheur venir du dehors à sa rencontre, il ne saurait tarder à le découvrir dans lui-même. Si l'infortuné ne reçoit pas de consolations extérieures, il en trouvera bientôt dans son cœur.

Quand nous avons tout arrangé, tout obtenu pour jouir toujours, nous avons peu fait pour le bonheur. Il faut bien que quelque chose nous mécontente et nous afflige: et si nous sommes parvenus à écarter tout le mal, ce sera le bien lui-même qui nous déplaira.

Mais si la faculté de jouir ou celle de souffrir ne peut être exercée, ni l'une ni l'autre, à l'exclusion totale de celle que notre nature destine à la contre-balancer, chacune du moins peut l'être accidentellement beaucoup plus que l'autre: ainsi les circonstances, sans être tout pour nous, auront pourtant une grande influence sur notre habitude intérieure. Si les hommes que le sort favorise n'ont pas de grands sujets de douleur, les plus petites choses suffiront pour en exciter en eux; au défaut de causes, tout deviendra occasion. Ceux que l'adversité poursuit, ayant de grandes occasion de souffrir, souffriront fortement; mais ayant assez souffert à-la-fois, ils ne souffriront pas habituellement: aussitôt que les circonstances les laisseront à eux-mêmes, ils ne souffriront plus, car le besoin de souffrir est satisfait en eux; et même ils jouiront, parce que le besoin opposé réagit d'autant plus constamment que l'autre besoin rempli, nous a emporté plus loin dans la direction contraire[24].

Ces deux forces contraires tendent à l'équilibre; mais elles n'y arrivent point, à moins que ce ne soit pour l'espèce entière. S'il n'y avait pas de tendance à l'équilibre, il n'y aurait pas d'ordre: si l'équilibre s'établissait dans les détails, tout serait fixe, il n'y aurait pas de mouvement. Dans chacune de ces suppositions, il n'y aurait point un ensemble unique et varié, le monde ne serait pas.

Il me semble que l'homme très-malheureux, mais inégalement et par reprises isolées, doit avoir une propension habituelle à la joie, au calme, aux jouissances affectueuses, à la confiance, à l'amitié, à la droiture.

L'homme très-malheureux, mais également, lentement, uniformément, sera dans une lutte perpétuelle des deux principes moteurs; il sera d'une humeur incertaine, difficile, irritable. Toujours imaginant le bien, et toujours par cette raison même, s'irritant du mal, minutieux dans le sentiment de cette alternative, il sera plus fatigué que séduit par les moindres illusions; il est aussitôt détrompé; tout le décourage, comme tout l'intéresse.

Celui qui est continuellement moitié heureux, en quelque sorte, et moitié malheureux, approchera de l'équilibre: assez égal, il sera bon, plutôt que d'un grand caractère; sa vie sera plus douce qu'heureuse; il aura du jugement, et peu de génie.

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