LETTRES (continued 5)
Reading edition
Je cherche pourquoi des hommes qui se permettent tout, et qui, loin de respecter ce qu'ils appellent pudeur, montrent jusque dans leurs discours qu'ils ne connaissent pas même les lois du goût, pourquoi des hommes qui ne raisonnent point leur conduite et qui s'abandonnent aux fantaisies de l'instant présent, s'avisent de trouver de l'indécence à des choses où je n'en sens point, et où la réflexion même ne blâmerait que l'inconvenance du moment. Comment en trouvent-ils à des choses qui par elles-mêmes et lorsqu'elles ne sont point déplacées, paraissent toutes simples à d'autres, et qui plairaient même à ceux qui aiment une pudeur réelle et non l'hypocrisie ou la superstition de la pudeur.
C'est une erreur funeste de mettre aux mots et à la partie extérieure des choses, une importance si grande; il suffira d'être familiarisé avec ces fantômes par quelque habitude, même légitime, pour cesser d'en mettre aux choses elles-mêmes.
Lorsqu'une dévote qui ne pouvait à seize ans souffrir qu'on l'embrassât dans des jeux de société; qui, mariée à vingt-deux, n'envisageait qu'avec horreur la première nuit, reçoit à vingt-quatre son directeur dans ses bras; je ne crois pas que ce soit tout à fait hypocrisie de sa part. J'y vois beaucoup plus la sottise des préceptes qui lui furent donnés. Il peut y avoir chez elle de la mauvaise foi, d'autant plus qu'une morale fausse altère toujours la candeur de l'âme, et qu'une longue contrainte inspire le déguisement et la duplicité. Mais s'il y a de la fausseté dans son cœur, il y a bien plus encore d'ineptie dans sa tête. On lui a rendu l'esprit faux, on l'a retenue sans cesse dans la terreur des devoirs chimériques; on ne lui a pas donné le moindre sentiment des devoirs réels. Au lieu de lui montrer la véritable fin des choses, on l'a habituée à tout rapporter à une fin imaginaire. Les rapports ne sont plus sensibles; les proportions deviennent arbitraires; les causes, les effets sont comptés pour rien; les convenances des choses sont impossibles à découvrir. Elle n'imagine pas même qu'il puisse exister une raison du mal et du bien, hors de la règle qu'on lui a imposée, et dans d'autres rapports que les relations obscures entre ses habitudes les plus secrètes et la volonté impénétrable des intelligences qui veulent toujours autrement que l'homme.
On lui a dit: «Fermez les yeux; puis marchez droit devant vous, c'est le chemin du bonheur et de la gloire; c'est le seul; la perte, l'horreur, les abîmes, l'éternelle damnation remplissent tout le reste de l'espace.» Elle va donc aveuglément, et elle s'égare en suivant une ligne oblique. Cela devait arriver: Si vous marchiez les yeux fermés, dans un espace ouvert de toute part, vous ne retrouveriez point votre première direction, lorsqu'une fois vous l'auriez perdue, et souvent même vous ne sauriez pas que vous la perdez. Si donc elle ne s'aperçoit point de son erreur, elle se détourne toujours davantage, elle se perd avec confiance. Si elle s'en aperçoit, elle se trouble et s'abandonne; car elle ne connaît pas de proportions dans le mal, elle croit n'avoir rien de plus à perdre, dès qu'elle a perdu cette première innocence qu'elle estimait seule et qu'elle ne saurait retrouver.
On a vu des filles simples se maintenir avec ignorance dans la sagesse la plus sévère, et avoir horreur d'un baiser comme d'un sacrilège; mais s'il est obtenu, elles pensent qu'il n'y a plus rien à conserver, et se livrent uniquement, parce qu'elles se croient déjà livrées. On ne leur avait jamais dit les conséquences plus ou moins grandes des diverses choses. On avait voulu les préserver seulement contre le premier pas, comme si l'on eût eu la certitude que ce premier pas ne serait jamais franchi, ou que l'on serait toujours là pour les retenir ensuite.
La dévote dont je parlais, n'évitait pas des imprudences, mais elle redoutait un fantôme. Il s'ensuivra naturellement que lorsqu'on lui aura dit à l'autel, de coucher avec son mari, elle l'égratignera les premiers jours, et quelque temps après couchera avec un autre qui lui parlera du salut et des mortifications de la chair. Elle était effrayée quand on lui baisait la main, mais c'était par instinct; elle s'y fait, et ne l'est plus quand on jouit d'elle. C'était son ambition d'être placée au ciel parmi les vierges; mais elle n'est plus vierge; cela est irrémédiable, que lui importe le reste? Elle devait tout à Jésus son époux céleste, et à l'exemple que la Sainte Vierge donna. Maintenant elle n'est plus la suivante de la Vierge, elle n'est plus épouse céleste; un homme l'a possédée, si un autre homme la possède aussi, quel grand changement cela fera-t-il? Les droits d'un mari font très peu d'impression sur elle; elle n'a jamais réfléchi à des choses si mondaines; il est très possible même qu'elle les ignore; et il est très certain, du moins, qu'elle n'en est pas frappée, parce qu'elle n'en sent pas la raison.
A la vérité, elle a reçu l'ordre d'être fidèle; mais c'est un mot dont l'impression a passé, parce qu'elle appartenait à un ordre de choses sur lequel elle n'arrête pas ses idées, sur lequel elle rougirait de s'entretenir avec elle-même. Dès qu'elle a couché avec un homme, ce qui l'embarrassait le plus est fait; et s'il arrive qu'en l'absence de son mari, un homme, plus saint que lui, ait l'adresse de répondre à ses scrupules dans un moment de désirs ou de besoins, elle cédera comme elle a cédé en se mariant; elle jouira avec moins de terreur que lors de ses premières jouissances, parce que c'est une chose qui n'est plus nouvelle, et qui fait un moins grand changement dans son état. Comme elle ne s'inquiète point d'une prudence terrestre, comme elle aurait horreur de porter des précautions dans le péché, de l'attention et de la réflexion dans un acte qu'elle permet à ses sens, mais dont son âme écarte la souillure; il arrivera encore qu'elle sera enceinte, et que souvent elle ignorera, ou doutera si son mari est le père de l'enfant dont elle le charge. Si même elle le sait, elle aimera mieux le laisser dans l'erreur, pourvu qu'elle ne prononce pas un mensonge, que de l'exposer à se mettre dans une colère qui offenserait Dieu, que de s'exposer elle-même à médire du prochain en nommant son séducteur.
Il est très vrai que la religion, mieux entendue, ne lui permettrait pas une pareille conduite: et je ne parle ici contre aucune religion. La morale, bien conçue par tous, ferait les hommes très justes, et dès lors très bons et très heureux. La religion, qui est la morale moins raisonnée, moins prouvée, moins persuadée par les raisons directes des choses; mais soutenue par ce qui étonne, mais affermie, mais nécessitée par une sanction divine; la religion, bien entendue, ferait les hommes parfaitement purs. Si je parle d'une dévote, c'est parce que l'erreur morale n'est nulle part plus grande et plus éloignée des vrais besoins du cœur humain que dans les erreurs des dévots. J'admire la religion telle qu'elle devait être; je l'admire comme un grand ouvrage. Je n'aime point qu'en s'élevant contre les religions, on nie leur beauté, et l'on méconnaisse ou désavoue le bien qu'elles étaient destinées à faire. Ces hommes ont tort: le bien qui est fait, en est-il moins un bien pour être fait d'une manière contraire à leur pensée? Que l'on cherche des moyens de faire mieux avec moins; mais que l'on convienne du bien qui s'est fait autrement, car enfin il s'en est fait beaucoup. Voilà quelques mots de ma profession de foi: nous nous sommes crus, je pense, trop éloignés l'un de l'autre en ceci.
Si vous voulez absolument que je revienne à mon premier objet par une transition selon les règles, vous me mettrez dans un grand embarras. Mais quoique mes lettres ressemblent beaucoup trop à des traités, et que je vous écrive en solitaire qui parle avec son ami comme il rêve en lui-même, je vous avertis que j'y veux conserver toute la liberté épistolaire quand cela m'arrange.
Ces hommes dont les jouissances inconsidérées ou mal choisies, ont perverti les affections, et abruti les sens, ne voient plus, je crois, dans l'amour physique que les grossièretés de leurs habitudes: ils ont perdu le délicieux pressentiment du plaisir. Une nudité les choque, parce qu'il n'y a plus chez eux d'intervalle entre la sensation qu'ils en reçoivent, et l'appétit brut auquel se réduit toute leur volupté. Ce besoin réveillé dans eux, leur plairait encore en rappelant du moins ces plaisirs informes que cherchent des sens plus lascifs qu'embrasés; mais comme ils n'ont pas conservé la véritable pudeur, ils ont laissé les dégoûts se mêler dans les plaisirs. Comme ils n'ont pas su distinguer ce qui convenait, d'avec ce qui ne convenait pas, même dans l'abandon des sens, ils ont cherché de ces femmes qui corrompent les mœurs, en perdant les manières; et qui sont méprisables, non pas précisément parce qu'elles donnent le plaisir, mais parce qu'elles le dénaturent, parce qu'elles le détruisent en mettant la licence à la place de la liberté. Comme en se permettant ce qui répugne à des sens délicats, et en confondant des choses d'un ordre très différent, ils ont laissé s'échapper les séduisantes illusions; comme leurs imprudences ont été punies par des suites funestes et rebutantes, ils ont perdu la candeur de la volupté avec les incertitudes du désir. Leur imagination n'est plus allumée que par l'habitude: leurs sensations plus indécentes qu'avides, leurs idées plus grossières que voluptueuses, leur mépris pour les femmes, preuve assez claire du mépris qu'ils ont eux-mêmes mérité, tout leur rappelle ce que l'amour a d'odieux, et peut-être ce qu'il a de dangereux. Son charme primitif, sa grâce si puissante sur les âmes pures, tout ce qu'il a d'aimable et d'heureux n'est plus pour eux. Ils sont parvenus à ce point qu'il ne leur faut que des filles pour s'amuser sans retenue, et avec leur dédain habituel; ou des femmes très modestes qui puissent leur en imposer encore quand aucune délicatesse ne les contient plus, et qui, n'étant pas des femmes à leur égard, ne leur donnent point le sentiment importun de ce qu'ils ont perdu.
N'est-il pas visible que si une mise un peu libre leur déplaît, c'est que leur imagination dégradée et leurs sens affaiblis ne peuvent plus être émus que par une sorte de surprise? Ce qui fait leur humeur chagrine, c'est le dépit de ne plus pouvoir sentir dans des occasions ordinaires et faciles. Ils n'ont plus la faculté de voir que les choses qui ont été cachées et qui sont découvertes subitement: comme un homme presque aveugle n'est averti de la présence de la lumière qu'en passant brusquement des ténèbres à une grande clarté.
Quiconque entend quelque chose aux mœurs, trouvera que la femme méprisable est celle qui, scrupuleuse et sévère dans ses habitudes visibles, prépare pendant plusieurs jours de réflexions, le moyen d'en imposer à un mari qui met son honneur ou sa satisfaction à la posséder seul. Elle rit avec son amant; elle plaisante son mari trompé: je mets au-dessus d'elle une courtisane, qui conserve quelque dignité, quelque choix, et surtout quelque loyauté dans ses mœurs trop libres.
Si les hommes étaient seulement sincères; malgré leurs intérêts personnels, leurs oppositions et leurs vices, la Terre serait encore belle.
Si la morale qu'on leur prêche était vraie, conséquente, jamais exagérée; si elle leur montrait la raison des devoirs en conservant leurs justes proportions; si elle ne tendait qu'à leur fin réelle: il ne resterait dans chaque nation autre chose à faire que de contenir une poignée d'hommes, dont la tête mal organisée ne pourrait reconnaître la justice.
On pourrait mettre ces esprits de travers avec les imbéciles et les maniaques: le nombre des premiers ne serait pas grand. Il est peu d'hommes qui ne soient pas susceptibles de raison; mais beaucoup ne savent où trouver la vérité parmi ces erreurs publiques qui affectent de porter son nom; si même ils la rencontrent, ils ne savent comment la reconnaître à cause de la manière gauche, rebutante et fausse dont on la présente.
Le bien inutile, le mal imaginaire, les vertus chimériques, l'incertitude absorbent notre temps, et nos facultés, et nos volontés; comme tant de travaux et de soins superflus ou contradictoires empêchent, dans un pays florissant, de faire ceux qui seraient utiles et ceux qui auraient un but invariable.
Quand il n'y a plus de principe dans le cœur, on est bien scrupuleux sur les apparences publiques et sur les devoirs d'opinion: cette sévérité déplacée est un témoignage peu suspect des reproches intérieurs. «En réfléchissant, dit J.-J., à la folie de nos maximes qui sacrifient toujours à la décence la véritable honnêteté, je comprends pourquoi le langage est d'autant plus chaste que les cœurs sont plus corrompus, et pourquoi les procédés sont d'autant plus exacts que ceux qui les ont sont plus malhonnêtes.»
Peut-être est-ce un avantage d'avoir peu joui: il est bien difficile que des plaisirs tant répétés, le soient toujours sans mélange et sans satiété. Ainsi altérés ou seulement affaiblis par l'habitude qui dissipe les illusions, ils ne donnent plus cette surprise qui avertit d'un bonheur auquel on ne croyait pas, ou qu'on n'attendait pas: ils ne portent plus l'imagination de l'homme au-delà de ce qu'il concevait: ils ne l'élèvent plus par une progression dont le dernier terme est devenu trop connu: l'espérance rebutée l'abandonne à ce sentiment pénible d'une volupté qui s'échappe, à ce sentiment du retour qui, si souvent, est venu la refroidir. On se souvient trop qu'il n'y a rien au-delà; et ce bonheur jadis tant imaginé, tant espéré, tant possédé, n'est plus qu'un amusement d'une heure et le passe-temps de l'indifférence. Des sens épuisés, ou du moins satisfaits, ne s'embrasent plus à une première émotion; la présence d'une femme ne les étonne plus; ses beautés dévoilées ne les agitent plus d'un frémissement universel; la séduisante expression de ses désirs ne donne plus à l'homme qu'elle aime une félicité inattendue. Il sait quelle est la jouissance qu'il obtient; il peut imaginer qu'elle finira; sa volupté n'a plus rien de surnaturel: celle qu'il possède n'est plus qu'une femme; et lui-même a tout perdu, il ne sait plus aimer qu'avec les facultés d'un homme.
Il est bien l'heure de finir; le jour commence. Si vous êtes revenu hier à Chessel, vous allez, en ce moment, visiter vos fruits. Pour moi qui n'ai rien de semblable à faire, et qui suis très peu touché d'un beau matin depuis que je ne sais pas employer le jour, je vais me coucher. Je ne suis point fâché quand le jour paraît, d'avoir encore une nuit tout entière à passer, afin d'arriver sans peine à l'après-midi dont je me soucie peu.
LETTRE LI
Paris, 2 septembre, VII.
Un nommé saint Félix, qui fut ermite à Franchard[50], a, dit-on, sa sépulture auprès de ce monastère sous la Roche qui pleure. C'est un grès dont le cube peut avoir les dimensions d'une chambre de grandeur ordinaire. Selon les saisons, il en suinte, ou il en coule goutte à goutte, de l'eau qui tombe sur une pierre plate un peu concave: et comme les siècles l'ont creusée par l'effet insensible et continu de l'eau, cette eau a des vertus particulières. Prise pendant neuf jours, elle guérit les yeux des petits enfants. On y apporte ceux qui ont mal aux yeux, ou qui pourraient y avoir mal un jour; au bout de la neuvaine, plusieurs sont en bon état.
Je ne sais trop à quel propos je vous parle aujourd'hui d'un endroit auquel je n'ai point songé depuis longtemps. Je me sens triste, et j'écris. Quand je suis d'une humeur plus heureuse, je parviens à me passer de vous; mais dans les moments sombres, je vous cherche. Je sais bien des gens qui prendraient cela fort mal; c'est leur affaire: assurément ils n'auront pas à se plaindre de moi, ce n'est pas eux que je chercherai dans ma tristesse. Au reste, j'ai laissé ma fenêtre ouverte toute la nuit; et la matinée est tranquille, douce et nébuleuse: je conçois que j'aie pensé à ce monument d'une religion mélancolique dans les bruyères et les sables de la forêt. Le cœur de l'homme si mobile, si périssable, trouve une sorte de perpétuité dans cette communication des sentiments populaires qui les propage, les accroît, et semble les éterniser. Un ermite grossier, sale, stupide, fourbe peut-être, et inutile au monde, appelle sur son tombeau toutes les générations. En affectant de se vouer au néant sur la terre, il y trouve une vénération immortelle. Il dit aux hommes: «Je renonce à tout ce que prétendent vos désirs, je ne suis pas digne d'être l'un de vous»; et cette abnégation le place sur l'autel, entre le pouvoir suprême et toutes les espérances des hommes.
Les hommes veulent qu'on aille à la gloire avec fracas, ou avec un détour hypocrite; en les massacrant, ou en les trompant; en insultant à leur malheur, ou à leur crédulité. Celui qui les écrase est auguste, celui qui les abrutit est vénérable. Tout cela m'est fort égal, quant à moi. Je me sens très disposé à mettre l'opinion des sages avant celle du peuple. Posséder l'estime de mes amis et la bienveillance publique, serait un besoin pour moi; une grande réputation ne serait qu'un amusement; je n'aurai point de passion pour elle, j'aurais tout au plus un caprice. Que peut faire au bonheur de mes jours une renommée qui, pendant que je vis, n'est presque rien encore, et qui s'agrandira quand je ne serai plus rien? C'est l'orgueil des vivants qui prononce avec tant de respect les grands noms des morts. Je ne vois pas un avantage bien solide à servir dans mille ans aux passions des divers partis, et aux caprices de l'opinion. Il me suffit que l'homme vrai ne puisse pas accuser ma mémoire; le reste est vanité. Le hasard en décide trop souvent, et les moyens m'en déplaisent plus souvent encore: je ne voudrais être ni un Charles XII, ni un Pacôme. Chercher la gloire sans l'atteindre est trop humiliant; la mériter et la perdre est triste peut-être; et l'obtenir n'est pas la première fin de l'homme.
Dites-moi si les plus grands noms sont ceux des hommes justes. Quand nous pouvons faire des choses bonnes, faisons-les pour elles-mêmes; et si notre sort nous éloigne des grandes choses, n'abandonnons pas du moins ce que la gloire ne récompensera point: laissons les incertitudes, et soyons bons dans l'obscurité. Assez d'hommes, cherchant la renommée pour elle-même, donneront à l'état une impulsion peut-être nécessaire dans les grands Etats: pour nous, cherchons seulement à faire ce qui devrait donner la gloire, et soyons indifférents sur ces fantaisies du destin qui l'accordent souvent au bonheur, la refusent quelquefois à l'héroïsme, et la donnent si rarement à la pureté des intentions.
Je me sens depuis quelques jours un grand regret des choses simples. Je m'ennuie déjà à Paris: ce n'est pas que la ville me déplaise absolument, mais je ne saurais jamais me plaire dans des lieux où je ne suis qu'en passant. Et puis voici cette saison qui me rappelle toujours quelle douceur on pourrait trouver à la vie domestique, si deux amis, à la tête de deux familles peu nombreuses et bien unies, possédaient deux foyers voisins au fond des prés, entre des bois, près d'une ville, et loin pourtant de son influence. On consacre le matin aux occupations sérieuses: et la soirée est pour ces petites choses, qui intéressent autant que les grandes, quand celles-ci n'agitent pas trop. Je ne désirerais point maintenant une vie tout à fait obscure et oubliée dans les montagnes: je ne veux plus des choses si simples; puisque je n'ai pu avoir très peu, je veux avoir davantage. Les refus obstinés de mon sort ont accru mes besoins: je cherchais cette simplicité où repose le cœur de l'homme, je ne désire maintenant que celle où son esprit peut aussi jouer un rôle. Je veux jouir de la paix, et avoir le plaisir d'arranger cette paix. Là où elle règne universellement, elle serait trop facile; et trouvant tout ce qu'il faudrait aux désirs du sage, je ne trouverais pas de quoi remplir les heures d'un esprit inquiet. Je commence à projeter, à porter les yeux sur l'avenir, à penser à un autre âge: j'aurais aussi la manie de vivre!
Je ne sais si vous faites assez d'attention à ces riens, qui rapprochent, qui lient tous les individus de la maison, et les amis qui viennent s'y joindre; à ces minuties qui cessent d'en être, puisqu'on s'y attache, qu'on s'empresse pour elles, et qu'on se hâte d'y courir ensemble. Lorsque aux premiers jours secs après l'hiver, le soleil échauffe l'herbe où l'on est tous assis; ou lorsque les femmes chantent dans une pièce sans lumière, tandis que la lune luit derrière les chênes; n'est-on pas aussi bien que rangés en cercle pour dire avec effort des phrases insipides, ou encaissés dans une loge à l'opéra où l'haleine de deux mille corps d'une propreté et d'une santé plus ou moins suspecte, vous met tout en sueur. Et ces soins amusants et répétés d'une vie libre! Si, en avançant en âge, nous ne les cherchons plus, nous les partageons du moins; nous voyons nos femmes les aimer, et nos enfants en faire leurs délices. Violettes que l'on trouve avec tant de jouissance, que l'on cherche avec tant d'intérêt! fraises, mûrons[51], noisettes; récolte des poires sauvages, des châtaignes abattues; pommes de sapin pour le foyer d'automne! douces habitudes d'une vie plus naturelle! Bonheur des hommes simples, simplicité des terres heureuses!... Je vous vois; vous me glacez. Vous dites: j'attendais une exclamation pastorale. Vaut-il mieux en faire sur les roulades d'une cantatrice?
Vous avez tort: vous êtes trop raisonnable; quel plaisir y avez-vous gagné? Cependant j'ai bien peur de devenir assez tôt raisonnable comme vous.
Il est arrivé. Qui? Lui. Il mérite bien de n'être pas nommé: je crois qu'il sera des nôtres un jour, il a une forme de tête... Vous rirez peut-être aussi de cela: mais vraiment la direction du nez forme, avec la ligne du front, un angle si peu sensible!... Comme vous voudrez; laissons cela. Mais si je vous accorde que Lavater est un enthousiaste, vous m'accorderez qu'il n'est pas un radoteur. Je soutiens que de trouver le caractère et surtout les facultés des hommes dans leurs traits, c'est une conception du génie, et non pas un écart de l'imagination. Examinez la tête d'un des hommes les plus étonnants des siècles modernes. Vous le savez; en voyant son buste j'ai deviné que c'était lui. Je n'avais nul autre indice que le rapport de ce qu'il avait fait avec ce que je voyais. Heureusement je n'étais pas seul, et ce fait prouve en ma faveur. Au reste, nulles recherches peut-être ne sont moins susceptibles de la certitude des sciences exactes. Après des siècles on pourra connaître assez bien le caractère, les inclinations, les moyens naturels; mais on sera toujours exposé à l'erreur pour cette partie du caractère, que les causes accidentelles modifient, sans avoir le temps ou le pouvoir d'altérer sensiblement les traits. De tous les ouvrages sur ce sujet difficile, les fragments de Lavater forment, je crois, le plus curieux[52]: je vous le porterai; nous l'avons parcouru trop superficiellement à Méterville, il faut que nous le lisions de nouveau. Je n'en veux rien dire de plus aujourd'hui, parce que je prévois que nous aurons le plaisir de beaucoup disputer.
LETTRE LII
Paris, 9 octobre, VII.
Je suis très content de votre jeune ami. Je pense qu'il sera aimable homme, et je me crois sûr qu'il ne sera pas un aimable. Il part demain pour Lyon. Vous lui rappellerez qu'il laisse ici deux personnes dont il ne sera pas oublié. Vous devinez bien la seconde: elle est digne de l'aimer en mère; mais elle est trop aimable pour n'être pas aimée d'une autre manière, et il est trop jeune pour prévenir et éviter ce charme qui se glisserait dans un attachement d'ailleurs si légitime. Je ne suis point fâché qu'il parte: vous êtes prévenu, vous lui parlerez avec prudence.
Il me paraît justifier tout l'intérêt que vous prenez à lui: s'il était votre fils, je vous féliciterais. Le vôtre serait précisément de cet âge: et lui, il n'a plus de père! Votre fils et sa mère devaient périr avant l'âge. Je n'évite point de vous en parler. Les anciennes douleurs nous attristent sans nous déchirer: leur amertume profonde, mais adoucie par le temps et rendue tolérable, nous devient comme nécessaire; elle nous ramène à nos longues habitudes; elle plaît à nos cœurs avides d'émotions, et qui cherchent l'infini jusque dans leurs regrets. Votre fille vous reste; bonne, aimable, intéressante comme ceux qui ne sont plus; elle peut les remplacer pour vous. Quelque grandes que soient vos pertes, votre malheur n'est pas celui de l'infortuné, mais seulement celui de l'homme. Si ceux que vous n'avez plus vous étaient restés, votre bonheur eût passé la mesure accordée aux heureux. Donnons à leur mémoire ces souvenirs qu'elle mérite si bien, sans trop nous arrêter au sentiment des peines irrémédiables: conservez la paix, la modération que rien ne doit ôter entièrement à l'homme; et plaignez-moi de rester loin de vous en cela.
Je reviens à celui que vous appelez mon protégé. Je pourrais dire que c'est plutôt le vôtre; mais en effet vous êtes plus que son protecteur, et je ne vois pas ce que son père eût pu faire de mieux pour lui. Il me paraît le bien sentir, et je le crois d'autant plus qu'il n'y met aucune affectation. Quoique dans notre course à la campagne, nous ayons parlé de vous à chaque coin de bois, à chaque bout de prairie, il ne m'a presque rien dit des obligations qu'il vous a: il n'avait pas besoin de m'en parler, je vous connais trop; il ne devait pas m'en parler, je ne suis pas un de vos amis. Cependant je sais ce qu'il en a dit à madame T**** avec qui, je le répète, il se plaisait beaucoup, et qui vous est elle-même très attachée.
Je vous avais écrit que nous irions voir incessamment les environs de Paris: il faut vous rendre compte de cette course, afin qu'avant mon départ pour Lyon vous ayez une longue lettre de moi, et que vous ne puissiez plus me dire que cette année-ci je n'écris que trois lignes[53] comme un homme répandu dans le monde.
Il n'a pas tardé à s'ennuyer à Paris. Si son âge est curieux, ce n'est guère de cette curiosité qu'une grande ville peut longtemps alimenter. Il est moins curieux d'une médaille, que d'un château ruiné dans les bois: quoiqu'il ait des manières agréables, il laissera le cercle le mieux composé pour une forêt bien giboyeuse; et, malgré son goût naissant pour les arts, il quittera volontiers un soleil levant de Vernet pour une belle matinée, et le paysage le plus vrai de Hue, pour les vallons de Bièvre ou de Montmorency.
Vous êtes pressé de savoir où nous avons été, ce qui nous est arrivé. D'abord il ne nous est rien arrivé: pour le reste, vous le verrez, mais pas encore; j'aime les écarts. Savez-vous qu'il serait très possible qu'un jour il aimât Paris, quoique maintenant il ne puisse en convenir. C'est possible, dites-vous assez froidement, et vous voulez poursuivre; mais je vous arrête, je veux que vous en soyez convaincu.
Il n'est pas naturel à un jeune homme qui sent beaucoup d'aimer une capitale, attendu qu'une capitale n'est pas absolument naturelle à l'homme. Il lui faut un air pur, un beau ciel, une vaste campagne ouverte aux courses, aux découvertes, à la chasse, à la liberté. La paix laborieuse des fermes et des bois, lui plaît mieux que la turbulente mollesse de nos prisons. Les peuples chasseurs ne conçoivent pas qu'un homme libre puisse se courber au travail de la terre: pour lui, il ne voit pas comment un homme peut s'enfermer dans une ville, et encore moins comment il aimera lui-même un jour ce qui le choque maintenant. Le temps viendra néanmoins où la plus belle campagne, quoique toujours belle à ses yeux, lui sera comme étrangère. Un nouvel ordre d'idées absorbera son attention; d'autres sensations se mettront naturellement à la place de celles qui lui étaient seules naturelles. Quand le sentiment des choses factices lui sera aussi familier que celui des choses simples, celui-ci s'effacera insensiblement dans son cœur: ce n'est pas parce que le premier lui plaira plus, mais parce qu'il l'agitera davantage. Les relations de l'homme à l'homme excitent toutes nos passions; elles sont accompagnées de tant de trouble, elles nous maintiennent dans une agitation si continue, que le repos après elle nous accable, comme le silence de ces déserts nus où il n'y a ni variété ni mouvement, rien à chercher, rien à espérer. Les soins et le sentiment de la vie rustique animent l'âme sans l'inquiéter; ils la rendent heureuse: les sollicitudes de la vie sociale l'agitent, l'entraînent, l'exaltent, la pressent de toute part; ils l'asservissent. Ainsi le gros jeu retient l'homme en le fatiguant; sa funeste habitude lui rend nécessaires ces alternatives d'espoir et de crainte qui le passionnent et le consument.
Il faut que je revienne à ce que je dois vous dire: cependant comptez que je ne manquerai pas de m'interrompre encore; j'ai d'excellentes dispositions à raisonner mal à propos.
Nous résolûmes d'aller à pied: cette manière lui convint fort, mais heureusement elle ne fut point du goût de son domestique: alors, pour n'avoir pas avec nous un mécontent qui eût suivi de mauvaise grâce nos arrangements très simples, je trouvai quelques commissions à lui donner à Paris, et nous l'y laissâmes, ce qui ne lui plut pas davantage... Je suis bien aise de m'arrêter à vous dire que les valets aiment la dépense. Ils en partagent les commodités et les avantages, ils n'en ont pas les inquiétudes: ils n'en jouissent pas non plus assez directement pour en être comme rassasiés, et pour n'y plus mettre de prix. Comment donc ne l'aimeraient-ils point? ils ont trouvé le secret de la faire servir à leur vanité. Quand la voiture du maître est la plus belle de la ville, il est clair que le laquais est un être d'une certaine importance: s'il a l'humeur modeste, au moins ne peut-il se refuser au plaisir d'être le premier laquais du quartier. J'en sais un qui a été entendu, disant: Un domestique peut tirer vanité de servir un maître riche, puisqu'un noble met son honneur à servir un grand roi, puisqu'il dit, avec un si plaisant orgueil, le roi mon maître. Cet homme aura lu dans l'antichambre, et il se perdra.
Je pris tout simplement dans les commissionnaires, un homme dont on me répondit. Il porta le peu de linge et d'effets nécessaires; il nous fut commode en beaucoup de choses, et ne nous gêna pour aucune. Il parut très content de se promener sans fatigue à la suite de gens qui le nourrissaient bien, et le traitaient encore mieux: et nous ne fûmes pas fâchés, dans une course de ce genre, d'avoir à notre disposition un homme avec qui on pouvait quitter, sans se compromettre, le ton des maîtres. C'était un compagnon de voyage fort serviable, fort discret; mais qui enfin osait quelquefois marcher à côté de nous, et même nous parler de sa curiosité et de ses remarques, sans que nous fussions obligés de le contenir dans le silence, et de le renvoyer derrière avec un demi-regard d'une certaine dignité.
Nous partîmes le quatorze septembre; il faisait un beau temps d'automne, et nous l'eûmes avec peu d'interruption pendant toute notre course. Ciel calme, soleil faible et souvent caché, matinées de brouillards, belles soirées, terre humide et chemins propres; le temps enfin le plus favorable, et partout beaucoup de fruits. Nous étions bien portants, d'assez bonne humeur: lui, avide de voir, et tout prêt à admirer; moi, assez content de prendre de l'exercice, et surtout d'aller au hasard. Quant à l'argent, beaucoup de personnages de roman n'en ont pas besoin; ils vont toujours leur train, ils font leurs affaires, ils vivent partout sans qu'on sache comment ils en ont, et souvent quoiqu'on voie qu'ils n'en doivent pas avoir: ce privilège est beau; mais il se trouve des aubergistes qui ne sont pas au fait, et nous crûmes à propos d'en emporter. Ainsi il ne manqua rien, à l'un pour s'amuser beaucoup, à l'autre pour faire avec lui une tournée agréable; et plusieurs pauvres furent justement surpris de ce que des gens qui dépensaient un peu d'or pour leur plaisir, trouvaient quelques sous pour les besoins du misérable.
Suivez-nous sur un plan des environs de Paris. Imaginez un cercle dont le centre soit le beau pont de Neuilly près de Paris, vers le couchant d'été. Ce cercle est coupé deux fois par la Seine, et une fois par la Marne. Laissez la petite portion comprise entre la Marne et la petite rivière de Bièvre: prenez seulement le grand contour qui commence à la Marne, qui coupe la Seine au-dessous de Paris, et qui finit à Antony sur la Bièvre: vous aurez à peu près la trace que nous avons suivie pour visiter, sans nous éloigner beaucoup, les sites les plus boisés, les plus jolis ou les plus passables d'une contrée qui n'est point belle, mais qui est assez agréable et assez variée.......................
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Voilà vingt jours assez bien passés, et qui n'ont coûté qu'à peu près onze louis. Si nous eussions fait cette course d'une manière en apparence plus commode, nous eussions été assujettis et souvent contrariés; nous eussions dépensé beaucoup plus, et certainement elle nous eût donné moins d'amusement et de bonne humeur.
Un inconvénient encore plus grand dans des choses de ce genre, ce serait d'y porter une économie trop contrainte. S'il faut craindre à chaque auberge le moment où la carte paraîtra, et s'arranger en demandant à dîner, de manière à dépenser le moins possible, il vaut beaucoup mieux ne pas sortir de chez soi. Tout plaisir où l'on ne porte pas quelque aisance et une certaine liberté, cesse d'en être un. Il ne devient pas seulement indifférent, mais désagréable; il donnait un espoir qu'il n'a pu remplir; il n'est pas ce qu'il devait être; et, quelque peu de soins ou d'argent qu'il ait coûté, c'est au moins un sacrifice en pure perte.......................
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Dans le peu que je connais en France, Chessel et Fontainebleau sont les seuls endroits où je consentirais volontiers à me fixer, et Chessel, le seul où je désirerais vivre. Vous m'y verrez bientôt.
Je vous avais déjà dit que les trembles et les bouleaux de Chessel n'étaient pas comme d'autres trembles et d'autres bouleaux: les châtaigniers et les étangs, et le bateau n'y sont pas comme ailleurs. Le ciel d'automne est là comme le ciel de la patrie. Ce raisin muscat, ces reines-marguerites d'une couleur pâle que vous n'aimiez point, et que maintenant nous aimons ensemble; et l'odeur du foin de Chessel, dans cette belle grange où nous sautions quand j'étais enfant! Quel foin! quels fromages à la crème! les belles vaches! Comme les marrons, en sortant du sac, roulent agréablement sur le plancher au-dessus de mon cabinet! il semble que ce soit un bruit de la jeunesse. Mais soyez-y.
Mon ami, il n'y a plus de bonheur. Vous avez des affaires; vous avez un état: votre raison mûrit; votre cœur ne change pas, mais le mien se serre. Vous n'avez plus le temps de mettre les marrons sous la cendre, il faut qu'on vous les prépare; qu'avez-vous fait de nos plaisirs?
J'y serai dans six jours: cela est décidé.
LETTRE LIII
Fribourg[54], 11 mars, huitième année.
Je ne vois pas comment j'aurais pu faire si cet héritage ne fût point venu: je ne l'attendais assurément pas; et cependant j'étais plus fatigué du présent, que je n'étais inquiet de l'avenir. Dans l'ennui d'être seul, je trouvais du moins l'avantage de la sécurité. Je ne songeais guère à la crainte de manquer du nécessaire; et maintenant que je n'ai cette crainte d'aucune manière, je sens quel vide c'est pour un cœur sans passions que de n'avoir point d'heureux à faire, et de ne vivre qu'avec des étrangers, quand on a enfin ce qu'il faut pour une vie aisée.
Il était temps que je partisse: j'étais bien à la fois et fort mal. J'avais l'usage de ces biens que tant de gens cherchent sans les connaître, et que plusieurs condamnent par dépit, dont la privation serait pénible dans la société, mais dont la possession donne peu de jouissances. Je ne suis point de ceux qui comptent l'opulence pour rien. Sans être chez moi, sans rien posséder, sans dépendance comme sans embarras, j'avais ce qui me convenait assez dans une ville comme Lyon, un logement décent, des chevaux, et une table où je pouvais recevoir des... des amis. Une autre manière de vivre m'eût ennuyé davantage dans une grande ville, mais celle-là ne me satisfaisait pas. Elle pourrait tromper si on en partageait la jouissance avec quelqu'un qui y trouvât du plaisir; mais je suis destiné à être toujours comme si je n'étais pas.
Nous le disions souvent: un homme raisonnable n'est pas ordinairement malheureux lorsqu'il est libre, et qu'il a un peu de ce pouvoir que donne l'argent. Cependant me voici dans la Suisse, sans plaisir, rempli d'ennui, et ne sachant quelle résolution prendre. Je n'ai point de famille; je ne tiens à rien ici; vous n'y viendrez point: je suis bien désolé. J'ai quelque espoir confus que cela ne subsistera pas ainsi. Puisque je peux me fixer enfin, il faut songer à le faire: le reste viendra peut-être.
Il tombe encore de la neige; j'attendrai à Fribourg que la saison soit plus avancée. Vous savez que le domestique que j'ai emmené est d'ici. Sa mère est très malade, et n'a pas d'autre enfant que lui: c'est à Fribourg qu'elle demeure; elle aura la consolation de l'avoir auprès d'elle; et, pour un mois environ, je suis aussi bien ici qu'ailleurs.
LETTRE LIV
Fribourg, 25 mars, VIII.
Vous trouvez que ce n'était pas la peine de quitter sitôt Lyon pour m'arrêter dans une ville. Je vous envoie pour réponse une vue de Fribourg. Quoiqu'elle ne soit pas exacte, et que l'artiste ait jugé à propos de composer au lieu de copier fidèlement, vous y verrez du moins que je suis au milieu des rocs: être à Fribourg, c'est aussi être à la campagne. La ville est dans les rochers, et sur les rochers. Presque toutes ses rues ont une pente rapide; mais malgré cette situation incommode, elle est beaucoup mieux bâtie que la plupart des petites villes de France. Dans les environs, et aux portes mêmes de la ville, il y a plusieurs sites pittoresques et un peu sauvages.
L'ermitage, dit la Madelaine, ne mérite pas sa célébrité. Il est occupé par une espèce de fou qui est devenu à moitié saint, ne trouvant plus d'autre sottise à faire. Cet homme n'a jamais eu l'esprit de son état: dans le gouvernement, il ne fut point magistrat; et dans l'ermitage, il ne fut point ermite: il portait le cilice sous l'habit d'officier, et le pantalon de hussard sous la robe du désert.
Le roc a été bien choisi par le fondateur: il est sec, et dans une bonne exposition: la persévérance des deux hommes qui l'ont percé seuls, est sûrement très remarquable. Mais cet ermitage, que tous les curieux visitent, est du nombre des choses qu'il est inutile d'aller voir, et dont on a une idée suffisante quand on en sait les dimensions.
Je n'ai rien à vous dire des habitants, parce que je n'ai pas le talent de connaître un peuple pour avoir parlé quelques moments à deux ou trois personnes: la nature ne m'a point fait voyageur. J'aperçois seulement quelque chose d'antique dans les habitudes; le vieux caractère ne s'y perd qu'avec lenteur. Les hommes et les lieux ont encore la physionomie helvétique. Les voyageurs y viennent peu: il n'y a point de lac, point de glacier considérables, point de monuments. Cependant ceux qui ne vont que dans la partie occidentale de la Suisse, devraient au moins traverser le canton de Fribourg au pied de ses montagnes: les terres basses de Genève, de Morges, d'Yverdun, de Nidau, d'Anet, ne sont point suisses; elles ressemblent à celles des autres peuples.
LETTRE LV
Fribourg, 30 mars, VIII.
Je juge comme autrefois la beauté d'un site pittoresque; mais je la sens moins, ou la manière dont je la sens ne me suffit plus. Je pourrais dire: je me souviens que cela est beau. Autrefois aussi je quittais les beaux lieux; c'était l'impatience du désir, l'inquiétude que donne la jouissance qu'on a seul, et qu'on pourrait posséder davantage. Je les quitte aujourd'hui; c'est l'ennui de leur silence. Ils ne parlent pas assez haut pour moi: je n'y entends pas, je n'y trouve pas ce que je voudrais voir, ce que je voudrais entendre: et je sens qu'à force de ne plus me trouver dans les choses, j'en viens à ce point de ne plus me trouver dans moi-même.
Je commence à voir les beautés physiques comme les illusions morales: tout se décolore insensiblement; et cela devait être. Le sentiment des convenances visibles n'est que la perception indirecte d'une harmonie intellectuelle. Comment trouverais-je dans les choses ces mouvements qui ne sont plus dans mon cœur, cette éloquence des passions que je n'ai pas; et ces sons silencieux, ces élans de l'espérance, ces voix de l'être qui jouit, prestige d'un monde déjà quitté[55].
LETTRE LVI
Thun, 2 mai, VIII.
Il faut que tout s'éteigne: c'est lentement et par degrés, que l'homme étend son être; et c'est ainsi qu'il doit le perdre.
Je ne sens plus que ce qui est extraordinaire. Il me faut des sons romantiques pour que je commence à entendre, et des lieux sublimes pour que je me rappelle ce que j'aimais dans un autre âge.
LETTRE LVII
Des bains du Schwartz-sée, 6 mai, matin, VIII.
Les neiges ont quitté de bonne heure les parties basses des montagnes. Je fais des courses pour me choisir une demeure. Je comptais m'arrêter ici deux jours: le vallon est uni, les montagnes escarpées depuis leurs bases; il n'y a que des pâturages, des sapins et de l'eau; c'est une solitude comme je les aime, et le temps est bon: mais je m'ennuie.
Nous avons passé des heures agréables sur votre étang de Chessel. Vous le trouviez trop petit; mais ici que le lac est bien encadré, et d'une étendue très commode, vous seriez indigné contre celui qui tient les bains. Il y reçoit dans l'été plusieurs malades à qui l'exercice et un moyen de passer le temps seraient nécessaires, et il n'a pas un bateau quoique le lac soit poissonneux.
LETTRE LVIII
6, soir.
Il y a ici comme ailleurs, et peut-être un peu plus qu'ailleurs, des pères de famille intimement convaincus qu'une femme pour avoir des mœurs, doit à peine savoir lire; attendu que celles qui s'avisent de savoir écrire, écrivent tout de suite à des amants, et que celles qui écrivent très mal n'ont jamais d'amants. Il y a plus; pour que leurs filles deviennent de bonnes ménagères, il convient qu'elles ne sachent que faire la soupe et compter le linge de cuisine.
Cependant un mari dont la femme n'a d'autre talent que de faire cuire le bouilli frais et le bouilli salé, s'ennuie, se lasse d'être chez lui, et prend l'habitude de n'y être pas. Il s'en éloigne davantage lorsque sa femme ainsi délaissée et abandonnée aux embarras de la maison, prend une humeur difficile: il finit par n'y être jamais dès qu'elle a trente ans, et par employer au-dehors, parmi tant d'occasions de dépenses, l'argent qu'il faut pour échapper à son ennui, l'argent qui eût mis de l'aisance dans la maison. La misère s'y introduit; l'humeur y augmente; les enfants, toujours seuls avec leur mère mécontente, n'attendent que l'âge d'échapper, comme leur père, aux dégoûts de cette vie domestique; tandis que les fils et les parents eussent pu s'y attacher si l'amabilité d'une femme y eût établi, dès sa jeunesse, des habitudes heureuses.
Ces pères de famille avouent ces petits inconvénients-là: mais quelles sont les choses où l'on n'en trouve pas? D'ailleurs il faut aussi être juste avec eux; il y a compensation, les marmites sont très bien lavées.
Ces bonnes ménagères savent, avec exactitude, le nombre des mailles que leurs filles doivent tricoter en une heure, et combien de chandelle on peut brûler après souper dans une maison réglée: elles sont assez ce qu'il faut à certains hommes, qui passent les deux tiers de leurs jours à boire et à fumer. Le grand point pour eux est de ne consacrer à leurs maisons et à leurs enfants, qu'autant de batz[56] qu'ils donnent d'écus au cabaret[57]; et dès lors ils se marient pour avoir une excellente servante.
Dans les lieux où ces principes dominent, l'on voit peu de mariages rompus, parce qu'on ne quitte pas volontiers une servante qui fait bien son état, à laquelle on ne donne pas de gages, et qui a apporté du bien; mais l'on y voit aussi rarement cette union qui fait le bonheur de la vie, qui suffit à l'homme, qui le dispense de chercher ailleurs des plaisirs moins vrais avec des inconvénients certains.
Les partisans de ces principes sont capables de vous objecter le peu d'intimité des mariages à Paris, ou dans d'autres lieux à peu près semblables. Comme si les raisons qui empêchent de penser à l'intimité dans les capitales où il ne s'agit pas d'union conjugale, pouvaient se trouver dans des mœurs très différentes, et dans des lieux où l'intimité ferait le bonheur. C'est une chose pénible à y voir que la manière dont les deux sexes s'isolent. Rien n'est si triste, surtout pour les femmes qui n'en sont point dédommagées, et pour lesquelles il n'y a point d'heures agréables, point de lieux, de délassement. Rebutées, aigries et réduites à une économie sévère ou au désordre, elles se mettent à suivre l'ordre avec chagrin et par dépit; se réunissent très peu entre elles; ne s'aiment point du tout; et se font dévotes, parce qu'elles ne connaissent que l'église où elles puissent aller.
LETTRE LIX
Du chât. de Chupru, 22 mai, VIII.
A deux heures nous étions déjà dans le bois à la recherche des fraises. Elles couvraient les pentes méridionales: plusieurs étaient à peine formées, mais un grand nombre avaient déjà les couleurs et le parfum de la maturité. La fraise est une des plus aimables productions naturelles: elle est abondante et salubre, elle mûrit jusque sous les climats polaires: elle me paraît dans les fruits, ce qu'est la violette parmi les fleurs, suave, belle et simple. Son odeur se répand avec le léger souffle des airs, lorsqu'il s'introduit, par intervalles, sous la voûte des bois pour agiter doucement les buissons épineux et les lianes qui se soutiennent sur les troncs élevés. Elle est entraînée dans les ombrages les plus épais avec la chaude haleine du sol où la fraise mûrit; elle vient s'y mêler à la fraîcheur humide, et semble s'exhaler des mousses et des ronces. Harmonies sauvages! vous êtes formées de ces contrastes.
Tandis que nous sentions à peine le mouvement de l'air dans la solitude couverte et sombre, un vent orageux passait librement sur la cime des sapins; leurs branches frémissaient d'un ton pittoresque en se courbant contre les branches qui les heurtaient. Quelquefois les hautes tiges se séparaient dans leur balancement, et l'on voyait alors leurs têtes pyramidales éclairées de toute la lumière du jour et brûlées de ses feux, au-dessus des ombres de cette terre silencieuse où s'abreuvaient leurs racines.
Quand nos corbeilles furent remplies, nous quittâmes le bois, les uns gais, les autres contents. Nous allâmes par des sentiers étroits, à travers des prés fermés de haies, le long desquelles sont plantés des merisiers élevés et de grands poiriers sauvages. Terre encore patriarcale quand les hommes ne le sont plus! J'étais bien, sans avoir eu précisément du plaisir. Je me disais: que ce qu'on appelle plaisirs purs, n'est, en quelque sorte, que des plaisirs qu'on ne fait qu'essayer: que l'économie dans les jouissances est l'industrie du bonheur: qu'il ne suffit pas qu'un plaisir soit sans remord, ni même qu'il soit sans mélange pour être un plaisir pur; qu'il faut encore qu'on n'en ait accepté que ce qui était nécessaire pour en percevoir le sentiment, pour en nourrir l'espoir, et que l'on sache réserver, pour d'autres temps, ses plus séduisantes promesses. C'est une bien douce volupté de prolonger la jouissance en éludant le désir, de ne point précipiter sa joie, de ne point user sa vie. L'on ne jouit bien du présent que lorsqu'on attend un avenir au moins égal; et l'on perd tout bonheur si l'on veut être absolument heureux. C'est cette loi de la nature qui fait le charme inexprimable d'un premier amour. Il faut à nos jouissances un peu de lenteur, de la continuité dans leurs progressions, et quelque incertitude dans leur terme. Il nous faudrait une volupté habituelle, et non des émotions extrêmes et passagères: il nous faudrait la tranquille possession qui se suffit à elle-même dans sa paix domestique, et non cette fièvre de plaisir dont l'ivresse consumante anéantit dans la satiété nos cœurs ennuyés de ses retours, de ses dégoûts, de la vanité de son espoir, de la fatigue de ses regrets. Mais notre raison elle-même doit-elle songer, dans la société inquiète, à cet état de bonheur sans plaisirs, à cette quiétude si méconnue, à ce bien-être constant et simple où l'on ne pense pas à jouir, où l'on n'a plus besoin de désirer?
Tel devait être le cœur de l'homme: mais l'homme a changé sa vie, il a dénaturé son cœur: et les ombres colossales sont venues fatiguer ses désirs, parce que les proportions naturelles des êtres vrais ont paru trop exactes à sa folle grandeur. Les vanités sociales me rappellent souvent cette fastueuse puérilité d'un prince qui se crut grand, lorsqu'il fit dessiner en lampions le chiffre de l'Autocratrice sur la pente d'une montagne de plusieurs lieues.
Nous avons aussi taillé les montagnes, mais nos travaux ont été moins gigantesques. Ils furent faits de nos mains, et non de celles des esclaves; nous n'avions pas des maîtres à recevoir, mais des amis à placer.
Un ravin profond borde les bois du château; il est creusé dans des rocs très escarpés et très sauvages. Au haut de ces rocs, au fond du bois, il paraît que l'on a autrefois coupé des pierres: les angles que ce travail a laissés ont été arrondis par le temps; mais il en résulte une sorte d'enceinte formant à peu près la moitié d'un hexagone, et dont la capacité est très propre à recevoir commodément six ou huit personnes. Après avoir un peu nivelé le fond de pierres, et avoir achevé le gradin destiné à servir de buffet, nous fîmes un siège circulaire avec de grosses branches recouvertes de feuilles. La table fut une planche posée sur des éclats de bois laissés par les ouvriers qui venaient de couper près de là quelques arpents de hêtres.
Tout cela fut préparé le matin. Le secret fut gardé, et nous conduisîmes nos hôtes, chargés de fraises, dans ce réduit sauvage qu'ils ne connaissaient pas. Les femmes parurent flattées de trouver les agréments d'une simplicité délicate au milieu d'une scène de terreur. Des branches de pins étaient allumées dans un angle de roc suspendu sur un précipice que les branches avancées des hêtres rendaient moins effrayant. Des cuillères de buis faites à la manière du Koukisberg[58], des tasses d'une porcelaine élégante, des corbeilles de merises étaient placées sans ordre le long du gradin de pierre avec des assiettées de la crème épaisse des montagnes, et des jattes remplies de cette seconde crème qui peut seule servir pour le café, et dont le goût d'amande très légèrement parfumé, n'est guère connu que vers les Alpes. Des carafons contenaient une eau chargée de sucre préparée pour les fraises.
Le café n'était ni moulu, ni grillé. Il faut laisser aux femmes ces sortes de soins, qu'elles aiment ordinairement à prendre elles-mêmes: elles sentent si bien qu'il faut préparer sa jouissance, et du moins en partie, devoir à soi ce que l'on veut posséder! Un plaisir qui s'offre sans être un peu cherché par le désir, perd souvent de sa grâce; comme un bien trop attendu a laissé passer l'instant qui lui donnait du mérite.
Tout était préparé, tout paraissait prévu, mais quand on voulut faire le café, il se trouva que la chose la plus facile était celle qui nous manquait; il n'y avait pas d'eau. On se mit à réunir des cordes qui semblaient n'avoir eu d'autre destination que de lier les branches apportées pour nos sièges, et de courber celles qui nous donnaient de l'ombre: et non sans avoir cassé quelques carafes, on en remplit enfin deux de l'eau glaciale du torrent trois cents pieds au-dessous de nous.
La réunion fut intime, et le rire sincère. Le temps était beau; le vent mugissait dans cette longue enceinte d'une sombre profondeur où le torrent, tout blanc d'écume, roulait entre les rochers anguleux. Le K-hou-hou chantait dans les bois, et les bois plus élevés multipliaient tous ces sons austères: on entendait à une grande distance les grosses cloches des vaches qui montaient au Kousin-berg. L'odeur sauvage du sapin brûlé s'unissait à ces bruits montagnards: et au milieu des fruits simples, dans un asile désert, le café fumait sur une table d'amis.
Cependant les seuls d'entre nous qui jouirent de cet instant, furent ceux qui n'en sentaient pas l'harmonie morale. Triste faculté de penser à ce qui n'est point présent!... Mais il n'était pas parmi nous deux cœurs semblables. La mystérieuse nature n'a point placé dans chaque homme le but de sa vie. Le vide et l'accablante vérité sont dans le cœur qui se cherche lui-même: l'illusion entraînante ne peut venir que de celui qu'on aime. On ne sent pas la vanité des biens possédés par un autre; et chacun se trompant ainsi, des cœurs amis deviennent vraiment heureux au milieu du néant de tous les biens directs.
Pour moi, je me mis à rêver au lieu d'avoir du plaisir. Cependant il me faut peu de chose, mais j'ai besoin que ce peu soit d'accord: les biens les plus séduisants ne sauraient m'attacher si j'y découvre de la discordance; et la plus faible jouissance que rien ne flétrit, suffit à tous mes désirs. C'est ce qui me rend la simplicité nécessaire; elle seule est harmonique. Aujourd'hui le site était trop beau. Notre salle pittoresque, notre foyer rustique, un goûter de fruits et de crème, notre intimité momentanée, le chant de quelques oiseaux, et le vent qui à tout moment jetait dans nos tasses des feuilles de sapin, c'était assez: mais le torrent dans l'ombre, et les bruits éloignés de la montagne, c'était beaucoup trop; j'étais le seul qui entendît.
LETTRE LX
Villeneuve, 16 juin, VIII.
Je viens de parcourir presque toutes les vallées habitables qui sont entre Charmey, Thun, Sion, Saint-Maurice et Vevey. Je n'ai pas été avec espérance, pour admirer ou pour jouir. J'ai revu les montagnes que j'avais vues il y a près de sept années. Je n'y ai point porté ce sentiment d'un âge qui cherchait avidement leurs beautés sauvages. C'étaient les noms anciens, mais moi aussi je porte le même nom! Je me suis assis auprès de Chillon sur la grève. J'entendais les vagues, et je cherchais encore à les entendre. Là, où j'ai été jadis, cette grève si belle dans mes souvenirs, ces ondes que la France n'a point, et les hautes cimes, et Chillon, et le Léman ne m'ont pas surpris, ne m'ont pas satisfait. J'étais là, comme j'eusse été ailleurs. J'ai retrouvé les lieux; je ne puis ramener les temps.
Quel homme suis-je maintenant? Si je ne sentais l'ordre, si je n'aimais encore à être la cause de quelque bien, je croirais que le sentiment des choses est déjà éteint, et que la partie de mon être qui se lie à la nature ordonnée a cessé sa vie.
Vous n'attendez de moi ni des narrations historiques, ni des descriptions comme en doit faire celui qui voyage pour observer, pour s'instruire lui-même, ou pour faire connaître au public des lieux nouveaux. Un solitaire ne vous parlera point des hommes que vous fréquentez plus que lui. Il n'aura pas d'aventures, il ne vous fera pas le roman de sa vie. Mais nous sommes convenus que je continuerais à vous dire ce que j'éprouve, parce que c'est moi que vous avez accoutumé, et non pas ce qui m'environne. Quand nous nous entretenons l'un avec l'autre, c'est de nous-mêmes, car rien n'est plus près de nous. Il m'arrive souvent d'être surpris que nous ne vivions pas ensemble: cela me paraît contradictoire et comme impossible. Il faut que ce soit une destinée secrète qui m'ait entraîné à chercher je ne sais quoi loin de vous, tandis que je pouvais rester où vous êtes ne pouvant vous emmener où je suis.
Je ne saurais dire quel besoin m'a rappelé dans une terre extraordinaire dont je ne retrouve plus les beautés, et où je ne me retrouve point moi-même. Mon premier besoin n'était-il pas dans cette habitude de penser, de sentir ensemble? N'était-ce pas une nécessité de rêver nous seuls sur cette agitation qui, dans un cœur périssable creuse un abîme d'avidité qui semble ne pouvoir être rempli que par des choses impérissables? Nous nous mettions à sourire de ce mouvement toujours ardent et toujours trompé; nous applaudissions à l'adresse qui en a tiré parti pour nous faire immortels; nous cherchions avec empressement quelques exemples des illusions les plus grossières et les plus puissantes, afin de nous figurer aussi que la mort elle-même et toutes choses visibles n'étaient que des fantômes, et que l'intelligence subsisterait pour un rêve meilleur. Nous nous abandonnions avec une sorte d'indifférence et d'impassibilité à l'oubli des choses de la terre; et dans l'accord de nos âmes, nous imaginions l'harmonie d'un monde divin caché sous la représentation du monde visible. Mais maintenant je suis seul, je n'ai plus rien qui me soutienne. Il y a quatre jours, j'ai réveillé un homme qui mourait dans la neige sur le Sanetz. Sa femme, ses deux enfants, qui vivent par lui, et dont il paraît être pleinement le mari et le père, comme l'étaient les patriarches, comme on l'est encore aux montagnes et dans les déserts; tous trois faibles et demi-morts de crainte et de froid, l'appelaient dans les rochers et au bord du glacier. Nous les avons rencontrés. Imaginez une femme et deux enfants heureux. Et tout le reste du jour, je respirais en homme libre, je marchais avec plus d'activité. Mais depuis, le même silence est autour de moi, et il ne se passe rien qui me fasse sentir mon existence.
J'ai donc cherché dans toutes les vallées pour acquérir un pâturage isolé, mais facilement accessible, d'une température un peu douce, bien situé, traversé par un ruisseau, et d'où l'on entende ou la chute d'un torrent, ou les vagues d'un lac. Je veux maintenant une possession non pas importante, mais étendue, et d'un genre tel que la vallée du Rhône n'en offre pas. Je veux aussi bâtir en bois, ce qui sera plus facile ici que dans le bas Valais. Dès que je serai fixé, j'irai à Saint-Maurice et à Charrières. Je ne me suis pas soucié d'y passer à présent, de crainte que ma paresse naturelle, et l'attachement que je prends si facilement pour les lieux dont j'ai quelque habitude, ne me fissent rester à Charrières. Je préfère choisir un lieu commode et y bâtir à ma manière, comme il convient à présent que je puis me fixer pour du temps, et peut-être pour toujours.
Hantz qui parle le roman, et qui sait aussi un peu l'allemand de l'Oberland, suivait les vallées et les chemins, et s'informait dans les villages. Pour moi j'allais de chalets en chalets à travers les montagnes, et dans des lieux où il n'eût pas osé passer, quoiqu'il soit plus robuste que moi, et plus habitué dans les Alpes; et où je n'aurais point passé moi-même si je n'eusse été seul.
J'ai trouvé un domaine qui me conviendrait beaucoup, mais je ne sais pas si je pourrai l'avoir. Il y a trois propriétaires: deux sont de la Gruyère, le troisième est à Vevey. Celui-ci, dit-on, n'a pas l'intention de vendre: cependant il me faut le tout.
Si vous avez connaissance de quelque carte nouvelle de la Suisse, ou d'une carte topographique de quelques-unes de ses parties, envoyez-les-moi. Toutes celles que j'ai pu trouver sont pleines de fautes; quoique dans les modernes il y en ait de bien soignées pour l'exécution, et qui marquent avec beaucoup d'exactitude la position de plusieurs lieux. Il faut avouer qu'il y a peu de pays dont le plan soit aussi difficile à faire.
Je pensais à essayer celui du peu d'espace compris entre Vevey, Saint-Gingouph, Aigle, Sepey, Etivaz, Montbovon et Sempsales; dans la supposition toutefois que j'aurai le pâturage dont je vous parle près de la dent de Jamant, dont j'aurais fait le sommet de mes principaux triangles. Je me promettais de passer dans cette fatigue la saison inquiète de la chaleur et des beaux jours. Je l'aurais entrepris l'année prochaine: mais j'y ai renoncé. Lorsque toutes les gorges, tous les revers, tous les aspects, me seraient connus avec exactitude, il ne me resterait plus rien à trouver. Il vaut mieux conserver le seul moyen d'échapper aux moments d'ennuis intolérables, en m'égarant dans des lieux nouveaux; en cherchant avec impatience ce qui ne m'intéresse point; en grimpant avec ardeur les dents les plus difficiles pour vérifier un angle, pour m'assurer d'une ligne que j'oublierai ensuite, afin de retourner l'observer comme si j'avais un but.
LETTRE LXI
Saint-Saphorin, 26 juin, VIII.
Je ne me repens point d'avoir emmené Hantz. Dites à Mme T*** que je la remercie de me l'avoir donné. Il me paraît franc et susceptible d'attachement. Il est intelligent; et d'ailleurs il donne du cor avec plus de goût que je ne l'aurais espéré.
Le soir, dès que la lune est levée, je prends deux bateaux. Je n'ai dans le mien qu'un seul rameur; et quand nous sommes avancés sur le lac, il a une bouteille de vin à boire, pour rester assis et ne dire mot. Hantz est dans l'autre bateau, dont les rameurs frappent les ondes en passant et repassant un peu au loin, devant le mien qui reste immobile, ou doucement entraîné par les faibles vagues. Il a avec lui son cor; et deux femmes allemandes chantent à l'unisson.
C'est un bien bon homme, et il faudra que je le fixe auprès de moi, car il trouve son sort assez doux. Il me dit qu'il n'a plus d'inquiétude et qu'il espère que je le garderai toujours. Je crois qu'il a raison: irais-je m'ôter le seul bien que j'aie, un homme qui est content?
J'avais sacrifié pour des connaissances assez intimes les seules ressources qui me restassent alors. Pour laisser ensemble ceux qui paraissent devoir trouver ensemble quelque bonheur, j'ai abandonné le seul espoir qui pouvait me flatter. Ces sacrifices, et d'autres encore, n'ont produit aucun bien: mais voilà un valet qui est heureux; et je n'ai rien fait pour lui, si ce n'est de le traiter en homme. Je l'estime parce qu'il n'en est pas surpris: puisqu'il trouve cela tout simple, il n'en abusera point. Il n'est pas vrai d'ailleurs que ce soit la bonté qui produise ordinairement l'insolence, c'est la faiblesse. Hantz voit bien que je lui parle avec une certaine confiance, mais il sent fort bien aussi que je saurais parler en maître.
Vous ne soupçonneriez pas qu'il s'est mis à lire la Julie de J.-J. Hier il disait, en dirigeant son bateau vers le rivage de Savoie, c'est donc là Meillerie! Mais que ceci ne vous inquiète pas; rappelez-vous qu'il est sans prétentions. Il ne serait pas avec moi s'il avait de l'esprit d'antichambre.
C'est surtout la mélodie[59] des sons qui, réunissant l'étendue sans limites précises à un mouvement sensible mais vague, donne à l'âme ce sentiment de l'infini qu'elle croit posséder en durée et en étendue.
J'avoue qu'il est naturel à l'homme de se croire moins borné, moins fini, de se croire plus grand que sa vie présente, lorsqu'il arrive qu'une perception subite lui montre les contrastes et l'équilibre, le lien, l'organisation de l'univers. Ce sentiment lui paraît comme une découverte d'un monde à connaître, comme un premier aperçu de ce qui pourrait lui être dévoilé un jour.
J'aime ces chants dont je ne comprends point les paroles. Elles nuisent toujours pour moi à la beauté de l'air, ou du moins à son effet. Il est presque impossible que les idées soient entièrement d'accord avec celles que me donnent les sons. D'ailleurs l'accent allemand a quelque chose de plus romantique. Les syllabes sourdes et indéterminées ne me plaisent point dans la musique. Notre e muet est désagréable quand le chant force à le faire sentir: et on prononce presque toujours d'une manière fausse et rebutante la syllabe inutile des rimes féminines, parce que en effet on ne saurait guère la prononcer autrement.
J'aime beaucoup l'unisson de deux ou de plusieurs voix; il laisse à la mélodie tout son pouvoir et toute sa simplicité. Pour la savante harmonie, ses beautés me sont étrangères: ne sachant pas la musique, je ne jouis point de ce qui n'est qu'art ou difficultés.
Le lac est bien beau, lorsque la lune blanchit nos deux voiles, et que les échos de Chillon répètent les sons du cor; quand le mur immense de Meillerie oppose ses ténèbres à la douce clarté du ciel, aux lumières mobiles des eaux; quand les vagues se brisent contre nos bateaux arrêtés, quand elles font entendre au loin leur roulement sur les cailloux innombrables que la Vevayse a descendus des montagnes.
Vous qui savez jouir, que n'êtes-vous là pour entendre deux voix de femme, sur les eaux, dans la nuit! Mais moi, je devrais tout laisser. Cependant j'aime à être averti de mes pertes, quand l'austère beauté des lieux peut me faire oublier combien tout est vain dans l'homme jusqu'à ses regrets.
Etang de Chessel! Là, nos promenades étaient moins belles, et plus heureuses. La nature accable le cœur de l'homme, mais l'intimité le satisfait: on s'appuie mutuellement, on parle, et tout s'oublie.
J'aurai le lieu en question: mais il faut attendre quelques jours encore avant d'avoir les certitudes nécessaires pour terminer. Je ferai aussitôt commencer les travaux, car la saison s'avance.
LETTRE LXII
Juillet, VIII.
J'oublie toujours de vous demander une copie du Manuel de Pseusophanes: je ne sais comment j'ai perdu celle que j'avais gardée. Je n'y verrai rien dont je dusse avoir besoin d'être averti: mais, si je le lis les matins, il me rappellera d'une manière plus présente combien je devrais avoir honte de tant de faiblesses.
J'ai l'intention d'y joindre une note sur certains règlements d'hygiène, sur ces choses d'une habitude individuelle et locale auxquelles je crois qu'on ne met pas assez d'importance. Aristippe ne pouvait guère les prescrire à son disciple imaginaire, ou à ses disciples réels: mais cette note sera plus utile encore que des considérations générales pour maintenir en moi ce bien-être, cette aptitude physique qui soutient notre âme si physique elle-même.
J'ai deux grands malheurs: un seul me détruirait peut-être; mais je vis entre deux parce qu'ils sont contraires. Sans cette habitude triste, ce découragement, cet abandon, sans cette humeur tranquille contre tout ce qu'on pourrait désirer, l'activité qui me presse et m'agite me consumerait plutôt, et aussi vainement: mon ennui sert du moins à l'affaiblir. La raison la calmerait; mais entre ces deux grandes forces ma raison est bien faible: tout ce qu'elle peut faire c'est d'appeler l'une à son secours quand l'autre prend le dessus. On végète ainsi: quelquefois même on s'endort.
LETTRE LXIII
Juillet, VIII.
Il était minuit: la lune avait passé; le lac[60] semblait agité; les cieux étaient tranquilles, la nuit profonde et belle. Il y avait de l'incertitude sur la terre. On entendit frémir les bouleaux, et des feuilles de peupliers tombèrent: les pins rendirent des murmures sauvages; des sons romantiques descendaient de la montagne; de grosses vagues roulaient sur la grève. Alors l'effraie se mit à gémir sous les roches caverneuses; et quand elle cessa, les vagues étaient affaiblies, le silence fut austère.
Le rossignol plaça de loin en loin dans la paix inquiète, cet accent solitaire, unique et répété, ce chant des nuits heureuses, sublime expression d'une mélodie primitive; indicible élan d'amours et de douleur; voluptueux comme le besoin qui me consume; simple, mystérieux, immense comme le cœur qui aime.
Abandonné dans une sorte de repos funèbre au balancement mesuré de ces ondes pâles, muettes, à jamais mobiles, je me pénétrai de leur mouvement toujours lent et toujours le même, de cette paix durable, de ces sons isolés dans le long silence. La nature me sembla trop belle; et les eaux, et la terre, et la nuit trop faciles, trop heureuses: la paisible harmonie des choses fut sévère à mon cœur agité. Je songeai au printemps du monde périssable, et au printemps de ma vie. Je vis ces années qui passent, tristes et stériles, de l'éternité future dans l'éternité perdue. Je vis ce présent, toujours vain et jamais possédé, détacher du vague avenir sa chaîne indéfinie; approcher ma mort enfin visible; traîner dans la nuit universelle les fantômes de mes jours; les atténuer, les dissiper; atteindre la dernière ombre, dévorer aussi froidement ce jour après lequel il n'en sera plus, et fermer l'abîme muet.
Comme si tous les hommes n'avaient point passé, et tous passé en vain! Comme si la vie était réelle, et existante essentiellement: comme si la perception de l'univers était l'idée d'un être positif, et le moi de l'homme quelque autre chose que l'expression accidentelle d'une harmonie éphémère! Que veux-je? Que suis-je? Que demander à la nature? Est-il un système universel, des convenances ordonnées; des droits selon nos besoins? L'intelligence conduit-elle les résultats que mon intelligence voudrait attendre? Toute cause est invisible, toute fin trompeuse; toute forme change, toute durée s'épuise: et le tourment du cœur insatiable est le mouvement aveugle d'un météore errant dans le vide où il doit se perdre. Rien n'est possédé comme il est conçu: rien n'est connu comme il existe. Nous voyons les rapports, et non les essences: nous n'usons pas des choses, mais de leurs images. Cette nature cherchée au-dehors, et impénétrable dans nous, est partout ténébreuse. Je sens, est le seul mot de l'homme qui ne veut que des vérités. Et ce qui fait la certitude de mon être, en est aussi le supplice. Je sens, j'existe pour me consumer en désirs indomptables, pour m'abreuver de la séduction d'un monde fantastique, pour rester atterré de sa voluptueuse erreur.
Le bonheur ne serait pas la première loi de la nature humaine! Le plaisir ne serait pas le premier moteur du monde sensible! Si nous ne cherchons pas le plaisir, quel sera notre but? Si vivre n'est qu'exister, qu'avons-nous besoin de vivre? Nous ne saurions découvrir ni la première cause, ni le vrai motif d'aucun être: le pourquoi de l'univers reste inaccessible à l'intelligence individuelle. La fin de notre existence nous est inconnue; tous les actes de la vie restent sans but; nos désirs, nos sollicitudes, nos affections deviennent ridicules, si ces actes ne tendent pas au plaisir, si ces affections ne se le proposent pas.
L'homme s'aime lui-même, il aime l'homme, il aime tout ce qui est animé. Cet amour paraît nécessaire à l'être organisé, c'est le mobile des forces qui le conservent. L'homme s'aime lui-même; sans ce principe actif, pourquoi agirait-il, et comment subsisterait-il? L'homme aime les hommes, parce qu'il sent comme eux, parce qu'il est près d'eux dans l'ordre du monde: sans ce rapport, quelle serait sa vie?
L'homme aime tous les êtres animés. S'il cessait de souffrir en voyant souffrir, s'il cessait de sentir avec tout ce qui a des sensations analogues aux siennes, il ne s'intéresserait plus à ce qui ne serait pas lui, il cesserait peut-être de s'aimer lui-même: sans doute il n'est point d'affection bornée à l'individu, puisqu'il n'est point d'être essentiellement isolé.
Si l'homme sent dans tout ce qui est animé, les biens et les maux de ce qui l'environne sont aussi réels pour lui que ses affections personnelles; il faut à son bonheur le bonheur de ce qu'il connaît; il est lié à tout ce qui sent; il vit dans le monde organisé.
Cet enchaînement de rapports dont il est le centre et qui ne peuvent finir entièrement qu'aux bornes du monde, le constitue partie de l'univers, unité numérique dans le nombre de la nature. Le lien que forment ces liens personnels est l'ordre du monde, et la force qui perpétue son harmonie est la loi naturelle. Cet instinct nécessaire qui conduit l'être animé, passif lorsqu'il veut, actif lorsqu'il fait vouloir, est un assujettissement aux lois générales. Obéir à l'esprit de ces lois serait la science de l'être qui voudrait librement. Si l'homme est libre en délibérant, c'est la science de la vie humaine: ce qu'il veut lorsqu'il est assujetti, lui indique comment il doit vouloir là où il est indépendant.
Un être isolé n'est jamais parfait; son existence est incomplète; il n'est ni vraiment heureux, ni vraiment bon. Le complément de chaque chose fut placé hors d'elle, mais il est réciproque. Il y a une sorte de fin pour les êtres naturels: ils la trouvent dans cet accord harmonique qui fait que deux corps rapprochés sont productifs, que deux sensations mutuellement partagées deviennent plus heureuses. C'est dans cette harmonie que tout ce qui existe s'achève, que tout ce qui est animé se repose et jouit. Ce complément de l'individu est principalement dans l'espèce. Pour l'homme, ce complément a deux modes dissemblables et analogues: voilà ce qui lui fut donné; il a deux manières de sentir sa vie, le reste est douleur ou fumée.
Toute possession que l'on ne partage point exaspère nos désirs, sans remplir nos cœurs: elle ne les nourrit point, elle les creuse et les épuise.
Pour que l'union soit harmonique, celui qui jouit avec nous doit être semblable et différent. Cette convenance dans la même espèce se trouve ou dans la différence des individus, ou dans l'opposition des sexes. Le premier accord produit l'harmonie qui résulte de deux êtres semblables et différents avec le moindre degré d'opposition et le plus grand de similitude. Le second donne un résultat harmonique produit par la plus grande différence possible entre des semblables[61]. Tout choix, toute affection, toute union, tout bonheur est dans ces deux modes. Ce qui s'en écarte peut nous séduire, mais nous trompe et nous lasse: ce qui leur est contraire nous égare et nous rend vicieux ou malheureux.
Nous n'avons plus de législateurs. Quelques Anciens avaient entrepris de conduire l'homme par son cœur: nous les blâmons ne pouvant les suivre. Le soin des lois financières et pénales fait oublier les institutions. Nul génie n'a su trouver toutes les lois de la société, tous les devoirs de la vie dans le besoin qui unit les hommes, dans celui qui unit les sexes.
L'unité de l'espèce est divisée. Des êtres semblables sont pourtant assez différents pour que leurs oppositions mêmes les portent à s'aimer: séparés par leurs goûts, mais nécessaires l'un à l'autre, ils s'éloignent dans leurs habitudes, et sont ramenés par un besoin mutuel. Ceux qui naissent de leur union, formés également de tous deux, perpétueront pourtant ces différences. Cet effet essentiel de l'énergie donnée à l'animal, ce résultat suprême de son organisation sera le moment de la plénitude de sa vie, le dernier degré de ses affections, et en quelque sorte l'expression harmonique de ses facultés. Là est le pouvoir de l'homme physique; là est la grandeur de l'homme moral; là est l'âme tout entière, et qui n'a pas pleinement aimé, n'a pas possédé sa vie.
Des affections abstraites, des passions spéculatives ont obtenu l'encens des individus et des peuples. Les affections heureuses ont été réprimées ou avilies: l'industrie sociale a opposé les hommes que l'harmonie primitive aurait conciliés[62].
L'amour doit gouverner la terre que l'ambition fatigue. L'amour est ce feu paisible et fécond, cette chaleur des cieux qui anime et renouvelle, qui fait naître et fleurir, qui donne les couleurs, la grâce, l'espérance et la vie. L'ambition est ce feu stérile qui brûle sous les glaces, qui consume sans rien animer, qui creuse d'immenses cavernes, qui ébranle sourdement, éclate en ouvrant des abîmes, et laisse un siècle de désolation sur la contrée qu'étonna sa lumière d'une heure.
Lorsqu'une agitation nouvelle étend les rapports de l'homme qui essaie sa vie, il se livre avidement, il demande à toute la nature, il s'abandonne, il s'exalte lui-même; il place son existence dans l'amour, et dans tout il ne voit que l'amour seul. Tout autre sentiment se perd dans ce sentiment profond, toute pensée y ramène, tout espoir y repose. Tout est douleur, vide, abandon, si l'amour s'éloigne; s'il s'approche, tout est joie, espoir, félicité. Une voix lointaine, un son dans les airs, l'agitation des branches, le frémissement des eaux, tout l'annonce, tout l'exprime, tout imite ses accents et augmente les désirs. La grâce de la nature est dans le mouvement d'un bras; l'harmonie du monde est dans l'expression d'un regard. C'est pour l'amour que la lumière du matin vient éveiller les êtres et colorer les cieux; pour lui les feux de midi font fermenter la terre humide sous la mousse des forêts; c'est à lui que le soir destine l'aimable mélancolie de ses lueurs mystérieuses. Cette fontaine est celle de Vaucluse, ces rochers ceux de Meillerie, cette avenue celle des pamplemousses. Le silence protège les rêves de l'amour, le mouvement des eaux pénètre de sa douce agitation; la fureur des vagues inspire ses efforts orageux: et tout commandera ses plaisirs quand la nuit sera douce, quand la lune embellira la nuit, quand la volupté sera dans les ombres et la lumière, dans la solitude, dans les airs et les eaux et la nuit.
Heureux délire! seul moment resté à l'homme. Cette fleur rare, isolée, passagère sous le ciel nébuleux, sans abri, battue des vents, fatiguée par les orages, languit et meurt sans s'épanouir: le froid de l'air, une vapeur, un souffle font avorter l'espoir dans son bouton flétri. On passe au-delà, on espère encore, on se hâte; plus loin, sur un sol aussi stérile, on en voit qui seront précaires, douteuses, instantanées comme elle, et qui comme elle périront inutiles. Heureux celui qui possède ce que l'homme doit chercher, et qui jouit de tout ce que l'homme doit sentir! Heureux encore, dit-on, celui qui ne cherche rien, ne sent rien, n'a besoin de rien, et pour qui exister c'est vivre.
Ce n'est pas seulement une erreur triste et farouche, mais une erreur très funeste, de condamner ce plaisir vrai, nécessaire, qui toujours attendu, toujours renaissant, indépendant des saisons et prolongé sur la plus belle partie de nos jours, forme le lien le plus énergique et le plus séduisant des sociétés humaines. C'est une sagesse bien singulière, qu'une sagesse contraire à l'ordre naturel. Toute faculté, toute énergie est une perfection[63]. Il est beau d'être plus fort que ses passions; mais c'est stupidité d'applaudir au silence des sens et du cœur; c'est se croire plus parfait par cela même que l'on est moins capable de l'être.
Celui qui est homme sait aimer l'amour sans oublier que l'amour n'est qu'un accident de la vie: et quand il aura ses illusions, il en jouira, il les possédera; mais sans oublier que les vérités les plus sévères sont encore avant les illusions les plus heureuses. Celui qui est homme sait choisir ou attendre avec prudence, aimer avec continuité, se donner sans faiblesse comme sans réserve. L'activité d'une passion profonde est pour lui l'ardeur du bien, le feu du génie: il trouve dans l'amour, l'énergie voluptueuse, la mâle jouissance du cœur juste, sensible et grand; il atteint le bonheur et sait s'en nourrir.
L'amour ridicule ou coupable, est une faiblesse avilissante; l'amour juste, est le charme de la vie: et la démence n'est que dans la gauche austérité qui confond un sentiment noble avec un sentiment vil, et qui condamne indistinctement l'amour parce n'imaginant que des hommes abrutis, elle ne peut imaginer que des passions misérables.
Ce plaisir reçu, ce plaisir donné; cette progression cherchée et obtenue; ce bonheur que l'on offre et que l'on espère; cette confiance voluptueuse qui nous fait tout attendre du cœur aimé; cette volupté plus grande encore de rendre heureux ce qu'on aime, de se suffire mutuellement, d'être nécessaire l'un à l'autre; cette plénitude de sentiment et d'espoir agrandit l'âme et la presse de vivre. Indicible abandon! L'homme qui l'a pu connaître n'en a jamais rougi; et celui qui n'est pas fait pour le sentir, n'est pas né pour juger l'amour.
Je ne condamnerai point celui qui n'a pas aimé; mais celui qui ne peut pas aimer. Les circonstances déterminent nos affections; mais les sentiments expansifs sont naturels à l'homme dont l'organisation morale est parfaite: celui qui est incapable d'aimer est nécessairement incapable d'un sentiment magnanime, d'une affection sublime. Il peut être probe, bon, industrieux, prudent; il peut avoir des qualités douces, et même des vertus par réflexion; mais il n'est pas homme, il n'a ni âme, ni génie; je veux bien le connaître, il aura ma confiance et jusqu'à mon estime, mais il ne sera pas mon ami. Cœurs vraiment sensibles! qu'une destinée sinistre a comprimés dès le printemps, qui vous blâmera de n'avoir point aimé? Tout sentiment généreux vous était naturel; tout le feu des passions était dans votre mâle intelligence; l'amour lui était nécessaire, il devait l'alimenter, il eût achevé de la former pour de grandes choses: mais rien ne vous a été donné, et le silence de l'amour a commencé le néant où s'éteint votre vie.
Le sentiment de l'honnête et du juste, le besoin de l'ordre et des convenances morales, conduit nécessairement au besoin d'aimer. Le beau est l'objet de l'amour; l'harmonie est son principe et son but: toute perfection, tout mérite semble lui appartenir, les grâces aimables l'appellent, une moralité expansive et vertueuse le fixe: et l'amour n'existe pas à la vérité sans le prestige de la beauté corporelle; mais il semble tenir plus encore à l'harmonie intellectuelle, aux grâces de la pensée, aux profondeurs du sentiment.
L'union, l'espérance, l'admiration, les prestiges, vont toujours croissant jusqu'à l'intimité parfaite; elle remplit l'âme que cette progression agrandissait. Là s'arrête et rétrograde l'homme ardent sans être sensible, et n'ayant d'autre besoin que celui du plaisir. Mais l'homme aimant ne change pas ainsi; plus il obtient, plus il est lié; plus il est aimé, plus il aime; plus il possède ce qu'il a désiré, plus il chérit ce qu'il possède. Ayant tout reçu, il croit tout devoir: celle qui se donne à lui devient nécessaire à son être: des années de jouissance n'ont pas changé ses désirs, elles ont ajouté à son amour la confiance d'une habitude heureuse, et les délices d'une libre mais délicate intimité.
On prétend condamner l'amour comme une affection tout à fait sensuelle, et n'ayant d'autre principe qu'un besoin qu'on appelle grossier. Mais je ne vois rien dans nos désirs les plus compliqués dont la véritable fin ne soit un des premiers besoins physiques: le sentiment n'est que leur expression indirecte; l'homme intellectuel ne fut jamais qu'un fantôme. Nos besoins éveillent en nous la perception de leur objet positif, et les perceptions innombrables des objets qui leur sont analogues. Les moyens directs ne rempliraient pas seuls la vie; mais ces impulsions accessoires l'occupent tout entière, parce qu'elles n'ont point de bornes. Celui qui ne saurait vivre sans espérer de soumettre la terre, n'y eût pas songé s'il n'eût pas eu faim. Nos besoins réunissent deux modifications d'un même principe, l'appétit et le sentiment: la prépondérance de l'une sur l'autre dépendra de l'organisation individuelle et des circonstances déterminantes. Tout but d'un désir naturel est légitime: tous les moyens qu'il inspire sont bons s'ils n'attaquent les droits de personne, et s'ils ne produisent dans nous-mêmes aucun désordre réel qui compense son utilité.
Vous avez trop étendu les devoirs. Vous avez dit: Demandons plus, afin d'obtenir assez. Vous vous êtes trompé: si vous exigez trop des hommes, ils se rebuteront[64]: si vous voulez qu'ils montrent des vertus chimériques, ils les montreront; ils disent que cela coûte peu. Mais parce que ces vertus ne sont pas dans leur nature, ils auront une conduite cachée tout à fait contraire; et parce que cette conduite sera cachée, vous ne pourrez en arrêter les excès. Il ne vous restera que ces moyens dangereux dont la vaine tentative augmentera le mal, en augmentant la contrainte et l'opposition entre le devoir et les penchants. Vous croirez d'abord que vos lois seront mieux suivies, parce que l'infraction en sera mieux masquée; mais un jugement faux, un goût dépravé, une dissimulation habituelle, et des ruses hypocrites, en seront les véritables résultats.
Les plaisirs de l'amour contiennent de grandes oppositions physiques, ses désirs agitent l'imagination, ses besoins changent les organes: c'est donc l'objet sur lequel la manière de sentir et de voir devait varier davantage. Il fallait prévenir les suites de cette trop grande différence, et non pas y joindre des lois morales qui soient propres à l'accroître encore. Mais les vieillards ont fait ces lois; et les vieillards n'ayant plus le sentiment de l'amour, ne sauraient avoir ni la véritable pudeur, ni la délicatesse du goût. Ils ont très mal entendu ce que leur âge ne devait plus entendre. Ils auraient entièrement proscrit l'amour, s'ils avaient pu trouver d'autres moyens de reproduction. Leurs sensations surannées ont flétri ce qu'il fallait contenir dans les grâces du désir; et pour éviter quelques écarts odieux à leur impuissance, ils imaginèrent des entraves si gauches, que la société est troublée tous les jours par de véritables crimes que ne se reproche même point l'honnête homme qui n'a pas réfléchi[65].
C'est dans l'amour qu'il fallait permettre tout ce qui n'est pas vraiment nuisible: c'est par l'amour que l'homme se perfectionne ou s'avilit: c'est en cela surtout qu'il fallait retenir son imagination dans les bornes d'une juste liberté, qu'il fallait mettre son bonheur dans les limites de ses devoirs, qu'il fallait régler son jugement par le sentiment précis de la raison des lois. C'était le plus puissant moyen naturel de lui donner la perception de toutes les délicatesses du goût et de leur vraie base, d'ennoblir et de réprimer ses affections, d'imprimer à toutes ses sensations une sorte de volupté sincère et droite, d'inspirer à l'homme mal organisé, quelque chose de la sensibilité de l'homme supérieur, de les réunir, de les concilier, de former une patrie réelle, et d'instituer une véritable société.
Laissez-nous des plaisirs légitimes; c'est notre droit, c'est votre devoir. J'imagine que vous avez cru faire quelque chose par l'établissement du mariage[66]. Mais l'union dans laquelle les résultats de vos institutions nous forcent de suivre les convenances du hasard, ou de chercher celles de la fortune, à la place des convenances réelles; l'union qu'un moment peut flétrir pour toujours, et que tant de dégoûts altèrent nécessairement; une telle union ne nous suffit pas. Je vous demande un prestige qui puisse se perpétuer: vous me donnez un lien dans lequel je vois à nu le fer d'un esclavage sans terme, sous ces fleurs d'un jour dont vous l'aviez maladroitement couvert, et que vous-même avez déjà fanées. Je vous demande un prestige qui puisse déguiser ou rajeunir ma vie; la nature me l'avait donné! Vous osez me parler des ressources qui me restent. Vous souffririez que, vil contempteur d'un engagement où la promesse doit être observée religieusement puisqu'elle est donnée, j'aille persuader à une femme d'être méprisable afin que je l'aime[67]. Moins directement coupable, mais non moins inconsidéré, m'efforcerai-je de troubler une famille, de désoler des parents, de déshonorer celle à qui ce genre d'honneur est si nécessaire dans la société? Ou bien, pour n'attaquer aucun droit, pour n'exposer personne, irai-je, dans des lieux méprisés, chercher celles qui peuvent être à moi, non par une douce liberté de mœurs, non par un désir naturel, mais parce que leur métier les donne à tous? N'étant plus à elles-mêmes, elles ne sont plus des femmes, mais je ne sais quoi d'analogue à elles que l'oubli de toute délicatesse, l'inaptitude aux sentiments généreux, et le joug de la misère, livrent aux caprices les plus bruts de l'homme en qui une telle habitude dépravera aussi les sensations et les désirs. Il reste des circonstances possibles, j'en conviens, mais elles sont très rares, et quelquefois elles ne se rencontrent point dans une vie entière. Les uns, retenus par la raison[68], consument leurs jours dans des privations nécessaires et injustes; les autres, en nombre bien plus grand, se jouent du devoir qui les contrarie.
Ce devoir a cessé d'en être un dans l'opinion, parce que son observation est contraire à l'ordre naturel des choses. Le mépris qu'on en fait mène pourtant à l'habitude de n'obéir qu'à l'usage, de se faire à soi-même une règle selon ses penchants, et de mépriser toute obligation dont l'infraction ne conduit pas positivement aux peines légales, ou à la honte dans la société. C'est la suite inévitable des bassesses réelles dont on s'amuse tous les jours. Quelle moralité voulez-vous attendre d'une femme qui trompe celui par qui elle vit, ou pour qui elle devrait vivre; qui est sa première amie, et se joue de sa confiance; qui détruit son repos, ou rit de lui s'il le conserve; et qui s'impose la nécessité de le trahir jusqu'aux bornes de sa vie, en laissant à ses affections l'enfant qui ne lui appartient pas? De tous les engagements, le mariage n'est-il pas celui dans lequel la confiance et la bonne foi importent le plus à la sécurité de la vie? Quelle misérable probité que celle qui paie scrupuleusement un écu, et compte pour un vain mot la promesse la plus sacrée qui soit entre les hommes! Quelle moralité voulez-vous attendre de l'être qui s'attachait à persuader une femme en se moquant d'elle, qui la méprise parce qu'elle a été telle qu'il la voulait, la déshonore parce qu'elle l'a aimé; la quitte parce qu'il en a joui, et l'abandonne quand elle a le malheur visible d'avoir partagé ses plaisirs[69]. Quelle moralité, quelle équité voulez-vous attendre de cet homme, au moins inconséquent, qui exige de sa femme des sacrifices qu'il ne paie point, et qui la veut sage et inaccessible, tandis qu'il va perdre, dans des habitudes secrètes, l'attachement dont il l'assure, et qu'elle a droit de prétendre pour que sa fidélité ne soit pas un injuste esclavage.
Des plaisirs sans choix dégradent l'homme, des plaisirs coupables le corrompent; mais l'amour sans passion ne l'avilit point. Il y a un âge pour aimer et jouir: il y en a un pour jouir sans amour. Le cœur n'est pas toujours jeune; et même s'il l'est encore, il ne rencontre pas toujours ce qu'il peut vraiment aimer.
Toute jouissance est un bien lorsqu'elle est exempte et d'injustice et d'excès, lorsqu'elle est amenée par les convenances naturelles, et possédée selon les désirs d'une organisation délicate.
L'hypocrisie de l'amour est un des fléaux de la société. Pourquoi l'amour sortirait-il de la loi commune? pourquoi n'être pas en cela comme dans tout le reste, juste et sincère? Celui-là seul est certainement éloigné de tout mal, qui cherche avec naïveté ce qui peut le faire jouir sans remord. Toute vertu imaginaire ou accidentelle m'est suspecte: quand je la vois sortir orgueilleusement de sa base erronée, je cherche, et je découvre une laideur interne sous le costume des préjugés, sous le masque fragile de la dissimulation.
Permettez, autorisez des plaisirs, afin que l'on ait des vertus: montrez la raison des lois, afin qu'on les vénère; invitez à jouir, afin d'être écouté quand vous commandez de souffrir. Elevez l'âme par le sentiment des voluptés naturelles; vous la rendrez forte et grande, elle respectera les privations légitimes, elle en jouira même dans la conviction de leur utilité sociale.
Je veux que l'homme use librement de ses facultés, quand elles n'attaquent point d'autres droits. Je veux qu'il jouisse, afin d'être bon; qu'il soit animé par le plaisir, mais dirigé par l'équité visible; que sa vie soit juste, heureuse et même voluptueuse. J'aime que celui qui pense raisonne ses devoirs: je fais peu de cas d'une femme qui n'est retenue dans les siens que par une sorte de terreur superstitieuse pour tout ce qui appartient à des jouissances dont elle n'oserait s'avouer le désir.
J'aime qu'on se dise: ceci est-il mal, et pourquoi l'est-il? S'il l'est, on se l'interdit, s'il ne l'est point, on en jouit avec un choix sévère, avec la prudence qui est l'art d'y trouver une volupté plus grande; mais sans autre réserve, sans honte, sans déguisement[70].
La vraie pudeur doit seule contenir la volupté. La pudeur est une perception exquise, une partie de la sensibilité parfaite; c'est la grâce des sens, et le charme de l'amour. Elle évite tout ce que nos organes repoussent; elle permet ce qu'ils désirent; elle sépare ce que la nature a laissé à notre intelligence le soin de séparer: et c'est principalement l'oubli de cette réserve voluptueuse qui éteint l'amour dans l'indiscrète liberté du mariage.
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LETTRE LXIV
Saint-Saphorin, 10 juillet, VIII.
Il n'y a pas l'ombre de sens dans la manière dont je vis ici. Je sais que j'y fais des sottises, et je les continue sans pourtant tenir beaucoup à les continuer. Mais si je ne fais pas plus sagement, c'est que je ne puis parvenir à y mettre de l'importance. Je passe sur le lac la moitié du jour et la moitié de la nuit; et quand je m'en éloignerai, je serai tellement habitué au balancement des vagues, au bruit des eaux, que je me déplairai sur un sol immobile, et dans le silence des prés.
Les uns me prennent pour un homme dont quelque amour a un peu dérangé la tête, d'autres soutiennent que je suis un Anglais qui a le spleen; les bateliers ont appris à Hantz que j'étais l'amant d'une belle femme étrangère qui vient de partir subitement de Lausanne. Il faudra que je cesse mes courses nocturnes, car les plus sensés me plaignent, et les meilleurs me prennent pour un fou. On lui a dit à Vevay: «N'êtes-vous pas au service de cet Anglais dont on parle tant?» Le mal gagne; et pour les gens de la côte, je crois qu'ils se moqueraient de moi si je n'avais pas d'argent: heureusement je passe pour fort riche. L'aubergiste veut absolument me dire: «Milord»; et je suis très respecté. Riche étranger, ou Milord, sont synonymes.
De plus, en revenant du lac, je me mets ordinairement à écrire, en sorte que je me couche quand il fait grand jour. Une fois les gens de l'auberge entendant quelque bruit dans ma chambre, et surpris que je me fusse levé sitôt, montèrent me demander si je ne prendrais rien le matin. Je leur répondis que je ne soupais point, et que j'allais me coucher. Je ne me lève donc qu'à midi, ou même à une heure; je prends du thé, j'écris; puis au lieu de dîner, je prends encore du thé, je ne mange autre chose que du pain et du beurre, et aussitôt je vais au lac. La première fois que j'allai seul dans un petit bateau que j'avais fait chercher exprès pour cela, ils remarquèrent que Hantz restait au rivage, et que je partais à la fin du jour: il y eut assemblée au cabaret, et ils décidèrent que pour cette fois le spleen avait pris le dessus, et que je fournirais un beau suicide aux annales du village.