Act 4 — Acte IV.
Charles Alfred Byrne translation
(A Munich chez Crespel. Une chambre bizarrement meublee.)
Antonia (seule. Elle est devant le clavecin et chante).
Elle à fui, la tourterelle,
Elle à fui loin de toi!
(Elle s’arrête et se lève.)
Ah souvenir trop doux! image trop cruelle!
Hélas à mes genoux, je l’entends, je le vois,
Elle à fui, la tourterelle,
Elle à fui loin de toi!
Mais elle est toujours fidèle
Et te garde sa foi.
Bien aime, ma voix t’appelle,
Tout mon coeur est à toi.
(Elle se rapproche du clavecin.)
Chère fleur qui vient d’eclore
Par pitié reponds moi,
Toi qui sais s’il m’aime encore,
S’il me garde sa foi!...
Bien aime ma voix t’implore,
Que ton coeur vienne à moi!
(Elle se laisse tomber sur une chaise.)
Crespel (entrant brusquement).
Malheureuse enfant, fille bien aimèe
Tu m’avis promis de ne plus chanter.
Antonia.
Ma mère s’était en moi ranimée;
Mon coeur en chantant croyait l’écouter.
Crespel.
C’est la mon tourment. Ta mère chérie
T’a légué sa voix, regrets superflus!
Par toi je l’entends. Non...non...je t’en prie.
Antonia (tristement).
Votre Antonia ne chantera plus!
(Elle sort lentement.)
Crespel (seul).
Désespoir! Tout a l’heure encore
Je voyais ces taches de feu
Colorer son visage, Dieu!
Perdrai-je l’enfant que j’adore?
Ah, c’est Hoffman, c’est lui
Qui jeta dans son coeur ces ivresses...
J’ai fui.
Jusqu’à Munich...
(Entre Frantz.)
Crespel.
Toi Frantz n’ouvre a personne.
Frantz.
Vous croyez...
Crespel.
Où vas tu?
Frantz.
Je vais voir si l’on sonne
Comme vous avez dit...
Crespel.
J’ai dit n’ouvre a personne!
(criant.) A personne! entends tu, cette fois?
Frantz.
Eh, mon Dieu, je ne suis pas sourd!
Crespel.
Bien! que le diable t’emporte!...
Frantz.
Oui monsieur, la clef est sur la porte.
Crespel.
Bêlitre! Ane bâté!
Frantz.
C’est convenu.
Crespel.
Morbleu!
(Il sort. Frantz descend.)
Frantz (seul).
Eh bien! Quoi, toujours en colère!
Bizarre, quinteux, exigeant!
Ah, l’on a du mal a lui plaire
Pour son argent...
Jour et nuit je me mets en quatre,
Au moindre signe je me tais
C’est tout comme si je chantais!...
Encore non, si je chantais,
De ses mépris il lui faudrait rabattre.
Je chante seul quelque fois;
Mais chanter n’est pas commode!
Tra la la! tra la la!
Ce n’est pourtant pas la voix,
Qui me fait défaut, je crois...
Tra la la! Tra la la!
Non c’est la méthode.
Dame! on a pas tout en partage.
Je chante pitoyablement;
Mais je danse agréablement,
Je me le dis sans compliment,
Corbleu la danse est à mon avantage,
C’est là mon plus grand attrait,
Et danser n’est pas commode.
Tra la la! Tra la la!
(Il danse. Il s’arrête.)
Près des femmes le jarret
N’est pas ce qui me nuirait,
Tra la la! Tra la la!
(Hoffman entre suivi de Nicklausse.)
Hoffman.
Frantz! C’est lui...
(Touchant l’épaule de Frantz.)
Debout l’ami.
Frantz.
Hein qui va la (il se relève) Monsieur Hoffman!
Hoffman.
Moi-même! Eh bien, Antonia?
Frantz.
Il est sorti, monsieur.
Hoffman (riant).
Ha, ha, plus sourd encore que l’au passe?
Frantz.
Monsieur m’honore. Je me porte bien, grâce au ciel.
Hoffman.
Antonia! Va, fais que je la voie!
Frantz.
Très bien... Quel joie
Pour Monsieur Crespel (Il sort.)
Hoffman (s’asseyant devant le clavecin).
C’est une chanson d’amour
Qui s’envole,
Triste ou folle
Tour à tour!...
Antonia (entrant précipitamment).
Hoffman!
Hoffman (recevant Antonia dans ses bras).
Antonia.
Nicklausse (à part).
Je suis de trop; bonsoir.
(Il sort.)
Antonia.
Ah! Je savais bien que tu m’aimais encore.
Hoffman.
Mon coeur m’avait bien dit que j’étais regretté
Mais pour quoi nous a-t-on séparés?
Antonia.
Je l’ignore.
Hoffman.
Ah j’ai le bonheur dans l’âme!
Demain tu seras ma femme.
Heureux epoux
L’avenir est à nous!
A l’amour soyons fidèles
Que ses chaines éternelles
Gardent nos coeurs,
Du temps même vanqueurs!
Antonia.
Ah j’ai le bonheur dans l’âme!
Demain je serai ta femme.
Heureux époux,
L’avenir est a nous!
Chaque jour, chansons nouvelles!
Ton génie ouvre ses ailes!
Mon chant vaniqueur
Est l’echo de ton coeur!
Hoffman (souriant).
Pourtant, ô ma fiancée,
Te dirai-je une pensée
Qui me trouble malgre moi?
La musique m’inspire un peu de jalousie,
Tu l’aimes trop!
Antonia (souriant).
Voyez l’étrange fantaisie!
T’aimé-je donc pour elle, ou elle pour toi?
Car toi, tu ne vas pas sans doute me défendre
De chanter, comme a fait mon père?
Hoffman.
Que dis tu?
Antonia.
Qui, mon père à présent, m’impose la vertu
Du silence (vivement) Veux tu m’entendre?
Hoffman (a part).
C’est étrange!... Est-ce que...
Antonia (l’entrainant).
Viens là comme autrefois.
Ecoute, et tu verras si j’ai perdu ma voix.
Hoffman.
Comme ton œil s’anime et comme ta main tremble.
Antonia (le faisant s’asseoir devant le clavecin).
Tiens ce doux chant d’amour que nous chantions ensemble.
(Elle Chante.)
C’est une chanson d’amour
Qui s’envole
Triste ou folle
Tour a tour;
C’est une chanson d’amour.
La rose nouvelle,
Sourit au printemps.
Las! combien de temps
Vivra-t-elle?
Ensemble.
C’est une chanson d’amour,
Qui s’envole,
Triste ou folle,
Tour a tour,
C’est une chanson d’amour.
Hoffman.
Un rayon de flamme
Pare ta beauté,
Verras tu l’été,
Fleur de l’âme?
Ensemble.
C’est une chanson d’amour,
etc.
(Antonia, porte la main à son coeur et semble défaillir.)
Hoffman.
Qu’as tu donc?
Antonia.
Rien.
Hoffman (écoutant).
Chut!
Antonia.
Ciel mon père, Viens, viens!
(Elle sort.)
Hoffman.
Non, je saurai le mot de ce mystère.
(Il se cache. Crespel parait.)
Crespel (regardant autour de lui).
Non, rien. J’ai cru qu’Hoffman était ici.
Puisse-t-il être au diable!
Hoffman (a part).
Grand merci!
Frantz (entrant, a Crespel).
Monsieur!
Crespel.
Quoi?
Frantz.
Le docteur Miracle.
Crespel.
Drôle infâme, ferme vite la porte.
Frantz.
Oui, Monsieur, medicin.
Crespel.
Lui, medicin? Non, sur mon âme,
Un fossoyeur, un assassin!
Qui me tuerait ma fille après ma femme,
J’entends le cliquetis de ses flacons dans l’air.
Loin de moi qu’on le chasse.
(Miracle parait subitement. Frantz se sauve.)
Miracle.
Ha, ha, ha, ha!
Crespel.
Enfin!
Miracle.
Eh bien, me voilà, c’est moi-même.
Ce bon monsieur Crespel, je l’aime!
Ou donc est-il?
Crespel (l’arrêtant).
Morbleu!
Miracle.
Ha, ha, ha, ha!
Je cherchais votre Antonia!
Eh bien! ce mal qu’elle hérita,
De sa mère toujours en progrès? chère belle,
Nous la guérirons. Menez moi chez elle.
Crespel.
Pour l’assassiner? Si tu fais un pas,
Je te jette par la fenetre.
Miracle.
Eh la! tout doux. Je ne veux pas
Vous desplaire.
(Il avance un fanteuil.)
Crespel.
Que fais tu, traitre?
Miracle.
Pour conjurer le danger,
Il faut le connaître,
Laissez moi l’interroger.
Crespel et Hoffman.
L’effroi me pénètre.
(Miracle la main tendue vers la chambre d’Antonia.)
A mon pouvoir vainqueur.
Cède de bonne grâce!...
Près de moi sans terreur,
Viens ici prendre place,
Viens.
Crespel et Hoffman.
D’epouvante et d’horreur
Tout mon être se glace,
Une étrange terreur
M’enchaîne à cete place.
J’ai peur.
Crespel (s’asseyant).
Allons, parle et sois bref.
(Miracle continue ses gestes magnétiques. La porte de la chambre d’Antonia s’ouvre lentement. Miracle indique qu’il prend la main d’Antonia invisible, et qu’il la fait asseoir.)
Miracle (s’asseyant).
Voulez vous vous asseoir là.
Crespel.
Je suis assis.
Miracle (sans répoudre).
Quel age avez vous, je vous prie?
Crespel.
Qui, moi?
Miracle.
Je parle à votre enfant.
Hoffman (a part).
Antonia?
Miracle.
Quel âge?... il écoute Vingt ans.
Crespel.
Hein?
Miracle.
Le printemps de la vie.
(Il fait le geste de tâter le pouls.)
Voyons la main!...
Crespel.
La main.
Miracle (tirant sa montre).
Chut, laissez moi compter.
Hoffman (à part).
Dieu! suis-je jouet d’un rêve? Est-ce un fantôme?
Miracle.
Le pouls est inégal et vif, mauvais symptôme.
Chantez!...
Crespel (se levant).
Non, non, tais-toi!... ne la fais pas chanter!
(La voix d’Antonia se fait entendre.)
Miracle.
Voyez, son front s’anime, et son regard flamboie,
Elle porte la main à son coeur agité.
(Il semble suivre Antonia du geste. La porte de la chambre se referme brusquement.)
Crespel.
Que dit il?
Miracle (se levant).
Il serait dommage en vérité,
De laisser à la mort si belle proie!
Crespel.
Tais-toi!
Miracle.
Si vous voulez accepter mon secours,
Si vous voulez sauver ses jours,
J’ai la certains flacons que je tiens en réserve.
(Il tire plusieurs flacons de sa poche et les fait sonner comme des castagnettes.)
Crespel.
Tais toi!
Miracle.
Dont il faudrait...
Crespel.
Tais-toi! Dieu me préserve
D’écouter tes conseils misérable assassin!...
Miracle.
Dont il faudrait chaque matin...
Eh! oui, je vous entends,
Tout a l’heure, a l’instant!
Des flacons, pauvre père,
Vous en serez, j’espère.
Content!
Crespel.
Va-t-en, va-t-en, va-t-en!
Hors de chez moi, Satan!
Redoute la colère,
Et la douleur d’un père,
Va-t-en!
Hoffman (à part).
A la mort qui t’attend,
Je saurai, pauvre enfant,
T’arracher, je l'espère!
Tu ris en vain d’un père,
Satan!
Miracle (avec le même flegme.)
Dont il faudrait...
Crespel.
Va-t-en!
Miracle.
Chaque matin...
Crespel.
Va-t-en!
(Il pousse Miracle dehors et la reforme la porte sur lui.)
Ah! le voilà dehors et ma porte est fermée!
Nous sommes seuls enfin,
Ma fille bien aimée!
Miracle (rentrant par la muraille).
Dont il faudrait chaque matin...
Crespel.
Ah misérable,
Viens, viens!... les flots puissent—ils t’engloutir.
Nous verrons si le diable.
T’en fera sortir!...
Crespel.
Va-t-en, va-t-en, va-t-en!
Hors de, etc, etc.
Hoffman.
A la mort qui t’attend,
Je saurai, etc., etc.
Miracle.
Dont il faudrait...
Crespel.
Va-t-en!...
Miracle.
Chaque matin...
Crespel.
Va-t’en.
(Ils disparaissent ensemble.)
Hoffman (seul).
Ne plus chanter! hélas. Comment obtenir d’elle
Un pareil sacrifice?
Antonia (parait).
Eh bien, mon père qu’a-t-il dit?
Hoffman.
Ne me demand rien,
Plus tard tu sauras tout; une route nouvelle
S’auvre à nous, mon Antonia!...
Pour y suivre mes pas, chasse de ta mémoire,
C’est rêves d’avenir, de succés et de gloire,
Que ton coeur au mien confia.
Antonia.
Mais toi même?
Hoffman.
L’amour tous les deux nous convie,
Tout ce qui n’est pas toi n’est plus rien dans ma vie.
Antonia.
Tiens donc! voici ma main!
Hoffman.
Ah, chère Antonia! Pourrai-je reconnaître?
Ce que tu fais pour moi?
(Il lui baise les mains.)
Ton père va peut-être
Revenir, je te quitte... à demain!
Antonia.
A demain!
(Hoffman sort.)
Antonia (allant ouvrir une porte.)
De mon père aisément il s’est fait le complice!
Allons, les pleurs sont superflus,
Je l’ai promis, je ne chanterai plus.
(Elle se laisse tomber sur un fauteuil.)
Miracle (surgissant derrière elle.)
Tu ne chanteras plus. Sais tu quel sacrifice,
S’impose ta jeunesse et l’as tu mesuré?
La grâce, le talent, don sacré,
Tous ces biens que le ciel t’a livrés en partage,
Faut il les enfouir dans l’ombre d’un ménage
N’as tu pas entendu, dans un rêve orgueilleux,
Ainsi qu’une forêt par le vent balancée,
Ce doux fremissement de la foule pressée
Qui murmure ton nom et te suit des yeux?
Voilà l’ardente joie et la fête éternelle
Que tes vingt ans en fleur sont près d’abandonner,
Pour les plaisirs bourgeois ou l’ou veut t’enchainer
Et des marmots d’enfants qui te rendront moins belle!
Antonia (sans se retourner).
Ah, qu’elle est cette voix qui me trouble l’esprit?
Est-ce l’enfer qui parle ou Dieu qui m’avertit?
Non non ce n’est pas là le bonheur, voix mandite,
Et contre mon orgeuil, mon amour s’est armé,
La gloire ne vaut pas l’ombre heureuse ou m’invite
La maison de mon bien aimé.
Miracle.
Quels amours sont donc les vôtres?
Hoffman te sacrifie a sa brutalité;
Il n’aime en toi que ta beauté,
Et pour lui, comme pour les autres
Viendra bientôt le temps de l’infidélité.
(Il disparait.)
Antonia (se levant).
Non, ne me tente plus! Va-t-en,
Démon! Je ne veux plus t’entendre.
J’ai juré d’être à lui, mon bien aimé m’attend,
Je ne m’appartiens plus et ne puis me reprendre.
Et tout à l’houre encor, sur son coeur adoré,
Quel amour eternal ne m’a-t-il pas juré...
Ah qui me sauvera du démon, de moi-même?...
Ma mère! ô ma mère, je l’aime!...
Miracle (reparait).
Ta mère! oses tu l’invoquer?...
Ta mère? Mais n’est-ce pas elle
Qui parle par ma voix, ingrate, et te rappelle,
La splendeur de son nom que tu veux abdiquer?
(Le portrait s’éclaire et semble s’animer. C’est le fantôme de la mère.)
Ecoute!
La Voix.
Antonia!
Antonia.
Dieu, ma mère, ma mère!
Le Fantome.
Cher enfant, que j’appelle
Comme autrefois,
C’est ta mère c’est elle,
Entends sa voix!
Antonia.
C’est elle.
Miracle.
Oui, c’est sa voix, l’entends tu?
Sa voix, meilleure conseillère,
Qui te lègue un talent que le monde a perdu!
Le Fantome.
Antonia!
Miracle.
Ecoute elle semble revivre
Et le public lointain de ses bravos l’enivre!
Antonia (se levant).
Ma mère!
Le Fantome.
Antonia!
Miracle.
Reprends donc avec elle!...
(Il saisit un violon et accompagne avec fureur.)
Antonia.
Oui, son âme m’appelle
Comme autrefois!
C’est ma mère c’est elle
J’entends sa voix!
Le Fantome.
Cher enfant, que j’appelle
Comme autrefois!
C’est ta mère c’est elle!
Entends sa voix!
Antonia.
Non! assez... je succombe!
Miracle.
Encore!
Antonia.
Je ne veux plus chanter.
Miracle.
Encore!
Antonia.
Qu’elle ardeur m’entraine et me dévore?
Miracle.
Encore! Pourquoi t’arrêter?
Antonia (haletante).
Je cède au transport qui m’enivre!
Quelle flamme éblouit mes yeux!...
Un seul moment encore a vivre,
Et mon âme s’envole aux cieux!
Le Fantome.
Cher enfant que j’appelle,
etc.
Antonia.
C’est ma mère c’est elle,
etc.
Antonia.
Ah!
(Elle vient, tomber mourante sur le canapé. Miracle s’englontit dans la terre, en poussant un éclat de rire. Le Fantôme disparait.)
Crespel (accourant).
Mon enfant!... ma fille!... Antonia!
Antonia (expirante).
Mon père
Ecoutez c’est ma mère,
Qui m’appelle! Et lui... de retour...
C’est une chanson d’amour...
Qui s’envole
Triste ou folle...
(Elle meurt.)
Crespel.
Non! un seul mot! un seul! ma fille, parle moi.
Mais parle donc! Mort exécrable!
Non! pitié! grâce! Eloigne toi!...
Hoffman (entrant précipitamment).
Pourquoi ces cris?
Crespel.
Hoffman! ah, miserable!
C’est toi qui l’as tuée!...
Hoffman (courant à Antonia).
Antonia!...
Crespel (avec égarement).
Du sang
Pour colorer sa joue!...
Une arme, un couteau!
(Il saisit un coutean et s’élance sur Hoffman.)
Nicklausse (entrant et arrêtant Crespel).
Malheureux!
Hoffman (a Nicklausse).
Vite donne l’alarme, un médecin, un médecin!
Miracle (paraissant).
Présent!
Il tate le pouls d’Antonia.
Morte!
Crespel (éperdu).
Ah, mon Dieu, mon enfant ma fille!
Hoffman (avec desespoir).
Antonia!