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Napoléon intime

LIVRE VII LE CHEF (continued 2)

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C’est avec la plus grande délicatesse que, souvent, Napoléon répandait à profusion des sommes considérables : « L’Empereur me fait don de six cent mille francs, écrit Davout à la maréchale, dont trois cent mille francs en rente doivent être réunis aux autres biens que je tiens de Sa Majesté, et faire partie du fief que l’Empereur veut me donner aussi… Je dois te recommander de ne parler de ces nouveaux bienfaits de notre Empereur à qui que ce soit : c’est la condition qu’il y met. En me comblant de ses bienfaits, il veut qu’on les ignore. Que personne donc, même dans ton intérieur, ne le sache. »

On peut, en guise de contrôle de la munificence impériale, consulter, entre autres documents officiels, un seul état de répartition par lequel l’Empereur fait cadeau, en 1807, d’un million à Berthier, de six cent mille francs par tête à quatre maréchaux, de quatre cent mille francs à cinq autres et de deux cent mille francs à chacun des vingt-six généraux nominativement désignés. « Ces hommes, ajoute Metternich, voulaient jouir de leur fortune et n’entendaient pas risquer tous les jours leurs biens et leur vie au milieu des vicissitudes de la guerre. » — « Si l’Empereur, dit le général Marbot, eût voulu punir tous ceux qui manquaient de zèle, il eût dû renoncer à se servir de presque tous les maréchaux. »

C’est ainsi qu’au lieu de l’obéissance passive, de l’entrain spontané, gages de la victoire, l’Empereur ne rencontra plus autour de lui que la mollesse et la force d’inertie, quand ce n’était pas l’indiscipline. Ces grands dignitaires avaient-ils au moins l’excuse de faire coïncider l’intérêt général avec leurs goûts personnels ? C’est douteux, car, cet intérêt général, ils n’étaient pas en position de le connaître.

Un souverain, chef d’armée, ne pouvant se promener en affichant sur son chapeau ses projets et les dépêches diplomatiques relatives aux plans de l’ennemi, — où donc ces généraux auraient-ils puisé la notion de ce qu’exigeait le bien public ? S’il leur suffisait, pour être bons conseillers, de juger superficiellement, d’après l’horizon restreint qui ceignait leurs bivouacs, n’était-ce pas dans les campagnes antérieures qu’il eût été séant de faire des remontrances à ce chef qui distribuait si généreusement à ses compagnons de gloire, sous forme de dotations, les territoires assurant la fortune tant convoitée ? A ce moment, le désintéressement éclairé par le patriotisme, aurait pu justement dicter de respectueuses observations à des collaborateurs soucieux de n’être pas de simples courtisans. Ils auraient pu mettre utilement alors des restrictions à un concours qu’ils donnaient, au contraire, avec une servilité empressée ; ils auraient pu faire entrevoir à Napoléon que ces fiefs, enlevés de vive force et dont ils étaient les donataires, représentaient, au jugement des vaincus, de pures extorsions constituant, pour l’avenir, des humiliations à venger, des pertes à récupérer.

Complices ardents et avides des spoliations, ils auraient dû comprendre que pour garder ces biens, ils devaient les défendre. Et il fallait, en vérité, qu’ils fussent aveugles pour ne pas voir que c’était la pointe en avant, non l’épée au fourreau, qu’ils étaient forcés d’attendre la ratification, par le temps, des conquêtes de l’Empire, conquêtes toujours aléatoires jusqu’à l’extinction de la génération qui en avait souffert et qui les revendiquait par des coalitions sans cesse renouvelées.

On a vainement essayé d’expliquer, d’atténuer la conduite coupable des officiers généraux, en insinuant qu’ils étaient heureux de se venger de l’égoïsme de l’Empereur ; qu’ils étaient las de cueillir des lauriers pour le compte d’un autre. Selon eux, Napoléon, jaloux de toute gloire, aurait à dessein laissé dans l’ombre leurs éminents services, quand il rédigeait ses bulletins de victoires. De pareils sentiments chez les lieutenants de l’Empereur ne sont pas surprenants : c’est une loi constante que tout homme, participant à une action heureuse, s’exagère la part qui lui revient dans le succès ; comme aussi, à l’inverse, c’est une loi non moins formelle qu’au jour d’un échec, tout le monde s’éclipse prestement derrière la responsabilité du chef suprême.

Les documents véridiques vont répondre.

Le premier démenti à ces récriminations se trouve sous la plume de Marmont, le plus coupable de tous, celui qui, en 1814, méconnut son devoir militaire, les lois de la gratitude et les liens d’une amitié de vingt ans. Dans les mémoires de ce maréchal, on peut lire que Napoléon ne cherchait nullement à amoindrir les mérites de ses lieutenants, même au moment où il aurait eu intérêt à les dissimuler, au moment où il avait lui-même à faire toute sa carrière : « En 1797, rapporte Marmont, Dessoles, — employé près du général chef de l’état-major, le même devenu notoire depuis par le rôle important qu’il a joué sous la Restauration (dont il fut ministre de la guerre), — fut chargé par le général en chef de porter à Paris la nouvelle de l’armistice… Masséna porta, quelques jours plus tard, le traité des préliminaires de paix. Bonaparte, en agissant ainsi, faisait une chose agréable à ses généraux ; mais, comme je l’ai déjà dit, il avait pour but spécial de présenter successivement à la vue des Parisiens ses principaux lieutenants, ceux dont les noms avaient été prononcés avec le plus d’éclat, afin de les mettre à même de les juger. » En même temps qu’il saisissait toutes les occasions de les envoyer à Paris, Napoléon pouvait-il faire plus dans l’intérêt de ses subordonnés que d’écrire, par exemple, au gouvernement : « Le général Berthier, dont les talents distingués égalent le courage et le patriotisme, est une des colonnes de la République… Il n’est pas une victoire de l’armée d’Italie à laquelle il n’ait contribué. Je ne craindrai pas que l’amitié me rende partial en retraçant ici les services que ce brave général a rendus à la patrie ; mais l’histoire prendra ce soin, et l’opinion de toute l’armée formera le témoignage de l’histoire. » « Je vous ai annoncé, après la bataille de Rivoli, vingt et un drapeaux, et je ne vous en ai envoyé que quinze ou seize. Je vous envoie, par le général Bernadotte, les autres, qui avaient été laissés, par mégarde, à Peschiera. Cet excellent officier général est aujourd’hui un des officiers les plus essentiels à la gloire de l’armée d’Italie. » « Je vous envoie le drapeau dont la Convention fit présent à l’armée d’Italie, par un des généraux qui ont le plus contribué aux différents succès des différentes campagnes. Le général Joubert, qui a commandé à la bataille de Rivoli, a reçu de la nature les qualités qui distinguent les guerriers. Grenadier par le courage, il est général par le sang-froid et les talents militaires. »

Bien d’autres ont été envoyés à Paris par Bonaparte avec des lettres élogieuses qui leur attiraient les faveurs du Directoire : Murat le 26 avril 1796, Marmont le 26 septembre 1796, et, dans l’année 1797 : Bessières le 18 février, Augereau le 28 du même mois, Kellermann le 21 mars, Masséna le 20 mai, Sérurier le 28 juin, Andréossy le 14 novembre.

Il n’est pas plus difficile de prouver que le Premier Consul et l’Empereur, n’ayant rien à envier à personne, n’ont pas été plus jaloux de la gloire des autres généraux que le jeune commandant en chef de l’armée d’Italie, légitimement ambitieux de parfaire sa réputation naissante. « Nul général, lit-on dans une étude militaire sérieuse, nul général n’a su exciter l’émulation en distribuant l’éloge et le blâme avec autant d’autorité que Napoléon l’a fait dans ses Bulletins de la Grande Armée. Que n’auraient pas tenté ses généraux ou ses régiments pour obtenir des mentions telles que celles-ci : « Le colonel Mouton, du 1er chasseurs, s’est couvert de gloire » ; « le 8e régiment de dragons a soutenu sa vieille réputation » ; « les 16e et 22e chasseurs et leurs colonels Latour-Maubourg et Durosnel ont montré la plus grande intrépidité » ; « les 4e et 9e régiments d’infanterie légère, les 100e et 32e de ligne se sont couverts de gloire » ; « le général Gazan a montré beaucoup de valeur et de conduite ». « C’est Masséna, Joubert, Lasalle et moi qui avons gagné la bataille de Rivoli », disait Napoléon devant tous les officiers d’une division de dragons. »

Si l’on feuillette le recueil des Bulletins de la Grande armée, on verra que l’Empereur s’empressait en toute circonstance de mettre en relief, aux yeux de tous, les qualités de ses collaborateurs : c’est « le maréchal Bessières qui a fait, à la tête de quatre escadrons, une brillante charge qui a dérouté et culbuté l’ennemi » ; c’est « le maréchal Ney qui avait eu la mission de s’emparer du Tyrol et s’en est acquitté avec son intelligence et son intrépidité accoutumées » ; c’est « le lieutenant général Gouvion-Saint-Cyr qui a déployé une grande habileté dans les manœuvres » ; c’est « le général Saint-Hilaire qui, blessé au commencement de l’action, est resté toute la journée sur le champ de bataille et s’est couvert de gloire » ; c’est « le maréchal Davout qui faisait des prodiges avec son corps d’armée. Ce maréchal a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté de caractère, première qualité d’un homme de guerre » ; c’est, une autre fois, le même maréchal « qui a donné dans ces différentes affaires de nouvelles preuves de l’intrépidité qui le caractérise » ; c’est « le général Dupont (le héros futur de la déplorable capitulation de Baylen) qui s’est conduit avec beaucoup de distinction » et, plus loin, est qualifié « d’officier d’un grand mérite ». Ce sont Murat, Bernadotte et Soult à qui « l’Empereur témoigne sa satisfaction pour leur conduite brillante à Lubeck, et pour l’activité qu’ils ont mise dans leur marche à la poursuite de l’ennemi » ; c’est le général Lariboisière dont l’Empereur dit : « C’est un officier du plus rare mérite » ; c’est « le maréchal Mortier faisant preuve de sang-froid et d’intrépidité » ; ce sont Lannes et Masséna « qui ont montré dans cette journée toute la force de leur caractère » ; puis Oudinot à qui l’Empereur confie un commandement en disant de lui : « C’est un général éprouvé dans cent combats, où il a montré autant d’intrépidité que de savoir ».

Il serait superflu de reproduire ici toutes les citations élogieuses, dont personne ne peut nier l’authenticité. Mais n’existeraient-elles même pas, toutes les archives de l’empire auraient-elles été brûlées, qu’il suffirait des titres nobiliaires de princes, ducs, comtes, barons, que se transmettent encore aujourd’hui les descendants des généraux de l’empire, pour attester que Napoléon sut rendre une justice éclatante au mérite, partout où il se montrait.

L’Empereur n’eut qu’un tort, sans contredit, ce fut d’exagérer sa reconnaissance pour ceux qui le servaient, de leur créer des états de maison somptueux dont ils avaient hâte de profiter, et c’est bien par suite de son excès de largesse qu’il fit, à ses dépens, l’expérience de la vérité de ces paroles de Montesquieu, paroles prophétiques, dites à propos de la décadence de l’empire romain : « La plupart des conjurés avaient été comblés de bienfaits par l’empereur, ils avaient trouvé de grands avantages dans ses victoires ; mais plus leur fortune était devenue brillante et plus ils s’occupaient d’échapper au malheur commun… Comblez un homme de bienfaits ; la première idée que vous lui inspirez, c’est de chercher les moyens de les conserver. »

IX

Comme Metternich l’avait remarqué dès 1809, l’Empereur voyait nettement l’apathie de ses lieutenants. Dans un dîner à Dantzig, en 1812, rapporte le général Rapp, on l’entend dire devant ceux-là mêmes dont il parlait : « Le roi de Naples ne veut plus sortir de son beau royaume, Berthier voudrait chasser à Gros-Bois, et Rapp habiter son superbe hôtel à Paris. » Déjà en 1809, il disait devant Berthier et d’autres généraux, à propos d’avantages qui avaient été concédés aux Autrichiens sans son autorisation : « Vous vous croyez donc des hommes bien importants, messieurs les chefs d’état-major ! J’ai fait de vous de trop grands seigneurs, et vous caressez ceux de la cour d’Autriche… » Un autre jour, il disait au duc de Vicence : « Ne voyez-vous pas, Caulaincourt, ce qui se passe ici ? Les hommes que j’ai comblés veulent jouir ; ils ne veulent plus se battre ; ils ne sentent pas, pauvres raisonneurs, qu’il faut encore se battre pour conquérir le repos dont ils ont soif. Et moi donc, est-ce que je n’ai pas aussi un palais, une femme, un enfant ? Est-ce que je n’use pas mon corps dans les fatigues de tous genres ? Est-ce que je ne jette pas ma vie chaque jour en holocauste à la patrie ? Les ingrats !… »

Napoléon avait parfaitement conscience du remède nécessaire à cet état de choses, quand il s’écriait : « Il n’y a plus que mes pauvres soldats et les officiers, qui ne sont ni princes, ni ducs, ni comtes, qui vont bon jeu, bon argent. C’est affreux à dire, mais c’est la vérité. Savez-vous ce que je devrais faire ? Envoyer tous ces grands seigneurs d’hier dormir dans leurs lits de duvet, se pavaner dans leurs châteaux. Je devrais me débarrasser de ces frondeurs, recommencer la guerre avec de jeunes et purs courages. » Ainsi s’exprimait ce souverain, tant accusé d’autocratie inexorable, qui reculait devant l’idée d’infliger une humiliation à ses généraux, en portant atteinte à leurs prérogatives ! Les renvoyer dans leurs châteaux lui paraissait le maximum de sévérité auquel il pourrait recourir ! Et n’aurait-elle pas encore paru d’une rare bénignité, cette mesure qu’il envisageait comme extrême, alors qu’il eût été si naturel qu’un chef, dans la simple limite de ses attributions, parlât au moins de livrer à des conseils de guerre tous ces subordonnés récalcitrants ?

Ces discours n’étaient, de la part de l’Empereur, ni des suppositions gratuites, ni des boutades rétrospectives, méchamment inventées pour pallier ses échecs. Il est malheureusement trop vrai que ses meilleurs amis allaient jusqu’à contrecarrer ses décisions, jusqu’à éclairer maladroitement l’ennemi, poussés qu’ils étaient par le désir de mettre fin à des guerres devenues fatigantes pour eux. En 1813, à Dresde, au moment des conférences en vue de la paix avec le prince de Metternich, l’intérêt évident de Napoléon lui commandait de cacher le peu de confiance qu’il avait dans son armée. Ce fut le maréchal Berthier qui se chargea de renseigner l’ambassadeur d’Autriche : « Il me serait difficile, rapporte le prince de Metternich, de rendre l’expression d’inquiétude douloureuse qui se lisait sur le visage de ces courtisans et de ces généraux chamarrés d’or qui étaient réunis dans les appartements de l’Empereur. Le prince de Neuchâtel, Berthier, me dit à mi-voix : — « N’oubliez pas que l’Europe a besoin de paix, la France surtout, elle qui ne veut que la paix. » — Je ne me crus pas tenu de répondre et j’entrai dans le salon de service de l’Empereur. » S’il ne répondit pas à Berthier, Metternich ne manqua pas de tirer profit du renseignement : comme Napoléon, suivant son rôle, parlait haut et ferme des forces imposantes dont il disposait encore : « Mais c’est précisément l’armée qui désire la paix », riposta le diplomate autrichien. L’Empereur, blessé au vif par ce coup droit, répliqua spontanément : « Non, ce n’est pas l’armée, ce sont mes généraux qui veulent la paix. »

Dès que les maréchaux constatèrent la faiblesse de Napoléon envers eux, leur hardiesse alla grandissant. Impuissant à prendre le parti de faucher d’un seul coup les résistances dangereuses qui s’affermissaient autour de lui, l’Empereur dut entrer dans la voie des concessions. Dès lors, n’ayant plus la liberté de s’arrêter aux déterminations que lui dictait son génie, il crut indispensable de prendre l’opinion de ceux qui seraient appelés à les exécuter. De ces consultations naquit, dans l’esprit de l’Empereur, l’indécision, toujours néfaste à un chef d’armée. C’est ainsi que, pendant la guerre de Russie, devant ses ordres discutés, critiqués, Napoléon en arrive fatalement à céder aux observations de ses généraux. « Il aurait évité de grands revers, — raconte le baron Fain, s’appuyant lui-même sur le général Gourgaud, — surtout dans les derniers temps de sa carrière, s’il ne s’en était rapporté qu’à lui-même. » En 1813, sous la pression des maréchaux, il renonça à la marche sur Berlin qu’il avait conçue, et alla s’engouffrer dans le désastre de Leipzig.

Son autorité affaiblie devenait de jour en jour plus précaire ; c’est lui-même qui dit au maréchal Macdonald : « … Je donne des ordres et l’on ne m’écoute plus ; j’ai voulu faire réunir tous les équipages sur un point avec une escorte de cavalerie, eh bien ! personne n’est venu. » Il est impossible de conserver le moindre doute sur le peu de cas qu’on faisait des ordres de l’Empereur, lorsqu’à cette pénible constatation le même maréchal ose répondre : « Je le crois bien, beaucoup ont de l’expérience et de l’instinct ; ils présument avec raison que la communication par laquelle vous vouliez les diriger n’est pas plus libre que la nôtre. » Macdonald, avec une affectation lourde et de mauvais goût, a pris soin de souligner le ton irrespectueux, indécent même, avec lequel il se permettait de parler à Napoléon, en ces jours de malheur : « Ayant joint l’Empereur, dit-il, je lui parlai très énergiquement : — « Il faut forcer le passage et envoyer sans perdre un instant tout ce que vous avez là de disponible », — et c’est vertement qu’il rabroue le plus grand des hommes de guerre, en ajoutant d’un air courroucé : « Votre garde, pourquoi n’est-elle pas en marche ? » Le maréchal, avec une candeur qui touche à l’inconscience, déclare que « les personnes présentes à cet entretien le regardaient fixement et marquaient l’étonnement d’entendre, apparemment pour la première fois, parler à l’Empereur avec cette libre et franche fermeté ».

Sous ce commandement de jour en jour plus faible, on marcha de défaites en défaites, dans une retraite qui amena, derrière elle, l’ennemi sur le sol français.

En face de la patrie envahie, l’Empereur semble s’être ressaisi pleinement. Il est résolu à repousser toute ingérence dans ses conceptions et à destituer, à châtier impitoyablement quiconque n’obéirait pas instantanément. Ce n’est pas le trait le moins honorable de ce caractère qui se montre plus hautain dans l’adversité que dans le triomphe. Il est bien en possession de lui-même le jour où il enlève le commandement au maréchal Victor ; le jour où il écrit à un autre maréchal inactif : « Si vous êtes toujours l’Augereau de Castiglione, gardez le commandement ; si vos soixante ans pèsent sur vous, quittez-le et remettez-le au plus ancien de vos officiers généraux. La patrie est menacée et en danger, elle ne peut être sauvée que par l’audace et la bonne volonté, et non par de vaines temporisations… Soyez le premier aux balles. Il n’est plus question d’agir comme dans les derniers temps, mais il faut reprendre ses bottes et sa résolution de 93… » C’est bien le Bonaparte d’autrefois qu’on retrouve dans ces lettres vigoureuses et incisives qui n’admettent pas de réplique : « … Je vois que vous avez onze cents chevaux prêts à partir ! pourquoi ne partent-ils pas ? on dirait que vous dormez à Paris. » « Je ne suis pas un caractère d’opéra… il faut être plus pratique que vous ne l’êtes… il est tout simple et plus expéditif de déclarer que l’on ne peut pas faire une levée d’hommes que d’essayer de la faire. » « Écrivez au général Digeon que je suis extrêmement mécontent de la manière dont il commande son artillerie ; qu’hier, à trois heures après-midi, toutes les pièces manquaient de munitions, non par suite de consommation, mais parce qu’il avait tenu son parc trop éloigné… Dites-lui qu’un officier d’artillerie qui manque de munitions au milieu d’une bataille, mérite la mort. »

Sous l’étreinte de cette énergie reconquise, l’armée composée d’une poignée d’hommes put accomplir, en 1814, en face de l’Europe entière coalisée, les faits d’armes les plus mémorables qu’aucun peuple ait eu jamais à enregistrer dans son histoire.

Écrasé sous le nombre, acculé à Fontainebleau où l’attendait la trahison définitive de Marmont, son ami de jeunesse, l’Empereur, selon l’expression du capitaine Coignet, « se trouva sous la faux de tous les hommes qu’il avait élevés aux hautes dignités et qui le forcèrent d’abdiquer ».

Là, il fut donné à Napoléon de connaître tout ce qu’il y a de bas, de perfide, de hideux dans le cœur humain. Celui qui fut pendant quinze ans la gloire et la fortune de la France, l’idole encensée de tout un peuple, le géant des batailles ayant tenu l’Europe entière emprisonnée dans les plis du drapeau de la France, se vit méprisé, insulté, bafoué par les hommes dont, naguère, il devait modérer le zèle adulateur ! Spectacle déshonorant pour l’humanité ! Les maréchaux, soucieux avant tout d’assurer leur position près des Bourbons, sans un mot de pitié ni de sympathie pour Napoléon accablé, exigèrent impérieusement son abdication. Et quel langage lui tenait-on ? « Nous en avons assez… trêve de compliments… il s’agit de prendre un parti… » ; ce sont les expressions mêmes de Macdonald, chargé par ses collègues de porter la parole. « Il est temps d’en finir…, disait brusquement le maréchal Ney, il faut faire votre testament… vous avez perdu la confiance de l’armée… » Et quand l’Empereur, indigné, rapporte Caulaincourt, répondait que l’armée obéirait assez pour punir la révolte de ce maréchal, celui-ci répliquait cyniquement : « Eh ! si vous en aviez le pouvoir, serais-je encore ici dans cet instant ? »

Quand le dernier des maréchaux eut repassé le seuil de sa porte, Napoléon, révolté des humiliations qu’il venait de subir, le cœur soulevé par le dégoût de tant de lâcheté, s’écria : « Ces gens-là n’ont ni cœur ni entrailles… je suis moins vaincu par la fortune que par l’égoïsme et l’ingratitude de mes frères d’armes… »

C’était plus qu’il n’en pouvait supporter. L’infâme abandon de ceux qu’il avait aimés, comblés de richesses et d’honneurs, porta le dernier coup à cette âme abîmée dans sa désillusion.

Le soir même, dans un accès de désespoir, il résolut de mettre fin à ses jours. Il absorba un poison violent, contenu dans un sachet que, depuis 1808, il portait suspendu à son cou, afin, sans doute, de ne pas rester vivant entre les mains de l’ennemi, s’il avait le malheur d’être fait prisonnier.

Malgré ses efforts, il ne put comprimer les cris de la souffrance qu’il éprouvait, et l’éveil fut donné au château.

A minuit, Constant, le valet de chambre, arriva près du lit de son maître. En proie à des convulsions effrayantes, l’Empereur répétait d’une voix saccadée : « Marmont m’a porté le dernier coup. Le malheureux ! Je l’aimais ! L’abandon de Berthier m’a navré ! mes vieux amis, mes anciens compagnons d’armes ! »

Le docteur Yvan, appelé en toute hâte, fit prendre de force un contre-poison à l’Empereur.

Un peu de calme succéda à la crise violente. Il s’assoupit une demi-heure. « Quand Napoléon se réveilla, dit Caulaincourt, je me rapprochai de son lit. Les gens de service se retirèrent, nous restâmes seuls. Ses yeux enfoncés et ternes semblaient chercher à reconnaître les objets qui l’environnaient, tout un monde de tortures se révélait dans ce regard vaguement désolé ! « Dieu ne l’a pas voulu, dit-il, comme répondant à sa pensée intime, je n’ai pu mourir, pourquoi ne m’a-t-on pas laissé mourir ?… Ce n’est pas la perte du trône, dit-il ensuite, qui me rend l’existence insupportable. Ma carrière militaire suffit à la gloire d’un homme. Savez-vous ce qui est plus difficile à supporter que les revers de la fortune ? Savez-vous ce qui broie le cœur ? C’est la bassesse, c’est l’horrible ingratitude des hommes. En présence de tant de lâchetés, de l’impudeur de leur égoïsme, j’ai détourné la tête avec dégoût, et j’ai pris la vie en horreur. Ce que j’ai souffert depuis vingt jours ne peut être compris. »

A partir de ce moment, trahi par la mort elle-même, qui lui réservait une agonie plus lente, une fin plus dramatique encore, l’Empereur fut résigné à tout ; il signa sans discussion les protocoles du traité d’abdication, anxieux de quitter le foyer d’amertumes, d’abjections, de vilenies où il venait de tant souffrir.

X

Le voyage de Fontainebleau à l’île d’Elbe réservait à Napoléon de nouvelles et douloureuses épreuves. Il eut à subir encore un affront, lorsqu’il rencontra l’homme qu’il avait fait duc de Castiglione ; celui-ci ne daigna même pas lever la casquette dont était coiffée sa ducale personne. En Provence, les populations surexcitées se portaient, aux relais, vers la voiture que l’Empereur occupait avec les commissaires étrangers, et là, on lui jetait en pleine figure les sarcasmes les plus outrageants, tels que : « ogre de Corse ! odieux tyran ! à bas Nicolas ! » (surnom méprisant que l’on donnait alors à Napoléon). Les plus exaltés se cramponnaient aux roues de l’équipage, pendant que les moins hardis lançaient, de loin, d’énormes pierres. Les menaces de mort ne tardèrent pas à succéder aux insultes. « Le danger, dit le comte Waldbourg-Truchess, devint si redoutable qu’avant d’arriver à Saint-Cannat, où l’effervescence était à son paroxysme, l’Empereur, supplié par son entourage qui voulait empêcher un crime déshonorant, dut changer de costume et, endossant l’habit de l’un de ses courriers qui prit sa place, il courut lui-même devant les voitures ! »

Quel mortel eut jamais dans sa vie des contrastes aussi saisissants : avoir mené des armées triomphantes à travers l’Europe terrifiée à son approche, et maintenant se voir réduit, sous un déguisement d’emprunt, en avant d’une berline, à servir de piqueur à des officiers étrangers qui étaient ses propres gendarmes !

Y eut-il couardise de la part de Napoléon à user d’un expédient destiné à tromper la fureur d’une populace affolée ? — Ni plus ni moins qu’il y aurait lâcheté, dans l’impossibilité de se défendre, à éviter l’assaut d’une meute de chiens ou de loups enragés.

Du reste, si l’on se plaît à parler de courage, on peut, semble-t-il, s’en rapporter à l’homme qui, pendant les dix années de l’Empire, plutôt que de jouir d’une sécurité sans gloire, a préféré quand même les périls de la guerre, et les a bravés à ce point qu’il a pu vivre dans les camps, en quelque sorte sous le feu de l’ennemi, cinquante-quatre jours juste de moins que dans les résidences impériales ; à l’homme qui, en personne, a commandé dans six cents combats et quatre-vingt-cinq batailles rangées ; à l’homme qui, passé l’âge de la témérité, en 1813, dit le major d’Odleben, à Dresde, recevant à la tête les éclats d’une grenade, et voyant les Italiens se courber pour se soustraire aux effets de l’explosion, se tourne vers eux et leur crie en riant : Ah, coglioni ! non a male !

A peine arrivé à l’île d’Elbe, c’est miracle de voir l’Empereur, dépossédé de son trône, ne pas donner une minute à l’abattement si naturel qui aurait pu l’envahir après de pareils événements, et se mettre au contraire à administrer immédiatement cette île minuscule avec le formalisme qu’il apportait à régir son vaste empire.

Débarqué le 3 mai à six heures du soir, le lendemain 4, rapporte sir Neil Campbell, après avoir reçu les autorités et les notables, « il montait à cheval, faisait une première inspection aux fortifications de Porto-Ferrajo, et ne rentrait pour dîner qu’à sept heures ». Le 5, « levé avec le jour, il sortait à pied, afin de visiter les forts et les magasins » ; le 6, à sept heures du matin, « il traversait le port en canot, puis montait à cheval et allait jusqu’à Rio examiner les mines » ; le 7, « de cinq heures à dix heures avant midi, visite aux forts et magasins autour du port », et ainsi de suite, tous les jours.

Entre temps, il rétablissait, en miniature, son conseil des ministres, lorsqu’il assemblait, sous sa présidence, « le sous-préfet, le commissaire de la marine, le directeur de l’enregistrement, le commissaire des guerres, le directeur des contributions, et les personnes, dit l’ordre de convocation, qui peuvent donner des lumières et me faire connaître l’administration du pays, les douanes, les droits réunis, l’administration sanitaire et maritime ».

Dès ce moment, son attention est concentrée sur les affaires de l’île d’Elbe ; il y est aussi minutieux qu’au temps où il gouvernait soixante millions de sujets. L’homme se livre sans partage au nouveau devoir qui lui incombe.

L’entretien, l’administration de sa garde, dont l’effectif est de sept cent quinze hommes, cent vingt-sept chevaux ou mulets et seize voitures, sont l’objet d’un classement spécial sous la rubrique d’affaires militaires et de budget de la guerre, qu’il contrôle pièce à pièce, sou à sou, avec autant d’ordre, autant d’économie que jadis la comptabilité de la Grande Armée.

C’est non moins sérieusement que l’Empereur s’occupe des affaires civiles : à la place des travaux gigantesques qu’il faisait exécuter autrefois, il prescrit la réparation des ponts, il prend des mesures pour remédier à la malpropreté des rues. S’il n’a plus les châteaux impériaux, avec leurs parcs immenses, cela ne l’empêche pas de nommer des gardes « qui veilleront à ce que les chèvres n’endommagent pas le domaine », et, à défaut de mobilier de la couronne, quand il n’a plus à discuter les prix de tapisseries des Gobelins ou de meubles somptueux, il ne dédaigne pas d’écrire au général Bertrand : « Nous manquons de chaises ordinaires pour toutes nos maisons ; il faut arrêter un modèle de chaises de la valeur de cinq francs l’une, et un modèle de fauteuils et de canapés d’un prix proportionné et en acheter à Pise pour un millier de francs. »

Jamais caractère d’homme, il faut le reconnaître, ne s’est affirmé plus invariable dans ses dispositions principales qui sont : le besoin constant de veiller aux plus petites choses, la sujétion absolue à la besogne quotidienne. Tel il fut à ses débuts, tel on le vit à l’époque d’une splendeur inouïe, tel il demeure, après la chute, au sein de la pauvreté.

C’est dans cette solitude, loin des influences d’une cour abâtardie par l’excès des faveurs souveraines, que Napoléon sut prendre la résolution la plus énergique, la plus téméraire que son esprit ait conçue durant toute sa vie : le 26 février 1815, l’Empereur s’embarquait pour la France.

En s’engageant dans cette aventure qui, selon toutes prévisions, devait lui être fatale, l’Empereur obéissait-il à une ambition immodérée, aveugle ? Ne pouvait-il contenir son impatience de ressaisir un pouvoir regretté ? A première vue, il en paraît ainsi ; mais l’examen raisonné de la situation modifie singulièrement cette appréciation.

Il est indéniable qu’après le renversement de l’Empire, ses partisans, à l’instar des fidèles de tous les régimes déchus, travaillaient avec plus ou moins d’ardeur à préparer le retour de l’Empereur.

Que de l’île d’Elbe, Napoléon, bien informé, ait suivi d’un œil complaisant, qu’il ait même encouragé secrètement ces menées, cela n’est pas douteux, et c’est, après tout, bien naturel.

A quoi ces combinaisons secrètes devaient-elles logiquement aboutir ? A la perpétration d’un complot subordonné aux circonstances politiques intérieures de la France, et, ensuite, à la concentration, en un lieu de débarquement choisi d’avance, de forces imposantes chargées d’attendre et d’acclamer l’Empereur. Mais que nous sommes loin de cette sorte de conspiration préméditée, le jour où nous voyons Napoléon mettre à la voile au caprice des vents, atterrir au hasard sur un point du littoral où il n’est attendu par aucun de ses partisans dévoués ! Un tel acte de hardiesse ne pouvait résulter que d’une détermination chevaleresque ou du coup de tête d’un écervelé « venant, comme on disait à Paris, près de Louis XVIII, se livrer lui-même comme un papillon vient se prendre à la chandelle ».

Napoléon était incapable d’une étourderie ridicule, mais il avait une force d’âme suffisante pour affronter tous les périls plutôt que de se livrer pieds et poings liés, avant d’avoir épuisé ses derniers moyens d’action. On lui avait fait savoir que les Français désiraient son retour. Avant de s’abandonner, il crut se devoir à lui-même de s’assurer, sans violence, par une simple apparition, de la vérité de ces rapports. En dépit de tous les dangers, il prit cette résolution suprême, le jour où la mauvaise foi indéniable des signataires du traité de Fontainebleau l’autorisa à violer lui-même ce traité.

Pour ceux qui reprochent à Napoléon d’avoir manqué à la foi jurée, en quittant l’île d’Elbe, il convient de rappeler qu’en droit une convention n’est valable que si les deux parties peuvent, le cas échéant, être contraintes à l’exécuter. Or, il faut le demander à ses accusateurs, que pouvait faire Napoléon le jour où les stipulations signées par les puissances n’étaient plus respectées par elles ? Quel tribunal était compétent pour juger un conflit entre toutes les nations européennes d’un côté, et un homme isolé, comme était l’Empereur, d’autre part ?

Ce fut précisément la question qu’eut à se poser l’exilé de l’île d’Elbe. Le traité de Fontainebleau du 11 avril 1814, entre l’empereur Napoléon, l’Autriche, la Prusse, la Russie, et l’Angleterre dans la coulisse, n’avait été exécuté jusque-là que par l’une des parties contractantes, c’est-à-dire Napoléon.

En février 1815, les clauses qui étaient la base essentielle de la convention n’avaient pas même reçu un commencement d’exécution ; ni la rente de deux millions n’avait été versée à l’Empereur, ni les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla n’avaient été remis à Marie-Louise, ni les allocations réservées pour les membres de la famille impériale n’avaient été payées. Il y avait une violation plus radicale encore de ce traité : l’article fondamental, celui qui attribuait à Napoléon la souveraineté de l’île d’Elbe, était méprisé, foulé aux pieds. Les puissances alliées, et Louis XVIII, apeurés par l’ombre même de celui qui les avait tenus si souvent à sa merci, avaient résolu, sans plus de détours, sans plus de souci de leurs engagements, de s’emparer de Napoléon et de le transporter dans une île lointaine de l’Océan. Il importe grandement de remarquer ceci : cinq mois avant que Napoléon se fût décidé à quitter l’île d’Elbe, le nom de Sainte-Hélène avait déjà été prononcé. « Le propos le plus généralement répété à Vienne, dit M. de Bausset, était qu’il fallait envoyer Napoléon à Sainte-Hélène, parce que l’île d’Elbe était trop près de l’Italie. » « Les feuilles publiques anglaises, rapporte le duc de Rovigo, disaient que l’on devait conduire l’Empereur à Sainte-Hélène, et celles d’Allemagne l’avaient répété. L’Empereur les recevait à l’île d’Elbe. »

« L’autre question, autrement grave et contestée, dit Villemain dans ses Souvenirs contemporains, c’était la translation de Napoléon dans quelque île transatlantique, telle que Sainte-Lucie, les Açores ou Sainte-Hélène, car ce dernier nom était déjà prononcé dans des conférences intimes dont le secret transpira jusqu’à Napoléon. »

« Rien de plus urgent, disait le comte Pozzo di Borgo, l’un des plénipotentiaires du Tsar, que d’enlever Napoléon de dessous les yeux de l’Europe et de le transporter au plus tôt le plus loin possible. »

Le 13 octobre 1814, rendant compte des séances du congrès de Vienne, Talleyrand mandait à Louis XVIII : « On montre ici une intention assez arrêtée d’éloigner Bonaparte de l’île d’Elbe. Personne n’a encore d’idée fixe sur le lieu où on pourrait le mettre, j’ai proposé l’une des Açores. C’est à cinq cents lieues d’aucune terre. Lord Castelreagh ne paraît pas éloigné de croire que les Portugais pourraient être amenés à cet arrangement. » Cet arrangement, comme l’appelle Talleyrand, était parfaitement du goût de Louis XVIII, qui félicite, par retour du courrier, son ambassadeur de « l’excellente idée des Açores ».

Le 7 décembre, dans une autre lettre où règne une obscurité à travers laquelle il est difficile de discerner s’il s’agit de déportation ou d’assassinat, Talleyrand dit sans ambages : « … La conclusion que j’en tire est qu’il faut se hâter de se débarrasser de l’homme de l’île d’Elbe. Mon opinion fructifie, le comte de Munster la partage avec chaleur. Il en a écrit à sa Cour, il en a parlé à lord Castelreagh et l’a échauffé au point qu’il est allé à son tour exciter M. de Metternich… »

Dans cette lutte injuste autant qu’inégale entre Napoléon et toutes les puissances réunies à Vienne, quel pouvait être l’état d’esprit de Napoléon ?

Se défendre dans l’île d’Elbe, pour faire respecter ses droits, avec quelques centaines d’hommes et seize canons, contre l’Europe entière, c’était vouloir se couvrir de ridicule ; il ne lui restait donc qu’à déjouer les projets perfides qui se tramaient à Vienne ; et si l’on veut bien suivre exactement les dates, on sera convaincu que la détermination de l’Empereur ne repose pas sur autre chose que sur l’avertissement de son transfert certain, imminent, dans une île de l’Océan.

« Le 19 février, M. de Talleyrand annonçait au roi les décisions du Congrès. La veille au soir, MM. Maret et Daru en prévenaient l’Empereur. Le courrier de Talleyrand arrivait à Paris en même temps que lord Castelreagh, qui venait, en personne, donner l’assurance à Louis XVIII de l’envoi de Napoléon avec privation de tout subside. Cela se passait pendant que le courrier de Maret arrivait à l’île d’Elbe le 24, et le 26, à deux heures de l’après-midi, Napoléon donnait l’ordre de l’embarquement. »

En choisissant ce seul moyen d’échapper au piège indigne qui lui était tendu, l’Empereur, avec un courage admirable, prenait fièrement pour arbitre de sa conduite la France, cette France où, moins d’un an auparavant, il avait été conspué, cette France qui, depuis son exil, avait pu faire l’essai d’un nouveau mode de gouvernement ; c’est à elle qu’il venait demander loyalement, librement, de le livrer à ses ennemis, ou de le défendre contre eux.

Quand des siècles auront passé et qu’un Homère écrira le récit de cette héroïque aventure, on croira lire un poème mythologique. On regardera comme une sorte de Titan l’homme qui s’en vint, suivi d’un millier de soldats, reconquérir un pays de trente-six millions d’âmes, que défendait une armée active de deux cent vingt-cinq mille hommes, ayant alors pour chef celui qui s’intitulait le roi légitime ; on aura peine à se figurer que l’Empereur, laissant derrière lui sa petite troupe, s’avançait seul, la poitrine découverte, au-devant des fusils couchés en joue, et disait : « Voici votre Empereur, tuez votre vieux général ! » et que les armes s’abaissaient, et que les soldats, envoyés pour le fusiller, pleuraient de joie, baisaient les mains de Napoléon, étreignaient ses compagnons dans une émouvante accolade, puis grossissaient l’escorte de l’évadé de l’île d’Elbe. On se croira transporté dans un monde de fictions quand on lira que Napoléon, aux acclamations frénétiques d’un peuple fasciné par une sorte de prestige magique, put traverser toute la France sans brûler une amorce, sans verser une goutte de sang, et rentrer aux Tuileries pendant que le roi et sa cour, effarés, fuyaient précipitamment vers la Belgique.

Napoléon, en quittant l’île d’Elbe, avait-il le droit de compter sur un résultat aussi prodigieux ? Une telle présomption aurait été du domaine du rêve, et l’Empereur était tout, excepté un rêveur. Mais devant la piteuse fin, dont il avait la perspective, d’être empoigné et relégué à la façon d’un malfaiteur, et d’achever ses jours sur une sorte de rocher perdu dans l’Océan, il se dit, sans nul doute, que, dénouement pour dénouement, il devait à l’honneur de son nom, à l’avenir de son fils, né roi, lui, de ne pas finir comme un vulgaire usurpateur vaincu, dégradé, méprisé et jeté n’importe où par un caprice de ses ennemis victorieux. Il se dit que, mourir pour mourir, il valait mieux tomber sur le chemin, fût-elle folle, d’une entreprise audacieuse, et tenter ainsi le miracle de ressaisir le trône qu’il voulait laisser à son fils. Et n’était-ce pas également la seule chance qui lui restât de retrouver quelque bonheur intime, puisque le succès pouvait lui ramener sa femme et son enfant ?

Tout cela ne suffit-il pas pour expliquer qu’un homme tel que Napoléon, hardi, judicieux, stoïque, aimât mieux risquer sa vie dans une tentative suprême, au bout de laquelle luisait encore l’espérance, que de se résigner d’avance, sans révolte contre cet enterrement anticipé, à sa déportation inévitable à Sainte-Hélène ?

Vingt jours d’une marche triomphale du golfe Juan à Paris ; vingt jours où chaque minute apportait au souverain, hier méconnu, délaissé, réprouvé, les témoignages d’une affection inexprimable, les marques d’un enthousiasme délirant ; vingt jours ont suffi à métamorphoser le prisonnier de l’île d’Elbe en cet Empereur heureux et fier, à bon droit, d’avoir recouvré son trône qu’il tient, sans conteste, de l’acquiescement spontané de la nation ; mais ces vingt jours d’ivresse n’ont pas altéré le caractère de cet homme en qui domine, toujours et avant tout, la pensée du devoir à remplir.

Le 20 mars 1815, revenant de l’île d’Elbe et rentrant aux Tuileries, Napoléon se met aussitôt au travail avec le même zèle qu’avait déployé, seize ans auparavant, le général Bonaparte arrivant de Saint-Cloud et prenant possession du palais du Luxembourg. « Après les premiers moments donnés à l’effusion, dit le duc de Vicence, l’Empereur, avec son activité ordinaire, s’occupa toute la nuit à faire expédier des ordres, à réorganiser les services et à recomposer son cabinet. » « A onze heures du soir, dit le comte de Lavalette, je trouvai l’Empereur au milieu de ses anciens ministres, causant tranquillement de l’administration, comme si nous eussions été de dix années en arrière. »

Bientôt les puissances alliées, qui, cette fois du moins, ne purent pas dire que Napoléon leur déclarait la guerre, remirent en mouvement leurs armées. Elles s’avancèrent de tous les points de l’Europe, en files longues et noires, pour appréhender, garrotter et abattre celui qui avait déjoué, à l’île d’Elbe, les sinistres complots perpétrés contre lui.

Ce fut les armes à la main, au poste où venaient de le replacer l’armée et la nation, ce fut sur le champ de bataille, à Waterloo, que se termina la carrière de Napoléon, et qu’il résigna définitivement ses fonctions de chef.

XI

Ce rapide coup d’œil jeté sur le règne impérial démontre que Napoléon, comme chef, fut avant tout un travailleur obstiné, et que le souci des obligations de sa charge avait en lui la force d’un irrésistible instinct : questions capitales ou questions secondaires sont, pour ainsi dire, sur le même plan dans son esprit ; elles ne sont oubliées ni dans les joies de la victoire, ni dans la tristesse des revers.

Par une conséquence logique de ses aptitudes et du rigorisme de sa conscience, le soldat le plus habile, le plus actif de l’armée, a été aussi le citoyen le plus expert et le plus travailleur de l’empire. A défaut de droits traditionnels à la souveraineté, l’Empereur a su légitimer sa présence sur le trône en se montrant le plus digne, le plus capable, le plus laborieux des Français. Il a ramené, en quelque sorte, ce pays-ci aux vieux principes historiques de ses origines : les qualités en vertu desquelles dut être élu, par ses pairs, le premier qui fut roi, ont rouvert, pour un boursier des écoles nationales, le livre des fondateurs de dynasties fermé depuis huit siècles.

Si haut que le porte le destin, Napoléon n’oublie jamais qu’il est né pour une vie de labeurs et de vicissitudes, et quand il est le premier à l’honneur, à cette place qui n’a été pour tant d’autres qu’un lit de paresse et de volupté, il veut aussi être le premier à l’ouvrage. Il renouvelle, chaque jour, ces efforts incessants et pénibles qui sont, sur cette terre, plutôt le lot des déshérités que celui des potentats.

Cette conduite si simple, et justement parce qu’elle est très simple, a paru phénoménale à des gens qui ont probablement une autre conception du rôle des chefs d’État, et ils ont transformé en une sorte de monstruosité surhumaine l’union, dans un même cerveau, du génie le plus transcendant et du bon sens le plus terre à terre. Napoléon, pourtant, ne diffère en rien des hommes-types qui ont été des fondateurs dans toutes les branches de l’activité humaine. Chacun de ces hommes, exerçant sa spécialité, s’est appliqué à réaliser l’idéal de ce que doit être le patron, dans l’acception la plus précise de ce mot : le patron qui se dévoue corps et âme à la prospérité de son œuvre, ne vit, ne sent, ne pense que pour elle ; le patron qui repasse nuit et jour dans sa tête la multitude de ses travaux, et arrive, par cette répétition, à les classer et les graver, dans le cadre réduit de sa mémoire, en un tableau microscopique où son œil, comme armé d’une loupe puissante, perçoit constamment les traits principaux et les infinis détails ; le patron qui, d’un regard, voit aussi nettement les défauts d’exécution aux extrémités qu’au centre et qui, fort de son expérience et de sa compétence, est toujours prêt à donner à quiconque un conseil ou un coup de main ; le patron, enfin, qui, par son infatigable ardeur, par son dévouement à l’intérêt commun, sert de modèle et de stimulant au zèle de tous ses collaborateurs.

Par ces vertus solides, — apanage de l’homme positif, sincère et cordial qui s’est révélé sous tous les aspects où nous l’avons présenté dans cette étude, — Napoléon justifie les revendications du mouvement populaire qui a fait la Révolution, réclamant l’accès de toutes les places, y compris la première du royaume, pour les plus dignes, sans distinction de caste.

Napoléon, en qui se personnifièrent toutes les qualités de la classe moyenne, a montré ce que doivent être les fils du dix-neuvième siècle émancipés, candidats de droit à tous les emplois. Il leur a montré comment on transporte en haut les vertus d’en bas, comment on reste soldat en étant généralissime d’armées innombrables, comment, au faîte de la hiérarchie sociale, on peut, à l’égal d’un simple comptable, demeurer actif, strict, ponctuel, économe et probe.

Grands et petits ont pu juger que la fonction n’aurait pas suffi à tailler la large place que Napoléon occupe dans la mémoire des hommes, s’il n’avait pas su, par ses efforts, par ses études, se rendre digne de cette fonction dont il a même accru le prestige. Ils ont pu voir aussi que, loin de se diminuer par un labeur de tous les instants, par son immixtion dans les affaires en apparence les plus infimes, Napoléon est devenu l’admiration du monde entier, a contraint les familles les plus aristocratiques à s’incliner devant lui et, par des alliances matrimoniales, a soudé sa maison avec la race plusieurs fois séculaire des souverains de l’Europe.

Cependant l’œuvre indestructible de cet homme, né bourgeois, est essentiellement bourgeoise : grâce à lui, la classe moyenne a pris pied dans les affaires de l’État, où elle n’avait paru qu’accidentellement et d’où personne n’a encore pu l’expulser. Nul ne saurait affirmer sérieusement que, la Restauration survenant aussitôt après le Directoire, il serait resté au pouvoir un seul des gouvernants de la veille. Il n’a pas fallu moins que le spectre de l’Empereur pour tenir en respect, à Saint-Ouen, le roi Louis XVIII, qui fut bien obligé de signer le contrat sur lequel repose encore aujourd’hui notre organisation gouvernementale.

Si, pour lui-même, Napoléon a tout perdu de son vivant : grandeur, bonheur et fortune, — il n’en est pas moins vrai que ceux-là qui ont travaillé sous sa loi ont conservé, pour eux et leurs descendants, les avantages qu’il leur avait constitués. Titres nobiliaires, titres royaux, titres impériaux, tout subsiste. L’ordre qu’il a créé n’a pas cessé d’être l’objet de la convoitise de tous les Français, et le chef de l’État s’enorgueillit encore de se dire le grand maître de la Légion d’honneur, alors que, depuis longtemps, on ne songe plus aux distinctions jadis conférées par les rois.

Chose plus curieuse encore, ce grand batailleur ne fut, en fin de compte, qu’un grand conciliateur : avant lui, la France était déchirée par la guerre civile ; royalistes, terroristes, chouans, jacobins, émigrés étaient autant d’épithètes qui semaient la haine dans les cœurs. Après le règne de Napoléon, si les partis, quoique très réduits, existent encore, ils n’en forment pas moins, quand il le faut, un tout compact dans une nation forte et fière, galvanisée par une force morale, le patriotisme, qui prime toutes les dissensions. Cette force, achetée au prix du sang versé en commun, constitue l’héritage sacré autour duquel les Français viennent se grouper dans une fraternelle solidarité.

En plus du résultat moral, déjà immense, il y a le résultat matériel. De ce côté, la vie de labeurs de Napoléon n’a pas été stérile ; qu’on en juge :

A la suite des effondrements budgétaires de la Révolution, héritière elle-même des déficits de la royauté, on sait quelle était, à l’avènement du Consulat, la position de la France, en état de banqueroute effective, laissant impayés soixante-six pour cent de ses dettes et réduite à « faire prendre la recette de l’Opéra » pour envoyer un courrier aux armées. Mettons en regard de cette situation déplorable la succession léguée par Napoléon.

D’abord, il faut constater qu’il est peut-être l’unique souverain n’ayant pas contracté un seul emprunt. Même après dix ans de grandes guerres, même après avoir entretenu des armées considérables promenées à travers le monde, il laisse la France la nation la plus riche de l’univers, celle qui possède à elle seule plus de numéraire que le reste de l’Europe.

Ensuite, si l’on prend le budget de 1813, le dernier établi, on le trouve parfaitement équilibré avec des recettes s’élevant à un milliard deux cent soixante mille francs. De plus, Napoléon, et l’on peut dire la France, car cette somme fut dépensée dans la campagne de 1814, possède une réserve disponible de quatre cent sept millions, sous la rubrique de trésor impérial. Cette somme considérable était due non seulement aux tributs prélevés sur les nations vaincues, mais encore à la surveillance exagérée, souvent jugée indigne d’un souverain, que Napoléon avait toujours exercée sur les dépenses de sa propre maison. « Sur vingt-cinq millions cinq cent mille francs environ, dit M. de Ségur, qui formaient sa liste civile, treize à quatorze millions y suffirent annuellement. Le reste fut mis chaque année en fonds de réserve. » Enfin l’Empereur laissait la France dotée d’un nombre considérable de travaux utiles ou artistiques exécutés sous son règne. A cet effet, il n’avait pas été dépensé moins de « trente millions pour les ponts, cinquante-quatre millions pour les canaux, soixante-dix-sept millions pour les routes, cent millions pour les ports maritimes, plus de cent cinquante millions pour enrichir nos musées et les résidences impériales ».

En présence de ces admirables résultats obtenus par la volonté d’un seul, parti humble et pauvre, sans autre bagage que ses vertus familiales d’ordre, d’économie et de travail, on se sent comme plus fort, plus sûr de l’avenir.

Si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, de nouveaux malheurs venaient à s’appesantir sur notre pays, fût-elle attaquée de tous côtés par l’ennemi, la France pourrait encore garder toutes ses espérances en pensant que, parmi ces petits officiers laborieux, modestes, nécessiteux, qui portent orgueilleusement leur sabre, mais sans plus d’apparat que n’en prescrit l’ordonnance, il en est un, désigné par la Providence, qui dira un jour à la patrie aimée ce que jadis Thémistocle disait aux Athéniens : « A la vérité, je ne sais ni accorder une lyre, ni jouer du psaltérion ; mais qu’on me donne une ville petite et obscure, et elle aura bientôt acquis renom et grandeur. »

FIN

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