LIVRE IV LA SOCIABILITÉ (continued 2)
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Enfin, nous avons la preuve qu’à tous les instants, même les plus critiques pour lui, la pitié, la largesse de l’Empereur s’exerçaient dans des conditions qui paraîtraient invraisemblables si le document lui-même n’était pas sous nos yeux : une demoiselle Delaire, élève de la Maison impériale de Saint-Denis, fait appel, pour sa mère malheureuse, à la charité de l’Empereur. Cette demande ne comporte pas moins de trente-quatre lignes d’une écriture fine jusqu’à être illisible.
Napoléon en prit connaissance à l’heure où il travaillait seul, ses secrétaires étant couchés, car c’est de sa main qu’il écrivit en marge : « Bertrand lui donnera un secours de 600 francs et fera régler sa pension. »
Nous voilà bien en face d’un mouvement de bonté naturelle et spontanée ; rien qui touche ni à la politique, ni à la popularité. Ce fait de peu de valeur, en apparence, acquiert une importance au point de vue du caractère de l’homme, si l’on considère dans quelles circonstances il se produisit. Quel jour l’Empereur prit-il le temps de lire cette supplique et d’y faire droit ? C’était le 7 avril 1815, quinze jours après le retour de l’île d’Elbe, au moment où l’Europe entière coalisée réunissait ses forces pour marcher contre la France, au moment où l’Empereur, à peine arrivé aux Tuileries, avait à faire sortir du néant les armées qui devaient livrer, quelques semaines plus tard, le suprême et fatal combat de Waterloo.
XII
Si le cœur de l’homme peut être comparé à une lyre dont chaque corde représenterait une qualité ou un défaut, nous pouvons maintenant affirmer que chez Napoléon la corde de l’humanité était des plus vibrantes. Nous l’avons entendue, au cours de ce chapitre, résonner sur tous les tons chez l’époux, chez le père, le fils, le frère, l’ami, le maître, l’homme heureux et l’homme malheureux ; dans ces diverses conditions, nous avons vu l’Empereur doué des vertus sociales qui sont l’honneur et la règle de la civilisation. Impressionnable, bienveillant et secourable, il le fut, au pinacle comme dans l’adversité.
On va se récrier, on va parler des goûts de Napoléon pour la guerre. Que de fois ne l’a-t-on pas représenté, aimant, par-dessus tout, à se vautrer dans des hécatombes humaines ! Même reproche avait été adressé à Jeanne d’Arc par ses juges, et l’héroïne, levant les yeux au ciel, répondait avec sérénité : « … De ces exterminations d’hommes, il faut parler doucement et à voix basse… »
Le général en chef, c’est indubitable, a pour première et stricte obligation de gagner la bataille, de même que le chirurgien a pour mission de sauver la vie du patient, quels que soient les moyens à employer ; cependant, l’un et l’autre seraient méprisables s’ils se complaisaient dans les atrocités que leur impose le devoir professionnel.
Examinons donc si l’Empereur, appelé par son rang à présider à d’épouvantables catastrophes, y assistait non pas avec une âme réjouie, nul n’oserait le prétendre sérieusement, mais seulement avec une âme rebelle à la pitié que doivent inspirer de si grands malheurs.
Le voici, à plusieurs époques bien distinctes :
A Vérone, révolté des contributions imposées à toute la population, par des fonctionnaires avides, le Premier Consul, dit Bourrienne, s’écrie : « Que l’on frappe les riches, à la bonne heure, quoique ce soit déjà un malheur, mais c’est une nécessité de la guerre ; mais les pauvres, c’est une infamie. » Bonaparte, ajoute le même auteur, ordonna donc que l’on rendît, en échange d’une modique somme de dix francs, les objets déposés au Mont-de-Piété, à leurs propriétaires, quelle que fût la valeur de l’objet… »
Le lendemain de la bataille d’Austerlitz, Napoléon terminait ainsi le trentième bulletin de la Grande-Armée : « Jamais champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu de lacs immenses, on entend encore les cris de milliers d’hommes qu’on ne peut secourir… le cœur saigne. Puisse tant de sang versé, puissent tant de malheurs retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause ! »
Au faîte de la gloire, en 1807, l’Empereur écrit à l’Impératrice, le surlendemain de la bataille d’Eylau : « … Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n’est pas la belle partie de la guerre ; l’on souffre et l’âme est oppressée de voir tant de victimes. »
« Le lendemain de la victoire de Wagram, dit le duc de Rovigo, l’Empereur parcourut à cheval le champ de bataille comme cela était sa coutume et pour voir si l’administration avait fait exactement enlever les blessés… Les blés étaient fort hauts, et l’on ne voyait pas les hommes couchés par terre. Il y avait plusieurs de ces malheureux blessés qui avaient mis leur mouchoir au bout de leur fusil et qui le tenaient en l’air pour que l’on vînt à eux. L’Empereur fut lui-même à chaque endroit où il apercevait de ces signaux ; il parlait aux blessés et ne voulut point se porter en avant que le dernier ne fût enlevé. »
Voici maintenant le témoignage d’un ennemi : « Dans une autre occasion, dit Walter Scott, passant sur un champ de bataille d’où l’on n’avait pas encore relevé les blessés, il exprima une vive sensibilité, ce qui n’était pas chez lui une chose extraordinaire, car il ne pouvait jamais voir souffrir sans montrer de la compassion. »
En 1813, au déclin de sa fortune, c’est le même langage qu’aux plus beaux jours de la victoire, nous allons retrouver à Dresde les mêmes sentiments qu’à Vérone : « Mon cousin, mande l’Empereur à Berthier, écrivez au duc de Padoue qu’il m’est revenu des plaintes graves sur sa conduite à Hanau, qu’il a reçu dans cette ville dix louis par jour… qu’il ait sur-le-champ à renvoyer tout ce qu’il a reçu à ceux qui le lui ont payé. Écrivez-lui confidentiellement que cette conduite m’a fait beaucoup de peine dans un moment où les peuples sont écrasés par le logement du soldat et les frais de la guerre. Écrivez la même chose au duc de Castiglione : qu’il ne prenne rien et qu’il restitue l’argent reçu. »
Ainsi que l’ont déjà fait les adversaires de Napoléon lorsqu’ils rencontraient un fait louable qu’ils ne pouvaient, malgré eux, passer sous silence, va-t-on dire que tous ces actes, toutes ces paroles relèvent de l’art du comédien ?
Si c’est être comédien que de se faire au fond de sa conscience un idéal de justice, de bonté et de pitié, puis de s’efforcer d’y conformer toutes ses actions, Napoléon était comédien, et, à ce compte, on peut regretter que nous ne le soyons pas tous au même degré.
Mais si l’on entend par comédien l’homme qui, pour chaque occasion, compose d’avance son attitude selon l’effet qu’il veut produire, nous répondrons que rien dans la vie de Napoléon ne semble l’avoir préparé à cet art factice et tortueux : l’absorption complète des facultés par des soins innombrables et ininterrompus, la nécessité de prendre sur-le-champ une décision claire et rapide, voilà qui laisse peu de temps pour se grimer au moral comme au physique. Non, un grand capitaine, digne de ce nom, homme de résolution par excellence, dont la pensée doit être vive comme l’éclair, n’est pas, ne peut pas être un tartufe de mélodrame.
XIII
La sincérité morale de l’Empereur, étudiée comme nous venons de le faire, nous semble donc être à l’abri du doute.
Est-ce à dire qu’à côté des traits si nombreux, si concluants que nous avons mis en évidence, on ne rencontre pas dans son caractère les défaillances, les aspérités qui font partie de l’imperfection humaine et auxquelles sont encore plus sujettes que les autres les personnes surexcitées par le continuel souci d’intérêts innombrables ? Loin de nous la pensée de le juger ainsi. Napoléon était un simple mortel avec ses défauts et ses qualités, et c’est uniquement ce que nous voulons établir.
Éclairé par le faisceau de rayons lumineux que nous venons de projeter, nous croyons que jamais cœur humain ne fut rendu plus transparent aux yeux de la postérité.
Un incident, banal en soi, dans la vie d’un général, permet encore de pénétrer plus avant dans les profondeurs de l’âme de Napoléon et d’y trouver, sans une ombre possible, la pureté de l’amitié poussée jusqu’à la superstition de ce haut sentiment.
Capitaine adjoint à Bonaparte au siège de Toulon, Muiron le suivit ensuite en qualité de colonel aide de camp à l’armée d’Italie et fut tué à la bataille d’Arcole, aux côtés de Napoléon. Celui-ci conçut le plus vif chagrin de la perte de cet ami qu’il ne connaissait cependant que depuis trois ans, et cette mort laissa dans son cœur un souvenir profond et une reconnaissance éternelle, le mot n’est pas exagéré, ainsi qu’on va le voir.
Voici la lettre par laquelle Napoléon annonce ce malheur à la veuve de son aide de camp : « Muiron est mort à mes côtés sur le champ de bataille d’Arcole. Vous avez perdu un mari qui vous était cher, j’ai perdu un ami auquel j’étais depuis longtemps attaché ; mais la patrie perd plus que nous deux en perdant un officier distingué autant par ses talents que par son rare courage. Si je puis vous être bon à quelque chose, à vous ou à son enfant, je vous prie de compter entièrement sur moi. »
Un mois après, c’est au Directoire que s’adresse Napoléon en faveur de la famille de son ami : « … Je vous demande, en considération des services rendus, dans les différentes campagnes de cette guerre, par le citoyen Muiron, que la citoyenne veuve Bérault-Courville, sa belle-mère, soit rayée de la liste des émigrés, sur laquelle elle est inscrite, quoiqu’elle n’ait jamais émigré, ainsi que le citoyen Charles-Marie Bérault-Courville, son beau-frère. Ce jeune homme avait quatorze ans lorsqu’il a été mis sur la liste des émigrés, étant en pays étranger pour son éducation. »
Pour apprécier les sentiments de noble sollicitude qui portaient Napoléon à vouloir que Mme Muiron fût entourée de ses proches parents, il faut savoir que celle-ci, à la mort de son mari, était enceinte de huit mois.
Le même jour, Bonaparte écrivait à Mme Muiron : « Vous trouverez ci-joint, citoyenne, une copie de la lettre que j’écris au Directoire, conformément à vos désirs. J’espère, connaissant avec quel intérêt il protège les défenseurs de la patrie, qu’il la prendra en considération. Vous trouverez ci-joint six lettres de recommandation pour chacun des membres du Directoire et le ministre de la police. Vous verrez le général Dupont qui vous indiquera le moment où il sera temps de traiter votre affaire et où, dès lors, vous présenterez ces lettres. Je vous ferai passer, par le premier de mes aides de camp que j’enverrai à Paris, des secours pour son enfant.
« Je vous prie de croire que, dans toutes les occasions, vous me trouverez prêt à vous être utile. »
Des six lettres mentionnées ci-dessus, on n’a retrouvé que celle destinée à Carnot ; elle est ainsi conçue : « Je vous recommande, citoyen directeur, la veuve du citoyen Muiron, que ce brave jeune homme a laissée enceinte pour voler à la défense de la patrie. J’ai fait pour elle une demande au Directoire, que je vous prie de prendre en considération. »
Plus tard, en souvenir de son ami, Napoléon donna le nom de Muiron à une frégate vénitienne, et ce fut celle-là qu’il choisit pour opérer son retour d’Égypte.
Dix-neuf ans après la mort de son aide de camp, la mémoire de Napoléon est aussi fidèle qu’aux premiers jours envers son ancien ami. Ni l’éclat du trône le plus élevé de la terre, ni les fumées de la gloire la plus prodigieuse des temps modernes, ni la réalisation du rêve fabuleux qui avait mené le boursier de Brienne jusqu’à voir à ses pieds les souverains de l’Europe, et dans son lit la fille d’un empereur de droit divin, rien n’avait pu effacer le souvenir de ce cher compagnon de jeunesse, mort à ses côtés ; et, en 1815, c’est sous le nom du colonel Muiron que l’Empereur songeait encore à se rendre aux Anglais.
Plus tard même, dans l’exil, en proie aux plus atroces souffrances, torturé sous un climat meurtrier par d’implacables ennemis, trahi, vilipendé, abandonné des siens, ce prisonnier frustré de toute joie, à qui on a ravi sa femme et volé son enfant, cet homme enfin, qui s’appelle Napoléon, tourne encore sa pensée vers le pauvre Muiron, et, dix jours avant sa mort, le 24 avril 1821, l’Empereur écrit de sa main les lignes suivantes : « Nous léguons 100 000 francs à la veuve, fils ou petit-fils de notre aide de camp Muiron, tué à nos côtés à Arcole, nous couvrant de son corps. »
Quoi de plus rare et de plus pur que ce simple et touchant souvenir, culte fervent de l’amitié par delà le tombeau, traversant toute une existence de splendeurs et de vicissitudes inouïes ?
Maintenant, jetez un coup d’œil rétrospectif sur les premiers chapitres de cet ouvrage, et revoyez la vie entière de Napoléon depuis Brienne jusqu’à Sainte-Hélène. A quelque moment que vous considériez sa conduite à l’égard de tous, envers les siens comme envers les autres, envers les grands comme envers les humbles, vous n’aurez rencontré qu’affection, sollicitude, compassion, fidélité. Ne sont-ce pas là, même aux yeux des plus civilisés d’entre nous, des qualités suffisantes pour faire un homme sociable ?