LIVRE II L’ÉPOUX — LE PÈRE
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I
La morale élémentaire, la morale simple, la morale dite bourgeoise, si l’on veut, la morale qu’on enseignait sans doute à Ajaccio, prescrit à l’homme qui se marie, d’abord d’aimer sa femme, ensuite de chercher à s’en faire aimer.
Au jour de son mariage, Bonaparte, dont les débuts furent si difficiles, n’avait pas eu de jeunesse. Dans son inexpérience, il montra une exaltation amoureuse qui ne devait pas être comprise par Joséphine. Le besoin d’aimer et d’être aimé atteint chez lui un degré d’intensité qui n’a pas été dépassé même par les amants légendaires.
En dépit de ceux qui ont voulu y trouver les calculs pervers d’une ambition sans scrupule, cette union n’a été, en réalité, que le roman d’un jeune homme naïf, pressé de se marier, épris des charmes d’une créole coquette, dont il ne mesurait même pas l’âge.
Au foyer conjugal, il exagérera encore les sentiments mille fois exprimés dans les effusions des fiançailles, pensant prouver ainsi qu’il mérite l’amour de sa femme.
Afin d’arriver à ce résultat, rien ne lui coûte, ni les serments, ni les louanges, ni les prières, ni l’humilité.
Dans cet état d’âme novice où Napoléon se présentait au seuil du mariage, il n’a tenu qu’à Joséphine de fixer pour toujours l’amour de son mari.
Quand on voit la force considérable que l’habitude seule a donnée à cette union, du côté de Napoléon, on se demande quelle considération, fût-ce même la raison d’État, aurait pu rompre ces liens, si Joséphine avait, dès les premiers jours, répondu à l’amour de son jeune époux. Mais à cette époque, Joséphine était plus disposée à s’enivrer des plaisirs mondains qu’à se contenter des joies de son foyer.
La lune de miel de Bonaparte avec Joséphine ne dura que deux jours, après lesquels il se mit en route pour l’Italie. Dès ce moment, suivons les phases effervescentes du sentiment qui anime son être entier. Parti le 11 mars 1796, le 14, pendant le relais de Chanceaux, Napoléon écrit à Joséphine : « Je t’ai écrit de Châtillon et je t’ai envoyé ma procuration pour que tu touches certaines sommes qui me reviennent…
« Chaque instant m’éloigne de toi, adorable amie, et à chaque instant je trouve moins de force pour supporter d’être éloigné de toi. Tu es l’objet perpétuel de ma pensée ; mon imagination s’épuise à chercher ce que tu fais. Si je te vois triste, mon cœur se déchire et ma douleur s’accroît ; si tu es gaie, folâtre avec tes amis, je te reproche d’avoir bientôt oublié la douloureuse séparation de trois jours ; tu es alors légère, et dès lors tu n’es affectée par aucun sentiment profond.
« Écris-moi, ma tendre amie, et bien longuement, et reçois les mille et un baisers de l’amour le plus tendre et le plus vrai. »
Il règne déjà, on le remarquera, dans cette lettre, sous les sentiments les plus passionnés, une sorte d’inquiétude vague de ne pas être aimé autant qu’il aime lui-même. Les deux jours qui ont suivi le mariage ont-ils suffi pour jeter dans l’âme de Napoléon ce doute troublant qui ne le quittera plus un instant pendant cette miraculeuse campagne d’Italie ? « Le général Bonaparte, dit Marmont, quelque occupé qu’il fût de sa grandeur, des intérêts qui lui étaient confiés et de son avenir, avait encore du temps pour se livrer à des sentiments d’une autre nature, il pensait sans cesse à sa femme. Il la désirait, il l’attendait avec impatience… Il me parlait souvent d’elle et de son amour, avec l’épanchement et l’illusion d’un très jeune homme. Les retards continus qu’elle mettait à son départ le tourmentaient péniblement, et il se laissait aller à des mouvements de jalousie et à une sorte de superstition qui était fort dans sa nature. »
Un jour, la glace du portrait de Joséphine qu’il portait toujours sur lui, se cassa par hasard ; il pâlit d’une manière effrayante : « Marmont, dit-il, ma femme est bien malade ou infidèle. »
C’est que, depuis son arrivée en Italie, voyant qu’il suivait une marche victorieuse, Napoléon écrivait lettres sur lettres à sa femme en la suppliant de venir le rejoindre. Mais elle, avant tout, tenait à demeurer libre à Paris, car elle s’était mariée moins par inclination pour Bonaparte que pour le rang élevé qu’il lui procurait dans le monde. Chaque victoire de son mari rehaussait son prestige à elle, qui voulait de moins en moins abandonner la place unique où elle trouvait les satisfactions de vanité qu’elle avait recherchées avant tout dans le mariage. « C’est à Paris, dit Arnault dans les Souvenirs d’un sexagénaire, qu’elle aimait à jouir de cette gloire et des acclamations qui retentissaient sur son passage à chaque nouvelle de l’armée d’Italie. » Elle triomphait, de son côté, lorsque les Parisiens, accourant admirer les trophées de drapeaux autrichiens arrivés à Paris, la saluaient et l’appelaient « Notre-Dame des Victoires », en la voyant passer.
Ces ovations dues à la gloire de son mari plaisaient à Joséphine. Aussi tenait-elle à rester à Paris, malgré les supplications les plus passionnées qui ne lui arrachaient que cette vulgaire et malséante réflexion : « Il est drôle, ce Bonaparte ! »
Son indifférence est remarquée par tous ceux qui l’approchent. Elle ne prend même pas la peine de la dissimuler. Son ami Bailleul ne peut obtenir d’elle que cette appréciation : « Mais, oui, je crois Bonaparte un fort brave homme. »
Aux lettres brûlantes d’amour de son mari, elle daignait parfois répondre par deux ou trois lignes, et encore c’était pour prétexter tantôt une maladie, tantôt des symptômes de grossesse qui l’obligeaient à retarder son départ.
Lui, pendant ce temps, plein d’amour, écrivait, le 15 juin, de Tortone : « Ma vie est un cauchemar perpétuel. Un pressentiment funeste m’empêche de respirer. Je ne vis plus, j’ai perdu plus que la vie, plus que le bonheur, plus que le repos ; je suis presque sans espoir. Je t’expédie un courrier. Il ne restera que quatre heures à Paris et puis m’apportera ta réponse.
« Écris-moi dix pages : cela seul peut me consoler un peu. Tu es malade, tu m’aimes, je t’ai affligée, tu es grosse, et je ne te vois pas. J’ai tant de torts envers toi que je ne sais comment les expier. Je t’accuse de rester à Paris, et tu y étais malade. Pardonne-moi, ma bonne amie ; l’amour que tu m’as inspiré m’ôte la raison, je ne la retrouverai jamais.
« L’on ne guérit pas de ce mal-là. Mes pressentiments sont si funestes que je me bornerais à te voir, à te presser deux heures sur mon cœur et mourir ensemble. Qui est-ce qui a soin de toi ? J’imagine que tu as fait appeler Hortense ; j’aime mille fois plus cette aimable enfant depuis que je pense qu’elle peut te consoler un peu. Quant à moi, point de consolation, point de repos, point d’espoir jusqu’à ce que, par une longue lettre, tu m’expliques ce que c’est que ta maladie et jusqu’à quel point elle doit être sérieuse. Si elle est dangereuse, je t’en préviens, je pars de suite pour Paris… Ma bonne amie, aie soin de me dire que tu es convaincue que je t’aime au delà de tout ce qu’il est possible d’imaginer ; que tu es persuadée que tous mes instants te sont consacrés, que jamais il ne passe une heure sans penser à toi ; que jamais il ne m’est venu dans l’idée de penser à une autre femme ; qu’elles sont toutes à mes yeux sans grâce, sans beauté et sans esprit ; que toi, toi tout entière, telle que je te vois, que tu es, pouvais me plaire et absorber toutes les facultés de mon âme… que mes forces, mes bras, mon esprit sont tout à toi ; que mon âme est dans ton corps, et que le jour où tu aurais changé, ou le jour où tu cesserais de vivre, serait celui de ma mort… Tu sais que jamais je ne pourrais te voir un amant, encore moins t’en souffrir un : lui déchirer le cœur et le voir serait pour moi la même chose… Je suis sûr et fier de ton amour. Les malheurs sont des épreuves qui nous décèlent mutuellement la force de notre passion. Un enfant adorable comme sa maman va voir le jour dans tes bras ! Infortuné, je me contenterais d’une journée ! Mille baisers sur tes yeux, sur tes lèvres. Adorable femme, quel est ton ascendant ! je suis bien malade de ta maladie. J’ai encore une fièvre brûlante ! Ne garde pas plus de six heures le courrier, et qu’il retourne de suite me porter la lettre chérie de ma souveraine. »
Après cette lecture, on comprend l’exclamation de Joséphine : « Est-il drôle, ce Bonaparte ! » Il est drôle, en effet, cet époux assez naïf pour croire à la sincérité des serments échangés pendant les baisers des fiançailles ! Il est drôle, l’homme qui apporte, aux pieds de sa femme, la fougue d’un amour sans bornes. Il est plus drôle encore, ce jeune général, acclamé comme un héros, à qui ne doivent pas manquer les tentations et même les avances des plus belles femmes de l’Italie, et qui n’en veut qu’une, la sienne, devant laquelle il s’agenouille comme devant une idole ! Il est drôle, assurément, le vainqueur qui dicte ses volontés au Pape, aux souverains de l’Italie, et se fait, devant sa femme légitime, plus petit qu’un page de seize ans amoureux de la reine !
Voudrait-on insinuer qu’une épître de ce genre, avec son style enflammé et déclamatoire, ne tire pas à conséquence, étant de mode italienne, et remplaçant, pour charmer l’amante lointaine, la romance obligée que chaque soir répète plusieurs fois la même mandoline en l’honneur de la brune aussi bien qu’en hommage à la blonde ?
Cela se passât-il au pays des gondoles, ce n’était pas à coup sûr le cas de Napoléon. Peu de temps auparavant, il avait écrit à Carnot : « … Je vous dois des remerciements particuliers pour les attentions que vous voulez bien avoir pour ma femme ; elle est patriote sincère, et je l’aime à la folie. » Non, ce n’était pas en virtuose de théâtre qu’il disait son amour ; c’étaient bien les sentiments réels de son cœur qui étaient traduits par sa plume. On les retrouve identiques dans une lettre à son frère Joseph auquel il écrit le même jour, à huit heures du soir : « … Je suis au désespoir de savoir ma femme malade, ma tête n’y est plus, et des pressentiments affreux agitent ma pensée, je te conjure de lui prodiguer tous tes soins… Après ma Joséphine, tu es le seul qui m’inspire encore quelque intérêt ; rassure-moi, parle-moi vrai ; tu connais mon amour, tu sais comme il est ardent, tu sais que je n’ai jamais aimé, que Joséphine est la première femme que j’adore ; sa maladie me met au désespoir… Si elle se porte bien, qu’elle puisse faire le voyage, je désire avec ardeur qu’elle vienne, j’ai besoin de la voir, de la presser contre mon cœur, je l’aime à la fureur et je ne puis rester loin d’elle. Si elle ne m’aimait plus, je n’aurais plus rien à faire sur la terre. Oh ! mon bon ami, fais en sorte que mon courrier ne reste que six heures à Paris et qu’il revienne me rendre la vie… Adieu, mon ami, tu seras heureux ; je fus destiné par la nature à n’avoir de brillant que les apparences. »
Ce langage, si bizarre qu’il paraisse, s’explique par son étrangeté même : un collégien, l’esprit imprégné des extravagances sentimentales de Jean-Jacques Rousseau, n’écrirait pas autrement à une coquette se jouant de son premier amour. C’était bien, à peu de chose près, la situation respective de Napoléon, au cœur novice et tendre, et de Joséphine, à l’âme sèche et capricieuse.
N’allez pas croire, du moins, que ces lettres si chaleureuses soient le passe-temps d’un désœuvré, qu’elles n’aient été écrites que pour tromper la monotonie des heures languissantes des camps. Voici le bilan du travail de Napoléon ce même 15 juin :
1o Ordre à Berthier de faire occuper Alexandrie ; 2o Rapport au Directoire exécutif sur les opérations ; demande de renforts ainsi formulée : « Pensez à l’armée d’Italie ; envoyez-lui des hommes et des hommes » ; 3o Ultimatum au sénat de Gênes pour faire cesser sa complicité dans les assassinats des soldats français ; menace de brûler les localités où seront commis ces crimes ; 4o A Faypoult, avis de l’envoi de Murat au sénat de Gênes. — Recommandations ; 5o Au même, projet de vendre les canons laissés par les Français dans la rivière de Gênes ; 6o A Masséna, autorisation de prendre les munitions des arsenaux de Venise ; 7o A Lannes, ordre de rester dans sa position ; 8o A Ballet, ordre d’envoyer à Tortone tous les individus soupçonnés de crimes ; 9o A Pujet, ordre d’envoyer un détachement à Toulon ; 10o A Kellermann, avis de l’arrivée de renforts et d’argent à lui destinés.
Sans compter les innombrables ordres verbaux et les soins multiples qui s’imposent chaque jour à un général en chef que personne n’accusera d’avoir jamais négligé son commandement.
II
Cependant, malgré tous les faux-fuyants dont elle usait, devant la menace de l’arrivée de son mari, devant la crainte de voir Junot, venu en France pour apporter des drapeaux, repartir pour l’Italie où il raconterait la vérité à Bonaparte, Joséphine, qui n’était point enceinte, se décida à se mettre en route avec Junot et Murat, le 24 juin 1796. « Son chagrin fut extrême quand elle vit qu’il n’y avait plus moyen de reculer. Pauvre femme ! dit Arnault, elle fondait en larmes, elle sanglotait comme si elle allait au supplice. »
Marmont a été envoyé au-devant d’elle jusqu’à Turin. A son arrivée à Milan, elle est installée au palais Serbelloni. Avec quelle effusion de tendresse, avec quels transports de passion Napoléon accueille sa femme tant aimée, tant désirée !
« Une fois à Milan, dit Marmont, le général Bonaparte fut très heureux, car alors il ne vivait que pour elle ; pendant longtemps, il en a été de même ; jamais amour plus pur, plus vrai, plus exclusif, n’a possédé le cœur d’un homme ! »
Ces instants de bonheur furent courts pour celui que ses soldats venaient de nommer caporal (à Lodi, le 10 mai 1796), car, dès les premiers jours de juillet, Napoléon est de nouveau en campagne. Il a laissé Joséphine à Milan.
Le temps qu’il vient de passer près de sa femme n’a pas refroidi l’ardeur passionnée de Napoléon ; au contraire, son amour semble grandir chaque jour. Le 6 juillet, il écrit à sa femme : « J’ai battu l’ennemi. Kilmaine t’enverra la copie de la relation. Je suis mort de fatigue. Je te prie de te rendre tout de suite à Vérone ; j’ai besoin de toi, car je crois que je vais être bien malade. Je te donne mille baisers. Je suis au lit. » Le 11, il la rassure, en l’initiant brièvement aux grandes et petites impressions qu’il ressent : « A peine parti de Roverbella, j’ai su que l’ennemi se présentait à Vérone. Masséna faisait des dispositions qui ont été très heureuses. Nous avons fait six cents prisonniers et nous avons pris trois pièces de canon. Le général Brune a eu sept balles dans ses habits sans avoir été touché par aucune, c’est jouer de bonheur. Je te donne mille baisers. Je me porte très bien. Nous n’avons eu que dix hommes tués et cent blessés. »
A mesure que la séparation se prolonge, les lettres se multiplient :
« Je reçois ta lettre, mon adorable amie, écrit-il de Marmirolo le 17 juillet ; elle a rempli mon cœur de joie…
« Sans cesse je repasse dans ma mémoire tes baisers, tes larmes, ton aimable jalousie ; et les charmes de l’incomparable Joséphine allument sans cesse une flamme vive et brûlante dans mon cœur et dans mes sens… Je croyais t’aimer il y a quelques jours ; mais depuis que je t’aime, je sens que je t’aime mille fois plus encore. Depuis que je te connais, je t’adore tous les jours davantage… Crois bien qu’il n’est plus en mon pouvoir d’avoir une pensée qui ne soit à toi et une idée qui ne te soit pas soumise. Repose-toi bien. Rétablis vite ta santé. Viens me rejoindre ; et au moins qu’avant de mourir, nous puissions dire : « Nous fûmes heureux tant de jours ! »
« Millions de baisers et même à Fortuné (chien de Joséphine) en dépit de sa méchanceté. »
Lettre du lendemain, 18 :
« … Je suis fort inquiet de savoir comment tu te portes, ce que tu fais. J’ai été dans le village de Virgile, sur les bords du lac, au clair argentin de la lune, et pas un instant sans songer à Joséphine !… J’ai perdu ma tabatière ; je te prie de m’en choisir une, un peu plate, et d’y faire écrire quelque chose de joli dessus, avec tes cheveux.
« Mille baisers aussi brûlants que tu es froide. »
Moins il est payé de retour par sa femme, plus il insiste. Le surlendemain, 19, il écrit :
« Il y a deux jours que je suis sans lettre de toi. Voilà trente fois aujourd’hui que je me suis fait cette observation : tu sens que cela est bien triste… J’ai reçu un courrier de Paris. Il y avait deux lettres pour toi ; je les ai lues. Cependant, bien que cette action me paraisse toute simple et que tu m’en aies donné la permission, l’autre jour, je crains bien que cela ne te fâche, et cela m’afflige bien. J’aurais voulu les recacheter : fi ! ce serait une horreur. Si je suis coupable, je te demande grâce… Je voudrais que tu me donnasses permission entière de lire tes lettres : avec cela il n’y aurait plus de remords, ni de crainte… Je fais appeler le courrier ; il me dit qu’il est passé chez toi, et que tu lui as dit que tu n’avais rien à lui ordonner. Fi ! méchante, laide, cruelle, tyranne, petit joli monstre ! Tu te ris de mes menaces et de mes sottises ! Ah ! si je pouvais, tu sais bien, t’enfermer dans mon cœur, je t’y mettrais en prison.
« Apprends-moi que tu es gaie, bien portante et bien triste. »
Deux jours après, nouvelle lettre, de Castiglione :
« … Je partirai cette nuit pour Peschiera, pour Vérone, et, de là, j’irai à Mantoue, et peut-être à Milan, recevoir un baiser, puisque tu m’assures qu’ils ne sont pas glacés : j’espère que tu seras parfaitement rétablie alors, et que tu pourras m’accompagner à mon quartier général pour ne plus me quitter. N’es-tu pas l’âme de ma vie et le sentiment de mon cœur ?
« … Adieu, belle et bonne, toute nonpareille, toute divine ; mille baisers nouveaux. »
Le lendemain :
« … Je suis désespéré que tu puisses croire, ma bonne amie, que mon cœur puisse s’ouvrir à d’autres qu’à toi ; il t’appartient par droit de conquête, et cette conquête sera solide et éternelle. Je ne sais pourquoi tu me parles de madame Te… dont je me soucie fort peu, ainsi que des femmes de Brescia. Quant à tes lettres qu’il te fâche que j’ouvre, celle-ci sera la dernière ; ta lettre n’était pas arrivée…
« Voyage à petites journées et pendant le frais afin de ne pas te fatiguer… je viendrai à ta rencontre le 7, le plus loin possible. »
Mettez en regard de ces lettres celles que Bonaparte écrivait à Joséphine, au cours des fiançailles, quand il disait : « Ne me donne pas de baisers, car ils brûlent mon sang. » N’est-ce pas toujours le même homme, se donnant sans restriction ?
Aujourd’hui qu’il n’a plus besoin de personne pour réussir, qu’il est le chef acclamé de l’armée et des peuples d’Italie, y a-t-il une différence, au moral, entre le fiancé intéressé que l’on a dit, et le mari exempt de calculs que l’on voit ? S’il y en a une, elle est tout à l’avantage de Bonaparte, car le mari, éperdument amoureux, tient plus que le fiancé n’a promis ; il tient même trop, au gré de Joséphine qui oppose une réserve glaciale aux démonstrations ardentes de Napoléon.
Ainsi que cela se passe chez les amants violemment épris, tout est pour lui sujet à inquiétudes. Serait-elle jalouse ? Il la rassure. Aurait-il manqué d’égards envers la bien-aimée ? Il promet de ne plus ouvrir ses lettres. N’aurait-il pas assez de soins pour elle ? Il prodigue ses prévenances et son empressement. Et cette crainte de ne pas la voir arriver ? Avec quelles précautions il précise les plus petits détails, afin d’éviter un retard quelconque.
Sa pensée tourmentée se fait lyrique ou soumise pour arriver à son unique but : plaire à sa femme !
III
Joséphine, au palais Serbelloni, avait retrouvé une partie des plaisirs frivoles abandonnés avec tant de regret à Paris. Il s’était formé autour d’elle une cour de jeunes et brillants officiers dont les compliments flattaient sa coquetterie. C’est dans ce milieu, où elle se livrait aux amusements de son goût, que venaient l’importuner les prières de son mari.
Après avoir encore prétexté des malaises et même des maladies, il lui fallut cependant céder et rejoindre Bonaparte.
A Brescia, la réunion des deux époux fut troublée par la rentrée en campagne de Wurmser, qui venait au secours de Mantoue. Joséphine dut retourner seule à Milan, non sans courir quelques dangers.
A partir de ce moment, l’indifférence de Joséphine s’accentue, et Napoléon commence à la comprendre.
Cependant, sa lettre du 31 août, de Brescia, nous montre encore la même fougue juvénile dans son amour : « Je pars à l’instant pour Vérone. J’avais espéré recevoir une lettre de toi ; cela me met dans une inquiétude affreuse. Tu étais un peu malade, lors de mon départ ; je t’en prie, ne me laisse pas dans une pareille inquiétude… comment peux-tu oublier celui qui t’aime avec tant de chaleur ? Trois jours sans lettres de toi ; je t’ai cependant écrit plusieurs fois. L’absence est horrible, les nuits sont longues, ennuyeuses et fades ; la journée est monotone.
« … Pense à moi, vis pour moi, sois souvent avec ton bien-aimé et crois qu’il n’est pour lui qu’un seul malheur qui l’effraye, ce serait de n’être plus aimé de sa Joséphine. » Le surlendemain, toujours sans nouvelles, il écrit : « Point de lettres de toi, cela m’inquiète vraiment ; l’on m’assure cependant que tu te portes bien et que même tu as été te promener au lac de Côme. J’attends tous les jours avec impatience le courrier où tu m’apprendras de tes nouvelles ; tu sais combien elles me sont chères… » A-t-on assez parlé de l’emportement du caractère de Napoléon vis-à-vis de sa femme ? Et pourtant, en dépit de la froideur de cette dernière, quelle persévérance ne met-il pas dans son illusion !
Quelques jours plus tard, l’informant de ses succès : « L’ennemi a perdu, ma chère amie, dix-huit mille hommes prisonniers, le reste tué ou blessé. Wurmser n’a plus d’autre ressource que de se jeter dans Mantoue.
« Jamais nous n’avons eu de succès aussi constants et aussi grands : l’Italie, le Frioul, le Tyrol sont assurés à la République… »
Lisez la conclusion de ce bulletin de victoires : « Sous peu de jours, nous nous verrons ; c’est la plus douce récompense de mes labeurs et de mes peines.
« Mille baisers ardents et bien amoureux. »
L’humble attitude du jeune héros mettant un amas de trophées aux pieds de Joséphine, ne suffisait pas à celle-ci pour lui inspirer, ne disons pas de l’amour, mais du moins quelques ménagements. Témoin ces plaintes du 17 septembre : « Je t’écris, ma bonne amie, bien souvent, et toi, peu. Tu es une méchante et une laide, bien laide, autant que tu es légère. Cela est perfide, tromper un pauvre mari, un tendre amant. Doit-il perdre ses droits parce qu’il est loin, chargé de besogne, de fatigue et de peine ? Sans sa Joséphine, sans l’assurance de son amour, que lui reste-t-il sur la terre ? Qu’y ferait-il ?
« Nous avons eu hier une affaire très sanglante, l’ennemi a perdu beaucoup de monde et a été complètement battu. Nous lui avons pris le faubourg de Mantoue.
« Adieu, adorable Joséphine ; une de ces nuits, les portes s’ouvriront avec fracas : comme un jaloux, et me voilà dans tes bras. »
Cette lettre vaut qu’on s’y arrête. L’idée qu’il peut être trompé traverse l’esprit de Napoléon ; mais, avec l’espèce de candeur particulière aux amants aveuglés, il est tenté de se croire presque fautif et semble s’excuser de la « besogne qui le retient au loin ».
Dès à présent, par son indolence, par sa légèreté, nous allons voir Joséphine démolir pierre à pierre l’autel que son époux lui avait élevé dans son cœur. C’est surtout entre le 17 octobre et le 28 novembre 1796 qu’elle prélude à la ruine de cet amour par de tels écarts de conduite qu’ils auraient sans doute poussé aux dernières extrémités n’importe quel mari obligé de constater l’anéantissement brutal de tous ses rêves de bonheur.
Quoique empreintes encore du plus vif attachement, les lettres se ressentiront du doute qui est entré dans l’âme de Bonaparte.
« J’ai reçu tes lettres, écrit-il, je les ai pressées contre mon cœur et mes lèvres, et la douleur de l’absence, cent milles d’éloignement, ont disparu… Tes lettres sont froides comme cinquante ans, elles ressemblent à quinze ans de mariage. On y voit l’amitié et les sentiments de cet hiver de la vie. Fi ! Joséphine ! C’est bien méchant, bien mauvais, bien traître à vous. Que vous reste-t-il pour me rendre bien à plaindre ? Ne plus m’aimer ? Eh ! c’est déjà fait. Me haïr ? Eh bien ! je le souhaite ; tout avilit, hors la haine ; mais l’indifférence au pouls de marbre, à l’œil fixe, à la démarche monotone ! Mille, mille baisers bien tendres, comme mon cœur. » (Modène, 17 octobre 1796.)
« Je ne t’aime plus du tout, au contraire, je te déteste. Tu es une vilaine, bien gauche, bien bête, bien cendrillon. Tu ne m’écris pas du tout, tu n’aimes pas ton mari ; tu sais le plaisir que tes lettres lui font, et tu ne lui écris pas six lignes jetées au hasard !
« Que faites-vous donc toute la journée, madame ? Quelle affaire si importante vous ôte le temps d’écrire à votre bien bon amant ?
« … Quel peut être ce merveilleux, ce nouvel amant qui absorbe tous vos instants, tyrannise vos journées et vous empêche de vous occuper de votre mari ? Joséphine, prenez-y garde, une belle nuit, les portes enfoncées, et me voilà !
« … J’espère qu’avant peu je te serrerai dans mes bras, et je te couvrirai d’un million de baisers brûlants comme sous l’équateur. » (Vérone, 13 novembre 1796.)
A cette lecture, on se demande de quoi il faut le plus s’étonner : ou de l’indifférence persistante de Joséphine, ou de la constance inébranlable de Napoléon.
« J’espère bientôt être dans tes bras. Je t’aime à la fureur… Tout va bien. Wurmser a été battu sous Mantoue. Il ne manque à ton mari que l’amour de Joséphine pour être heureux. » (Vérone, 24 novembre 1796.)
N’est-il pas curieux de voir combien ses faits d’armes, sa gloire personnelle tiennent peu de place dans ses épîtres, qui semblent émaner d’un mari quelconque épris de sa femme, et non du héros qui remplit l’Europe du bruit étourdissant de ses triomphes ?
IV
Se faisant d’avance une fête de se trouver enfin avec la bien-aimée, qui, d’un regard, saura bien lui faire oublier tous les torts qu’elle a eus, le 27 novembre Bonaparte arrive à Milan… Le palais est vide… Joséphine est à Gênes où l’appelaient quelques distractions ignorées de son mari ! Les rôles n’ont pas changé depuis leurs fiançailles, le programme réciproque s’exécute à merveille : l’un a vu dans le mariage l’abandon de tout son être, la plus haute consécration de l’amour ; l’autre n’y a vu que la liberté de promener partout ses succès féminins accrus du prestige de la gloire de son mari.
Le désespoir de Napoléon, en face de cet abandon, est immense ; il va nous le dépeindre dans la lettre qu’il écrit à Joséphine, sous le coup de son émotion. Il va nous dire, mieux que nous ne saurions le faire, et son affreuse déception, et son amertume profonde, et sa résignation d’amant malheureux, mais encore passionné :
« J’arrive à Milan, je me précipite dans ton appartement, j’ai tout quitté pour te voir, te presser dans mes bras ; … tu n’y étais pas : tu cours les villes avec des fêtes ; tu t’éloignes de moi lorsque j’arrive, tu ne te soucies plus de ton cher Napoléon. Un caprice te l’a fait aimer, l’inconstance te le rend indifférent.
« Accoutumé aux dangers, je sais le remède aux ennuis et aux maux de la vie. Le malheur que j’éprouve est incalculable ; j’avais le droit de n’y pas compter.
« Je serai ici jusqu’au 9 dans la journée. Ne te dérange pas ; cours les plaisirs ; le bonheur est fait pour toi. Le monde entier est trop heureux s’il peut te plaire, et ton mari seul est bien, bien malheureux. » (Milan, 27 novembre 1796, 3 heures après midi.)
Cette désillusion à son arrivée à Milan produit sur Napoléon un effet cruel ; ce coup terrible a fait à son cœur une blessure par laquelle s’échappent, dans la lettre du lendemain, les gémissements de son amour exaspéré.
« Je reçois le courrier que Berthier avait expédié à Gênes. Tu n’as pas eu le temps de m’écrire, je le sens facilement. Environnée de plaisirs et de jeux, tu aurais tort de me faire le moindre sacrifice.
« … Mon intention n’est pas que tu déranges rien à tes calculs, ni aux parties de plaisir qui te sont offertes ; je n’en vaux pas la peine, et le bonheur ou le malheur d’un homme que tu n’aimes pas n’a pas le droit de t’intéresser.
« Pour moi, t’aimer seule, te rendre heureuse, ne rien faire qui puisse te contrarier, voilà le destin et le but de ma vie.
« … Quand j’exige de toi un amour pareil au mien, j’ai tort : pourquoi vouloir que la dentelle pèse autant que l’or ? Quand je te sacrifie tous mes désirs, toutes mes pensées, tous les instants de ma vie, j’obéis à l’ascendant que tes charmes, ton caractère et toute ta personne ont su prendre sur mon malheureux cœur. J’ai tort si la nature ne m’a pas donné les attraits pour te captiver, mais ce que je mérite de la part de Joséphine, ce sont des égards, de l’estime, car je t’aime à la fureur et uniquement.
« Adieu, femme adorable, adieu, ma Joséphine !… Quand il sera constaté qu’elle ne peut plus aimer, je renfermerai ma douleur profonde, et je me contenterai de pouvoir lui être utile et bon à quelque chose. Je rouvre ma lettre pour te donner un baiser… Ah ! Joséphine !… Joséphine !… » (Milan, 28 novembre 1796, 8 heures du soir.)
Pauvre amant affolé, qui ne peut croire à son malheur, qui résume son désespoir dans cette exclamation déchirante !
Comment expliquer la froideur d’une femme pour son mari qui lui apporte, en plus d’un amour ardent, les lauriers de Montenotte et d’Arcole ?
Joséphine était légère et coquette ; nous le savons. La légèreté peut causer l’oubli momentané, non l’abandon du devoir ; la coquetterie a d’autres conséquences : entre tenter les autres et être tentée soi-même, il n’y a pas loin.
Tous les jeunes officiers qui entouraient Joséphine « étaient, dit Stendhal, fous d’enthousiasme et de bonheur, et admirablement disposés pour faire tourner les têtes ».
L’un d’eux, nommé Hippolyte Charles, sans trop d’avantages extérieurs, petit et mince, très brun de peau, les cheveux noirs de jais, mais très soigneux de sa personne, et très élégant avec ses beaux habits de hussard chamarrés d’or, montra le plus grand empressement près de la femme de son général en chef. Il était de l’espèce la plus dangereuse pour la femme qui s’ennuie et qui est peu attachée à son mari. Charles était ce qu’on appelle dans les salons un garçon amusant. Il s’exprimait toujours en calembours, faisait le polichinelle en parlant. Le très vif intérêt que Joséphine portait au jeune officier de hussards n’était ignoré de personne à l’armée d’Italie, et, quand éclatèrent ce que M. de Ségur a appelé « les mécontentements jaloux » de Napoléon, on ne s’étonna pas de voir Charles, alors aide de camp du général Leclerc, « renvoyé de l’armée d’Italie par ordre du général en chef ». « Pendant ses premières campagnes d’Italie, dit Sismondi, il éloigna de son quartier général plusieurs des amants de Joséphine. »
Joséphine, à son retour de Gênes, n’eut pas de peine à attendrir Napoléon. « Renfermant sa douleur profonde », selon sa propre expression, il pardonnera, il ne demande même qu’à pardonner, ainsi le veut son état passionnel. Mais ses illusions sont détruites ; à la place d’une tendre affection, il a trouvé le vide dans le cœur de sa femme.
Napoléon garda donc pour lui ses chagrins domestiques, et se plut, comme la plupart des maris amoureux et trompés, à se faire à lui-même des sophismes qui flattaient son désir secret de ne pas quitter Joséphine. Il ne voulut rien approfondir dans la crainte d’en savoir trop, et mit sur le compte d’une légèreté sans conséquence les manquements graves dont sa femme venait de se rendre coupable.
Qu’en évitant un scandale il ait eu, pour une part, le souci de l’opinion publique toujours prête, en pareille occurrence, à se moquer du mari ; qu’il ait redouté le ridicule de divulguer ses infortunes conjugales à l’Europe qui attendait par chaque courrier un nouveau bulletin de victoire ; qu’il se soit dit qu’un éclat nuirait à la considération dont il avait besoin à cette époque, vis-à-vis des ambassadeurs et des cardinaux avec qui il avait des rapports journaliers, tout cela est possible. Mais le calcul de l’intérêt personnel, si rarement étranger aux résolutions les moins réfléchies, a-t-il joué, à cette heure, un rôle prépondérant dans l’esprit de Napoléon ?
A cette question, comment ne pas répondre non, quand on verra Napoléon s’appliquer aussitôt à transformer son amour en un attachement loyal et paisible que rien, dans la suite, n’a pu jamais altérer, pas même le divorce ; quand on le verra s’efforcer de rendre heureuse la femme qui ne l’aime pas, et supporter patiemment, dans ce but, les petites humiliations résultant de cette fausse situation où chaque jour amène une nouvelle capitulation du mari ?
Lui, dont la parole est sans réplique pour des milliers d’hommes ; lui, dont un geste suffit pour jeter sur un point quelconque toute une armée, il dira à Arnault, en désignant le petit chien de Joséphine, grimpé sur un canapé : « Vous voyez bien ce monsieur-là, c’est mon rival. Il était en possession du lit de madame quand je l’épousai. Je voulus l’en faire sortir : prétention inutile ; on me déclara qu’il fallait me résoudre à coucher ailleurs ou consentir au partage. Cela me contrariait assez, mais c’était à prendre ou à laisser. Je me résignai. Le favori fut moins accommodant que moi. J’en porte la preuve à cette jambe. » N’est-ce pas à sa première nuit de noces que Napoléon faisait allusion en écrivant à Joséphine trois mois après leur mariage : « Millions de baisers et même à Fortuné, en dépit de sa méchanceté. »
Et quand Fortuné (c’était le nom du bienheureux caniche) aura disparu, il sera, malgré la défense expresse de Napoléon, remplacé par un carlin. Ainsi, l’homme qui dictait des lois à l’Europe ne pouvait pas, chez lui, mettre un chien à la porte. De même il n’osait pas, on l’a vu, décacheter une lettre de sa femme !
C’est qu’en dictant des lois à l’Europe, Napoléon accomplissait son devoir de général envers la patrie, envers ses armées, et qu’en recherchant la paix de son ménage il accomplissait son devoir d’époux, du moins comme le lui faisaient comprendre son penchant pour sa femme et la force de l’habitude : vertus éminemment bourgeoises.
V
L’existence menée par Napoléon, entre la prise de Mantoue et la paix de Campo-Formio, soit à Montebello, soit à Passeriano, était essentiellement familiale. Il vivait alors entouré de sa mère, de ses sœurs Elisa et Pauline, de ses frères Joseph et Louis, et d’Eugène, fils de Joséphine, âgé de quinze ans, dont il avait fait son aide de camp.
Écoutons les témoins oculaires. « … Dans l’intérieur, avec son état-major, dit Marmont, il y avait de sa part une grande aisance, une bonhomie allant jusqu’à une douce familiarité. Il aimait à plaisanter, et ses plaisanteries n’avaient jamais rien d’amer, elles étaient gaies et de bon goût ; il lui arrivait souvent de se mêler à nos jeux, et son exemple a plus d’une fois entraîné les graves plénipotentiaires autrichiens à en faire partie. Son travail était facile, ses heures n’étaient point réglées, et il était toujours abordable au milieu du repas. »
« Après le dîner, dit Arnault, on passait au salon ; il dirigeait lui-même les amusements. La conversation venait-elle à languir, il racontait une de ces histoires dramatiques et fantastiques qu’il affectionnait. »
A Montebello, il maria sa sœur Pauline avec le général Leclerc. Celui-ci était fils d’un marchand de farine. Quelques mois auparavant avait eu lieu le mariage d’Elisa Bonaparte avec Bacciochi, officier subalterne. On peut inférer de ces mariages qu’à ce moment Napoléon ne rêvait pas encore des trônes pour les membres de sa famille.
Maintenant, lui fera-t-on, avec Miot de Mélito, un reproche de ne se montrer nullement embarrassé ou confus des excès d’honneur qu’il se faisait rendre en public, et de les recevoir comme s’il y eût été habitué de tout temps ? Trouvera-t-on mauvais qu’il ait apporté dans l’exercice de ses fonctions une autorité qui imposait à tout le monde, une attitude et un regard « qui forçaient chacun à obéir » ?
Mais n’avait-il donc pas à représenter un grand pays ? N’était-il pas la personnification vivante de nos armes triomphantes ? N’était-il pas le conquérant devant qui s’inclinaient un pape, l’Empereur et les rois ? Ne devait-il pas faire sentir à tous le poids de la main qui, après avoir tracé le chemin de la victoire, signait les traités de paix ?
Certes, nous ne nions pas qu’il n’y eût chez lui, à cette époque, l’orgueil légitime né de ses succès et de son bonheur militaires, car nous comprendrons volontiers avec Walter Scott, qui n’était pas de ses amis, que « tous les honneurs qui lui étaient acquis, excepté ceux d’une tête couronnée, avaient tout le charme de la nouveauté pour l’homme qui, deux ou trois ans auparavant, languissait obscur ».
Donc, nous admettons et nous croyons véritable et humaine cette dualité du caractère de Napoléon, d’une part : autoritaire, inflexible dans le commandement, altier, réservé dans ses rapports publics ; de l’autre, aimable, enjoué et cordial alors qu’il a dépouillé la fonction dont il doit faire respecter le prestige. Cette dernière attitude est bien celle de l’homme qui, né loin des grandeurs, se livre chez lui aux joies tranquilles entrevues dans son enfance.
Il n’en subsiste pas moins qu’après l’incident du voyage de Gênes, le désenchantement avait meurtri l’âme de Bonaparte. Aux lettres brûlantes de Vérone, se succèdent, mais combien attiédies ! celles d’Ancône ou de Tolentino, pendant la ratification du traité avec les plénipotentiaires du Pape.
Ces lettres sont comme la dernière lueur d’un feu qui, allant en s’éteignant, laisse encore échapper de-ci, de-là, quelques rares étincelles. Pour ranimer ce feu, il faudrait sans doute peu de chose. Mais Joséphine a laissé graduellement se refroidir la passion de Napoléon. Trop sûre d’elle-même, croyant pouvoir, au gré de son caprice, jouer avec l’amour de son mari, elle continue à suivre ses penchants légers avec une parfaite insouciance.
Ainsi s’écoulèrent les jours qui virent s’achever la merveilleuse campagne d’Italie, que termina la ratification du 30 novembre 1797, signée par Bonaparte à Rastadt, où il s’était rendu seul.
Il retrouva Joséphine à Paris, le 5 décembre. Elle put jouir alors, dans son milieu préféré, de toutes les satisfactions de vanité que lui valait la gloire d’un époux excitant partout un enthousiasme qu’elle était la seule à ne point partager.
VI
Les fêtes, les réceptions de toutes sortes n’empêchèrent pas Napoléon de s’occuper activement de la mise à exécution des plans de conquête de l’Égypte.
Le 4 mai, au soir, Napoléon quitta Paris, accompagné de Joséphine, Bourrienne, Duroc et Lavalette. Contrairement à ce qui a été dit, Eugène n’était pas du voyage ; il était parti d’avance, dans les premiers jours d’avril, et attendait à Toulon.
Le 8 avril, arrivée à Toulon. Le 19, Napoléon monte sur le vaisseau-amiral l’Orient.
Les adieux à Joséphine furent touchants. Demanda-t-elle à son mari de l’accompagner ? Elle le dit dans une lettre à Hortense, sa fille. Bourrienne ne parle pas de cette proposition.
Nous voulons bien croire cependant qu’elle a été faite. Il est dans l’ordre naturel des choses qu’une femme, même sans en avoir aucune envie, au moment d’un départ, fasse encore mine par bienséance de vouloir accompagner son mari.
Il eût, du reste, été parfaitement fou d’emmener une femme au début d’une entreprise aussi périlleuse.
A bord de l’Orient, Napoléon se plaisait à réunir autour de lui les savants de l’expédition, entre autres Monge et Berthollet. Il soulevait des discussions dont il donnait lui-même le texte : elles roulaient le plus souvent sur des questions de religion, sur les différentes espèces de gouvernement, sur la stratégie.
Après la prise de Malte (13 juin), Bonaparte débarqua à Alexandrie le 2 juillet. Alors se déroulèrent, pendant plus d’une année, les faits d’armes prodigieux de cette campagne d’Égypte qui devaient porter le nom de la France et de Napoléon jusqu’au fond de l’Asie.
C’est au cours de cette expédition que le dernier coup fut porté au peu qui restait en Napoléon d’illusions sur Joséphine.
Dès son arrivée au Caire, appréhendant de nouvelles inconséquences de la part de sa femme, il est pris d’une inquiétude dont nous trouvons la trace dans une lettre à son frère Joseph : « … Aie des égards pour ma femme : vois-la quelquefois. Je prie Louis de lui donner quelques bons conseils… »
Et ne sent-on pas un regret intime, exhalé comme dans un soupir, quand il termine par ces mots : « J’envoie un beau châle à Julie ; c’est une bonne femme, rends-la heureuse. »
Des rapports très détaillés ne tardèrent pas à arriver qui suscitèrent en lui la plus noire jalousie. Le fait est indiscutable ; il est attesté par Napoléon lui-même dans une autre lettre à Joseph où il dit : « J’ai beaucoup de chagrins domestiques… »
« Fais en sorte que j’aie une campagne à mon arrivée, soit près de Paris, soit en Bourgogne ; je compte y passer l’hiver et m’y enfermer : je suis ennuyé de la nature humaine. J’ai besoin de solitude et d’isolement ; les grandeurs m’ennuient ; le sentiment est desséché. »
Son âme tourmentée, non sans motifs antérieurs, était naturellement ouverte à tous les soupçons. Écoutez un témoin qui n’est pas suspect : « Vers cette époque, nous dit le prince Eugène dans ses Mémoires, le général en chef commença à avoir de grands sujets de chagrin, soit à cause du mécontentement qui régnait dans une partie de l’armée, et surtout parmi quelques généraux, soit à cause des nouvelles qu’il recevait de France, où l’on s’efforçait de troubler son bonheur domestique. Quoique je fusse fort jeune, je lui inspirais assez de confiance pour qu’il me fît part de son chagrin. Je cherchais à adoucir ses ressentiments ; je le consolais de mon mieux, et autant que pouvaient le permettre mon âge et le respect qu’il m’inspirait. »
Pour faire des confidences de cette nature à un jeune homme de dix-huit ans, il faut avoir le cœur bien gros, et, quand ce jeune homme est le fils de votre femme, n’est-ce pas chercher à se rassurer soi-même par les réponses naïves de l’enfant ?
Comme tous les esprits inquiets, il est probable que Bonaparte provoquait lui-même les entretiens sur ce sujet cuisant avec ceux qu’il supposait être informés. Un jour, en février 1799, à El-Arich, comme il se promenait avec Junot, celui-ci lui fit des révélations telles que Napoléon entra dans une fureur extrême et, s’adressant à Bourrienne, lui dit haletant de colère : « Si vous m’étiez attaché, vous m’auriez informé de tout ce que je viens d’apprendre par Junot : voilà un véritable ami. Joséphine !… M’avoir ainsi trompé ! Elle… Si elle est coupable, il faut que le divorce m’en sépare à jamais ! Je ne veux pas être la risée de tous les inutiles de Paris ! Je vais écrire à Joseph ; il fera prononcer le divorce ! »
Sur quels fondements reposaient les bruits qui, traversant la Méditerranée, étaient parvenus jusqu’à Napoléon ?
« En courant le monde, peut-être chez Despréaux, mari de Mlle Guimard, 17, rue du Mont-Blanc, le maître à danser à la mode, où elle allait oublier l’absence de son mari, cette bonne Joséphine, comme dit Gohier, avait eu le malheur de rencontrer l’ancien officier de hussards, Hippolyte Charles, chassé de l’armée d’Italie par Bonaparte. Ce jeune homme aimable, de nos jours on dirait irrésistible pour les dames, était entré, à la recommandation de Joséphine, comme associé dans l’entreprise de vivres de la compagnie Louis Bron.
Cette position lui permettait de tenir un état de maison assez brillant ; il n’avait donc rien perdu de ses moyens de séduction. Il commença par faire quelques visites à Malmaison et finit par l’habiter tout à fait en maître.
Ces relations scandaleuses furent l’origine des bruits persistants, quoique mal définis, qui arrivèrent aux oreilles de Napoléon. Impuissant, vu la distance, à se venger, il eut le temps de dominer les premiers transports de sa colère, et finit par se détacher tout à fait de Joséphine.
Dès cet instant, nous pouvons considérer comme éteint l’amour de Napoléon pour sa femme… Tous les désirs du jeune général, jadis attirés vers Paris, commencèrent à se donner libre carrière ; il afficha même ouvertement des sentiments chaleureux pour une jeune et sémillante blonde, Mme Pauline Fourès, femme d’un officier de chasseurs à cheval. La présence du mari était gênante, aussi fut-il envoyé en Europe. Les assiduités dont cette jolie personne était l’objet l’avaient fait surnommer par l’armée d’Égypte : « Notre Souveraine de l’Orient. »
Cette liaison était publique. Bonaparte et sa maîtresse se promenaient ensemble en calèche. Eugène en conçut un violent chagrin qu’il confia à Berthier. Du jour où Napoléon fut informé de la peine qu’il causait au fils de Joséphine, il cessa de sortir avec Mme Fourès.
VII
Pendant que Napoléon, sous l’impression des nouvelles politiques reçues de France, méditait son retour, et combinait son passage à travers les croisières anglaises, Gohier, alors président du Directoire, scandalisé de la liaison compromettante de Joséphine, prodiguait à celle-ci des conseils aussi prudents qu’inutiles. Il l’engageait à divorcer, et il ajoutait d’un ton quelque peu goguenard : « Vous me dites que vous n’avez que de l’amitié l’un pour l’autre, M. Charles et vous : mais si cette amitié est tellement exclusive qu’elle vous fasse violer les convenances du monde, je vous dirai comme s’il y avait de l’amour : Divorcez, parce que l’amitié, aussi abnégative des autres sentiments, vous tiendra lieu de tout. Croyez que vous éprouverez du chagrin de tout ceci. »
Le conseil, quoique sage, ne faisait pas le compte de Joséphine. Elle tenait aux hommages que lui valait son rang d’épouse du conquérant ; elle en voulait bien les privilèges, sans en accepter les devoirs.
Elle sentait, cependant, l’orage gronder sur sa tête ; elle avait dû recevoir des lettres qu’on nous a cachées, mais qui ne devaient laisser aucun doute sur le courroux de son mari. Au fur et à mesure qu’elle jugeait le retour de Napoléon plus imminent, elle se rapprochait davantage du ménage de Gohier, pensant, par cette honnête fréquentation, donner le change aux soupçons et aux médisances. Quand elle apprend le retour de Bonaparte, Joséphine dit naïvement à Mme Gohier : « Je vais au-devant de lui ; quand Bonaparte apprendra que ma société particulière a été la vôtre, il sera aussi flatté que reconnaissant de l’accueil que j’ai reçu dans votre maison pendant son absence. »
Contrairement à ces prévisions, Bonaparte ne se montra nullement flatté, ainsi qu’on va le voir :
« Par un contre-temps fâcheux, dit Eugène dans ses Mémoires, ma mère, qui, à la première nouvelle du débarquement, était partie pour aller au-devant de lui jusqu’à Lyon, prit la route de Bourgogne, tandis qu’il prenait par le Bourbonnais. De cette manière nous arrivâmes à Paris quarante-huit heures avant elle. »
Donc, le 16 octobre, à six heures du matin, Bonaparte ne trouva personne en arrivant dans sa maison de la rue Chantereine ; son irritation et sa jalousie s’en accrurent encore. Lorsque Joséphine revint à son tour, il ne voulut pas la voir et lui fit signifier son intention formelle de divorcer.
Seul dans sa chambre à cet instant, Napoléon put-il bien concentrer toute sa pensée sur son malheur domestique ?
C’était, on en conviendra, une bizarre situation que celle de cet homme, débarqué comme par miracle, qui vient de parcourir la France, acclamé par la population entière, qui, à peine rentré à Paris, croit entendre déjà, se pressant dans son escalier, les pas de vingt personnes avec lesquelles vont être discutées les mesures propres à sauver l’État, et qui se trouve tout d’abord sous la menace des ennuis sans nombre, des écœurantes préoccupations qu’entraîne une instance en divorce !
Cependant, au premier moment, il fit bon marché de l’opinion publique. Il est même à supposer que si, devant la colère de son mari, Joséphine se fût retirée purement et simplement, la procédure du divorce aurait suivi son cours naturel, pendant que Napoléon se serait occupé d’autre chose, et cette autre chose, le complot du 18 brumaire, était assez grave pour l’absorber entièrement.
Homme intraitable, sans commisération, Napoléon aurait fermé vigoureusement sa porte et eût écrit à un homme de loi. Mais du moment qu’il ne prenait pas un parti radical et qu’il condescendait à entrer dans la voie des explications, à subir des scènes de larmes, la cause de Joséphine était gagnée d’avance.
Les mille considérations de l’opinion publique, peu sévère du reste, à cette époque, pour les ruptures de liens formés en dehors de toute idée religieuse, n’auraient pas suffi à détourner Bonaparte de sa résolution ; on le savait bien, rue Chantereine. Aussi Joséphine ne chercha-t-elle ni à braver son mari, ni à le mettre au défi de provoquer un scandale nuisible à sa situation politique. Le connaissant bien, c’est à son cœur seul qu’elle fit appel, c’est là qu’elle ouvrit la brèche par où devaient passer tous les arguments propres à amener une réconciliation ; ce sont ses deux enfants, Eugène et Hortense, qu’elle lui envoya d’abord. Ceux-ci, tout en pleurs, se jetèrent aux pieds de Napoléon, le suppliant de ne pas abandonner leur mère.
Sur le point d’accomplir une rupture définitive, quel est le mari qui n’ait une hésitation et n’éprouve quelque compassion à l’idée que la femme jadis aimée sera abandonnée aux pénibles difficultés de la vie ? Bonaparte, dont le cœur gardait encore l’empreinte vive de son ancien amour, échappa moins qu’un autre à ces sentiments de protection et de pitié. Enfin, il fut bien forcé de s’attendrir quand il vit Joséphine, ruisselante de larmes, désespérée, conduite en sa présence par Eugène et Hortense qui l’imploraient de ne pas les rendre orphelins pour la seconde fois. Ne contenant plus son émotion, Napoléon ouvrit les bras à sa femme et lui pardonna.
A partir de ce moment commence une autre existence entre les deux époux. Joséphine a pu mesurer la profondeur de l’abîme qu’elle a creusé elle-même. Contre son attente, elle a vu son mari prêt à ne reculer devant aucune extrémité ; elle a été saisie d’effroi à la pensée qu’elle pouvait retomber dans l’état d’isolement sans prestige qu’elle appréhendait par-dessus tout.
Obéissant encore à tous les instincts de son être, ne voulant à aucun prix renoncer aux satisfactions vaniteuses que lui vaut la situation de son mari, elle sentira la nécessité de se montrer attachée à Bonaparte. Désormais, elle deviendra empressée, elle cherchera même les moyens de plaire à Napoléon, et au 18 brumaire, elle saura s’employer avec beaucoup d’intelligence pour seconder les vues de son mari. C’est elle qui, afin d’endormir la vigilance du Président du Directoire, se chargera de l’inviter à déjeuner pour l’heure même où doit s’accomplir le coup d’État. Le 17 brumaire, elle écrit : « Venez, mon cher Gohier, et votre femme déjeuner avec moi demain à huit heures du matin ; j’ai à causer avec vous sur des choses intéressantes. »
Dans l’avenir, par un juste et fréquent retour des choses d’ici-bas, ce sera Joséphine qui deviendra amoureuse et jalouse sincèrement, au fur et à mesure qu’elle sentira, par degrés, Napoléon se détacher d’elle ; à mesure aussi, disons-le, qu’elle se sentira vieillir.
Lui, complètement désillusionné, se contente des relations telles que sa femme les a créées. Il cherche à avoir un intérieur convenable, et n’a d’autre préoccupation que d’assurer le respect de sa dignité d’homme.
Nous allons le voir appliquer chez lui les règles ordinaires des ménages les plus prosaïques. S’il ne voit plus dans sa femme l’idéal des premiers jours, s’il n’a pas trouvé dans le mariage le charme qu’un amour partagé vient chaque jour renouveler, il veut du moins, selon les traditions qu’il a reçues, un foyer respectable, dans toute l’acception usuelle et bourgeoise du mot. Il ne cessera d’être prévenant, attentionné, désireux de rendre aussi heureuse que possible l’existence de Joséphine, désireux seulement, peut-être, de voir autour de lui des visages contents.
En résumé, si l’on nous permettait une comparaison, qui, bien que hasardeuse dans l’espèce, nous paraît caractériser cette situation nouvelle, nous dirions que Napoléon devint pour sa femme, naguère si poétisée, ce qu’est le bourgeois prud’homme pour la compagne de ses jours.
VIII
S’il est vrai comme on l’a dit, que le style, c’est l’homme, nous allons étudier Napoléon dans ses lettres à Joséphine, écrites de telle ou telle autre étape de cette route glorieuse où il a été sacré le plus grand capitaine des temps historiques, où il a rencontré tous les princes souverains, empereurs ou rois de l’Europe, imploré par les uns, adulé par les autres, arbitre des destinées de tous.
Au milieu des ovations les plus enthousiastes, l’homme n’a pas changé ; il va nous apparaître avec une simplicité, une bonhomie que n’altéreront ni l’éclat des succès, ni la pompe des réceptions royales, ni la magnificence obligée de son rang. Dans cette correspondance du mari à sa femme, il n’y a ni consul ni empereur ; on dirait d’un bon père de famille en tournée d’affaires. Ce sont les mêmes détails sur les moindres incidents de voyage, sur le plus ou le moins de bien-être trouvé dans les logements imprévus ; ce sont les mêmes recommandations patriarcales, les mêmes racontages sur les objets les plus futiles.
Ce côté immuable, pour ainsi dire, du caractère de Napoléon, va être mis en pleine lumière par les fragments suivants extraits de ses lettres écrites à tous les degrés de sa carrière :
« Il fait un si mauvais temps ici que je suis resté à Paris. La fête a été belle ; elle m’a un peu fatigué. Le vésicatoire que l’on m’a mis au bras me fait toujours souffrir beaucoup.
« J’ai reçu pour toi, de Londres, des plantes que j’ai envoyées à ton jardinier. S’il fait aussi mauvais à Plombières qu’ici, tu souffriras beaucoup des eaux. Mille choses aimables à maman et à Hortense. » (1801.)
« J’ai reçu ta lettre, bonne petite Joséphine. J’ai été hier à la chasse de Marly et je m’y suis blessé très légèrement au doigt, en tirant un sanglier. Hortense se porte assez bien. Ton gros fils a été malade, mais il va mieux. Je crois que ce soir, ces dames jouent le Barbier de Séville. » (23 juin 1803.)
« Il y a ici une très belle cour, une nouvelle mariée fort belle, et, en tout, des gens fort aimables, même notre électrice, qui paraît fort bonne, quoique fille du roi d’Angleterre… » (4 octobre 1805.)
« J’ai couché aujourd’hui chez l’ancien électeur de Trèves qui est fort bien logé. » (10 octobre 1805.)
« Je me porte bien, cependant le temps est affreux ; je change d’habits deux fois par jour, tant il pleut. » (12 octobre 1805.)
« J’ai été, ma bonne Joséphine, plus fatigué qu’il ne fallait une semaine tout entière, et toute la journée l’eau sur le corps et les pieds froids m’ont fait un peu de mal, mais la journée d’aujourd’hui où je ne suis point sorti m’a reposé… » (19 octobre 1805.)
« Il y a fort longtemps que je n’ai reçu de tes nouvelles. Les belles fêtes de Bâle et de Stuttgart font-elles oublier les pauvres soldats qui vivent couverts de boue, de pluie et de sang ?… Adieu, mon amie. Mon mal d’yeux est guéri. » (10 décembre 1805.)
De ces dernières lignes, on peut inférer que, malgré toute sa bonne volonté, la nature de Joséphine reprenait parfois le dessus. Elle devient folle et oublie tout, dès qu’il y a des fêtes ou des prétextes à ostentation. Si, à ce point de vue, elle est restée la même qu’en 1796, par contre, Napoléon a beaucoup changé ; il ne s’irrite ni ne se fâche plus ; c’est en termes d’une ironie un peu lourde qu’il gourmande la négligence de sa femme : « Grande Impératrice, écrit-il dix jours plus tard, pas une lettre de vous depuis votre départ de Strasbourg. Vous avez passé à Bade, à Stuttgart, à Munich, sans nous écrire un mot. Ce n’est pas bien aimable ni bien tendre ! je suis toujours à Brunn. Les Russes sont partis, j’ai une trêve. Dans peu de jours, je verrai ce que je deviendrai. Daignez, du haut de vos grandeurs, vous occuper un peu de vos esclaves. » (19 décembre 1805.)
Peu de jours après, les deux époux se réunirent à Munich, à l’occasion du mariage du prince Eugène, qui, par l’entremise de l’Empereur, avait obtenu la main d’Auguste, fille du roi de Bavière.
Avec la campagne de Prusse, en 1806, se trouve reprise la correspondance. Les lignes que nous allons mettre sous les yeux du lecteur sont donc contemporaines du plus haut prestige de Napoléon :
« … J’ai déjà engraissé depuis mon départ ; je fais, de ma personne, vingt à vingt-cinq lieues par jour à cheval, en voiture, de toutes les manières. Je me couche à huit heures et suis levé à minuit, je songe quelquefois que tu n’es pas encore couchée. » (13 octobre 1806.)
« … Tu as tort de montrer tant de bonté à des gens qui s’en montrent indignes. Madame L… est une sotte, si bête que tu devrais la connaître et ne lui porter aucune attention. » (29 novembre 1806.)
« Mon amie, ta lettre du 20 janvier m’a fait de la peine ; elle est trop triste. Voilà le mal de n’être pas un peu dévote ! Tu dis que ton bonheur fait ta gloire… Cela n’est pas conjugal, il faut dire : le bonheur de mon mari fait ma gloire… Joséphine, votre cœur est excellent, et votre raison faible ; vous sentez à merveille, mais vous raisonnez moins bien. — Voilà assez de querelle ; je veux que tu sois gaie, contente de ton sort… » (12 février 1807.)
« … Paris achèvera de te rendre la gaieté et le repos, le retour de tes habitudes, la santé. Je me porte à merveille. Le temps et le pays sont mauvais. Mes affaires vont assez bien ; il gèle et dégèle dans vingt-quatre heures ; l’on ne peut voir un hiver aussi bizarre… » (21 janvier 1807.)
« Mon amie, il y a deux ou trois jours que je ne t’ai écrit ; je me le reproche, je connais tes inquiétudes. Je me porte fort bien ; mes affaires sont bonnes. Je suis dans un mauvais village où je passerai encore bien du temps ; cela ne vaut pas la grande ville. Je te le répète, je ne me suis jamais si bien porté ; tu me trouveras fort engraissé… » (2 mars 1807.)
« Il faut absolument en tout vivre comme tu vivais lorsque j’étais à Paris. Alors tu ne sortais pas pour aller aux petits spectacles ou autres lieux. Tu dois toujours aller en grande loge… Les grandeurs ont leurs inconvénients : une impératrice ne peut pas aller où va une particulière… » (25 mars 1807.)
« Vois peu cette madame de P… : c’est une femme de mauvaise société ; cela est trop commun et trop vil… » (27 mars 1807.)
« Je viens de porter mon quartier général dans un très beau château, dans le genre de celui de Bessières, où j’ai beaucoup de cheminées ; ce qui m’est fort agréable, me levant souvent la nuit, j’aime à voir le feu… » (2 avril 1807.)
« On dit que l’archichancelier (Cambacérès) est amoureux ; cela est-il une plaisanterie, ou cela est-il vrai ? Cela m’a amusé, tu m’en aurais dit un mot ! » (2 mai 1807.)
« Je conçois tout le chagrin que doit te causer la mort de ce pauvre Napoléon (son neveu, fils de Louis) ; tu peux comprendre la peine que j’éprouve. Je voudrais être près de toi, pour que tu fusses modérée et sage dans ta douleur… Que j’apprenne que tu as été raisonnable et que tu te portes bien ! Voudrais-tu accroître ma peine ? » (14 mai 1807.)
Plusieurs lettres successives sont remplies de consolations au sujet de ce deuil ; nous relevons ces mots adressés à Hortense :
« … N’altérez point votre santé, prenez des distractions et sachez que la vie est semée de tant d’écueils et peut être la source de tant de maux que la mort n’est pas le plus grand de tous… » (20 mai 1807.)
Ce n’est qu’au moment de la célèbre entrevue de Tilsitt que la correspondance de Napoléon et de Joséphine reprit son ton habituel. La mémorable réunion des empereurs a donné lieu, chez la plupart des historiens, à des relations hyperboliques. On va voir combien tout est ramené à de simples proportions, sous la plume du principal acteur de cette sorte d’apothéose féerique d’un humble lieutenant d’artillerie courtisé par les héritiers des plus anciennes monarchies de l’Europe :
« Mon amie, je viens de voir l’empereur Alexandre, j’ai été fort content de lui : c’est un fort beau, bon et jeune homme ; il a de l’esprit plus qu’on ne le pense communément. » (25 juin 1807.)
« … Tout va fort bien. Je crois t’avoir dit que l’empereur de Russie porte ta santé avec beaucoup d’amabilité. Il dîne, ainsi que le roi de Prusse, tous les jours chez moi. Je désire que tu sois contente. Adieu, mon amie, mille choses aimables. » (3 juillet 1807.)
« … La reine de Prusse a dîné hier avec moi. J’ai eu à me défendre de ce qu’elle voulait m’obliger à faire encore quelques concessions à son mari ; mais j’ai été galant et me suis tenu à ma politique. Elle est fort aimable. Quand tu liras cette lettre, la paix avec la Prusse et la Russie sera conclue, et Jérôme reconnu roi de Westphalie avec trois millions de population. Ces nouvelles pour toi seule… » (7 juillet 1807.)
« … Mon amie, je suis arrivé hier à cinq heures du soir à Dresde, fort bien portant quoique je sois resté cent heures en voiture sans sortir. Je suis ici chez le roi de Saxe, dont je suis fort content. Je suis donc rapproché de toi de plus de moitié chemin. — Il se peut qu’une de ces belles nuits, je tombe à Saint-Cloud comme un jaloux ; je t’en préviens… » (18 juillet 1807.)
Dans les années 1808 et 1809, nous allons trouver Napoléon prenant part à la guerre d’Espagne, puis à l’entrevue des souverains à Erfurt, enfin à sa dernière campagne d’Autriche terminée par la victoire de Wagram :
« Je suis arrivé ici bien portant, un peu fatigué par la route qui est triste et bien mauvaise. Je suis bien aise que tu sois restée, car les maisons sont bien mauvaises ici et très petites. » (16 avril 1808.)
« … L’infant Don Charles et cinq ou six grands d’Espagne sont ici, le prince des Asturies est à vingt lieues. Le roi Charles et la Reine arrivent. Je ne sais où je logerai tout ce monde-là. Tout est encore à l’auberge… Je désire que tu fasses des amitiés à tout le monde à Bordeaux ; mes occupations ne m’ont permis d’en faire à personne. » (17 avril 1808.)
« … J’ai eu hier le prince des Asturies, sa cour à dîner ; cela m’a donné bien des embarras… je suis assez bien établi actuellement à la campagne… » (21 avril 1808.)
« … J’ai assisté au bal de Weimar. L’empereur Alexandre danse ; mais moi, non ; quarante ans sont quarante ans. Ma santé est bonne au fond, malgré quelques petits maux… » (9 octobre 1808.)
« Mon amie, je t’écris peu, je suis fort occupé. Des conversations de journées entières, cela n’arrange pas mon rhume. Cependant, tout va bien. Je suis content d’Alexandre, il doit l’être de moi : s’il était femme, je crois que j’en ferais mon amoureuse. Je serai chez toi dans peu ; porte-toi bien, et que je te trouve grasse et fraîche… » (12 octobre 1808.)
« Tu dois être entrée aux Tuileries le 12. J’espère que tu auras été contente de tes appartements. — J’ai autorisé la présentation à toi et à la famille de Kourakin : reçois-le bien et fais-le jouer avec toi… » (21 décembre 1808.)
« … Je serai à Paris aussitôt que je le croirai utile. Je te conseille de prendre garde aux revenants ; un beau jour, à deux heures du matin… » (9 janvier 1809.)
« … Mes ennemis sont battus, défaits, tout à fait en déroute. Ma santé est parfaite aujourd’hui ; hier, j’ai été un peu malade d’un débordement de bile, occasionné par tant de fatigues : mais cela m’a fait grand bien… » (9 juillet 1809.)
« … J’ai reçu ta lettre du 16, je vois que tu te portes bien. La maison (Boispréau appartenant à mademoiselle Julien) de la vieille fille ne vaut que 120 000 francs ; ils n’en trouveront jamais plus. Cependant, je te laisse maîtresse de faire ce que tu voudras, puisque cela t’amuse ; mais une fois achetée, ne fais pas démolir pour y faire quelques roches… » (23 septembre 1809.)
« J’ai reçu ta lettre. Ne te fie pas, et je te conseille de te bien garder la nuit ; car une des prochaines tu entendras grand bruit… » (25 septembre 1809.)
IX
Plus on avance dans cette étude, plus on doit reconnaître que, chez Napoléon, l’homme privé ne pourrait se juger d’après l’homme public. Il est bien évident que le style des lettres citées plus haut n’a aucun rapport avec le style de l’Empereur dans les documents officiels.
Ses proclamations, ses bulletins de victoire sont restés des modèles de fougue militaire et d’entrain communicatif, dont on pourrait s’attendre à trouver le reflet dans sa correspondance personnelle. Il n’en est rien. Quand il parle à l’Impératrice des faits de guerre, quand il fait mention de ses succès les plus considérables, on croirait entendre un bon négociant faisant part à sa femme d’une belle opération réalisée en voyage ; ce sont pour lui des affaires qui vont plus ou moins bien. Il dira, par exemple, après la prise d’Augsbourg : « Des succès assez notables ont commencé la campagne. » Après l’entrée des Français à Munich : « L’ennemi est battu, a perdu la tête, et tout m’annonce la plus heureuse campagne, la plus courte et la plus brillante qui ait été faite… » Après la victoire d’Elchingen et la reddition d’Ulm : « J’ai rempli mon dessein ; j’ai détruit l’armée autrichienne par de simples marches. J’ai fait 60 000 prisonniers, pris 120 pièces de canon, plus de 90 drapeaux et plus de 30 généraux. Je vais me porter sur les Russes, ils sont perdus. Je suis content de mon armée… Adieu, ma Joséphine ; mille choses aimables partout… » A trois journées de marche de Vienne, après une série de combats amenant toujours un nouveau succès, Napoléon écrit : « … Mes affaires vont d’une manière satisfaisante ; mes ennemis doivent avoir plus de soucis que moi… Adieu, ma Joséphine, je vais me coucher. »
Un peu d’expansion, un peu d’orgueil se comprendraient le jour où, pour la première fois, il entre en conquérant dans une grande capitale ; eh bien ! cet événement si important n’inspire à Napoléon que ces simples mots : « Je suis à Vienne depuis deux jours, ma bonne amie, un peu fatigué ; je n’ai pas encore vu la ville de jour ; je l’ai parcourue la nuit. Demain, je reçois les notables et les corps. » Voici comment il fait part de la bataille d’Austerlitz : « J’ai battu l’armée russe et autrichienne commandée par les deux empereurs. Je me suis un peu fatigué, j’ai bivouaqué huit jours en plein air par des nuits assez fraîches. Je couche ce soir dans le château du prince de Kaunitz, où je vais dormir deux ou trois heures… » Deux jours après, l’empereur d’Autriche sollicite la paix ; Napoléon dit : « … J’ai vu hier à mon bivouac l’empereur d’Allemagne ; nous causâmes deux heures ; nous sommes convenus de faire vite la paix. » Si vous cherchez des commentaires emphatiques sur cette visite mémorable et son heureux résultat, vous trouverez ceci : « Le temps n’est pas encore très mauvais… Il court un petit mal d’yeux qui dure deux jours ; je n’en ai pas encore été atteint… »
La veille de la bataille d’Iéna, au milieu des innombrables préoccupations qui l’assaillent, à deux heures du matin, l’Empereur mande à Joséphine : « Je suis aujourd’hui à Géra, ma bonne amie ; mes affaires vont fort bien, et tout comme je pouvais l’espérer. La Reine est à Erfurt avec le Roi. Si elle veut voir une bataille, elle aura ce cruel plaisir. Je me porte à merveille… »
« Mon amie, j’ai fait de belles manœuvres contre les Prussiens. » Telle est la façon modeste dont Napoléon commence sa lettre au lendemain d’Iéna ; il continue ainsi : « J’ai remporté hier une grande victoire. Ils étaient 150 000 hommes : j’ai fait 20 000 prisonniers, pris 100 pièces de canon et des drapeaux. J’étais en présence et près du roi de Prusse ; j’ai manqué de le prendre, ainsi que la Reine. Je bivouaque depuis deux jours. Je me porte à merveille… » A Potsdam, s’il a pu éprouver un sentiment de légitime orgueil en entrant dans la demeure du grand Frédéric, vous n’en verrez pas trace : « Je suis à Potsdam, écrit-il, ma bonne amie, depuis hier ; j’y resterai aujourd’hui. Je continue à être satisfait des affaires. Ma santé est bonne, le temps est beau. Je trouve Sans-Souci très agréable… » De son entrée triomphale à Berlin, pas un mot, sa première lettre datée de cette ville porte ceci : « … Le temps est ici superbe ; il n’a pas encore tombé, de toute la campagne, une seule goutte d’eau. Je me porte fort bien, et tout va au mieux… »
Nous en passons. Et la prise de Stettin, et celle de Magdebourg, et celle de Lubeck et l’entrée à Varsovie, toujours annoncées avec la même simplicité. Le lendemain de la bataille d’Eylau, Napoléon écrit : « Mon amie, il y a eu hier une grande bataille ; la victoire m’est restée, mais j’ai perdu bien du monde. La perte de l’ennemi, qui est plus considérable encore, ne me console pas. Enfin, je t’écris ces deux lignes moi-même, quoique je sois bien fatigué, pour te dire que je suis bien portant et que je t’aime. » Voici le compte rendu de la bataille de Friedland : « Mon amie, je ne t’écris qu’un mot, car je suis bien fatigué. Voilà bien des jours que je bivouaque. Mes enfants ont dignement célébré l’anniversaire de la bataille de Marengo (Marengo, 14 juin 1800 ; Friedland, 14 juin 1807). »
En Espagne, au moment d’aller combattre les Anglais, il écrit : « Je pars à l’instant pour voir manœuvrer les Anglais, qui paraissent avoir reçu leur renfort et vouloir faire les crânes… » Enfin, la dernière victoire dont il ait eu à rendre compte avant le divorce, est celle de Wagram ; il s’exprime ainsi : « Je t’expédie un page pour te donner la bonne nouvelle de la victoire d’Ebersdorf, que j’ai remportée le 5, et de celle de Wagram, que j’ai remportée le 6. L’armée ennemie fuit en désordre, et tout marche selon mes vœux… Je suis brûlé par le soleil… Adieu, mon amie ; je t’embrasse. Bien des choses à Hortense. »
X
D’après la lecture des lettres précédentes, il est facile de s’imaginer ce que pouvait être le foyer conjugal de celui qui les a écrites. Napoléon fut un mari paisible, recherchant avant tout la tranquillité dans son intérieur. Il a dit lui-même à Rœderer : « … Si je ne trouvais pas un peu de douceurs dans ma vie domestique, je serais aussi trop malheureux ! » « Une fois apaisées les querelles des premières années, c’était en tout, nous dit Thibaudeau, un très bon ménage. » « L’Empereur, dit Mlle Avrillon, était en effet un des meilleurs maris que j’aie jamais connus ; lorsque l’Impératrice était incommodée, il passait auprès d’elle tout le temps qu’il lui était possible de dérober aux affaires. » « … Plein d’attention, dit Constant, d’égards, d’abandon pour Joséphine, l’Empereur se plaisait à l’embrasser au cou, à la figure, en lui donnant des tapes et l’appelant ma grosse bête… »
Les mêmes témoins oculaires, valet et femme de chambre, ceux devant qui l’on ne se cache pas, ceux pour qui la vie intime n’a pas de secret, vont nous compléter le tableau de ce ménage impérial, où toutes les habitudes bourgeoises sont enracinées.
« L’Empereur, dit Mlle Avrillon, avait continué, comme lorsqu’il était Premier Consul, de partager pendant la nuit l’appartement de l’impératrice ; à dater du sacre, il resta à coucher dans le sien. Il y avait un escalier dérobé par lequel l’Empereur descendait de son appartement dans la chambre de l’Impératrice ; comme il était très matinal, il y venait souvent avant que sa femme fût levée. »
On sait que, n’ayant pas d’enfants, « il servait de père aux enfants de sa femme », et, ajoute Thibaudeau, « il en avait toute la tendresse ». L’Empereur aimait à parler de ses vertus familiales, soit qu’il y mît une certaine ostentation, soit qu’il se plût à propager son exemple. « Dans mon intérieur, disait-il à Rœderer, je suis l’homme de cœur, je joue avec les enfants, je cause avec ma femme, je leur fais des lectures, je leur lis des romans. »
Joséphine adorait ses deux enfants, Eugène et Hortense de Beauharnais. Napoléon, fidèle à sa promesse, leur porta une affection qui ne se démentit jamais ; ils purent toujours considérer le palais impérial comme leur maison paternelle.
Les enfants d’Hortense n’étaient pas moins choyés par l’Empereur que par leur grand’mère. C’est dans le laisser-aller de ce milieu intime que Napoléon va se montrer à nous dans toute la bonhomie de sa nature.
« Oncle Bibiche ! oncle Bibiche ! » Tels étaient les cris poussés dans le parc de Saint-Cloud, par un enfant de cinq ans à peine, courant essoufflé après un homme que l’on apercevait au loin, suivi par une bande de gazelles auxquelles il s’amusait à distribuer des pincées de tabac, disputées avec avidité. L’enfant était le fils aîné d’Hortense, et le distributeur de tabac, c’était Napoléon, qui devait ce nom d’« oncle Bibiche » au plaisir qu’il prenait à mettre le bambin à cheval sur une gazelle et à le promener ainsi, à la grande joie de l’enfant soutenu par son oncle.
L’Empereur, qui aimait tous les enfants, s’était passionné pour celui-là ; il le mettait souvent sur ses genoux pendant le déjeuner, et s’amusait à lui faire manger des lentilles une à une. Les privautés que l’Empereur passait à son cher petit Napoléon ont fait le sujet d’un tableau célèbre de Gérard, où le souverain est représenté suivi de son neveu, portant en bandoulière l’épée impériale, qui traîne à terre, et coiffé du petit chapeau légendaire.
Le bambin était, paraît-il, fort aimable, et, en outre, plein d’admiration pour son oncle ; quand il passait dans le jardin des Tuileries devant des grenadiers, il leur criait : « Vive Nonon, le soldat ! » « C’était, dit Mlle Avrillon, une vraie fête pour l’Empereur, quand la reine Hortense venait voir sa mère accompagnée de ses deux enfants. Napoléon les prenait dans ses bras, les caressait, les taquinait souvent et riait aux éclats, comme s’il eût été de leur âge, quand, selon son habitude, il leur avait barbouillé la figure avec de la crème ou des confitures. »
Un bon sentiment quelconque ne saurait échapper à la malveillance. Quoi ! l’Empereur pouvait avoir ressenti une pure affection pour la fille de sa femme et pour des petits enfants qui, en fait, étaient ses neveux directs, étant les fils de Louis Bonaparte. Ce n’est pas possible, s’écrient les détracteurs, et, dans leur persistance à tout dénigrer, ils expliquent ce sentiment si naturel par la plus monstrueuse hypothèse qui se puisse imaginer : « Napoléon était l’amant de la fille de sa femme, il était l’amant de la femme de son frère Louis ! »
C’est une infamie gratuite, facile à inventer, non moins facile à énoncer quand on se décharge du souci d’en apporter la preuve.
L’homme de toutes les félonies, Fouché, lui, a pris plaisir, sans ambages, à colporter cette odieuse affirmation, en assurant, suprême ignominie, que Joséphine avait poussé sa fille dans les bras de son mari.
Il a fallu, nonobstant, défendre la mémoire de l’Empereur de cette abominable accusation. Ses ennemis eux-mêmes, Bourrienne en tête, sont venus fournir un formel démenti : « … On a menti par la gorge, dit-il, quand on a prétendu que Bonaparte avait eu pour Hortense d’autres sentiments que ceux d’un beau-père pour sa fille. » Mme de Rémusat elle-même, parlant d’Hortense, a dit : « La manière dont l’Empereur parlait d’elle dément bien formellement les accusations dont elle a été l’objet. »
Les témoins les plus intimes de la vie domestique de Napoléon, Mlle Avrillon, la générale Durand, Constant, ne sont pas moins affirmatifs dans le même sens.
A défaut de ces irrécusables témoignages, comment oser admettre que cet homme si pénétré jusque-là du devoir familial, jaloux également de la gloire et de la respectabilité du nom des Bonaparte, fût tout à coup assez dénué de pudeur morale pour marier sa maîtresse, fille de sa femme, à celui de ses frères qu’il aimait le mieux, à celui dont il avait été le père en quelque sorte, en l’élevant sur sa maigre solde d’officier ?
Enfin, pour quelle raison l’Empereur n’aurait-il pas porté à Hortense une tendresse égale à celle qu’il n’a cessé de témoigner à l’autre enfant de Joséphine, Eugène de Beauharnais ?
En réalité, il y avait, à côté d’un sentiment d’affection véritable, cette volonté constante chez Napoléon de remplir ses obligations et de tenir l’engagement qu’il avait pris d’entourer les enfants de sa femme d’une paternelle protection.
XI
Napoléon fut, en tous points, le meilleur des pères pour Eugène. Écoutez ses recommandations particulières au jeune homme pendant la campagne d’Égypte : « Marchez toujours avec l’infanterie ; ne vous fiez point aux Arabes et couchez sous la tente. Écrivez-moi par toutes les occasions. Je vous aime. » « Ayez soin de ne pas coucher à l’air et les yeux découverts. Je vous embrasse… » De son côté, Eugène savait reconnaître les bontés de Napoléon à son égard, en se montrant prévenant et dévoué : « … S’il se tire un coup de canon, disait le Premier Consul, c’est Eugène qui va voir ce que c’est… Si j’ai un fossé à passer, c’est lui qui me donne la main. » Volontiers il le citait « comme un modèle à présenter à tous les jeunes gens de son âge… »
Quand le bien du service paraissait l’exiger, l’Empereur sermonnait Eugène en termes parfois fort vifs, tels que : « … Je ne puis trop vous témoigner mon mécontentement… » Mais toujours après ces reproches vous trouverez une phrase destinée à les adoucir, comme, par exemple, celle-ci : « … Ne croyez pas que ceci m’empêche de rendre justice à la bonté de votre cœur… » Tous les petits désagréments, conséquences de sa situation, que le vice-roi d’Italie devait endurer, n’étaient-ils pas compensés quand l’Empereur lui écrivait : « … Rien ne saurait ajouter aux sentiments que je vous porte ; mon cœur ne connaît rien qui lui soit plus cher que vous ; ces sentiments sont inaltérables. Toutes les fois que je vous vois déployer du talent ou que j’apprends du bien de vous, mon cœur en éprouve une satisfaction bien douce. » Ou bien quand il recevait de son père adoptif des cadeaux inestimables : « … Mon fils, je vous envoie pour votre présent de bonne année un sabre que j’ai porté sur les champs de bataille d’Italie. J’espère qu’il vous portera bonheur… » Eugène retrouvait aussi dans le chef inflexible l’ami dévoué qui lui écrivait : « Mon fils, je ne puis accorder mon estime à M. Calmelet ni à votre architecte ; je les ai chassés l’un et l’autre de chez moi. Il est absurde qu’on ait dépensé 1 500 000 francs dans une maison si petite que la vôtre, et ce qu’on y a fait ne vaut pas le quart de cette somme. Ayez donc soin de ne rien faire qu’avec des devis arrêtés. Au reste, ne vous mêlez pas de votre maison ; j’y ai mis embargo. Quand vous viendrez à Paris, vous logerez dans mon palais. »
Lorsqu’il s’agit du mariage d’Eugène avec Auguste, la fille du roi de Bavière, l’Empereur lève toutes les difficultés en adoptant le fiancé. L’avis au Sénat est du 1er février 1805, mais la demande officielle et le mariage furent retardés par suite des occupations de l’Empereur qui tenait à présider la cérémonie nuptiale, laquelle eut lieu le 14 janvier 1806.
Dans sa joie légitime d’avoir réalisé cette union, écoutez Napoléon parlant à la jeune femme de son fils adoptif aussitôt après le mariage : « Les sentiments que je vous ai voués ne feront que s’augmenter tous les jours. Au milieu de toutes mes affaires, il n’y en aura jamais pour moi de plus chères que celles qui pourront assurer le bonheur de mes enfants. Croyez, Auguste, que je vous aime comme un père, et que je compte que vous aurez pour moi toute la tendresse d’une fille. Ménagez-vous dans votre voyage, ainsi que dans le nouveau climat où vous arrivez… Songez que je ne veux pas que vous soyez malade. Je finis, ma fille, en vous donnant ma bénédiction paternelle. »
Tout dans ce jeune ménage l’intéresse, sa sollicitude est poussée même jusqu’à la curiosité la plus indiscrète : « … Mille choses aimables à la princesse, écrit-il à Eugène ; il me tarde d’apprendre qu’elle a bien soutenu la route et qu’elle se trouve bien des premiers combats de l’hyménée. Dites-lui combien je l’aime… »
A tout prix, l’Empereur veut que la femme d’Eugène soit heureuse. Dans ce but, lui, l’homme si sévère sur les questions d’assiduité au travail, va déroger à ses principes : « Mon fils, vous travaillez trop, votre vie est trop monotone. Cela est bon pour vous… Mais vous avez une jeune femme qui est grosse… Que n’allez-vous au théâtre une seule fois par semaine en grande loge ?… On peut faire bien de la besogne en peu de temps. Je mène la vie que vous menez ; mais j’ai une vieille femme qui n’a pas besoin de moi pour s’amuser, et j’ai aussi plus d’affaires… » Quand Eugène est absent, Napoléon s’empresse de consoler la princesse : « … Ma fille, je sens la solitude que vous devez éprouver de vous trouver seule au milieu de la Lombardie ; mais Eugène vous reviendra bientôt, et l’on ne sent bien que l’on aime que lorsqu’on se revoit ou que l’on est absent… J’apprends avec plaisir que tout le monde vous trouve parfaite. Votre affectionné père… » N’est-on pas émerveillé de voir l’Empereur prendre le temps de se livrer à ce verbiage paternel, alors qu’il élaborait la fameuse campagne qui, après Iéna, devait le conduire à Berlin ?
Dans le même moment, ses recommandations à la princesse, qui est enceinte, ne sont pas moins étonnantes : « … Ma fille…, vous avez raison de compter entièrement sur tous mes sentiments. Ménagez-vous dans votre état actuel, et tâchez de ne pas nous donner une fille. Je vous dirai la recette pour cela, mais vous n’y croirez pas : c’est de boire tous les jours un peu de vin pur… » Et quelle hâte il met, après l’accouchement, à prévenir, afin de les calmer, les inquiétudes ou les ennuis que peut concevoir le jeune ménage : « … Auguste est-elle fâchée de n’avoir pas eu un garçon ? Dites-lui que, lorsqu’on commence par une fille, l’on a au moins douze enfants. »
L’intérêt de Napoléon pour les jeunes époux est constant, dans ses lettres, et l’on y retrouve toujours les préoccupations ordinaires d’un brave homme de père pour ses enfants.
XII
Personne plus que Napoléon, comme on vient de le voir, n’a montré de bonté paternelle. Elle existe chez Napoléon, au delà même de ce qu’on était en droit d’espérer d’un homme absorbé par les soins innombrables et l’accablante somme de travail qui incombaient à l’Empereur.
Non seulement Napoléon avait l’esprit assez libre pour se livrer à ces épanchements avec une abondance qui tient du commérage, mais encore il trouvait le temps de pratiquer les petites manies chères aux maris désœuvrés. Lorsque Joséphine devait paraître en public, il s’inquiétait de sa parure, et allait s’assurer lui-même de la façon dont elle serait habillée. « L’Empereur, dit Mlle Avrillon, venait quelquefois à la toilette de l’Impératrice. Il s’occupait des détails les plus minutieux et désignait les robes et les bijoux qu’elle devait porter en telle ou telle circonstance. » « Le matin du sacre, dit la duchesse d’Abrantès, l’Empereur avait essayé lui-même à l’Impératrice la couronne qu’elle devait ceindre. Au cours de la cérémonie, il fut coquet pour elle, il arrangeait cette petite couronne qui surmontait le diadème en diamants, la plaçait, la déplaçait, la remettait encore… »
Ce qu’on est convenu d’appeler « un bon ménage » n’existe pas sans qu’il y ait quelque sujet de discussions journalières, sujet toujours le même, sans conséquence par le fait, mais revenant à chaque minute troubler le calme ou la monotonie des relations. Entre Napoléon et Joséphine, cette cause de discorde était la folle prodigalité de l’Impératrice. Jamais, malgré ses remontrances les plus sévères, celui qui avait établi dans son vaste empire un ordre et une régularité extrêmes, ne put obtenir de sa femme qu’elle modérât ses goûts dépensiers, ni même qu’elle restât dans les limites d’un budget quelconque.
« Napoléon, dit le comte Mollien, trouvait fort mauvais que l’Impératrice fît des dettes ; il les lui reprochait, mais finissait par les payer. »
« L’Empereur, dit Mlle Avrillon, reprochait à l’Impératrice de ne pas compter avec elle-même ; c’était là le principal objet de ses griefs… elle n’avait pas le courage de renvoyer un marchand sans rien lui acheter. »
De son côté, Constant rapporte que « le gaspillage outré qui se faisait dans la maison de l’Impératrice était un continuel chagrin pour Napoléon ».
D’autre part, nous trouvons dans une note de Sismondi : « Joséphine avait un désordre inouï dans ses affaires d’argent. Elle était sans cesse entourée de gens qui la volaient. » Un jour, Napoléon apprend un déficit d’un million dans le budget de Joséphine : « Pour de misérables pompons ! s’écrie-t-il en colère, pour se laisser voler par des fripons !… Il faut que je défende à tel et tel marchand de se présenter chez moi. »
« Ce fut de tous ses ordres, dit Mollien, celui qui trouva le moins d’obéissance. »
Un jour, fatigué de l’obstination que l’on mettait à méconnaître ses volontés, et comme font les maris impuissants à corriger les défauts de leur femme, il laissa retomber sa colère sur une tierce personne. Il donna l’ordre d’arrêter, pour l’exemple, Mlle Despréaux, modiste, qui passa quelques heures à Bicêtre. Ce petit acte de police domestique a valu à la mémoire de Napoléon pas mal d’invectives ; on est allé jusqu’à lui rappeler que la Révolution avait aboli les lettres de cachet ! C’est en vérité bien des affaires, pour un mari qui n’est pas maître chez lui et pour une marchande de fanfreluches qui a payé d’une frayeur l’impertinence de désobéir à l’Empereur !
Napoléon portait en tous lieux avec lui le souci des profusions de sa femme. N’est-ce pas cette obsession qui se traduit dans ses paroles prononcées au Conseil d’État : « Les femmes ne s’occupent que de plaisirs et de toilette… Ne devrait-on pas ajouter (à la loi) que la femme n’est pas maîtresse de voir quelqu’un qui ne plaît pas à son mari ? Les femmes ont toujours ces mots à la bouche : Vous voulez m’empêcher de voir qui me plaît ! »
XIII
Napoléon a-t-il été constamment l’observateur rigoureux du devoir conjugal tel que le prescrit la morale austère ?
Nous ignorons ce qui serait advenu si, aux débuts du mariage, Joséphine avait su conserver l’amour que Napoléon lui apportait. Mais toujours est-il que dans l’état de choses qu’elle avait créé, d’abord par sa froideur, ensuite par ses fautes, état de choses qui avait réduit à une tendresse amicale et à une force de l’habitude le lien qui retenait son époux près d’elle, celui-ci devenait, dans ces conditions, une proie facile pour le démon de l’infidélité.
Donc, soit qu’il n’ait pas su résister aux tentations qui environnent le souverain dispensateur des richesses et des titres, soit qu’il ait voulu se prouver à lui-même qu’il pouvait faire des conquêtes sur un autre terrain que celui des batailles, Napoléon eut des maîtresses, ce n’est pas douteux. Mais, et ceci accuse encore ses préjugés bourgeois, au lieu d’imiter Henri IV, François Ier, Louis XIV et Louis XV, ses prédécesseurs, l’Empereur prenait tous les soins imaginables pour que ses liaisons fussent ignorées de sa femme, de son entourage et du public.
Né obscur, il conserva assez le respect du pouvoir suprême pour ne pas l’avilir. On ne vit pas sous son règne les concubines avoir une action, si minime fût-elle, dans les conseils de la politique, pas même avoir une influence quelconque dans la répartition des privilèges ou emplois dont disposait le monarque.
En même temps que grandissaient la puissance et la gloire de son mari, Joséphine, si indifférente jadis, finit par devenir amoureuse de Napoléon, et, de plus, elle se mit à être « jalouse à l’excès ».
La première en date qui eut l’honneur de porter ombrage à Joséphine fut, dit Lucien Bonaparte dans ses Mémoires, « Mme Branchu, de l’Opéra, fort laide, mais délicieuse cantatrice ».
L’attention de Napoléon paraît avoir été retenue un peu plus longtemps sur une autre pensionnaire d’un théâtre subventionné : Mlle George, de la Comédie-Française. C’était alors une superbe femme d’une éblouissante beauté. « Mlle George, rapporte Lucien Bonaparte, passait alors pour être richement protégée par le Premier Consul ; il n’affichait point cette protection, mais on en parlait en haut lieu. » « Sa conversation, dit Constant, lui plaisait et l’égayait beaucoup, et je l’ai souvent entendu rire, mais rire à gorge déployée, des anecdotes dont Mlle George savait animer les entretiens qu’elle avait avec lui. »
Napoléon eut moins d’agrément avec la Grassini, chanteuse, qui autrefois à Milan l’avait séduit « par sa beauté théâtrale et plus encore, dit Fouché, par les sublimes accents de sa voix ». L’Empereur la fit venir à Paris. « Ne voulant donner à Joséphine, jalouse à l’excès, aucun sujet d’ombrage, il ne faisait à la belle cantatrice que des visites brusques et furtives. Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme altière et passionnée qui s’enflamma vivement pour le célèbre violon Rode, avec lequel, finalement, elle s’enfuit de Paris. »
Cette équipée semble avoir dégoûté, à tout jamais, l’Empereur des femmes de théâtre. Nous n’en retrouvons plus dans les annales galantes du règne.
Les idées volages du souverain se portèrent plutôt sur les dames d’honneur ou les lectrices de la maison de l’Impératrice. On cite, dans cette catégorie, « Mme de Vanday, qui était alors une très belle femme ; elle fixa pour quelque temps les regards du souverain, mais sa faveur fut de courte durée ».
Un peu plus durable paraît avoir été sa liaison avec Mme D…, femme d’un conseiller d’État.
De-ci, de-là, quelques caprices éphémères pour des lectrices de l’Impératrice ; on en compte jusqu’à trois dans cette spécialité, puis la liaison de l’Empereur avec Mme Gazani, une fort belle Génoise, liaison qui, selon Constant, dura environ un an, avec des rendez-vous n’ayant lieu qu’à des époques assez éloignées ; c’est à peu près le menu fretin des péchés mignons de Napoléon, avant d’en arriver au seul engouement réel et durable qu’il ait jamais éprouvé dans ses infidélités conjugales.
XIV
Entre la bataille d’Iéna (13 octobre 1806) et la bataille d’Eylau (8 février 1807), l’Empereur avait procédé à l’occupation de la Pologne.
En France, la réputation de beauté des Polonaises était grande ; et la pauvre Joséphine, comme pénétrée du pressentiment d’un danger imminent, était agitée nuit et jour par les ardeurs les plus vives de sa jalousie. Elle, qui, jadis, avait mis tant de résistance à rejoindre Bonaparte en Italie, écrivait lettres sur lettres à Napoléon pour qu’il la fît venir en Pologne. Avec une impatience fébrile, elle attendait un mot du maître lui donnant rendez-vous dans une ville. « Chaque soir, dit la duchesse d’Abrantès, elle faisait des réussites qui devaient lui apprendre si enfin elle recevrait l’ordre de départ tant désiré. »
Dans le milieu de jolies femmes où il vivait, l’Empereur se souciait peu de voir arriver sa femme ; il lui faisait espérer une prochaine réunion, et, tout en s’appliquant à détourner ses soupçons, en bon bourgeois qui médite une infidélité, il se montre plus tendre, plus chaleureux. « … Toutes ces Polonaises sont Françaises, mais il n’y a qu’une femme pour moi. La connaîtrais-tu ? je te ferais bien son portrait ; mais il faudrait trop le flatter pour que tu te reconnusses… Ces nuits-ci sont longues tout seul. »