LES LÉGENDES
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I La ville de l’amour.
Il nous manque, à nous, les noires forêts du Nord, les noires forêts de sapins, dont l’ouragan fait tordre les branches comme des bras de géants désespérés ; il nous manque, à nous, la pureté immaculée de la neige, qui donne le vertige de la blancheur ; il nous manque, à nous, les rochers âpres et rudes, aux durs profils ; il nous manque la mer livide et orageuse. Sur nos champs mouillés de rosée, les elfes ne viennent pas dérouler leur ronde magique ; les Walkyries, amoureuses des hommes, ne descendent pas des montagnes lointaines sur leurs chevaux rapides ; les pâles roussalkas ne paraissent pas à l’orée des bois ; les lavandières maudites ne battent pas leur linge humide au bord des étangs et le lutin Kelpis ne saute pas en croupe du cavalier égaré.
Là-bas, une nature presque idéale, brumeuse, mélancolique, inspire aux hommes des songes étranges ; ici, une nature positive, sans brouillard, ardente, desséchée, éternellement belle, éternellement lumineuse, nous fait vivre dans la joie ou dans la douleur de la réalité. Là-bas, on rêve dans la vie ; ici, on vit dans un rêve qui est la vie elle-même. Là-bas, les tristes et solitaires plaisirs de l’imagination créent un monde chimérique ; ici, c’est la fête complète d’un monde qui existe. Aussi nos légendes ont un caractère profondément humain, profondément sensible, qui les met au-dessus du temps et de l’espace. Seulement, pour atteindre à une suprême idéalité, elles ont besoin du mysticisme — de ce mysticisme qui est tout ensemble, la folie de l’âme et l’ivresse homicide du corps ; de ce mysticisme qui est la foi, la pensée, l’amour, l’art, à travers tous les siècles, dans tous les pays ; de ce mysticisme qui est le plus haut point divin auquel puisse atteindre une existence humaine. Mais à ce drame, à cette victoire sanglante de l’esprit sur le corps, il faut ajouter un autre drame plus humain, plus puissant, où le sentiment et la pensée ne dominent pas la vie, mais s’y pénètrent et s’y fondent ; où l’homme ne tue pas une partie de lui-même pour l’exaltation de l’autre, mais où tout est passion, enthousiasme et triomphe : c’est le drame de l’amour ! Nos légendes sont des légendes d’amour, et Naples a été créée par l’amour.
Cimon aimait une jeune Grecque. En vérité, elle était bien séduisante : c’était l’image de la forte et saine beauté qu’eurent Junon et Minerve, auxquelles elle ressemblait. Elle avait le front bas et étroit des déesses, les grands yeux noirs, la bouche voluptueuse, la chaude blancheur du teint, le merveilleux accord de la grâce et de la souplesse dans un corps admirable de formes, et une expression d’une majestueuse sérénité. Elle s’appelait Parthénope, ce qui dans la douce langue grecque veut dire : Vierge. Elle aimait à aller s’asseoir sur une roche élevée, fixant son fier regard sur la mer, perdu dans la contemplation des glauques horizons de la mer Ionienne. Elle ne s’inquiétait guère du vent marin, qui faisait battre son peplôs comme l’aile d’un oiseau épouvanté ; elle n’entendait pas la sourde rumeur des ondes qui frappaient le rocher et le creusaient peu à peu sous leur battement répété. Son âme commençait par se plonger dans une pensée : au delà de cette mer, loin, très loin, là-bas où l’horizon se courbe, il y avait d’autres régions et d’autres pays, il y avait l’Inconnu, le Merveilleux, l’Infini… Puis, cette pensée s’élargissait et son imagination se perdait dans un rêve sans fin ; la jeune fille sentait grandir en elle la puissance de son âme, et, dressée sur ses pieds, elle croyait toucher le ciel de la tête et serrer, dans une étreinte surhumaine, le monde entier sur son sein. Mais bientôt ces songes s’évanouirent. Elle se prit à aimer Cimon, avec cet amour fort et impérieux de la vierge qui se transforme en femme.
Par une nuit d’été, par une nuit blanche et blonde, Cimon parla à la bien-aimée :
— Parthénope, veux-tu me suivre ?
— Partons, mon amour.
— Ton père te refuse à ma couche, ô ma très suave : Eumée veut te donner son fils comme époux. L’aimes-tu ?
— C’est toi que j’aime, Cimon.
— Louée soit Vénus, et merci à toi, sa fille chérie ! Pense donc quel affreux cauchemar serait la vie si nous étions séparés et, quoique jeunes encore, nous souhaiterions les noires ombres du Styx. Veux-tu venir avec moi, Parthénope ?
— Je suis ton esclave, amour.
— Penses-y bien : il faut oublier le visage de ton père, effacer sur tes joues le baiser de tes sœurs, fuir tes tendres amies, abandonner ton toit…
— Partons, Cimon.
— Partir, ô ma très douce, partir pour un voyage long et pénible, sur la mer perfide, par une route inconnue, vers un but ignoré ; partir, sans espoir de retour, en se confiant aux flots, toujours ennemis des amants ; partir pour aller loin, très loin, sur des terres inhospitalières, brunes, où l’hiver est éternel, où le pâle soleil est enveloppé de brumes, où l’homme n’aime pas l’homme, où il n’y a pas de jardins, où il n’y a pas de roses, où il n’y a pas de temples…
Mais dans les grands yeux noirs de Parthénope brillait la triomphante clarté de l’amour et dans la voix harmonieuse vibrait la passion toute-puissante :
— Je t’aime, dit-elle, partons !
Il y avait mille ans que la plage embaumée les attendait. Mille printemps avaient jeté sur les collines la richesse inépuisable et toujours renaissante de leur végétation — et, depuis la montagne jusqu’à la mer, s’étalait l’enchantement d’une nature merveilleuse. Les fleurs naissaient, parfumaient l’atmosphère, puis se fanaient, afin que d’autres plus belles pussent effeuiller leurs pétales sur le sol : des millions et des millions de petites vies s’épanouissaient, elles aussi, pour aimer, pour mourir, pour renaître encore. Depuis mille ans, la mer amoureuse les attendait et depuis mille ans les étoiles amoureuses les attendaient aussi… Quand les deux amants arrivèrent, un spasme de joie fit frémir la terre, cette terre née pour l’amour et qui, sans amour, est destinée à périr, brûlée et détruite par son propre désir.
Parthénope et Cimon y apportèrent l’amour. Partout, partout, ils s’y aimèrent. Serrés l’un contre l’autre, ils conduisirent leur amour sur les collines, depuis les hauteurs éternellement fleuries de Poggioreale jusqu’à celles si pures de Pausilippe ; ils penchèrent leurs visages sur les cratères enflammés, comparant l’incandescente passion de la nature avec la brûlante passion de leurs cœurs ; ils se perdirent dans les obscures cavernes qui trouent la plage sonore ; ils errèrent dans les vallées profondes qui descendent vers le rivage ; ils parcoururent la berge étroite et longue qui sépare la terre de la mer. Partout ils s’aimèrent… Dans les tièdes nuits d’été, Parthénope s’étendit sur le sable des grèves, fixant le ciel étoilé, caressant de la main la fauve chevelure de Cimon, couché à ses côtés ; dans les claires aubes de printemps, ils ramassèrent des fleurs et des baisers dans leur jardin splendide, — des fleurs merveilleuses et des baisers inépuisables ; dans les pourpres couchants de l’automne, quand la saison décline, ils sentirent croître en eux une passion plus ardente ; dans les courtes et belles journées hivernales, ils sourirent sans mélancolie, quoique désirant le printemps nouveau. Les arbres séculaires étendirent sur leur jeunesse une ombre bienveillante ; la brune pierre des champs phlégréens ne meurtrit pas le doux pied de Parthénope ; la mer se fit indulgente et leur chanta sa chanson passionnée ; la nature loyale ne leur tendit pas de pièges et, sur l’horizon azuré, se détacha le beau profil de la jeune fille, ainsi que la tête énergique du jeune homme. Quand ils s’inclinèrent pour baiser la terre bénie, quand ils levèrent le regard au ciel, une palpitation leur répondit et, entre l’homme et la nature, s’affirma une fois de plus le profond, l’invincible amour…
Naples, la ville de la jeunesse, attendait la belle Grecque : Parthénope et Cimon rendirent Naples immortelle.
Mais le destin n’était pas encore accompli. L’amour de Parthénope avait un but plus haut encore. De Grèce, appelés par elle, son père et ses sœurs, ses amis et ses parents, vinrent la retrouver, car, jusqu’à la lointaine Égypte, jusqu’à la Phénicie, le bruit s’était répandu qu’une Vierge avait découvert une plage heureuse, où, dans la fête des fleurs et des fruits, dans la douceur parfumée de l’air, la vie s’écoulait facile et heureuse. Sur de fragiles embarcations, accoururent des peuplades lointaines, apportant avec elles leurs enfants, les images des Dieux, leurs richesses, leurs communes ressources ; la cabane du pêcheur se dressa à côté de celle du pasteur ; l’art primitif de l’agriculteur, les industries manuelles à peine naissantes, accomplirent leur œuvre. D’abord, sur la hauteur, se construisit le village qui, peu à peu, descendit dans la plaine ; puis, une autre colonie s’en fut sur une autre colline et un second village s’unit au premier ; les chemins se tracèrent, les murs enserrèrent peu à peu dans leur enceinte une ville tout entière. Parthénope fit tout cela ; elle voulut la cité. Ce n’était plus la Vierge timide, mais la Femme parfaite et la Mère admirable ; son robuste sein avait donné le jour à douze fils et son cœur puissant les avait animés d’un souffle généreux. Elle fut la femme par excellence, la mère du peuple, la reine humaine et clémente qui donna son nom à la cité, dicta les lois et les coutumes, offrit le constant exemple de la foi et de la piété. Deux temples s’érigèrent, voués aux déesses protectrices de la ville, à Vénus et à Cérès. On y priait et, à travers les colonnes, la fumée de l’encens montait au ciel. Une paix profonde et constante enveloppait le peuple sur lequel régnait Parthénope, et le laborieux travail de l’homme ne faisait qu’aider la nature complaisante. La plus belle des civilisations, celle de l’esprit ; le plus grand des sentiments, celui de l’art ; la fusion de l’harmonie physique avec l’harmonie morale ; l’amour fécond, ardent, puissant — telle fut l’atmosphère vivifiante de la ville nouvelle. Et quand Parthénope allait s’asseoir sur le rocher du mont Echia, quand elle fixait son regard sur la mer Tyrrhénienne, son âme s’absorbait dans cette pensée : maintenant la région inconnue était atteinte, l’Infini était devenu tangible, le Merveilleux n’avait plus de secret, et tout cela était son œuvre. Et tandis que son imagination se perdait dans ce rêve magnifique, Parthénope sentait son âme s’agrandir et, dressée sur ses pieds, elle croyait toucher le ciel de la tête et serrer le monde sur son sein, dans une vaste étreinte !
Si vous interrogez un historien, il vous répondra que la tombe de la belle Parthénope est sur la hauteur de Saint-Jean-Majeur, dont la mer caressait alors les pieds. Un autre vous dira que la sépulture de la belle Grecque est sur la hauteur de Sant-Aniello, vers la campagne, au-dessous de Capodimonte. Eh bien ! je vous assure que ce n’est pas vrai ! Parthénope n’a pas de tombeau, Parthénope n’est pas morte ! Elle vit, fière, jeune et belle, depuis cinq mille ans. Elle court encore sur les coteaux, elle erre sur la plage, elle descend dans la vallée, elle s’approche du volcan. C’est elle qui rend notre ville ivre de lumière et de couleur ; c’est elle qui fait briller les étoiles dans les nuits sereines ; c’est elle qui rend l’oranger si parfumé ; c’est elle qui fait resplendir la mer. Quand, dans les journées d’avril, une brise tiède nous inonde de bien-être, c’est son souffle suave qui nous caresse ; quand, dans les paysages lointains de Capodimonte, nous voyons paraître une ombre blanche serrée contre une autre ombre, c’est elle avec son amant ; quand nous entendons résonner dans l’air des paroles d’amour, c’est sa voix qui les prononce ; quand un vague bruit de baisers nous fait tressaillir, ce sont ses lèvres qui se posent sur celles de Cimon ; quand un pas léger semble nous suivre, c’est son pied menu qui se pose sur le sol ; quand, de loin, la flamme d’une effrayante éruption nous éblouit et nous brûle, c’est le feu de Parthénope qui nous dévore et nous consume. C’est elle qui met la ville en folie ; c’est elle qui la fait languir et pâlir d’amour ; c’est elle qui la fait se tordre de volupté, pendant les ardentes journées d’août. Parthénope, la Vierge, la Femme, la Mère, ne meurt pas et n’a pas de tombeau : elle est immortelle, elle est l’amour, et Naples — sa ville — est la cité de l’amour !
II Virgile.
Aujourd’hui, dimanche, fête des Rameaux, Jésus-Christ entre dans Jérusalem, tenant à la main la branche d’olivier. Aujourd’hui, bon lecteur, la paix doit régner partout : les uns se sont disputés avec leurs amis ou leurs maîtresses ; les autres se sont disputés avec une personne indifférente, chérie ou détestée ; l’employé s’est disputé avec son chef de bureau, le mari avec sa femme, l’artiste a dit beaucoup d’injures à l’art, l’écrivain a maudit son propre style, le portier a eu des mots avec le propriétaire : bref tous sont en colère contre quelqu’un. Mais aujourd’hui une petite feuille, un minuscule rameau d’olivier, — et la paix est faite.
Moi aussi, je me suis disputée et longuement avec une personne chérie, tandis que je continuais à l’aimer ardemment dans le secret de mon cœur, tandis que son absence faisait ma maison triste et déserte, tandis que la privation de sa douce présence rendait mes écrits plus secs que la pierre ponce. Cette personne si aimée, la Poésie, depuis longtemps ne veut plus de moi, quoique je la désire ardemment, et, par orgueil, je me tais. Aujourd’hui que l’orgueil se fond dans une infinie tendresse, je veux essayer de faire la paix avec la Poésie en lui envoyant une feuille d’olivier.
Après Parthénope, mythe et femme, vierge et sirène, singulier mélange de fantastique, d’idéal, d’humain et de divin, à qui Naples doit sa poétique origine ; après la poésie de Parthénope, presque déesse, créatrice, surgit la poésie de Virgile, créateur, presque Dieu. Nous connaissons le Virgile des Églogues, des Géorgiques et de l’Énéide ; nous connaissons Virgile, le divin maître du Dante, mais nous connaissons peu Virgile, le Mage, qui a prodigué à la ville aimée entre toutes, les miracles de son pouvoir surhumain. Nous sommes ingrats envers celui qui s’écrie :
Illo Virgilium me tempore dulcis alebat Parthenope.
Et cependant beaucoup de choses qui nous charment et nous enchantent, nous autres modernes, et qui nous enchaînent dans l’indolente admiration de cette ville belle et oisive, beaucoup de ces choses sont attribuées par la chronique à la magie de Virgile. La chronique est ingénue, simple et de bonne foi. Peut-être fera-t-elle ricaner les sceptiques, car ceux-ci n’ont pas la consolation de sourire ; peut-être se moquera-t-on d’elle, peu importe ! Celui qui aime commenter la chronique, éprouve une jouissance spéciale de ces injures et de cette moquerie. Écoutez donc ce que dit cette chronique si méprisée : Virgile venait de loin, du Nord peut-être, du ciel certainement ; il était jeune, beau, de taille élevée, le buste droit, mais il marchait la tête baissée, murmurant des phrases dans une langue étrange que personne ne pouvait comprendre ; il habitait sur le bord de la mer, là, où la colline de Pausilippe se courbe et s’adoucit, et il errait tout le jour dans les campagnes qui mènent à Baïes et à Cumes ; il errait sur les hauteurs qui entourent Parthénope, regardant, la nuit, les étoiles brillantes et leur parlant son singulier langage ; il errait sur les plages sonores, écoutant l’harmonie des ondes, comme si elles murmuraient, pour lui seul, des paroles mystérieuses. C’est pourquoi la chronique en fit un mage et nombreux furent les miracles de sa magie. Alors Parthénope était infestée d’une quantité de mouches, — des mouches qui se multipliaient en si grand nombre et causaient tant de dégâts, qu’elles faisaient fuir les tranquilles et heureux habitants de la ville enchantée. Virgile, pour remédier à cet inconvénient, fit fabriquer une mouche d’or, selon ses indications, — et une fois faite, lui insuffla la vie par des paroles magiques ; cette mouche d’or s’en allait, volant de-ci de-là, et toutes celles qu’elle rencontrait, tombaient mortes. Ainsi, en peu de temps, furent détruites les vraies mouches qui dévastaient Parthénope.
Voici encore une autre légende : les nombreux marais qui se trouvaient alors dans la ville étaient nuisibles à cause des miasmes qu’ils exhalaient, empoisonnant l’air, causant des épidémies de fièvres paludéennes, de peste et d’autres maladies contagieuses ; ils étaient infestés de sangsues, dont la morsure donnait la mort. Grâce à un puissant exorcisme, Virgile fit mourir les sangsues et assécha les marais, lesquels se peuplèrent de maisons et de jardins, et l’air y devint le plus pur du monde.
Ainsi, en se servant de son pouvoir qui était infini, il monta un jour sur une colline et ordonna à tous les vents de lui obéir ; il fit changer de direction au Favonio, dont la chaude haleine soufflait sur la ville au mois d’avril et brûlait les plantes, les arbres et les fleurs, et la végétation printanière devint plus belle et plus luxuriante.
Une autre fois, dans ce quartier que nous autres modernes appelons Pendino, se trouvait un serpent formidable qui était l’épouvante de tout le monde, car il avait déjà mordu et étouffé un grand nombre d’enfants et de jeunes filles ; quand les hommes se réunissaient pour le combattre, il disparaissait rapidement dans les entrailles de la terre, pour reparaître ensuite plus terrible que jamais. Virgile fut appelé à l’aide, et il s’approcha tout seul de l’endroit où vivait le monstre, refusant tout secours et, avec ses formules magiques, il le dompta aussitôt et le tua. Et même il faut noter que, quoique Parthénope fût bâtie sur une autre ville noire et malsaine, faite de cavernes, de souterrains et de cloaques, qui auraient pu servir de refuges à de semblables reptiles, jamais on n’en vit plus depuis ce temps-là.
Plus tard, une affreuse maladie infectieuse atteignit la race chevaline. Virgile fit fondre un grand cheval de bronze, lui transmit son pouvoir magique et tout cheval à qui l’on faisait faire trois fois le tour de celui de métal, était immanquablement guéri, à la grande colère des vétérinaires et des empiriques, qui se voyaient dépossédés et convaincus de mensonges.
Ensuite, des pêcheurs qui demeuraient à l’endroit que l’on nomma plus tard, Porta di Massa, allèrent trouver Virgile pour se plaindre de la rareté du poisson et lui demander d’accomplir un miracle en leur faveur. Le Mage voulut les satisfaire et fit sculpter un petit poisson dans une grosse pierre, prononça ses incantations et aussitôt que la pierre fut posée à cette place, la mer fut remplie d’innombrables poissons.
Virgile fit mettre sur les portes de Parthénope, du côté des routes de la Campanie, deux têtes augurales et magiques, une qui riait et l’autre qui pleurait : aussi celui qui arrivait à passer sous la porte où la tête riait, en tirait un bon augure pour ses affaires qui réussissaient toujours bien, et c’était le contraire pour celui qui passait sous la tête en larmes.
Ce fut encore Virgile qui, en quelques nuits, fit exécuter la grotte de Pausilippe par des êtres surnaturels, afin de faciliter le voyage aux habitants des villages environnants, qui venaient dans la ville ; ce fut Virgile qui, par ses vertus magiques, fit surgir un potager d’herbes salutaires pour les blessures et excellentes pour assaisonner les aliments ; ce fut Virgile qui enseigna aux jeunes gens le jeu de la palestre qu’ils ignoraient ; ce fut Virgile qui, une nuit, donna aux eaux de la plage Platamonia et de la plage de Pouzzoles, le singulier pouvoir de guérir toute espèce de maladie ; ce fut Virgile qui, appliquant certains remèdes et prononçant certaines conjurations, rendit la santé à nombre de personnes ; ce fut Virgile qui, voulant sauver la compagne de son disciple Albinus, dévoila le mystère de l’antre de Cumes, où les prêtres trompaient le peuple avec de faux oracles, produits par une combinaison naturelle des sons. La chronique ajoute que le Mage Virgile fut aimé, respecté, idolâtré presque comme un Dieu, car jamais il n’employa la magie pour des choses mauvaises, mais seulement pour le bien de la ville et des hommes. La chronique ne dit pas où et quand mourut Virgile ; beaucoup crurent à son immortalité ; d’autres assurèrent qu’il s’était éteint sur cette colline près d’Avellino, qui s’appelle Montevergine, où il s’était retiré pour étudier et où il avait vieilli. De toute façon, les habitants de Parthénope lui consacrèrent un grand monument, qui fut ensuite détruit ; celui qui s’élève à l’entrée de la grotte de Pausilippe, n’est qu’un simple columbarium. Mais il n’y a rien de précis sur l’endroit et l’époque de sa mort.
Eh bien ! Je me suis trompée en disant que nous ne connaissions pas Virgile le Mage. Il n’y a qu’un seul Virgile, et celui que la chronique fabuleuse dessine dans les ombres de la théurgie, est véritablement le poète. En réalité, son unique magie fut la grandiose poésie de son esprit. Dans la chronique, il est toujours le poète. Il est encore le poète dans ses longues pérégrinations à travers cette horrible et magnifique campagne des Champs-phlégréens, où il rêvait, allant du lac Averne au Styx ; il est aussi le poète dans ses longues promenades à travers la Campanie-Heureuse, où il s’abandonnait à son profond amour pour la nature, l’amour des champs fertiles qui s’étendent à l’infini sous le soleil, des prés verdoyants où paît tranquillement le bœuf aux grands yeux dans lesquels le ciel se reflète ; l’amour des bois obscurs et silencieux, où l’âme se calme et s’assoupit dans la paix ; l’amour des collines ensoleillées, où les vents légers font onduler les fleurs embaumées ; l’amour de l’oiseau qui chante et s’envole, de l’insecte doré qui bourdonne, de la feuille jaunie que l’ouragan emporte, du chêne robuste que rien ne peut ébranler ; l’amour profond de la nature qui est le sentiment dominant dans toute son œuvre, qui est la magie par laquelle elle nous enchante encore, qui est la nostalgie de son cœur et le fait s’écrier : O fortunatos agricolas ! et qui donne à ses descriptions tant de couleur, tant de lumière, tant de vie… Il est aussi le poète qui cherche et interroge les coins obscurs de la nature ; c’est lui qui parle aux étoiles scintillantes pendant les nuits d’été ; c’est lui qui écoute le rythme de la mer, comme si c’était le mètre dont la cadence divine doit scander son vers. Il est le poète qui connaît la vertu des simples ; c’est lui qui a découvert certaines lois naturelles, ignorées de tous. Il est le poète qui tue les bêtes, assainit les marais et fait surgir à leur place des palais et des jardins. Il est le poète qui enseigne aux adolescents les jeux où le corps se fortifie et l’âme s’apaise ; c’est lui, rêveur sublime, qui établit les présages de la bonne ou de la mauvaise fortune ; c’est lui qui, comme un aimant puissant, attire à soi le respect et l’obéissance ; c’est lui seul qui est bon, véridique, sincère et sage. Virgile le Mage, c’est Virgile le Poète. Et on ne sait rien de sa mort. Comme Parthénope, la Vierge grecque, il disparaît. Le poète ne meurt pas…
III La Mer.
Vous errez loin d’ici, chère âme septentrionale et vagabonde, et les brumes que fixe votre regard mélancolique, mettent autour de vous cette atmosphère monotone et grise dans laquelle s’apaise toute agitation. Mais dans les tranquilles divagations où votre esprit amertumé s’adoucit, dans la souriante tristesse qui enveloppe ce que vous écrivez, je vois de temps en temps jaillir une vive exclamation. Vous n’avez pas oublié notre mer, notre admirable mer de Naples. Une vision azurée passe et repasse encore devant vos yeux ; un bruit rythmé, presque indistinct et fugitif, berce encore votre oreille ; un parfum léger comme un souvenir lointain fait encore dilater vos narines. Vous n’avez pas oublié mon beau Naples. Je lis ce que vous écrivez, mais je devine ce que vous pensez. Vous devez souffrir d’une nostalgie secrète que vous n’osez pas confesser, vous, exilée volontaire. Et comme l’écho douloureux s’en répercute dans mon cœur d’amie fidèle, je veux répondre à ce que vous cachez et non à ce que vous découvrez, je veux vous conter la légende de mon golfe poétique.
Chacun sait que le Seigneur, généreux, miséricordieux et magnifique, a toujours regardé Naples d’un œil de prédilection. Il a eu pour elle toutes les caresses d’un père et d’un amoureux, il lui a prodigué les dons les plus riches et les plus splendides qui se puissent imaginer. Il lui a donné un ciel riant et serein, rarement troublé par ces pensées funestes, dont la tristesse se fond en larmes qui sont les nuages ; un air léger, bienfaisant et vivifiant, qui ne devient jamais ni trop rude, ni trop énervant ; des collines vertes, parsemées de maisons blanches et jaunes, couvertes de jardins toujours fleuris ; un volcan flamboyant et passionné ; des hommes beaux, bons, indolents, artistes et amoureux ; des femmes séduisantes, brunes, aimables et vertueuses ; des enfants frisés, aux grands yeux noirs et intelligents. Puis, pour clore toutes ces faveurs, il lui a donné la mer. Et le Bon Dieu a su ce qu’il faisait. Il connaissait bien ce que seraient et ce que voudraient les Napolitains : aussi en leur offrant la mer, il a pensé au bonheur de chacun d’eux. Ce magnifique cadeau est sage, profond et caractéristique. Chaque besoin, chaque désir, chaque pensée, chaque fantaisie y trouve le petit coin où se réfugier et se satisfaire, trouve « sa petite mer » dans la grande mer.
La mer du Carmine appartient au passé le plus ancien. Peu éloignée de la plage, s’ouvre la vieille « porte de mer » qui conduit sur la place — cette place historiquement célèbre, où s’élève le brun campanile, avec ses quatre rangées de fenêtres, qui le font étrangement ressembler au jouet énorme d’un enfant géant et les maisons qui l’entourent sont basses, misérables, trouées de petites croisées, habitées par de pauvres gens. La mer du Carmine est sombre, toujours agitée, continuellement en mouvement. Sur la plage à demi-déserte, il n’y a pas l’ombre d’un pêcheur. On y voit se profiler, de-ci de-là, la ligne arrondie d’une quille : la barque est renversée, peut-être se sèche-t-elle au soleil ? Devant une guérite, se promène un douanier qui a relevé son capuchon pour se garantir du vent, dont la violence est extrême ; près de la rive, un grand bateau noir cherche avec peine à se tenir en équilibre ; du pont, au moyen de planches, est établie une communication avec la terre : des hommes vont et viennent, courbés sous le poids des briques rouges qu’ils déchargent sur le quai. La mer du Carmine ne plaisante pas. Pendant un orage d’été, elle emporta un petit établissement de bains ; pendant un orage d’hiver, elle inonda la Villa du Peuple, jardin malheureux, où croissent péniblement des fleurs pâles et des arbres rachitiques. Quelque chose de solennel et de majestueux s’y meurt. La mer du Carmine était l’ancien port de Parthénope, où abordaient les galères phéniciennes, grecques et romaines, mais c’était un port peu sûr : il a vu des événements sanglants et des fêtes populaires. C’est une mer historique, poétique et sombre. Sur la place qu’elle venait presque lécher, dix, vingt fois, le sort du peuple napolitain s’est décidé. Les ondes mélancoliques ont murmuré pendant longtemps : Corradino, Corradino ! Les ondes tempétueuses ont rugi pendant longtemps : Mazaniello, Mazaniello ! C’est la mer grandiose et triste des anciens, et elle épouvante les âmes mesquines des modernes.
La seule voix du flot rompt le silence qui y règne, et seul quelque passant curieux se promène de ce côté, baissant la tête sous le poids des souvenirs, fixant les yeux sur ces souvenirs du passé.
Mais la foule grouille et la vie bouillonne sur le môle. Ce n’est pas une plage, mais un port obscur et profond. L’eau n’a pas de vagues et frémit à peine ; elle est sombre, toute charbonneuse, d’un noir uniforme et mat, où rien ne se reflète. Sur sa surface flottent des morceaux de bois, des bouts de câble, des vieux souliers et des souris mortes. Dans le port marchand, les bateaux se serrent les uns contre les autres : les chalands, les schooners, les brigantines chargés de charbon, de grains, de farine, d’indigo ; il n’y a qu’une mince ligne d’eau sale entre eux. Sur le quai, une grue dresse dans l’air son unique bras de fer qui s’élève et s’abaisse avec un grincement de lime. Des hommes, noircis par le soleil, la fumée et le charbon, vont et viennent, montent et descendent. Une odeur molle de goudron flotte dans l’air. Le quai est semé de grands poteaux autour desquels s’enroulent d’énormes câbles qui amarrent les vapeurs-postaux, encore en rade. A droite, se trouve le port militaire, avec la même mer jaunâtre et sale, où les cuirassés restent immobiles. Partout se meuvent les barques légères, les lourds radeaux, les embarcations pesantes ; les voix s’appellent, se répondent, se croisent. Le soleil éclaire tout cela, faisant briller la poudre de charbon, les atomes de métal, la limaille de fer : le soir, l’œil du phare surveille le môle. La mer du môle est celle des gros négociants, des gros banquiers, des expéditionnaires affairés, des rudes marins, des officiers sévères qui courent à leur devoir, des voyageurs d’affaires qui partent sans un regret. C’est pour eux que le Seigneur notre Dieu a fait le lac noir du môle.
La mer de Santa-Lucia, elle, appartient au peuple. C’est une mer bleu sombre, calme et sûre. Une nombreuse et grouillante population vit sur cette rive. Les femmes vendent le « spassatiempo », l’eau soufrée, les poulpes cuits dans l’eau de mer ; les hommes tressent des nasses, font des filets, pêchent, fument la pipe, conduisent des barques, vendent des fruits de mer, chantent et dorment. C’est un tableau éclatant et plein de vie. Les lignes y sont dures et nettes ; le soleil ardent y fait éclater la pierre. On y respire une odeur d’algue, de soufre, d’épices et de friture. Les enfants, à demi-nus et bruns, se roulent dans la rue, tombent dans l’eau, remontent à la surface, secouant leur tête frisée et criant de joie. Sur la rive, une grande « osteria » allonge ses nombreuses tables couvertes de linge blanc, de cristaux luisants, d’argenterie brillante. C’est là que le soir ont lieu les soupers napolitains. Des joueurs ambulants de violon, de guitare, de flûte, improvisent des concerts ; des chanteurs exténués se lamentent dans des romances mélancoliques, au rythme généralement lent, dont la gaieté a toujours quelque chose de forcé et de bruyant qui cache la douleur ; des mendiants murmurent sans cesse leur pitoyable prière ; les femmes crient et se disputent.
L’été, un petit vapeur chauffe là sa machine pour aller à Casamicciola, la jolie ville détruite, et des bateliers offrent, à pleine voix, en toutes les langues, aux voyageurs de les conduire à bord du vapeur minuscule. Dix ou douze établissements de bains, avec de petites cabines peintes de toutes couleurs, ont leurs draps qui sèchent au soleil, battus par le vent ; les baigneuses sont coiffées de foulards rouges et s’abritent du soleil avec la main. Une foule bourgeoise et provinciale prend d’assaut les cabines, faisant craquer sous leurs pas les passerelles de bois. Dans l’air serein montent des chants, des sons de guitare, le trille des orgues, des cris d’enfants, les jurons des portefaix, la sonnerie des trams, des parfums exquis et de mauvaises odeurs ; les couleurs ardentes et violentes éclatent comme une fanfare ; les aubes rosées flamboient et se reflètent sur l’onde ; les midis, lents et voluptueux, s’embrasent et se reflètent sur l’eau ; les crépuscules pourprés s’incendient et miroitent sur l’onde qui semble être teinte de sang. C’est la mer du peuple, la mer laborieuse, fidèle et féconde, la mer aimante et aimée, pour laquelle et par laquelle vit le petit peuple napolitain.
Cependant, non loin de là, tout change d’aspect. Par une avenue large et déserte, on voit la mer du Chiatamone. De ce côté, la vue s’étend à l’infini, car la courbe de l’horizon est lointaine. Cet immense espace d’eau salée est désolé et grisâtre. Il n’y a rien d’azuré et cette sérénité a quelque chose de solitaire qui attriste. L’onde vient se briser contre la muraille pierreuse du quai, avec un bruit sourd et régulier ; au loin, les blancs alcyons frôlent les crêtes écumantes des vagues. A gauche, se dresse sur une roche, le château formidable, avec ses créneaux et ses fenêtres bardées de fer ; le château effrayant où tant de monde a pleuré et souffert ; le château gigantesque qui nous cache le Vésuve. Les flots s’irritent contre l’écueil, s’élancent pleins de colère et retombent, blancs et livides de rage impuissante. Quand les nuages s’amassent dans le ciel et que le vent gémit dans les platanes de la Villa, alors la désolation est complète, profonde. Au loin, un point noir paraît : c’est un navire inconnu qui fuit vers des contrées ignorées. Le soir, quelque barque mystérieuse passe, portant à la poupe une torche sanglante, qui trace une raie de feu sur la mer frémissante : ce sont des pêcheurs qui attirent le poisson avec cette lueur d’incendie. A cet endroit, un jeune nageur, beau et fort, dominé par la force du courant, a en vain demandé de l’aide et est mort noyé ; une nuit d’hiver, une jeune fille, désespérée, a prononcé une courte prière et s’est jetée dans la mer, d’où on l’a retirée plus tard horriblement abîmée et défigurée. C’est la mer du Nord, avec toute sa tristesse, son étendue déserte, ses écueils menaçants et le rythme sinistre de ses vagues ; c’est la mer du Nord avec ses fantômes et ses brumes. C’est la mer que Dieu — ainsi le raconte la vieille légende — a faite pour les mélancoliques, pour les malades, pour les spleenétiques, pour les amoureux de l’Infini.
La mer de Mergellina est toute différente ; elle rit dans la lumière rose des journées merveilleuses ; elle rit dans les douces nuits d’été, quand les rayons lunaires semblent se séparer en une multitude de petits fils d’argent ; elle rit dans les voiles blanches de ses « navicelles » qui paraissent voguer en plein rêve. Sur la rive, une fontaine coule, avec un doux et joyeux murmure ; les enfants et les servantes en jupons courts viennent y remplir leurs brocs. Un yacht élégant, aux agrès fins comme de la dentelle, à la blanche voilure ourlée de rouge, se berce mollement comme une créole indolente et porte un nom inscrit en lettres d’or, le doux nom de quelque blonde et céleste créature : Flavie. Un établissement de bains, petit et aristocratique, communique à la rive par une courte passerelle de bois ; sur cette passerelle, défilent de belles jeunes filles vêtues de blanc, avec de grands chapeaux de paille couverts d’une floraison printanière, avec des ombrelles aux couleurs ardentes qui s’allument au soleil ; de jeunes mariées, gaies et fraîches, y passent, suspendues au bras de leurs amoureux époux ; de beaux enfants y jouent, le visage rayonnant, échauffé par la chaleur. Et là-bas, dans la mer, ce sont des éclats de rire, une bouffée de gaîté, des cris causés par la peur comique de l’eau froide ; et l’on voit des corps blancs qui glissent entre deux vagues, des bras ronds qui émergent hors de l’eau et des visages brunis aux cheveux tout mouillés. C’est la fête de Mergellina, de la souriante Mergellina, créée pour les êtres sains et bien portants, en qui fleurissent la jeunesse et la joie ; créée pour ceux qui espèrent et qui aiment ; créée pour ceux dont la vie est une guirlande de roses, éternellement fraîche et parfumée.
Mais la mer où « finit la douleur », c’est la mer de Pausilippe, la mer glauque qui prend toutes les teintes et qui se pare de toutes les beautés. Tout ce que le cerveau humain peut créer d’images pour se figurer le paradis, elle le réalise. C’est l’harmonie du ciel, des étoiles, de la lumière et des couleurs ; c’est l’harmonie du firmament avec la nature, la mer et la terre. Les fleurs s’effeuillent sur la rive, l’eau chante dans les grottes, l’horizon est un divin sourire : Pausilippe est l’idéal absolu qui se dessine sur le fond imprécis et fuyant de l’avenir ; Pausilippe est toute la vie, tout ce qu’on peut désirer, tout ce qu’on peut vouloir ; Pausilippe est l’image du bonheur parfait et complet, pour tous les sens, pour tous les goûts, pour toutes les facultés. C’est la vie frémissante, vibrante, nerveuse et douce, calme et active. C’est le point maximum du songe et de la poésie. Dieu a fait Pausilippe pour les poètes, pour les rêveurs, pour les chimériques, pour les amants de cet idéal qui déforme ou transforme l’existence.
Quand le Seigneur nous eut donné notre beau golfe, écoutez ce que la légende sacrilège lui fait dire, écoutez-le, vous, âme glacée et cœur inerte. Il dit : Sois heureux pour ce que je t’ai donné, mais si tu ne le peux pas, mais si l’incurable douleur te traverse encore l’esprit, alors va mourir dans les ondes glauques de la mer !
IV La Légende de l’Amour.
Un grand silence règne dans ce long après-midi de juillet ; personne ne passe dans les rues brûlées par le soleil ; les Napolitains dorment dans le lourd assoupissement de l’été ; tout près, sous ma fenêtre, dans un poêlon où bout de la graisse, des poissons verts d’un arôme violent, craquent et frémissent ; au loin, dans une ruelle transversale, un orgue joue une valse languissante et mélancolique ; un moustique bourdonne et frappe contre les vitres les plus hautes de la croisée entr’ouverte. Nous sommes tristes, et le sang qui nous monte à la tête, nous donne un peu de vertige ; nous avons une âme de plomb et la bouche amère ; nous avons le désir de l’ombre profonde et des boissons glacées — parce qu’il y a autour de nous la violence d’une passion sèche et rude, parce qu’il nous semble assister au spasme et entendre les sanglots convulsifs de la nature qui se meurt d’amour pour le soleil. Les rues sont blanches, poudreuses et aveuglantes ; les maisons jaunes, rouges et blanches font des taches éclatantes ; les collines resplendissent de lumière ; la mer brille comme un millier de miroirs ; sur le sommet du cratère quelque chose brûle et fume, et le ciel est sombre dans sa sérénité. Tout est clarté ardente, tout est intensité de couleurs, chaque chose se condense et rayonne ; on dirait que les pierres veulent se fendre, que les maisons veulent s’ouvrir, que les collines veulent s’élancer vers le ciel, que la mer veut se changer en un métal liquéfié, que les montagnes veulent lancer des laves de feu — et tout reste immobile, sombre et grave. C’est l’amour qui fait tout vibrer et palpiter, car vous savez certainement que toutes les choses à Naples, depuis les pierres jusqu’au ciel d’azur, sont amoureuses…
Vous ne connaissez pas l’histoire des quatre frères ? Je vais vous la conter. Il y avait une fois, dans la nuit des temps, quatre frères qui s’aimaient cordialement et ne se quittaient jamais. Ils étaient braves, jeunes, frais, robustes, et les couronnes de roses faisaient bien sur leurs chevelures bouclées. Chacun d’eux brûlait en secret pour une jeune fille, dont ils se taisaient le nom ; mais un méchant sort réunit les amours des quatre frères sur la tête d’une seule femme. Elle ne voulait aimer aucun d’eux. Une terrible guerre aurait vite éclaté entre les quatre hommes et le sang fraternel aurait coulé, si, une nuit, la belle n’eût disparu pour toujours. Mais eux, patients et amoureux, l’attendent depuis des millions d’années : ils se sont changés en ces quatre collines, délicieuses et fleuries, qui de leurs noms s’appellent Poggioreale, Capodimonte, San-Martino et le Vomero — et l’un à côté de l’autre, immobiles, amoureux, ils attendent le retour de celle qu’ils aiment. Les printemps fleurissent sur leurs têtes, l’été s’enflamme, l’automne pleure, la noire saison s’attendrit, et les coteaux ne se lassent pas d’attendre. Mais l’amour de la belle absente ne revient pas et elle est toujours présente dans l’âme passionnée des quatre frères.
Savez-vous la deuxième histoire ? Il y avait une fois un jeune homme charmant et aimable, dont le visage exprimait à la fois la gaieté d’une âme innocente et la mélancolie d’un cœur sensible : il était en même temps joyeux sans éclat et sérieux sans dureté. Qui le voyait, l’aimait et l’on venait à lui comme à un ami, pour jouir de sa compagnie. Mais le beau jeune homme était malheureux, très malheureux : un amour ardent s’était glissé dans son âme, dont la flamme qui montait jusqu’au ciel, n’arrivait pas à incendier le cœur de celle qu’il aimait. C’était une paysanne, qui possédait la beauté du corps, sans avoir celle de l’âme ; c’était une de ces femmes charmeuses, froides et dédaigneuses qui ne peuvent ni jouir ni souffrir. Elles semblent être taillées dans de la pierre — dans une pierre polie, dure et glaciale ; elles se brisent en petits morceaux, mais ne s’amollissent jamais ; elles tombent foudroyées, mais ne meurent pas. Telle était Nisida, celle qui fut en vain aimée par le beau jeune homme et que rien ne put toucher. Alors celui-ci, qui s’appelait Pausilippe, adorant sans espoir la belle créature qui vivait en face de lui, pour fuir cette vue qui était à la fois son tourment et sa joie, voulut se précipiter dans la mer et finir ainsi sa misérable existence. Mais les Dieux en avaient décidé autrement et le bel amoureux resta à moitié chemin dans l’eau, changé en un coteau qui se baigne dans la mer, tandis que la femme fut métamorphosée en un écueil qui se dresse en face de lui. Il devint la merveilleuse colline où accourent les joyeuses sociétés pour s’amuser et se promener sur ses pentes fleuries ; elle, fut l’île tragique où vivent les voleurs et les assassins que les hommes ont condamnés au bagne ou à la prison — ainsi la récompense est aussi éternelle que le châtiment.
Et il y a encore l’amour qui est le prodigieux éblouissement, le mirage fatal, l’aveuglement de celui qui, hardi et fort, a voulu fixer le soleil. C’était un pêcheur habile et heureux, celui dont je vous raconte l’histoire, et toutes ses journées se passaient entre ses lignes et ses filets, joyeux, quand la pêche était abondante, furieux, quand la tempête troublait l’onde et rendait sa fatigue inutile. C’était un homme simple et bon, silencieux et ignorant de l’amour ; mais un jour, tandis qu’il était assis sur la rive et plongeait ses lignes dans la mer, devant lui, surgit une nymphe marine, au corps blanc et provocant, aux longs cheveux blonds agités par le vent, au regard vert et transparent comme le cristal ; elle chantait suavement et ses doigts nacrés volaient sur la lyre. Son chant était si attrayant, si mélodieux, que le pauvre pêcheur sentit son cœur se fondre ; brûlé par l’ardent désir de rejoindre la sirène et de mourir dans un embrassement suprême, il se précipita dans la mer. Trois fois, il remonta à la surface ; trois fois, il disparut dans la mer — trop heureux de pouvoir payer de sa vie une pareille jouissance ! L’endroit où il mourut fut appelé Mergellina, de son propre nom, et on prétend encore que pendant les nuits phosphorescentes d’été, la sirène reparaît sur les eaux vertes.
Il y a ensuite la pitoyable histoire de l’amour heureux qui est combattu et vaincu par la mort : une petite histoire ingénue comme les autres. Un riche seigneur, appelé Sebeto, habitait un palais de marbre, dans une campagne, près de Naples. Par amour, il avait épousé une femme appelée Megara qui lui avait voué une égale tendresse. Il l’aimait par-dessus tout et dépensait pour elle toutes ses richesses ; or, il advint qu’un jour, elle voulut aller se promener en felouque dans le golfe de Naples. Du côté de la plage Platamonia, où la mer est toujours agitée, comme les bateliers voulaient lutter contre le vent, la felouque chavira, Megara se noya et devint un écueil. A cette horrible nouvelle, Sebeto sentit son cœur se briser et fondit en larmes si amères et si abondantes que toute sa vie s’en fut en eau, allant se jeter dans la mer où Megara était morte.
Et toutes les fontaines de Naples sont alimentées par des pleurs : celle de Monteolveto est formée par les larmes d’une religieuse qui gémit sur la passion de Jésus-Christ ; celle des Serpents par les larmes de Belluccia, une servante amoureuse de son maître ; celle des Miroirs est faite des larmes de Corbussone, cuisinier, amoureux fou de la Reine dont il préparait les ragoûts et les sauces ; celle du Lion, des larmes d’un prince napolitain qui avait pour ami unique un lion, dont la mort misérable lui causa une peine extrême ; celle de la fontaine Medina des larmes de Neptune, épris d’une statue magnifique qu’il ne put rendre vivante.
Mais l’amour est encore dans cette dernière histoire que vous allez entendre. On y parle d’un noble seigneur, appartenant à la plus haute société de notre ville, qui tomba éperdûment amoureux d’une jeune fille dont la famille était ennemie de la sienne ; c’était un cavalier de caractère violent, de tempérament fougueux, prompt à la vengeance comme à la colère. Cependant pour obtenir la femme aimée, il serait devenu humble comme un pauvre à qui manque le pain. Mais l’amour des deux jeunes gens au lieu de diminuer et d’adoucir le ressentiment de leurs parents, ne fit que l’exaspérer — et, malgré les prières et les intercessions de tous genres, la noble famille Capri ne voulut pas consentir au mariage. Et même, pour porter remède à cette folle passion, elle décida d’embarquer la jeune fille sur une felouque et de l’envoyer dans un pays éloigné. Cependant celle-ci, qui se sentait mourir de douleur à l’idée de quitter son bien-aimé, quand elle fut hors du port, s’agenouilla et prononça une courte prière, puis s’élança dans les ondes d’où jaillit aussitôt une île verdoyante et azurée. Mais l’amour ne s’apaisait pas dans le cœur du noble Vésuve — c’était le nom du noble cavalier — et la colère bouillonnait toujours dans son sein ; aussi, quand il apprit la cruelle nouvelle, il commença à pousser d’ardents soupirs et à verser des larmes de feu, signe de la passion intérieure qui l’agitait ; et il se gonfla tellement qu’il devint une montagne, dont les entrailles brûlent d’un éternel incendie. Et il reste toujours devant la belle Capri, sans jamais pouvoir la rejoindre ; il frémit d’amour, lance des éclairs, se couronne de fumée, et l’ardeur de sa passion déborde en lave brûlante…
O âmes blessées, ô âmes affligées, ô vous en qui l’amour a planté dans le cœur les sept épées de douleur, n’ayez pas l’espérance de guérir ici votre délicieuse souffrance. Oui, les pierres elles-mêmes sont amoureuses : la passion fait perdre la santé aux hommes bien portants et tue ceux qui sont malades…
V Le Palais Donn’Anna.
Le grand palais gris se dresse dans la mer. Il n’est pas en ruines, il n’a jamais été fini ; il ne tombe pas, il ne tombera pas, car la forte brise marine solidifie et brunit ses murailles : l’eau de la mer n’est pas perfide comme celle des lacs et des fleuves, elle attaque, mais elle ne ronge pas. Les fenêtres hautes, larges, sans vitres, ressemblent à des yeux sans pensée ; dans les vastes porches dont les degrés du seuil sont détruits, le flot d’azur entre en riant et en plaisantant, il incruste des coquilles dans la pierre, il met du sable dans les cours et y laisse la verte et brillante végétation de ses algues. La nuit, le palais devient noir, intensément noir ; au-dessus de sa tête, le ciel est serein et les étoiles de diamants scintillent ; au loin, la mer de Pausilippe est phosphorescente et dans les villas perdues au milieu des bois, se font entendre de mélancoliques chants d’amour et les notes monotones de la mandoline : le palais reste sombre, et sous ses voûtes l’onde marine s’agite… De temps en temps, on croit voir passer lentement une lumière falote dans les vastes salles et des ombres fantastiques se dessiner dans l’embrasure des croisées ; mais elles ne font pas peur. Ce sont peut-être de vulgaires voleurs qui ont trouvé là un bon abri, mais notre magnifique pauvreté ne les craint pas ; ce sont peut-être des mendiants qui ont découvert là un refuge, mais la richesse de notre cœur nous fait les plaindre ; ce sont peut-être des fantômes, mais nous sourions, car nous les aimons, les fantômes, nous vivons avec eux, nous rêvons par eux, et pour eux nous mourons. Oui, nous mourons pour eux, avec le désir d’errer nous aussi sur la mer, sur les collines, dans les églises sombres et humides, dans les salles fraîches où le moyen-âge a vécu.
C’était un soir et ces larges croisées resplendissaient de clarté ; autour du palais, sur la mer, se berçaient des galères joyeuses, drapées de velours qui baignait dans l’eau, ornées de lampions colorés, enguirlandées de fleurs à la proue, et les bateliers se pavanaient dans de riches livrées. Toute la noblesse napolitaine, toute la noblesse espagnole accouraient à une des magnifiques fêtes que la fière Donn’Anna Carafa, femme du duc de Medina-Cœli, donnait dans son palais de Pausilippe. Dans les salles allaient et venaient les serviteurs, les pages vêtus de couleurs rose et grise, les majordomes, avec le collier d’or et la baguette d’ébène ; les belles dames arrivaient continuellement avec de longues traînes de brocart et de hauts cols de dentelles d’où jaillissait la tête comme un pistil de fleur, avec des colliers de perles et de brillants qui tombaient en cascades sur leurs corsages cambrés et séducteurs ; elles étaient accompagnées de leurs maris, de leurs frères et quelques-unes, plus hardies, seulement de leurs amants. Dans la grande salle, à l’entrée, dans son riche vêtement pourpre, lamé et tissé d’argent, se tenait Donn’Anna di Medina-Cœli, un léger sourire sur la bouche, dont la grosse lèvre inférieure s’avançait presque en signe de mépris, inclinant à peine sa tête hautaine devant les femmes, donnant sa main à baiser aux cavaliers qui étaient, comme elle, grands d’Espagne. L’œil gris, aux éclairs d’acier, pareil à celui de l’aigle, montrait la complète satisfaction de cette âme faite d’orgueil et de vanité ; elle jouissait de voir venir à elle tous les hommages, tous les compliments, toutes les adulations. C’était elle la plus noble, la plus puissante, la plus riche, la plus belle, la plus respectée, la plus redoutée ; c’était elle la femme, la grande dame, la reine de la grâce et du pouvoir. Elle pouvait gravir, toute glorieuse, les deux degrés qui faisaient un trône de son grand fauteuil ; elle pouvait aspirer avec vivacité l’ardente haleine que l’ambition satisfaite lui soufflait au visage. Les dames s’asseyaient autour d’elle, lui faisant un cercle brillant, car toutes lui étaient inférieures de naissance, de race, de situation : elle était la seule, la plus grande — l’unique.
Au fond de la grande salle était dressé un théâtre destiné au spectacle. Toute cette réunion d’invités choisis devait d’abord assister à la représentation d’une comédie et à celle d’une danse mauresque ; puis, dans les salles, les danses se seraient déroulées jusqu’à l’aube. Mais la grande curiosité de cette représentation était que les acteurs, par une mode venue de France depuis peu, appartenaient à la noblesse. Donn’Anna Carafa di Medina-Cœli méprisait les mœurs faciles de la France, qui corrompaient la sévère cour espagnole, mais désireuse de conserver la faveur populaire, elle s’apercevait que ces aimables usages plaisaient à tous et étaient adoptés avec enthousiasme. C’est seulement pour cela qu’elle avait consenti à ce que Donna Mercédès de las Torres, sa nièce d’Espagne, jouât un rôle dans la pièce.
Donna Mercédès, jeune, brune, aux grands yeux d’or, aux cheveux noirs, dont les tresses lui formaient un casque sur la tête, était une vraie Espagnole. Elle représentait, dans la comédie, le personnage d’une esclave amoureuse de son maître, qui le suit partout, et dont le dévouement va jusqu’à lui servir d’entremetteuse pour d’autres amours, jusqu’à mourir pour lui d’un coup de poignard destiné à ce cavalier par un père cruel. Elle jouait avec une telle ardeur, avec une telle impétuosité, que toute la salle était émue de la passion malheureuse de la belle esclave Mirza : tous étaient émus, sauf Gaëtan di Casapesenna qui remplissait le rôle du cavalier. Mais ainsi l’avait voulu le poète, qui n’avait mis dans la bouche de ce seigneur que des paroles glacées, et celui-ci, froid, indifférent, inconscient, ne faisait que rester fidèle à son véritable caractère. Seulement, à la fin de la pièce, quand l’infortunée Mirza, blessée mortellement, adressa des paroles de tendresse à celui qui fut sa vie et sa mort, alors la vérité brilla enfin devant les yeux du cavalier et, brusquement saisi par l’amour, il s’agenouilla devant le corps de la pauvre fille, en couvrant de baisers son pâle visage baigné d’une sueur d’agonie. En vérité, il mit une telle fougue dans cet élan, sa voix fut si pathétique et si trempée de douleur, ses gestes furent si désordonnés, son transport fut si violent, qu’il parut à tous réellement supérieur à un véritable acteur et la salle entière éclata en applaudissements.
Seule, sur son trône, Donn’Anna pâlissait mortellement et, sous ses gemmes et sous sa couronne ducale, se mordait les lèvres : ce n’était pas elle la plus aimée.
Les deux femmes se retrouvaient souvent dans les salles du Palais Medina. Elles se regardaient : Donna Mercédès, frémissante de jalousie, l’œil plein d’éclairs, livide, rongeant un frein que haïssait son âme indépendante ; Donn’Anna, pâle de haine, muette dans sa colère. Elles se regardaient : Donn’Anna, impassible et froide ; Donna Mercédès, agitée et fébrile. Elles échangeaient de rares et hautaines paroles. Mais quand la jalousie éclatait, alors leurs bouches étaient pleines d’injures.
— Les femmes d’Espagne s’abandonnent sans résistance à leur amant, disait Donn’Anna, avec sa voix dure et grave.
— Les femmes de Naples se glorifient du nombre de leurs adorateurs, répondait vivement Donna Mercédès.
— Vous êtes la maîtresse de Gaëtan Casapesenna, Donna Mercédès.
— Vous l’avez été, Donn’Anna.
— Vous oubliez toute retenue, toute pudeur, en donnant votre amour en spectacle, Donna Mercédès.
— Vous avez trahi le duc de Medina-Cœli, mon noble oncle, Donn’Anna Carafa.
— Vous aimez encore Gaëtan de Casapesenna.
— Vous l’aimez aussi, mais il ne vous aime plus, Donn’Anna.
La bouillante Espagnole avait la victoire, et Donn’Anna se mourait de rage. Mais la haine glaciale de la duchesse, contre laquelle venait se briser l’ardeur de Donna Mercédès, mettait cette dernière hors d’elle. Toutes deux avaient dans le cœur un horrible secret, toutes deux avaient les entrailles rongées par le féroce serpent de la jalousie ; toutes deux se mouraient d’amour et de colère impuissante. Donn’Anna cachait son angoisse, mais Donna Mercédès la montrait dans l’agitation de son esprit et de son corps. La duchesse agonisait en souriant ; Donna Mercédès agonisait en pleurant et en arrachant ses noirs cheveux. Enfin, elle disparut brusquement du Palais Medina-Cœli et on raconta que, prise d’une soudaine vocation religieuse, elle avait désiré la paix du cloître. On parla beaucoup du mysticisme qui avait envahi celle âme mondaine, des journées que la jeune femme passait agenouillée devant le Sacrement, de la ferveur de ses prières et de ses larmes ardentes ; mais on ne nomma pas le lieu, le pays, le royaume où se trouvait le couvent. En vain Gaëtan di Casapesenna chercha Donna Mercédès en Italie, en France, en Espagne et en Hongrie ; en vain, il fit des vœux à la Madone de Lorette et à saint Jacques de Compostelle ; en vain il pleura, pria, supplia — rien n’y fit : il ne revit jamais sa belle maîtresse. Il mourut jeune, dans une bataille, comme il convient à un chevalier malheureux.
D’autres fêtes eurent lieu au Palais Medina, d’autres hommages saluèrent la riche et puissante duchesse Donn’Anna ; mais elle restait assise sur son trône, l’âme pleine de fiel, le cœur aride et solitaire. Elle était vengée, seulement elle restait seule et abandonnée.
Les fantômes qui habitent le Palais Donn’Anna sont-ils ceux des deux amants ? O divins, divins fantômes ! Pourquoi ne pouvons-nous pas, nous aussi, soupirer d’amour comme vous, même après la mort ?
VI La Barque-Fantôme.
Les connais-tu ? Les connais-tu, ces jours sales et tristes, quand l’Ennui immortel prend la couleur grise, l’odeur nauséabonde et la pesanteur opprimante du brouillard hivernal, quand le ciel est stupidement anémique, quand le soleil ressemble à une lanterne fumeuse et à demi-éteinte, quand les fleurs pâlissent et les fruits pourrissent, quand les joues des femmes ont l’air d’être poudrées de cendres, quand la main des hommes paraît être en liège, quand la ville pue l’eau-de-vie et la campagne le lait aigre ? C’est dans ces jours-là que l’imagination, exaltée par sa propre fièvre, ne trouve pas de pâture, n’a plus d’apaisement, et se nourrit horriblement d’elle-même, en se disséquant, en s’examinant. Dans ces jours-là la Poésie, cette délicate et mince Vierge, irrémédiablement malade, languit, penche la tête et meurt sans un gémissement, sans un soupir — et l’Art, la Vierge forte et robuste, frappée mortellement, agonise en se tordant les bras, exhalant dans des plaintes lugubres son propre désespoir. En vain, l’artiste cherche à se plonger dans son rêve préféré — le songe disparaît. En vain, il essaie de faire vibrer toutes les cordes de la blonde lyre ; sous sa main tremblante, les cordes se cassent, avec un son qui se prolonge dans l’air comme un sinistre présage. O jours sombres, cruels et maudits !
Mais pourquoi dans ces jours-là ne cherchons-nous pas à mourir ? Pourquoi ne fermons-nous pas les yeux, nous laissant rouler dans un abîme sans fond, où il serait si doucement douloureux de finir la vie ? Pourquoi ne parlons-nous pas d’amour, jusqu’à ce que la voix s’éteigne dans notre gorge aride et la parole ne devienne plus qu’un murmure indistinct ?… Viens donc m’écouter : je t’entretiendrai d’amour, toi, fantôme fuyant et insaisissable, être divinement malfaisant, humainement bon, infiniment cher, beau comme une réalité, horrible comme une illusion, toujours lointain, toujours présent, qui vit dans des régions inconnues et qui est en moi : chimère, être humain, nébuleuse, mirage, prisme, apparence, image fugitive, idée odieuse et adorable ou qui emplit ma vie…
L’as-tu jamais vue la barque-fantôme ? L’as-tu jamais vue, mon amour ?
… Écoute-moi. Je ne sais quand advint l’histoire d’amour que je vais te conter. Qu’importe ! Aujourd’hui, hier, demain, le drame de la passion est multiforme et unique. Le cœur bat à se briser aussi bien sous une toge de laine, que sous une cuirasse d’acier ou un pourpoint de velours, et la folle palpitation n’en cause pas moins la ruine d’une existence ; que les bras de la bien-aimée soient entourés de voiles sacrés ou nus sous les cercles métalliques des bracelets, qu’ils soient cachés par des étoffes soyeuses ou à peine voilés par des dentelles transparentes, ils n’embrasseront pas avec une ardeur plus ou moins grande. Qu’importe une date ? Thécla était belle. Son visage avait cette blancheur chaude et vive, qui devient rosée sous les baisers ; dans ses grands yeux voluptueux, s’allumaient d’étranges étincelles d’or ; ses lèvres arquées étaient faites pour ce sourire long, profond et conscient que peu de femmes connaissent ; ses tresses épaisses, brunes, s’assombrissaient dans un noir bleuté. On l’appelait Thécla, un nom à la fois dur et doux, qui dans le vocabulaire fantaisiste des noms signifie « cœur coupable ». Les appellations ont aussi leur fatalité. Jeune fille, Thécla avait ignoré l’amour, orgueilleuse et indifférente ; mariée à Bruno, elle avait ignoré la passion, épouse fière et glacée. Cependant, elle avait vu le cœur de Bruno brûler et se consumer pour elle, ce rude et dur cœur qui n’avait jamais aimé — mais ce souffle ardent de désir ne l’avait pas réchauffée, cette voix anxieuse et tremblante ne l’avait pas émue, et la passion de Bruno était restée inutile. Celui-ci le savait, car Thécla le lui avait dit. Elle ne mentait jamais. Elle s’était mariée, sans haine, mais sans enthousiasme. Bruno, lui, ne pouvait se résigner et sa froide épouse était l’insoutenable tourment de son existence. La ride de son front, la cruauté de son regard, le ricanement de sa lèvre, l’amertume de sa bouche, le fiel de son âme — tout cela venait de Thécla. Il aurait pu mourir, mais quand on aime, on a rarement ce courage. Il aurait pu tuer Thécla, mais il n’y pensa pas : on ne tue pas une femme vertueuse, et celle-là possédait une grande et fière vertu.
Mais comme tout sentiment élevé en rencontre toujours un autre qui le dépasse et le domine, ainsi la vertu de Thécla fut dépassée et dominée par un amour immense. Ce fut une grande défaite ; ce fut un grand triomphe. Brusquement, sa fierté se noya dans l’humilité, son orgueil fut brisé, englouti… Aldo était singulièrement beau : un charme irrésistible vibrait dans sa voix harmonieuse, ses paroles brûlaient comme du feu liquide, et son regard mettait dans l’âme une épouvante exquise. Mais tout cela n’eût pas existé, que Thécla l’aurait quand même aimé. Ce fut une nuit, dans une salle brillante de lumières, qu’ils se rencontrèrent. Ils ne surent rien se dire. Cependant entre ces deux êtres qui se séparèrent sans un sourire, sans un salut, un lien indissoluble s’était noué. Ils marchaient l’un vers l’autre devant infailliblement se rencontrer.
— Que fais-tu à la fenêtre, Thécla ? Il y a une heure que tu regardes dans l’ombre, comme si tu y voyais quelque chose ?
— Je regarde la mer, Bruno, répondait-elle avec l’infinie mélancolie de ceux qui commencent à aimer.
— La brise du soir te fait mal, Thécla, tu es pâle comme une morte.
— Laisse-moi ici, je t’en prie.
— Tu es triste, Thécla, à quoi rêves-tu ?
— Je ne rêve pas, Bruno.
— Dis-moi ce qui t’attriste ?
— Rien ne peut m’attrister.
— Thécla, ta main est glacée et tes lèvres sont brûlantes, tu souffres, tu trembles, tu chancelles…
— Je meurs…
Mais un soir, après plus de vingt nuits que l’insomnie angoissée s’était assise à son chevet trempé de larmes, Thécla se sentit secouée tout entière, comme si un appel puissant l’eût éveillée.
— Me voici, murmura-t-elle.
Et muette, rigide, avec la démarche uniforme d’une automate, traînant derrière elle son long vêtement blanc comme un suaire, d’un pas rythmique qui effleurait à peine le sol, ses longs cheveux défaits sur ses épaules, ses yeux grands ouverts dans l’obscurité, elle traversa la maison et sortit sur la terrasse qui donnait sur la mer. Aldo était là.
Elle alla à lui. Ils se regardèrent dans l’ombre, sans un mot, sans un soupir.
L’amour triomphant, dédaigneux d’une vaine expansion, les étouffait.
O nuits inoubliables créées pour l’amour ! ô éternelle beauté du golfe de Naples, créé par l’amour ! Pendant les nuits de printemps, quand la terre en rut trouble les sens et tente l’âme, quand l’air est trop chargé du parfum des fleurs, on peut descendre vers la mer, entrer dans une barque, fuir la côte et, étendu sur des coussins, contempler l’azur sombre du ciel, l’ondoiement voluptueux des flots et l’ardente palpitation des étoiles qui semblent vouloir se détacher du noir firmament pour se précipiter dans l’éther. Pendant les morbides nuits d’été qui succèdent aux journées ardentes et angoissées, quand la terre se repose, épuisée par la longue et passionnée caresse du soleil, heureux celui qui peut se faire bercer dans une barque, comme dans un hamac, tandis que le fort parfum marin le fait songer au Tropique, à sa splendide et monstrueuse végétation, à ses filles brunes et rieuses qui se promènent sous les tamariniers.
Pendant les douces nuits d’automne, quand la lune maladive s’unit à la blanche mélancolie du ciel, à la pâleur languide des étoiles, à l’idéale nébulosité des collines, quand la nature entière est toute floconneuse d’écume, il y a des personnes qui choisissent la mer pour confidente et vont lui conter les découragements de leur vie, tandis que la molle courbe de Pausilippe semble s’abaisser et vouloir disparaître dans l’onde. Pendant les tempétueuses nuits d’hiver, quand la bourrasque montre dans la ville la misère des rues étroites et sales, noyées sous l’eau des gouttières, quand l’âme sent le besoin impérieux d’un spectacle plus grandiose et plus majestueux, il n’y a pas d’impression plus belle que de se trouver en haute mer, dans l’ombre noire où le péril est d’autant plus grand qu’il est plus caché. Mais le plus heureux de tous est celui qui jouit de ces nuits en caressant les cheveux de la femme aimée, qui, en la serrant contre son cœur, rêve de l’enlever dans le pays cher aux amants et qui, en l’étreignant, espère mourir avec elle, sous le ciel profond, dans la mer triomphante. Plus heureux qu’eux tous, plus enviables dans leur bonheur, étaient Aldo et Thécla.
— Aldo, la mer est trop noire.
— Je t’aime, Thécla.
— Je t’aime, Aldo. Soutiens-moi avec ton bras puissant, mon amour. Pourquoi ce batelier se tait-il ?
— Son travail est dur peut-être. Nous lui donnerons de l’argent… Tu m’aimeras toujours, toujours, Thécla ?
— Toujours Aldo, cette torche jette une lueur sanglante sur nos visages et sur la mer. On dirait qu’elle éclaire des cadavres et une tombe, amour…
— Que crains-tu de la mort ?
— Qu’elle me sépare de toi.
— Jamais. Dieu doit nous châtier ensemble.
Le silence se prolongea. Ils se regardaient, tandis qu’à leur passion s’unissait la note douce d’une tendresse grave, comme un pressentiment. La barque volait sur l’eau ; le batelier ramait avec une grande force, sans tourner la tête pour regarder les amants.
— Il ne te semble pas, Aldo, que nous sommes loin de la plage ?
— Tant mieux, ma très douce.
— Pourquoi cet homme ne parle-t-il pas ?
— Il nous envie peut-être, Thécla. Il est jeune, il a sans doute au cœur un amour sans espoir.
— Interroge-le, Aldo. Demande-lui pourquoi il cache son visage ?
Tout d’un coup, le batelier se retourna. C’était Bruno, c’était la figure de la haine. Aldo et Thécla se serrèrent l’un contre l’autre en s’embrassant, et la barque chavira sur le baiser des deux amants, sur le cri de fureur de Bruno. Trois fois, les amants revinrent à la surface, enlacés, serrés, le visage empreint d’une béatitude céleste ; trois fois revint à la surface un masque contracté par la colère…
Écoute-moi, amour. A une certaine heure de la nuit, sur la belle rive de Pausilippe, sur la joyeuse plage de Mergellina, sur la sombre berge de Chiatamone, sur la grève bruyante de Santa-Lucia, sur le quai sale du Môle, sur les galets éternellement agités du Carmine, la barque-fantôme apparaît et passe rapidement sur l’eau ; les amants s’embrassent longuement, la tête du mari se retourne pleine de rage et l’embarcation chavire. Encore trois fois, et l’éternel baiser, et l’éternel rictus de la haine viennent à la surface. Chaque nuit, la barque-fantôme apparaît. Mais tout le monde ne la voit pas. Dieu permet seulement à ceux qui aiment, à ceux qui aiment éperdûment de la contempler. Elle se montre seulement aux amoureux, qui pâlissent en l’apercevant : c’est la preuve de l’amour, une preuve infaillible et étrange.
L’as-tu vue ? L’as-tu vue, toi, la barque-fantôme ? Oh ! malheureuse, si j’avais été seule à l’apercevoir…
VII Le Secret du Mage.
En l’an 1220 de la Sainte Incarnation, comme régnait à Palerme et à Naples, le grand et bon roi Frédéric II de Souabe, il advint à Naples une très belle histoire qu’il ne vous sera pas désagréable d’écouter, car le sujet en est vraiment curieux. Vous ne trouverez pas une pareille nouvelle, ni dans les historiens, ni dans les élégants conteurs ; moi-même, je l’ai recueillie, quoiqu’elle fût déformée et abîmée par la tradition populaire, et je veux, en vous la contant, la consacrer par ce court récit, afin que plus tard mes petits-enfants en aient une idée claire et nette — ces petits enfants pour lesquels travaille et lutte tout écrivain dédaigneux des faciles succès contemporains. Mais sans m’attarder plus longtemps à ces préliminaires, puisque j’ai expliqué clairement mon intention, voici les faits :
Dans la ruelle des Cortellari, qui, comme chacun le sait, appartenait au quartier de Portanova, il y avait une petite maison, étroite et haute, dont les fenêtres minuscules avaient des vitres sales et plombées. La porte d’entrée était basse et obscure, l’escalier malpropre et roide : rarement on ouvrait les croisées. Les gens passaient vivement devant cette maison, en lui jetant un regard de colère et de peur, ou en murmurant entre les dents une prière et une malédiction. En vérité, dans cette demeure habitaient des gens mal famés ; au premier étage, il y avait un maudit juif, digne descendant de ceux qui crucifièrent Notre Seigneur Jésus-Christ, un juif voleur qui prêtait de l’argent à usure et rognait les pièces d’or ; au second, se trouvait une belle fille, de celles qui sont la tentation et la damnation de l’homme ; au troisième, étaient un mari et une femme, vilains museaux qui le jour faisaient au dehors quelque métier inconnu et équivoque, et qui, le soir, en rentrant, se battaient comme de la laine. Ce qui causait l’épouvante des passants n’était pas spécialement ce chien de juif, le regard provocant de la courtisane ou les cris de la femme rossée par son mari, mais c’était tout cet ensemble et surtout l’idée qu’au dernier étage de cette maison du diable, habitait Cicho le Sorcier. Les âmes qui craignent le Seigneur, faisaient le signe de la croix, — qui est aussi celui de notre salut — et passaient outre ; les esprits sceptiques faisaient les cornes avec les doigts, se tâtaient le genou, prononçaient quelques conjurations, exécutaient les pratiques nécessaires pour conjurer le mauvais œil. Quoique Cicho sortît rarement et encore plus rarement ouvrît les auvents de ses fenêtres, le peuple, qui connaissait sa magie et son pouvoir surhumain, en éprouvait une grande crainte.
Sans doute les allures mystérieuses de Cicho donnaient raison à ce qu’on racontait de lui. On ne savait ni ce qu’il était, ni d’où il venait ; toujours enfermé chez lui, sans ami et sans parent, les épaules voûtées, le pas lent, l’œil fixé à terre, murmurant des paroles grecques, latines ou de quelque langue démoniaque, il aimait peu à parler et pourtant son accueil n’était pas dur ; au contraire, il souriait dans sa longue barbe blanche et ses sombres vêtements étaient toujours propres. En vain, quand il alla demeurer dans la ruelle des Cortellari, les petites femmes d’alentour s’informèrent de lui, osèrent l’interroger, arrêtèrent son domestique et recoururent à tous les moyens que conseille Dame Curiosité. Elles ne purent rien savoir, et Cicho, son origine, sa vie, restèrent dans les ténèbres de l’inconnu. Mais, par la suite, en épiant, en observant, en imaginant, on apprit que Cicho se livrait à des pratiques magiques ; pendant la nuit, jamais sa lampe ne s’éteignait dans la petite chambre où il étudiait sur de gros manuscrits à fermoirs d’argent, qui, généralement, reposaient sur une étagère poussiéreuse ; jamais non plus une mince colonne de fumée ne cessait de sortir du trou noir de sa cheminée ; et sa chambre était pleine de cornues, d’alambics, de fourneaux, d’étranges couteaux de toutes les formes et de tous les genres, et de singuliers instruments de fer destinés à des usages effrayants. On racontait que Cicho passait des heures entières courbé sur une marmite, qui bouillait et dans laquelle certainement dansaient des herbes infernales et maudites, qui donnaient des infirmités, la folie et la mort, quoique le domestique n’achetât jamais au marché que des herbes ménagères, comme de la marjolaine, des tomates, du basilic, du persil, des oignons, de l’ail et d’autres encore. Mais on sait que les sorcières vont sur le pré, la nuit du Sabbat, enchantent la lune, appellent le diable, et cueillent des herbages malfaisants. On rapportait encore que Cicho sortait sur sa petite terrasse, enlevant sur ses mains et sur sa robe une poudre blanche, qui certainement devait empoisonner l’air ; souvent aussi, il allait se laver les mains tachées de rouge dans un seau, dont l’eau se corrompait immédiatement. Ces doigts sanglants donnaient crédit à d’horribles soupçons ; d’autant plus qu’on ajoutait avoir aperçu sur le sol, dans le laboratoire de Cicho, de larges taches d’un rouge-brun, semblables à des flaques de sang, et que celui-ci passait ses nuits à couper, avec ses minces petits couteaux, quelque chose de délicat étendu sur une grande table de marbre blanc. Des bras d’enfants, des pattes de grenouilles, des peaux de serpents, répétait-on partout… Et dans la rue, les commères clignaient de l’œil et se poussaient du coude en disant :
— Cicho le mage, Cicho le sorcier !
— Ce vieux-là cherche le moyen de redevenir jeune !
— Il veut faire de l’or peut-être…
— Ou bien cette pierre qui donne la vertu, la sagesse et une longue vie.
— Allons donc ! il évoque le diable pour devenir Grand Turc.
Cicho écoutait et passait en souriant. Au fond, les commères en avaient peur et n’osaient le maudire qu’à voix basse ; elles obligeaient même les enfants à le respecter. Le sorcier, malgré les bruits qui couraient, avait l’aspect vénérable et l’air satisfait d’un homme qui mûrit une idée belle et féconde. Il semblait dire : « Mon jour viendra, et vous verrez, gens ingrats ! »
Pour éclaircir un peu le mystère et dépouiller sa vie de ce côté surhumain, que Dieu ne permet plus sur la terre, car Dieu fait des miracles seulement pour l’âme et non plus pour le corps, je vous conterai ce qui suit :
Cicho, dans son temps, avait été un jeune homme riche, robuste et beau ; il avait su jouir de sa belle santé, de sa jeunesse et de sa fortune ; il avait été aimé, il avait aussi aimé ; il avait eu des palais, des coursiers de noble race, des pierres précieuses, des vêtements tissés d’or ; il avait été de toutes les fêtes, banquets, bals, tournois, carrousels ; il avait apprécié avec un égal plaisir les baisers des femmes, les beaux coups d’épées des cavaliers, et les vins généreux des festins. Quand ses richesses commencèrent à diminuer, comme il arrive toujours, les femmes et ses amis s’éloignèrent, mais Cicho, qui avait fait dans les auteurs anciens une bonne et grande provision de philosophie, ne s’en émut guère. Si bien que, resté seul, n’ayant rien à faire, il fut pris du désir de se rendre utile aux hommes. Et, après en avoir longuement cherché le moyen, se souvenant de ses jouissances et de ses plaisirs passés, il résolut de trouver quelque chose qui participât directement au bonheur de son semblable — mais à un bonheur fugitif et passager, auquel il voulut donner un fondement solide. Dans ce but, il acheta des livres et des parchemins, il étudia longuement, faisant chaque jour de nouveaux essais, se trompant, recommençant, perdant ses nuits, son argent et le charbon de ses fourneaux. Pendant longtemps sa mauvaise chance le poursuivit et ses expériences ne réussirent pas, mais sa confiance n’en fut pas ébranlée. Il travaillait pour le bonheur des hommes, et ce noble dessein faisait briller devant ses yeux d’encourageantes visions. Enfin, après de longues années de peines et de fatigues, il put croire avoir atteint son but, criant lui aussi, la parole du grec Archimède devant sa découverte. Puis, selon l’habitude des inventeurs, il se plut à parachever sa découverte, à la caresser, à lui donner une forme séduisante, à la perfectionner, de manière à pouvoir dire aux hommes :
— Je vous l’offre belle et complète.
Or, sur la terrasse de Cicho, s’ouvrait aussi la porte d’une petite chambre où habitait Jovanella di Canzio, avec son mari : celle-ci était maligne, rusée, fine, et avait la langue aussi bien pendue qu’une femme peut l’avoir ; son occupation préférée était de connaître les faits et gestes de ses voisins, soit pour en tirer quelques avantages personnels, soit pour en dire du mal. Inutile d’ajouter que la méchante Jovanella épiait constamment le vieux sorcier ; elle se rongeait d’impatience et, la nuit, la curiosité la tenait éveillée dans son lit ; cependant, elle ne réussissait pas à découvrir quelque chose, et, de rage, elle médisait davantage de ses voisins et tourmentait plus encore son mari, Giacomo, qui était garçon de cuisine au Palais Royal. Mais, c’est avec quelque sagesse que le dicton populaire assure que la femme obtient toujours ce qu’elle veut fortement — et malgré les précautions et les mystères adoptés par Cicho, malgré les portes fermées et les fenêtres barricadées, Jovanella connut le secret du sorcier. Peut-être le surprit-elle par le trou de la serrure, par une fente de la porte, par une crevasse du mur ou par tout autre moyen, je l’ignore. Mais ce qui est certain, c’est qu’un jour, Jovanella dit au garçon de cuisine :
— Giacomo, si tu as le cœur d’un homme, ta fortune est faite.
— Es-tu donc devenue une sorcière ? Je m’en étais toujours douté.
— Que le diable t’emporte ! Écoute. Veux-tu dire au cuisinier du Palais que je connais un mets si nouveau et si exquis, qu’il mériterait d’être présenté sur la table du Roi ?
— Femme, tu es folle !
— Que Dieu m’arrache cette langue qui m’est si précieuse, si je dis un seul mot qui ne soit pas vrai !
Et elle finit par le persuader de parler au cuisinier, qui à son tour en informa le majordome, lequel en entretint un comte, et ce dernier osa en toucher un mot au roi lui-même. Cette idée plut au monarque, qui donna des ordres pour que la femme du garçon de cuisine entrât dans les communs du Palais et composât le fameux plat : en effet, Jovanella accourut aussitôt et, en trois heures, tout fut fait. Voici comment : elle prit d’abord de la fleur de farine et la pétrit avec un peu d’eau, du sel et des œufs, maniant longuement la pâte, afin de la rendre légère et fine comme de la toile ; puis elle la coupa avec un couteau en bandes minces qu’elle roula ensuite comme de petits tuyaux ; elle en fit une grande quantité et les mit à sécher au soleil. Puis, elle mêla dans un poêlon de la graisse de porc, des oignons coupés en morceaux minuscules et du sel ; quand les oignons furent frits, elle y ajouta un gros morceau de viande ; après que celle-ci fut bien cuite et eut acquis une belle couleur dorée, elle versa dessus le jus pourpre et épais de tomates qu’elle avait passées à travers un tamis ; elle couvrit le poêlon et laissa mijoter, sur un feu doux, la viande et la sauce.
Quand l’heure du dîner fut venue, elle fit bouillir de l’eau dans un chaudron, où elle jeta les tuyaux de pâte ; tandis qu’ils cuisaient, elle râpa une grande quantité de ce doux fromage qui se fabrique à Lodi, mais qui s’appelle de Parme. Quand la pâte fut à point, Jovanella la retira de l’eau, l’égoutta, la plaça dans un bassin de porcelaine où elle l’assaisonna en y mettant alternativement une cuillerée de sauce et une cuillerée de fromage. Et le fameux mets se présenta ainsi devant Frédéric le Grand, qui en resta étonné et surpris ; il fit appeler la Jovanella, lui demanda comment elle avait pu imaginer un mariage aussi harmonieux et aussi parfait. La misérable femme répondit que la révélation lui en avait été faite par un ange, dans un songe : le puissant monarque voulut que son cuisinier en apprît la recette et fit cadeau à Jovanella de cent pièces d’or, disant qu’il fallait beaucoup récompenser celle qui avait contribué pour une si grande part au bonheur des hommes. Mais la fortune de Jovanella ne s’arrêta pas là, car chaque comte et chaque dignitaire voulut avoir la bienheureuse recette et envoya son propre cuisinier l’apprendre chez elle, en la payant très cher ; et après les dignitaires, vinrent les riches bourgeois, et puis les marchands, et puis les ouvriers, et puis les pauvres, qui tous donnaient à la femme ce qu’ils pouvaient. Au bout de six mois, tout Naples se nourrissait de ce délicieux macaroni — de macarus, mets divin — et Jovanella était riche.
Cependant, Cicho le sorcier, seul dans sa petite chambre, modifiait et changeait sa découverte. Il jouissait à l’avance du moment où son secret étant connu des hommes, la gratitude, l’admiration et la fortune viendraient à lui. Est-ce que la découverte d’un mets nouveau ne vaut pas celle d’un théorème philosophique, d’une comète inconnue ou d’un insecte ignoré ? Oui, n’est-ce pas ? Alors, loué soit celui qui l’a faite. Mais, un jour que le terme était proche, Cicho le sorcier sortit pour respirer dans les rues du Môle ; arrivé près de la porte du Caputo, une odeur connue lui frappa les narines. Il trembla et voulut se consoler, en pensant qu’il s’était trompé. Mais tenaillé par la curiosité, il entra dans la maison d’où était sorti le parfum exquis, et demanda à une femme qui veillait sur la cuisson d’un poêlon :
— Que cuisines-tu là ?
— Du macaroni, vieillard.
— Qui te l’a appris, femme ?
— Jovanella di Canzio.
— Et à elle ?
— Un ange, dit-on. Elle en a fait goûter au roi ; les princes, les comtes, la cour, tout Naples en voulurent. Partout où tu entreras, pâle vieillard, dans la maison la plus pauvre, comme dans le palais le plus riche, tu verras préparer du macaroni. As-tu faim ? Veux-tu goûter de celui-ci ?
— Non. Adieu.
Après être entré dans diverses maisons, se traînant à grand’peine, Cicho le mage eut la certitude de ce qui était arrivé et comprit la trahison de Jovanella. Le gardien du Palais Royal lui répéta l’histoire de l’ange et du rêve. Alors, dégoûté de toute chose, désespéré, il retourna chez lui, renversa les cornues, les alambics, les poêlons, les fourneaux, les marbres et les couteaux ; il cassa, il brisa tout et brûla ses livres de chimie. Puis, il partit seul et ignoré, pour ne jamais plus revenir.
Naturellement, les voisins assurèrent que le diable avait emporté le sorcier. Mais quand Jovanella fut à son heure dernière, après avoir eu une vie heureuse, riche et honorée, comme seuls savent en mener parfois les méchantes gens, quoi qu’en disent les maximes contraires, Jovanella, dans l’angoisse de son agonie, confessa son péché et mourut en criant comme une damnée. Mais une justice même tardive ne fut pas rendue à Cicho le sorcier ; seulement la légende ajoute que, dans la masure de la ruelle des Cortellari, dans la chambre même du sorcier, la nuit du Sabbat, le vieux Cicho revient couper la pâte du macaroni, tandis que Jovanella di Canzio tourne la cuillère à pot dans la sauce de tomates et que Satan d’une main râpe le fromage et de l’autre attise le feu sous la chaudière. Mais que la découverte de Cicho soit diabolique ou angélique, elle a fait le bonheur des Napolitains, et rien ne montre qu’elle ne doive continuer à le faire pendant toute la durée des siècles.
VIII Donn’Albina, Donna Romita, Donna Regina.
La légende de Donn’Albina, Donna Romita, Donna Regina, court encore dans les quartiers tranquilles de la vieille Naples, qui entourent l’Université ; cette légende circule dans ces ruelles étroites et tortueuses, tombe dans le ruisseau, se relève, monte jusqu’au ciel, redescend, s’attarde dans les nefs humides et sombres des églises, se réfugie dans les tristes jardins des couvents, s’égare, se perd, se retrouve, se renouvelle — et elle est toujours jeune, toujours fraîche. Si vous voulez, ô mes fidèles et chers lecteurs, je vous la narrerai. Si vous voulez un peu oublier vos folles passions, vos haines taciturnes, vos visages pâlis, vos âmes inquiètes, je vous parlerai d’autres passions également folles, d’autres haines, d’autres pâleurs, d’autres âmes. Si vous voulez, je vous conterai la légende des trois sœurs : Donn’Albina, Donna Romita, Donna Regina. C’étaient les trois filles du noble baron Toraldo. La mère, Donna Gaetane Scauro, de haute et grande lignée, était morte très jeune ; le baron se désespérait que son nom dût s’éteindre avec lui, cependant il ne se remaria pas. Il obtint comme faveur spéciale, du roi Robert d’Anjou, que sa fille aînée, Donna Regina pût, en prenant un époux, conserver son nom de famille et le transmettre à ses enfants. En l’an 1320, il mourut, réconforté dans la foi de notre Seigneur Jésus-Christ. Donna Regina avait alors dix-neuf ans, Donn’Albina dix-sept et Donna Romita quinze.
L’aînée était une beauté fière et magnifique, avec ses cheveux bruns enfermés dans une résille d’argent, son front étroit et bas, ses grands yeux noirs gravement rêveurs, son profil sévère, son visage pâle, ses lèvres pourprées, rares de sourires et de paroles ; son corps sculptural, enfermé dans des lignes pures, avait un maintien posé, une démarche roide, et des mouvements presque rigides. Et l’esprit de Regina, pour ce qu’en pouvait deviner l’indiscret observateur, ressemblait à son corps. Il y avait dans cette âme une austérité précoce, un sentiment absolu du devoir, une haute idée de sa mission, un aveugle respect pour le nom, les traditions, les droits et les privilèges de sa race. C’était elle le chef de la famille, l’héritière, la gardienne du sang noble, de l’honneur, de la gloire ; c’était dans son fragile cœur de femme que ces choses devaient trouver aide et soutien — et elle, dans le silence et dans la solitude, s’habituait à fortifier son cœur, à y faire naître la constance et la fermeté, à y effacer toute trace de faiblesse. Quelquefois sur son esprit, toujours froid, toujours tendu, passait un souffle ardent et doux, et il montait en elle de vagues désirs d’amour, de parfums, de couleurs éclatantes, de sourires ; mais elle cherchait à se dominer, elle s’agenouillait pour prier, elle lisait dans le vieux livre où étaient écrites les histoires de sa famille — et elle redevenait l’inflexible jeune fille, Donna Regina, baronne de Toraldo.
Donn’Albina, la seconde sœur, avait un visage d’une exceptionnelle blancheur. C’était une aimable jeune fille, souriante sous la blondeur de ses cheveux, avec des yeux d’un bleu intense, des traits délicats et un corps souple. La physionomie dure et fière de Donna Regina devenait fémininement gracieuse en Donn’Albina. Et vraiment, elle représentait toute la douceur de la maison Toraldo. C’était elle qui présidait aux longs travaux de ses femmes sur le brocart d’or, à la confection des dentelles en brillants fils d’argent et des tapisseries historiées, allant d’un métier à l’autre, se penchant sur les broderies, conseillant et dirigeant ; c’était elle qui, chaque samedi, surveillait la distribution des aumônes aux pauvres, faisant attention à ce que nul ne fût traité avec dureté, à ce que nul ne fût oublié, debout sur le premier degré de la porte, vivante image de la miséricorde terrestre. C’était elle qui portait à sa sœur Regina les suppliques des serviteurs malades, des pauvres fermiers, de tous ceux qui demandaient une grâce ou un secours. Sa nature gaie et affectueuse s’affectait du silence de cette maison, de l’austère gravité qui y régnait, des corridors glacés, des salles de marbre qu’aucun rayon de soleil ne venait réchauffer ; elle s’affectait de la froideur de Regina qu’aucune tendresse ne venait tempérer — et elle s’en affectait pour Donna Romita.
Car, Donna Romita était une singulière créature, moitié femme, moitié enfant, comme en témoignait son aspect juvénile : des cheveux blonds sombres, courts et frisés ; un visage brun, de ce brun chaud et vif qui semble avoir conservé un reflet du soleil ; des yeux d’un beau vert d’émeraude, glauque et changeant comme celui de la mer ; des lèvres fines et rouges, des formes maigres et encore un peu anguleuses, des gestes brusques et toujours inquiets. Tantôt elle paraissait indifférente, froide, avec les yeux sans expression et les narines pincées, comme si la vie se fût retirée d’elle ; tantôt elle s’agitait, une flamme colorait son visage, ses lèvres frémissaient de baisers, de paroles, de sourires, ses paupières cachaient une lueur ardente, qui jaillissait de sa prunelle claire ; tantôt elle devenait irritable, fière, le visage fermé, pâli par une colère intérieure. Dans les jours d’hiver, quand la pluie fouettait les vitres, quand le vent sifflait par les fentes des portes et gémissait dans les larges cheminées, Donna Romita se recroquevillait dans un grand fauteuil, comme un oiseau peureux et malade ; dans les chaudes heures de l’été, elle errait dans les allées ombreuses du jardin, et quelquefois s’abîmait dans de longues rêveries. Peut-être pensait-elle à sa mère, à laquelle on lui avait dit qu’elle ressemblait…
Cependant les trois sœurs menaient une vie très calme. Les heures de la toilette, de la prière, du travail, des repas étaient réglées ; les occupations de chaque semaine, de chaque mois étaient également établies minutieusement. Partout, Donna Regina passait la première et ses sœurs la suivaient ; elle occupait le grand fauteuil familial surmonté du tortil de baron ; elle avait la clef des coffres où étaient renfermés les insignes de sa noblesse et les joyaux de famille ; à table, elle avait la place d’honneur entre ses deux sœurs, l’une à droite et l’autre à gauche, assises sur de simples sièges sans dossier ; à la chapelle, elle chantait les litanies. Le matin et le soir, les deux sœurs cadettes saluaient l’aînée, s’inclinaient devant elle et lui baisaient la main ; elle effleurait leurs fronts de ses lèvres froides. Rarement elle les consultait, car elle avait un bon sens supérieur à son âge et à son sexe ; mais quand l’occasion s’en présentait, les deux jeunes filles attendaient patiemment le moment d’être interrogées. Elles possédaient toutes trois le sentiment profond et inné de ce qu’elles se devaient mutuellement : Donn’Albina et Donna Romita éprouvaient un respect affectueux pour Donna Regina. Ses paroles étaient pour elles une loi indiscutable, contre laquelle jamais elles ne se seraient rebellées. Au fond, elles l’aimaient, mais sans expansion. Et Regina, de son côté, était trop rigide pour leur montrer son affection, si toutefois elle en éprouvait.
Un jour, le roi Robert daigna écrire de sa main à Donna Regina Toraldo, qu’il lui destinait comme époux, Don Filippo Capece, gentilhomme de la cour de Naples.
Il bruinait. Dans l’embrasure d’une fenêtre était assise Donna Regina, un livre d’heures à la main. Mais elle ne lisait pas.
— M’est-il permis de rester près de vous, ma sœur ? demanda timidement Donn’Albina.
— Restez, ma sœur, répondit brièvement Regina.
Celle-ci était plus pâle que d’habitude, la tête baissée, le regard vague. Et Donn’Albina cherchait en vain à deviner la pensée secrète qui barrait ce front sévère.
— Vous vouliez me confier quelque chose, Donn’Albina ? demanda enfin Regina, en secouant sa rêverie.
— Je voulais vous dire que notre sœur, Donna Romita, me semble malade.
— Je ne m’en suis pas aperçue, vous avez sans doute envoyé chercher Giovanna, la femme qui s’occupe de médecine ?
— Non, ma sœur, je ne l’ai pas fait.
— Et pourquoi ?
— Hélas ! ma sœur, je doute que les médicaments puissent guérir Donna Romita !
— Quel mal étrange est donc le sien, qu’on ne puisse lui trouver de remèdes ?
— Donna Romita souffre, ma sœur. La nuit, son insomnie est pleine d’angoisse et son sommeil est agité ; le jour, elle fuit toute compagnie et s’en va pleurer dans quelque coin obscur ; elle passe des heures et des heures dans l’oratoire, agenouillée, la tête dans les mains. Donna Romita se consume lentement…
— Et savez-vous la cause de tout cela, Donn’Albina ? demanda Donna Regina d’une voix dure.
— Je crois la connaître, répondit la sœur cadette, toute tremblante.
— Dites-la donc.
— C’est vous qui me la demandez ?
— Certainement, et vous tardez trop à me la confier.
— Donna Romita se meurt d’amour, ma sœur.
— D’amour, dites-vous ? s’écria Regina en bondissant sur son siège.
— D’amour, oui, ma sœur…
— Comment ? Dois-je entendre sortir ces mots de votre bouche ? Qui vous a parlé d’amour ? Qui vous a enseigné cette triste science ? De qui dois-je le plus me plaindre, de Donna Romita qui me le cache, ou de vous, Donn’Albina, qui le devinez et me le rapportez ? Comment le cœur de l’une et l’esprit de l’autre ont-ils été troublés ? Ai-je donc été si peu prévoyante, si peu capable de veiller sur votre jeunesse ?
— L’amour est notre vie, répondit Donn’Albina avec une douce fermeté.
Regina se tut un moment. Elle fronçait ses sourcils altiers, comme pour condenser sa pensée.
— Le nom de cet homme ? demanda-t-elle enfin d’un ton dur.
Donn’Albina trembla et ne répondit pas.
— Le nom de cet homme, insista l’autre.
— C’est un jeune gentilhomme, un cavalier noble, beau et riche.
— Son nom ?
— Donna Romita a été fascinée par sa parole éloquente, par son regard de feu. Elle l’a aimé certainement sans le savoir…
— Son nom, vous dis-je ? Dois-je donc vous prier ?
— Oh non ! Mais vous lui pardonnerez, n’est-ce pas ? fit-elle en cherchant à prendre la main de sa sœur aînée.
— Qu’est-ce que je dois lui pardonner ? Allons ! Dites-moi le nom de ce gentilhomme.
— Pitié pour elle ! Elle aime don Filippo Capece.
— Non !
— Elle l’aime, elle l’aime, ma sœur. Qui ne l’aimerait pas ? N’est-il pas vaillant, courageux, galant avec les dames, séduisant de manières ? Quand il murmure une parole d’amour, le cœur de celle à qui il l’adresse doit se fondre dans une joie infinie ; quand ses lèvres effleurent le front de celle qu’il courtise, celle-ci doit posséder le bonheur des anges… Être sienne ! Rêve béni, songe ineffable, félicité suprême, clarté radieuse ! Pitié pour notre sœur ! Elle l’aime…
Et la jeune fille tomba à genoux, balbutiant encore de vagues prières.
— Mais pour qui me demandez-vous pitié ? cria Donna Regina, en relevant brusquement sa sœur dans un mouvement de colère. Oui, pour qui me le demandez-vous ?
— Pour Donna Romita… balbutia l’autre, effarée.
— Demande-le aussi pour toi, car, comme elle, tu aimes Filippo Capece.
— Je ne l’ai pas dit ! gémit Albina, folle de terreur.
— Tu l’as avoué. Tu l’aimes. Et je ne puis pas pardonner : j’aime également Filippo Capece, avoua Regina d’une voix désespérée.
Et les ombres de la nuit enveloppèrent la maison Toraldo — une nuit sans l’espoir d’une aube le lendemain.