← Table of contents
Naples

LA RÉALITÉ

Reading edition

I Où ils habitent.

Vous ne connaissez certainement pas la vraie Naples. Vous avez tort, car le touriste sincère doit tout visiter. Laissez de côté les descriptions littéraires qui parlent de la Via Caracciolo, de la mer glauque, du ciel de cobalt, des jolies femmes et des vapeurs violettes du soleil couchant ; toute cette rhétorique à base de golfe bleu et de collines fleuries, toutes ces phrases faciles et banales sont faites pour les voyageurs qui ne veulent pas être ennuyés par la vue de la misère. Mais vous, touriste sincère et intelligent, vous ne devez pas ignorer cette partie de la ville, vous devez connaître la vraie Naples.

Peut-être, vous a-t-on fait parcourir une, deux, trois rues des bas quartiers, et en avez-vous eu horreur ? Mais vous n’avez pas tout vu : les Napolitains qui vous conduisaient, ne connaissent pas eux-mêmes tous les bas quartiers. Avez-vous seulement suivi la via dei Mercanti ?

Elle est large d’environ quatre mètres, si bien que les voitures n’y peuvent passer : elle est sinueuse et se tord comme un boyau : les maisons, très élevées, la plongent, pendant les plus belles journées, dans une lumière livide et morte ; au milieu de la rue, un ruisseau noir et fétide, est immobile, comme embourbé, formé d’eau de savon et de lessive, d’eau de la soupe ou du macaroni, — un mélange puant qui soulève le cœur. Dans cette via dei Mercanti, qui est une des principales artères du quartier du Port, il y a de tout : des boutiques obscures où s’agitent des ombres qui vendent toutes les marchandises possibles, des agences de prêts sur gages, des banques de lotto ; et, de temps en temps, une entrée noire, un passage boueux, l’échoppe d’un marchand de friture d’où sort l’odeur infecte de l’huile rance, ou le comptoir d’un charcutier d’où s’échappent des exhalaisons de fromages pourris et de lard corrompu.

De cette rue, partent une quantité d’autres ruelles encore plus étroites, mais également sales et obscures, et chacune d’elles pue d’une manière différente : le vieux cuir, le plomb fondu, l’acide nitrique ou l’acide sulfurique.

Diverses autres rues descendent au quartier du Port : elles sont roides, petites, mal pavées. La via Mezzocannone est toute peuplée de teinturiers : au fond de chaque boutique brune, brûle un feu vif sous une grosse chaudière, dans laquelle des hommes demi-nus agitent un mélange fumant ; sur le pas de la porte sèchent des chiffons rouges ou violets ; sur les pavés disjoints, coule toujours un liquide gluant et multicolore. Une autre rue, nommée les Gradelle di Santa Barbara[1] a aussi son originalité : de chaque côté habitent de misérables créatures qui, par oisiveté pendant le jour ou par sombre haine de l’homme, jettent par la fenêtre, sur les passants, des écorces de figues et d’oranges, des trognons de pommes, des épis de maïs, et toutes ces immondices restent sur les gradins, si bien que personne n’ose plus passer par là. Il y a encore une autre rue qui conduit à Portanova, où finit la via dei Mercanti et où commence celle dei Lanzieri : vraiment ce n’est pas une rue, c’est un passage, une impasse, une espèce de canal noir, qui se glisse sous deux arches et où semblent être réunies toutes les ordures d’un village africain. Là, à un certain endroit, on ne peut plus avancer : le sol est glissant et le cœur manque…

Et avez-vous été dans le quartier Vicaria ? Parmi toutes les rues qui le sillonnent, une seule est propre, la rue du Dôme ; toutes les autres sont pareilles à celles de la vieille Naples, étroites, étouffées, assombries, bordées de maisons étayées, qui tombent de vieillesse. Il y a un Vicolo del Sole[2], ainsi appelé parce que le soleil n’y pénètre jamais ; il y a un Vicolo del Settimo Cielo[3], ainsi nommé à cause de l’éloignement d’une bande de ciel, qui paraît entre les hautes et vieilles demeures. Autour de la petite place des S. S. Apostoli, rayonnent trois ou quatre ruelles : Grotta della Marra, Santa Maria a Vertecœli, Vicolo della Campana, où végète une population maigre et pâle, empestée par la fabrique de tabac qui est proche, empestée par sa propre saleté ; et les alentours de Castelcapuano semblent vraiment le centre de toute cette pourriture matérielle et morale, sur laquelle se dresse le symbole de cette population misérable et nécessairement corrompue : la prison.

Et le quartier Mercato ? Ah oui ! ce quartier historique où Masaniello a fait la révolution, où l’on a coupé la tête à Corradino de Suède ; oui, oui, les dramaturges et les poètes en ont parlé. Mais au diable la poésie et le drame ! Aucune rue n’est propre ; on dirait que le balayeur n’y est jamais passé depuis des années, et c’est peut-être la saleté d’un seul jour !

Là se trouve le Lavinaio[4], la grande source dans laquelle se lavent tous les haillons de la vieille et pauvre Naples ; le Lavinaio, le large ruisseau où la malpropreté vient se nettoyer superficiellement. Dans le quartier Mercato, il y a une quantité de petites ruelles, mais, étant une femme, je ne puis vous dire ce que sont ces passages immondes, car, ici, l’abjection devient si profonde, si basse, si misérable, la nature humaine se dégrade tellement, que la rougeur de la honte me monte au visage.

Vous ne connaissez sûrement pas, touriste de passage, ces maisons rongées par l’humidité, dont le rez-de-chaussée plonge dans la boue, et où, au dernier étage, on brûle l’été et on gèle l’hiver ; où les escaliers sont des réceptacles d’ordures ; où tous les détritus humains et tous les animaux morts sont jetés dans les puits intérieurs ; où la vinella, cette minuscule cour centrale, sert de dépotoir à toutes les immondices ; où le système de latrines, quand il y en a, résiste à n’importe quelle désinfection.

Vous ne connaissez pas ces maisons délabrées, dont chaque pièce abrite au moins quatre personnes, des poules et des pigeons, des chats efflanqués et des chiens galeux ; ces maisons branlantes où on fait la cuisine dans une armoire, où on mange, on dort, on meurt dans la chambre à coucher ; des maisons en ruines dont la cage inférieure de l’escalier est habitée par des humains, au-dessous du niveau du sol.

Vous ne connaissez pas ces galeries qui relient les maisons les unes aux autres ; ni ces ignobles constructions de bois qui sont suspendues parfois aux murs de ces demeures, ni ces entrées étroites, ni ces ruelles étranglées, ni ces impasses, ces culs-de-sac, ces passages, ces fondaci sans jour ni air.

Vous ne connaissez pas ces maisons où il y a au premier étage une agence de prêts sur gages, au second des chambres meublées pour étudiants pauvres, au troisième une fabrique de feux d’artifice ; dans d’autres, il y a au rez-de-chaussée un billard, au premier un hôtel où l’on paie trois sous par nuit, au second un refuge pour les enfants abandonnés, au troisième un dépôt de chiffons. Oui ! touriste qui passez rapidement, vous ne connaissez pas toute cette misère, parfois pittoresque, parfois lamentable, et pourtant, croyez-moi, la vraie Naples vaut la peine d’être vue…

II Ce qu’ils gagnent.

Et cependant la population qui habite dans ces bas quartiers, sans air, sans lumière, sans hygiène, barbottant dans les ruisseaux, enjambant les monceaux d’ordures, respirant des miasmes, mangeant une nourriture insuffisante, cette population n’est pas brutale, méchante ou oisive ; son âme n’est pas aigrie, son vice n’est pas morbide et sa misère n’est pas triste. Ces gens, par leur naturelle bonne humeur, aiment les blanches demeures et les collines verdoyantes : aussi vont-ils tous le jour de la Toussaint porter des fleurs sur la tombe des morts, sur les hauteurs de Poggioreale, dans ce cimetière plein de fleurs, d’oiseaux, de parfums et de beaux monuments de marbre, dans ce délicieux campo-santo, où j’ai entendu gaiement s’écrier des Napolitains :

— O Gesù, vurria muri, pe sta ccà[5] !

Cette population aime les couleurs claires ; elle orne de houppes, de bouffettes et de cocardes les chevaux des charrettes et leur met des panaches multicolores les jours de fête ; elle porte des mouchoirs écarlates autour du cou, elle place une tomate sur un sac de farine pour produire un contraste amusant et elle a créé un petit monument de cuivre étincelant, de bois peint, de guirlandes de citrons, de verres et de bouteilles, monument barbare qui est une joie pour les yeux : c’est le comptoir du marchand d’eau.

Cette population, qui adore la musique, dont le chant si amoureusement mélancolique fait frissonner, a une sentimentalité expansive qui se fond dans l’harmonie musicale.

Ce ne sont donc pas des brutes qui se plaisent dans la boue ; ce ne sont donc pas des êtres inférieurs qui aiment la laideur et la saleté. Cette population ne mérite pas le sort qui lui est réservé : elle saurait apprécier la civilisation, car elle s’est vite assimilée le peu qu’elle a pu en connaître — elle serait digne d’être heureuse.

Elle habite par force ces bouges. La faute en est à sa misère, à cette misère constitutionnelle, organique, si intense et si profonde, que cent œuvres de bienfaisance n’arrivent pas à la vaincre, que la charité privée n’arrive pas à dominer ; ce n’est pas la misère de la paresse, faites-y bien attention, c’est la misère du travailleur, la misère de l’ouvrier, la misère de celui qui peine quatorze heures par jour.

Ce travailleur, cet ouvrier ne peut payer un loyer qui dépasse quinze francs par mois ; et encore il faut qu’il soit un ouvrier heureux, car il y en a qui paient dix francs, sept francs et même cinq francs : ces derniers forment la majorité de la population. Il y a quelques années, une Compagnie coopérative construisit du côté de Capodimonte, un phalanstère de maisons ouvrières, claires, propres et hygiéniques ; malgré ses efforts, elle ne put donner ses logements à moins de trente-quatre francs par mois.

Aucun ouvrier n’y alla.

Il s’y logea des employés avec leur famille, quelques retraités, des ménages pauvres, enfin cette demi-bourgeoisie qui veut cacher sa pauvreté et avoir un escalier de marbre.

Et cet immense édifice, en partie vide, est la preuve de la misère napolitaine ; et même, les bourgeois qui y habitent, piqués dans leur amour-propre par ceux qui les accusent de loger dans des maisons ouvrières, ont fait peindre en gros caractères, sur l’entrée, cette inscription : les maisons de la Coopérative ne sont pas des maisons ouvrières.

Trente-quatre francs ? Un ouvrier napolitain les gagne en un mois, ces trente-quatre francs : celui qui rapporte un franc par jour dans son ménage peut s’estimer heureux.

Les salaires sont très bas, dans presque toutes les professions, dans presque tous les métiers. Naples est le pays où la main-d’œuvre typographique coûte le moins ; tout le monde le sait : les « typos » sont payés un tiers de moins qu’ailleurs. Ceux qui gagnent cinq francs à Milan et quatre à Rome, en ont deux à Naples, aussi c’est dans ce pays à la fois malheureux et béni que naissent et vivent des petites feuilles de chou, qui ailleurs n’auraient pas trois numéros. Les tailleurs, les cordonniers, les maçons, les menuisiers ont des journées misérables : un franc, vingt-cinq sous, trente sous au plus pour douze heures de travail, quelquefois très pénible. Les coupeurs de gants ont quatre-vingt-dix centimes par jour. Et notez que la jeunesse élégante de Naples est la mieux habillée de toute l’Italie ; et notez qu’à Naples, on fait les plus beaux souliers et les meubles les plus économiques ; et notez que Naples produit les gants les plus renommés. D’autres métiers inférieurs établissent les salaires à soixante-quinze centimes, à douze sous, à dix sous. C’est pour cela que l’ouvrier ne peut payer plus de cinq, sept ou dix francs de loyer par mois — et comme la misère frappe à la porte, la femme, la mère, la sœur, toutes celles qui ont déjà souvent accouché, qui ont allaité, toutes celles qui devraient rester à la maison, cherchent de l’ouvrage dehors. Heureuses celles qui sont employées à la Fabrique de Tabac, qui savent travailler et arrivent à se placer comme couturières, modistes ou fleuristes ! Les salaires sont modestes, quinze, dix-sept ou vingt francs par mois : cependant, c’est la fortune pour elles. Mais leur nombre est restreint ; tout le reste de la classe pauvre féminine se fait domestique.

La servante napolitaine se place pour dix francs par mois, sans le dîner : le matin, elle fait deux ou trois kilomètres de chemin, de sa demeure à celle de ses maîtres ; elle descend les escaliers quarante fois par jour, tire vingt seaux d’eau du puits, se livre aux travaux les plus fatigants, ne mange pas de toute la journée et le soir se traîne chez elle, comme une ombre douloureuse. Il y en a qui prennent deux « demi-ménages » à six francs chaque, et courent continuellement d’une maison à l’autre, sans cesse grondées à cause des retards. J’en ai connu une qui s’appelait Annarella, elle faisait trois ménages par jour, à cinq francs chaque ; le soir, elle était abrutie. Elle ne mangeait pas, tant elle était fatiguée, et souvent elle ne se déshabillait pas, prise par le sommeil.

Ces malheureuses trouvent aussi le temps d’allaiter un enfant et de tricoter des bas ; mais elles sont monstrueuses et elles inspirent de la pitié, de la répugnance. Elles ont trente ans et en paraissent cinquante ; elles sont voûtées et courbées, elles n’ont plus de cheveux, leurs dents sont jaunes et noires, elles marchent comme des boiteuses, elles portent une robe quatre ans et un tablier six mois.

Elles ne se plaignent pas, elles ne pleurent pas ; elles vont mourir, à l’hôpital, avant quarante ans, du typhus, d’une pneumonie ou de quelque horrible maladie.

Et tous les autres métiers féminins : blanchisseuses, coiffeuses, repasseuses à la journée, vendeuses au panier, rempailleuses de chaises (mpaglia seggie), métiers qui les exposent à toutes les intempéries, à tous les accidents, à une quantité de maladies, — des métiers pénibles ou dégoûtants, qui ne rapportent à ces misérables que dix ou quinze sous par jour. Quand elles gagnent un franc, les malheureuses, elles font des économies et se marient.

Elles sont laides, c’est vrai ; elles se négligent, c’est vrai ; elles sont sales, c’est vrai. Mais les personnes qui aiment tant la plastique, devraient entrer dans le secret de ces existences, qui sont un poème de martyre quotidien, de sacrifices incalculables, de fatigues supportées sans murmure. Jeunesse, beauté, toilette ? Elles ont eu une minute de jeunesse et de beauté, elles ont été aimées, elles se sont mariées ; après, le mari et la misère, le travail et les coups, la souffrance et la faim. Elles ont des enfants et sont obligées de les abandonner, confiant le plus petit à la sœur aînée, et, comme toutes les mères, elles ont peur des voitures, du feu, des chiens, des chutes. Elles sont toujours inquiètes, agitées, tandis qu’elles font leur service.

Je me souviens d’une de ces servantes : elle avait trois enfants, dont un tout petit, très joli. Il avait déjà deux ans et elle l’allaitait encore, n’ayant pas de quoi lui donner autre chose à manger. Ce gamin l’attendait tous les soirs, assis devant la porte du « basso »[6] où elle logeait. Le médecin de l’Assistance-publique avait beau lui répéter :

— Sèvre ton enfant ou il lui arrivera malheur.

Elle baissait la tête sans répondre, ne pouvant obéir au docteur. Un jour, le petit attrapa le typhus et mourut. Elle se lamentait tout bas, dans la cuisine de ses maîtres, en épluchant des pommes de terre :

— Figlio mio, figlio mio, io aveva da accidere, io t’aveva du fa mùri ! O che mamma cana che sso’ stata ! Figlio mio, e chi m’anpetta cchiù, la sera, mocc’ a porta ? (Mon fils, mon fils, est-ce moi qui devais te tuer, qui devais te faire mourir ! O quelle chienne de mère j’ai été ! Mon fils, qui m’attendra maintenant, le soir, devant ma porte ?)

Le travail des enfants ? Hélas ! Les mères sont trop heureuses quand un cocher de maître veut bien accepter comme garçon d’écurie un enfant de douze ans en s’engageant à le nourrir ; elles sont trop heureuses quand un boutiquier prend leurs fils, les fait travailler comme des chiens et leur donne seulement la soupe le soir, et les pauvres femmes octroient un sou au gamin, pour déjeuner le matin.

Les couturières, les modistes, les fleuristes, les corsetières ont comme apprenties des fillettes de douze ans qui sont, en réalité, de petites servantes et qui gagnent cinq sous par semaine. Mais, le plus souvent, ces pauvres créatures restent à la maison ou dans la rue, toute la journée.

A la campagne, l’enfant est une joie, une aide, une commodité ; à Naples, il représente une charge de plus, une fatigue maternelle, une source de larmes.

Écoutez un peu quand une ouvrière napolitaine parle de ses enfants. Elle dit : les créatures… et elle prononce ce mot avec tant de douceur mélancolique, avec tant de pitié maternelle, avec une passion si douloureuse, que vous comprenez aussitôt l’intensité de la misère napolitaine.

III Ce qu’ils mangent.

Un jour, un industriel napolitain eut une idée. Sachant que la pizza[7] est une des adorations culinaires de Naples, sachant que la colonie napolitaine à Rome est nombreuse, il voulut ouvrir une pizzeria dans la Ville Éternelle. Le cuivre des casseroles et des moules y luisaient, le four y chauffait sans cesse, tous les genres de pizze s’y trouvaient — pizza aux tomates, pizza au fromage, pizza aux anchois et à l’huile, pizza à l’ail et à l’origan. D’abord la foule y accourut, puis se fit plus rare. La pizza, enlevée à son milieu napolitain, détonnait et représentait une indigestion : son astre pâlit, se coucha et disparut. Cette plante exotique ne pouvait vivre dans la solennité romaine.

La pizza rentre dans la large catégorie des comestibles qui coûtent un sou et composent le déjeuner ou le dîner de la plus grande partie de la population napolitaine.

Le pizzaiuolo qui a une boutique, fait pendant la nuit un grand nombre de ces galettes rondes et plates, d’une pâte épaisse, qui se brûle mais ne se cuit pas, et sont couvertes d’une couche de tomates crues, d’ail, de poivre et d’origan : ces pizze coupées en autant de tranches à un sou, sont confiées à un garçon qui va les vendre à l’angle de quelque rue, sur un banc de bois et qui reste là, presque toute la journée, avec les tranches de pizza qui se durcissent au froid, qui se jaunissent au soleil, qui sont mangées par les mouches. Il y a aussi des morceaux de deux centimes pour les enfants qui vont à l’école ; quand la provision est finie, le pizzaiuolo la renouvelle sans cesse, jusqu’à la nuit.

Il y a aussi, le soir, des garçons qui portent sur la tête un grand plateau d’étain sur lequel sont disposés les morceaux de pizza, et ils vont dans les ruelles, poussant un cri spécial, annonçant qu’ils ont de la pizza aux tomates ou à l’ail, au fromage ou aux anchois salés. Les pauvres femmes assises devant la porte de leur basso, en achètent et soupent — ou dînent — avec cette pizza d’un sou.

Avec un sou, le choix est assez varié pour le dîner du peuple napolitain. Chez le marchand de friture, on a un cornet de papier de petits poissons qui s’appellent fragaglia et qui sont le fond du panier des vendeurs de marée ; chez le même marchand de friture on a pour un sou, quatre ou cinq panzarotti, c’est-à-dire des beignets dans lesquels se trouve un morceau d’artichaut et quand on est las des artichauts, il y en a avec un trognon de chou-fleur ou un anchois. Pour un sou, une vieille femme donne neuf châtaignes bouillies, dont l’écorce est enlevée et qui nagent dans une sauce rougeâtre : dans ce bouillon, le peuple napolitain y trempe du pain, et mange ensuite les châtaignes, comme second plat ; pour un sou, une autre vieille, qui traîne derrière elle un chaudron sur un petit chariot, donne deux épis de maïs bouilli. On peut aussi, pour un sou, acheter une portion de scapece — la scapece est faite d’aubergines frites dans l’huile et puis assaisonnées avec du vinaigre, du poivre, de l’origan, du fromage et des tomates ; elle est exposée à la porte des gargottes, dans un seau profond, comme une conserve et on la prend avec une large cuiller. Le peuple napolitain apporte son morceau de pain, le coupe en deux et le marchand verse dessus la scapece. Là encore, on trouve à acheter pour un sou, la spiritosa — la spiritosa est faite de tranches de panais jaunes, cuites dans de l’eau et puis mises dans une sauce vinaigrée, avec du poivre, de l’origan, de l’ail et des piments. Le marchand est sur sa porte et crie :

— Addorosa, addorosa, á spiritosa ! (Savoureuse, savoureuse, la spiritosa).

Naturellement, toutes ces mangeailles ont un assaisonnement très violent, fait pour contenter le palais méridional le plus émoussé.

Dès qu’il a deux sous, le peuple napolitain achète un plat de macaroni cuit et assaisonné ; toutes les rues des quartiers populaires ont une de ces gargottes qui installent en plein air des chaudrons où le macaroni bout toujours ; des poêles où chauffe la sauce de tomates, et, à côté, des montagnes de fromage râpé — un fromage aigre qui vient de Cotrone.

Avant tout, cet appareil est très pittoresque, et beaucoup de peintres l’ont reproduit ; dans la collection de photographies napolitaines qu’achètent les Anglais, à côté du voleur de mouchoirs ou de la famille de pouilleux, il y a aussi le marchand de macaroni. Ce macaroni se vend par portion de deux ou de trois sous ; et le peuple napolitain les appelle brièvement, par leur prix :

— Un doie e un tre ! (un trois et un deux). La part est petite et l’acheteur se dispute avec le marchand, car il veut un peu plus de sauce, un peu plus de fromage, un peu plus de macaroni.

Avec deux sous, on peut avoir un morceau de poulpe bouilli dans l’eau de mer, assaisonné avec des piments : ce commerce est fait par les femmes, dans la rue, avec un petit fourneau portatif et une marmite ; avec deux sous, on a encore une soupe de maruzze[8], dans laquelle nage un gros morceau de pain ; pour deux sous, le marchand trempe une grande cuiller dans une énorme poêle où rissolent, confusément mêlés, des morceaux de graisse de porc et de fressure, des oignons et des fragments de sèche ; il retire une portion de ce mélange et le verse sur le pain du client, faisant bien attention à ce que la graisse chaude et brune ne coule pas par terre et imbibe la mie du pain — détail auquel l’acheteur tient beaucoup.

Dès qu’il possède trois sous pour dîner, le bon peuple napolitain est pris de la nostalgie du foyer et ne va plus chez le traiteur acheter des comestibles cuits : il mange chez lui, par terre, sur le seuil de son basso ou sur une chaise boiteuse.

Avec quatre sous, on se fait une grande salade de tomates vertes crues et d’oignons ; ou bien, une belle salade de pommes de terre cuites et de betteraves ; ou encore une salade de broccoli[9], ou enfin une salade de concombres frais.

Les gens aisés, ceux qui peuvent dépenser huit sous par jour, mangent des grandes platées de soupe « verte », des endives, des feuilles de choux-fleurs, de la chicorée, ou toutes ces herbes mélangées ensemble, et c’est la fameuse minestra maritata (soupe mariée) ; ils mangent encore, quand c’est la saison, une soupe faite avec de la citrouille et beaucoup de poivre ; ils mangent aussi une soupe de haricots verts, assaisonnés avec des tomates ; ils mangent, enfin, une soupe de pommes de terre cuites avec des tomates et toutes ces soupes prennent le nom général de minestra. Mais, ils achètent surtout un rotolo[10] de macaroni, une pâte noirâtre, de toutes les tailles et de toutes les grosseurs, qui est le ramassis, le restant de tous les paquets et tous les tiroirs, et qui se nomme justement monnuzzaglia[11] ; ils l’assaisonnent avec des tomates et du fromage.

Le peuple napolitain aime les fruits, mais il ne dépense jamais plus d’un sou à la fois ; à Naples, avec un sou, on a six poires un peu véreuses, mais qu’importe ; on a un demi-kilo de figues un peu amollies par le soleil ; on a une douzaine de ces petites prunes jaunes, qui semblent avoir la fièvre ; on a une grappe de raisin noir ; on a un melon jaune, tout petit, légèrement pourri ou abîmé ; on a deux tranches de ces beaux melons rouges, mais de ceux qui ne sont pas bons et qui ont une teinte blanchâtre.

Le peuple napolitain a encore d’autres gourmandises : le spassatiempo[12], c’est-à-dire des semences de melon ou de pastèque, des fèves ou des pois chiches cuits au four ; avec un sou, on grignote une demi-journée, la langue pique et l’estomac se gonfle comme si on avait mangé.

La plus grande gourmandise est le suffrito : ce sont des rognures de viande de porc cuites dans de l’huile, avec des tomates, des piments rouges, et l’ensemble forme une espèce de pâte dure, pourpre, d’un très bel aspect, dans laquelle on coupe des tranches : chacune coûte cinq sous. Dans la bouche, on dirait de la dynamite.

QUESTIONNAIRE

Viande rôtie ? — Le peuple napolitain n’en mange jamais.

Viande braisée ? — Quelquefois, le dimanche ou les jours de grandes fêtes ; mais c’est du porc ou de l’agneau.

Bouillon de viande ? — Le peuple napolitain ne le connaît pas.

Vin ? — Le dimanche, quelquefois : l’asprino à quatre sous le litre ou le maraniello à cinq sous ; ce dernier teint la nappe de taches bleues.

Eau ? — Toujours et bonne.

IV Ce qu’ils croient.

Est-ce que ces altarini[13] vous étonnent ?

Est-ce que vous vous scandalisez de ces petites processions de femmes échevelées, pieds nus, qui portent une image de la Vierge en psalmodiant ? La superstition du peuple napolitain — ces pauvres gens qui vivent si mal et avec tant de bonhomie, qui meurent si misérablement et avec tant de résignation ! — la superstition de ce peuple fait à tout le monde une douloureuse impression. Vous la croyiez donc finie, cette superstition ? Comment pouviez-vous le penser ? Ne vous souvenez-vous donc plus de rien ? Pendant le choléra de 1865, il y eut des processions et des prières publiques ; pendant le choléra de 1867, plus terrible et plus violent, toutes les images de la Vierge et des Saints sortirent des paroisses et, dans la rue, les processions se rencontraient et se mêlaient. Pendant l’épouvantable éruption de 1872, la lave menaça Naples trois jours durant : le peuple se rendit au Dôme pour avoir la tête de saint Janvier, qu’il voulait promener pour arrêter la lave. D’abord, les nobles gardiens des reliques et les chanoines de l’Église ne voulurent pas l’accorder. Mais, le quatrième jour, le soleil ne se montra pas ; un léger nuage couvrit Naples et la pluie de cendres commença à tomber, comme à Pompéi, voilant la lumière du jour : les femmes du peuple organisèrent des processions dans tous les quartiers, courant dans les ténèbres, criant, hurlant, gémissant, gesticulant. Pendant le choléra de 1873, qui fut moins fort, on promena solennellement dans les faubourgs, la Madone du Bon-Secours, la Madone de Portosalvo, Jésus à la Colonne et d’autres images vénérées. Ah ! quelle mauvaise mémoire nous avons tous !

Et dans la vie quotidienne ? En regardant tout simplement autour de soi, en observant même superficiellement ce qui se passe, on s’aperçoit que l’exaltation religieuse du peuple napolitain est plus forte que jamais. Au coin de chaque rue, dans les faubourgs, les jours de fête, il y a de ces altarini, avec deux bougies allumées. Il est vrai que ce sont les enfants qui les organisent, mais les mères les surveillent et les sœurs aînées demandent une obole au passant pour « les frais du culte ». Pour les plus grandes fêtes, le petit peuple s’y prend un an à l’avance, et ce sont des luttes d’émulation entre une ruelle et l’autre, à qui sera la mieux décorée de lampions multicolores et de festons en papier peint : souvent il advient à ce sujet des rixes et des coups de couteau. Ces illuminations sont pittoresques et charment les artistes. Une autre cérémonie très touchante est celle-ci : quand une femme est sauvée d’une grande maladie, pour remercier Dieu, elle fait vœu d’aller demander l’aumône dans toutes les maisons de son quartier ; elle monte, elle descend, les jambes en coton, le visage défait, recevant des refus secs, voyant toutes les portes se fermer à son nez. Qu’importe, il faut supporter ces vexations, cela fait partie du vœu. Tout ce qu’elle recueille va à l’Église. Quand un enfant est malade, on le voue à saint François et on l’habille avec une grossière tunique de bure serrée par une corde, ses mignons pieds nus sont emprisonnés dans des sandales de cuir et une petite tonsure coupe ses cheveux bouclés. Qui n’a rencontré de ces moines minuscules, dans les quartiers populeux ?

Et le miracle de saint Janvier, est-ce qu’il ne vous surprend pas ? Et ces vieux habitants du Môle qui se prétendent les descendants du martyr, qui envahissent le maître-autel, qui ne laissent approcher personne pendant la cérémonie, qui hurlent le Credo, tandis qu’on attend le prodige, qui haussent peu à peu le ton jusqu’à crier, qui se démènent comme des possédés, qui traitent le Saint de vieil abruti, de vieux malhonnête, de face à gifles si le miracle tarde à s’accomplir, est-ce qu’ils ne vous étonnent pas, eux aussi ?

Il y a encore le pied de sainte Anne qui se pose sur le ventre des accouchées ; il y a aussi l’huile qui brûle dans la lampe, devant le corps de saint Jacques de la Marca, dans l’église de Sainte-Marie-Novella, qui guérit les maux de tête ; il y a le Christ du Carmine, dont les plaies versent du sang véritable ; il y a le bâton de saint Pierre qui est vénéré dans l’église de Saint-Aspreno, premier évêque de Naples ; il y a l’eau bénite de Saint-Biagio-ai-Librai, qui guérit les maux de gorge ; il y a les panelle, petits morceaux de pain bénit par saint Nicolas de Bari, qui, jetées en l’air pendant l’orage, vous préservent de la foudre. Il y a des centaines de fragments d’or, d’étoffes, de vêtements, de bois, qui sont des reliques. Chaque Napolitain porte au cou ou suspendu à la ceinture, ou bien sous son oreiller, un petit sac de reliques et de prières imprimées : ce petit sac s’attache au maillot de l’enfant, à peine né.

Croyez-vous que la Madone du Carmine suffise aux Napolitains ? J’ai compté deux cent cinquante appellations de la Vierge, et ce n’est pas tout. Quatre ou cinq tiennent la tête. Quand une femme napolitaine est malade ou court un grave danger, une personne de sa famille se voue à une de ces Madones : elle met un vêtement neuf, qui a été béni auparavant dans une église, et elle ne doit le quitter que lorsqu’il est usé. Pour la Vierge des Douleurs, le vêtement est noir avec des passepoils blancs ; pour la Madone du Carmine, il est de couleur puce avec des filets ou des rubans blancs ; pour l’Immaculée-Conception, il est blanc avec des rubans bleus ; pour la Vierge de la Saletta, il est blanc avec des rubans roses. Quand on n’a pas de quoi se faire toute la robe, on porte seulement le tablier ; et quand on n’accomplit pas le vœu, il faut s’attendre à ce que de grands malheurs s’abattent sur la maison.

Et le sacré se mêle au profane. Pour avoir un mari, il faut faire une neuvaine à saint Jean, pendant neuf soirs, à minuit, sur un balcon, en dehors de la fenêtre, et prier avec une mélopée spéciale. Si on a ce courage, le neuvième soir, on voit une poutre de feu traverser le ciel, sur laquelle danse Salomé, la juive maudite : la voix qu’on entend, à ce moment, prononce le nom du mari. Saint Pascal également, est le protecteur des filles à marier et il faut lui dire pendant neuf soirs l’antienne suivante : « O bien-heureux saint Pascal — envoyez-moi un mari — beau, rouge, coloré — tout pareil à vous — ô bien-heureux saint Pascal ! » Saint Pantaléon est aussi l’ami des jeunes filles, mais d’une autre manière : il leur donne de bons numéros au lotto, pour qu’elles gagnent leur dot et puissent se marier. Pendant neuf soirées, il faut le prier, à minuit, dans une chambre, où on est toute seule, les fenêtres et les portes ouvertes, et après les Ave et les Pater, on ajoute cette litanie : « Saint Pantaléon — par votre chasteté — par ma virginité — donnez-moi de bons numéros — par charité. » Le neuvième soir, on entend un pas, c’est le saint qui s’approche ; des coups sont frappés légèrement, ce sont les numéros qu’il donne. La quatrième ou cinquième soirée de cet exercice étrange, les jeunes filles sont si exaltées qu’elles ont des hallucinations et tombent en convulsions. Quelques-unes m’ont affirmé avoir vu et entendu quelque chose, le neuvième soir, mais le miracle n’eut pas lieu, parce que la foi leur manqua au dernier moment.

Toutes les superstitions éparses dans le monde sont recueillies à Naples, agrandies et multipliées. Nous croyons tous à la jettatura. Ne parlons pas de l’huile répandue, du miroir cassé, de la cuillère posée en Croix sur le couteau, du jupon mis à l’envers qui annonce un cadeau, des sous troués, des araignées, des scorpions, de la poule et tant d’autres choses. Les Napolitains croient encore aux sibylles : il y en a une qui s’appelle Chiara Stella, près du Corso ; il y en a une autre qui se nomme Zià Grazia, au Vicolo Mezzacannone — et toutes deux sont célèbres ; il y en a beaucoup d’autres, d’un degré inférieur. On leur donne cinquante centimes, deux francs, cinq francs. Les Napolitains croient aux esprits. L’esprit familier napolitain qui circule dans toutes les maisons, est le munaciello (le moinillon), un petit enfant qui est vêtu de blanc quand il porte bonheur, et qui a un capuchon rouge quand il porte la guigne. Beaucoup de personnes m’ont assuré l’avoir aperçu. En plein Naples, au cœur même de la ville, à la Salita di Santa-Tresa, se trouve un fort beau palais qu’on n’arrive pas à louer : il est fermé depuis vingt ans, parce qu’on le dit hanté. Le Napolitain croit aux esprits qui indiquent des numéros gagnants au lotto : il croit aussi aux assistiti : ces assistiti sont des êtres étranges, parmi lesquels il y a quelques braves gens et beaucoup d’escrocs. Ils mangent peu, boivent de l’eau, parlent par énigmes, jeûnent avant de se coucher et ont des visions que les joueurs interprètent à leur idée. Ils vivent aux crochets des joueurs, mais ne jouent jamais. Quelquefois, un joueur déçu rosse l’assistito, puis lui demande pardon. Les moines aussi ont des visions. Il y en avait un fameux à Marano, près de Naples : on allait le voir en pèlerinage. Un autre, très jeune et également célèbre, habitait le couvent de San-Martino. Quelquefois, les joueurs séquestrent le moine, le battent, le torturent pour le forcer à dire les numéros qui gagneront à la loterie. Un moine mourut de leurs mauvais traitements ; avant d’expirer, il prononça des numéros : ils furent joués, ils sortirent, et la moitié de Naples gagna au lotto, parce qu’un journal les avait rapportés.

Le peuple napolitain, surtout les femmes, croient à la sorcellerie. La fattura[14] trouve des apôtres fervents et les fattucchiare ou sorcières, abondent. Une femme veut-elle que son mari, qui s’en va au loin, lui reste fidèle ? La sorcière lui donne une corde à nœuds ; il faut la coudre dans la doublure de la jaquette du voyageur. Voulez-vous avoir l’amour d’un homme ? La fattucchiara brûle une boucle de vos cheveux, en fait une poudre, mêlée avec de certains ingrédients ; il faut le faire boire dans du vin au bel indifférent. Veut-on gagner un procès ? Il faut lier, moralement, la langue de l’avocat de l’adversaire : c’est-à-dire faire quinze nœuds à une petite corde et appeler le diable, ce qui est une conjuration terrible. Veut-on faire mourir un amant infidèle ? Il faut remplir une marmite d’herbes vénéneuses, les faire bouillir devant sa porte, à minuit. Veut-on faire mourir une rivale ? Il faut planter dans un citron frais des épingles, de manière à former un petit dessin représentant la femme détestée, y attacher un morceau de sa robe et jeter le tout dans le puits de la maison. La fattura a un grand développement ; elle possède toute une littérature étrange, souvent ignoble, de conjurations, d’exorcismes et de prières ; elle a une classification différente pour les âmes timides et pour les âmes hardies ; elle est répandue dans tous les quartiers et elle est un secours pour toutes les nécessités sentimentales ou brutales, pour tous les désirs délicats ou cruels.

Et ce n’est pas tout. Exagérez au centuple tout ce que je viens de vous dire : peut-être, ne serez-vous même pas dans la vérité. Ce mélange de foi et d’erreur, de mysticisme et de sensualité, ce culte d’une forme si païenne, cette idolâtrie, vous épouvantent, n’est-ce pas ? Vous avez pitié de ces choses barbares, dignes des sauvages ? Mais, dites-moi un peu, s’est-on jamais occupé de la conscience du peuple napolitain ? Quels enseignements, quels modèles, quels exemples a-t-on jamais donnés à ces gens si expansifs, si faciles à conquérir, si naturellement enthousiastes ? En vérité, dans la profonde misère de la vie quotidienne, ils ne trouvent d’autres réconforts que dans les illusions de leur propre imagination — et d’autre refuge que dans le Bon Dieu…

V Ce qui les perd.

Le Lotto a une première forme littéraire, rudimentaire, barbare, fondée sur la tradition orale comme certaines fables et certaines légendes. Tous les Napolitains qui ne savent pas lire, vieillards, enfants, femmes — surtout les femmes — connaissent par cœur la Smorfia ou la Clef des Songes et en font rapidement l’application sur n’importe quel rêve ou sur n’importe quelle chose de la vie quotidienne. Avez-vous rêvé d’un mort ? Jouez le numéro 47. Mais il parlait, ce mort… alors jouez le 48. Mais il pleurait, ce mort… alors jouez le 65. Mais, il vous a fait peur… alors, jouez le 90. Un jeune homme a-t-il reçu des coups de couteau d’une femme du peuple ? Le numéro 17 veut dire l’accident ; le 18, le sang ; le 41, le couteau ; le 90, le peuple. Il faut jouer ce quaterne. Une casserole tombe par terre, un enfant a la rougeole, un cheval s’emporte, un gros rat traverse la chambre, allez vite jouer les numéros correspondants.

Tous les événements, grands ou petits, sont considérés comme une source mystérieuse de gain. Une fillette meurt-elle du typhus ; aussitôt sa mère va jouer les numéros concordants et s’écrie, toute consolée :

— M’ha fatte bbene pure murenna ! (elle m’a fait du bien, même en mourant.)

Une veuve, parlant de l’amour que lui portait son mari, mort depuis quelques années, ajoute mélancoliquement que si cet amour avait véritablement été profond, le défunt lui serait apparu en rêve et lui aurait indiqué des numéros à jouer ; et c’est un ingrat, puisqu’il l’a oubliée, car il sait bien qu’elle est pauvre et a besoin d’être aidée.

Salvatore Daniele assomme une vieille femme : jouons ; et le peuple s’écrie :

— Chella à mmorta, mo almeno ce refrescasse a nnuie, che simmo vive ! (Puisqu’elle est morte, à présent, ayons-en au moins quelque soulagement, nous qui sommes vivants !)

Salvatore Misdea, le Calabrais sanguinaire, tue un jour, dans un accès de colère, sept soldats : jouons. La loi condamne Misdea à mort : jouons. Sur les portes, dans les bassi, au coin des rues, les numéros sont discutés par des comités et des sous-comités, et le jeu est établi. Rien ne sort naturellement, et ce sont des lamentations sans fin.

Cette science de la smorfia est si profonde, si complètement passée dans les habitudes courantes du peuple, que toutes les injures ayant un numéro relatif, se disent en argot de lotto. Une femme donne un coup de poing à une autre et lui casse la figure ; devant le juge, elle se disculpe, en déclarant :

— M’ha chiammate sittantotto ! (elle m’a appelée soixante-huit !)

Or, le juge doit prendre la smorfia et voir à quel outrage répond ce numéro.

La kabbale existe davantage pour les classes supérieures que pour les inférieures, mais elle y pénètre également. Certes, le peuple n’achète pas les nombreux journaux kabbalistes hebdomadaires, aux titres étranges : le Vrai ami, le Trésor, l’Éclair, la Corne d’abondance, dont l’abonnement coûte dix francs par an et qui sont faits par une rédaction inconnue ; le peuple ne correspond pas non plus avec ces professeurs de mathématiques qui demeurent au vico Nocella, à San-Liborio ou au vico Zurali, et qui offrent, à la sixième page des journaux, la fortune pour dix francs ; mais le peuple voit, dans cette annonce, qu’un individu « sait les numéros » — aussi, il va l’attendre dans la rue, devant la porte de sa maison, lui met dans la main une pièce de deux francs et celui-ci s’en contente : c’est une petite affaire !

L’assistito[15] est un chancre qui ronge les familles bourgeoises, un pâle convulsionnaire qui mange beaucoup, qui feint d’avoir ou qui a réellement des hallucinations, qui ne travaille pas, qui parle par énigmes, qui prétend se livrer à de cruelles mortifications et qui vit aux crochets de ceux qui le vénèrent. Mais, la réputation de l’assistito arrive jusqu’au petit peuple par l’entremise de la bonne, du domestique, de la blanchisseuse, des fournisseurs de la maison ; et l’assistito y étend son action mystique, fantastique, y recueille de petits gains imprévus, y fait des adeptes et finit par marcher dans la rue, toujours entouré de quatre ou cinq personnes qui le courtisent et étudient chacune de ses paroles.

Mais celui qui aide le peuple, celui qui est sa providence, sa foi, son inébranlable croyance, c’est le moine. Il monaco sai numeri[16]. Voilà le dogme. S’il ne les dit pas, c’est parce que le Seigneur lui a défendu de secourir le pécheur ; s’il les dit et qu’ils ne sortent pas, c’est parce que le joueur n’a pas eu confiance ; s’il les dit et qu’ils gagnent, la nouvelle se répand en une minute, et le pauvre moine est affligé d’une popularité dangereuse. Il est comme l’artiste qui a fait un chef-d’œuvre. Malheur à lui, s’il n’en produit pas d’autres : il est perdu. Le moine qui a seulement fait prendre un ambe, peut avoir l’espérance de vivre tranquille ; mais s’il a indiqué un terne qui est sorti, il faut qu’il se tienne sur ses gardes. On cherchera à le séduire de toutes manières, avec des dons, avec des cadeaux d’argent, avec des offrandes, avec des messes, avec des aumônes ; on lui enverra les enfants, les femmes, les aïeuls qui l’attendront dans la rue, à la porte de l’église, près du confessionnal, à l’entrée du couvent ; on cherchera à connaître sa mère, son frère, sa tante ; on l’assiégera du matin au soir ; on le rouera de coups de bâton ; on le séquestrera ; on le torturera ; on le laissera mourir de faim, pour qu’il donne les numéros dans son agonie. Ces choses-là sont arrivées. Souvent, pour échapper au péril, un moine se fait changer de couvent par son supérieur, et quand il est disparu, le peuple raconte que la Vierge l’a emporté.

Le lotto est l’épidémie qui empoisonne toutes les classes de Naples. La contagion passe du savetier qui est assis devant la porte de son échoppe, à la pauvre ouvrière qui vient faire ressemeler ses vieilles chaussures ; celle-ci la communique à son amoureux, un garçon de café, qui la donne à son patron, lequel la répand parmi ses clients, et de là, elle gagne les maisons, les bureaux, les gargottes, les églises mêmes. La bonne du cinquième étage, à droite, joue, espérant ne plus être domestique ; mais les autres servantes, à tous les étages, jouent, aussi bien la femme de chambre au premier qui a quarante francs par mois, que la vajassa[17] du sixième, qui en gagne huit, et toutes ont la douce espérance de sortir du service ; et elles se communiquent leurs numéros, les discutent sur le palier, se les disent par la fenêtre, se les télégraphient par signes. La marchande de fruits, qui trotte sans cesse sous le vent et la pluie, joue également et aussi la femme du tailleur qui coud sur la porte, la femme de l’épicier qui débite de la cannelle avariée, la blanchisseuse qui passe ses journées les doigts dans l’eau de savon, la marchande de châtaignes qui se brûle la face et les mains à la chaleur du feu, la vendeuse de noix qui a les mains toutes noircies par l’acide gallique — toutes jouent au lotto, fidèlement et ardemment.

Dans l’atelier étroit, où travaillent une douzaine d’ouvrières, tandis que l’enfant de la couturière dort dans son berceau et que dans un coin mijote le lard du dîner sur le fourneau, une d’entre elles donne des numéros, l’autre prétend en avoir de meilleurs et la patronne déclare savoir les seuls vrais — que toutes jouent.

Les coiffeuses populaires, les capere, le tablier roulé autour de la taille, la chevelure en désordre, les mains grasses et humides, portent des numéros à leurs clientes, en reçoivent d’autres en échange et sont un des principaux véhicules de la terrible maladie ; dans les ateliers où les ouvriers napolitains sont mal rétribués pour un travail long et pénible, le lotto jette ses racines profondes ; dans toutes les écoles populaires, maîtresses et élèves jouent en société, réunissant les sous de leur déjeuner ; dans les maisons louches où sont enfermées les malheureuses pécheresses dont Naples fourmille, le lotto est une des plus grandes espérances — peut-être une espérance de rédemption.

Mais ne croyez pas que le mal reste dans les classes populaires. Non, non, il monte dans la bourgeoisie, il pénètre dans le commerce, il arrive jusque dans l’aristocratie. Les jeunes filles à marier qui n’ont pas de dot, jouent en cachette ; tous les nombreux employés du Municipe, des banques, de l’Intendance, de l’octroi, jouent aussi ; tous les petits rentiers qui n’ont pas assez de quoi vivre et rien à faire, étudient la Kabbale, jouent désespérément et demandent toujours des avances sur leurs maigres revenus ; tous les commis de magasins, qui gagnent soixante francs par mois, connaissent les « vrais » numéros et les jouent toutes les semaines. Les magistrats font aussi de belles rentes au lotto ; payés misérablement, pourvus d’une nombreuse famille, ruinés par les fréquents changements de domicile, exposés à des tentations qu’ils repoussent avec une inflexibilité digne d’un meilleur sort, ils mettent tout leur espoir dans le lotto.

Les petits commerçants, qui se débattent continuellement au milieu des traites impayées et protestées, et qui livrent un combat quotidien à la faillite, finissent par s’accrocher à cette planche de salut, vaine et incertaine — le lotto. Les grands banquiers, qui vivent sur la pointe d’une aiguille, dans la terreur de leurs différences à la Bourse, cherchent aussi dans le lotto une lueur d’espérance.

Les dames de l’aristocratie jouent, un peu par genre, un peu pour avoir un bijou nouveau, un peu pour payer une note de couturière que le mari ignore et ne soldera jamais. Et les employés de la banque du lotto, quoique habitués au mal, car ils vivent dans cette atmosphère morbide et terrifiante, ces employés, ces postieri ne peuvent résister à la tentation et jouent aussi. C’est pourquoi, le samedi à quatre heures, ceux qui sont le plus malades, le plus gravement atteints par la contagion, ne peuvent plus attendre et ils vont au siège même du Banco di Lotto, dans une rue étroite, entre la via Pignatelli et la via di Santa-Chiara, pour assister au tirage des numéros.

Mais toutes les servantes, les commerçants, les vendeurs, les ouvrières ou les ouvriers, les demoiselles de magasin ou les employés, ne peuvent quitter l’endroit où ils sont. Alors un gamin va au plus proche bureau de lotto et prend la liste des cinq numéros sortis. Les personnes franches et nettes se mettent à la porte ou à la fenêtre ; celles plus timides ou honteuses restent à l’intérieur et tendent l’oreille. L’enfant revient en courant, se plante à l’entrée de la ruelle et crie les numéros d’une voix de stentor :

— Vintiquattro !

— Sissantanove !

— Quarantanove !

— Otto !

— Sittantacinche !

Silence universel : tout le monde pâlit…

Plus le peuple napolitain a d’argent, plus il joue. Malgré sa pauvreté, il trouve toujours six sous, cinquante centimes, le samedi, pour les risquer au lotto ; il recourt à tous les expédients, il invente, il cherche, il finit par trouver. La plus grande misère ne consiste pas à dire qu’il n’a pas dîné, mais à dire qu’il n’a pas pu jouer :

— Nun m’aggio potuto jucà manco un viglietto. (Je n’ai pas pu jouer même un numéro.)

On en reste épouvanté. Entre le vendredi soir et le samedi matin, c’est tout un va-et-vient de gens qui veulent jouer et qui n’ont pas d’argent ; les ouvriers se font avancer une journée, les servantes volent horriblement sur la dépense, les mendiants sont plus nombreux dans les rues, et, dans les petits ménages, tout ce qui peut encore être vendu, se vend, tout ce qui peut encore être engagé, s’engage au Mont-de-Piété ou chez le prêteur sur gages.

Avant tout, il y a des numéros qui jouissent de la faveur populaire, des numéros qui se jouent toujours, parce que c’est une tradition, parce que c’est une obligation, parce qu’on ne peut faire autrement : il y a l’ambe célèbre, le 6 et le 24 ; le terne fameux, le 15, le 28 et le 81 ; le terne de la Vierge, le 8, le 13 et le 84. Ces ternes, heureusement pour le gouvernement, ne sortent guère que tous les vingt ans ; quand, après de longues années d’attente, il y a quelques mois, l’ambe 6 et 24 est sorti, l’administration a dû payer deux millions de petits gains, de cinq ou dix francs chacun ; et tout Naples s’est couverte de petites tables, ce qui veut dire que toute la population a dîné, déjeuné ou soupé avec son bénéfice, pour recommencer à jouer, la semaine suivante, avec une plus grande ardeur.

Et chaque personne a ses numéros préférés, qu’elle joue chaque semaine, depuis des années, avec une inébranlable confiance ; un décrotteur en jouait un depuis trente ans, que son père lui avait laissé en héritage avec sa caisse pour cirer les chaussures ; trois ou quatre ambes étaient sortis en ces trente ans, mais pas un terne.

Un portier en joua un pendant quarante-cinq ans sans jamais rien gagner ; la première semaine que, par un hasard étrange, il l’oublia, le terne sortit — et le pauvre homme mourut de douleur.

Il y a toujours les numéros correspondants au grand événement de la semaine, rixe ou suicide, coups de revolver ou empoisonnement ; et enfin il y a les numéros cabalistiques, et ceux arrachés à l’assistito ou au moine.

Ces numéros, il faut les jouer à tout prix, et ils représentent une moyenne variable de cinquante centimes à deux francs par semaine. Quand le Napolitain n’a plus que deux sous, il va les jouer au gioco piccolo ou lotto clandestin.

Ce sont, en général, des femmes qui tiennent ce genre d’entreprise, laquelle n’est qu’une vaste escroquerie. Une de ces créatures, sale, déchirée, porte un registre, dans une grande poche, sous sa robe : le joueur ou la joueuse s’approche, dépose deux sous et dit ses numéros ; en échange, on lui donne un chiffon de papier gras, sur lequel sont inscrits les chiffres au crayon et l’invariable promesse de donner un écu pour l’ambe, quarante écus pour le terne. La femme fait son tour dans le quartier, tous la connaissent, tous savent le métier qu’elle fait, tous l’attendent. La dénoncer ? Personne ne l’oserait, c’est une bienfaitrice.

Les recettes sont nombreuses, naturellement : les pièces de deux sous finissent par former des centaines de francs ; mais les tenancières du gioco piccolo risquent la prison.

A la promenade, on rencontre les équipages de riches bourgeois, qui sont arrivés à cette fortune grâce au lotto clandestin ; la police les connaît parfaitement, mais ne peut rien contre eux, car ils ont des agents qui opèrent à leur place, et eux, ils ne paraissent jamais. Le peuple a une confiance aveugle en ces tenanciers du gioco piccolo ; mais bien souvent, dans l’après-midi du samedi, si les sommes à payer sont trop élevées, ceux-ci se hâtent de disparaître, emportant leurs registres, sans régler personne. Qu’importe !

La semaine suivante, une autre femme ou un autre agent recommencent leurs tournées et le peuple vient auprès d’eux, comme attiré par un charme invincible. Quelle joie pour celui qui joue et pour celui qui empoche l’argent de frauder le gouvernement !

De temps en temps, la police arrête quatre ou cinq de ces agents ou de ces courtières, les condamne à la prison et à de fortes amendes. Cela ne sert à rien. Une fois la peine finie et l’amende payée, ils recommencent avec plus d’ardeur. Il y en a qui ont subi cinq condamnations pour le gioco piccolo, qui ont pignon sur rue, qui se plaignent des persécutions du gouvernement et qui appellent leurs histoires avec la police : una disgrazia ![18] L’Administration a eu beau mettre le billet du lotto à deux sous, cela a été inutile ; la fraude a continué, plus forte et plus florissante que jamais, appuyée sur cette grande folie qui est le jeu.

Maintenant, voici ce que la statistique nous apprend : le jeudi, le vendredi et le samedi[19] de chaque semaine, les vols domestiques sont plus nombreux ; pendant ces trois jours, il y a davantage d’engagements au Mont-de-Piété ; pendant ces trois jours, les agences privées de prêts sur gages, sont pleines de monde ; pendant ces trois jours, mais surtout dans l’après-midi du samedi, les rixes sont plus fréquentes ; pendant ces trois jours, pendant cette période fatale, il se passe les choses les plus vilaines, les plus laides, les plus ignobles, les plus horribles ; et enfin, pendant ces trois jours, le peuple napolitain se met dans les mains de l’usure — le véritable chancre, dont il meurt…

VI Ce qui les ruine.

Une pauvre femme qui a besoin de cinq francs pour payer son propriétaire, va les emprunter à donna Carmela, qui donne de l’argent cu a credenza. Avant d’y aller, elle hésite beaucoup, elle a peur, elle a honte, mais ne pouvant faire autrement, elle se décide. Donna Carmela est une femme grosse et grasse, qui exerce généralement une profession de luxe : elle raccommode des dentelles, pique ces grands couvre-pieds fourrés de coton dont on se sert dans la petite bourgeoisie ou exécute des broderies d’or sur velours — enfin une profession pour la forme, qui lui laisse de longs loisirs. Mais son véritable métier est de prêter de l’argent aux pauvres gens. Donna Carmela est bavarde et affectueuse pendant son premier entretien avec la pauvre femme ; elle l’encourage, elle la plaint et si cela est nécessaire, elle lui confie qu’elle-même est aussi fort gênée ; puis, elle la renvoie, toute consolée, avec cinq francs dans la main, c’est-à-dire avec quatre francs cinquante. Le prêt est fait pour huit jours et l’intérêt est de deux sous par franc. On paie par avance : aussi, sur les cinq francs, la pauvre femme laisse cinquante centimes. La semaine passe, et la malheureuse n’a pas de quoi rendre les cent sous, alors, rouge de honte, elle prie donna Carmela de se contenter d’une autre semaine d’intérêt : donna Carmela ne dit rien et empoche ses dix sous. Ainsi se passent quatre, cinq, jusqu’à dix semaines, sans que la misérable créature puisse jamais réunir les cinq francs — et chaque lundi, il lui faut payer l’intérêt, qui est de dix pour cent par semaine. Mais, dès la cinquième semaine, donna Carmela est devenue une hyène, il faut la supplier pour l’empêcher de hurler, de faire des scènes, de casser quelque chose, car elle veut son argent, elle veut « son sang », elle a besoin de son « capital » et l’intérêt, assure-t-elle, ne lui sert à rien. Sur le seuil des portes, devant les bassi, à l’entrée des ateliers, chaque samedi, on entend la voix furieuse de donna Carmela : depuis le matin, elle est en tournée pour exiger qu’on la paie, et elle fait trembler hommes et femmes avec sa manière de parler, impérieuse et violente ; à un certain endroit, on lui doit un franc, dans un autre cinq, dans un troisième dix, et on n’ose pas se rebeller devant elle car on n’a rien à lui donner et on peut toujours avoir besoin de son aide. Cette grosse femme est implacable, elle a conscience de sa puissance : si une servante ne la paie pas, elle la menace d’aller faire du scandale chez sa maîtresse ; si une femme ne la paie pas, elle la menace d’aller tout raconter à son mari ; si un ouvrier ne la paie pas, elle le menace d’aller trouver son patron, dont elle sait l’adresse. Elle est habile et prudente, audacieuse et mal embouchée ; elle garde toujours l’allure d’une bienfaitrice, à qui ces ingrats rongent les os et boivent le sang. Et, en effet, personne ne lui donne un coup de couteau, personne ne l’assomme, personne ne l’insulte, et ce qui est plus fort encore, personne n’a le courage de lui désavouer son prêt : l’honnêteté du peuple napolitain n’est pas capable d’escroquer une usurière. On ne lui reproche même pas ses emportements : on essaie toujours de l’apaiser.

Quand une pauvre femme napolitaine a besoin d’un tablier, d’une robe, d’un mouchoir de cou ou d’une chemise et n’a pas d’argent pour les acheter, elle se décide à se rendre chez donna Raffaela, qui donne la roba cu a credenza[20]. Cette autre usurière, achète à bon marché de la toile, de la percale et des mouchoirs de coton dans des magasins en liquidation, et les revend aux pauvres gens. Chaque objet, naturellement, est vendu beaucoup au-dessus de sa valeur ; c’est donc un premier bénéfice. Puis, il faut encore payer l’intérêt de dix pour cent par semaine sur le montant de l’achat. Ces dettes, continuellement compliquées et augmentées, pèsent sur l’existence de ces malheureuses pendant des mois et des mois, si bien que, souvent, le tablier est usé, la robe est salie, les chemises sont trouées, la misérable femme en a payé trois fois la valeur, mais la dette n’a pas été amortie ; donna Raffaela est furibonde, elle crie comme un énergumène, elle veut arracher du cou de la femme le mouchoir qu’elle lui a vendu, elle veut lui enlever le tablier qu’elle porte, et s’en va hurlant :

— Chesta è robba mia ! T’aie arrobata ó sango mio ! (ces affaires sont à moi ! Tu m’as volé mon sang !)

Et, comme l’autre usurière, elle finit par encaisser cinq ou six fois son capital ; comme l’autre, elle est nécessaire aux pauvres gens, qui ne réagissent jamais contre ses violences ; comme l’autre, elle ne risque jamais que peu d’argent à la fois, préférant faire beaucoup de petites affaires où il n’y a aucun risque à courir, que de grosses affaires qui offrent toujours du danger.

Les agences privées de prêts sur gages représentent l’usure légalement organisée ; ces agences ne sont pas des succursales du Mont-de-Piété, car celles-ci doivent se conformer aux tarifs de la grande Institution de Miséricorde ; mais ce sont des spéculations dûment autorisées et vivant avec leurs propres capitaux. Elles sont, en général, exercées par des femmes, profondément adroites dans leur ignorance et dans leur vulgarité, et qui disposent de peu d’argent. Avant tout, dans ces agences, l’objet est horriblement déprécié, s’il n’est pas en or. On y paie un droit d’enregistrement fantastique, puis un tant pour cent pour l’inscription, puis l’intérêt d’un mois payé d’avance, et tout cela est si bien embrouillé, si bien organisé, a une apparence si parfaitement légale, que l’on paie cinq pour cent par mois d’intérêt sans avoir le droit de se plaindre. Je connais la femme d’un employé, qui fut obligée d’engager dans une de ces agences, tenue par une grosse donna Gabriela, son unique robe de soie — sa toilette de mariée — qui lui avait coûté deux cent cinquante francs ; elle en eut trente-six francs, dont elle toucha seulement une trentaine, laissant six francs pour l’intérêt, l’inscription et le droit d’enregistrement. Pendant six mois, craignant qu’on ne vendît sa robe et n’ayant pas les trente-six francs, elle paya cinq francs à la fin de chaque mois, c’est-à-dire qu’elle remboursa l’argent prêté ; le septième mois, elle ne put pas même verser les cent sous et la robe fut vendue. Elle alla à l’agence pour toucher le surplus, car la robe était neuve et avait dû atteindre un bon prix ; mais elle vit sur un registre que l’objet avait été dégagé pour trente francs.

Puis, elle eut le plaisir de rencontrer donna Gabriela au théâtre, se pavanant dans la fameuse toilette de noce, couverte de bijoux retirés de l’agence. Car, beaucoup de ces prêteuses aiment à se parer des objets qu’elles ont en dépôt, et souvent la femme du peuple voit le lacetto d’or qu’elle a été obligée d’engager, entourer le cou de l’impegnatrice[21], qui porte les boucles d’oreilles d’une voisine et le manteau de velours de la dame du troisième ; aussi, ce sont derrière les portes et derrière les fenêtres, quand l’impegnatrice passe, des soupirs étouffés, des larmes essuyées furtivement, des pâleurs subites : la prêteuse sur gages semble être une idole hindoue, à laquelle on sacrifie l’or et le sang.

Quelques impegnatrici, plus adroites et plus calculatrices, engagent de nouveau à la Banque les objets d’or ou de matières précieuses ; elles gagnent encore dans cette petite opération, car la Banque prête honnêtement le tiers de la valeur, tandis qu’elles n’en donnent que le cinquième ; ainsi elles augmentent leurs capitaux et mettent les objets en sûreté.

Mais pourquoi, me demandera-t-on, les pauvres gens ne s’adressent-ils pas directement à la Banque ? Pourquoi se font-ils dépouiller par ces agences ? C’est parce que dans les deux succursales de la Banque gouvernementale, les démarches demandent du temps — et beaucoup de personnes n’ont pas suffisamment de patience, ne savent comment s’y prendre, veulent en finir vite, ont un besoin pressant de cet argent et préfèrent entrer dans une des premières agences qu’elles trouvent sur leur chemin, où on les sert immédiatement, sans formalité et sans paroles inutiles. Et puis, dans ces administrations du gouvernement, il y a toujours beaucoup de monde : une personne timide y rougit de honte et préfère entrer dans la pénombre discrète des agences privées, où une grande discrétion est observée. Et puis, encore, la foule est si grande dans ces grands établissements, le vendredi et le samedi, à cause du lotto qui, on le sait, a lieu dans l’après-midi du samedi, que les Banques gouvernementales sont débordées et le peuple se déverse dans les agences privées.

Maintenant, calculez : chaque passage a sa donna Carmela ; chaque rue a sa donna Rafaela ; chaque carrefour a son agence autorisée et, dans certaines impasses sombres, on prête sur gages à chaque pas. Calculez, multipliez, pensez à la misère, pensez au terrible jeu du lotto — d’un côté, l’activité et la tromperie ; de l’autre, l’honnêteté et l’ingénuité, le besoin et la faim. Le peuple napolitain, dans les spasmes d’une souffrance infinie, se meurt lentement, rongé par un chancre effroyable : l’usure !

VII Ce qui les entoure.

Le matin, si vous avez le sommeil léger, vous entendrez au milieu des rumeurs napolitaines, un bruit de clochettes qui résonnent en cadence, tantôt s’arrêtant, tantôt recommençant après un court intervalle ; et aussitôt les portes battent, les fenêtres s’ouvrent et se referment, des voix s’élèvent, on discute du haut d’une terrasse dans la rue. Ce sont les vaches qui font leur tournée, conduites par un gamin sale et haillonneux : les servantes achètent les deux sous de lait traditionnel, s’attardent sur le pas des portes, se disputent sur la mesure ; beaucoup d’entre elles, pour s’éviter la fatigue de monter et de descendre les escaliers, font glisser de la croisée au bout d’une corde, un petit panier, dans lequel il y a un verre vide et deux sous, et d’en haut elles protestent encore que la quantité n’est pas suffisante, que le vacher est un voleur, et elles ramènent la petite corbeille avec de grandes précautions ; puis, elles referment rageusement les fenêtres.

Les vaches s’arrêtent devant toutes les portes ; quand les bonnes dorment encore, le gamin crie très fort :

— Acalate ó panaro (faites descendre le panier).

Et si elles n’entendent pas, il agite furieusement la sonnaille de la bête. C’est un tableau pittoresque et matinal : ces vaches toutes couvertes de boue, ces gamins aux rudes mains noires qui salissent le verre, ces servantes dépeignées et sans corset, ces commères aux camisoles tachées de tomates.

La seconde partie du tableau est dans l’après-midi ; de quatre à six heures, s’élève un tintement aigu et frémissant : ce sont les troupeaux de chèvres qui dévalent dans les rues de la ville, menés par un chevrier avec un bâton.

Devant chaque maison, le troupeau s’arrête, se jette à terre pour se reposer, le chevrier attrape une bête, la traîne sous la porte pour la traire sous les yeux de la servante, qui est descendue ; quelquefois la maîtresse est méfiante, elle ne croit ni à l’honnêteté de la bonne ni à celle du chevrier — alors chèvre et chevrier montent jusqu’au troisième étage, et sur le palier se forme un conseil de famille, pour surveiller la traite du lait.

Le chevrier et sa chèvre redescendent au galop, donnant de la tête contre quelque malheureux qui monte et ne s’attend pas à cette rencontre : en bas, sous la porte, il y un combat entre le chevrier et ses bêtes pour les faire remuer, jusqu’à ce qu’elles prennent une course folle, surtout quand la nuit s’approche et qu’elles savent retourner sur leurs collines.

Dans toutes les villes civilisées, ces troupeaux de bêtes utiles, mais sales et puantes, ces vaches maculées de boue, ne se voient pas dans les rues : le lait s’achète dans des boutiques propres, blanches et claires.

A Naples, non : cette coutume est trop pittoresque pour qu’on l’abolisse. Aucun Conseil municipal n’oserait le faire. La grande réforme de ces vingt-cinq dernières années, a été d’empêcher les cochons de circuler dans les rues, ce qui était permis auparavant.

Une autre chose très pittoresque, c’est l’envahissement de la rue par les petits boutiquiers ou les marchands ambulants. La via Roma, qui est l’ancienne rue de Tolède et la plus importante de la ville, est abandonnée jusqu’à huit heures du matin aux revendeurs de fruits, d’herbes et de légumes : c’est une avalanche de figues et de fèves, de raisin et de chicorée, de tomates et de piments multicolores ; c’est un ruissellement d’eau, un éclaboussement, un arrosement continuel, un lavage ininterrompu de toutes ces ordures ; puis, après huit heures, la rue n’est plus qu’une mare d’eau sale, dans laquelle nagent des écorces, des trognons de choux, des feuilles jaunies, des fruits pourris, des tomates crevées — et les efforts des balayeurs n’arrivent pas plus à nettoyer les trottoirs et la chaussée de tous ces débris, que toute l’eau de la mer n’arrivait à laver la main ensanglantée de Lady Macbeth.

Cependant, le grand marché de Monte-Oliveto est proche, mais il reste vide, avec la mélancolie des grandes constructions inutiles ; celui de San-Pasquale, à Chiaia, est fermé : le maraîcher napolitain ne veut pas y aller, il veut vendre dans la rue.

Le quartier de la Pignasecca est obstrué par une foire continuelle. Il y a bien des boutiques, mais tout se débite dans la rue ; les trottoirs disparaissent sous les étalages en plein vent et on ne les a jamais vus ; le macaroni, les herbes, les légumes, les denrées coloniales, les fruits, la charcuterie, les fromages, tout est dehors, exposé au soleil, au vent, à la pluie ; le comptoir, le banc, les balances sont dans la rue ; on y fait de la friture, car il y a un artiste célèbre en ce genre ; on y débite des melons, car il y a un vendeur célèbre par sa façon de vanter sa marchandise ; les ânes chargés de fruits vont et viennent — le baudet est le maître calme et puissant du quartier de la Pignasecca.

Le roman expérimental pourrait appliquer ici sa traditionnelle symphonie des odeurs, car elles forment vraiment un orchestre extraordinaire : l’huile chaude, le saucisson rance, le fromage en décomposition, le poivre fraîchement moulu, le vinaigre acide, la morue qui dessale ; et au milieu de ce concert de senteurs étranges, résonne le leit motiv : l’odeur du poisson, surtout du thon, qui se débite en plein soleil, sur des plaques de marbre inclinées. Le matin, le thon vaut vingt sous et le marchand en annonce le prix avec orgueil ; mais, à mesure que l’heure avance, le prix baisse, il descend à dix-huit sous ; quand il arrive à douze sous, la note dominante de cette musique a atteint son apogée.

Du reste, tout cela est très beau — pour le peintre ou le romancier.

Rien de plus pittoresque que le quartier Santa-Lucia, propriété exclusive de messieurs les pêcheurs et mariniers, tresseurs de filets ou vendeurs d’huîtres ; ainsi que de mesdames leurs femmes, vendeuses d’eau soufrée ou de croquets, marchandes de poulpes bouillis ou de piments frits ; ainsi que de messieurs leurs fils, essaims innombrables de petits corps nus et bruns comme du bronze. Dans cette rue, au grand air, on fait tout : la lessive et la conserve de tomates, la coiffure des femmes et l’épouillement des enfants, la cuisine et l’amour, des parties de cartes et des parties de morra. La rue de Santa-Lucia appartient à ceux qui y sont nés. Les quatre ruelles étranglées qui montent du quai vers la colline valent les fondaci du quartier Mercato pour la saleté ; des arcades réunissent les maisons branlantes, des cordes vont d’une fenêtre à une autre, une petite lampe brûle devant une Madone noire et éclaire seule ces sortes de passages, remplis par les immondices de tout un quartier.

Le trottoir n’existe plus du côté de la mer, les habitants s’en sont emparés et l’ont enrichi de nasses, de filets, de jarres d’eau soufrée. Pendant l’été, ils dorment sur le trottoir ou sur le parapet, et grognent contre le passant qui ose les réveiller. Personne ne se risque du côté des maisons, car là, en manière de plaisanterie, les épis de maïs et les écorces de figues volent en l’air, et les gargottes dressent leurs tavolelle[22] jusque sur la chaussée.

Les habitants supportent que le tramway passe dans leur rue, mais ils le couvrent d’injures souvent et volontiers, car c’est une violation de leur territoire ; les vendeuses d’eau soufrée ont l’air d’hommes habillés en femmes, avec leurs mules à hauts talons, la jupe courte attachée sous les aisselles, les rosettes de perles soutenues par un fil noir autour des oreilles, afin que le poids n’en déchire pas le lobe ; elles sont naturellement agressives et brutales : elles vous forcent à boire de l’eau soufrée, se disputent entre elles et se volent mutuellement. Elles sont indomptables : pour arriver à les diriger, on est obligé de choisir le délégué de police parmi les habitants du quartier et il les traite comme des chiens.

Une fois, deux d’entre elles rossèrent à mort un garde municipal, qui voulait leur dresser une contravention ; mais, le lendemain elles se cotisèrent pour aider une vieille mère, dont le fils était à l’hôpital.

Il est amusant, pour un amateur de couleur locale, de rencontrer, le soir dans la via Roma, une charrette arrangée comme une table, sur laquelle sont disposées des assiettes remplies de figues d’Inde épluchées : un homme pousse la charrette, qui est éclairée par une lampe à pétrole fumeuse, et le véhicule s’arrête de temps en temps. Il repart, laissant quelquefois derrière lui des écorces épineuses, qui font glisser les passants.

Il est amusant, pour un romancier, de flâner après minuit et de voir des hommes qui dorment sous le portique de Saint-François-de-Paule, la tête appuyée sur les bases des colonnes ; de voir des hommes et des femmes qui dorment sur les bancs des jardinets, place du Municipe ; de voir des petits garçons et des fillettes qui dorment sur les degrés des églises de Saint-Ferdinand, de Sainte-Brigitte, de la Madone-des-Grâces, — surtout cette dernière, qui a un large escalier et des balustrades profondes, au centre de la via Roma.

Il est amusant, pour un touriste curieux, d’aller voir le cloître Saint-Thomas-d’Aquin, à deux pas de la via Roma, où il n’y a plus de moines, mais qui est une petite Cour des Miracles, avec ses échoppes toutes grouillantes d’ombres, avec ses maisons grouillantes de pauvres et de malheureux.

Mais en réalité il est très, très cruel que tout ceci existe encore, que des créatures humaines le subissent et que des hommes de cœur supportent que cela soit…

VIII Ce qui les soutient.

Quand une femme du peuple napolitaine n’a pas de fils, elle ne se tourmente pas en secret de sa stérilité ; elle ne suit pas d’admirables cures pour guérir, comme une jeune épousée de l’aristocratie ; elle n’élève pas un petit chien, une chatte ou un perroquet, comme une petite bourgeoise sentimentale. Un beau matin de Dimanche, elle s’achemine avec son mari, vers l’Annunziata, où sont hospitalisés les Enfants-Trouvés, et, au milieu des garçons et des filles sevrés ou déjà grandelets, elle choisit celui pour lequel elle éprouve le plus de sympathie ; après avoir fait la déclaration d’usage au Directeur de l’établissement, elle emporte triomphalement dans ses bras la Figlia della Madonna[23].

Elle aime cette petite créature qui n’est pas sienne, comme si elle l’avait mise au monde ; elle souffre de la voir souffrir, que ce soit de maladie ou de misère, comme si cette enfant sortait vraiment de ses entrailles ; dans le petit monde enfantin napolitain, les plus battus sont certainement les fils légitimes, car on ne doit pas frapper une « fille de la Madone ». Une tendre pitié fait dire à la mère adoptive :

— Puverella, non aggio core de la vattere, è figlia della Madonna ! (Pauvre petite, je n’ai pas le courage de la battre, c’est une fille de la Madone.)

Si l’orpheline croît en santé et en beauté, la mère en est glorieuse comme si c’était son œuvre propre, elle cherche à l’envoyer à l’école ou au moins chez une couturière, car certainement, par sa grâce ou sa distinction, l’enfant doit être fille d’un prince ; en aucun cas, que ce soit de misère ou de maladie, la mère adoptive ne rend, comme elle a le droit de le faire, la fillette à l’Annunziata. Et, en revanche, celle-ci lui porte une affection profonde, réellement filiale ; et, plus tard, le souvenir de l’Annunziata disparaît, et cette mère fictive possède réellement une fille.

Mais, il y a plus encore : une mère a cinq enfants, le dernier tombe gravement malade ; elle fait le vœu à la Madone, pour que son fils guérisse, d’adopter un Enfant-Trouvé. Le fils meurt, mais la mère, portant autour du cou le mouchoir noir, qui est son unique signe de deuil, accomplit le vœu, tout en larmes. Et, peu à peu, la créature vivante console la mère de la créature morte et il ne reste en elle qu’un souvenir très doux, tandis que fleurit dans son cœur une immense gratitude pour la figlia della Madonna !

Quelquefois le fils guérit : le premier jour de sortie, la mère le prend dans ses bras et le porte à l’église de l’Annunziata ; elle lui fait baiser le maître-autel, puis ils vont dans l’intérieur de l’établissement choisir un petit frère ou une petite sœur. Et, au milieu des cinq ou six enfants légitimes, la pauvre créature abandonnée n’est jamais intruse, elle ne craint pas d’être chassée, elle mange comme les autres, elle travaille comme les autres, les frères la surveillent pour qu’elle ne s’amourache pas de quelque débauché, elle se marie et pleure à chaudes larmes quand elle quitte la maison — elle y revient souvent, comme à un refuge et à une consolation.

Voici un cas fréquent de pitié : une mère trop faible ou fatiguée par le travail, n’a pas de lait. Il se trouve toujours une amie, une voisine ou quelqu’étrangère charitable qui offre son lait ; elle allaitera deux enfants en même temps, qu’est-ce que cela fait ? Le bon Dieu lui enverra du lait en quantité suffisante. Trois fois par jour, la mère au sein aride, porte la petite créature chez la mère heureuse et, assise mélancoliquement sur le pas de la porte, elle regarde son enfant sucer la vie. Il faut avoir vu cette scène et avoir entendu le ton doux, humble et reconnaissant avec lequel elle dit, en reprenant son fils dans ses bras :

— O Signore t’o renne la carità che fai a sto figlio ! (Le Seigneur te rende la charité que tu fais à cet enfant !)

Et la mère nourricière finit par adorer ce second enfant, et quand on le sèvre, elle souffre de ne plus le voir ; de temps en temps, elle va le retrouver, lui porte un sou de bonbon ou une médaille de la Vierge : le petit a deux mères.

J’ai encore vu une autre chose : une pauvre femme faisait des ménages et ne pouvait garder son enfant avec elle ; elle le confiait à une autre pauvre femme qui piquait des bottines et travaillait chez elle — c’est à dire dans la rue. Celle-ci mettait les deux enfants, le sien et celui de son amie, dans le même sportello[24], elle attachait une ficelle au bord du berceau et l’autre extrémité à son propre pied, et tout en cousant, elle fredonnait une chanson pour endormir les deux bébés — et tout en cousant, elle faisait aller son pied en avant et en arrière pour balancer rythmiquement le berceau où reposaient les deux petites créatures.

Voici encore un autre fait : une femme qui était en service, confiait la garde de son fils à une amie ; mais celle-ci lui conduisait l’enfant pour le faire téter, et elle venait de très loin, suant, sous le soleil, portant ce lourd fardeau dans ses bras. L’entrevue avait lieu sur le palier ou dans la cuisine, et généralement le dialogue suivant avait lieu :

— S’è stato cuieto, almeno. (Il a été tranquille au moins.)

— Cuieto sí, ma tene sempe fame. (Tranquille, oui, mais il a toujours faim.)

— Core de mamma soia ! (Petit cœur de sa maman.)

Puis, quand le nourrisson avait fini de téter, l’amie reprenait cet enfant qui n’était pas sien, en lui disant :

— Iammocenne, á casa, já, core de la zia, saluta a mammà. (Maintenant, retournons à la maison, petit cœur de sa tante, et salue ta maman !)

Et elle s’éloignait, tranquillement, sans murmurer, tandis que la mère, de la fenêtre de la cuisine, jetait un dernier regard sur son fils.

Le peuple naturellement ne peut donner d’argent à de plus pauvres que lui, puisqu’il n’en a pas ; mais on voit et on entend des charités plus tendres, plus délicates.

Par exemple, une cuisinière était toujours de mauvaise humeur quand sa maîtresse lui commandait du bouillon ; elle n’était heureuse que lorsqu’on lui ordonnait du macaroni, des légumes, du riz, ou bien de grosses soupes, bien nourrissantes. On la soupçonna pendant longtemps d’être gourmande ou affamée, quoiqu’à son corps affaibli et fatigué, le bouillon fût plus nécessaire que le macaroni : en réalité, elle donnait son premier plat, tous les jours, aux deux enfants de la portière et préférait leur offrir une belle assiettée de soupe que trois cuillerées de bouillon : elle ne mangeait qu’un peu de viande.

Le soir, quand elles s’en vont, les servantes emportent dans un paquet des restes du dîner, si leur maîtresse a la bonté de les leur laisser ; ces restes ne sont pas pour elles, ils nourrissent un petit frère, un neveu, une vieille mère ou une pauvre femme qui n’a pas autre chose.

Aucune servante ne mange tout ce que vous lui donnez : une moitié, tout quelquefois, est destiné à une autre personne.

Et les malades dans les hôpitaux, les détenus dans leurs prisons, trouvent toujours une sœur, une tante, une marraine, une amie, une maîtresse qui se torturent toute la semaine, afin d’acheter le jeudi ou le dimanche des oranges pour calmer la soif du malade la nuit ; et qui lavent, en se cachant, la chemise du prisonnier, afin qu’il puisse la mettre le lendemain, bien blanche et bien repassée.

Il faut aller à la porte des hôpitaux, les jours de visites, voir la foule de femmes qui se tiennent là, pâles, anxieuses, haletantes. J’en ai vu une, dont le mari venait de mourir à l’hospice, aller, dans une seule journée, chez le directeur, chez tous les médecins, chez la supérieure des Sœurs, chez les Sœurs, chez les internes, chez les garçons de salle, pleurer, prier, s’arracher les cheveux, les conjurant au nom du Christ, de ne pas disséquer son mari. Elle supportait l’idée de la mort, mais l’autopsie l’exaspérait.

Il n’y a pas de femme qui, mangeant dans la rue et voyant un enfant la regarder, ne lui donne aussitôt un petit morceau de ce qu’elle mange, même si c’est du pain sec. A peine une femme enceinte s’arrête-t-elle dans la rue, tous ceux qui mangent ou qui vendent des choses qui se mangent, sans qu’elle témoigne aucun désir, lui en offrent, l’obligent à en prendre, ne voulant pas être cause d’une envie dissimulée.

Les pauvres gens qui errent dans les rues, sont secourus par la population : celui-là donne un morceau de pain ; celui-ci, deux ou trois tomates ; cet autre, un oignon ; ce quatrième, une cuillerée d’huile ou une poignée de charbon. Ainsi, une femme du peuple, pour faire un peu de bien, laissait une mendiante venir cuire, sur son propre feu, les rares comestibles que la pauvresse avait recueillis. Puisque le feu devait s’éteindre, une fois la cuisine finie, ne valait-il pas mieux laisser en profiter une autre ?

Une femme faisait une charité plus ingénieuse encore : elle-même était fort pauvre et mangeait seulement du macaroni cuit dans de l’eau salée, assaisonné d’un peu de fromage râpé ; mais la voisine, plus pauvre encore, n’avait que des croûtons de pain rassis. Alors la moins misérable donnait à son amie, l’eau où avait cuit le macaroni, une eau blanchâtre et trouble dans laquelle l’autre faisait tremper son pain durci, et au moins cela avait un certain goût de macaroni.

Une jeune ouvrière avait été soignée à l’hôpital d’une pneumonie ; puis, une fois guérie, elle en était sortie, pâle, affaiblie, épuisée. Cependant le médecin de l’hospice, pour la préserver d’une phtisie probable, lui accordait, chaque matin, quatre doigts d’huile de foie de morue qu’elle devait venir prendre. Elle arrivait à l’aube, avec son verre, jusqu’au moment où elle fut complètement rétablie : alors, on la prévint qu’on ne lui donnerait plus sa médecine. Elle se troubla, pâlit, pleura, pria la Sœur de ne pas lui retenir cette huile — enfin, on finit par découvrir qu’elle la donnait, par charité, à une pauvresse : celle-ci, dominant son dégoût naturel, s’en servait pour assaisonner son pain ou pour y faire frire un sou de piment rouge.

Je me souviens encore d’un autre fait. Un jour, au larghetto Consiglio, une femme enceinte, fut prise des premières douleurs, s’abattit par terre et accoucha au beau milieu de la rue. Le tumulte fut grand : la malheureuse ne se plaignait pas, mais par pitié ou par émotion, les autres femmes criaient et pleuraient. En peu d’instants, de tous les bassi, de toutes les boutiques, de tous les sous-sols, sortirent des langes pour emmaillotter le poupon et des draps pour envelopper l’accouchée. Une mère offrit le berceau de son enfant mort ; une autre baptisa le nouveau-né, en faisant le signe de la croix sur son mignon visage ; une troisième alla quêter dans les maisons avoisinantes : une quatrième, qui était servante, s’offrit d’aller faire le service de la malade à sa place ; et enfin, la femme du boulanger partagea son lit avec la malheureuse, et le mari dormit sur une table pendant dix jours, avec un sac sous la tête. Et cette misérable créature pleurait d’émotion, toutes les fois qu’elle embrassait son fils…

FIN

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings