← Table of contents
Naples

LES LÉGENDES (continued 2)

Reading edition

Le silence de l’oratoire est profond. La lampe d’argent, suspendue devant une Madone brunie, brûle son huile parfumée, mettant dans les ténèbres une petite lueur incertaine. Une seule étincelle brille sur la robe d’argent de la Vierge. Si on tend bien l’oreille, on entend le bruit d’une respiration légère, légère… Une forme humaine gît prostrée, non sur le velours rouge du coussin, non sur le dossier sculpté du prie-Dieu, mais sur le marbre glacé du sol ; le long vêtement blanc qui l’enveloppe a quelque chose de funèbre. Donna Romita est là depuis de longues heures, ayant tout oublié, dans l’abandon absolu de son être, absorbée par son idée fixe. Elle ne souffre pas du froid, elle ne voit pas l’obscurité, elle n’a pas la notion du temps, elle ne sent pas la douleur de ses genoux ployés, elle ne sent pas non plus la douleur de toute sa vie — elle sent seulement une pensée angoissante et continue lui marteler la tête.

— Sainte Vierge, délivre-moi de cet amour ! Sainte Vierge, arrache-moi le cœur de ma poitrine ! Sainte Vierge, fais-moi mourir, fais-moi mourir, fais-moi mourir ! Délivre-moi de cet amour !

Et les invocations se multiplient ; elle tend les bras vers l’image sacrée et se reprend à demander la mort, la mort. Son front brûlant frappe le sol, ses lèvres baisent le marbre, tout son corps se tord désespérément.

Tout à coup, un sanglot interrompt le silence. Qui pleure près d’elle ? C’est peut-être l’écho de sa douleur ? C’est peut-être son ombre, cette autre jeune fille vêtue de blanc, qui pleure et prie dans un coin ? Oui, c’est l’écho de sa douleur, c’est son ombre qui se désespère — c’est Albina, sa sœur bien-aimée. Donna Romita fuit, fuit, prise par la terreur et la honte, laissant dans l’oratoire un amour pareil au sien, une souffrance semblable à la sienne…

A ce même moment, dans la vaste chambre à coucher, seule, assise près de la lourde table de chêne, veille Donna Regina. Elle est immobile, elle ne prie pas, elle ne pleure pas, elle ne remue pas. Son beau visage semble sculpté dans le granit, et seuls, ses yeux brûlent d’un feu destructeur. Les heures passent sur sa tête orgueilleuse, les heures passent sur son cœur meurtri, les heures passent sans amener de soulagement à sa douleur.

Les rues de la vieille Naples sont gaies dans le doux renouveau du printemps et joyeux sont les carillons des églises. C’est le jour de Pâques, le jour glorieux de la Résurrection. La paix du ciel descend sur la terre, sur les fleurs et dans la lumière éclatante. Le monde revit : sa jeunesse s’éveille après s’être un instant assoupie, et dans l’air, on respire le désir d’aimer.

Les deux sœurs cadettes ont demandé un entretien particulier à Donna Regina et elle le leur a accordé. Depuis longtemps, les trois jeunes filles ne se voient plus, l’une fuyant les autres, mettant la mélancolie et le deuil dans la maison, causant un grand désordre parmi les familiers et les serviteurs. Donna Regina est dans la grande salle, où autrefois se tenaient les cours de justice ; elle est magnifiquement vêtue et porte tous les joyaux de la maison Toraldo ; devant elle, sur un coussin, sont posés la couronne ornée de saphirs, de rubis et d’émeraudes, ainsi que le sceptre baronnal. Son visage est empreint d’une austérité calme et réfléchie.

Donn’Albina et Donna Romita paraissent à l’entrée, vêtues de brun, sans ornements. La rayonnante jeunesse de Donn’Albina est ternie ; son radieux sourire est éteint et sa blonde beauté est fanée. Donna Romita courbe la tête, abattue : elle n’a pas encore eu le temps d’être jeune et déjà elle se sent irrésistiblement attirée par la mort.

Toutes les deux s’inclinent devant Donna Regina, qui les salue à son tour.

— Parlez aussi pour moi, Donn’Albina, murmure à voix basse Donna Romita.

— Nous venions vous dire, notre sœur, fait Donn’Albina, qu’il faut nous séparer.

Regina ne tressaille pas, ne bouge pas, — elle attend.

— C’est mon intention et celle de Donna Romita, de donner une moitié de notre dot aux pauvres et de consacrer l’autre à la fondation d’un monastère, où nous prendrons le voile.

— Toute religieuse de la maison Toraldo a droit d’être abbesse du monastère qu’elle a fondé, déclare Regina d’un ton sévère.

— Soit. Nous attendons vos décisions, ma sœur.

Elle ne répond pas. Elle réfléchit et se recueille en elle-même.

— Soyez généreuse en nous accordant votre consentement, Donna Regina. Nous vous avons trop offensée…

— Renoncez à cette résolution, fait l’autre avec un geste d’ennui.

— Nous n’y renoncerons jamais, reprend Donn’Albina, en respirant avec peine. Nous avons offensé vous et le Seigneur notre Dieu. Grave est le péché, grande doit être l’expiation… Voyez, nous n’avons pas encore atteint notre vingtième année et nous abandonnons ce monde si beau, si gai, si séduisant ; nous laissons notre maison, nos douces amies, nos habitudes si chères ; nous vous laissons, ma sœur aimée, vous que nous avons si profondément offensée. Le cloître nous attend. A vous l’honneur de conserver notre nom ; à vous la joie de connaître le bonheur dans le mariage, l’amour d’un mari, les caresses des enfants…

Et la voix de Donn’Albina devient faible comme celle d’une mourante.

— Vous vous trompez, mes sœurs, répond lentement Regina. Il y a quelque temps que j’ai résolu de prendre le voile, dans un couvent que je fonderai…

Un lourd silence suit ces funestes paroles.

— Je ne puis épouser Filippo Capece, reprend-elle, tandis qu’une flamme de dédain lui monte au visage. Il me hait.

— Hélas ! Je lui suis indifférente… murmure Donn’Albina.

— J’aspire au cloître : il m’aime… prononce Donna Romita d’une voix brisée.

Et les deux sœurs déposent un baiser sur la joue de Donna Regina, qui le leur rend froidement.

— Adieu, ma sœur.

— Adieu, ma sœur.

— Adieu, sœurs !

Donna Regina se lève, prend le sceptre d’ébène clouté d’or, et le brise en deux morceaux ; et se tournant vers le portrait du dernier baron Toraldo, elle lui dit en s’inclinant :

— Salut, mon père. Votre noble maison n’existe plus !

Le brun visage des monastères, la pâle lueur des cierges transparents, le parfum excessif et lourd de l’encens, la voix profonde de l’orgue, les grises pierres des sépulcres ne parlent pas ; les cellules glacées, la couchette dure où le sommeil est difficile, les cilices ensanglantés, les livres d’Heures arrosés de larmes, les crucifix usés par les baisers ne parlent pas ; les figures jaunies, les yeux cerclés de noir, les corps amaigris, mais animés par une flamme sans cesse renaissante, ne parlent pas ; les convulsions, les hallucinations, les douloureuses extases ne parlent pas non plus… Sans cela, des histoires merveilleuses et dramatiques arriveraient jusqu’à nous ; sans cela, nous saurions la vie des trois sœurs ; sans cela, nous connaîtrions le jour où leurs tortures finirent.

Mais que nous importe ce jour-là ? Savons-nous si, après, on ne s’aime pas encore ? L’amour finit-il jamais ? Nous ne pouvons pas plus marquer son dernier jour, que noter sa dernière parole…

IX O’ Munaciello (Le Moinillon).

Et ceci se passa en l’an de grâce 1445 de la Sainte Incarnation, sous le règne d’Alphonse d’Aragon : une jeune bourgeoise, qui portait le nom de Caterinella Frezza, fille d’un marchand de drap, tomba amoureuse d’un jeune noble, appelé Stefano Maricondo. Et comme c’est l’habitude en matière d’amour, il la paya largement de retour, si bien qu’on ne vit jamais un couple d’amants aussi amoureux, aussi fidèles. Mais ils n’étaient pas heureux et satisfaits, car la grande disproportion de leur naissance les empêchait de nouer le doux lien conjugal, et dans la maison Maricondo, on menait grande guerre contre le pauvre Stefano, — pareillement chez les Frezza, Caterinella était tourmentée par son père et torturée par ses frères. Malgré leurs grandes et continuelles souffrances, car on peut dire que les pauvres amoureux mangeaient du poison et buvaient des larmes, ils avaient des heures de joie inappréciable. A la tombée de la nuit, quand, dans les culs-de-sac où se tenaient les marchands, on ne voyait aucun passant, Stefano Maricondo, enveloppé dans le brun manteau qui a toujours protégé les voleurs et les amants, se glissait dans une ruelle noire et étroite, gravissait un escalier roide et sale où il était facile de se rompre le cou, se trouvait sur un toit et de là, sautant de terrasse en terrasse, avec une agilité et une assurance que l’amour renforçait, arrivait sur la petite plate-forme où Caterinella Frezza l’attendait, à moitié morte de peur.

Lecteur chéri, si tu as jamais frémi d’amour, imagine ces moments et n’en demande pas la description à ma faible plume.

Mais une nuit profonde, quand toute la céleste béatitude du Paradis semblait s’ouvrir pour l’âme ravie des deux amoureux, des mains traîtresses et bourgeoises saisirent Stefano aux épaules, et le précipitèrent du haut de la terrasse dans la rue, tandis que Caterinella, criant et se tordant les mains, s’accrochait aux vêtements des assassins. Le beau corps de Stefano Maricondo, horriblement mutilé, resta dans la rue toute une nuit et tout un jour, jusqu’à ce que la pitié de sa famille vînt le recueillir et lui donner une sépulture honorable. Mais, en vérité, ce fut une mort honteusement violente ; d’abord parce qu’on peut avoir des doutes sur le sort de cette âme arrachée de la terre et envoyée devant l’Éternel chargée de péchés ; et ensuite parce qu’il ne convient pas à un gentilhomme de périr de mort violente autrement que par l’épée.

Caterinella s’enfuit de la maison, folle de douleur, et fut pieusement recueillie dans un monastère de religieuses. Un jour, quand le temps assigné par la raison divine et par la raison médicale fut venu, elle mit au monde un enfant, tout petit, très pâle et avec des yeux épouvantés. Par pitié pour ce pauvre être, les sœurs laissèrent la mère le nourrir et le soigner. Mais quoique les mois et les semaines passassent, il ne grandissait pas et la mère, qui gardait toujours présente à l’esprit la belle et robuste prestance de Stefano Maricondo, s’en affligeait. Les religieuses lui conseillèrent de vouer l’enfant à la Madone, pour qu’il eût une santé florissante ; elle obéit et vêtit son fils d’un petit habit de moine noir et blanc. Mais le Seigneur en avait décidé autrement dans sa sagesse divine et Caterinella n’obtint pas la grâce demandée.

L’enfant, à mesure que s’écoulaient les années, ne grandissait presque pas et, bientôt, il ressembla à ces jolis nains qui amusent la cour des puissants souverains. Aussi, sa mère continua à l’habiller comme un petit moine, si bien que le peuple l’appela dans son langage vulgaire : O’ Munaciello, c’est-à-dire le moinillon. Les religieuses l’aimaient, mais les gens du dehors, les boutiquiers des rues Armieri, Lanzieri, Cortellari, Taffettanari, Mercanti, montraient au doigt ce bambin trop petit, à la tête trop grosse et presque monstrueuse, au visage terreux dans lequel les yeux semblaient plus grands et plus effarés encore, à l’étrange habit noir et blanc ; et quelquefois, ils l’injuriaient, comme la plèbe le fait souvent pour des personnes faibles et désarmées.

Quand le moinillon passait devant la boutique des Frezza, ses oncles et ses cousins sortaient sur le pas de la porte et l’accablaient des injures les plus horribles. Il ne m’est pas donné de savoir ce que comprenait le moinillon de toutes les grossièretés et les paroles déshonnêtes qui lui étaient adressées, mais il est certain qu’il revenait près de sa mère, triste et mélancolique. Quelquefois, un éclair de colère brillait dans ses yeux, et, alors Caterinella le faisait s’agenouiller devant les images sacrées et lui dictait les saintes paroles d’une prière. Peu à peu, dans ces bas quartiers où il traînait ses pas, le bruit se répandit que le moinillon avait, en lui, quelque chose de magique, de surnaturel. Quand les gens le rencontraient, ils se signaient et murmuraient des paroles d’exorcisme. Lorsque le moinillon portait un petit capuchon rouge que sa mère lui avait taillé dans un morceau de laine pourpre, alors c’était un bon signe ; mais lorsque le capuchon était noir, alors, c’était un mauvais présage. Mais comme le capuchon rouge paraissait très rarement, le moinillon était injurié et maudit.

C’était lui qui attirait l’air méphitique dans les bas quartiers ; c’était lui qui y apportait la fièvre et les épidémies ; c’était lui qui, en regardant dans les puits, gâtait et empoisonnait l’eau ; c’était lui qui, en touchant les chiens, les rendait enragés ; c’était lui qui jetait de méchants sorts sur de certaines boutiques et faisait monter le prix du pain ; c’est lui qui, esprit malin, suggérait au roi de nouveaux impôts. A peine le moinillon paraissait-il au coin des rues, la tête basse, l’œil défiant et craintif, courant ou se cachant au milieu de la foule, qu’un chœur de malédictions s’élevait contre lui. On lui salissait sa tunique avec la boue du ruisseau et on lui jetait au visage l’écorce des fruits trop mûrs. Il fuyait sans parler, grinçant des dents, plus tourmenté de l’impuissance de sa chétive petite personne que des grossières injures de toute cette bourgeoisie. Caterinella était morte et ne pouvait plus le consoler. Les sœurs l’employaient aux menus services du potager ; mais, elles aussi, en le rencontrant à l’improviste, dans un corridor, vers le soir, le prenaient pour une apparition diabolique. Ce bruit s’accréditait de plus en plus, car jamais on n’avait vu la face noire du moinillon dans une église et cependant on le rencontrait dans différents endroits, presque en même temps. Si bien qu’un beau soir, le moinillon disparut. On ne manqua pas de dire que le diable l’avait emporté par les cheveux, comme il a l’habitude de le faire pour les âmes qui se sont vendues à lui. Mais mon devoir de chroniqueur m’oblige à dire que l’on soupçonna beaucoup — et peut-être non sans raison — les Frezza d’avoir méchamment étranglé et jeté le moinillon dans un cloaque des environs, car on y retrouva plus tard un petit squelette avec un grand crâne. Je laisse au lecteur, en lui recommandant la sagesse et la prudence, le soin de démêler le vrai du faux, la part de la fable et celle de la réalité.

Ici s’arrête la chronique. Mais moi, obscur commentateur moderne, je crois devoir ajouter que la mort du moinillon ne finit rien. Au contraire, elle n’est qu’un commencement. La petite bourgeoisie qui vit dans les ruelles étroites et sombres, ou bien mélancoliquement larges et sans horizon — cette petite bourgeoisie qui ignore l’aube, qui ignore le crépuscule, qui ignore la mer, qui ne sait rien du ciel, rien de la poésie, rien de l’art ; cette petite bourgeoisie qui ne connaît qu’elle-même, qui est lourde, carrée, plate, blafarde, grasse, gonflée de vanité ; cette petite bourgeoisie qui n’a pas, qui ne peut avoir, qui n’aura jamais le don céleste de l’imagination, possède cependant son lutin familier. Ce n’est pas l’esprit follet qui danse sur l’herbe molle des prés, ce n’est pas le gnome qui chante sur le bord des fleuves : c’est le malin lutin familier des vieilles maisons de Naples, c’est O’ Munaciello, c’est le moinillon. Il n’habite pas les quartiers aristocratiques de Chiaia, de Saint-Ferdinand, du Chiatamone, de Tolède ; il n’habite pas les quartiers nouveaux de Mergellina, du Rione Amedeo, du Corso Salvator Rosa, de Capodimonte : la partie aérée, lumineuse, propre de la ville, ne lui appartient pas. Mais le petit lutin a son royaume incontesté dans les ruelles qui sont au-dessus de Tolède, dans les rues des Tribunali et de la Sapienza, dans la triste avenue de Foria, dans les faubourgs sombres de Vicaria, du Mercato, du Port et de Pendina.

Là, où il a été un être vivant, il tourbillonne comme esprit ; là, où on a vu son corps malingre, sa grosse tête, sa face pâle, ses grands yeux luisants, sa petite tunique noire, sa patience blanche, et son minuscule capuchon rouge, il reparaît comme lutin, vêtu de son même habit religieux, pour la plus grande terreur des femmes, des enfants et des hommes ; là, où on l’a fait souffrir — âme inconnue, peut-être noble et grande dans une enveloppe chétive, faible et maladive — il revient comme un esprit malicieux et malin, il revient avec le désir d’une longue et insatiable vengeance. Il tourmente ceux qui l’ont tourmenté. Demandez à un vieillard, à une fillette, à une mère, à un homme, à un enfant, si vraiment le moinillon existe et hante les maisons, ils vous feront une mine singulière comme si vous offensiez la vérité. Si vous voulez écouter des histoires, vous en écouterez ; si vous voulez avoir des renseignements authentiques, vous en aurez. Le moinillon est capable de tout… Quand la ménagère trouve la porte de son garde-manger ouverte, le pot à graisse cassé, la bouteille d’huile renversée et le jambon mangé par la chatte, c’est sans doute une malice du moinillon qui a causé le désastre. Quand la servante négligente laisse tomber le plateau et que les verres se brisent en mille morceaux, c’est le petit lutin impertinent qui a fait glisser la pauvre fille ; il heurte encore le coude de la jeune bourgeoise qui travaille au crochet et se pique le doigt ; il fait déborder le bouillon de la marmite et le café du filtre ; il fait aigrir le vin dans les bouteilles ; il jette un mauvais sort aux poules qui enflent et meurent ; il déracine le persil, fait jaunir la marjolaine et ronge les racines du basilic. Si le commerce ne va pas, si le chef de bureau fait une scène, si un mariage décidé se rompt, si un oncle meurt laissant sa fortune aux pauvres, si au jeu du lotto les numéros 34, 62, 87, sortent au lieu des 25, 61, 8 — c’est la main diabolique du lutin qui a préparé tous ces petits et grands malheurs.

Quand l’enfant crie, pleure, ne veut pas aller à l’école, trépigne, court, saute sur les meubles, casse les vitres et s’égratigne les genoux, c’est le moinillon qui lui met le diable au corps ; quand la jeune fille pâlit et rougit sans raison, devient mélancolique, sourit en regardant les étoiles, soupire en contemplant la lune et pleure pendant les tranquilles nuits d’automne, c’est le moinillon qui agite ainsi sa vie ; quand le jeune homme achète des cravates irrésistibles, met du parfum dans son mouchoir, se fait friser les cheveux, rentre tard à la maison avec le visage pâle et fatigué, les yeux pleins de rêve, l’air tout étourdi, c’est le moinillon qui trouble son existence ; quand l’épouse fidèle s’attarde à admirer le nez aquilin et les moustaches blondes du premier commis de son mari, et, durant les froides nuits d’hiver, reste les yeux ouverts dans le vide, essayant de murmurer des Ave et des Pater, c’est le moinillon qui la tente, et c’est Satan qui a pris la forme du lutin ; quand l’époux volage a le vague désir de pincer la servante, c’est le moinillon qui l’incite à mal faire ; et c’est lui encore qui donne des crises nerveuses aux vieilles filles hystériques. C’est toujours le moinillon qui bouleverse la maison, dérange les meubles, trouble les cœurs, emplit les esprits de frayeur ; c’est lui, le lutin tourmenté et tourmentant, qui porte l’agitation et l’inquiétude sous sa tunique noire, la ruine et la désolation sous son capuchon noir. Mais la chronique véridique le dit, cher lecteur : quand le moinillon mettait son capuchon rouge, sa venue était de bon augure. Et c’est pour cet étrange mélange de bien et de mal, de méchanceté et de bonté, que le lutin est respecté, craint et aimé. C’est pour cela que les jeunes filles amoureuses se mettent sous sa protection, afin que leur gentil secret ne soit pas découvert ; c’est pour cela que les vieilles filles l’invoquent à minuit sur le balcon, pendant neuf jours, afin qu’il leur envoie le mari qui se fait tant attendre ; c’est pour cela que le joueur de lotto l’exorcise trois fois, pour gagner sûrement ; c’est pour cela que les enfants l’appellent, le priant de leur apporter les bonbons et les jouets qu’ils désirent. La maison où le moinillon est apparu est considérée avec méfiance, mais non sans envie ; la personne qui, hallucinée, a aperçu le lutin, est regardée avec compassion, mais non sans jalousie. Mais celle qui l’a vu — il se montre d’ordinaire aux jeunes filles et aux enfants — garde pour elle le précieux secret, qui peut-être lui apporte le bonheur.

Enfin le lutin de la légende ressemble au moinillon de la chronique napolitaine : c’est une âme ignorée, grande et souffrante, enfermée dans un corps étrangement petit, vêtu d’un habit symbolique ; c’est une âme humaine, douloureuse et rageuse ; une âme qui a pleuré et qui fait pleurer ; une âme qui a souri et qui fait sourire ; un enfant que les hommes ont torturé et tué comme un homme ; un lutin qui tourmente les hommes comme un enfant capricieux, qui les caresse et les console comme un enfant ingénu et innocent.

X Le diable de Mergellina.

Assise devant son miroir, elle laissait sa suivante passer le peigne dans la richesse de ses cheveux fauves, d’une couleur ardente et voluptueuse. Elle se regardait attentivement dans la glace : sur son visage d’une blancheur éblouissante, qui semblait rayonner, ne paraissait pas la plus légère trace rosée ; dans ses grands yeux glauques et cristallins, l’éclair du regard était vert et froid ; ses lèvres charnues, rouges comme la grenade, devaient être douces et amères comme le fruit dont elles rappelaient la saveur ; son cou fier, rond et plein, palpitait lentement. Elle examina ses mains à travers la lumière, — des mains aussi blanches que son visage ; elle examina ses bras frais et sains comme une pêche mûre, dans laquelle on peut mordre. Elle se trouvait séduisante, belle et un sourire de joie lui effleura les lèvres. Elle s’adorait ; elle idolâtrait sa propre beauté et brûlait tous les jours en son honneur un copieux encens, qui s’unissait à celui de tous ceux qui l’aimaient.

— Un message pour Madame Ysabel, dit un page frisé, saluant et tendant le billet posé sur un plateau d’argent.

Madame Ysabel parcourut la lettre. Messer Diomède Carafa lui écrivait des mots d’amour, qui parfois éclataient dans l’emportement de la passion, qui d’autres fois s’adoucissaient et s’alanguissaient dans les divagations d’une mélancolie infinie. Messer Diomède Carafa savait aimer : son âme noble et élevée était ouverte à la tendresse et à la sensibilité ; son âme forte et fière était capable de tous les élans d’un sentiment humain et puissant ; les orgueilleuses dames de la cour du Vice-Roi de Naples auraient volontiers abandonné leur fierté castillane, pour être aimées par lui et pour l’aimer ; les jeunes filles de l’aristocratie napolitaine, les brunes jeunes filles aux yeux bleus, l’auraient adoré s’il avait voulu faire attention à elles. Mais Messer Diomède n’avait de soins que pour Madame Ysabel, laquelle passait pour être une femme cruelle et glacée ; en effet, elle ne fit que sourire légèrement aux phrases amoureuses que Messer Diomède lui écrivait.

Dans la grande salle de son palais, Madame Ysabel, vêtue d’un brocart rouge qui faisait ressortir la pâleur de son visage, sa fauve chevelure retenue dans une résille de perles, causait avec Messer Diomède. Le jeune amoureux était assis un peu loin de la dame, mais il fixait sur elle des yeux ardents et attentifs, sans jamais quitter ce charmant visage du regard ; et selon ce que disait la belle, sur le front du beau gentilhomme passaient des ondes de sang qui l’empourpraient, ou une pâleur livide qui le rendait blanc comme un linceul ; souvent, il se laissait emporter par la passion, alors sa voix tremblait et en elle vibraient les notes tendres et graves de l’amitié, le frémissement profond de la jalousie, l’ondulation indéfinie de la mélancolie, l’accent aigre de l’ironie, bref toutes les variations que possède la divine musique d’amour.

La dame, placide, tranquille, souriante, agitant son léger éventail de plumes, jouait aimablement et férocement avec le cœur du jeune homme. De sa place, elle faisait naître en lui la tristesse désespérée ou la sublime espérance, la colère aveugle ou la joie infinie, la sombre jalousie ou la radieuse confiance. Experte en cet art subtil et cruel, elle s’amusait à serrer ce cœur amoureux d’une main de fer qui l’étouffait peu à peu, puis elle relâchait son étreinte et le caressait avec des doigts légers et veloutés ; elle se plaisait à faire tressaillir de douleur cette âme, en la jetant brusquement dans un profond découragement ; elle se divertissait A exaspérer cette souffrance et à l’amener jusqu’au vertige suprême. Il y a eu et il y aura toujours de pareilles femmes. Le monde les maudit, les méprise, il devrait les haïr et les exécrer comme des monstres, mais il les subit et souvent les aime. Cela est et cela sera toujours ainsi. Paix à vous, aimables jeunes filles, dont les âmes douces et bonnes éclairent le corps délicat comme la lumière d’une lampe familière ; paix à vous, nobles épouses et mères sublimes, dont l’unique destin est de souffrir et de vous sacrifier : jamais vous ne serez aimées comme le seront ces femmes-là. Vertu, douceur, abnégation, sérénité, calme, bonheur, sont de vains mots : l’âcre et malsain désir de l’homme va vers la sirène mystérieuse et redoutée. Paix à vous : aimez, mourez, souffrez — jamais vous ne serez aimées comme le seront ces femmes-là !

Cependant, il y eut un jour où Diomède Carafa crut être arrivé au point inaccessible de sa vie, au moment fatal où toute faculté, toute puissance physique, toute lueur de raison, toute force matérielle, toute chimère de l’esprit, se réunissent en cette harmonie unique, haute et profonde qui est l’amour. Ce fut le jour où Madame Ysabel, à l’improviste, après une année de lutte dans laquelle elle n’avait pas cédé d’une ligne, prise d’un abandon subit et dominée par une cause mystérieuse, déclara au jeune homme qu’elle l’aimait.

Ah ! qui a aimé, la connaît bien cette saison chaude et exubérante, dorée par le soleil, baignée par l’azur infini, avec les midis enflammés où la nature brûle et se consume de volupté, où les fleurs s’épanouissent vite, vivent d’une vie rapide et débordante, exhalent des parfums lourds et violents, puis meurent d’avoir trop vécu ; la saison frémissante, où tout est lumière, où tout est éblouissement, où tout est fièvre et délire ; la saison bénie, la saison bienheureuse, après laquelle tout n’est que boue et que cendres. Qui a aimé connaît la saison d’amour de Diomède Carafa et n’attend pas que la parole froide et pâle du chroniqueur lui en fasse la description. Qui a aimé, doit évoquer tous ces souvenirs d’amour, doit revivre ce passé plein d’une joie et d’une douleur qui n’ont pas d’égales, doit palpiter, doit s’agiter, doit avoir le délire et la folie de la passion, et il saura tout ce qu’éprouva Diomède Carafa. Les histoires d’amour ne se racontent pas ou se décrivent mal : l’art lui-même, l’art divin qui découvre et révèle tout, ne peut donner qu’une idée fugitive et pâle de l’amour protéiforme…

Une courte saison. Si elle avait duré, le cœur se serait brisé dans l’exagération d’un sentiment qui est la folie elle-même. Peu à peu, avec des gradations imperceptibles, Madame Ysabel fut moins heureuse, moins amoureuse ; le sourire devint plus rare sur sa bouche, ses bras plus las dans l’étreinte, ses lèvres plus froides dans le baiser, l’émotion moins vive à l’arrivée et au départ. Diomède Carafa, aveugle, fou d’amour, ne voyait pas, ne comprenait pas, Madame Ysabel descendait de plus en plus vers l’indifférence, qui était son état habituel et sa férocité renaissait dans les tortures qu’elle infligeait à cet homme. Mais Diomède Carafa souffrait et s’enivrait de cette souffrance, pleurait et se grisait de ces larmes, était malade et aimait ce mal qui le consumait ; il était tourmenté, affligé, oppressé, désespéré, mais il s’en extasiait, comme les martyrs chrétiens à la vue du sang qui sortait de leurs veines épuisées. Ysabel se montrait avec lui fermée, dure, méprisante et il l’aimait quand même, et plus peut-être… Ysabel devenait volage, légère, coquette, accueillant chez elle les plus beaux cavaliers napolitains, et, lui, qui se mourait de jalousie, aimait Ysabel pour la jalousie qu’elle lui inspirait. Il dépensait follement ses richesses, oubliait les prérogatives de sa noblesse, ne connaissait plus ses amis, ne fréquentait plus ses parents, ne savait plus rien de ses droits et de ses devoirs : Ysabel, Ysabel, aimer Ysabel était toute sa vie ! Ceci dura jusqu’à ce qu’un jour la vérité lui apparut claire comme la parole de Dieu ; il sut sa propre honte, il sut la trahison d’Ysabel avec Giovanni Verrisco, son ami et son camarade d’enfance.

Il cacha à tout le monde le drame de son âme, dédaigneux de consolation. L’écroulement immense de son bonheur, la ruine tragique et noire du splendide édifice de sa joie n’eurent pas de témoins. Cela ne vaut-il pas mieux ? A quoi bon regretter ? Les paroles compatissantes et froides ne servent à rien. Ce sont des feuilles mortes que le vent emporte bas et la douleur reste éternelle. En vain, il erra dans de lointains pays, voyageur solitaire et nonchalant ; en vain, il demanda l’oubli à la richesse, au luxe, à d’autres amours, à des fêtes splendides ; en vain, il voulut se passionner pour les œuvres d’art, afin de retrouver la paix — tout fut inutile. Partout, dans chaque pays, dans chaque femme, dans chaque fleur, au fond des vins généreux, dans les personnages des tableaux, dans les harmonies de la musique, il retrouvait Ysabel. Sa douleur n’était plus aiguë et déchirante, mais elle était lente, longue, stupéfiante. Il sentait son cœur se gonfler de tendresse et ses yeux de larmes ; il éprouvait le besoin du sacrifice, du culte, de l’extase…

— Dieu, Dieu, Dieu… lui dit ironiquement, un jour, son infidèle amie.

Diomède Carafa fut évêque d’Ariano, un prélat exemplaire et amateur d’art. Léonard de Pistoie, le peintre, fut son ami. Pour l’église de Piedigrotta, en l’honneur de l’ordination du nouvel évêque, l’artiste fit l’admirable tableau de Saint-Michel terrassant le démon. Or, Lucifer vaincu, le visage encore rayonnant d’une éclatante beauté, avait les traits de Mme Ysabel — le diable de Mergellina était une femme…

XI Mégaride.

A l’endroit où la mer du Chiatamone est le plus agitée et vient se briser en écume blanche contre les noirs rochers qui sont les formidables fondations du château de l’Œuf ; là, où le regard mélancolique du penseur découvre un paysage triste qui glace le cœur, il y avait autrefois, dans le temps des temps, cent ans au moins avant la naissance du Christ-Rédempteur, une vaste île fleurie qui s’appelait Mégaride ou Megara, ce qui signifie « grande », dans le doux idiome grec. Ce morceau de terre s’était détaché de la plage Platamonia, mais sans beaucoup s’éloigner ; et comme si le ferment printanier eût passé de la colline à l’île par les flots de la mer, quand la belle saison couronnait de roses et de jasmin les montagnes, l’île fleurissait également au milieu de l’onde salée, comme un gigantesque bouquet que la nature y faisait surgir, comme un autel élevé à Flora, la déesse parfumée. Pendant les nuits d’été, de douces musiques s’élevaient au-dessus de l’île et, sous les rayons de la lune, il semblait que les nymphes marines, ombres légères, se livraient à des danses sacrées et enivrantes ; aussi le passant qui se trouvait sur la rive, par respect pour la divinité, détournait les yeux en s’éloignant et les couples d’amants qui aimaient à errer, enlacés le long de la plage, envoyaient un salut à l’île divine et baissaient la tête pour ne pas troubler la danse auguste. Certes, l’île, avec ses buissons verdoyants, ses bois profonds, ses fraîches prairies et ses roseaux jaseurs, devait être habitée par des Dryades et des Néréides : autrement, elle n’aurait pas été si gaie sous le soleil, si magique sous la clarté lunaire, toujours colorée, toujours sereine, toujours odorante. Elle était divine, puisque des déesses y demeuraient.

Mais Lucullus, le fort guerrier, l’ami des lettrés, le premier parmi les épicuriens, habitué à satisfaire tous ses caprices, aimait les villas entourées d’eau de toutes parts ; il était mortellement las de son splendide palais de Rome, de sa maison de campagne de Baia, de sa villa de Tusculum, de sa villa de Pompéi. Il en voulut une dans l’île de Mégaride et il l’eut. Il viola la demeure des nymphes marines, pour en faire sa propre demeure ; il voulut posséder les prés, les bosquets de roses, les falaises qui descendaient mollement dans la mer : ses belles esclaves prirent la place des sirènes. Celles-ci regrettèrent seulement les grottes de corail, au milieu des algues vertes et allèrent se plaindre à Poseidon, qui ne les écouta pas. La villa magnifique fut construite et des jardins dignes d’un empereur jaillirent comme par enchantement ; dans les viviers se battirent les murènes à la vilaine tête de serpent et à la chair délicate ; dans les volières gazouillèrent les oiseaux les plus rares, destinés aux estomacs les plus délicats ; sous les portiques de la villa résonnèrent la cythare et le théorbe en l’honneur de Servilia, la sœur de Caton, l’épouse de Lucullus, la plus belle des dames romaines. Il y eut des danses joyeuses, de magiques illuminations, des jeux, des festins, comme seul Lucullus savait en donner. Il y eut des parfums de nard, des coupes de cristal teinté où des perles se dissolvaient dans le vin généreux ; il y eut des toges de pourpre, des péplums de byssus, des gemmes merveilleuses, des couronnes de roses — il y eut l’éternel cantique à la beauté et à l’amour. Là, accoururent pour se réchauffer à la lumière des yeux de Servilia, les jeunes gens timides qui n’osaient pas prononcer une parole devant elle et les jeunes gens hardis dont le verbe dépassait le regard en audace, des hommes mûrs et graves qui souriaient encore à l’amour, des vieillards qui soupiraient après la jeunesse ; et Servilia riait, jeune et gaie, heureuse de cet encens d’amour, — elle riait toujours, charmeuse et cruelle comme une sirène. Et Lucullus, philosophe placide et époux plus placide encore, jouissait des triomphes de sa femme. Il aimait les fêtes somptueuses qui duraient du soir aux premières lueurs de l’aube, les longs repas où le nectar succède au nectar, où l’imagination du cuisinier domine celle du poète et fait fondre sur les fourneaux les richesses d’un roi ; il aimait converser avec les lettrés, auxquels il offrait des vases d’or, des animaux précieux, des maisons et des jardins pour leur montrer la générosité d’un simple particulier. Servilia montait la pente souriante du plaisir et il descendait, tranquille, vers la paix de la vieillesse. Pour se divertir, il faisait creuser un canal d’eau vive, il faisait bâtir un palais, il refoulait la mer au loin, agrandissant ainsi les limites de son île chérie ; Servilia se laissait parfumer par ses femmes, prenait des bains de lait d’ânesse, portait à ses oreilles délicates deux lourdes perles qui lui déchiraient la chair, se parait de tuniques semblables à de l’air tissé, se chaussait de sandales qui coûtaient des prix fabuleux ; et, assise devant le miroir d’acier, elle se contemplait…

Elle était dans le triomphe de la beauté et de la jeunesse. Les yeux ardents de ceux qui l’aimaient, lui donnaient une auréole de feu, dans laquelle elle marchait, gracieuse salamandre, sans se brûler ; les soupirs de ceux qui l’aimaient, formaient autour d’elle une nuée dans laquelle il lui plaisait de respirer. La mer venait doucement battre les bords de Mégaride, et n’osait pas devenir violente ; le soleil la caressait avec tendresse, les zéphirs légers faisaient onduler ses champs de fleurs ; sous la tranquille lumière de la lune, l’île paraissait toute blanche, neigeuse, lactée, baignée par l’infinie douceur de l’air. Et Servilia, étendue sur son lit d’ivoire, vêtue d’étoffes tissées d’or, se laissait éventer par ses esclaves, frémissait de plaisir sous la brise marine, regardait distraitement la théorie des danseuses, en murmurant :

— C’est moi, c’est moi, la sirène !

Et l’air murmurait, lui aussi, après avoir joué avec la chevelure odorante de la jeune femme :

— C’est elle, c’est elle la sirène ! Servilia, quand elle soulève une guirlande de fleurs, est belle comme Flore ; Servilia, quand elle porte sur la tête le croissant brillant et au côté le carquois d’argent, est belle comme Diane ; quand Servilia sort du bain, sans ornements, les cheveux défaits, toute parfumée et enveloppée dans sa tunique blanche, se laisse essuyer par ses esclaves, elle est…

— … belle comme Vénus, murmurait l’esclave amoureux.

— Plus belle que Vénus, ajoutait Servilia, dans son orgueil olympien.

Et ceci fut entendu par les nymphes océanides ; Vénus sut que Servilia l’avait offensée et, cette fois, Poseidon écouta la prière de sa belle maîtresse.

....... .......... ...

Ronge, ronge, ô pieuvre molle, grise, flasque, pareille à une loque déchirée ; incrustez-vous, incrustez-vous, ô mollusques, ô coquillages, pour miner les fondements ; jetez vos racines, ô algues glauques, pour arracher une petite motte de terre ; fouillez, fouillez, ô animalcules de corail ; frappe, frappe la roche, ô vague persistante, fais-y un trou couvert de sable, couvert de plantes, un trou perfide, noir et profond ; creusez, creusez, ô petites et patientes puissances de la mer ! Les Néréides pleurent, et pleurent aussi les Sirènes, car Vénus fut offensée et Poseidon est en colère !

....... .......... ...

Servilia rit et chante. Lucullus est à sa villa de Tusculum et la vie est un don heureux — la vie dans l’amour, dans la richesse, dans le luxe, dans les plaisirs les plus délicats, dans les folies les plus coûteuses. Être jeune, être saine, être riche, être joyeuse, être admirée, louée, exaltée, glorifiée, idolâtrée — et aimée jusqu’à la dernière palpitation de la vie ! Mais la mer s’agite sourdement, la terre frémit, un horrible craquement se fait entendre, un cri féroce monte au ciel, les ondes s’élèvent en vagues menaçantes, et l’île Heureuse, l’île Mégaride disparaît dans le gouffre des eaux, engloutie avec la villa, les jardins, les viviers, la beauté, l’orgueil et peut-être avec le premier soupir d’amour de Servilia.

....... .......... ...

— Buvons aux Dieux Infernaux ! fait tranquillement Lucullus, dans sa villa de Tusculum, à l’annonce du funeste événement, en répandant sur le sol quelques gouttes du vin généreux.

....... .......... ...

Veux-tu fouiller la profondeur de la mer, ô hardi plongeur ? Es-tu lassé des sirènes de la terre ? Va sur la plage rocheuse de Chiatamone, retiens ta respiration et précipite-toi dans les eaux ; en un éclair, tu seras au fond et tu verras les arches de la villa, les jardins de Lucullus et sa belle épouse qui est devenue la sirène de la mer. Mais ne te laisse pas séduire par la vision enchanteresse, et remonte à la surface, ô hardi plongeur : sur la terre, tu trouveras des sirènes comme Servilia, qui ne pourront pas t’aimer et te feront mourir de douleur…

XII Le Christ mort.

La chapelle est glaciale : pavé de marbre, parois de marbre, tombes de marbre, statues de marbre — un marbre sombre, dont la teinte maladive et humide vient du temps qui a passé sur lui, du soleil qui lui a manqué, de la pâle clarté qui tombe des fenêtres. Aucun ornement d’or, pas de candélabres, pas de lampes votives, pas de fleurs ; mais des frises, des volutes, des mosaïques, des inscriptions, des palmes, des arabesques, des chapiteaux en pierre blanche, grise ou noire — seulement en pierre. Tout y est glacial, tranquille, sereinement sépulcral. Dans les autres églises, il y a la voix du prêtre qui officie, la faible lueur des cierges, le tintement des sonnettes, le craquement d’une chaise, la fumée bleue de l’encens qui donne de la vie et du mouvement ; ici, le prêtre est absent, les cierges sont éteints, les chaises n’existent pas, les sonnettes sont muettes et l’encens ne brûle pas ; ici, la prière n’est pas une manifestation ardente de la foi, elle se meurt et s’arrête sur les lèvres glacées : ce n’est pas une église, c’est une tombe.

— Voulez-vous voir le Christ mort ? me demande le sacristain, d’un ton traînard.

Cette voix humaine et vulgaire me fait tressaillir. Cependant, elle me parle encore de mort.

— Voyons d’abord la chapelle, dis-je tout bas, ayant presque honte de parler.

Ceux qui y gisent, calmes et immobiles, les bras croisés sur le cœur, appartiennent aux plus nobles familles : grands d’Espagne, deux fois princes, deux fois ducs, trois fois comtes, cinq ou six fois marquis. Au-dessus de l’entrée, est la tombe d’un antique chevalier qui alla aux croisades : blessé dans un combat, on le crut mort et il fut emporté pour être enseveli ; mais brusquement tiré de son évanouissement, il sauta hors de la bière, plein de courage, dispersa et déconfit un groupe d’ennemis. Donc, partout des tombes. Partout de pompeuses inscriptions latines, où le sentiment et le regret sont étouffés sous la monotonie conventionnelle de l’éloge. Seuls, les chiffres ont une signification mélancolique : la vie n’est pas longue dans les maisons nobles. Les jeunes filles y meurent vite, ainsi que les jeunes hommes. Chaque tombe porte la grande statue de celui qui y est enterré, ou tout au moins un médaillon, sur lequel se dessinent en relief des profils suaves, des traits altiers et fiers, les ondulations marmoréennes de chevelures dénouées. Dans les familles de vieille race, la beauté pure est traditionnelle — une beauté plus faite d’expression que de plastique. Chaque tombe a sa statue, chaque tombe a son médaillon.

— Voulez-vous voir le Christ mort ? reprend le gardien.

— Finissons de visiter la chapelle, fais-je, singulièrement ennuyée de cette insistance.

Entre une tombe et l’autre, entre les statues et les groupes allégoriques, toujours ce marbre froid. Voici la Pudeur, avec le visage couvert d’un voile ; voilà la Force, la Tempérance, la Gloire, l’Éducation, l’Amour filial — allégories vides et pompeuses qui ne renferment aucune idée. La dernière, c’est la Désillusion : un homme qui cherche par un effort suprême à se dégager d’un filet serré qui l’enveloppe tout entier. Singulière clôture de la vie, singulière fin de toutes les sublimités, de toutes les passions, de toutes les amours. La Désillusion — et plus encore peut-être…

— Pourquoi cette tombe n’a-t-elle pas de médaillon ? demandai-je au guide.

Il ne m’a pas entendue ou ne m’a pas comprise, car il recommence à dire :

— Le Christ mort…

— Voyons le maître-autel, reprends-je, en m’abstenant.

Oui, la dernière tombe à droite, n’a pas de médaillon. Il manque l’effigie de la noble princesse qui y est ensevelie, qui est morte jeune, elle aussi. Le médaillon est lisse, vide, blanc, comme si l’image en avait été grattée. Et c’est aussi triste que dans la salle Ducale, à Venise, où le portrait de Marino Faliero est recouvert d’un voile noir. Le maître-autel est nu, sévère. Sur la paroi, au fond, en haut, il y a un tableau, une Vierge de la Pitié, pâlie et décolorée, qui soutient sur ses genoux le corps livide du Christ.

La peinture est abîmée, brune, sombre ; un rat a fait un trou dans la côte de Jésus. En dessous, faisant partie du maître-autel, se dresse un grand groupe en marbre qui représente la Déposition de la Croix : toujours le même sujet, toujours la mort.

— Et voilà, répète triomphalement le gardien, en faisant quelques pas, et voilà le Christ mort.

Il se trouve au pied du maître-autel, à gauche. Sur un large piédestal, est étendu un matelas de marbre : sur cette couche glacée et funèbre, gît le Christ mort. Il a la taille d’un homme — d’un homme vigoureux et fort, dans la plénitude de l’âge. Il gît allongé, abandonné, roidi ; les pieds sont rigides et unis, les genoux légèrement infléchis, les reins creusés, la poitrine gonflée, le cou amaigri, la tête soulevée sur des coussins, mais penchée du côté droit, les mains jointes. Les cheveux sont embroussaillés, comme trempés par la sueur de l’agonie. Les yeux sont entr’ouverts, et aux paupières semblent encore trembler les dernières larmes, les plus douloureuses. Sur le matelas sont jetés dans un désordre artistique, tous les attributs de la Passion : les clous, la couronne d’épines, l’éponge imbibée de fiel, le marteau. Sur le piédestal, sous les coussins, est gravée cette inscription : Joseph Sammartino, Neap. ; fecit, 1753. Et rien de plus. C’est-à-dire, non, il y a quelque chose de plus ; sur le Christ mort, sur ce beau corps brisé, une pitié religieuse et délicate a jeté un suaire aux plis souples et transparents, qui voile sans cacher, qui ne dissimule pas la plaie mais la masque, qui ne couvre pas la douloureuse blessure, mais l’adoucit. Sur un corps de marbre qui semble de chair, est drapé un linceul de marbre que la main voudrait presque toucher. Rien ne manque donc en cette profonde création artistique : il y a le sentiment qui fait palpiter la pierre, en troublant notre cœur ; il y a l’audace du créateur qui rompt avec toute règle, et il y a la facture d’une forme élevée, pure, exquise. Ce cadavre était vivant peu de temps auparavant, il se tordait dans les angoisses d’une effroyable agonie, jeune et robuste, il se révoltait devant le martyre, il se révoltait devant la mort. Ce n’était pas une défaillance, ce n’était pas une faiblesse : sa chair ne voulait pas mourir, son corps ne voulait pas mourir. Sous les plis du drap, la tête a un caractère stupéfiant : le front lisse est plein de pensées ; les yeux pleurent d’une torture physique, mais les lèvres entr’ouvertes ont un vague sourire, qui ressemble à une espérance. C’est vrai, la douleur est passée du corps dans l’âme ; c’est vrai, l’âme est affligée, mais ce n’est pas du désespoir, mais ce n’est pas de la désolation… L’âme, comme les lèvres, est abreuvée de fiel, seulement l’amertume est adoucie par une goutte de joie. Ce Christ exprime une douleur suprême et aussi une suprême espérance ; le mystère de cette tête divine est si puissant, l’admiration pour cette merveilleuse œuvre d’art est si profonde, la pitié pour ce beau mort est si grande, que le penseur tressaille et se plonge dans ses réflexions, que l’artiste reste ébloui et que le croyant se penche, en pleurant, sur ces pieds roidis, et les couvre de larmes et de baisers.

Ce devait être une singulière âme d’artiste que celle de ce sculpteur, qui a donné à l’art ce Christ mort. Dans son œuvre, il y a toute son âme — une âme qui renfermait deux amours parfaitement égaux : l’un pour une femme, l’autre pour l’art. Le premier fut malheureux et atrocement amer. Seul, celui qui a connu le déchirement d’une pareille souffrance, peut faire passer toute la poésie de cette souffrance dans le marbre inanimé ; seul, celui qui a vécu dans les larmes, dans la misère, dans l’exaltation d’un sentiment solitaire et passionné, peut traduire dans le marbre l’angoisse sombre et solitaire de ce Christ. Le sculpteur a su, a senti — il a su ce qu’est le supplice subtil qui grince comme une scie inexorable ; la tristesse grise, monotone, où tout est cendre, tout est dégoût, tout est nausée ; le chagrin vaste et lent comme un fleuve de larmes ; la désolation bruyante et tumultueuse pareille à un torrent qui entraîne tout sur son passage. Celui qui a fait ce Christ a haleté d’amour, a souffert et a pleuré ; il a aimé et un frisson mortel a secoué sa chair ; il a aimé et une affreuse convulsion a brisé sa vie ; il a aimé et n’a pas connu la joie, l’espérance, le plaisir ; il a aimé et a consumé sa propre existence dans la cruelle volupté du désespoir. Seul, celui qui aime, a pu créer ce Christ mort ; seul, celui qui souffre avec emportement et aussi avec une joie aiguë, a pu mettre dans une statue toute l’épopée de la douleur. Chaque coup de ciseau qui a taillé, brisé, caressé, adouci le marbre, a été une parole, une plainte, un gémissement, un cri, un éclat furieux de cet amour. La passion de l’homme vivant a créé la passion du Christ mort. Et il en est jailli une âme d’artiste, qui a imprimé son propre caractère à un chef-d’œuvre de l’art.

....... .......... ...

— Pourquoi cette tombe n’a-t-elle pas de portrait ? demandai-je de nouveau, en sortant de l’église, tandis que le gardien faisait résonner ses clefs.

— Le sculpteur n’a pas eu le temps de le finir…

— Quel sculpteur ?

— Sammartino.

— Ah !

— … Il mourut avant de l’achever. On le trouva, une nuit, dans une ruelle sombre, avec un poignard dans la poitrine.

....... .......... ...

Comme dans l’angoisse de l’agonie, la tête du sculpteur mort dut ressembler à celle du Christ mort !

XIII Providence, bonne Espérance.

Les enfants napolitains sont beaux ; ils jouent et rient comme tous les autres enfants du monde, mais ils ne veulent pas rester tranquilles le soir sous la lumière de la lampe, à moins que la jeune mère, ou la sœur aînée, ou l’aïeule aux lunettes d’or, ou la tante qui tricote des bas, ne leur racontent une longue et belle histoire, qui leur fasse ouvrir leurs grands yeux, jusqu’à ce que le sommeil les fasse devenir tout petits. Sont-ils ainsi tous les enfants du monde ? Je l’ignore : je connais seulement nos jeunes Napolitains qui aiment les histoires du soir sous la lampe. Je voudrais être la mère encore gaie comme une jeune fille, la grande sœur dont l’âme a déjà des instincts maternels, la grand’mère qui se rappelle les joyeuses années d’autrefois, la tante qui n’a pas de passé amoureux, qui n’a plus d’espoir dans l’avenir et dont la main tremblante d’émotion s’appuie timidement sur la tête d’enfants, qui ne sont pas siens : je leur dirai l’histoire de Providence, bonne Espérance. Mais voudront-ils m’écouter, moi qui ai l’habitude de conter aux hommes de noirs et vilains récits ? Bah ! les enfants sont beaux, ils aiment les jolies histoires et ils sont indulgents pour le conteur.

Il y avait donc une fois, dans notre chère Naples, un homme très bizarre. Je ne vous dis pas l’époque précise où il vivait son étrange existence, car vous ne vous souciez guère d’une date, mes enfants, vous qui avez le bonheur d’oublier, et les chiffres ne vous intéressent guère, vous dont la vie est toute une poésie. Cette époque, je la sais, puisque nous autres grandes personnes, nous avons le malheur de savoir trop de choses inutiles, d’accumuler dans notre tête trop de matière qui ne sert à rien — je la sais et je ne vous la dis pas. Il vous intéresse bien davantage de connaître comment était fait cet homme étrange, comment il s’habillait, ce qu’il mangeait, quelles étaient ses habitudes et en quoi consistait sa singularité.

Écoutez-moi tous attentivement, car maintenant le plus beau va commencer : cet homme dont je vous parle était long, long autant qu’un homme peut l’être, si bien que le peuple prétendait qu’il avait grandi dans l’humidité et que sa maman avait eu grand soin de l’arroser souvent, afin de le faire croître, comme s’il avait été un arbuste au lieu d’un individu en chair et en os. Il était aussi très maigre, avec des jambes qui dansaient dans ses pantalons comme dans une gaine trop large, avec des bras qui ressemblaient à deux ailes de moulin, toujours en mouvement. Vous avez déjà vu des moulins, mes chéris, n’est-ce pas ? Oui ? Alors, c’est bien. Continuons.

Cet homme long et maigre n’était pas très vieux, car ses cheveux noirs n’avaient pas un fil blanc et ses yeux sombres, pareils à du charbon, brillaient comme ceux d’un jeune homme ; mais la peau de son visage était jaune comme le parchemin des livres de votre grand-père et formait mille petites rides ; le cou, dont les tendons étaient saillants, rappelait la patte sèche d’une poule morte. Il était toujours habillé de noir, avec des pantalons rendus luisants par l’usure, trop courts sur le pied, laissant voir de gros souliers de cuir et des chaussettes trouées ; il avait un long pardessus dont les basques flottaient et s’envolaient — un pardessus qui s’ajustait mal à la taille, aux épaules, à l’encolure, dont le premier bouton était toujours fourré dans la seconde boutonnière et ainsi de suite. Il portait au cou, en guise de cravate, un mouchoir blanc ; sur la tête, un mauvais chapeau, rouge de honte, tout taché et tout déchiré ; dans la main un bâton noueux, à la pomme aussi grosse que celle d’un tambour-major. On ne savait rien de cet homme, ni qui il était, ni d’où il venait, ni où il allait ; mais tous le connaissaient car, jour et nuit, il errait dans les rues de Naples, longue figure décharnée, qui prenait à la lueur des réverbères d’invraisemblables proportions, et, à la clarté du soleil, l’aspect d’un spectre, échappé du cimetière.

L’homme s’arrêtait à toutes les portes, s’arrêtait sous toutes les fenêtres en jetant son appel habituel ; il attendait un moment, puis repartait. Il connaissait toutes les maisons où il y avait des enfants, il stationnait à l’entrée en criant de sa voix stridente : Providence ! Alors le bambin venait, saluait l’homme et lui donnait un petit sou, un fruit ou un morceau de pain. Il connaissait aussi toutes les maisons où il n’y avait pas d’enfants et restait un instant sur le seuil, en criant : Bonne Espérance. Il avait un accent presque prophétique et tous ceux qui ont le désir d’avoir des enfants, tous ceux qui les attendent, tous ceux qui les aiment et les espèrent, faisaient l’aumône au mendiant. Seuls, les cœurs durs, ceux qui sont égoïstes, ceux qui n’ont jamais affectionné personne, ne lui donnaient rien ; le pauvre gueux connaissait ces maisons-là et ne s’y arrêtait pas. Cependant, au milieu du tapage des chars, des voitures, des métiers bruyants, des vendeurs offrant leur marchandise, il continuait à jeter son cri aigu qui dominait tous les autres : Providence, bonne espérance !

On l’entendait dans les caves profondes, dans les greniers élevés, dans les jardins, sur les terrasses, dans les appartements, et partout son appel portait la gaieté. Le pauvre malade qui, cloué sur son lit, regarde voler les mouches, compte les fleurs de la tenture ou les poutres du plafond, écoutait volontiers ces paroles qui, de la rue, semblaient lui donner la promesse d’une prompte guérison : Providence, bonne espérance ! L’ouvrier qui, dans sa boutique, pendant les chaleurs étouffantes de l’été, sue en tirant l’alène ou en frappant son marteau, se redressait plus vigoureux, pris du vague espoir que le travail serait moins dur, le patron moins exigeant et le pain moins cher : Providence, bonne espérance ! La mère, solitaire qui, le soir, tricote près de la table, sous la pâle clarté de la lampe, pense à son fils embarqué sur un navire de l’État, tremble au moindre souffle du vent et pleure aux rafales de la tempête, souriait à cette voix qui, dans l’ombre, lui disait d’espérer : Providence, bonne espérance !

Mais ce mendiant singulier, qui ne parlait jamais d’aumônes, s’entretenait volontiers avec les enfants de Naples, les connaissait presque tous, savait leurs noms et quelquefois leurs petits secrets. Dans la rue Santa-Lucia, où les marmots sont bruns, maigres, nerveux et ressemblent aux petits poissons de la mer, il s’arrêtait pour regarder les plongeons qu’ils font dans l’eau, les animant du geste et de la voix, agitant son bâton, excitant les plus braves, applaudissant les sauts les plus hardis ; puis les gamins remontaient et venaient s’amuser avec lui, se frottant contre ses longues jambes, tandis qu’un bon rire détendait les rides de l’homme et éclairait son visage.

Dans les beaux quartiers de Chiaia, de Tolède, de la Riviera, il examinait longuement les bambins vêtus de velours et de dentelle, avec des boucles bien peignées, des jolis souliers neufs, des mains gantées — des bambins qui allaient se promener en voiture, accompagnés par leur maman ; des bambins qui n’avaient pas peur du mendiant et quelquefois lui donnaient un bonbon ou un morceau de chocolat, et lui, que personne n’avait jamais vu manger, dévorait ces douceurs avec un sourire de délice, la tête renversée en arrière, les yeux brillants de contentement.

Dans les bas quartiers de Pendino et du Mercato, où les enfants sont pâles et maladifs à cause du mauvais air et de leur nourriture composée de fruits acides, il leur donnait, en se cachant, des petits sous et s’enfuyait avec ses longues jambes, criant et agitant son bâton.

Sur les pentes des collines, là où les enfants ont le visage florissant, les cheveux dorés par le soleil et les pieds nus dans la poussière, il les réunissait autour de lui, faisait des culbutes, se jetait par terre comme un fou et les faisait marcher le long de ses jambes, sur son ventre, sur son estomac, en riant et en chantant ; puis il en saisissait deux, les embrassait désespérément et s’échappait, par les ruelles, semblable à un épouvantail.

La nuit, il vaguait dans les rues de la ville, derrière les enfants qui cherchent les bouts de cigares, et, tâtant par terre avec son bâton, regardant dans l’obscurité avec ses yeux de chat, il trouvait, lui aussi, des « megos » qu’il jetait sans rien dire dans le panier des petits trovatori ; il s’arrêtait sur le seuil des églises où dorment sur le sol, roulés en boule comme des chiens, de misérables petites créatures sans feu ni lieu ; il en prenait deux ou trois et appuyait leurs têtes sur ses genoux, les abritant sous les basques de son pardessus, restant immobile, au froid, assis sur des degrés de pierre, regardant passer les gens aisés et heureux qui rentrent chez eux, et vont embrasser leurs enfants endormis dans la tiédeur du lit.

Providence, bonne espérance, allait le matin et à midi devant les écoles pour voir entrer et sortir les élèves ; pendant les huit jours de l’année où l’hospice de l’Annunziata est ouvert au public, le mendiant se promenait gravement dans les salles, examinant les enfants-trouvés, leur parlant, les caressant, jouant avec eux et leur chantonnant de mystérieuses chansons. Il était singulier de voir comme le mendiant devinait les balbutiements des tout petits, ainsi que les questions incohérentes des plus grandelets, et les enfants le comprenaient, lui, que les hommes ne comprenaient pas.

Une nuit, Providence, bonne espérance disparut, on ne sut plus rien de lui et on ne le vit plus. Un jardinier de Capodimonte raconta l’avoir aperçu dans la nuit, sur une grosse pierre, gesticulant, saluant, s’agitant, envoyant des baisers à la ville plongée dans le sommeil, se jetant par terre, dans la poussière, pleurant, s’arrachant les cheveux, puis se relevant et partant à grandes enjambées. Ceux qui le connaissaient, s’attristèrent de ne plus le voir, de ne plus entendre son cri qui réjouissait le cœur ; les enfants de Naples y pensèrent une, deux fois, puis ils l’oublièrent. On assura dans la suite que Providence, bonne espérance était un grand médecin d’un pays lointain, comme la Suède, la Norvège ou le Danemark, qui s’était fait aimer de la fille unique du roi, l’avait épousée secrètement et en avait eu un fils ; — que le roi ayant su le fait, était entré dans une grande colère, avait exilé le médecin pour toujours, enfermé sa fille dans un appartement et mis le nouveau-né en nourrice ; — que le vieux roi vint à mourir et alors le médecin fut rappelé par le nouveau souverain, son beau-frère, pour prendre sa place à la cour, près de sa femme et de son fils. C’est du moins ce qu’on raconta, mais à Naples, la figure de Providence, bonne espérance est restée traditionnelle auprès des mères, des enfants et des gens du peuple ; l’annonce de son arrivée sert encore à calmer les cris des petits désobéissants, à sécher les larmes des pleurnicheurs et à endormir ceux qui ont la mauvaise habitude de veiller tard, sans savoir que le sommeil…

Les enfants dorment.

XIV La Légende de Capodimonte.

Là-haut, sur la colline, s’étend l’ombre fraîche du bois verdoyant ; les sentiers s’allongent à perte de vue sous les grands arbres et les feuilles mortes craquent doucement sur la terre brunie. La sève jaillit puissante du sol, gonfle les troncs noueux, se répand dans les branches qui s’entrecroisent, fait frissonner les innombrables feuilles brunes et luisantes ; au pied des arbres, croît une herbe douce, épaisse et touffue. L’anémone fleurit dans les haies et la rose sauvage effeuille sur le sol ses feuilles rosées. Les lézards d’un gris-vert, à la tête mobile et intelligente, à la queue nerveuse et frétillante, glissent, passent et disparaissent. Sous la voûte des allées profondes, la lumière pénètre à peine ; entre les feuilles serrées, le soleil jette sur le sable des petits ronds souriants ; et des rayons minces et dorés traversent l’épais feuillage. Le silence est profond : la ville bruyante est loin, loin… Une odeur vivifiante flotte dans l’air et, de temps en temps, le joyeux gazouillement d’un oiseau fait vibrer l’atmosphère. Ce n’est pas la mesquine et maigre végétation des jardins coupés à angles droits, taillés, peignés, arrangés, poussiéreux et mélancoliques ; ce ne sont pas les plates-bandes de fleurs variées, qui ne donnent ni ombre ni fraîcheur, et obligent à des soins infinis ; ce n’est pas la nature correcte et soignée, impudente et pompeuse, qui s’étale au soleil sans honte, brûlée, séchée. C’est la forte et puissante nature qui jaillit de la terre notre mère et qui inonde la campagne d’un océan de verdure ; c’est la nature pudique et grande de la forêt, qui se couvre d’un manteau de verdure, qui cache son visage divin sous les plantes, qui dissimule ses amours passionnées dans l’ombre discrète, dans les calmes silences, dans les retraites inconnues.

C’est dans le bois immense qu’on rêve le mieux ; on voit de légers fantômes traverser rapidement les carrefours ; quelque délicat visage de femme apparaît au milieu des vieux arbres ; la feuille qui tombe ressemble au bruit d’un baiser. C’est dans le bois aimable et discret qu’on s’aime…

Il errait dans les allées, seul, pâle et triste. La ville l’ennuyait, la maladie qui empoisonnait son âme était incurable. Son œil vitreux fixait les belles choses sans plaisir, sans intérêt : il n’appréciait pas la fête des couleurs, la joie d’une œuvre d’art, le sourire d’une jolie femme — rien ne pouvait détendre ses lèvres crispées. Dans la ville, une jeune fille frêle et pensive, se consumait d’amour pour lui : il ne l’aimait pas ; dans la ville, une femme belle et infidèle, brûlée par une intense passion, se mourait de désespoir pour lui : il ne l’aimait pas. Son cœur était ailleurs. Là-haut, peut-être, dans les brillantes et incomparables étoiles, joyaux ardents du ciel ; là-bas, peut-être, dans les ondes vertes et écumantes, dont le fracas ressemble au rythme d’une poésie monotone et uniforme ; au pôle, peut-être, dans les aubes neigeuses, dans les atmosphères glacées où le soleil ne se réchauffe pas ; dans la noire et affreuse Afrique, peut-être, au milieu des rouges lianes géantes, près des serpents bleutés aux yeux ensorceleurs. Il aimait très loin, dans une contrée inconnue, dans un pays ignoré, une créature mystérieuse qu’il avait créée. Il ne la recherchait pas, il ne la désirait pas : son âme n’avait ni volonté ni aspiration. Il aimait. Son palais restait vide, sa mère se désolait dans la solitude, ses serviteurs dormaient dans les antichambres, les chevaux de sang hennissaient d’impatience dans les écuries. Il ne se souvenait plus de rien. Il traînait sa vie, errant dans les avenues du bois, où il retrouvait la paix ; il traînait sa longue vie, s’épuisant d’amour. Son corps dépérissait, ses joues décharnées avaient la pâleur de la mort, ses yeux avaient perdu tout éclat : cependant, la vie de son âme était ardente et agitée. Il avait la funeste maladie qui tue les hommes : il était possédé par la fatale et incurable passion de l’idéal.

Dans la brume d’une allée, où s’élevait une nuée opaline et irisée, par un matin d’hiver, il la rencontra pour la première fois. C’était une figure mince, sans contours précis, faite d’air, ondoyante ; ce fut un éclair rapide, un miroitement, une lueur, un court moment de lumière. Il courut, anxieux, ranimé ; il ne retrouva rien : la forme exquise avait disparu. Mais il fut pris du désir ardent de revoir le fantôme charmant et il l’évoqua de nouveau, avec toute la puissance de sa volonté. C’était toujours une ombre vaine, lointaine. Quelque chose de blanc et de clair qui flottait, qui ne touchait pas le sol, qui se fondait dans des lignes indécises. Ce rêve, cette chimère, cette apparition était son unique amour : il allait à l’endroit où l’idéale figure lui était apparue, il s’agenouillait et baisait la terre, adorant ainsi l’image fuyante. Chaque jour, la divine créature lui semblait moins lointaine, plus distincte, plus claire. C’était un être céleste, une blanche jeune fille, dont les formes presque enfantines étaient dissimulées sous une robe argentée. Elle se montrait et son visage lumineux lui souriait ; elle agitait la tête, en le saluant. Puis, elle se mettait à marcher et il la suivait, les yeux attentifs, avançant machinalement, concentré dans son ravissement ; elle rasait à peine la terre, abandonnait les sentiers fréquentés, glissait au milieu des arbres, paraissait et disparaissait, se retournant pour sourire, laissant la blanche traîne de sa robe frôler l’herbe, avec un bruissement exquis. Il n’osait pas lui parler et il tremblait, la voix étranglée dans la gorge ; mais il était heureux de contempler ainsi son amour qui fuyait, de le contempler avec des yeux brûlants, dans lesquels brillait la flamme de la folie. Elle circulait dans le bois, s’arrêtant parfois une minute, se penchant pour respirer une fleur, sans la cueillir, ne laissant aucune trace sur l’herbe humide ; à peine la rejoignait-il, qu’elle reprenait sa course. Et lui, sans éprouver aucune fatigue, ne s’apercevait pas que ses jambes devenaient lourdes comme du plomb ; et lui, soutenu par une indomptable énergie, excité, exalté, allait, allait toujours, poussé par une vibration aiguë de ses nerfs. A mesure qu’elle s’approchait du château, la céleste vision cessait de sourire et une vague mélancolie se répandait sur son joli visage ; puis, au moment d’entrer sous la grande voûte, elle se retournait pour la dernière fois, saluait, agitait la main et disparaissait. Il n’osait pas lui crier : reste, reste ! et il tombait sur un banc, épuisé, abattu, mort.

— Pourquoi ne t’assois-tu pas à côté de moi, ô mon doux amour ? Pourquoi ne t’approches-tu pas ? Ne crains rien, je ne frôlerai pas ta belle robe. Tu sais que je t’aime, je sais que tu m’aimes, je sais aussi que nous ne devons pas être trop près l’un de l’autre. Et cependant, tu peux me parler : ainsi le veut le Destin. Mais moi, je t’aime — tu es mon cœur. Mon âme est faite de toi ; tu es mienne et je suis tien ; si tu meurs, je meurs et si je meurs, tu mourras aussi… Comme tu es blanche, ô divine jeune fille ! Tes yeux sont transparents et clairs, mais ils ne me regardent pas ; tes joues ont à peine une transparence rosée, tes lèvres sont exsangues, tes mains sont pâles comme de l’ivoire et ton manteau ressemble à un flocon de neige. As-tu froid, mon cœur ? Ne sais-tu pas que j’ai la fièvre, que mon sang bout dans mes veines comme un torrent impétueux. Tu souris, ma belle ? Oui, calme-moi ainsi… Cette ardeur qui m’enflamme, cet incendie qui me dévore, ne peuvent être calmés que par la caresse de tes mains glacées, que par le baiser de tes lèvres froides. Non ! Ne t’éloigne pas : reste, reste, par pitié pour celui qui t’adore ! Je ne te demanderai plus rien, innocente créature. Tu lis en moi, tu vois que je suis pur, que mon cœur est immaculé comme ta robe, et qu’aucun désir de chair ne vient l’effleurer. Ne fuis pas, ne détourne pas ton céleste visage ; quand tu m’abandonnes, la vie se retire de moi : tout devient sombre, tout devient muet ; et je pleure sur mon rêve envolé, sur mon cœur brisé… D’où viens-tu ? Où vas-tu quand tu me laisses ? Et pourquoi me laisses-tu ? Je t’aime, ne me quitte pas…

La jeune fille ne parlait pas pendant les entretiens d’amour. Elle écoutait, immobile, blanche, toujours prête à partir ; de temps en temps, un indéfinissable sourire lui effleurait la bouche ou une grande mélancolie lui assombrissait le visage ; mais ce sourire et cette mélancolie ne faisaient pas bouger les traits de sa figure, il n’y avait ni froncement de sourcils, ni tension des lèvres : c’était une expression passagère, une lueur intérieure, comme si une lampe mystérieuse se fût allumée derrière un voile.

Elle ne disait rien, mais chaque jour elle restait plus longtemps avec celui qui l’aimait.

Il lui parlait longuement, puis saisi par une brusque lassitude, sa voix baissait peu à peu, et enfin il se taisait. Il la contemplait, extasié ; parfois, elle faisait le geste de s’en aller.

— Ne pars pas ! ne pars pas ! suppliait-il.

Alors, elle restait debout devant lui, ses petits pieds blancs comme des ailes de colombes à peine posés sur le sol, les cheveux joliment ornés de roses argentées, avec un pan de sa robe relevé par une guirlande de fleurs candides.

— Viens près de moi ! viens…

Elle ne s’asseyait pas, immobile, regardant devant elle avec ses grands yeux sans expression.

— Parle-moi, parle-moi… murmurait-il.

Elle n’avait pas de voix et ne remuait pas les lèvres. En vain, il la priait, la conjurait, s’agenouillait — elle ne répondait pas, inflexible et sereine.

Mais, par un crépuscule d’automne, il sut trouver des phrases plus éloquentes pour exprimer son propre désespoir : il frappa la terre de son front, il versa des larmes cuisantes, il adora la jeune fille… Elle semblait se transformer et derrière la blancheur de la peau, le sang avait l’air de courir. Lui, fou d’amour, lui offrit sa vie pour un mot.

— M’aimes-tu ?

— Oui, sembla-t-elle soupirer.

Alors, dans un éclair de passion, il l’étreignit. Un horrible craquement se fit entendre et la divine créature tomba sur le sol, brisée en mille morceaux de porcelaine blanche.

Dans la nuit profonde, tandis que les gardiens dormaient, un murmure s’éleva dans la Salle des Porcelaines au Palais de Capodimonte, un chuchotement, une agitation… Des frémissements couraient d’une vitrine à l’autre, à travers les vitres, des voix étouffées et indignées se disputaient, de fières résolutions s’élaboraient, des projets de vengeance se heurtaient les uns contre les autres. Peu à peu, le calme se rétablit : tout était décidé. Le défilé commença. D’abord, ce fut la blanche Aurore, debout sur son char traîné par quatre chevaux couleur de lys ; elle descendit dans le parc où le misérable gisait sans connaissance, à côté de son idole brisée, et elle le maudit pour toujours ; elle fut suivie par les vingt-quatre jeunes filles qui sont les Heures, dont les doigts candides effeuillèrent des roses empoisonnées sur l’homme évanoui ; ensuite vinrent les Amours, qui plantèrent dans son cœur des flèches aiguës et douloureuses. Le groupe passa. Enfin, parurent les sept rois de France, sur des chevaux immaculés, Charlemagne, saint Louis, François Ier, Henri II, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, galopant dans les avenues : ils touchèrent de leur sceptre et de leur épée le front du malheureux, et chaque coup retentit péniblement dans sa tête. Puis, chaque statuette s’en alla, lui cracha au visage, l’insulta, le piétina : pour lui, chaque coupe fut pleine de ciguë, chaque urne de cendres, chaque vase de plantes malfaisantes et cruelles. Alors, le grand groupe des Titans qui veulent escalader l’Olympe, se mit en mouvement. Jupiter, assis sur son aigle, foudroya le moribond et les Titans l’ensevelirent sous un tas de pierres. Puis chacun reprit son chemin, les statuettes rentrèrent dans leurs vitrines et y restèrent immobiles. Telle fut la vengeance de la froide et blanche porcelaine sur celui qui avait brisé l’immortelle jeune fille…

Et ceci est l’histoire éternelle et fatale. L’idéal une fois atteint, se casse en mille pièces — l’art se venge sur la vie — et l’âme meurt et gît sous un immense sépulcre blanc et froid.

XV La Légende de l’Avenir.

Te voilà, belle et hardie lectrice, arrivée à la fin de mes histoires fantastiques, et tu souris — tandis que moi, pauvre auteur, je cherche à m’expliquer ce que signifie l’éclair sombre de tes yeux et l’expression ironique de tes lèvres, pourprées comme la fleur du grenadier. Et je comprends presque, impénétrable sphynx au pur visage marmoréen, la signification de ton rire muet et intelligent. Ces histoires fantastiques dans lesquelles se reflète une si grande partie de la vie napolitaine, ces histoires-là ne t’ont pas épouvantée ; et si ton imagination a suivi les fantômes insaisissables, le petit lutin ou le génie familier, tu n’en as pas eu peur. Ces histoires-là sont vieilles, quelques-unes sont très anciennes et appartiennent au lointain passé qui ne revient pas ; elles ont vécu et sont mortes ; elles ont été des drames humains et sont devenues de vaines paroles, des traditions obscures. Il reste d’elles quelquefois un tableau, une statue, une église, une tombe, un bois ; quelquefois un simple souvenir ; quelquefois un simple nom : mais c’est quand même le passé. Et toi, orgueilleuse lectrice, tu souris au présent, tu souris à l’avenir, tu marches vers la lumière et la joie — mais tu ne veux pas jeter un regard en arrière. Tu consens à lire ces légendes du passé, mais les sirènes, les cavaliers, les dames, les moines, les gras bourgeois, les pâles poètes n’éveillent en toi qu’un sourire de pitié ; ils sont morts, tandis que Naples, sa mer glauque et ses riantes collines fleuries sont vivantes — éternellement vivantes, comme l’amour, la beauté et la jeunesse… Je le sais. Mais je veux te punir du sarcastique ricanement avec lequel tu te moques des chères ombres, des spectres charmants ou des larves terrifiantes qui reposent dans la tradition et dans l’imagination populaire ; je veux te châtier, lectrice méchante ; je veux, en te contant la flamboyante légende de l’avenir, éteindre ton sourire mordant, faire pâlir tes joues, faire frissonner ta chair de marbre — et faire palpiter de peur ton âme légère.

Aujourd’hui la ville est belle, parce que Dieu le veut, car les hommes se soucient assez peu de sa parure ; elle s’orne de fleurs, mais elle est pauvre ; elle sourit, mais sa tunique de pourpre est déchirée et couvre à peine ses belles épaules ; elle est gaie, mais ses rues sont sales et pleines d’ordures ; elle danse et chante sur ses plages parfumées, mais les navires aux flancs arrondis, chargés de marchandises précieuses, ne viennent pas encore dans ses ports ; elle voit ses collines se couvrir de villas, mais la fumée grise des vastes ateliers ne monte pas encore au ciel, pareille à un encens sacré. Qu’importe ! Ce jour béni viendra et alors la cité sera sanctifiée. Pense donc, ô chère âme poétique, à l’heureuse union de l’art et de la nature, pense à la céleste harmonie de l’homme et de son œuvre, pense à la ville qui sera belle et bonne, toute blanche sous le soleil, sans une tache, sans un haillon ; alors, alors… O lointain avenir, ô jour splendide qui, comme celui de Faust, méritera d’être arrêté au passage…

Mais la divine cité que nous aimons, doit disparaître ; nous la croyons immortelle et elle est vouée à la mort ; nous la croyons éternelle et sa vie est ténue comme celle d’un enfant. Elle doit mourir, elle mourra… il faudra dire au voyageur pensif et mélancolique : là fut Naples ! Nous pouvons tout lui donner : le travail qui l’anoblit, le commerce qui l’enrichit, l’eau qui la désaltère, le soleil qui assainit ses rues — mais nous ne pouvons pas retarder sa fin dernière. Elle sera une nymphe souriante, rosée, azurée, blonde de soleil, pleine de jeunesse, frémissante de vie, mais elle ne vivra pas longtemps. La légende prophétique le dit — légende qui est répétée de bouche en bouche, qui circule dans les rues, qui entre dans les boutiques, qui monte jusque dans les salons de la noblesse. Vois-tu cette colline au pied de laquelle s’étendent ces beaux villages baignés par la mer, dont les flancs sont couverts de pampres et de vignes bienfaisantes ; vois-tu cette colline, striée de funèbres raies noires ? C’est elle qui fera mourir Naples : du moins, c’est ce que dit la légende prophétique. Le feu liquide brûle, bout et écume dans les entrailles de cette montagne et s’y accumule pour le jour funeste ; au dehors, une petite nuée de fumée blanche montre à peine le profond travail souterrain. Les biges et les quadriges couraient dans les rues de Pompéi ; les beaux garçons aux tuniques blanches et les douces jeunes filles aux tuniques candides aimaient la clarté rose du soleil ; les séduisantes hétaïres se vêtaient de byssus et se parfumaient de nard ; les jeunes gens et les vieillards allaient au Forum, aux Thermes, aux théâtres ; des couronnes de roses odorantes étaient suspendues sur les portes des maisons ; et cependant la montagne voulut que Pompéi-la-Jolie soit détruite — et quand la montagne le voudra, Naples mourra aussi… Et cette colline, que nous regardons avec admiration, presque avec affection, car elle a une si grande part dans la beauté du paysage napolitain, cette colline sera notre bourreau.

Et personne ne saura ni l’heure, ni le jour. Dans la cité, le monde bruyant se rendra à ses occupations habituelles, courra où le plaisir l’appelle, ira où la douleur le réclame, aimera, haïra, jouira, pleurera — vivra, en somme, comme si rien n’était. Dans le ciel serein, les étoiles brilleront ; dans l’air léger, s’élèvera le même panache de fumée. Puis, sur le cratère paraîtra un point rouge, comme une torche allumée là-haut, comme un charbon ardent ; les Napolitains hausseront les épaules et murmureront :

— C’est toujours la même chose !

L’éruption grandira avec beaucoup de lenteur ; les hommes de science d’alors en constateront les phénomènes et en annonceront la fin prochaine ; mais l’éruption croîtra toujours, continuellement. Un roulement souterrain commencera à faire trembler les vitres des maisons ; trois fleuves de lave brûlante couleront le long de la montagne ; le ciel sombre se teindra de pourpre, le fond de la mer sera rouge et les étrangers arriveront pour contempler l’admirable spectacle, tandis que les Napolitains se presseront sur le Môle, à Santa-Lucia, à Mergellina, sur les terrasses, sur les collines, partout. Mais les habitants des villages qui se trouvent sous la colline, se mettront à fuir et viendront dans la ville, où ils seront accueillis à bras ouverts — et la lave continuera toujours. De nouvelles bouches s’ouvriront et le torrent enflammé arrivera à Résina…

Mais les Napolitains ne craignent rien : le Vésuve est leur ami, il veut s’amuser, c’est un vieux grogneur, mais il se tait vite. Puis, il y a saint Janvier, dont le doigt, levé d’un air impérieux, ordonne à la lave de ne pas avancer ; et le cardinal-évêque de Naples fait promener dans les rues la statue en argent du saint et son précieux sang, qui est conservé dans une ampoule de verre. On prie dans les humbles églises. Cependant un matin, le soleil ne se montre pas, un épais nuage gris cache le ciel et il tombe de la cendre ; les Napolitains sourient encore et vont à leurs affaires, sous cette étrange pluie. Mais le lendemain, le grondement devient tumultueux, les secousses du tremblement de terre se succèdent à des intervalles réguliers, d’horribles convulsions secouent la montagne, dont les flancs sont couverts de bouches de feu : les coulées de lave s’unissent, se mêlent, se fondent, deviennent un fleuve unique qui roule vers Naples ses vagues solidifiées et ardentes : une étouffante puanteur soufrée empoisonne l’air, il pleut des cendres chaudes et lourdes, il pleut de l’eau bouillante, il pleut des petites pierres, il pleut la mort sur la ville. Dans les clameurs désespérées des agonisants, dans le fracas des maisons qui s’écroulent, dans l’horreur du tremblement de terre, dans l’affreuse tempête qui agite la mer, dans les éclairs sanglants qui couvrent le ciel, dans le bouleversement de toute la nature, la lave triomphante et victorieuse entre à Naples — et Naples achève de mourir dans un incendie colossal.

....... .......... ...

Quoi ? tu souris encore, orgueilleuse créature. Je te comprends, car je lis en toi comme dans un livre ouvert. Tu penses ce que je pense ; tu souris de cette mort : cette Naples qui fut créée par l’amour, qui vécut dans l’adoration des couleurs éclatantes, de la musique ardente, des lourds parfums et des nuits d’ivresse, qui aime la violente volupté de la nature et la douceur des baisers, cette ville passionnée saura bien mourir, saura mourir dignement, dans l’apothéose flamboyante d’un océan de feu.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings