LECOQ (continued 9)
Reading edition
—Allons!... reprit-il avec un accent d'affreux découragement, la destinée ne s'est pas lassée... Je veillais sur Marie-Anne, cependant, dans l'ombre, de loin... Et ce soir, je venais lui dire: «Défie-toi, sœur, prends garde!...»
—Quoi! vous saviez...
—Je savais qu'elle était en grand danger, oui, monsieur l'abbé... Il y a de cela une heure, je soupais, dans un cabaret de Sairmeuse, quand le gars à Grollet est entré. «Te voilà, Jean? me dit-il; je viens de voir le père Chupin en embuscade près de la maison à la Marie-Anne; quand il m'a aperçu, le vieux gueux, il a filé.» Aussitôt, j'ai ressenti comme un coup terrible. Je suis sorti comme un fou, je suis venu ici en courant de toutes mes forces... Mais quand la fatalité est sur un homme, vous savez! Je suis arrivé trop tard.
L'abbé Midon réfléchissait.
—Ainsi, fit-il, vous supposez que c'est Chupin...
—Je ne suppose pas, monsieur le curé, j'affirme que c'est lui, le misérable traître, qui a commis cet abominable forfait.
—Encore faudrait-il qu'il y eût eu un intérêt quelconque...
Jean eut un de ces éclats de rire stridents qui sont peut-être l'expression la plus saisissante du désespoir.
—Soyez tranquille, monsieur le curé, interrompit-il, le sang de la fille lui sera payé et plus cher, sans doute, que le sang du père. Chupin a été le vil instrument du crime, mais ce n'est pas lui qui l'a conçu. C'est plus haut qu'il faut chercher le vrai coupable, bien plus haut, dans le plus beau château du pays, au milieu d'une armée de valets, à Sairmeuse enfin!...
—Malheureux, que voulez-vous dire!...
—Ce que je dis!
Et froidement il ajouta:
—L'assassin est Martial de Sairmeuse.
Le prêtre recula, véritablement effrayé des regards de ce malheureux jeune homme.
—Vous devenez fou!... dit-il sévèrement.
Mais Jean hocha gravement la tête.
—Si je vous parais tel, monsieur l'abbé, répondit-il, c'est que vous ignorez la passion furieuse de Martial pour Marie-Anne... Il en voulait faire sa maîtresse... Elle a eu l'audace de refuser cet honneur, c'est un crime qu'on châtie, cela... Le jour où il a été prouvé à M. le marquis de Sairmeuse que jamais la fille de Lacheneur ne serait à lui, il l'a fait empoisonner pour qu'elle ne fut pas à un autre...
Tout ce qu'on eût dit à Jean en ce moment, pour lui démontrer la folie de ses accusations, eût été inutile; des preuves ne l'eussent pas convaincu; il eût fermé les yeux à l'évidence. Il voulait que cela fût ainsi, parce que sa haine s'en arrangeait...
—Demain, pensait l'abbé, quand il sera plus calme, je le raisonnerai...
Et comme Jean se taisait:
—Nous ne pouvons, dit-il, laisser ainsi à terre le corps de cette infortunée, aidez-moi, nous allons le placer sur le lit.
Jean tressaillit de la tête aux pieds, et durant dix secondes hésita.
—Soit!... dit-il enfin...
Personne jamais n'avait couché dans ce lit que le pauvre Chanlouineau, au temps des illusions de son amour, avait destiné à Marie-Anne.
—Il sera pour elle, disait-il, ou il ne sera pour personne.
Et ce fût elle, en effet, qui y coucha la première, mais morte.
La douloureuse et pénible tâche remplie, Jean se laissa tomber dans le grand fauteuil où avait expiré Marie-Anne, et la tête entre les mains, les coudes aux genoux, il demeura silencieux, aussi immobile que ces statues de la douleur qu'on place sur les tombeaux.
L'abbé Midon, lui, s'était mis à genoux à la tête du lit, et il récitait les prières des morts, demandant à Dieu paix et miséricorde au ciel pour celle qui avait tant souffert sur la terre...
Mais il ne priait que des lèvres... Sa pensée, en dépit de sa volonté et de ses efforts d'attention, lui échappait.
Il se demandait comment était morte Marie-Anne...
Était-ce un crime?... Était-ce un suicide?
Car l'idée du suicide lui vint. Mais il ne pouvait l'admettre, lui qui jadis avait surpris le secret de la grossesse de cette infortunée, et qui savait qu'elle était mère, bien qu'il ne sût pas ce qu'était devenu son enfant.
D'un autre côté, comment expliquer un crime?...
Le prêtre avait scrupuleusement examiné la chambre, et il n'y avait rien découvert qui trahit la présence d'une personne étrangère.
Tout ce qu'il avait constaté, c'est que son flacon d'arsenic était vide, et que Marie-Anne avait été empoisonnée avec le bouillon dont il restait quelques gouttes dans la tasse, laissée sur la cheminée.
—Quand il fera jour, pensa l'abbé Midon, je verrai dehors...
Dès que le jour parut, en effet, il descendit dans le jardin et se mit à décrire autour de la maison des cercles de plus en plus étendus, à la façon des chiens qui quêtent.
Il n'aperçut rien, d'abord, qui pût le mettre sur la voie, ni traces de pas ni empreintes.
Il allait abandonner ces inutiles investigations quand, étant entré dans le petit bois, il aperçut de loin comme une grande tache noire sur l'herbe. Il s'approcha... c'était du sang.
Fortement impressionné, il courut appeler le frère de Marie-Anne pour lui montrer sa découverte.
—On a assassiné quelqu'un à cette place, prononça Jean, et cela cette nuit même, car le sang n'a pas eu le temps de sécher.
D'un coup d'œil l'abbé Midon avait exploré le terrain aux alentours.
—La victime perdait beaucoup de sang, dit-il, on arriverait peut-être à la connaître en suivant ses traces.
—Je vais toujours essayer, répondit Jean. Remontez, monsieur le curé, je serai bientôt de retour.
Un enfant eût reconnu le chemin suivi par le blessé, tant les marques de son passage étaient claires et distinctes. Il s'était traîné presque à plat ventre, on le reconnaissait à l'herbe foulée et aux endroits où il y avait de la poussière, et en outre, de place en place, on retrouvait des taches de sang.
Cette piste si visible s'arrêtait à la maison de Chupin. La porte était fermée. Jean frappa sans hésiter.
L'aîné des fils du vieux maraudeur vint lui ouvrir, et il vit un spectacle étrange.
Le cadavre du traître avait été jeté à terre, dans un coin; le lit était bouleversé et brisé, toute la paille de la paillasse était éparpillée, et les fils et la femme du défunt, armés de pelles et de pioches, retournaient avec acharnement le sol battu de la masure. Ils cherchaient le trésor...
—Qu'est-ce que vous voulez?... demanda rudement la veuve.
—Le père Chupin...
—Tu vois bien qu'on l'a assassiné, répondit un des fils. Et brandissant son pic à deux pouces de la tête de Jean:
—Et l'assassin est peut-être dans ta chemise, canaille!... ajouta-t-il. Mais c'est l'affaire de la justice... Allons, décampe, ou sinon!...
S'il n'eût écouté que les inspirations de sa colère, Jean Lacheneur eût certes essayé de faire repentir les Chupin de leurs provocations et de leurs menaces...
Mais une rixe, en ce moment, était-elle admissible?
Il s'éloigna donc sans mot dire, et rapidement reprit la route de la Borderie.
Que Chupin eût été tué, cela renversait toutes ses idées et en même temps l'irritait.
—J'avais juré, murmurait-il, que le traître qui a vendu mon père ne périrait que de ma main, et voici que ma vengeance m'échappe, on me l'a volée!...
Puis, il se demandait quel pouvait bien être le meurtrier du vieux maraudeur.
—Serait-ce Martial, pensait-il, qui l'a assassiné après qu'il a eu empoisonné Marie-Anne?... Tuer un complice, c'est un moyen sûr de s'assurer de son silence!...
Il était arrivé à la Borderie, et déjà il prenait la rampe pour monter au premier étage, quand il crut entendre comme le murmure d'une conversation dans la pièce du fond.
—C'est étrange, se dit-il, qui donc serait là!...
Et, poussé par un mouvement instinctif de curiosité, il alla frapper à la porte de communication...
À l'instant même, l'abbé Midon parut, et retira brusquement la porte à lui. Il était plus pâle que de coutume, et visiblement agité.
—Qu'y a-t-il? monsieur le curé, demanda Jean vivement.
—Il y a... il y a... Devinez qui est là, de l'autre côté...
—Eh! comment deviner?...
—Maurice d'Escorval et le caporal Bavois.
Jean eut un geste de stupeur.
—Mon Dieu!... balbutia-t-il.
—Et c'est miracle qu'il ne soit pas monté.
—Mais d'où vient-il, comment n'avait-il pas donné de ses nouvelles!...
—Je l'ignore... Il n'y a pas cinq minutes qu'il est là... Pauvre garçon!... Après que je lui ai eu dit que son père est sauvé, son premier mot a été: «Et Marie-Anne?» Il l'aime plus que jamais... il arrive le cœur tout rempli d'elle, confiant, radieux d'espoir, et moi je tremble, j'ai peur de lui annoncer la vérité...
—Oh! le malheureux! le malheureux!...
—Vous voici prévenu, soyez prudent... et maintenant, venez.
Ils entrèrent ensemble, et c'est avec toutes les effusions de l'amitié la plus vive, que Maurice et le vieux soldat serrèrent les mains de Jean Lacheneur.
Ils ne s'étaient pas vus depuis le duel dans les landes de la Rèche, interrompu par l'arrivée des soldats, et quand ils s'étaient séparés ce jour-là, ils ne savaient pas s'ils se reverraient jamais...
—Et cependant nous voici réunis, répétait Maurice, et nous n'avons plus rien à craindre.
Jamais cet infortuné n'avait été si gai, et c'est de l'air le plus enjoué qu'il se mit à expliquer les raisons de son long silence.
—Trois jours après avoir passé la frontière, racontait-il, le caporal Bavois et moi arrivions à Turin. Franchement il était temps, nous étions épuisés de fatigue. J'avais tenu à descendre dans une assez piteuse auberge, et on nous avait donné une chambre à deux lits...
Je me rappelle que le soir, en nous couchant, le caporal me disait: «Je suis capable de dormir deux jours sans débrider.» Moi, je me promettais bien un somme de plus de douze heures... Nous comptions sans notre hôte, comme vous l'allez voir...
Il faisait à peine jour, le lendemain, quand nous sommes éveillés par un grand tumulte... Une douzaine de messieurs de mauvaise mine envahissent notre chambre, et nous commandent brutalement, en italien, de nous habiller... Nous n'étions pas les plus forts, nous obéissons. Et une heure plus tard, nous étions bel et bien en prison, enfermés dans la même cellule. Nos idées, j'en conviens, n'étaient pas couleur de rose...
Il me souvient parfaitement que le caporal ne cessait de me dire du plus beau sang-froid: «Pour obtenir notre extradition, il faut quatre jours, trois jours pour nous ramener à Montaignac, ça fait sept; mettons qu'on me laissera là-bas vingt-quatre heures pour me reconnaître, c'est en tout huit jours que j'ai encore à vivre.»
—C'est que, ma foi!... je le pensais, approuva le vieux soldat.
—Pendant plus de cinq mois, poursuivit Maurice, nous nous sommes dit, en guise de bonsoir: «C'est demain qu'on viendra nous chercher.» Et on ne venait pas.
Nous étions, d'ailleurs, convenablement traités; on m'avait laissé mon argent et on nous vendait volontiers certaines petites douceurs; on nous accordait, chaque jour, deux heures de promenade dans une cour aussi large qu'un puits; on nous prêtait même quelques livres...
Bref, je ne me serais pas trouvé extraordinairement à plaindre, si j'avais pu recevoir des nouvelles de mon père et de Marie-Anne et leur donner des miennes... Mais nous étions au secret, sans communications avec les autres prisonniers...
Enfin, à la longue, notre détention nous parut si étrange et nous devint si insupportable, que nous résolûmes, le caporal et moi, d'obtenir, quoi qu'il dût nous en coûter, des éclaircissements.
Nous changeâmes de tactique. Nous nous étions jusqu'alors montrés résignés et soumis, nous devînmes tout à coup indisciplinés et furieux. Nous remplissions la prison de nos protestations et de nos cris, nous demandions sans cesse le directeur; nous réclamions l'intervention de l'ambassadeur français.
Ah! le résultat ne se fit pas attendre.
Par une belle après-dîner, le directeur nous mit poliment dehors, non sans nous avoir exprimé le regret qu'il éprouvait de se séparer de pensionnaires de notre importance, si aimables et si charmants.
Notre premier soin, vous le comprenez, fut de courir à l'ambassade. Nous n'arrivâmes pas à l'ambassadeur, mais le premier secrétaire nous reçut. Il fronça le sourcil, dès que je lui eus exposé notre affaire, et sa mine devint excessivement grave.
Je me rappelle mot pour mot sa réponse:
«Monsieur, me dit-il, je puis vous affirmer que les poursuites dont vous avez été l'objet en France, ne sont pour rien dans votre détention ici.»
Et comme je m'étonnais:
«Tenez, ajouta-t-il, je vais vous exprimer franchement mon opinion. Un de vos ennemis, cherchez lequel, doit avoir à Turin des influences très-puissantes... Vous le gêniez, sans doute, il vous a fait enfermer administrativement par la police piémontaise...»
D'un formidable coup de poing, Jean Lacheneur ébranla la table placée près de lui.
—Ah!... le secrétaire d'ambassade avait raison, s'écria-t-il... Maurice, c'est Martial de Sairmeuse qui t'a fait arrêter là-bas.
—Ou le marquis de Courtomieu, interrompit vivement l'abbé, en jetant à Jean un regard qui arrêta sa pensée sur ses lèvres.
La flamme de la colère avait brillé dans les yeux de Maurice, mais presque aussitôt il haussa les épaules.
—Bast!... prononça-t-il, je ne veux plus me souvenir du passé... Mon père est rétabli, voilà l'important. Nous trouverons bien, monsieur le curé aidant, quelque moyen de lui faire franchir la frontière sans danger... Entre Marie-Anne et moi, il oubliera que mes imprudences ont failli lui coûter la vie... Il est si bon, mon père! Nous nous établirons en Italie ou en Suisse. Vous nous accompagnerez, monsieur l'abbé, et toi aussi, Jean... Vous, caporal, c'est entendu, vous êtes de la maison...
Rien d'horrible comme de voir joyeux et plein de sécurité, tout rayonnant d'espoir, l'homme que l'on sait frappé d'une catastrophe qui doit briser sa vie...
Si désolante était l'impression de l'abbé Midon et de Jean, qu'il en parut sur leur visage quelque chose que Maurice remarqua.
—Qu'avez-vous? demanda-t-il tout surpris.
Les autres tressaillirent, baissèrent la tête et se turent.
Alors, l'étonnement de l'infortuné se changea en une vague et indicible épouvante.
D'un seul effort de réflexion, il s'énuméra tous les malheurs qui pouvaient l'atteindre.
—Qu'est-il donc arrivé? fit-il d'une voix étouffée; mon père est sauvé, n'est-ce pas?... Ma mère n'aurait rien à souhaiter, m'avez-vous dit, si j'étais près d'elle... C'est donc Marie-Anne!...
Il hésitait.
—Du courage, Maurice, murmura l'abbé Midon, du courage!
Le malheureux chancela, plus blanc que le mur de plâtre contre lequel il s'appuya.
—Marie-Anne est morte! s'écria-t-il.
Jean Lacheneur et le prêtre gardèrent le silence.
—Morte! répéta-t-il, et pas une voix au dedans de moi-même ne m'a prévenu... Morte!... quand?
—Cette nuit même, répondit Jean.
Maurice se redressa, tout frémissant d'un espoir suprême.
—Cette nuit même, fit-il... mais alors... elle est ici, encore! Où?... là haut...
Et sans attendre une réponse, il s'élança vers l'escalier, si rapidement que ni Jean ni l'abbé Midon n'eurent le temps de le retenir.
En trois bonds il fut à la chambre, il marcha droit au lit et, d'une main ferme, il écarta le drap qui recouvrait le visage de la morte.
Mais il recula en jetant un cri terrible...
Était-ce là, vraiment, cette belle, cette radieuse Marie-Anne, qui l'avait aimé jusqu'à l'abandon de soi-même!... Il ne la reconnaissait pas.
Il ne pouvait reconnaître ces traits, dévastés et crispés par l'agonie, ce visage gonflé et bleui par le poison; ces yeux, qui disparaissaient presque sous une bouffissure sanguinolente...
Quand Jean Lacheneur et le prêtre arrivèrent près de lui, ils le trouvèrent debout, le buste rejeté en arrière, la pupille dilatée par la terreur, la bouche entr'ouverte, les bras roidis dans la direction du cadavre.
—Maurice, fit doucement l'abbé, revenez à vous, du courage...
Il se retourna, et avec une navrante expression d'hébétement:
—Oui, bégaya-t-il, c'est cela... du courage!...
Il s'affaissait, il fallut le soutenir jusqu'à un fauteuil.
—Soyez homme, poursuivait le prêtre; où donc est votre énergie? vivre, c'est souffrir...
Il écoutait, mais il ne semblait pas comprendre.
—Vivre!... balbutia-t-il, à quoi bon, puisqu'elle est morte!...
Ses yeux secs avaient l'éclat sinistre de la démence. L'abbé eut peur.
—S'il ne pleure pas, il est perdu! pensa-t-il.
Et d'une voix impérieuse:
—Vous n'avez pas le droit de vous abandonner ainsi... prononça-t-il, vous vous devez à votre enfant!...
L'inspiration du prêtre le servit bien.
Le souvenir qui avait donné à Marie-Anne la force de maîtriser un instant la mort, arracha Maurice à sa dangereuse torpeur. Il tressaillit, comme s'il eût été touché par une étincelle électrique, et se dressant tout d'une pièce:
—C'est vrai, dit-il, je dois vivre. Notre enfant, c'est encore elle... conduisez-moi près de lui...
—Pas en ce moment, Maurice, plus tard.
—Où est-il?... Dites-moi où il est?...
—Je ne puis, je ne sais pas...
Une indicible angoisse se peignit sur la figure de Maurice, et d'une voix étranglée:
—Comment! vous ne savez pas, fit-il, elle ne s'était donc pas confiée à vous?
—Non... J'avais surpris le secret de sa grossesse, et j'ai été, j'en suis sûr, le seul à le surprendre...
—Le seul!... mais alors notre enfant est mort, peut-être, et s'il vit qui me dira où il est!
—Nous trouverons, sans doute, quelque note qui nous mettra sur la voie...
Le malheureux pressait son front entre ses mains, comme s'il eut espéré en faire jaillir une idée...
—Vous avez raison, balbutia-t-il. Marie-Anne, quand elle s'est vue en danger, ne peut avoir oublié son enfant... Ceux qui la soignaient à ses derniers moments ont dû recueillir les indications qui m'étaient destinées... Je veux interroger les gens qui l'ont veillée... Quels sont-ils?
Le prêtre détourna la tête.
—Je vous demande qui était près d'elle quand elle est morte, insista Maurice, avec une sorte d'égarement.
Et comme l'abbé se taisait encore, une épouvantable lueur se fit dans son esprit. Il s'expliqua le visage décomposé de Marie-Anne.
—Elle a péri victime d'un crime!... s'écria-t-il. Un monstre existait qui la haïssait à ce point de la tuer... la haïr, elle!
Il se recueillit un moment, et d'une voix déchirante:
—Mais si elle est morte ainsi, reprit-il, foudroyée, notre enfant est peut-être perdu à tout jamais! Et moi qui lui avais recommandé, ordonné les plus savantes précautions! Ah! c'est une malédiction!...
Il retomba sur le fauteuil, abîmé de douleur, l'éclat de ses yeux pâlit et des larmes silencieuses roulèrent le long de ses joues.
—Il est sauvé!... pensa l'abbé Midon.
Et il restait là, tout ému de ce désespoir immense, insondable, quand il se sentit tirer par la manche.
Jean Lacheneur, dont les yeux flamboyaient, l'entraîna dans l'embrasure d'une croisée.
—Qu'est-ce que cet enfant? demanda-t-il d'un ton rauque.
Une fugitive rougeur empourpra les pommettes du prêtre.
—Vous avez entendu, répondit-il.
—J'ai compris que Marie-Anne était la maîtresse de Maurice, et qu'elle a eu un enfant de lui. C'est donc vrai?... Je ne voulais pas, je ne pouvais pas le croire!... Elle que je vénérais à l'égal d'une sainte!... Son front si pur et ses chastes regards mentaient. Et lui, Maurice, qui était mon ami, qui était comme le fils de notre maison!... Son amitié n'était qu'un masque qu'il prenait pour nous voler plus sûrement notre honneur!...
Il parlait, les dents serrées par la colère, si bas, que Maurice ne pouvait l'entendre.
—Mais comment a-t-elle donc fait, poursuivait-il, pour cacher sa grossesse... Personne dans le pays ne l'a soupçonnée, personne absolument. Et après? qu'a-t-elle fait de l'enfant?... Aurait-elle été prise de l'effroi de la honte, de ce vertige qui pousse au crime les pauvres filles séduites et abandonnées... Aurait-elle tué son enfant?...
Un sourire sinistre effleurait ses lèvres minces.
—Si l'enfant vit, ajouta-t-il, comme en à parte, je saurai bien le découvrir où qu'il soit, et Maurice sera puni de son infamie...
Il s'interrompit; le galop de deux chevaux, sur la grande route, attirait son attention et celle de l'abbé Midon.
Ils regardèrent à la fenêtre et virent un cavalier s'arrêter devant le petit sentier, descendre de cheval, jeter la bride à son domestique, à cheval comme lui, et s'avancer vers la Borderie...
À cette vue, Jean Lacheneur eut un véritable rugissement de bête fauve.
—Le marquis de Sairmeuse, hurla-t-il, ici!...
Il bondit jusqu'à Maurice, et le secouant avec une sorte de frénésie:
—Debout!... lui cria-t-il, voilà Martial, l'assassin de Marie-Anne! debout, il vient, il est à nous!...
Maurice se dressa, ivre de colère, mais l'abbé Midon leur barra le passage.
—Pas un mot, jeunes gens, prononça-t-il, pas une menace, je vous le défends... respectez au moins cette pauvre morte qui est là!...
Son accent et ses regards avaient une autorité si irrésistible, que Jean et Maurice furent comme changés en statues.
Le prêtre n'eut que le temps de se retourner, Martial arrivait...
Il ne dépassa pas le cadre de la porte, son coup d'œil si pénétrant embrassa la scène, il pâlit extrêmement, mais il n'eut ni un geste, ni une exclamation...
Si grande cependant que fût son étonnante puissance sur soi, il ne put articuler une syllabe, et c'est du doigt qu'il interrogea, montrant Marie-Anne, dont il distinguait la figure convulsée dans l'ombre des rideaux.
—Elle a été lâchement empoisonnée hier soir, prononça l'abbé Midon.
Maurice, oubliant les ordres du prêtre, s'avança...
—Elle était seule, dit-il, et sans défense, je ne suis en liberté que depuis deux jours. Mais je sais le nom de celui qui m'a fait arrêter à Turin et jeter en prison, on me l'a dit!
Instinctivement Martial recula.
—C'est donc toi, misérable!... s'écria Maurice, tu avoues donc ton crime, infâme...
Une fois encore l'abbé intervint; il se jeta entre ces deux ennemis, persuadé que Martial allait se précipiter sur Maurice.
Point. Le marquis de Sairmeuse avait repris cet air ironique et hautain qui lui était habituel. Il sortit de sa poche une volumineuse enveloppe et la lançant sur la table:
—Voici, dit-il froidement, ce que j'apportais à Mlle Lacheneur. C'est d'abord un sauf-conduit de Sa Majesté pour M. le baron d'Escorval. De ce moment, il peut quitter la ferme de Poignot et rentrer à Escorval, il est libre, il est sauvé; sa condamnation sera réformée. C'est ensuite un arrêt de non-lieu rendu en faveur de M. l'abbé Midon, et une décision de l'évêque qui le réinstalle à sa cure de Sairmeuse. C'est, enfin, un congé en bonne forme et un brevet de pension au nom du caporal Bavois.
Il s'arrêta, et comme la stupeur clouait tout le monde sur place, il s'approcha du lit de Marie-Anne.
Il étendit la main au-dessus de la morte, et d'une voix qui eût fait frémir la coupable jusqu'au plus profond de ses entrailles, si elle l'eût entendue:
—À vous, Marie-Anne, prononça-t-il, je jure que je vous vengerai!...
Il demeura dix secondes immobile, perdu de douleur, puis tout à coup, vivement, il se pencha, mit un baiser au front de la morte, et sortit...
—Et cet homme serait coupable!... s'écria l'abbé Midon, vous voyez bien, Jean, que vous êtes fou!...
Jean eut un geste terrible.
—C'est juste!... fit-il, et cette dernière insulte à ma sœur morte, c'est bien de l'honneur, n'est-ce pas?...
—Et le misérable me lie les mains, en sauvant mon père! s'écria Maurice.
Placé près de la fenêtre, l'abbé put voir Martial remonter à cheval...
Mais le marquis de Sairmeuse ne reprit pas la route de Montaignac, c'est vers le château de Courtomieu qu'il galopa...
XLVIII
La raison de Mme Blanche était déjà affreusement troublée quand Chupin l'emporta hors de la chambre de Marie-Anne.
Elle perdit toute conscience d'elle lorsqu'elle vit tomber le vieux maraudeur.
Mais il était dit que cette nuit-là tante Médie prendrait sa revanche de toutes ses défaillances passées.
À grand'peine tolérée jusqu'alors à Courtomieu, et à quel prix! elle conquit le droit d'y vivre désormais respectée et même redoutée.
Elle qui s'évanouissait d'ordinaire si un chat du château s'écrasait la patte, elle ne jeta pas un cri.
L'extrême épouvante lui communiqua ce courage désespéré qui enflamme les poltrons poussés à bout. Sa nature moutonnière se révoltant, elle devint comme enragée.
Elle saisit le bras de sa nièce éperdue, et moitié de gré, moitié de force, la traînant, la poussant, la portant parfois, elle la ramena au château de Courtomieu en moins de temps qu'il n'en avait fallu pour aller à la Borderie.
La demie de une heure sonnait comme elles arrivaient à la petite porte du jardin par où elles étaient sorties...
Personne, au château, ne s'était aperçu de leur longue absence... personne absolument.
Cela tenait à diverses circonstances. Aux précautions prises par Mme Blanche, d'abord. Avant de sortir, elle avait défendu qu'on pénétrât chez elle, sous n'importe quel prétexte, tant qu'elle ne sonnerait pas.
En outre, c'était la fête du valet de chambre du marquis; les domestiques avaient dîné mieux que de coutume; ils avaient chanté au dessert, et à la fin il s'étaient mis à danser.
Ils dansaient encore à une heure et demie, toutes les portes étaient ouvertes, et ainsi les deux femmes purent se glisser, sans être vues, jusqu'à la chambre de Mme Blanche.
Alors, quand les portes de l'appartement furent bien fermées, lorsqu'il n'y eut plus d'indiscrets à craindre, tante Médie s'avança près de sa nièce.
—M'expliqueras-tu, interrogea-t-elle, ce qui s'est passé à la Borderie, ce que tu as fait?...
Mme Blanche frissonna.
—Eh!... répondit-elle; que t'importe!
—C'est que j'ai cruellement souffert, pendant plus de trois heures que je t'ai attendue. Qu'est-ce que ces cris déchirants que j'entendais? Pourquoi appelais-tu au secours?... Je distinguais comme un râle qui me faisait dresser les cheveux sur la tête... D'où vient que Chupin t'a emportée entre ses bras?...
Tante Médie eût peut-être fait ses malles le soir même, et quitté Courtomieu, si elle eût vu de quels regards l'enveloppait sa nièce.
En ce moment, Mme Blanche souhaitait la puissance de Dieu pour foudroyer, pour anéantir cette parente pauvre, irrécusable témoin qui d'un mot pouvait la perdre, et qu'elle aurait toujours près d'elle, vivant reproche de son crime.
—Tu ne me réponds pas?... insista la pauvre tante.
C'est que la jeune femme en était à se demander si elle devait dire la vérité, si horrible qu'elle fût, ou inventer quelque explication à peu près plausible.
Tout avouer! C'était intolérable, c'était renoncer à soi, c'était se mettre corps et âme à l'absolue discrétion de tante Médie.
D'un autre côté, mentir, n'était-ce pas s'exposer à ce que tante Médie la trahit par quelque exclamation involontaire quand elle viendrait, ce qui ne pouvait manquer, à apprendre le crime de la Borderie?
—Car elle est stupide! pensait Mme Blanche.
Le plus sage était encore, elle le comprit, d'être entièrement franche, de bien faire la leçon à la parente pauvre et de a'efforcer de lui communiquer quelque chose de sa fermeté.
Et cela résolu, la jeune femme dédaigna tous les ménagements...
—Eh bien!... répondit-elle, j'étais jalouse de Marie-Anne, je croyais qu'elle était la maîtresse de Martial, j'étais folle, je l'ai tuée!...
Elle s'attendait à des cris lamentables, à des évanouissements; pas du tout. Si bornée que fût la tante Médie, elle avait à peu près deviné. Puis, les ignominies qu'elle avait endurées depuis des années avaient éteint en elle tout sentiment généreux, tari les sources de la sensibilité, et détruit tout sens moral.
—Ah! mon Dieu!... fit-elle d'un ton dolent, c'est terrible... Si on venait à savoir!...
Et elle se mit à pleurer, mais non beaucoup plus que tous les jours pour la moindre des choses.
Mme Blanche respira un peu plus librement. Certes, elle se croyait bien assurée du silence et de l'absolue soumission de la parente pauvre.
C'est pourquoi, tout aussitôt, elle se mit à raconter tous les détails de ce drame effroyable de la Borderie.
Sans doute, elle cédait à ce besoin d'épanchement plus fort que la volonté, qui délie la langue des pires scélérats et qui les force, qui les contraint de parler de leur crime, alors même qu'ils se défient de leur confident.
Mais quand l'empoisonneuse en vint aux preuves qui lui avaient été données que sa haine s'était égarée, elle s'arrêta brusquement.
Ce certificat de mariage, signé du curé de Vigano, qu'en avait-elle fait, qu'était-il devenu? Elle se rappelait bien qu'elle l'avait tenu entre les mains.
Elle se dressa tout d'une pièce, fouilla dans sa poche et poussa un cri de joie. Elle le tenait, ce certificat! Elle le jeta dans un tiroir qu'elle ferma à clef.
Il y avait longtemps que tante Médie demandait à gagner sa chambre, mais Mme Blanche la conjura de ne pas s'éloigner. Elle ne voulait pas rester seule, elle n'osait pas, elle avait peur...
Et comme si elle eût espéré étouffer les voix qui s'élevaient en elle et l'épouvantaient, elle parlait avec une extrême volubilité, ne cessant de répéter qu'elle était prête à tout pour expier, et qu'elle allait tenter l'impossible pour retrouver l'enfant de Marie-Anne...
Et certes, la tâche était difficile et périlleuse.
Faire chercher cet enfant ouvertement, n'était-ce pas s'avouer coupable?... Elle serait donc obligée d'agir secrètement, avec beaucoup de circonspection, et en s'entourant des plus minutieuses précautions.
—Mais je réussirai, disait-elle, je prodiguerai l'argent...
Et se rappelant et son serment, et les menaces de Marie-Anne mourante, elle ajoutait d'une voix étouffée:
—Il faut que je réussisse, d'ailleurs... le pardon est à ce prix... j'ai juré!...
L'étonnement suspendait presque les larmes faciles de tante Médie.
Que sa nièce, les mains chaudes encore du meurtre, pût se posséder ainsi, raisonner, délibérer, faire des projets, cela dépassait son entendement.
—Quel caractère de fer! pensait-elle.
C'est que, dans son aveuglement imbécile, elle ne remarquait rien de ce qui eût éclairé le plus médiocre observateur.
Mme Blanche était assise sur son lit, les cheveux dénoués, les pommettes enflammées, l'œil brillant de l'éclat du délire, «tremblant la fièvre,» selon l'expression vulgaire.
Et sa parole saccadée, ses gestes désordonnés, décelaient, quoi qu'elle fit, l'égarement de sa pensée et le trouble affreux de son âme...
Et elle discourait, elle discourait, d'une voix tour à tour sourde et stridente, s'exclamant, interrogeant, forçant tante Médie à répondre, essayant enfin de s'étourdir et d'échapper en quelque sorte à elle-même!
Le jour était venu depuis longtemps, et le château s'emplissait du mouvement des domestiques, que la jeune femme, insensible aux circonstances extérieures, expliquait encore comment elle était sûre d'arriver, avant un an, à rendre à Maurice d'Escorval l'enfant de Marie-Anne...
Tout à coup, cependant, elle s'interrompit au milieu d'une phrase...
L'instinct l'avertissait du danger qu'elle courait à changer quelque chose à ses habitudes.
Elle renvoya donc tante Médie, en lui recommandant bien de défaire son lit, et comme tous les jours elle sonna...
Il était près de onze heures, et elle venait d'achever sa toilette, quand la cloche du château tinta, annonçant une visite.
Presque aussitôt, une femme de chambre parut, tout effarée.
—Qu'y a-t-il? demanda vivement Mme Blanche; qui est là?
—Ah! madame!... c'est-à-dire, mademoiselle, si vous saviez...
—Parlerez-vous!...
—Eh bien! M. le marquis de Sairmeuse est en bas, dans le petit salon bleu, et il prie mademoiselle de lui accorder quelques minutes...
La foudre tombant aux pieds de l'empoisonneuse l'eût moins terriblement impressionnée que ce nom qui éclatait là, tout à coup.
Sa première pensée fut que tout était découvert... Cela seul pouvait amener Martial.
Elle avait presque envie de faire répondre qu'elle était absente, partie pour longtemps, ou dangereusement malade, mais une lueur de raison lui montra qu'elle s'alarmait peut-être à tort, que son mari finirait toujours par arriver jusqu'à elle, et que, d'ailleurs, tout était préférable à l'incertitude.
—Dites à M. le marquis que je suis à lui dans un instant, répondit-elle.
C'est qu'elle voulait rester seule un peu, pour se remettre, pour composer son visage, pour rentrer en possession d'elle-même, s'il était possible, pour laisser au tremblement nerveux qui la secouait comme la feuille, le temps de se calmer.
Mais au moment où elle s'inquiétait le plus de l'état où elle était, une inspiration qu'elle jugea divine lui arracha un sourire méchant.
—Eh!... pensa-t-elle, mon trouble ne s'explique-t-il pas tout naturellement... Il peut même me servir...
Et tout en descendant le grand escalier:
—N'importe!... se disait-elle, la présence de Martial est incompréhensible.
Bien extraordinaire, du moins! Aussi, n'est-ce pas sans de longues hésitations qu'il s'était résigné à cette démarche pénible.
Mais c'était l'unique moyen de se procurer plusieurs pièces importantes, indispensables pour la révision du jugement de M. d'Escorval.
Ces pièces, après la condamnation du baron, étaient restées entre les mains du marquis de Courtomieu. On ne pouvait les lui redemander maintenant qu'il était frappé d'imbécillité. Force était de s'adresser à sa fille pour obtenir d'elle la permission de chercher parmi les papiers de son père.
C'est pourquoi, le matin, Martial s'était dit:
—Ma foi!... arrive qui plante, je vais porter à Marie-Anne le sauf-conduit du baron, je pousserai ensuite jusqu'à Courtomieu.
Il arrivait tout en joie à la Borderie, palpitant, le cœur gonflé d'espérances... Hélas! Marie-Anne était morte.
Nul ne soupçonna l'effroyable coup qui atteignait Martial. Sa douleur devait être d'autant plus poignante que l'avant-veille, à la Croix-d'Arcy, il avait lu dans le cœur de la pauvre fille...
Ce fut donc bien son cœur, frémissant de rage, qui lui dicta son serment de vengeance. Sa conscience ne lui criait-elle pas qu'il était pour quelque chose dans ce crime, qu'il en avait à tout le moins facilité l'exécution.
C'est que c'était bien lui qui, abusant des grandes relations de sa famille, avait obtenu l'arrestation de Maurice à Turin.
Mais s'il était capable des pires perfidies dès que sa passion était en jeu, il était incapable d'une basse rancune.
Marie-Anne morte, il dépendait uniquement de lui d'anéantir les grâces qu'il avait obtenues; l'idée ne lui en vint même pas. Insulté, il mit une affectation dédaigneuse à écraser ceux qui l'insultaient par sa magnanimité.
Et lorsqu'il sortit de la Borderie, plus pâle qu'un spectre, les lèvres encore glacées du baiser donné à la morte, il se disait:
—Pour elle, j'irai à Courtomieu... En mémoire d'elle, le baron doit être sauvé.
À la seule physionomie des valets quand il descendit de cheval dans la cour du château et qu'il demanda Mme Blanche, le marquis de Sairmeuse fut averti de l'impression qu'il allait produire.
Mais que lui importait! Il était dans une de ces crises de douleur où l'âme devient indifférente à tout, n'apercevant plus de malheur possible.
Il tressaillit pourtant, lorsqu'on l'introduisit dans un petit salon du rez-de-chaussée, tendu de soie bleu.
Ce petit salon, il le reconnaissait. C'était là que d'ordinaire se tenait Mme Blanche, autrefois, dans les premiers temps qu'il la connaissait, lorsque son cœur hésitait encore entre Marie-Anne et elle, et qu'il lui faisait la cour...
Que d'heures heureuses ils y avaient passé ensemble. Il lui semblait la revoir, telle qu'elle était alors, radieuse de jeunesse, insoucieuse et rieuse... sa naïveté était peut-être cherchée et voulue, en était-elle moins adorable.
Cependant, Mme Blanche entrait...
Elle était si défaite et si changée, que c'était à ne la pas reconnaître, on eût dit qu'elle se mourait. Martial fut épouvanté.
—Vous avez donc bien souffert, Blanche, murmura-t-il sans trop savoir ce qu'il disait.
Elle eut besoin d'un effort pour garder le secret de sa joie. Elle comprenait qu'il ne savait rien. Elle voyait son émotion et tout le parti qu'elle en pouvait tirer.
—Je n'ai pas su me consoler de vous avoir déplu, répondit-elle d'une voix navrante de résignation, je ne m'en consolerai jamais.
Du premier coup, elle touchait la place vulnérable chez tous les hommes.
Car il n'est pas de sceptique, si fort, si froid ou si blasé qu'on le suppose, dont la vanité ne s'épanouisse délicieusement à l'idée qu'une femme meurt de son abandon.
Il n'en est pas qui ne soit touché de cette divine flatterie, et qui ne soit bien près de la payer au moins d'une tendre pitié.
—Me pardonneriez-vous donc? balbutia Martial ému.
L'admirable comédienne détourna la tête, comme pour empêcher de lire dans ses yeux l'aveu d'une faiblesse dont elle avait honte. C'était la plus éloquente des réponses.
Martial, cependant, n'insista pas. Il présenta sa requête qui lui fut accordée, et craignant peut-être de trop s'engager:
—Puisque vous le permettez, Blanche, dit-il, je reviendrai... demain... un autre jour.
Tout en courant sur la route de Montaignac, Martial réfléchissait.
—Elle m'aime vraiment, pensait-il, on ne feint ni cette pâleur, ni cet affaissement. Pauvre fille!... C'est ma femme, après tout. Les raisons qui ont déterminé notre rupture n'existent plus... On peut considérer le marquis de Courtomieu comme mort...
Tout le village de Sairmeuse était sur la place, quand Martial le traversa. On venait d'apprendre le crime de la Borderie, et l'abbé Midon était chez le juge de paix pour l'informer des circonstances de l'empoisonnement.
Une instruction fut ouverte, mais la mort du vieux maraudeur devait égarer la justice.
Après plus d'un mois d'efforts, l'enquête aboutit à cette conclusion: que «le nommé Chupin, homme mal famé, était entré chez Marie-Anne, avait profité de son absence momentanée, pour mêler à ses aliments du poison qui s'était trouvé sous sa main.»
Le rapport ajoutait: que «Chupin avait été lui-même assassiné peu après son crime, par un certain Balstain demeuré introuvable...»
Mais, dans le pays, on s'occupait infiniment moins de cette affaire que des visites de Martial à Mme Blanche.
Bientôt il fut avéré que le marquis et la marquise de Sairmeuse étaient réconciliés, et peu après on apprit leur départ pour Paris.
C'est le surlendemain même de ce départ que l'aîné des Chupin annonça que, lui aussi, il voulait habiter la grande ville.
Et comme on lui disait qu'il y crèverait sans doute de misère:
—Bast! répondit-il avec une assurance singulière, qui sait?... J'ai idée, au contraire, que l'argent ne me manquera pas, là-bas!...
XLIX
Ainsi, moins d'un an après ce terrible ouragan de passions qui avait bouleversé la paisible vallée de l'Oiselle, c'est à peine si on en retrouvait des vestiges qui allaient s'effaçant de jour en jour, sous les tombées de neige du temps.
Que restait-il pour attester la réalité de tous ces événements si récents et cependant déjà presque du domaine de la légende?...
Des ruines noircies par l'incendie, sur les landes de la Rèche.
Une tombe, au cimetière, où on lisait:
Marie-Anne Lacheneur, morte à vingt ans. Priez pour elle!...
Seuls, quelques vieux politiques de village, en dépit des soucis des récoltes et des semailles, se souvenaient...
Souvent, les longs soirs d'hiver, à Sairmeuse, quand ils se réunissaient au Bœuf couronné pour faire la partie, ils posaient leurs cartes grasses et gravement s'entretenaient des choses de l'an passé.
Pouvaient-ils ne pas remarquer que presque tous les acteurs de ce drame sanglant de Montaignac avaient eu «une mauvaise fin?»
Vainqueurs et vaincus semblaient poursuivis par une même fatalité inexorable.
Et que de noms déjà sur la liste funèbre!...
Lacheneur, mort sur l'échafaud.
Chanlouineau, fusillé.
Marie-Anne empoisonnée.
Chupin, le traître, assassiné.
Le marquis de Courtomieu, lui, vivait, ou plutôt se survivait. Mais la mort devait paraître un bienfait, comparée à cet anéantissement de toute intelligence. Il était tombé bien au-dessous de la brute, qui, du moins, a ses instincts. Depuis le départ de sa fille, il restait confié aux soins de deux valets qui, avec lui, en prenaient à leur aise. Ils l'enfermaient, quand ils avaient envie de sortir, non dans sa chambre, mais à la cave, pour qu'on n'entendit pas ses hurlements du dehors.
Un moment, on crut que les Sairmeuse éviteraient la destinée commune; on se trompait. Ils ne devaient pas tarder à payer leur dette au malheur.
Par une belle matinée du mois de décembre, le duc de Sairmeuse partit, à cheval, pour courre un loup signalé aux environs.
À la nuit tombante, le cheval rentra seul, renâclant et soufflant, tremblant d'épouvanté, les étriers battant ses flancs haletants et ruisselants de sueur...
Qu'était donc devenu le maître?
On se mit en quête aussitôt, et toute la nuit vingt domestiques armés de torches battirent les bois en appelant de toutes leurs forces.
Mais ce n'est qu'au bout de cinq jours, et quand on renonçait presque aux recherches, qu'un petit pâtre, tout pâle de saisissement, vint annoncer au château qu'il avait découvert, au fond d'un précipice, le cadavre fracassé et sanglant du duc de Sairmeuse.
Comment avait-il roulé là, lui, si excellent cavalier? Cet accident eût paru louche, sans l'explication que donnèrent les palfreniers.
—M. le duc montait une bête très-ombrageuse, dirent ces hommes, elle aura eu peur, elle aura fait un écart... il n'en faut pas davantage.
Ce n'est que la semaine suivante que Jean Lacheneur abandonna définitivement le pays.
La conduite de ce singulier garçon avait donné lieu à bien des conjectures.
Marie-Anne morte, il avait commencé par refuser son héritage.
—Je ne veux rien de ce qui lui vient de Chanlouineau, répétait-il partout, calomniant ainsi la mémoire de sa sœur comme il avait calomnié sa vie.
Puis, à quelques jours de là, après une courte absence, sans raison apparente, ses résolutions changèrent brusquement.
Non-seulement il accepta la succession, mais il fit tout pour hâter les formalités.
On eût dit qu'il méditait quelque méchante action et qu'il s'efforçait d'écarter les soupçons, tant il mettait d'insistance à justifier sa conduite et à donner, à tout propos, les explications les plus embrouillées.
À l'entendre, il n'agissait pas pour lui, il ne faisait que se conformer aux volontés de Marie-Anne mourante; on verrait bien que pas un sou de cet héritage n'entrerait dans sa poche.
Ce qui est sûr, c'est que, dès qu'il fut envoyé en possession, il vendit tout, s'inquiétant peu du prix pourvu qu'on payât comptant.
Il ne s'était réservé que les meubles qui garnissaient la belle chambre de la Borderie, et il les brûla.
On connut cette particularité, et ce fut le comble.
—Ce pauvre garçon est fou! devint l'opinion généralement admise.
Et ceux qui doutaient n'eurent plus de doutes, quand on sut que Jean Lacheneur s'était engagé dans une troupe de comédiens de passage à Montaignac.
Les bons conseils, cependant, ne lui avaient pas manqué.
Pour déterminer ce malheureux jeune homme à retourner à Paris terminer ses études, M. d'Escorval et l'abbé Midon avaient mis en œuvre toute leur éloquence...
C'est que ni le prêtre, ni le baron n'avaient besoin de se cacher désormais. Grâce à Martial de Sairmeuse, ils vivaient au grand jour, comme autrefois, l'un à son presbytère, l'autre à Escorval.
Acquitté par un nouveau tribunal, rentré en possession de ses biens, ne gardant de son effroyable chute qu'une légère claudication, le baron se fût estimé heureux, après tant d'épreuves imméritées, si son fils ne lui eût causé les plus poignantes inquiétudes.
Pauvre Maurice!... son cœur s'était brisé au bruit sourd des pelletées de terre tombant sur le cercueil de Marie-Anne; et sa vie, depuis lors, semblait ne tenir qu'à l'espérance qu'il gardait encore de retrouver son enfant.
Du moins avait-il des raisons sérieuses d'espérer.
Sûr déjà du puissant concours de l'abbé Midon, il avait tout avoué à son père, il s'était confié au caporal Bavois devenu le commensal d'Escorval, et ces amis si dévoués lui avaient promis de tenter l'impossible.
La tâche était difficile cependant, et les volontés de Maurice diminuaient encore les chances de succès.
Au contraire de Jean, il mettait son honneur à garder l'honneur de la morte, et il avait exigé que le nom de Marie-Anne ne fût jamais prononcé.
—Nous réussirons quand même, disait l'abbé; avec du temps et de la patience, on vient à bout de tout...
Il avait divisé le pays en un certain nombre de zones, et chacun, chaque jour, en parcourait une, allant de porte en porte, interrogeant, questionnant, non sans précautions toutefois, de peur d'éveiller des défiances, car le paysan qui se défie devient intraitable.
Mais le temps passait, les recherches restaient vaines et le découragement s'emparait de Maurice.
—Mon enfant est mort en naissant... répétait-il.
Mais l'abbé le rassurait.
—Je suis moralement sûr du contraire, répondait-il. Je sais exactement, par une absence de Marie-Anne, à quelle époque est né son enfant. Je l'ai revue dès qu'elle a été relevée, elle était relativement gaie et souriante... tirez la conclusion.
—Et cependant il n'est bientôt plus, aux environs, un coin que nous n'ayons fouillé.
—Eh bien!... nous étendrons le cercle de nos investigations...
Le prêtre, en ce moment, cherchait surtout à gagner du temps, sachant bien que le temps est le guérisseur souverain de toutes les douleurs.
Sa confiance, très-grande au commencement, avait été singulièrement altérée par la réponse d'une bonne femme qui passait pour une des meilleures langues de l'arrondissement.
Adroitement mise sur la sellette, cette vieille répondit qu'elle n'avait aucune connaissance d'un bâtard mis en nourrice dans les environs, mais qu'il fallait qu'il s'en trouvât quelqu'un, puisque c'était la troisième fois qu'on la questionnait à ce sujet...
Si grande que fut sa surprise, l'abbé sut la dissimuler.
Il fit encore causer la bonne femme, et d'une conversation de deux heures résulta pour lui une conviction étrange.
Deux personnes, outre Maurice, cherchaient l'enfant de Marie-Anne.
Pourquoi, dans quel but, quelles étaient ces personnes? voilà ce que toute la pénétration de l'abbé ne pouvait lui apprendre.
—Ah!... les coquins sont parfois nécessaires, pensait-il, ah! si nous avions sous la main des gens tels que les Chupin autrefois?
Mais le vieux maraudeur était mort, et son fils aîné, celui qui savait le secret de Mme Blanche était à Paris.
Il n'y avait plus à Sairmeuse que la veuve Chupin et son second fils.
Ils n'avaient pas su mettre la main sur les vingt mille francs de la trahison, et la fièvre de l'or les travaillant, ils s'obstinaient à chercher. Et, du matin au soir, on les voyait, la mère et le fils, la sueur au front, bêcher, piocher, creuser, retourner la terre jusqu'à six pieds de profondeur autour de leur masure.
Cependant il suffit d'un mot d'un paysan au cadet Chupin pour arrêter ces fouilles.
—Vrai, mon gars, lui dit-il, je ne te croyais pas si benêt que de t'obstiner à dénicher des oiseaux envolés depuis longtemps... ton frère qui est à Paris te dirait sans doute où était le trésor.
Chupin cadet eut un rugissement de bête fauve...
—Saint-bon Dieu!... s'écria-t-il, vous avez raison... Mais, laissez faire, je vais gagner de quoi faire le voyage, et on verra...
L
Plus encore que Mme Blanche, tante Médie avait été épouvantée de la visite si extraordinaire de Martial de Sairmeuse au château de Courtomieu.
En dix secondes, il lui passa par la cervelle plus d'idées qu'en dix ans.
Elle vit les gendarmes au château, sa nièce arrêtée, conduite à la prison de Montaignac et traduite en cour d'assises...
Il est vrai que si elle n'eût eu que cela à craindre!...
Mais elle-même, Médie, ne serait-elle pas compromise, soupçonnée de complicité, traînée devant les juges, et accusée, qui sait, d'être seule coupable!
Incapable de supporter une plus longue incertitude, elle s'échappa de sa chambre, et se glissant sur la pointe du pied dans le grand salon, elle alla coller son oreille à la porte du petit salon bleu, où elle entendait parler Blanche et Martial.
Dès les vingt premiers mots qu'elle recueillit, la parente pauvre reconnut l'inanité de ses terreurs.
Elle respira, comme si sa poitrine eût été soulagée d'un poids énorme, longuement et délicieusement. Mais une idée venait de germer dans sa cervelle, qui devait poindre, bientôt grandir, s'épanouir et porter des fruits.
Martial sorti, tante Médie ouvrit la porte de communication et entra dans le petit salon, avouant par ce seul fait qu'elle avait écouté...
Jamais, la veille seulement, elle n'eût osé une énormité pareille. Mais son audace, pour cette fois, fut absolument irréfléchie.
—Eh bien! Blanche, dit-elle, nous en sommes quittes pour la peur.
La jeune femme ne répondit pas.
Encore sous le coup de sa terrible émotion, toute saisie des façons de Martial, elle réfléchissait, s'efforçant de déterminer les conséquences probables de tous ces événements qui se succédaient avec une foudroyante rapidité.
—Peut-être l'heure de ma revanche va-t-elle sonner, murmura Mme Blanche, comme se parlant à soi-même.
—Hein! Tu dis? interrogea curieusement la parente pauvre.
—Je dis, tante, qu'avant un mois je serai marquise de Sairmeuse autrement que de nom. Mon mari me sera revenu, et alors... oh! alors...
—Dieu t'entende! fit hypocritement tante Médie.
Au fond elle croyait peu à la prédiction, et qu'elle se réalisât ou non, peu lui importait.
—Encore une preuve, reprit-elle tout bas de ce ton que prennent deux complices quand ils parlent de leur crime, encore une preuve que ta jalousie s'est trompée, là-bas, à la Borderie, et que... ce que tu as fait était inutile.
Tel avait été, tel n'était plus l'avis de Mme Blanche.
Elle hocha la tête, et de l'air le plus sombre:
—C'est, au contraire, ce qui s'est passé là-bas qui me ramène mon mari, répondit-elle. J'y vois clair, à cette heure... C'est vrai, Marie-Anne n'était pas la maîtresse de Martial, mais Martial l'aimait... Il l'aimait, et les résistances qu'il avait rencontrées avaient exalté sa passion jusqu'au délire. C'est bien pour cette créature qu'il m'avait abandonnée, et jamais, tant qu'elle eût vécu, il n'eût seulement pensé à moi... Son émotion en me voyant, c'était un reste de son émotion quand il a vu l'autre... Son attendrissement n'était qu'une expression de sa douleur... Quoi qu'il advienne, je n'aurai que les restes de cette créature, que ce qu'elle a dédaigné!...
Ses yeux flamboyaient, elle frappa du pied avec une indicible rage.
—Et je regretterais ce que j'ai fait, s'écria-t-elle... jamais!... non, jamais.
Ce jour-là, en ce moment, elle eût recommencé, elle eût tout bravé...
Mais des transes terribles l'assaillirent quand elle apprit que la justice venait de commencer une enquête.
Il était venu de Montaignac le procureur du roi et un juge qui interrogeaient quantité de témoins, et une douzaine d'hommes de la police se livraient aux plus minutieuses investigations. On parlait même de faire venir de Paris un de ces agents au flair subtil, rompus à déjouer toutes les ruses du crime.
Tante Médie en perdait la tête, et ses frayeurs à certains moments étaient si évidentes que Mme Blanche s'en inquiéta.
—Tu finiras par nous trahir, tante, lui dit-elle.
—Ah!... c'est plus fort que moi.
—Ne sors plus de ta chambre, en ce cas.
—Oui, ce serait plus prudent.
—Tu te diras un peu souffrante, on te servira chez toi.
Le visage de la parente pauvre s'épanouissait.
—C'est cela, approuvait-elle en battant des mains, c'est cela!
Véritablement, elle était ravie.
Être servie chez soi, dans sa chambre, dans son lit le matin, sur une petite table au coin du feu, le soir, cela avait été longtemps le rêve et l'ambition de la parente pauvre. Mais le moyen!... Deux ou trois fois, étant un peu indisposée, elle avait osé demander qu'on lui montât ses repas, mais elle avait été vertement repoussée.
—Si tante Médie a faim, elle descendra se mettre à table avec nous, avait répondu Mme Blanche. Qu'est-ce que ces fantaisies!...
Positivement, c'est ainsi qu'on la traitait, dans ce château où il y avait toujours dix domestiques à bayer aux corneilles.
Tandis que maintenant...
Tous les matins, sur l'ordre formel de Mme Blanche, le cuisinier montait prendre les ordres de tante Médie, et il ne tenait qu'à elle de dicter le menu de la journée, et de se commander les plats qu'elle aimait.
Et la tante Médie trouvait cela excellent d'être ainsi soignée, choyée, mignotée et dorlotée. Elle se délectait dans ce bien-être comme un pauvre diable dans des draps bien blancs, sans être resté des mois sans coucher dans un lit.
Et ces jouissances nouvelles faisaient naître en elle quantité de pensées étranges et lui enlevaient beaucoup des regrets qu'elle avait du crime de la Borderie...
L'enquête cependant était le sujet de toutes ses conversations avec sa nièce. Elles en avaient des nouvelles fort exactes par le sommelier de Courtomieu, grand amateur de choses judiciaires, qui avait trouvé, dans sa cave, le secret de se faufiler parmi les agents venus de Montaignac.
Par lui, elles surent que toutes les charges pesaient sur défunt Chupin. Ne l'avait-on pas aperçu, le soir du crime, rôdant autour de la Borderie? Le témoignage du jeune paysan qui avait prévenu Jean Lacheneur paraissait décisif.
Quant au mobile de Chupin, on le connaissait, pensait-on. Vingt personnes l'avaient entendu déclarer avec d'affreux jurons qu'il ne serait pas tranquille tant qu'il resterait un Lacheneur sur la terre.
Ainsi, tout ce qui eût dû perdre Mme Blanche la sauva, et la mort du vieux maraudeur lui parut véritablement providentielle.
Pouvait-elle soupçonner que Chupin avait eu le temps de révéler son secret avant de mourir?...
Le jour où le sommelier lui dit que juges et agents de police venaient de repartir pour Montaignac, elle eut grand peine à dissimuler sa joie.
—Plus rien à craindre, répétait-elle à tante Médie... plus rien!...
Elle échappait en effet à la justice des hommes...
Restait la justice de Dieu.
Quelques semaines plus tôt, cette idée de «la justice de Dieu» eût peut-être amené un sourire sur les lèvres de Mme Blanche.
Femme positive s'il en fut, un peu esprit fort même, à ce qu'elle prétendait, elle eût traité cette incompréhensible justice de lieu commun de morale ou encore d'épouvantail ingénieux imaginé pour contenir dans les limites du devoir les consciences timorées...
Le lendemain de son crime, elle haussait presque les épaules en songeant aux menaces de Marie-Anne mourante...
Elle se souvenait de son serment, mais elle n'était plus disposée à le tenir.
Elle avait réfléchi, et elle avait vu à quels périls elle s'exposerait en faisant rechercher l'enfant de Marie-Anne.
—Le père saura bien le retrouver, songeait-elle.
Ce que valaient les menaces de sa victime, elle devait l'éprouver le soir même...
Brisée de fatigue, elle s'était retirée dans sa chambre de fort bonne heure, et, au lieu de lire, comme elle en avait l'habitude, elle éteignit sa bougie dès qu'elle fut couchée, en se disant:
—Il faut dormir.
Mais c'en était fait du repos de ses nuits...
Son crime se représentait à sa pensée, et elle en jugeait l'horreur et l'atrocité... Elle se percevait double, pour ainsi dire; elle se sentait dans son lit, à Courtomieu, et cependant il lui semblait être là-bas, dans la maison de Chanlouineau, versant le poison, puis ensuite épiant ses effets, cachée dans le cabinet de toilette...
Elle luttait, elle dépensait toute la puissance de sa volonté pour écarter ces souvenirs odieux, quand elle crut entendre grincer une clef dans sa serrure. Brusquement elle se dressa sur ses oreillers.
Alors, aux lueurs pâles de sa veilleuse, elle crut voir sa porte s'ouvrir lentement, sans bruit... Marie-Anne entrait... Elle s'avançait, elle glissait plutôt comme une ombre. Arrivée à un fauteuil, en face du lit, elle s'assit... De grosses larmes roulaient le long de ses joues, et elle regardait d'un air triste et menaçant à la fois...
L'empoisonneuse, sous ses couvertures, était baignée d'une sueur glacée.
Pour elle, ce n'était pas une apparition vaine... c'était une effroyable réalité.
Mais elle n'était pas d'une nature à subir sans résistance une telle impression. Elle secoua la stupeur qui l'envahissait et elle se mit à se raisonner, tout haut, comme si le son de sa voix eût dû la rassurer.
—Je rêve! disait-elle... Est-ce que les morts reviennent!... Suis-je enfant de me laisser émouvoir ainsi par les fantômes ridicules de mon imagination!...
Elle disait cela, mais le fantôme ne se dissipait pas.
Elle fermait les yeux, mais elle le voyait à travers ses paupières... à travers ses draps, qu'elle relevait sur sa tête, elle le voyait encore...
Au petit jour seulement, Mme Blanche reposa.
Et ce fut ainsi le lendemain, et le surlendemain encore, et toujours, et toujours, et l'épouvante de chaque nuit s'augmentait des terreurs des nuits précédentes.
Le jour, aux clartés du soleil, elle retrouvait sa bravoure et les forfanteries du scepticisme. Alors elle se raillait elle-même.
—Avoir peur d'une chose qui n'existe pas, se disait-elle, est-ce stupide!... Ce soir je saurai bien triompher de mon absurde faiblesse...
Puis, le soir venu, toutes ces belles résolutions s'envolaient; la fièvre la reprenait, quand arrivaient les ténèbres avec leur cortège de spectres.
Il est vrai que toutes les tortures de ses nuits, Mme Blanche les attribuait aux inquiétudes de la journée.
Les gens de justice étaient encore à Sairmeuse, et elle tremblait. Que fallait-il pour que de Chupin on remontât jusqu'à elle? Un rien, une circonstance insignifiante. Qu'un paysan l'eût rencontrée avec Chupin, lors de leur rendez-vous, et les soupçons étaient éveillés et le juge d'instruction arrivait à Courtomieu.
—L'enquête terminée, pensait-elle, j'oublierai.
L'enquête finit, et elle n'oublia pas.
Darvin l'a dit: «C'est quand l'impunité leur est assurée que les grands coupables connaissent véritablement le remords.»
Mme Blanche devait justifier le dicton plus profond observateur du siècle.
Et cependant l'atroce supplice qu'elle endurait ne détournait pas sa volonté du but qu'elle s'était fixé le jour de la visite de Martial.
Elle joua pour lui une si merveilleuse comédie, que touché, presque repentant, il revint cinq ou six fois, et enfin un soir demanda à ne pas rentrer à Montaignac.
Mais ni la joie de ce triomphe, ni les premiers étonnements du mariage, n'avaient rendu la paix à Mme Blanche.
Entre ses lèvres et les lèvres de Martial, se dressait encore, implacable épouvantement, le visage convulsé de Marie-Anne.
Il est vrai de dire que ce retour de son mari lui apportait une cruelle déception. Elle reconnut que cet homme, dont le cœur avait été brisé, n'offrait aucune prise, et qu'elle n'aurait jamais sur lui la moindre influence.
Et pour comble, il avait ajouté à ses tortures déjà intolérables, une angoisse plus poignante encore que toutes les autres.
Parlant un soir de la mort de Marie-Anne, il s'oublia et avoua hautement ses serments de vengeance. Il regrettait que Chupin fût mort, car il eût éprouvé, disait-il, une indicible jouissance à tenailler, à faire mourir lentement au milieu d'affreuses souffrances, le misérable empoisonneur.
Il s'exprimait avec une violence inouïe, d'une voix où vibrait encore sa puissante passion...
Et Mme Blanche se demandait quel serait son sort, si jamais son mari venait à découvrir qu'elle était coupable... et il pouvait le découvrir...
C'est vers cette époque qu'elle commença à regretter de n'avoir pas tenu le serment fait à sa victime, et qu'elle résolut de faire rechercher l'enfant de Marie-Anne.
Mais, pour cela, il fallait à toute force qu'elle habitât une grande ville, Paris, par exemple, où, avec de l'argent, elle trouverait des agents habiles et discrets...
Il ne s'agissait que de décider Martial.
Le duc de Sairmeuse aidant, ce ne fût pas difficile, et, un matin, Mme Blanche rayonnante, put dire à tante Médie:
—Tante, nous partons d'aujourd'hui en huit.
LI
Dévorée d'angoisses, obsédée de soucis poignants, Mme Blanche n'avait pas remarqué que tante Médie n'était plus la même.
Le changement, à vrai dire, était peu sensible, il ne frappait pas les domestiques, mais il n'en était pas moins positif et réel, et se trahissait par quantité de petites circonstances inaperçues.
Par exemple, si la parente pauvre gardait encore son air humblement résigné, elle perdait petit à petit ses mouvements craintifs de bête maltraitée; elle ne tressaillait plus quand on lui adressait la parole, et il y avait par instants des velléités d'indépendance dans son accent.
Depuis la fameuse semaine où on l'avait servie dans sa chambre, elle hasardait toutes sortes de démarches insolites.
S'il venait des visites, au lieu de se tenir modestement à l'écart, elle avançait sa chaise et même se mêlait à la conversation. À table, elle laissait paraître ses dégoûts ou ses préférences. À deux ou trois reprises elle eut une opinion qui n'était pas celle de sa nièce, et il lui arriva de discuter des ordres.
Une fois, Mme Blanche qui sortait, l'ayant priée de l'accompagner, elle se déclara enrhumée et resta au château.
Et le dimanche suivant, Mme Blanche ne voulant pas aller aux vêpres, tante Médie déclara qu'elle irait, et comme il pleuvait, elle demanda qu'on lui attelât une voiture, ce qui fut fait.
Tout cela n'était rien en apparence; en réalité, c'était monstrueux, inimaginable.
Il était clair que la parente pauvre s'exerçait timidement à l'audace...
Jamais devant elle il n'avait été question de ce départ que sa nièce lui annonçait si gaiement; elle en parut toute saisie...
—Ah!... vous partez, répétait-elle, vous quittez Courtomieu...
—Et sans regrets...
—Pour où aller, mon Dieu!...
—À Paris... Nous nous y fixons, c'est décidé. Là est la place de mon mari. Son nom, sa fortune, son intelligence, la faveur du roi lui assurent une grande situation. Il va racheter l'hôtel de Sairmeuse et le meubler magnifiquement. Nous aurons un train princier...
Tous les tourments de l'envie se lisaient sur le visage de la parente pauvre.
—Et moi?... interrogea-t-elle d'un ton plaintif.
—Toi, tante, tu resteras ici; tu y seras dame et maîtresse. Ne faut-il pas une personne de confiance qui veille sur mon pauvre père!... Hein! te voilà heureuse et contente, j'espère.
Mais non; tante Médie ne paraissait point satisfaite.
—Jamais, pleurnicha-t-elle, jamais je n'aurai le courage de rester seule dans ce grand château.
—Eh! sotte, tu auras près de toi des domestiques, le concierge, les jardiniers...
—N'importe!... j'ai peur des fous... Quand le marquis se met à hurler le soir, il me semble que je deviens folle moi-même.
Mme Blanche haussait les épaules.
—Qu'espérais-tu donc? interrogea-t-elle, de l'air le plus ironique.
—Je pensais... je me disais... que tu m'emmènerais avec vous...
—À Paris! tu perds la tête, je crois. Qu'y ferais-tu? bon Dieu!
—Blanche, je t'en conjure, je t'en supplie.
—Impossible, tante, impossible!
Tante Médie semblait désespérée:
—Et si je te disais, insista-t-elle, que je ne puis rester ici, que je n'ose, que c'est plus fort que moi, que j'y mourrai!...
Le rouge de l'impatience commençait à empourprer le front de Mme Blanche.
—Ah! tu m'ennuies, à la fin, dit-elle rudement.
Et avec un geste qui ajoutait à la cruauté de sa phrase:
—Si Courtomieu te déplaît tant que cela, rien ne t'empêche de chercher un séjour plus à ton gré; tu es libre et majeure...
La parente pauvre était devenue excessivement pâle, et elle serrait à les faire saigner ses lèvres minces sur ses dents jaunies.
—C'est-à-dire, fit-elle, que tu me laisses le choix entre mourir de frayeur à Courtomieu, ou mourir de misère à l'hôpital. Merci, ma nièce, merci, je reconnais ton cœur; je n'attendais pas moins de toi, merci!
Elle relevait la tête et une méchanceté diabolique étincelait dans ses yeux.
Et c'est d'une voix qui avait quelque chose du sifflement de la vipère se redressant pour mordre, qu'elle poursuivit:
—Eh bien! cela me décide. Je suppliais, tu m'as brutalement repoussée, maintenant je commande et je dis: je veux! Oui, j'entends et je prétends aller avec vous à Paris... et j'irai. Ah! ah!... cela te surprend d'entendre parler ainsi cette pauvre bonne bête de tante Médie. C'est comme cela. Il y a si longtemps que je souffre, que je me révolte à la fin. Car j'ai souffert la passion chez vous. C'est vrai, vous m'avez recueillie, vous m'avez nourrie et logée, mais vous m'avez pris en échange ma vie entière, heure par heure. Quelle servante jamais endurerait tout ce que j'ai supporté... As-tu jamais, Blanche, traité une de tes femmes comme tu me traitais, moi qui porte votre nom! Et je n'avais pas de gages, moi; bien au contraire je vous devais de la reconnaissance, puisque je vivais à vos crochets. Ah! le crime d'être pauvre, vous me l'avez fait payer cher. M'avez-vous assez ravalée, assez abaissée, assez foulée aux pieds!... À une livre de pain par humiliation, vous êtes en reste avec moi!...
Elle s'arrêta.
Tout le fiel qui depuis des années, goutte à goutte, s'amassait en elle, lui remontait à la gorge et l'étouffait.
Mais ce fut l'affaire d'une seconde, et d'un ton d'amère ironie:
—Tu me demandes ce que je ferai à Paris, continua-t-elle. J'y prendrai du bon temps, donc! Qu'y feras-tu toi-même? Tu iras à la cour, n'est-ce pas, au bal, au spectacle. Eh bien! je t'y suivrai. Je serai de toutes tes fêtes. J'aurai enfin de belles toilettes, moi qui depuis que je me connais ne me suis jamais vue que de tristes robes de laine noire. Avez-vous jamais songé à me donner la joie d'une toilette? Oui, deux fois par an on m'achetait une robe de soie noire, en me recommandant de bien la ménager... Mais ce n'était pas pour moi que vous vous décidiez à cette dépense, c'était pour vous, et pour que la pauvresse fît honneur à votre générosité. Vous me mettiez ça sur le dos, comme vous cousiez du galon d'or aux habits de vos laquais, par vanité. Et moi, je me soumettais à tout, je me taisais petite, humble, tremblante, souffletée sur une joue, je tendais l'autre... il faut manger. Et toi Blanche, combien de fois, pour m'inspirer ta volonté m'as-tu pas dit: «Tu feras ceci ou cela, si tu tiens rester à Courtomieu.» Et j'obéissais, force m'était bien d'obéir, puisque je ne savais où aller... Ah! vous avez abusé de toutes les façons; mais mon tour est venu, et j'abuse...
Mme Blanche était à ce point stupéfiée qu'il lui eût été impossible d'articuler seulement une syllabe pour interrompre tante Médie.
À la fin, cependant, d'une voix à peine intelligible, elle balbutia:
—Je ne te comprends pas, tante, je ne te comprends pas.
Comme sa nièce, l'instant d'avant, la parente pauvre haussa les épaules.
—En ce cas, prononça-t-elle lentement, je te dirai que du moment où tu as fait de moi, bien malgré moi, ta complice, tout, entre nous, doit être commun. Je suis de moitié pour le danger, je veux être de moitié pour le plaisir. Si tout se découvrait!... Penses-tu à cela quelquefois? Oui, n'est-ce pas, et tu cherches à t'étourdir. Eh bien! je veux m'étourdir aussi... J'irai à Paris avec vous...
Faisant appel à toute son énergie, Mme Blanche avait un peu repris possession de soi.
—Et si je répondais non? fit-elle froidement.
—Tu ne répondras pas non.
—Et pourquoi, s'il te plaît?
—Parce que... parce que...
—Iras-tu donc me dénoncer à la justice?
Tante Médie hocha négativement la tête,
—Pas si bête, répondit-elle, ce serait me livrer moi-même... Non, je ne ferais pas cela, seulement, je raconterais à ton mari l'histoire de la Borderie.
La jeune femme frissonna. Nulle menace n'était capable de l'épouvanter autant que celle-là.
—Tu viendras avec nous, tante, lui dit-elle, je te le promets.
Et plus doucement:
—Mais il était inutile de me menacer. Tu as été cruelle, tante, et injuste en même temps. Il se peut que tu aies été fort malheureuse dans notre maison; c'est à toi seule que tu dois t'en prendre. Pourquoi ne nous rien dire?... J'attribuais toutes tes complaisances à ton amitié pour moi...
Elle eut un sourire contraint et ajouta encore:
—Quant à deviner que toi, une femme si simple et si modeste, tu souhaitais des toilettes tapageuses... avoue que c'était impossible. Ah! si j'avais su!... Mais tranquillise-toi, je réparerai ma sottise...
Et comme la parente pauvre, ayant obtenu ce qu'elle voulait, balbutiait quelques excuses:
—Bast! s'écria Mme Blanche, oublions cette vilaine querelle... Tu me pardonnes, n'est-ce pas?... Allons, viens, embrasse-moi comme autrefois.
La tante et la nièce s'embrassèrent en effet, avec de grandes effusions de tendresse, comme deux amies qu'un malentendu a failli séparer.
Mais les patelinages de cette réconciliation forcée ne trompaient pas plus l'inepte tante Médie que la perspicace Mme Blanche.
—Ah! je ferai sagement de rester sur le qui-vive, pensait la parente pauvre. Dieu sait avec quel bonheur ma chère nièce m'enverrait rejoindre Marie-Anne.
Peut-être, en effet, quelque pensée pareille traversa-t-elle l'esprit de Mme Blanche.
Sa sensation était celle du forçat qui verrait river à sa chaîne d'ignominie son ennemi le plus exécré, son dénonciateur, par exemple, l'agent de police qui l'a arrêté.
—Ainsi, pensait-elle, me voici maintenant et pour toujours liée à cette dangereuse et perfide créature. Je ne m'appartiens plus, je suis à elle. Qu'elle exige, je devrai obéir. Il me faudra adorer ses caprices... et elle a quarante ans d'humiliation et de servitude à venger.
Les perspectives de cette existence commune la faisaient frémir, et elle se torturait à chercher par quels moyens elle parviendrait à se débarrasser de cette complice.
Elle n'en apercevait aucun pour le présent, mais il lui semblait en entrevoir vaguement plusieurs dans l'avenir...
Serait-il donc impossible, avec beaucoup d'adresse, d'inspirer à tante Médie l'ambition de vivre indépendante dans une maison à soi, servie par des gens à soi!...
Était-il prouvé qu'on ne réussirait pas à pousser au mariage cette vieille folle, qui paraissait avoir encore des velléités de coquetterie et la passion de la toilette... L'appât d'une bonne dot attirerait toujours un mari.
Mais, dans un cas comme dans l'autre, il fallait à Mme Blanche de l'argent, beaucoup d'argent, dont elle pût disposer sans avoir à en rendre compte à personne.
Cette conviction la décida à détourner de la fortune de son père, une somme de deux cent cinquante mille francs environ, en billets et en or...
Cette somme représentait les économies du marquis de Courtomieu depuis trois ans, personne ne la lui connaissait, et maintenant qu'il était devenu imbécile, sa fille, qui connaissait la cachette, pouvait sans danger s'emparer du trésor.
—Avec cela, se disait la jeune femme, je puis, à un moment donné, enrichir tante Médie, sans avoir recours à Martial.
La tante et la nièce semblaient d'ailleurs, depuis la scène décisive, vivre mieux qu'en bonne intelligence. C'était, entre elles, un perpétuel échange d'attentions délicates et de soins touchants.
Et, du matin au soir, ce n'était que des «petite tante chérie,» ou des «chère nièce aimée,» à n'en plus finir.
Même, il était temps que le départ arrivât. Plusieurs femmes de hobereaux du voisinage, accoutumées aux façons d'autrefois, au ton impérieux de l'une et à l'humilité de l'autre, commençaient à trouver cela drôle.
Ces dames eussent eu un bien autre texte de conjectures, si on leur eût appris que Mme Blanche avait fait venir, pour que tante Médie n'eût pas froid en route, un manteau garni de précieuses fourrures, exactement pareil au sien.
Elles eussent été confondues, si on leur eût dit que tante Médie voyageait, non dans la grande berline des gens de service, mais dans la propre chaise de poste des maîtres, entre le marquis et la marquise de Sairmeuse.
C'était trop fort pour que Martial ne le remarquât pas, et à un moment où il se trouvait seul avec sa femme:
—Oh! chère marquise, dit-il, d'un ton de bienveillante ironie, que de petits soins! Nous finirons par la mettre dans du coton, cette chère tante.
Mme Blanche tressaillit imperceptiblement et rougit un peu.
—Je l'aime tant, cette bonne Médie! fit-elle. Jamais je ne reconnaîtrai assez les témoignages d'affection et de dévouement qu'elle m'a donnés quand j'étais malheureuse.
C'était une explication si plausible et si naturelle, que Martial ne s'était plus inquiété d'une circonstance toute futile en apparence.
Il avait, d'ailleurs, à ce préoccuper de bien d'autres choses.
L'homme d'affaires qu'il avait envoyé à Paris pour racheter, si faire se pouvait, l'hôtel de Sairmeuse, lui avait écrit d'accourir, se trouvant, marquait-il, en présence d'une de ces difficultés qu'un mandataire ne saurait résoudre. Il ne s'expliquait pas davantage.
—La peste étouffe le maladroit! répétait Martial. Il est capable de manquer une occasion que mon père attendait depuis dix ans. Je ne saurais me plaire à Paris, si je n'habite l'hôtel de ma famille.
Sa hâte d'arriver était si grande, que le second jour de voyage, le soir il déclara que s'il eût été seul il eût couru la poste toute la nuit.
—Qu'à cela ne tienne, dit gracieusement Mme Blanche, je ne me sens aucunement fatiguée, et une nuit en voiture est loin de me faire peur...
Ils marchèrent en conséquence toute la nuit, et le lendemain, qui était un samedi, sur les neuf heures du matin, ils descendaient à l'hôtel Meurice.
C'est à peine si Martial prit le temps de déjeuner.
—Il faut que je voie où nous en sommes, fit-il en se dépêchant de sortir, je serai bientôt de retour.
Il reparut, en effet, moins de deux heures après, tout joyeux, cette fois.
—Mon homme d'affaires, dit-il, n'est qu'un nigaud. Il n'osait pas m'écrire qu'un coquin, de qui dépend la conclusion de la vente, exige un pot-de-vin de cinquante mille francs; il les aura, pardieu!
Et d'un ton de galanterie affectée qu'il prenait toujours en s'adressant à sa femme:
—Je n'ai plus qu'à signer, ma chère amie, ajouta-t-il; mais je ne le ferai que si l'hôtel vous convient. Je vous demanderais, si vous n'êtes pas trop lasse, de venir le visiter. Le temps presse, nous avons des concurrents...
Cette visite, assurément, était de pure forme. Mais Mme Blanche eût été bien difficile si elle n'eût pas été satisfaite de cet hôtel de Sairmeuse, qui est un des plus magnifiques de Paris, dont l'entrée est rue de Grenelle et dont les jardins ombragés d'arbres séculaires s'étendent jusqu'à la rue de Varennes.
Cette belle demeure malheureusement avait été fort négligée depuis plusieurs années.
—Il faudra six mois pour tout restaurer, disait Martial d'un ton chagrin, un an peut-être... Il est vrai qu'on peut, avant trois mois, avoir ici un appartement provisoire très-habitable.
—On y serait chez soi, du moins, approuva Mme Blanche, devinant le désir de son mari.
—Ah!... c'est aussi votre avis!... En ce cas, comptez sur moi pour presser les ouvriers.
En dépit, ou plutôt en raison de son immense fortune, le marquis de Sairmeuse savait qu'on n'est guère bien servi, vite et selon ses désirs que par soi-même. Pressé, il résolut de s'occuper de tout. Il s'entendait avec les architectes, il voyait les entrepreneurs, il courait les fabricants.
Sitôt levé, il décampait, déjeunait dehors, le plus souvent, il ne rentrait que pour dîner.
Réduite par le mauvais temps à passer toutes ses journées dans son appartement de l'hôtel Meurice, Mme Blanche ne se trouvait pourtant pas à plaindre.
Le voyage, le mouvement, la vue d'objets inaccoutumés, le bruit de Paris sous ses fenêtres, un entourage étranger, toutes sortes de préoccupations enfin, l'arrachaient pour ainsi dire à soi-même. Les épouvantements de ses nuits faisaient trêve, une sorte de brume enveloppait l'horrible scène de la Borderie, les clameurs de sa conscience devenaient murmure...
Même, elle en arrivait à haïr moins tante Médie, qui, à la condition près de faire deux toilettes par jour, reprenait ses vieilles habitudes de servilité et lui tenait compagnie...
Le passé s'effaçait, croyait-elle, et elle s'abandonnait aux espérances d'une vie toute nouvelle et meilleure, quand un jour un des domestiques de l'hôtel parut, et dit:
—Il y a en bas un homme qui demande à parler à madame la marquise.
LII
À demi-couchée sur un canapé, le coude sur les coussins, le front dans la main, Mme Blanche écoutait la lecture d'un livre nouveau que lui faisait tante Médie.
L'entrée du domestique ne lui fit seulement pas lever la tête.
—Un homme? interrogea-t-elle, quel homme?
Elle n'attendait personne. Dans sa pensée, celui qui venait ainsi ne pouvait être qu'un des ouvriers employés par Martial.
—Je ne puis renseigner madame la marquise, répondit le domestique. Cet individu est tout jeune, il est vêtu comme les paysans, je supposais qu'il cherchait une place...
—C'est sans doute M. le marquis qu'il veut voir?
—Madame m'excusera, c'est bien à Madame qu'il veut parler, il me l'a dit.
—Alors, sachez comme il s'appelle et ce qu'il désire.
Et se retournant vers la parente pauvre:
—Continue, tante, dit Mme Blanche, on nous a interrompues au passage le plus intéressant.
Mais tante Médie n'avait pas eu le temps de finir la page, que déjà le domestique était de retour.
—L'homme, dit-il, prétend que madame la marquise comprendra ce dont il s'agit dès qu'elle saura son nom.
—Et ce nom?
—Chupin.
Ce fut comme un obus éclatant tout à coup dans le salon de l'hôtel Meurice.
Tante Médie eut un gémissement étouffé; elle laissa son livre et s'affaissa sur sa chaise, tout inerte, les bras pendants.
Mme Blanche, elle, se dressa tout d'une pièce, plus pâle que son peignoir de cachemire blanc, l'œil trouble, les lèvres tremblantes.
—Chupin! répétait-elle, comme si elle eût espéré qu'on allait lui dire qu'elle avait mal entendu, Chupin!...
Puis, avec une certaine violence:
—Répondez à cet homme que je ne veux ni le voir ni l'entendre. Il est inutile qu'il se représente. Jamais je ne le recevrai!...
Mais, dans le temps que mit le domestique à s'incliner respectueusement et à gagner la porte à reculons, la jeune femme se ravisa.
—Au fait, non, prononça-t-elle, j'ai réfléchi, faites monter cet homme.
—Oui, approuva tante Médie d'une voix défaillante, qu'il vienne, cela vaut mieux.
Le domestique sortit, et les deux femmes restèrent en face l'une de l'autre, immobiles, consternées, le cœur serré par les plus effroyables appréhensions, la gorge serrée au point de ne pouvoir qu'à grand peine articuler quelques paroles.
—C'est un des fils de ce vieux scélérat de Chupin, dit enfin Mme Blanche.
—En effet, je le crois, mais que veut-il?
—Quelque secours, probablement.
La parente pauvre leva les bras au ciel.
—Fasse Dieu qu'il ignore tes rendez-vous avec son père, Blanche, prononça-t-elle. Doux Jésus!... pourvu qu'il ne sache rien!
—Eh! que veux-tu qu'il sache. Ne vas-tu pas te désespérer à l'avance! Dans dix minutes, nous serons fixées. D'ici là, tante, du calme. Et même, crois-moi, tourne-nous le dos, regarde dans la rue pour qu'on ne voie pas ta figure... Mais pourquoi ce coquin tarde-t-il tant à paraître...
Mme Blanche ne se trompait pas.
C'était bien l'aîné des Chupin qui était là, celui à qui le vieux maraudeur mourant avait confié son secret.
Depuis son arrivée à Paris, il battait le pavé du matin au soir, demandant partout et à tous l'adresse du marquis de Sairmeuse. On venait de lui indiquer l'hôtel Meurice, et il accourait.
Ce n'est toutefois qu'après s'être bien assuré de l'absence de Martial qu'il avait demandé Mme la marquise.
Il attendait le résultat de sa démarche sous le porche, debout, les mains dans les poches de sa veste, sifflotant, lorsque le domestique revint en lui disant:
—On consent à vous recevoir, suivez-moi.
Chupin suivit; mais le domestique, extraordinairement intrigué et tout brûlant de curiosité, ne se hâtait pas, espérant tirer quelque éclaircissement de ce campagnard.
—Ce n'est pas pour vous flatter, mon garçon, dit-il, mais votre nom a produit un fier effet sur Mme la marquise!
Le prudent paysan dissimula sous un sourire niais la joie dont l'inonda cette nouvelle.
—Comme ça, poursuivit le domestique, elle vous connaît?
—Un petit peu.
—Vous êtes pays?
—Je suis son frère de lait.
Le domestique n'en crut pas un mot; il soupçonnait bien autre chose, vraiment! Cependant, comme il était arrivé à la porte de l'appartement du marquis de Sairmeuse, il ouvrit et poussa Chupin dans le salon.
Le mauvais gars avait d'avance préparé une petite histoire, mais il fut si bien ébloui de la magnificence du salon, qu'il resta court et béant. Ce qui l'interloquait surtout, c'était une grande glace, en face de la porte, où il se voyait en pied, et les belles fleurs du tapis qu'il craignait d'écraser sous ses gros souliers.
Après un moment, voyant qu'il demeurait stupide, un sourire idiot sur les lèvres, tortillant son chapeau de feutre, Mme Blanche se décida à rompre le silence.
—Vous désirez?... demanda-t-elle.
Le gars Chupin était intimidé, mais il n'avait point peur: ce n'est pas du tout la même chose. Il garda son masque de gaucherie, mais recouvrant son aplomb, il se mit à débiter avec, un accent traînard toutes les formules de respect qu'il savait.
—Au fait, insista la jeune femme impatientée.
Amener au fait un paysan n'est pas facile, et ce n'est qu'après beaucoup de vaines paroles encore, que Chupin expliqua longuement qu'il avait été obligé de quitter le pays à cause des ennemis qu'il y avait, qu'on n'avait pas retrouvé le trésor de son père, qu'il était, en conséquence, sans ressources...
—Oh! assez! interrompit Mme Blanche.
Puis, d'un ton qui n'était rien moins que bienveillant:
—Je ne vois pas, continua-t-elle, à quel titre vous vous adressez à moi. Vous aviez, comme toute votre famille, une réputation détestable à Sairmeuse. Enfin, n'importe, vous êtes de mon pays, je consens à vous accorder un secours, à la condition que vous n'y reviendrez pas.
C'est d'un air moitié humble et moitié goguenard que Chupin écouta cette semonce. À la fin, il releva la tête:
—Je ne demande pas l'aumône, articula-t-il fièrement.
—Que demandez-vous donc?
—Mon dû.
Mme Blanche reçut un coup dans le cœur, et cependant, elle eut le courage de toiser Chupin d'un air dédaigneux, en disant:
—Ah! je vous dois quelque chose!...
—Pas à moi personnellement, madame la marquise, mais à mon défunt père. Au service de qui donc a-t-il péri? Pauvre vieux! Il vous aimait bien, allez... tout comme moi, du reste. Sa dernière parole, avant de mourir, a été pour vous. «Vois-tu, gars, qu'il me dit, il vient de se passer des choses terribles à la Borderie. La jeune dame de M. le marquis en voulait à Marie-Anne, et elle lui a fait passer le goût du pain. Sans moi, elle était perdue. Quand je serai crevé, laisse-moi tout mettre sur le dos, la terre n'en sera pas plus froide et ça innocentera la jeune dame... Et après, elle te récompensera bien, et tant que tu te tairas tu ne manqueras de rien...»
Si grande que fût son impudence, il s'arrêta, stupéfait de la physionomie de Mme Blanche.
En présence de cette dissimulation supérieure, il douta presque du récit de son père.
C'est que véritablement la jeune femme fut héroïque en ce moment. Elle avait compris que céder une fois c'était se mettre à la discrétion de ce misérable, comme elle était déjà à la merci de tante Médie. Et avec une merveilleuse énergie, elle payait d'audace.
—En d'autres termes, fit-elle, vous m'accusez du meurtre de Mlle Lacheneur, et vous me menacez de me dénoncer si je ne vous accorde pas ce que vous allez exiger?
Le gars Chupin inclina affirmativement la tête.
—Eh bien!... reprit Mme Blanche, puisqu'il en est ainsi, sortez!...
Il est sûr qu'elle allait, à force d'audace, gagner cette partie périlleuse, dont le repos de sa vie était l'enjeu; Chupin était absolument déconcerté, lorsque tante Médie qui écoutait, debout devant la fenêtre, se retourna, tout effarée, en criant:
—Blanche!... ton mari... Martial!... Il entre... il monte.
La partie fut perdue... La jeune femme vit son mari arrivant, trouvant Chupin, le faisant parler, découvrant tout.
Sa tête s'égara, elle s'abandonna, elle se livra.
Brusquement elle mit sa bourse dans la main du misérable et l'entraîna, par une porte intérieure, jusqu'à l'escalier de service.
—Prenez toujours cela, disait-elle d'une voix sourde, ce n'est qu'un à-compte... Nous nous reverrons. Et pas un mot! Pas un mot à mon mari, surtout!...
Elle avait été bien inspirée de ne pas perdre une minute; lorsqu'elle rentra, elle trouva Martial dans le salon.
Il était assis, la tête inclinée sur la poitrine, et tenait à la main une lettre déployée.
Au bruit que fit sa femme, il se dressa, et elle put voir rouler dans ses yeux une larme furtive.
—Quel malheur nous frappe encore!... balbutia-t-elle d'une voix que l'excès de son émotion de tout à l'heure rendait à peine intelligible.
Martial ne remarqua pas ce mot «encore,» qui l'eût au moins étonné.
—Mon père est mort, Blanche, prononça-t-il.
—Le duc de Sairmeuse!... Mon Dieu!... Comment cela?...
—D'une chute de cheval, dans les bois de Courtomieu, près des roches de Sanguille...
—Ah!... c'est là que mon pauvre père a failli être assassiné.
—Oui... c'est au même endroit, en effet.
Un moment de silence suivit.
Martial n'aimait que très-médiocrement son père, et il n'en était pas aimé, il le savait; et il s'étonnait de l'amère tristesse qui l'envahissait en songeant qu'il n'était plus.
Puis, il y avait autre chose encore.
—D'après cette lettre, que m'apporte un exprès, poursuivit-il, tout le monde, à Sairmeuse, croit à un accident. Mais moi!... moi!...
—Eh bien!...
—Moi, je crois à un crime.
Une exclamation d'effroi échappa à tante Médie, et Mme Blanche pâlit.
—À un crime!... murmura-t-elle.
—Oui, Blanche, et je pourrais nommer le coupable. Oh! mes pressentiments ne me trompent pas. Le meurtrier de mon père est celui qui a tenté d'assassiner le marquis de Courtomieu...
—Jean Lacheneur!...
Martial baissa tristement la tête. C'était répondre.
—Et vous ne le dénoncez pas, s'écria la jeune femme, et vous ne courez pas demander vengeance à la justice!...
La physionomie de Martial devenait de plus en plus sombre.
—À quoi bon!... répondit-il. Je n'ai à donner que des preuves morales, et c'est des preuves matérielles qu'il faut à la justice.
Il eut un geste d'affreux découragement, et, d'une voix sourde, répondant à ses pensées plutôt que s'adressant à sa femme, il poursuivit:
—Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu ont récolté ce qu'ils avaient semé. La terre ne boit jamais le sang répandu, et tôt ou tard le crime s'expie.
Mme Blanche frémissait. Chacune des paroles de son mari trouvait un écho en elle. Il eût parlé pour elle qu'il ne se fût pas exprimé autrement.
—Martial, fit-elle, essayant de le détourner de ses funèbres préoccupations, Martial!
Il ne parut pas l'entendre, et du même ton il continua:
—Ces Lacheneur vivaient heureux et honorés avant notre arrivée à Sairmeuse. Leur conduite a été au-dessus de tout éloge, ils ont poussé la probité jusqu'à l'héroïsme. D'un mot, nous pouvions nous les attacher et en faire nos amis les plus sûrs et les plus dévoués... C'était notre devoir avant notre intérêt. Nous ne l'avons pas compris. Nous les avons humiliés, ruinés, exaspérés, poussés à bout... De telles fautes se payent. Il est de ces gens qu'on doit respecter, si on n'est pas sûr de les anéantir d'un coup, eux et les leurs... Qui me dit qu'à la place de Jean Lacheneur, je n'agirais pas comme lui.
Il se tut un moment, puis, éclairé par un de ces rapides et éblouissants éclairs, qui parfois déchirent les ténèbres de l'avenir:
—Seul je connais bien Jean Lacheneur, reprit-il; seul j'ai pu mesurer sa haine, et je sais qu'il ne vit plus que par l'espoir de se venger de nous... Certes nous sommes bien haut et il est bien bas, n'importe! Nous avons tout à craindre. Nos millions sont comme un rempart autour de nous, c'est vrai, mais il saura s'ouvrir une brèche. Et les plus minutieuses précautions ne nous sauveront pas: un moment viendra quand même où nos défiances s'assoupiront, tandis que sa haine veillera toujours. Qu'entreprendra-t-il, je n'en sais rien, mais ce sera terrible. Souvenez-vous de mes paroles, Blanche, si le malheur entre dans notre maison, c'est que Jean Lacheneur lui aura ouvert la porte...
Tante Médie et sa nièce étaient trop bouleversées pour articuler seulement une parole, et pendant cinq minutes on n'entendit que le pas de Martial qui arpentait le salon.
Enfin il s'arrêta devant sa femme.
—Je viens d'envoyer chercher des chevaux de poste, dit-il... Vous m'excuserez de vous laisser seule ici... Il faut que je me rende à Sairmeuse... Je ne serai pas absent plus d'une semaine.
Il partit, en effet, quelques heures plus tard, et Mme Blanche se trouva abandonnée à elle-même et maîtresse d'elle pour plusieurs jours.
Ses angoisses étaient plus intolérables encore qu'au lendemain du crime. Ce n'était plus contre des fantômes qu'elle avait à se défendre maintenant; Chupin existait, et sa voix, si elle n'était pas plus terrible que celle de la conscience, pouvait être entendue.
Si Mme Blanche eût su où le prendre, le misérable, elle eût traité avec lui. Elle eût obtenu, pensait-elle, moyennant une grosse somme, qu'il quittât Paris, la France, qu'il s'en allât si loin qu'on n'entendit plus jamais parler de lui...
Naturellement Chupin était sorti de l'hôtel sans rien dire...
Les sinistres pressentiments exprimés par Martial, ajoutaient encore à l'épouvante de la jeune femme. Elle aussi, rien qu'au nom de Lacheneur, se sentait remuée jusqu'au plus profond de ses entrailles. Elle ne pouvait s'ôter l'idée qu'il soupçonnait quelque chose, et que, des bas fonds de la société où le retenait sa misère, il la guettait...
C'est alors que plus vivement que jamais elle désira retrouver l'enfant de Marie-Anne.
Outre qu'elle se débarrasserait ainsi des obsessions de son serment violé, il lui semblait que cet enfant la protégerait peut-être un jour et qu'il serait entre ses mains comme un otage.
Mais où rencontrer un homme à qui se confier?...
Se mettant l'esprit à la torture, elle se souvint d'avoir entendu autrefois son père parler d'un espion du nom de Chefteux, garçon prodigieusement adroit, disait-il, et capable de tout, même d'honnêteté, quand on y mettait le prix.
C'était un de ces misérables comme il en grouille dans les bourbiers de la politique, aux époques troublées, un jeune mouchard dressé par Fouché, qui avait toute honte bue, qui avait servi et trahi tour à tour tous les partis, qui avait trafiqué de tout, et qui, en dernier lieu, avait été condamné pour faux et s'était évadé du bagne.
En 1815, Chefteux avait quitté ostensiblement la police, pour fonder un «bureau de renseignements privés.»
Après quelques informations, Mme Blanche apprit que cet homme demeurait place Dauphine, et elle résolut de profiter de l'absence de son mari pour s'adresser à lui.
Un matin donc, elle s'habilla le plus simplement possible et, suivie de tante Médie, elle alla frapper à la porte de l'élève de Fouché.
Chefteux avait alors trente-quatre ans. C'était un petit homme de taille moyenne, de mine inoffensive, et qui affectait une continuelle bonne humeur.
Il fit entrer ses deux clientes dans un petit salon fort proprement meublé, et tout aussitôt Mme Blanche se mit à lui raconter qu'elle était mariée et établie rue Saint-Denis, et qu'une de ses sœurs, qui venait de mourir, avait fait une faute, et qu'elle était prête aux plus grands sacrifices pour retrouver l'enfant de cette sœur, etc., etc., enfin, tout une histoire, qu'elle avait préparée, et qui était assez vraisemblable.
L'espion n'en crut pourtant pas un mot, car, dès qu'elle eut achevé, il lui frappa familièrement sur l'épaule, en disant:
—Bref, la petite mère, nous avons fait nos farces avant le mariage...
Elle se rejeta en arrière, comme au contact d'un reptile, écrasant du regard l'homme des renseignements.
Être traitée ainsi, elle, une Courtomieu, duchesse de Sairmeuse!
—Je crois que vous vous méprenez! fit-elle d'un accent où vibrait tout l'orgueil de sa race.
Il se le tint pour dit, et se confondit en excuses.
Mais tout en écoutant et en notant les indispensables détails que lui donnait la jeune femme, il pensait:
—Quel œil! quel ton!... De la part d'une bourgeoise du quartier Saint-Denis, c'est louche...
Ses soupçons furent confirmés par la somme de 20,000 francs que lui promit imprudemment Mme Blanche en cas de succès et par la consignation de 500 francs d'arrhes.
—Et où aurai-je l'honneur de vous adresser mes communications, madame?... demanda-t-il.
—Nulle part... répondit la jeune femme, je passerai ici de temps à autre...
Lorsqu'il reconduisit ses clientes, l'espion ne doutait plus...
Dès qu'il les jugea au bas de l'escalier, il s'élança dehors en se disant:
—Pour le coup, je crois que la chance me sourit.
Suivre ces deux clientes que lui envoyait sa bonne étoile, s'informer, découvrir leur nom et leur qualité n'était qu'un jeu pour l'ancien agent de Fouché.
Il avait la partie d'autant plus belle, qu'elles étaient à mille lieues de soupçonner ses desseins.
La bassesse du personnage et sa générosité, à elle, rassuraient absolument Mme Blanche. Il lui avait d'ailleurs si fort vanté ses prodigieux moyens d'investigations, qu'elle se tenait pour certaine du succès.
Tout en regagnant l'hôtel Meurice, elle s'applaudissait de sa démarche.
—Avant un mois, disait-elle à tante Médie, nous aurons cet enfant; je le ferai élever secrètement et il sera notre sauvegarde...
La semaine suivante, seulement, elle reconnut l'énormité de son imprudence.
Étant retournée chez Chefteux, il l'accueillit avec de telles marques de respect, qu'elle vit bien qu'elle était connue...
Consternée, elle essaya de donner le change, mais l'espion l'interrompit:
—Avant tout, fit-il avec un bon sourire, je constate l'identité des personnes qui m'honorent de leur confiance. C'est comme un échantillon de mon savoir-faire, que je donne... gratis. Mais que madame la duchesse soit sans crainte: je suis discret par caractère et par profession. Nous avons d'ailleurs quantité de dames de la plus haute volée dans la position de madame la duchesse. Un petit accident avant le mariage est si vite arrivé!...
Ainsi Chefteux était persuadé que c'était son enfant à elle, que la jeune duchesse de Sairmeuse faisait rechercher.
Elle n'essaya pas de le dissuader. Mieux valait qu'il crût cela que s'il eût soupçonné la vérité.
Mme Blanche rentra dans un état à faire pitié.
Elle se sentait comme prise sous un inextricable filet, et à chaque mouvement, loin de se dégager, elle resserrait les mailles.
Le secret de sa vie et de son honneur, trois personnes le possédaient. Comment dans de telles conditions espérer garder un secret, cette chose subtile qui, le temps seulement de passer de la bouche à une oreille amie, s'évapore et se répand!
Elle se voyait trois maîtres qui d'un geste, d'un mot, d'un regard, pouvaient plier sa volonté comme une baguette de saule.
Et elle n'était plus libre comme autrefois.
Martial était revenu. Le temps avait marché. La somptueuse installation de l'hôtel de Sairmeuse était terminée...
Désormais, la jeune duchesse était condamnée à vivre sous les yeux de cinquante domestiques, de quarante ennemis au moins, par conséquent intéressés à la surveiller, à épier ses démarches, à deviner jusqu'à ses plus intimes pensées.
Il est vrai que tante Médie lui était plus utile que nuisible. Elle lui achetait une robe toutes les fois qu'elle s'en achetait une, elle la traînait partout à sa suite, et la parente pauvre se déclarait ravie et prête à tout.
Chefteux n'inquiétait pas non plus beaucoup Mme Blanche.
Tous les trois mois, il présentait un mémoire de «frais d'investigations» s'élevant à dix mille francs environ, et il était clair que tant qu'on le payerait il se tairait.
L'ancien espion n'avait d'ailleurs pas fait mystère de l'espoir qu'il avait d'une rente viagère de vingt-quatre mille francs.
Mme Blanche lui ayant dit, après deux années, qu'il devait renoncer à ses explorations puisqu'il n'aboutissait à rien:
—Jamais, répondit-il, je chercherai tant que je vivrai... à tout prix.
Restait Chupin malheureusement...
Pour commencer, il avait fallu lui compter vingt mille francs, d'un seul coup...
Son frère cadet venait de le rejoindre, l'accusant d'avoir volé le magot paternel, et réclamant sa part un couteau à la main.
Il y avait eu bataille, et c'est la tête tout enveloppée de linges ensanglantés que Chupin s'était présenté à Mme Blanche.
—Donnez-moi, lui avait-il dit, la somme que le vieux avait enterrée, et je laisserai croire à mon frère que je l'avais prise... C'est bien désagréable de passer pour un voleur, quand on est honnête, mais je supporterai cela pour vous... Si vous refusez, par exemple, il faudra bien que je lui avoue d'où je tire mon argent, et comment...
S'il avait toutes les corruptions, les vices et la froide perversité du vieux maraudeur, ce misérable n'en avait ni l'intelligence ni la finesse.
Loin de s'entourer de précautions, comme le lui commandait son intérêt, il semblait prendre, à compromettre la duchesse, un plaisir de brute.
Il assiégeait l'hôtel de Sairmeuse. On ne voyait que lui pendu à la cloche. Et il venait à toute heure, le matin, l'après-midi, le soir, sans s'inquiéter de Martial.
Et les domestiques étaient stupéfaits de voir que leur maîtresse, si hautaine, quittait tout, sans hésiter, pour cet homme de mauvaise mine, qui empestait le tabac et l'eau-de-vie.
Une nuit qu'il y avait une grande fête à l'hôtel de Sairmeuse, il se présenta ivre, et impérieusement exigea qu'on allât prévenir Mme Blanche qu'il était là et qu'il attendait.
Elle accourut avec sa magnifique toilette décolletée, blême de rage et de honte sous son diadème de diamants...
Et comme, dans son exaspération, elle refusait au misérable ce qu'il demandait:
—C'est-à-dire que je crèverais de faim pendant que vous faites la noce!... s'écria-t-il. Pas si bête! De la monnaie, et vite, ou je crie tout ce que je sais!
Que faire? céder. La duchesse s'exécuta, comme toujours.
Et cependant, il devenait de jour en jour plus insatiable.
L'argent ne tenait pas plus dans ses poches que l'eau dans un crible.
Qu'en faisait-il?... Sans doute, il l'éparpillait sans en comprendre la valeur, il le gaspillait insoucieusement et stupidement, comme le voleur qui a fait un beau coup, que l'or grise, et qui d'ailleurs se croit riche de tout ce qu'il y a à voler au monde.
Lui faisait un beau coup tous les jours...
N'importe! c'était à n'y rien comprendre, car il n'avait même pas eu l'idée de hausser ses vices aux proportions de la fortune qu'il prodiguait. Il ne songeait même pas à se vêtir proprement, il semblait à la mendicité.