LECOQ (continued 3)
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—Entrez!... dit une voix.
Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite ficelle destinée à soulever le loquet intérieur; le baron tira cette ficelle et entra.
La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n'avait d'autre plancher que le sol, d'autre plafond que le chaume du toit.
Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le mobilier.
Assise sur un escabeau, près d'une fenêtre à petits carreaux verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie.
Elle avait abandonné ses jolies robes de «demoiselle,» et son costume était presque celui des ouvrières de la campagne.
Quand parut M. d'Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils demeurèrent debout, en face l'un de l'autre, silencieux, elle calme en apparence, lui visiblement agité.
Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle était très-visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir accompli et de la résignation au sacrifice.
Cependant, songeant à son fils, il s'étonna de voir cette tranquillité.
—Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice?... fit-il d'un ton de reproche.
—On m'en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n'ai pas vécu tant que j'ai su sa vie en péril. Je sais qu'il va mieux, et que même depuis hier on lui a permis de manger un peu...
—Vous pensiez à lui?...
Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son front, mais c'est d'une voix presque assurée qu'elle répondit:
—Maurice sait bien qu'il ne serait pas en mon pouvoir de l'oublier, alors même que je le voudrais...
—Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre père!...
—Je l'ai dit, oui, monsieur le baron, et j'aurai le courage de le répéter.
—Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant; mais il a failli mourir!...
Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d'Escorval, et quand elle l'eut rencontré:
—Regardez-moi, monsieur, prononça-t-elle. Pensez-vous que je ne souffre pas, moi?
M. d'Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les siennes:
—Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l'aimez, vous souffrez, il a failli mourir, et vous le repoussez!...
—Il le faut, monsieur.
—Vous le dites, du moins, chère et malheureuse enfant; vous le dites et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice immense, je ne les découvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il le faut... Qui sait si vous ne vous épouvantez pas de chimères que mon expérience dissiperait d'un souffle?... N'avez-vous pas confiance en moi, ne suis-je plus votre vieil ami?... Il se peut que votre père, sous le coup de son désespoir, ait pris quelques résolutions extrêmes... Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait combien mon amitié lui est dévouée, je lui parlerai, il m'écoutera...
—Je n'ai rien à vous apprendre, monsieur!...
—Quoi!... Vous aurez l'affreux courage de rester inflexible, car c'est un père qui vous prie à genoux, un père qui vous dit: Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison de mon fils...
Les larmes, à ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle dégagea vivement sa main.
—Ah! vous êtes cruel, monsieur, s'écria-t-elle, vous êtes sans pitié!... Vous ne voyez donc pas tout ce que j'endure, et que vous me torturez comme il n'est pas possible!... Non, je n'ai rien à vous dire; non, il n'y a rien à dire à mon père!... Pourquoi venir ébranler mon courage, quand je n'ai pas trop de toute mon énergie pour combattre le désespoir!... Que Maurice m'oublie, et que jamais il ne cherche à me revoir... Il est de ces destinées contre lesquelles on ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes séparés pour toujours. Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s'il refuse, vous êtes son père, commandez. Et vous-même, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous, nous portons malheur... Gardez-vous de jamais revenir ici, notre maison est maudite, la fatalité qui pesa sur nous vous atteindrait...
Elle parlait avec une sorte d'égarement, et si haut que sa voix devait arriver à la pièce voisine.
La porte de communication s'ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le seuil.
À la vue de M. d'Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y avait plus de douleur et d'anxiété que de colère, dans la façon dont il dit:
—Vous, monsieur le baron, vous ici!...
Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d'Escorval était si grand qu'il eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse:
—Vous nous abandonniez, j'étais inquiet; avez-vous oublié notre vieille amitié, je viens à vous...
Les sourcils de l'ancien maître de Sairmeuse restaient toujours froncés.
—Pourquoi ne m'avoir pas prévenu de l'honneur que me fait M. le baron, Marie-Anne? dit-il sévèrement à sa fille...
Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le sang-froid revenait, qui répondit:
—Mais j'arrive à l'instant, mon cher ami.
M. Lacheneur enveloppait d'un même regard soupçonneux sa fille et le baron.
—Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu'ils étaient seuls?
Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser l'expression, et c'est presque de sa bonne voix d'autrefois, sa voix des temps heureux, qu'il engagea M. d'Escorval à le suivre dans la chambre voisine.
—C'est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en souriant.
Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et d'une quantité infinie de menus paquets.
Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres.
L'un était Chanlouineau.
M. d'Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l'autre, qui était tout jeune.
—C'est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... Dame!... il a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l'avez vu.
C'était vrai... Il y avait bien dix bonnes années au moins que le baron d'Escorval n'avait en l'occasion de voir le fils de Lacheneur.
Comme le temps passe!... Il l'avait quitté enfant, il le retrouvait homme.
Jean venait d'avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe précoce le faisaient paraître plus vieux.
Il était grand, très-bien de sa personne, et sa physionomie annonçait une vive intelligence.
Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un certain «on ne sait quoi» qui effarouchait la sympathie. Son regard mobile fuyait le regard de l'interlocuteur, son sourire offrait le caractère de l'astuce et de la méchanceté.
—Ce garçon, pensa M. d'Escorval, doit être faux comme un jeton.
Présenté par son père, il s'était incliné devant le baron, profondément, mais avec une mauvaise grâce très-appréciable.
M. Lacheneur, lui, poursuivait:
—N'ayant plus les moyens d'entretenir Jean à Paris, j'ai dû le faire revenir... Ma ruine sera peut-être un bonheur pour lui!... L'air des grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu'ils y apprennent à s'élever au-dessus de leur père, et pas du tout, ils n'aspirent qu'à descendre...
—Mon père, interrompit le jeune homme, mon père!... Attendez au moins que nous soyons seuls!...
—M. d'Escorval n'est pas un étranger!...
Chanlouineau était évidemment du parti du fils; il multipliait les signes pour engager M. Lacheneur à se taire.
Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d'en tenir compte, car il continua:
—J'ai dû vous ennuyer, monsieur le baron, à force de vous répéter: «Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il travaille, il arrivera...» Je le croyais sur la foi de ses lettres. Ah! j'étais un père naïf! L'ami chargé de porter à Jean l'ordre de revenir m'a appris la vérité. Ce jeune homme modèle ne sortait des tripots que pour courir les bals publics... Il s'était amouraché d'une mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel théâtre infime, et pour plaire à cette créature, il montait sur les planches et se montrait à ses côtés, la face barbouillée de blanc et de rouge...
—Monter sur un théâtre n'est pas un crime!
—Non, mais c'en est un que de tromper son père, c'en est un que de se draper d'une fausse vertu!... T'ai-je jamais refusé de l'argent? non. Mais plutôt que de m'en demander, tu faisais des dettes partout, et tu dois au moins vingt mille francs!
Jean baissait la tête; son irritation était visible, mais il craignait son père.
—Vingt mille francs!... répétait M. Lacheneur, je les avais il y a quinze jours... je n'ai plus rien. Je ne puis espérer cette somme que de la générosité des Messieurs de Sairmeuse...
Cette phrase, dans sa bouche, dépassait tellement tout ce que pouvait imaginer le baron, qu'il ne fut pas maître d'un mouvement de stupeur.
Ce geste, Lacheneur le surprit, et c'est avec toutes les apparences de la sincérité et de la plus entière bonne foi, qu'il reprit:
—Ce que je dis là vous étonne, monsieur? Je le comprends. La colère du premier moment m'a arraché tant de propos ridicules!... Mais je me suis calmé et j'ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que fît le duc? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse? Il a été un peu brusque, je l'avoue, mais c'est son genre; au fond il est le meilleur des hommes...
—Vous l'avez donc revu?...
—Lui, non; mais j'ai revu son fils, M. le marquis. Même, je suis allé avec lui au château pour y désigner les objets que je désire garder... Oh! il n'y a pas à dire non, on a tout mis à ma disposition, tout. J'ai choisi ce que j'ai voulu, meubles, vêtements, linge... On m'apportera tout cela ici, et j'y serai comme un seigneur...
—Pourquoi ne pas chercher une autre maison? celle-ci...
—Celle-ci me plaît, monsieur le baron; sa situation surtout me convient.
Au fait, pourquoi les Sairmeuse n'auraient-ils pas regretté l'odieux de leur conduite? Était-il impossible que les rancunes de Lacheneur eussent cédé devant les plus honorables réparations? Ainsi pensa M. d'Escorval.
—Dire que M. le marquis a été bon, continuait Lacheneur, serait trop peu dire. Il a eu pour nous les plus délicates attentions. Par exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a déclaré qu'il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et qu'il les ferait renouveler tous les mois...
Comme tous les gens passionnés, M. Lacheneur outrait le rôle qu'il s'était imposé. Ce dernier exemple était de trop; il éclaira d'une sinistre lueur l'esprit de M. d'Escorval.
—Grand Dieu!... pensa-t-il, ce malheureux méditerait-il un crime!...
Il regarda Chanlouineau et son inquiétude augmenta. Aux noms du marquis et de Marie-Anne, le robuste gars était devenu blême.
—Il est entendu, disait Lacheneur de l'air le plus satisfait, qu'on me donnera les dix mille francs que m'avait légués Mlle Armande. En outre, j'aurai à fixer le chiffre de l'indemnité qu'on reconnaît me devoir. Et ce n'est pas tout: on m'a offert de gérer Sairmeuse, moyennant de bons appointements... Je serais allé loger avec ma fille au pavillon de garde, que j'ai habité si longtemps... Toutes réflexions faites, j'ai refusé. Après avoir joui longtemps d'une fortune qui ne m'appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien à moi...
—Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?...
—Pas le moins du monde... Je m'établis colporteur.
M. d'Escorval n'en pouvait croire ses oreilles.
—Colporteur?... répéta-t-il.
—Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, là-bas, dans ce coin...
—Mais c'est insensé! s'écria M. d'Escorval, c'est à peine si les gens qui font ce métier gagnent leur vie de chaque jour!...
—Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le bénéfice est de trente pour cent. Et notez que nous serons trois à vendre, car je confierai une balle à mon fils et une autre à Chanlouineau, qui feront des tournées de leur côté.
—Quoi!... Chanlouineau...
—Devient mon associé.
—Et ses terres, qui en prendra soin?
—Il aura des journaliers...
Et là-dessus, voulant sans doute faire entendre à M. d'Escorval que sa visite avait assez duré, Lacheneur se mit aussi, lui, à arranger les petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant.
Mais le baron ne pouvait s'éloigner ainsi, maintenant surtout que ses soupçons devenaient presque une certitude.
—Il faut que je vous parle!... dit-il brusquement.
M. Lacheneur se retourna.
—C'est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible hésitation.
—Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez pas aujourd'hui, je reviendrai demain... après-demain... tous les jours, jusqu'à ce que je puisse me trouver seul avec vous.
Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu'il n'éviterait pas cet entretien; il eut le geste de l'homme qui se résigne, et, s'adressant à son fils et à Chanlouineau:
—Allez donc voir un moment de l'autre côté, si j'y suis... dit-il.
Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée:
—Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très-vite, quelles raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne... Je sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j'ai cruellement souffert... Mais mon refus n'en reste pas moins définitif, irrévocable. Il n'est pas au monde de puissance capable de me faire revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma décision, je ne vous les dirais pas... croyez qu'ils sont graves...
—Nous ne sommes donc pas vos amis!...
—Vous!... monsieur, s'écria Lacheneur, avec l'accent de la plus vive affection, vous!... Ah! vous le savez bien, vous êtes les meilleurs, les seuls amis que j'aie ici-bas!... Je serais le dernier et le plus misérable des hommes, si jusqu'à mon dernier soupir je ne gardais le souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous suis dévoué... et c'est pour cela même que je vous réponds; non, non, jamais!...
Il n'y avait plus à douter. M. d'Escorval saisit les poignets de Lacheneur, et les serrant à les briser:
—Malheureux!... dit-il d'une voix sourde, que voulez-vous faire! quelle vengeance terrible rêvez-vous!...
—Je vous jure...
—Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon expérience. Vos projets, je les devine... vous haïssez les Sairmeuse plus mortellement que jamais.
—Moi!...
—Oui, vous... et si vous semblez oublier, c'est afin qu'ils oublient, eux aussi... Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde pour les rassurer... Vous allez au devant de leurs avances, vous vous agenouillez devant eux... pourquoi?... Parce que vous êtes sûr qu'ils seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous pourrez les frapper plus sûrement...
Il s'arrêta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut:
—Mon père, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse.
Ce nom, que Marie-Anne jetait d'une voix effrayante de calme, au milieu d'une explication brûlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux circonstances une telle signification, que M. d'Escorval fut comme pétrifié.
—Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs ne s'écroulent sur lui!...
M. Lacheneur avait foudroyé sa fille du regard. Il la soupçonnait d'une ruse qui pouvait le forcer à se découvrir. En une seconde, les plus furieuses passions contractèrent ses traits.
Mais il se remit, par un prodige de volonté. Il courut à la porte, repoussa Marie-Anne, et s'appuyant à l'huisserie, il se pencha dans la première pièce, en disant:
—Daignez m'excuser, monsieur le marquis, si je prends la liberté de vous prier d'attendre; je termine une affaire et je suis à vous à l'instant...
Il n'y avait dans son accent ni trouble ni colère, mais bien une respectueuse déférence et comme un sentiment profond de gratitude.
Ayant dit, il attira la porte à lui et se retourna vers M. d'Escorval.
Le baron, debout, les bras croisés, avait assisté à cette scène de l'air d'un homme qui doute du témoignage de ses sens; et cependant il en comprenait la portée.
—Ainsi, dit-il à Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous?...
—Presque tous les jours... non à cette heure, mais un peu plus tard.
—Et vous le recevez, vous l'accueillez!...
—De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas sensible à l'honneur qu'il me fait!... D'ailleurs, nous avons à débattre des intérêts sérieux... Nous nous occupons de régulariser la restitution de Sairmeuse... J'ai à lui donner des détails infinis pour l'exploitation des propriétés...
—Et c'est à moi, interrompit le baron, à moi, votre ami, que vous espérez faire entendre que vous, un homme d'une intelligence supérieure, vous êtes dupe des prétextes dont se pare M. le marquis de Sairmeuse pour hanter votre maison!... Regardez-moi dans les yeux... oui, comme cela!... Et maintenant osez me soutenir que véritablement, dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme s'adressent à vous!...
L'œil de Lacheneur ne vacilla pas.
—À qui donc s'adresseraient-elles? dit-il.
Cette opiniâtre sérénité trompait toutes les prévisions du baron. Il n'avait plus qu'à frapper un grand coup.
—Prenez garde, Lacheneur!... prononça-t-il sévèrement. Songez à la situation que vous faites à votre fille, entre Chanlouineau qui la voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut...
—Qui la veut pour maîtresse, n'est-ce pas?... Oh! dites le mot. Mais que m'importe!... Je suis sûr de Marie-Anne et je méprise les propos des imbéciles.
M. d'Escorval frémit.
—En d'autres termes, dit-il d'un ton indigné, vous faites de l'honneur et de la réputation de votre fille les enjeux de la partie que vous engagez!...
C'en était trop. Toutes les passions furieuses que Lacheneur comprimait éclatèrent à la fois; il ne songea plus à se contenir.
—Eh bien! oui!... s'écria-t-il avec un affreux blasphème, oui, vous l'avez dit: Marie-Anne doit être et sera l'instrument de mes projets... Ah! c'est ainsi. L'homme qui est où j'en suis ne s'arrête plus aux considérations qui retiennent les autres hommes. Fortune, amis, famille, la vie, l'honneur, j'ai d'avance tout sacrifié. Périsse la vertu de ma fille, périsse ma fille même, que m'importe! pourvu que je réussisse...
Il était effrayant d'énergie et de fanatisme, ses poings crispés menaçaient d'invisibles ennemis, ses yeux s'injectaient de sang.
Le baron le saisit par le revers de sa redingote comme s'il eût craint qu'il ne lui échappât...
—Vous l'avouez donc, lui dit-il... Vous voulez vous venger des Sairmeuse et vous avez fait Chanlouineau votre complice.
Mais Lacheneur, d'un mouvement brusque, se dégagea.
—Je n'avoue rien, répliqua-t-il... Et cependant je veux vous rassurer...
Il leva la main comme pour prêter serment, et d'une voix solennelle:
—Devant Dieu qui m'entend, prononça-t-il; sur tout ce que j'ai de sacré au monde, par la mémoire de ma sainte femme qui est en terre, je jure que je ne médite rien contre les Sairmeuse, que je n'ai jamais eu l'idée de toucher seulement un cheveu de leur tête... Je les ménage parce que j'ai absolument besoin d'eux. Ils m'aideront sans s'en douter.
Lacheneur disait vrai, cette fois; on le sentait; la vérité trouve à son service d'irrésistibles accents. Cependant M. d'Escorval feignit de douter. Il pensa qui si lui, de sang-froid, il attisait la colère de ce malheureux, il lui arracherait toute sa pensée. C'est donc d'un air de défiance insultante qu'il dit:
—Comment croire à vos serments, après vos aveux!... Calcul inutile!... Éclairé par une dernière lueur de raison, Lacheneur vit le piège; tout son calme lui revint comme par magie.
—Soit, monsieur le baron, dit-il, ne me croyez pas. Mais vous n'obtiendrez plus un mot de moi sur ce sujet; je n'en ai que trop dit. Je sais que votre seule amitié vous guide, ma reconnaissance est grande, mais je ne puis vous répondre. Les événements ont creusé un abîme entre nous, n'essayons pas de le franchir. Pourquoi nous revoir encore?... Il me faut vous répéter ce que je disais hier à M. l'abbé Midon. Si vous êtes mon ami, ne revenez plus ici, jamais, ni de nuit ni de jour, sous aucun prétexte... On irait vous dire que je suis à la mort, n'importe! ne venez pas, la maison est fatale. Et si vous me rencontrez, détournez-vous, évitez-moi comme un pestiféré dont le contact peut être mortel!... Le baron se taisait. C'était là, sous une forme nouvelle et bien autrement saisissante, ce que déjà lui avait dit Marie-Anne. Et son esprit s'épuisait à chercher le mot de cette effrayante énigme.
—Mais il y a mieux, poursuivait Lacheneur. Tout en ce pays est fait pour éterniser le désespoir de Maurice. Il n'est pas un sentier, pas un arbre, pas une fleur qui ne lui rappelle cruellement le rêve de ses amours perdues... Partez, emmenez-le, loin, bien loin...
—Eh!... le puis-je!... Ce misérable Fouché ne m'a-t-il pas emprisonné ici!...
—Raison de plus pour écouter mes conseils. Vous avez été l'ami de l'Empereur, donc vous êtes suspect. Vous êtes environné d'espions. Vos ennemis guettent dans l'ombre une occasion de vous perdre. Que leur faut-il pour vous jeter en prison?... Une démarche mal interprétée, une lettre, un mot... La frontière est proche, allez attendre à l'étranger des temps plus heureux...
—C'est ce que je ne ferai pas, dit fièrement M. d'Escorval.
Son accent n'admettait pas de discussion, Lacheneur ne le comprit que trop, et il parut désespéré.
—Ah!... vous êtes comme l'abbé Midon, fit-il d'une voix sourde, vous ne voulez pas croire... Qui sait cependant ce qui peut vous en coûter d'être venu ici ce matin? Enfin, il est dit que nul ne peut fuir sa destinée. Mais si quelque jour la main du bourreau s'abattait sur votre épaule, rappelez-vous que je vous ai prévenu, et ne me maudissez pas...
Il dit... et voyant que cette sinistre prophétie n'ébranlait pas le baron, il lui serra la main comme pour un suprême adieu, et alla ouvrir la porte au marquis de Sairmeuse.
Martial était peut-être dépite de rencontrer M. d'Escorval; il ne l'en salua pas moins avec une politesse étudiée, et tout aussitôt il se mit à raconter gaiement à M. Lacheneur que les objets choisis par lui au château venaient d'être chargés sur des charrettes qui allaient arriver...
M. d'Escorval n'avait plus rien à faire dans cette maison. Parler à Marie-Anne était impossible; Chanlouineau et Jean la gardaient à vue.
Il se retira donc... et lentement, poigné par les plus cruelles angoisses, il redescendit cette côte de la Rèche que deux heures plus tôt il gravissait le cœur plein d'espoir.
Qu'allait-il dire au pauvre Maurice?...
Il arrivait au petit bois de pins, quand un pas jeune et leste, sur le sentier, le fit se retourner.
Le marquis de Sairmeuse arrivait, lui faisant signe. Il s'arrêta, très-surpris. Martial l'aborda avec cet air de juvénile franchise qu'il savait si bien prendre, et d'un ton brusque:
—J'espère, monsieur, dit-il, que vous m'excuserez de vous avoir poursuivi quand vous m'aurez entendu. Je ne suis pas de votre bord, j'exècre ce que vous adorez, mais je n'ai ni la passion ni les rancunes de vos ennemis. C'est pourquoi je vous dis: à votre place, je voyagerais... La frontière est à deux pas, un bon cheval et un temps de galop, et on est à l'abri... À bon entendeur salut!
Et sans attendre une réponse, il s'éloigna.
M. d'Escorval était confondu.
—On dirait une conspiration pour me chasser, murmura-t-il. Mais j'ai de fortes raisons de suspecter la bonne foi de ce beau fils.
Martial était déjà loin.
Moins préoccupé, il eût aperçu deux ombres le long du bois: Mlle Blanche de Courtomieu, suivie de l'inévitable tante Médie, était venue l'épier.
XVII
M. le marquis de Courtomieu idolâtrait sa fille; c'était un fait admis, notoire dans le pays, incontestable et incontesté.
Venait-on à lui parler de Mlle Blanche, on ne manquait jamais de lui dire:
—Vous qui adorez votre fille...
Et si lui-même en parlait, il disait:
—Moi qui adore Blanche...
La vérité est qu'il eût donné bonne chose, le tiers de sa fortune, pour en être débarrassé.
Cette jeune fille toute souriante, qui semblait encore une enfant, avait su prendre sur lui un empire absolu dont elle abusait; et, selon son expression en ses jours de mauvaise humeur, «elle le menait comme un tambour.»
Or, le marquis était excédé du despotisme de sa fille. Il était las de plier comme une baguette de vime au souffle de tous ses caprices... et Dieu sait si elle en avait!
Il lui avait bien jeté tante Médie, mais en trois mois la parente pauvre avait été rompue, brisée, assouplie, au point de ne compter plus.
Souvent le marquis se révoltait, mais neuf fois sur dix il payait cher ses tentatives de rébellion. Quand Mlle Blanche arrêtait sur lui, d'une certaine façon, ses yeux froids et durs comme l'acier, tout son courage s'envolait. Avec lui, d'ailleurs, elle maniait l'ironie comme un poignard empoisonné, et connaissant les endroits sensibles, elle frappait avec une admirable précision.
—Ce n'est pas une fille que j'ai, pensait parfois le marquis avec une sorte de désespoir, c'est une seconde conscience, bien autrement cruelle que l'autre...
Pour comble, Mlle Blanche faisait frémir son père.
Il savait de quoi sont capables ou plutôt il se demandait de quoi ne sont pas capables ces filles blondes, dont le cœur est un glaçon et la tête un brasier, qui rien n'émeut et que tout passionne, qu'une incessante inquiétude d'esprit agite, et que la vanité mène.
—Qu'elle s'amourache du premier faquin venu, pensait-il, et elle me plante là sans hésiter... Quel scandale, alors, dans le pays!...
C'est dire de quels vœux il appelait le bon, l'honnête jeune homme qui, en épousant Mlle Blanche, le délivrerait de tous ses soucis.
Mais où le prendre, ce libérateur?...
Le marquis avait annoncé partout, et à son de trompe, qu'il donnait à sa fille un million de dot. Comme de raison, ce mot magique avait mis sur pied le ban et l'arrière-ban des épouseurs, non-seulement de l'arrondissement, mais encore des départements voisins.
On eût rempli les cadres d'un escadron sur le pied de guerre, rien qu'avec les ambitieux qui avaient tenté l'aventure.
Malheureusement, si dans le nombre quelques-uns convenaient assez à M. de Courtomieu, nul n'avait eu l'heur de plaire à Mlle Blanche.
Son père lui présentait-il quelque prétendant, elle l'accueillait gracieusement, elle se parait pour lui de toutes ses séductions; mais dès qu'il avait tourné les talons, d'un seul mot qu'elle laissait tomber de la hauteur de ses dédains, elle l'écartait.
—Il est trop petit, disait-elle, ou trop gros... il n'est pas assez noble... Je le crois fat... Il est sot... son nez est mal fait!...
Et à ces jugements sommaires, pas d'appel. On eût vainement insisté ou discuté. L'homme condamné n'existait plus.
Cependant, la revue des prétendants l'amusant, elle ne cessait d'encourager son père à des présentations, et le pauvre homme battait le pays avec un acharnement qui lui eût valu des quolibets s'il eût été moins riche.
Il désespérait presque, quand la fortune ramena à Sairmeuse le duc et son fils. Ayant vu Martial, il eut le pressentiment de la libération prochaine.
—Celui-là sera mon gendre, pensa-t-il.
Le marquis professait ce principe qu'il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Aussi, dès le lendemain, laissait-il entrevoir ses vues au duc de Sairmeuse.
L'ouverture venait à propos.
Arrivant avec l'idée de se créer à Sairmeuse une petite souveraineté, le duc ne pouvait qu'être ravi de s'allier à la maison la plus ancienne et la plus riche du pays après la sienne.
La conférence de ces deux vieux gentilshommes fut courte.
—Martial, mon fils, dit le duc, a de son chef cent mille écus de rentes...
—J'irai, pour ma fille, jusqu'à... oui, jusqu'à quinze cent mille francs, prononça le marquis.
—Sa Majesté a des bontés pour moi... j'obtiendrai pour Martial un poste diplomatique important...
—Moi, j'ai, en cas de malheur, beaucoup d'amis dans l'opposition...
Le traité était conclu, mais M. de Courtomieu se garda bien d'en parler à sa fille. Lui dire combien il souhaitait cette alliance, eût été lui donner l'idée de la repousser. Laisser aller les choses lui parut le plus sûr...
La justesse de ses calculs lui fut démontrée, un matin que Mlle Blanche fit irruption dans son cabinet.
—Ta capricieuse fille est décidée, père, lui dit-elle péremptoirement... elle serait heureuse de devenir la marquise de Sairmeuse.
Il fallut à M. de Courtomieu beaucoup de volonté pour dissimuler la joie qu'il ressentait; mais il songea qu'en en laissant apercevoir quelque chose, il perdrait peut-être tout.
Il présenta quelques objections, elles furent vivement combattues, et enfin, il osa dire:
—Voici donc un mariage à moitié fait. Déjà une des parties consent. Reste à savoir si l'autre...
—L'autre consentira, déclara l'orgueilleuse héritière.
Et dans le fait, depuis plusieurs jours déjà, Mlle Blanche appliquait toutes ses facultés à l'œuvre de séduction qui devait faire tomber Martial à ses genoux.
Après s'être avancée, avec une inconséquence calculée, sûre de l'impression produite, elle battait en retraite, manœuvre trop simple pour ne pas réussir toujours.
Autant elle s'était montrée vive, spirituelle, coquette, rieuse, autant peu à peu elle devint timide et réservée. La pensionnaire étourdie parut s'effacer sous la vierge.
Elle joua pour Martial, et avec quelle perfection! cette comédie divine du premier amour. Il put observer les naïves pudeurs et les chastes appréhensions de ce cœur qui semblait s'éveiller pour lui. Paraissait-il, Mlle Blanche rougissait et se taisait. Pour un mot elle devenait confuse. On ne vit plus ses beaux yeux qu'à travers les franges soyeuses de ses sourcils.
Qui lui avait enseigné cette politique de la coquetterie la plus raffinée?... On dit que le couvent est un grand maître.
Mais ce qu'on ne lui avait pas appris, ce qu'elle ignorait, c'est que les plus habiles deviennent dupes de leurs mensonges; c'est que les grandes comédiennes unissent toujours par verser de vraies larmes.
Elle le comprit un soir où une plaisanterie du duc de Sairmeuse lui révéla que Martial allait tous les jours chez Lacheneur.
Ce qu'elle ressentit alors ne pouvait se comparer au frémissement de jalousie, de colère plutôt, qui déjà l'avait agitée.
Ce fut une douleur aiguë, âpre, intolérable, la sensation d'une lame rougie déchirant ses chairs.
La première fois, tout en rêvant une vengeance, elle avait pu garder son sang-froid; cette fois, non.
Pour ne pas se trahir, elle dut quitter le salon précipitamment. Elle courut s'enfermer dans sa chambre, et là éclata en sanglots.
—Ne m'aimerait-il donc pas! murmurait-elle:
Cette pensée la glaçait, et elle, l'orgueilleuse héritière, pour la première fois elle douta de soi.
Elle songea que Martial était assez noble pour se moquer de la noblesse, trop riche pour ne pas mépriser l'argent, et qu'elle-même n'était sans doute ni si jolie ni si séduisante qu'elle le croyait et que le disaient ses flatteurs.
Elle pouvait n'être pas aimée... elle tremblait de ne l'être pas.
Tout cependant, dans la conduite de Martial, et Dieu sait avec quelle fidélité sa mémoire la lui rappelait depuis une semaine, tout était fait pour lui rendre quelque assurance.
Il ne s'était pas déclaré formellement, mais il était parfaitement clair qu'il lui faisait la cour. Ses façons avec elle étaient celles du plus respectueux et en même temps du plus épris des amants. À certains moments, elle l'avait troublé, elle en était sûre. Il lui semblait entendre encore le tremblement de sa voix, à quelques phrases qu'il avait murmurées à son oreille...
Mlle Blanche se rassurait à demi, quand le souvenir soudain d'une conversation surprise entre deux de ses parentes illumina les ténèbres où elle se débattait.
L'une de ces deux jeunes femmes racontait en pleurant que son mari, qu'elle adorait, avait une liaison avant son mariage, et qu'il ne l'avait pas rompue.
Épouse légitime, elle était entourée de soins et de respects; on lui faisait la charité des apparences, mais l'autre avait la réalité, l'amour.
Cette pauvre femme ajoutait encore que cette situation la rendait la plus misérable des créatures, qu'elle se taisait pourtant et dévorait ses larmes en secret, redoutant, au premier mot de reproche, de voir son mari l'abandonner ou cesser de se contraindre...
Cette confidence, autrefois, avait fait rire Mlle Blanche, et l'avait indignée en même temps.
—Peut-on être lâche à ce point!... s'était-elle dit.
Maintenant, il lui fallait bien reconnaître qu'elle avait raisonné la passion comme un aveugle-né la lumière. Et elle se disait:
—Qui me garantit que Martial ne songe pas à se conduire comme le mari de ma parente?...
Mais comme jadis, tout lui paraissait préférable à l'ignominie d'un partage.
—Il faudrait écarter Marie-Anne, pensait-elle, la supprimer... mais comment?...
Il faisait jour depuis longtemps que Mlle Blanche délibérait encore, hésitant entre mille projets contradictoires et plus impraticables les uns que les autres.
Pour la rappeler à la réalité, il ne fallut rien moins que l'entrée de sa camériste, qui lui apportait un énorme bouquet de roses envoyé par Martial...
—Comment, mademoiselle ne s'est pas couchée!... fit cette fille surprise.
—Non!... je me suis endormie sur ce fauteuil et je m'éveille à l'instant. Il est inutile de parler de cela.
Elle avait pris les roses, et tout en les disposant dans un grand vase du Japon, elle baignait d'eau froide ses paupières gonflées par les premières larmes sincères qu'elle eût répandues depuis qu'elle était au monde.
À quoi bon!... Cette nuit d'angoisses et de rages solitaires avait pesé plus qu'une année sur le front de l'orgueilleuse héritière.
Elle était si pâle et si triste, si différente d'elle-même, lorsqu'elle parut à l'heure du déjeuner, que tante Médie s'inquiéta.
Mlle Blanche avait préparé une excuse, elle la donna d'un ton si doux que la parente pauvre en fut saisie, comme d'un miracle.
M. de Courtomieu n'était guère moins intrigué.
—De quelle nouvelle lubie cette contenance était-elle la préface?... pensait-il.
Il devint inquiet pour tout de bon, quand, au moment où il se levait de table, sa fille lui demanda un instant d'entretien.
Il la précéda dans son cabinet, et dès qu'ils y furent seuls, sans laisser à son père le temps de s'asseoir, Mlle Blanche le supplia de lui apprendre sans réticences tout ce qui avait dû se passer et se dire entre le duc de Sairmeuse et lui, si les conditions d'une alliance étaient arrêtées, où en étaient les choses, et enfin si Martial avait été prévenu et ce qu'il avait répondu.
Sa voix était humble, son regard humide, tout en elle trahissait la plus affreuse anxiété.
Le marquis était ravi.
—Mon imprudente a voulu jouer avec le feu... se disait-il en caressant son menton glabre, et, par ma foi! elle s'est brûlée.
Ce moment le vengeait délicieusement de quantité de coups d'épingles qui lui cuisaient encore.
Même, la tentation d'abuser de son avantage traversa son esprit. Il n'osa, craignant un retour.
—Hier, mon enfant, répondit-il, le duc de Sairmeuse m'a formellement demandé ta main, et on n'attend que ta décision pour les démarches officielles... Ainsi, rassurez-vous, belle amoureuse, vous serez un jour duchesse.
Elle cacha son visage entre ses mains, pour dissimuler la rougeur que ce mot «amoureuse» faisait monter à son front. Ce mot jusqu'alors lui paraissait qualifier une monstrueuse faiblesse, indigne et inavouable.
—Tu sais bien ma décision, père, balbutia-t-elle d'une voix à peine distincte, il faut nous hâter...
Il recula, croyant avoir mal entendu.
—Nous hâter? répéta-t-il.
—Oui, père, j'ai des craintes.
—Et lesquelles, bon Dieu?...
—Je te les dirai quand je serai sûre, répondit-elle en s'échappant.
Certes, elle ne doutait pas, mais elle voulait voir de ses yeux, étant de ces âmes qui goûtent une âpre et affreuse jouissance à descendre tout au fond de leur malheur.
Aussi, dès qu'elle eut quitté son père, elle força tante Médie à s'habiller en toute hâte, et, sans un mot d'explication, elle la traîna au bois de la Rèche, à un endroit d'où elle apercevait la maison de Lacheneur.
C'était le jour où M. d'Escorval était venu demander une explication à son ancien ami. Elle le vit arriver d'abord, puis, peu après, arriva Martial...
On ne l'avait pas trompée... elle pouvait se retirer.
Mais non. Elle se condamnait à compter les secondes que Martial passerait près de Marie-Anne...
M. d'Escorval ne tarda pas à sortir, elle vit Martial s'élancer après lui et lui parler.
Elle respira... Sa visite n'avait pas duré une demi-heure, et sans doute il allait s'éloigner. Point. Après avoir salué le baron, il remonta la côte et rentra chez Lacheneur.
—Que faisons-nous ici? demandait tante Médie.
—Ah! laisse-moi!... répondit durement Mlle Blanche; tais-toi!
Elle entendait au haut de la lande comme un bruit de roues, des piétinements de chevaux, des coups de fouet et des jurons.
Les charrettes annoncées par Martial, et qui portaient le mobilier et les effets de M. Lacheneur, arrivaient.
Ce bruit, Martial l'entendit de la maison, car il sortit, et après lui parurent M. Lacheneur, son fils, Chanlouineau et Marie-Anne.
Tout ce monde aussitôt s'employa à débarrasser les charrettes, et positivement, aux mouvements du jeune marquis de Sairmeuse, on eût juré qu'il commandait la besogne; il allait, venait, s'empressait, parlait à tout le monde, et même par moments ne dédaignait pas de donner un coup de main.
—Il est dans cette maison comme chez lui, se disait Mlle Blanche... quelle horreur! un gentilhomme... Ah! cette dangereuse créature lui ferait faire tout ce qu'elle voudrait...
Ce n'était rien... une troisième charrette apparaissait, traînée par un seul cheval, et chargée de pots de fleurs et d'arbustes.
Cette vue arracha à Mlle de Courtomieu un cri de rage qui devait porter l'épouvante dans le cœur de tante Médie.
—Des fleurs!... dit-elle d'une voix sourde, comme à moi!... Seulement, il m'envoie un bouquet, et pour elle, il dépouille les massifs de Sairmeuse.
—Que parles-tu donc de fleurs? interrogea la parente pauvre.
Mlle Blanche eût voulu répondre qu'elle ne l'eût pu. Elle étouffait... Et cependant elle se contraignit à rester là trois longues heures, tout le temps qu'il fallut pour tout rentrer...
Les charrettes étaient parties depuis un bon moment déjà, quand enfin Martial reparut sur le seuil de la maison.
Marie-Anne l'avait accompagné et ils causaient... Il semblait ne pouvoir se décider à partir...
Il se décida cependant, et s'éloigna doucement, comme à regret... Marie-Anne, restée sur la porte, lui adressait un geste amical.
—Je veux parler à cette créature! s'écria Mlle Blanche... Viens, tante Médie... il le faut...
Il n'y a pas à en douter: si Marie-Anne se fût trouvée en ce moment à portée de la voix, Mlle de Courtomieu laissait échapper le secret des souffrances qu'elle venait d'endurer.
Mais de l'endroit du bois où s'était établie Mlle Blanche, jusqu'à la pauvre maison de Lacheneur, il y avait bien cent mètres d'un terrain très en pente, sablonneux, malaisé, et tout entrecoupé de bruyères et d'ajoncs.
Il fallait à Mlle Blanche une minute pour traverser cet espace, et c'était assez de cette minute pour changer toutes ses idées.
Elle n'avait pas franchi le quart du chemin, que déjà elle regrettait amèrement de s'être montrée. Mais il n'y avait plus à reculer, Marie-Anne, debout sur le seuil de sa porte, devait l'avoir vue.
Il ne lui restait qu'à profiter du reste de la route, pour se remettre, pour composer son visage... elle en profita.
Elle avait aux lèvres son meilleur, son plus doux sourire, quand elle aborda Marie-Anne. Pourtant elle était embarrassée, elle ne savait trop de quel prétexte colorer sa visite, et pour gagner du temps elle feignait d'être très-essoufflée, presque autant que tante Médie.
—Ah!... on n'arrive pas aisément chez vous, chère Marie-Anne, dit-elle enfin, vous demeurez sur une montagne...
Mlle Lacheneur ne disait mot. Elle était extrêmement surprise et ne savait pas le cacher.
—Tante Médie prétendait connaître le chemin, continua Mlle Blanche, mais elle m'a égarée... n'est-ce pas, tante?
Comme toujours, la parente pauvre approuva, et sa nièce poursuivit:
—Mais, enfin, nous voici... Je n'ai pu, ma chérie, me résigner à rester sans nouvelles de vous, surtout après votre malheur. Que devenez-vous? Ma recommandation vous a-t-elle procuré le travail que vous espériez?
Sans défiances aucunes, Marie-Anne devait être prise au ton d'intérêt touchant de son ancienne amie. C'est donc avec la plus entière franchise, sans faste de douleur comme sans fausse honte, qu'elle avoua l'inanité de presque toutes ses démarches. Même, il lui avait semblé que plusieurs personnes avaient pris plaisir à la mal recevoir...
Mais Mlle Blanche n'écoutait pas. À deux pas d'elle étaient les caisses d'arbustes apportées de Sairmeuse, et leurs parfums rallumaient sa colère.
—Du moins, interrompit-elle, vous avez ici de quoi vous faire presque oublier les jardins de Sairmeuse... Qui donc vous a envoyé ces belles fleurs?
Marie-Anne devint pourpre, resta un moment interdite, et enfin répondit ou plutôt balbutia:
—C'est... une attention de M. le marquis de Sairmeuse.
—Ainsi, elle avoue!... pensa Mlle de Courtomieu, stupéfaite de ce qu'elle jugeait une insigne impudence.
Mais elle réussit à cacher sa rage sous un grand éclat de rire, et c'est sur le ton de la plaisanterie qu'elle dit:
—Prenez garde, chère amie, je vais vous en vouloir; c'est de mon fiancé que vous avez accepté ces fleurs...
—Comment, le marquis de Sairmeuse...
—...a demandé la main de votre amie, oui, ma belle mignonne, et mon père la lui a accordée. C'est encore un grand secret, mais je ne vois nul danger à le confier à votre amitié.
Elle croyait ainsi percer le cœur de Marie-Anne, mais elle eut beau l'observer, elle ne surprit pas sur son visage le plus léger tressaillement.
—Quel héroïsme de dissimulation! pensa-t-elle.
Puis, tout haut, avec un effort de gaieté, elle reprit:
—Et le pays verra deux noces en même temps, car vous allez vous marier aussi, ma chérie?...
—Moi!...
—Oui, vous... vilaine cachottière! Tout le monde sait bien que vous épousez un jeune homme des environs, qui se nomme... attendez... je sais... Chanlouineau!
Ainsi ce bruit qui désolait Marie-Anne lui revenait de tous les côtés, ironique, persistant.
—Tout le monde se trompe, dit-elle avec trop d'énergie, jamais je ne serai la femme de ce jeune homme.
—Tiens!... pourquoi donc? On le dit très-bien de sa personne et assez riche...
—Parce que... balbutia Marie-Anne, parce que...
Le nom de Maurice d'Escorval montait à ses lèvres, malheureusement elle ne le prononça pas, arrêtée qu'elle fut par un regard étrange de son ancienne amie. Que de destinées ont tenu à une circonstance tout aussi futile en apparence!
—Coquine!... pensait Mlle Blanche, impudente!... il lui faudrait un marquis de Sairmeuse.
Et comme Marie-Anne s'embarrassait à chercher une excuse plausible, elle reprit d'un ton froid et railleur qui laissait à la fin deviner toutes ses rancunes.
—Vous avez tort, ma chère, croyez-moi, de refuser ce parti. Ce Chanlouineau vous éviterait, en tout cas, la pénible obligation de travailler de vos mains et d'aller de porte en porte quêter de l'ouvrage qu'on vous refuse. Mais n'importe, je serai, moi—elle appuyait sur ce mot—plus généreuse que vos anciennes connaissances... J'ai des bandes de jupons à broder, je vous les enverrai par ma femme de chambre, vous vous entendrez ensemble pour le prix... Allons, adieu, ma chère!... Viens-tu, tante Médie?
Elle partit en ricanant, laissant Marie-Anne pétrifiée de surprise, de douleur et d'indignation.
Sans avoir l'expérience de Mlle Blanche, elle comprenait bien que cette visite étrange cachait quelque mystère, mais lequel?
Après plus d'une minute, elle était encore immobile à la même place, au milieu du jardin, regardant s'éloigner cette amie de sa prospérité, quand une main s'appuya légèrement sur son bras.
Elle tressaillit, se retourna vivement... et se trouva en face de son père.
Lacheneur était plus blanc que le col de sa chemise, et ses yeux brillaient d'un sinistre éclat.
—J'étais là, dit-il en montrant la porte de sa maison, j'ai tout entendu...
—Mon père...
—Quoi!... voudrais-tu par hasard la défendre, après qu'elle a eu l'infamie de venir ici, chez toi, t'écraser de son insolent bonheur, après qu'elle t'a accablée de son ironique pitié et de ses mépris!... Va! je te l'avais dit, elles sont toutes ainsi, ces filles à qui la vanité a tourné la tête, et qui se croient dans les veines un autre sang que le nôtre... Mais patience!... Le jour de notre revanche luira...
Ils eussent frémi, ceux qu'il menaçait, s'ils l'eussent entendu et vu en ce moment, tant il y avait de rage dans son accent, tant il paraissait formidable.
—Et toi, reprit-il, ma fille bien-aimée, ma pauvre Marie-Anne; toi, tu n'as rien compris aux outrages de cette noble héritière... Tu te demandes, n'est-ce pas, dans ton innocence, quelles raisons elle a de t'en vouloir?... Eh bien! je vais te les dire: elle s'imagine que le marquis de Sairmeuse est ton amant.
Marie-Anne chancela sous ce coup terrible et un spasme nerveux la secoua de la nuque aux talons.
—Est-ce possible!... balbutia-t-elle, grand Dieu... quelle honte!... quelle humiliation!...
—Eh bien! reprit froidement Lacheneur, qu'y a-t-il là qui t'étonne?... Ne t'attendais-tu pas à cela, le jour où, fille dévouée, tu t'es résignée, pour servir mes desseins, à subir les fades et écœurants hommages de ce marquis du Sairmeuse que tu exècres et que je méprise?...
—Mais Maurice! Maurice me méprisera... Je puis tout accepter, oui, tout, excepté cela...
M. Lacheneur ne répondit pas, le désespoir de Marie-Anne était déchirant; il sentit qu'il s'attendrissait et rentra.
Mais sa pénétration avait deviné juste. En attendant de trouver une vengeance digne d'elle, Mlle Blanche résolut de se servir d'une arme que la jalousie et la haine trouvent toujours à leur service: la calomnie.
Cependant, deux ou trois histoires abominables, par elle imaginées, et qu'elle forçait tante Médie de répéter partout, ne produisirent pas l'effet qu'elle espérait.
La réputation de Marie-Anne fut perdue, mais Martial, loin de cesser ses visites chez Lacheneur, les fit plus longues et plus fréquentes. Même, craignant d'être pris pour dupe, il surveilla...
Et c'est ainsi qu'un soir où il était sûr que Lacheneur, son fils et Chanlouineau étaient absents, Martial aperçut un homme qui s'échappait de la maison et traversait en courant la lande.
Il s'élança à la poursuite de cet homme, mais il lui échappa...
Il avait cru reconnaître Maurice d'Escorval.
XVIII
Les chances favorables qu'il entrevoyait encore, après les confidences de son fils, le baron d'Escorval avait eu la prudence de les taire.
—Mon pauvre Maurice, pensait-il, est désolé mais résigné; mieux vaut lui laisser la certitude du malheur que l'exposer à un mécompte...
Mais la passion a parfois les éclairs de la double vue.
Ce que le baron taisait, Maurice le devina, et il se raccrocha à ce chétif espoir avec l'âpre ténacité du noyé, qui, au fond de l'eau, serre encore entre ses mains crispées la planche qui n'a pu le sauver.
S'il n'interrogea pas, c'est qu'il était bien persuadé qu'on ne lui dirait pas la vérité.
Seulement, dès ce moment, il guetta tout ce qui se passait dans la maison, servi par cette prodigieuse subtilité de sens que communique la fièvre.
Il était dans son lit, assoupi en apparence, mais pas un des mouvements du baron ne lui échappait.
Ainsi, il l'entendit passer ses bottes, demander son chapeau, et trier une canne parmi celles qui se trouvaient dans le vestibule. Il distingua le grincement des ferrures de la grille extérieure.
—Mon père sort, se dit-il.
Et si extrême que fût sa faiblesse, il réussit à se traîner jusqu'à la fenêtre, assez à temps pour reconnaître la justesse de ses conjectures.
—Si mon père sort, pensa-t-il encore, ce ne peut être que pour se rendre chez M. Lacheneur... donc il ne désespère pas tout à fait...
Un fauteuil était près de lui, il s'y laissa tomber, songeant qu'en guettant à la fenêtre le retour de son père, il connaîtrait sa destinée quelques secondes plus tôt.
Il la connut au bout de trois mortelles heures.
À la seule attitude de M. d'Escorval, il vit bien que tout, cette fois, était irrémissiblement perdu; il en fut sûr, comme l'accusé qui a lu sur le visage morne des jurés le verdict fatal qu'ils vont prononcer.
Il eut besoin de toute son énergie pour regagner son lit, il se sentait mourir.
Mais bientôt il eut honte de cette faiblesse qu'il jugeait indigne. Il voulut savoir ce qui s'était passé, demander des détails.
Il sonna et dit au domestique qu'il souhaitait parler à son père. M. d'Escorval ne tarda pas à paraître.
—Eh bien?... cria Maurice.
Rien qu'à l'accent de cette question, M. d'Escorval se sentit deviné.
Dès lors, à quoi bon nier?...
—Lacheneur a été sourd à mes remontrances et à mes prières, répondit-il d'un ton grave... Il ne te reste plus qu'à te soumettre, mon fils, sans arrière-pensée. Je ne te dirai pas que le temps emportera jusqu'au souvenir d'une douleur qui te semble en ce moment devoir être éternelle... tu ne me croirais pas. Mieux vaut te dire: tu es homme, montre-le par ton courage. Je te dirai encore: défends-toi de penser à Marie-Anne, comme le voyageur côtoyant un précipice se défend de songer au vertige...
—Vous avez vu Marie-Anne, mon père, vous lui avez parlé?...
—Je l'ai trouvée plus inflexible que Lacheneur.
—Inflexibles!... ils me repoussent, et ils reçoivent peut-être Chanlouineau.
—Chanlouineau est devenu leur commensal...
—Mon Dieu!... Et Martial de Sairmeuse?...
—Il vient chez eux familièrement, je l'y ai trouvé...
Chacune de ses réponses tombait comme un coup d'assommoir sur le front de Maurice, ce n'était que trop évident.
Mais M. d'Escorval s'était armé de l'impassible courage du chirurgien qui, ayant entrepris une périlleuse opération, ne lâche pas ses bistouris parce que le patient hurle et se tord sous le fer.
M. d'Escorval voulait éteindre dans le cœur de son fils la dernière lueur d'espoir.
—C'en est fait, répétait Maurice, M. Lacheneur a perdu la raison...
Le baron hocha la tête d'un air découragé.
—C'est ce que je pensais d'abord, murmura-t-il.
—Mais que dit-il, pour justifier sa conduite; il doit dire quelque chose?...
—Rien... il a su esquiver toute explication.
—Et vous, mon père, vous qui avez la pratique des hommes, avec toute votre expérience, vous n'avez pu pénétrer ses intentions!
Entre le moment où Martial de Sairmeuse l'avait quitté au milieu de la lande, et l'instant présent, M. d'Escorval avait eu le temps de réfléchir:
—J'ai des soupçons, répondit-il, mais seulement des soupçons... Il se peut que Lacheneur, obéissant aux inspirations de sa haine, rêve quelque vengeance terrible... Qui sait s'il ne songe pas à organiser quelque complot dont il serait le chef?... Ces suppositions expliquent tout. Chanlouineau serait comme un autre lui-même, il ménagerait le marquis de Sairmeuse pour avoir par lui des informations indispensables...
Le sang revenait aux joues pâlies de Maurice.
—Un complot, fit-il, n'explique pas l'obstination de M. Lacheneur à me repousser...
—Hélas!... si, mon pauvre enfant. C'est par Marie-Anne qu'il tient Chanlouineau et le marquis de Sairmeuse. Qu'elle devienne ta femme demain, ils lui échappent aussitôt... Puis, précisément parce qu'il nous aime, il ne voudrait à aucun prix nous mêler à une aventure dont le succès lui parait au moins incertain... Mais ce ne sont là que des conjectures.
—En effet, balbutia Maurice, en effet, je reconnais bien qu'il faut se soumettre, se résigner... oublier, s'il se peut.
Il disait cela, parce qu'il voulait rassurer son père, mais il pensait précisément le contraire.
Une idée venait d'éclore en son cerveau, vague encore, indéterminée, obscure, à peine distincte, mais qu'il pressentait devoir être une idée de salut. Et, en effet, dès qu'il fut seul, elle se dégagea, elle grandit, elle se précisa:
—Si Lacheneur organise une conspiration, se disait-il, des complices lui sont nécessaires; il doit même en chercher... Pourquoi n'irais-je pas m'offrir à lui? Du jour où je serai de moitié dans ses préparatifs, où je partagerai ses dangers et ses espérances, il lui sera impossible de me refuser encore sa fille. Quoi qu'il veuille entreprendre, je vaux bien Chanlouineau...
De là à prendre la résolution d'aller offrir ses services à Lacheneur, il n'y avait qu'un pas, Maurice le franchit, et de ce moment il ne songea plus qu'à tout faire pour hâter sa convalescence.
Elle fut prompte, l'espoir a des vertus merveilleuses, rapide à étonner l'abbé Midon qui remplaçait le docteur de Montaignac.
—Jamais je n'aurais cru que Maurice pût se consoler ainsi, disait Mme d'Escorval, toute heureuse de voir son fils se reprendre à aimer la vie.
Mais le baron ne répondait pas. Il tenait pour suspect ce rétablissement presque miraculeux, il était assailli de défiances...
Inquiet, il interrogea son fils, mais si habilement qu'il s'y prit, il n'en put rien tirer.
Maurice, que la seule tentation d'un mensonge faisait rougir jusqu'aux oreilles, trouva au service de ses projets l'imperturbable dissimulation d'un vieux diplomate.
Il avait décidé qu'il ne dirait rien à ses parents. À quoi bon les inquiéter!... D'un autre côté, il redoutait des remontrances, sentant bien que plutôt que de subir des empêchements il déserterait la maison paternelle...
Enfin, vers la seconde semaine de septembre, l'abbé Midon déclara que Maurice pouvait reprendre sa vie habituelle, et que même, le temps se maintenant au beau, quelques exercices violents lui seraient favorables.
Volontiers, Maurice eût embrassé le digne prêtre.
—Quel bonheur!... s'écria-t-il, je vais donc pouvoir chasser!
La chasse, jusqu'alors, lui avait médiocrement plu, mais il jugeait utile d'afficher cette passion qui pouvait lui fournir de perpétuels prétextes d'absence.
Jamais il ne s'était senti si heureux que le matin où sur les sept heures, le fusil sur l'épaule, il passa L'Oiselle pour gagner la maison de M. Lacheneur.
Ayant réfléchi aux conjectures de son père, il les tenait pour des certitudes, et il ne doutait aucunement du succès de sa démarche.
Cependant, en arrivant au bois de la Rèche, il s'arrêta un moment à l'endroit d'où on découvrait la maison. Bien lui en prit, car il vit sortir successivement Jean et Chanlouineau. Ils portaient, l'un et l'autre, une balle de colporteur.
Maintenant, Maurice était sûr que M. Lacheneur et sa fille étaient seuls à la maison.
Il y courut, et sans frapper il entra.
Dans la première pièce, Marie-Anne et son père étaient accroupis devant la cheminée où flambait un grand feu...
Au bruit de la porte, ils s'étaient retournés; à la vue de Maurice, ils se dressèrent aussi rouges et aussi émus l'un que l'autre.
—Que venez-vous faire ici?... s'écrièrent-ils en même temps.
En toute autre circonstance, Maurice d'Escorval eût été bouleversé par cet accueil ouvertement hostile.
En ce moment, non-seulement il n'en fut pas troublé, mais c'est à peine s'il le remarqua.
—C'est trop d'obstination que de revenir ici contre ma volonté et après ce que je vous ai dit, monsieur d'Escorval, reprit Lacheneur d'une voix rude.
Maurice sourit. Il avait la plénitude de son sang-froid, et même quelque chose de plus, l'étrange lucidité des grandes crises.
D'un seul regard, il avait saisi tous les détails de la pièce où il pénétrait, et s'il eût conservé un doute, il se fut envolé.
Il avait bien vu, sur le feu, une grande marmite pleine de plomb en fusion, et deux moules à balles près des chenets.
—Si j'ose me présenter chez vous, monsieur, prononça-t-il d'un ton ferme et grave, c'est que je sais tout... Vos projets de vengeance, je les ai pénétrés. Vous cherchez des hommes pour vous seconder, n'est-ce pas? Eh bien!... regardez-moi en face, dans les yeux, et dites-moi si je ne suis pas de ceux qu'un chef s'estime heureux d'enrôler...
Ce fut M. Lacheneur qui perdit contenance.
—Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia-t-il, oubliant sa feinte colère; je n'ai pas de projets...
—En feriez-vous serment?... Alors pourquoi ces balles que vous êtes occupés à fondre?... Conspirateurs maladroits!... Il fallait au moins fermer votre porte, un autre que moi pouvait entrer...
Il dit, et joignant l'exemple au précepte, il se retourna et alla pousser le verrou.
—Ceci n'est qu'une imprudence, poursuivit-il... Mais répondre: «Arrière!» au soldat qui vient à vous librement serait une faute dont vos complices auraient le droit de vous demander compte. Je ne prétends pas, entendez-moi bien, forcer votre confiance... Non. C'est les yeux fermés que je me donne, corps et âme. Quelle que soit votre cause, je la déclare mienne... Ce que vous voulez, je le veux; j'adopte vos plans, vos ennemis sont les miens... Commandez, j'obéirai... Je ne réclame qu'une grâce, celle de combattre, de triompher ou de me faire tuer à vos côtés!
—Oh! refusez, mon père!... s'écria Marie-Anne, refusez... Accepter serait un crime que vous ne commettrez pas!...
—Un crime!... Et pourquoi, s'il vous plaît?...
—Parce que, malheureux, notre cause n'est pas la vôtre, parce que le but est incertain, le succès improbable... parce que le danger est partout, de tous côtés!...
Une exclamation dédaigneuse et ironique de Maurice l'interrompit.
—Et c'est vous, prononça-t-il, vous, qui pensez m'arrêter en me montrant les dangers que vous bravez...
—Maurice!...
—Ainsi donc, si un péril me menaçait, imminent, immense, au lieu de me prêter secours, vous m'abandonneriez?... Vous vous cacheriez lâchement, en vous disant: «Qu'il périsse, pourvu que je sois sauvé!» Parlez!... est-ce là véritablement ce que vous feriez?...
Elle détourna la tête et ne répondit pas. Elle ne se sentait pas la force de mentir, et elle ne voulait pas dire: «J'agirais comme vous.»
Maintenant, elle s'en remettait à la décision de son père.
—Si je me rendais à vos prières, Maurice, dit M. Lacheneur, avant trois jours vous me maudiriez et vous nous perdriez par quelque éclat. Vous aimez Marie-Anne... saurez-vous voir d'un œil impassible sa position affreuse? Songez qu'elle ne doit décourager absolument ni Chanlouineau, ni le marquis de Sairmeuse. Vous me regardez... Oh! je le sais aussi bien que vous, c'est un rôle indigne que je lui impose, un rôle odieux où elle laissera ce qu'une jeune fille a de plus précieux en ce monde... sa réputation.
Maurice ne sourcilla pas.
—Soit! prononça-t-il froidement. Le sort de Marie-Anne sera celui de toutes les femmes qui se sont dévouées aux passions politiques de l'homme qu'elles aimaient, père, frère ou amant... elle sera injuriée, outragée, calomniée. Qu'importe! Elle peut poursuivre sa tâche, je souffrirai, mais je ne douterai jamais d'elle et je me tairai. Si nous triomphons, elle sera ma femme, si nous subissons une défaite!...
Un geste compléta sa pensée, disant plus énergiquement que toutes les affirmations, qu'il s'attendait, qu'il se résignait à tout.
M. Lacheneur fut visiblement ébranlé.
—Au moins, laissez-moi le temps de réfléchir, dit-il.
—Il n'y a plus à réfléchir, monsieur.
—Mais vous êtes un enfant, Maurice, mais votre père est mon ami...
—Qu'importe!...
—Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas qu'en vous engageant, vous engagez fatalement le baron d'Escorval... Vous croyez ne risquer que votre tête, vous jouez la vie de votre père...
Mais Maurice l'interrompit violemment.
—C'est trop d'hésitations!... s'écria-t-il, c'est assez de remontrances!... Répondez-moi d'un mot!... Seulement, sachez-le bien, si vous me repoussez, je rentre chez mon père, et avec ce fusil que je tiens, je me fais sauter la cervelle...
Ce ne pouvait être une menace vaine. On comprenait à son accent que ce qu'il disait, il le ferait. On le sentait si bien que Marie-Anne s'inclina vers son père, les mains jointes, le regard suppliant.
—Soyez donc des nôtres! prononça durement M. Lacheneur. Mais n'oubliez jamais la menace qui m'arrache mon consentement. Quoi qu'il arrive à vous ou aux vôtres, rappelez-vous que vous l'aurez voulu!...
Mais ces sinistres paroles ne pouvaient toucher Maurice, il délirait, il était ivre de joie.
—Maintenant, continua M. Lacheneur, il me reste à vous dire mes espérances et à vous apprendre pour quelle cause...
—Eh!... qu'est-ce que cela me fait! dit insoucieusement Maurice.
Il s'avança vers Marie-Anne, lui prit la main qu'il porta à ses lèvres, et, riant de ce bon rire de la jeunesse, il s'écria:
—Ma cause... la voilà!...
Lacheneur se détourna. Peut-être songeait-il qu'il suffisait d'un mouvement de sa volonté, d'un sacrifice de son orgueil pour assurer le bonheur de ces deux pauvres enfants...
Mais si une pensée de rémission traversa son cerveau, il la repoussa, et c'est de l'air le plus sombre qu'il reprit:
—Encore faut-il, monsieur d'Escorval, arrêter nos conventions...
—Dictez vos conditions, monsieur.
—D'abord, vos visites ici, après certains bruits répandus par moi, éveilleraient des défiances. Vous ne viendrez nous voir que de nuit, à des heures convenues d'avance, jamais à l'improviste...
L'attitude seule de Maurice affirmait son consentement.
—Ensuite, comment traverserez-vous l'Oiselle sans avoir recours au passeur, qui est un dangereux bavard?...
—Nous avons un vieux canot, je prierai mon père de le faire réparer.
—Bien. Me promettez-vous aussi d'éviter le marquis de Sairmeuse?
—Je le fuirai...
—Attendez... il faut tout prévoir. Il se peut que le hasard, en dépit de nos précautions, vous mette en présence ici. M. de Sairmeuse est l'arrogance même, et il vous déteste... Vous le haïssez et vous êtes violent... Jurez-moi que s'il venait à vous provoquer, vous mépriseriez ses provocations...
—Mais je passerais pour un lâche, monsieur!...
—Probablement!... Jurez-vous?...
Maurice hésitait, un regard de Marie-Anne le décida.
—Je jure!... prononça-t-il.
—Pour ce qui est de Chanlouineau, il sera bon de ne lui pas laisser trop voir notre intelligence... mais c'est mon affaire...
M. Lacheneur s'arrêta, réfléchissant, cherchant dans sa mémoire s'il n'oubliait rien.
—Il ne me reste plus, Maurice, reprit-il, qu'à vous adresser une dernière et bien importante recommandation... Vous connaissez mon fils?
—Certes!... nous étions camarades quand il venait en vacances...
—Eh bien! quand vous serez maître de mon secret, car à vous je dirai toute ma pensée... défiez-vous de Jean.
—Oh!... monsieur.
—Restez sur vos gardes, vous dis-je...
Il rougit extrêmement, le malheureux homme, et ajouta:
—Ah! c'est pour un père un pénible aveu: je n'ai pas confiance en mon fils. Il ne sait de mes projets que ce que je lui en ai dit le jour de son arrivée... Maintenant, je le trompe comme s'il devait trahir... Peut-être serait-il sage de l'éloigner; mais que penserait-on? Sans doute on dirait que je suis bien avare du sang des miens, quand je risque froidement la vie de tant de braves gens. Après cela, je m'abuse peut-être...
Il soupira et dit encore:
—Défiez-vous!...
XIX
Ainsi, c'était bien Maurice d'Escorval que le marquis de Sairmeuse avait surpris s'échappant de la maison de M. Lacheneur.
Martial n'avait aucune certitude, il se pouvait que l'obscurité l'eût trompé, mais le doute seul suffisait à gonfler son cœur de colère.
—Quel personnage fais-je donc! s'écriait-il. Un personnage ridicule, assurément.
Si épais était le bandeau noué sur ses yeux par la passion, qu'il n'apercevait rien des circonstances les plus frappantes.
L'amitié cérémonieuse de Lacheneur, il la tenait pour sincère. Il croyait aux respects étudiés de Jean. Les empressements presque serviles de Chanlouineau ne l'étonnaient pas.
Enfin, de ce que Marie-Anne le recevait sans colère, il concluait qu'il s'avançait dans son esprit et dans son cœur.
Ayant oublié, il s'imaginait que les autres ne se souvenaient pas.
Après cela, il se figurait s'être montré assez généreux pour avoir des droits à une certaine reconnaissance.
M. Lacheneur, outre tous les objets choisis au château, avait reçu le montant du legs de Mlle Armande et une indemnité. Le tout allait à une soixantaine de mille francs.
—Il serait, jarnibieu! bien dégoûté s'il n'était pas content! maugréait le duc, furieux d'une prodigalité qui cependant ne lui coûtait rien.
Encore entretenu dans ses illusions par l'opinion de son père, Martial se croyait un peu chez lui dans la maison de M. Lacheneur.
Le soupçon des visites de Maurice faillit l'éclairer...
—Serais-je donc dupe d'une rouée?... pensa-t-il.
Son dépit fut tel que, pendant plus d'une semaine, il prit sur lui de ne se point montrer à la Rèche.
Cette bouderie, le duc de Sairmeuse la devina, et l'exploitant avec l'adresse de l'intérêt en éveil, il en sut tirer le consentement de son fils à l'alliance avec les Courtomieu.
Livré jusqu'alors aux plus cruelles indécisions, Martial avait esquivé toute réponse catégorique. Habilement agacé, il s'écria enfin:
—Soit!... j'épouse Mlle Blanche.
Le duc n'était pas homme à laisser refroidir ces bonnes dispositions.
En moins de quarante-huit heures, les démarches officielles furent faites; on rédigea un projet de contrat, les paroles furent échangées et on décida que le mariage serait célébré au printemps.
C'est à Sairmeuse qu'eut lieu le dîner des fiançailles, dîner d'autant plus gai qu'où y célébrait deux petites victoires.
Le duc de Sairmeuse venait de recevoir, avec son brevet de lieutenant-général, une commission qui lui attribuait un commandement militaire à Montaignac.
Le marquis de Courtomieu, qui avait à faire oublier les adulations prodiguées à l'empereur, venait d'obtenir la présidence de la Cour prévôtale, instituée à Montaignac, pour y servir les haines et les terreurs de la Restauration...
Mlle Blanche triomphait. Après cette fête, déclaration publique, Martial se trouvait lié.
En effet, pendant une quinzaine, il ne la quitta pour ainsi dire pas. Elle le pénétrait d'un charme dont la douceur infinie lui faisait presque oublier la violence de ses sensations près de Marie-Anne.
Malheureusement, l'orgueilleuse héritière ne sut pas résister au plaisir de risquer une allusion assez obscure, du reste, à ce qu'elle appelait la «bassesse des anciennes inclinations du marquis.» Elle trouva l'occasion de dire qu'elle faisait travailler Marie-Anne pour l'aider à vivre.
Martial se contraignit à sourire, mais l'indignité du procédé le forçait de plaindre Marie-Anne...
Et le lendemain même, il courait chez M. Lacheneur.
À la chaleur de l'accueil qui lui fut fait, toutes ses rancunes se fondirent, tous ses soupçons s'évaporèrent... La joie de le revoir éclatait même dans les yeux de Marie-Anne; il le remarqua bien...
—Oh!... je l'aurai!... pensa-t-il.
C'est qu'en réalité on était bien heureux de son retour. Fils du commandant des forces militaires de Montaignac, gendre ou autant dire du président de la Cour prévôtale, Martial devenait un instrument précieux.
—Par lui, avait dit Lacheneur, nous aurons l'œil et l'oreille dans le camp ennemi... Le marquis de Sairmeuse, le fat, sera notre espion...
Il le fut, car il eut vite repris l'habitude de ses visites quotidiennes. Le mois de décembre était venu, les chemins étaient défoncés, mais il n'était pluie, neige, ni boue capables d'arrêter Martial.
Il arrivait vers dix heures, s'asseyait sur un escabeau, contre l'âtre, sous le haut manteau de la cheminée, et il parlait...
Marie-Anne paraissait s'intéresser prodigieusement aux événements; il lui contait tout ce qu'il pouvait surprendre.
Parfois ils restaient seuls...
Lacheneur, Chanlouineau et Jean couraient la campagne pour le «commerce.» Les affaires allaient si bien que M. Lacheneur avait acheté un cheval afin d'étendre ses tournées.
Mais le plus souvent les causeries de Martial étaient interrompues... Il eût dû être surpris de la quantité de paysans qui se présentaient pour parler à M. Lacheneur. C'était une interminable procession. Et à tous ces clients, Marie-Anne avait quelque chose à dire en secret. Puis, elle offrait à boire... La maison était comme un cabaret...
Qui ne sait où l'âpreté des convoitises peut mener un homme amoureux!... Rien ne chassait Martial. Il plaisantait avec les allants et venants, il donnait une poignée de main, à l'occasion, il lui arrivait de trinquer...
Il eût accepté bien d'autres choses!... N'avait-il pas offert à Lacheneur de l'aider à mettre ses comptes au net?...
Et une fois, c'était vers le milieu de février, comme il voyait Chanlouineau très-embarrassé pour composer une lettre, il voulut absolument lui servir de secrétaire.
—C'est que ce n'est pas pour moi, cette damnée lettre, disait Chanlouineau, c'est pour un oncle à moi qui marie sa fille...
Bref, Martial se mit à table, et, sous la dictée de Chanlouineau, non sans mainte rature, il écrivit:
«Mon cher ami... Nous sommes enfin d'accord, et le mariage est décidé. Nous ne nous occupons plus que de la noce qui est fixée à... Nous vous invitons à nous faire le plaisir d'y venir. Nous comptons sur vous et vous devez être persuadé que plus vous amènerez de vos amis, plus nous serons contents.
«Comme la fête est sans façons et que nous serons très-nombreux, vous nous rendrez service en apportant quelques provisions.»
Si Martial eût pu voir quel sourire avait Chanlouineau en le priant de laisser en blanc la date de «la noce,» il eût, à coup sûr, reconnu qu'il venait de tomber dans un piège grossièrement tendu... Mais il était fasciné.
—Ah ça! marquis, lui disait son père, Chupin prétend que vous ne sortez plus de chez Lacheneur... Quand donc en aurez-vous fini avec cette petite?
Martial ne répondit pas. Il se sentait à la discrétion de cette «petite.» Près d'elle, il perdait son libre arbitre, et chacun de ses regards le remuait comme une commotion électrique. Elle lui eût demandé de la prendre pour femme, qu'il n'eût pas dit: non...
Mais Marie-Anne n'avait pas cette ambition... Toutes ses pensées, tous ses vœux étaient pour le succès de son père...
Maurice et Marie-Anne devaient être les deux plus intrépides auxiliaires de M. Lacheneur. Ils entrevoyaient après le triomphe une si magnifique récompense!...
N'est-ce pas dire la fiévreuse activité que déploya Maurice!... Toute la journée, il courait les hameaux des environs, et le soir, aussitôt le dîner, il s'esquivait, traversant l'Oiselle dans son bateau, et volait à la Rèche.
M. d'Escorval ne pouvait pas ne pas remarquer à la longue les absences de son fils; il surveilla et acquit la certitude que Lacheneur l'avait «embauché;» ce fut son expression.
Saisi d'effroi, il résolut d'aller sur-le-champ, sans prévenir Maurice, trouver son ancien ami, et prévoyant un nouvel échec, il pria l'abbé Midon de l'accompagner.
C'est le 4 mars, vers quatre heures et demie, que M. d'Escorval et le curé de Sairmeuse prirent le chemin des landes de la Rèche. Si tristes ils étaient et si inquiets, qu'ils n'échangèrent pas dix paroles le long de la route.
Un spectacle étrange les attendait à la sortie du bois...
Le jour tombait, mais on distinguait encore les objets...
Devant la maison de Lacheneur se tenait un groupe d'une douzaine de personnes, et M. Lacheneur parlait...
Que disait-il?... Ni le baron, ni le prêtre ne pouvaient l'entendre, mais il y eut un moment où les plus vives acclamations accueillirent ses paroles...
Aussitôt une allumette brilla entre ses doigts... il alluma une torche de paille et la lança sur le toit de chaume de sa maison en criant d'une voix formidable:
—Le sort en est jeté!... Voilà qui vous prouve que je ne reculerai pas...
Cinq minutes après la maison était en flammes...
Dans le lointain on vit une des fenêtres de la citadelle de Montaignac s'éclairer comme un phare... et de tous côtés l'horizon s'empourpra de lueurs d'incendie.
On répondait au signal de Lacheneur...
XX
Ah! l'ambition est une belle chose!...
Déjà presque vieillards, éprouvés par tous les orages du siècle, riches à millions, possesseurs des plus somptueuses habitations de la province, le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu n'eussent plus dû, ce semble, aspirer qu'au repos du foyer domestique.
Il leur eût été si facile de se créer une vie heureuse, tout en répandant le bien autour d'eux, tout en préparant pour leur dernière heure un concert de bénédictions et de regrets.
Mais non!... Ils avaient voulu être pour quelque chose dans la manœuvre de ce «vaisseau de l'État,» où personne ne consent plus à rester simple passager.
Nommés, l'un commandant des forces militaires, l'autre président de la Cour prévôtale de Montaignac, ils avaient dû quitter leurs châteaux pour s'installer tant bien que mal à la ville.
Le duc de Sairmeuse habitait, sur la place d'Armes, une grande vieille maison toute délabrée, une ruine où, la nuit, la bise qui se glissait par les portes mal closes venait réveiller ses rhumatismes.
Le marquis de Courtomieu s'était établi en camp volant chez un de ses parents, rue de la Citadelle...
Leur vanité sénile était satisfaite... tout était donc pour le mieux.
Et cependant on traversait alors cette période douloureuse de la Restauration, restée dans toutes les mémoires sous le nom de Terreur Blanche.
Les représailles s'exerçaient librement; les vengeances s'assouvissaient en plein soleil; et les haines privées et d'effroyables cupidités s'abritaient sous le manteau des rancunes politiques. On menaçait même les acheteurs de biens nationaux...
Si bien que les petits, les humbles du peuple, dans les villes, et les paysans, dans les campagnes, épouvantés et intimidés, tournaient leurs pensées et leurs vœux vers «l'autre,» et il leur semblait que le vaisseau qui portait à Sainte-Hélène le vaincu de Waterloo emportait en même temps leurs dernières espérances.
Mais rien de tout cela ne montait jusqu'au duc de Sairmeuse, jusqu'au marquis de Courtomieu.
Louis XVIII régnait, leurs préjugés triomphaient, ils étaient heureux; quel faquin eût osé ne l'être pas!
Donc, nulle inquiétude ne troublait leur sereine satisfaction. Au pis aller, n'avaient-ils pas encore des centaines et des milliers d'Alliés sous la main!
Quelques esprits chagrins leur parlèrent de «mécontentements,» ils les traitèrent de visionnaires.
Cependant, ce jour du 4 mars 1816, le duc de Sairmeuse se mettait à table quand un grand bruit se fit dans le vestibule de la maison...
Il se leva... mais la porte au même moment s'ouvrit, et un homme hors d'haleine entra.
Cet homme, c'était Chupin, le vieux maraudeur, élevé par M. de Sairmeuse à la dignité de garde-chasse.
Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.
—Qu'est-ce? interrogea le duc.
—Ils viennent!... monseigneur, s'écria Chupin, ils sont en route!...
—Qui?... qui?...
Pour toute réponse, le vieux maraudeur tendit une copie de la lettre écrite par Martial sous la dictée de Chanlouineau.
M. de Sairmeuse lut à haute voix:
«Mon cher ami, nous sommes enfin d'accord, et le mariage est décidé. Nous ne nous occupons plus que de la noce, qui est fixée au 4 mars...»
La date n'était plus en blanc, cette fois, mais tel était l'aveuglement du duc qu'il s'obstinait à ne pas comprendre.
—Eh bien?... demanda-t-il.
Chupin s'arrachait les cheveux.
—Ils sont en route!... répéta-t-il... je parle des paysans... ils comptent s'emparer de Montaignac, chasser S.M. Louis XVIII, ramener «l'autre,» ou du moins le fils de «l'autre...» Gredins de paysans! Ils m'ont trompé... Je me doutais de la chose, mais je ne la croyais pas si proche...
Ce coup terrible, en pleine sécurité, frappait le duc de stupeur. Il demanda:
—Combien donc sont-ils?
—Eh!... le sais-je, monseigneur... deux mille peut-être... peut-être dix mille...
—Tous les gens de la ville sont pour nous.
—Non, monseigneur, non!... Ils ont des complices ici; tous les officiers à la demi-solde les attendent pour leur tendre la main.
—Quels sont les chefs?...
—Lacheneur, l'abbé Midon, Chanlouineau, le baron d'Escorval...
—Assez! cria le duc.
Le danger se précisant, le sang-froid lui revenait; sa taille herculéenne courbée par les ans se redressait.
Il sonna à briser la sonnette; un valet parut:
—Mon uniforme, commanda M. de Sairmeuse, mes ordres, mon épée, mes pistolets!... Faites vite!
Le domestique se retirait abasourdi...
—Attends!... cria-t-il encore. Qu'on monte à cheval et qu'on aille dire à mon fils d'accourir ici, bride abattue... Qu'on prenne mes meilleurs chevaux... On peut aller à Sairmeuse et en revenir en deux heures...
Chupin le tirait par le pan de sa redingote; il se retourna:
—Qu'est-ce encore?...
Le vieux maraudeur mit le doigt sur ses lèvres, commandant ainsi le silence; mais dès que le valet fut sorti:
—Inutile, monseigneur, dit-il, d'envoyer chercher M. le marquis?
—Et pourquoi, maître drôle?
—C'est que, monseigneur, c'est que, excusez-moi, je vous suis dévoué...
—Jarnibieu!... parleras-tu?...
Positivement, Chupin regrettait de s'être tant avancé...
—Alors donc, bégaya-t-il... monsieur le marquis...
—Eh bien?...
—Il en est!...
D'un formidable coup de poing, M. de Sairmeuse renversa la table.
—Tu mens, misérable!... hurla-t-il, en jurant à faire tomber le crépi du plafond, tu mens!...
Il était à ce point menaçant et terrible que le vieux maraudeur bondit jusqu'à la porte, dont il tourna le bouton, prêt à s'enfuir.
—Que j'aie le cou coupé si je ne dis pas vrai, insista-t-il... Ah! la fille à Lacheneur est une fière enjôleuse, tous ses galants en sont, Chanlouineau, le petit d'Escorval, le fils de Monseigneur et les autres...
M. de Sairmeuse commençait à vomir un torrent d'injures contre Marie-Anne quand son valet de chambre rentra...
Il se tut, endossa son uniforme, ordonna à Chupin de le suivre et s'élança dehors.
Il espérait encore que Chupin exagérait, mais quand il arriva sur la place d'Armes, d'où on découvrait une grande étendue de pays, ses dernières illusions s'envolèrent.
L'horizon flamboyait. Montaignac était comme entouré d'un cercle de flammes.
—C'est le signal!... murmura le vieux maraudeur, c'est l'ordre de se mettre en route pour la noce, comme ils disent dans la lettre. Ils seront aux portes de la ville vers deux heures du matin...
Le duc ne répondit pas. Il ne lui restait plus qu'à se concerter avec M. de Courtomieu.
Il se dirigeait à grands pas vers la maison du marquis, lorsqu'en tournant court la rue de la Citadelle, il distingua sous une porte deux hommes qui causaient, et qui, à la vue de ses épaulettes brillant dans la nuit, prirent la fuite...
Instinctivement il s'élança à leur poursuite et en atteignit un qu'il saisit au collet.
—Qui es-tu?... interrogea-t-il; ton nom?
Et l'homme se taisant, il le secoua si rudement que deux pistolets qu'il tenait cachés sous sa redingote tombèrent à terre.
—Ah! brigand!... s'écria M. de Sairmeuse, tu conspires!...
Aussitôt, sans un mot, il traîna cet homme au poste de la Citadelle, le jeta aux soldats stupéfiés et se précipita chez M. de Courtomieu.
Il pensait terrifier le marquis. Point. Lui avait été bouleversé, son ami sembla ravi.
—Enfin!... prononça-t-il, voici donc une occasion de faire éclater notre dévouement et notre zèle!... Et sans danger!... Nous avons de bonnes murailles, des portes solides, 3,000 hommes de troupes!... Ces paysans sont fous!... Mais bénissez leur folie, cher duc, et courez faire monter à cheval les chasseurs de Montaignac...
Mais une pensée soudaine l'assombrit, il se gratta le front et ajouta:
—Diable!... et moi qui attends Blanche ce soir!... Elle a dû quitter Courtomieu après dîner... Pourvu qu'il ne lui arrive pas malheur!...
XXI
Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu avaient devant eux plus de temps qu'ils ne croyaient.
Les paysans s'avançaient, mais non si vite que l'avait dit Chupin.
Deux de ces circonstances qui, fatalement, échappent aux prévisions humaines, devaient disloquer le plan de Lacheneur...
Debout, au sommet de la lande, un peu en avant des siens, Lacheneur avait compté les feux qui répondaient à l'incendie qu'il venait d'allumer.
Leur nombre répondait à ses espérances, il eut une exclamation de joie.
—Tous nos amis, s'écria-t-il, nous tiennent parole... Ils sont prêts, ils se mettent en route!... Partons donc, nous qui devons être les premiers au rendez-vous!...
On lui amena son cheval, et déjà il avait le pied à l'étrier quand deux hommes s'élancèrent des genêts voisins et bondirent jusqu'à lui. L'un d'eux saisit le cheval par la bride.
—L'abbé Midon!... fit Lacheneur abasourdi; M. d'Escorval!...
Et prévoyant peut-être ce qui allait arriver, il ajouta d'un ton de fureur concentrée:
—Que me voulez-vous encore, tous deux?
—Nous voulons empêcher l'accomplissement d'une œuvre de délire!... s'écria M. d'Escorval. La haine vous égare, Lacheneur!
—Eh! monsieur, vous ne savez rien de mes projets!
—Pensez-vous donc que je ne les devine pas?... Vous espérez vous emparer de Montaignac...
—Que vous importe!... interrompit violemment Lacheneur...
Mais M. d'Escorval n'était pas homme à se laisser imposer silence.
Il saisit le bras de son ancien ami, et d'une voix forte, de façon à être entendu par tous les gens du groupe, il poursuivit:
—Insensé!... Vous oubliez donc que Montaignac est une place de guerre, défendue par de profonds fossés et de hautes murailles... Vous oubliez donc que derrière ces fortifications est une garnison nombreuse commandée par un homme à qui on ne saurait refuser une rare énergie et une indomptable bravoure: le duc de Sairmeuse.
Lacheneur se débattait, essayant de se dégager.
—Tout a été prévu, répondit-il, et on nous attend à Montaignac. Vous en seriez sûr si, comme moi, vous aviez vu briller une lumière aux fenêtres de la citadelle. Et, tenez... regardez, on l'aperçoit encore. Elle m'annonce, cette lumière, que deux à trois cents officiers en demi-solde viendront nous ouvrir les portes de la ville, dès que nous paraîtrons...
—Et après!... Je veux admettre l'impossible; vous prenez Montaignac. Que faites-vous ensuite? Pensez-vous que les Anglais vous rendront l'empereur? Napoléon II n'est-il pas prisonnier des Autrichiens? Ne vous souvient-il pas que les souverains coalisés ont laissé 130,000 soldats à une journée de marche de Paris?
De sourds murmures se faisaient entendre parmi les amis de Lacheneur.
—Cependant tout ceci n'est rien, continua le baron, vous ignorez ce que savent à cette heure les enfants, que toujours et quand même, dans une entreprise comme la vôtre, il y a autant de traîtres que de dupes...
—Qui appelez-vous dupes, monsieur?...
—Tous ceux qui, comme vous, prennent leurs illusions pour des réalités; tous ceux qui, parce qu'ils souhaitent fortement une chose, s'imaginent que cette chose est. Espérez-vous véritablement que ni le marquis de Courtomieu ni le duc de Sairmeuse n'ont été prévenus?...
Lacheneur haussa les épaules.
—Qui donc les aurait avertis? fit-il.
Mais sa tranquillité était feinte, le regard dont il enveloppa son fils Jean, le prouvait.
C'est cependant du ton le plus froid qu'il ajouta:
—Il est probable qu'à cette heure le duc et le marquis sont au pouvoir de nos amis...
Ainsi, rien ne pouvait ébranler la résolution de cet homme; il n'était force ni adresse capables de faire tomber le bandeau de ses yeux...
C'était au curé de Sairmeuse à joindre ses efforts à ceux du baron.
—Vous ne partirez pas, Lacheneur, prononça-t-il. Vous ne resterez pas sourd à la voix de la raison... Vous êtes un honnête homme, songez à l'épouvantable responsabilité que vous acceptez... Quoi! sur des chances imaginaires vous oserez jouer la vie de milliers de braves gens et l'existence de leurs familles... On vous l'a dit, malheureux, vous ne pouvez réussir, vous devez être trahis, je suis sûr que vous êtes trahis!...
Le lieu, l'instant, l'anxiété du péril, l'étrangeté de cette scène aux clartés de l'incendie, la robe noire de ce prêtre, son geste véhément, sa parole vibrante, tout était fait pour porter le trouble dans l'âme la plus ferme.
Une inexprimable horreur contracta pendant dix secondes les traits de Lacheneur. Il était visible pour tous qu'il était remué jusqu'au plus profond de ses entrailles.
Qui peut dire ce qui fût advenu sans l'intervention de Chanlouineau.
Le robuste gars s'avança, brandissant son fusil double:
—Par le saint nom de Dieu!... s'écria-t-il, voici bien du temps perdu en bavardages inutiles!...
Lacheneur bondit comme sous un coup de fouet. Il se dégagea brusquement et s'élança en selle:
—Partons!... commanda-t-il.
Mais le baron et l'abbé ne désespéraient pas encore, ils s'étaient jetés à la tête du cheval.
—Lacheneur, cria le prêtre, insensé, prenez garde!... Le sang que vous allez faire répandre retombera sur votre tête et sur la tête de vos enfants!...
Épouvantée de ces accents prophétiques, la petite troupe s'arrêta...
Alors sortit des rangs et s'avança un des complices, vêtu comme les paysans des environs de Sairmeuse...
—Marie-Anne!... s'écrièrent en même temps l'abbé et le baron stupéfaits...
—Oui, moi!... répondit la jeune fille, en retirant le large chapeau qui cachait en partie son visage, moi qui veux ma part des dangers de ceux qui me sont chers, ma part de la victoire ou de la défaite... Vos conseils viennent trop tard, messieurs. Vous voyez ces lueurs à l'horizon?... Elles nous annoncent que les gens de ces communes se rendent en armes au carrefour de la Croix-d'Arcy, à une lieue de Montaignac, où est le rendez-vous général... Avant deux heures, il y aura là quinze cents hommes dont mon père doit prendre le commandement... Et vous voudriez qu'il laissât sans chef ces soldats qu'il est allé arracher à leurs foyers?... C'est impossible!...
L'exaltation de son père et de son amant l'avait gagnée, elle partageait leur folie, si elle ne partageait pas toutes leurs espérances... Sa beauté avait quelque chose de fulgurant, les éclairs de ses yeux faisaient pâlir les flammes de l'incendie... Ah! c'est vraiment à cette heure, qu'elle méritait ce nom d'ange de l'insurrection que lui avait donné Martial.
—Non!... il n'y a plus à hésiter, reprit-elle, ni à réfléchir... C'est la prudence maintenant qui serait folie... C'est en arrière qu'est le plus grand danger. Laissez passer mon père, messieurs, chaque minute que vous nous faites perdre coûte peut-être la vie d'un homme... et nous, mes amis, en avant!
Une immense acclamation lui répondit et la petite troupe s'élança à travers la lande.
Il n'y avait plus à lutter. M. d'Escorval était consterné, mais il ne pouvait laisser s'éloigner ainsi son fils qu'il apercevait dans les rangs.
—Maurice!... cria-t-il.
Le jeune homme hésita, mais enfin s'approcha...
—Vous ne suivrez pas ces fous, Maurice, dit le baron.
—Il faut que je les suive, mon père...
—Je vous le défends.
—Hélas! mon père, je ne puis vous obéir... je suis engagé... j'ai juré... je commande après Lacheneur...
Sa voix était triste; mais elle annonçait une inébranlable détermination.
—Mon fils!... reprit M. d'Escorval, malheureux enfant!... C'est à la mort que tu marches... à une mort certaine.
—Raison de plus pour ne pas manquer à ma parole, mon père...
—Et ta mère, Maurice, ta mère que tu oublies!...
Une larme brilla dans les yeux du jeune homme.
—Ma mère, répondit-il, aimera mieux pleurer son fils mort, que le garder près d'elle, déshonoré, flétri des noms de lâche et de traître... Adieu, mon père!
M. d'Escorval était digne de comprendre la conduite de Maurice. Il étendit les bras et serra sur son cœur ce fils tant aimé, convulsivement, comme si c'eût été pour la dernière fois...
—Adieu!... balbutia-t-il, adieu!...
Maurice avait déjà rejoint les autres, dont les acclamations allaient se perdant dans le lointain, que le baron d'Escorval était encore à la même place, écrasé sous l'excès de sa douleur...
Tout à coup il se redressa.
—Un espoir nous reste, l'abbé, s'écria-t-il.
—Hélas!... murmura le prêtre.
—Oh!... je ne m'abuse pas. Marie-Anne ne vient-elle pas de nous dire où est le rendez-vous?... En courant à Escorval, en attelant en hâte un cabriolet, nous pouvons devancer les conjurés à la Croix-d'Arcy. Votre voix, qui avait ému Lacheneur, touchera ses complices. Nous déciderons ces pauvres égarés à rentrer chez eux... Venez, l'abbé, venez vite!...
Et ils partirent en courant...
XXII
Huit heures sonnaient au clocher de Sairmeuse quand M. Lacheneur et les siens quittèrent la lande de la Rèche.
Une heure plus tard, au château de Courtomieu, Mlle Blanche finissait de dîner et demandait sa voiture pour aller rejoindre son père à Montaignac.
L'étroitesse du logis mis à sa disposition avait forcé le marquis à le séparer de sa fille. Ils ne se voyaient que le dimanche, soit que Mlle Blanche se rendît à la ville, soit que le marquis vînt au château.
Ainsi, ce voyage qu'entreprenait la jeune fille sortait des habitudes établies; des circonstances graves l'expliquaient.
Il y avait six jours que Martial n'avait paru à Courtomieu, et Mlle Blanche était à moitié folle de douleur et de colère.
Ce qu'eut à endurer tante Médie pendant ce temps, ne peut être compris que de ceux qui ont observé dans certaines familles riches de ces pauvres parentes, réduites à tout attendre de la pitié, le vêtement, le pain, le sou même destiné à payer la chaise à l'église.
Durant les trois premiers jours, Mlle Blanche avait pu rester maîtresse de soi; le quatrième elle n'y tint plus, et malgré l'inconvenance de sa démarche, elle osa envoyer prendre des nouvelles de Martial. Était-il malade, absent?...
On répondit à son messager que M. le marquis se portait comme un charme, mais que chassant de l'aurore au crépuscule, il se couchait tous les soirs aussitôt souper.
Quelle horrible injure!... Mais du moins elle était persuadée que Martial, prévenu de sa démarche, se hâterait le lendemain d'accourir s'excuser. Illusion vaine de l'orgueil! Il ne parut pas, il ne daigna pas donner signe de vie.
—Ah! sans doute il est près de l'autre, disait-elle à tante Médie, il est aux genoux de cette misérable Marie-Anne... sa maîtresse.
Elle disait ainsi, ayant fini par croire—cela arrive—aux calomnies qu'elle même avait inventées.
En cette extrémité, elle se décida à se confier à son père, et elle lui écrivit pour lui annoncer son arrivée.
Laisser voir le déchirement de son âme, l'excès de son amour et de sa jalousie lui paraissait une atroce humiliation, mais ses souffrances étaient intolérables.
Elle voulait que son père contraignît Lacheneur à quitter le pays. Ce devait être un jeu pour lui, revêtu d'une autorité presque discrétionnaire, à une époque où une «attitude tiède» pouvait être un prétexte de proscription.
Le calme qui résulte du parti pris lui était revenu quand elle quitta Courtomieu, et ses espérances débordaient en phrases passionnées que la parente pauvre subissait avec son habituelle résignation.
—Enfin!... disait-elle, je serai donc débarrassée de cette coureuse, de cette effrontée!... Nous verrons bien s'il a l'audace de la suivre!... La suivrait-il?... Oh! non, il n'oserait!...
Quand la voiture traversa le village de Sairmeuse, Mlle Blanche y remarqua une animation inaccoutumée.
Il y avait encore de la lumière dans toutes les maisons, les cabarets paraissaient pleins de buveurs, on apercevait des groupes animés sur la place, enfin sur le pas des portes, des commères causaient.
Mais qu'importait à Mlle de Courtomieu! C'est seulement à une lieue de Sairmeuse qu'elle fut tirée de ses préoccupations.
—Écoute, tante Médie! dit-elle tout à coup. Entends-tu?...
La parente pauvre prêta l'oreille.
On entendait de lointaines clameurs qui, à chaque tour de roue, devenaient plus distinctes.
—Sachons ce que c'est, fit Mlle Blanche.
Et abaissant une des glaces de la voiture, elle interrogea le cocher.
—Il me semble, répondit cet homme, que je vois, tout au haut de la côte, une grosse troupe de paysans... ils ont des torches...
—Doux Jésus!... interrompit tante Médie épouvantée.
—Ce doit être quelque noce, ajouta le cocher en fouettant ses chevaux.
Ce n'était pas une noce, mais bien la troupe de Lacheneur grossie du contingent de quatre ou cinq communes. La petite colonne s'élevait à 500 hommes environ...
Depuis deux heures déjà, Lacheneur eût dû être à la Croix-d'Arcy.
Mais il lui était arrivé ce qui toujours arrive aux chefs populaires. Le branle donné, il n'avait plus été le maître.
Le baron d'Escorval lui avait fait perdre vingt minutes, il en avait perdu quatre fois autant à Sairmeuse.
Là, deux communes avaient opéré leur jonction, et les paysans s'étaient aussitôt répandus dans les cabarets du village pour boire au succès de l'entreprise.
Les arracher à leurs bouteilles avait été long et difficile...
Et pour comble, une fois qu'on les eut remis en marche, il fut impossible de les décider à éteindre des branches de pin qu'ils avaient allumées en guise de torches.
Prières, menaces, tout échoua contre une incompréhensible obstination. Ils voulaient y voir clair, disaient-ils...
Pauvres gens!... Ils n'avaient certes conscience ni des difficultés, ni des périls de l'entreprise.
On leur avait fait de si belles promesses, quand on les avait enrôlés, on les avait grisés de tant d'espérances!... Ils s'en allaient à la conquête d'une place de guerre, défendue par une nombreuse garnison, comme à une partie de plaisir...
Et gais, insouciants, animés de l'imperturbable confiance de l'enfant, ils marchaient bras dessus bras dessous, en chantant des chansons patriotiques.
À cheval, au milieu de la troupe, M. Lacheneur sentait ses cheveux blanchir d'angoisse.
Ce retard de deux heures n'allait-il pas tout perdre?... Que devaient penser les autres, à la Croix-d'Arcy?... Que faisaient-ils en ce moment?...
—Avançons!... répétait-il, avançons!...
Seuls les chefs, Maurice, Chalouineau, Jean, Marie-Anne et une vingtaine de vieux soldats de l'Empire, comprenaient et partageaient le désespoir de Lacheneur. Ils savaient, eux, ce qu'ils risquaient au terrible jeu qu'ils jouaient. Et eux aussi, ils répétaient:
—Plus vite, marchons plus vite!...
Exhortations stériles!... Il plaisait à ces gens de marcher ainsi, lentement.
Et même, tout à coup, la bande entière s'arrêta. Quelques-uns, en tournant la tête, avaient vu briller les lanternes de la voiture de Mlle de Courtomieu...
Elle arrivait au grand trot, elle rejoignit la colonne, on reconnut la livrée, une immense clameur la salua.
M. de Courtomieu, par son âpreté au gain, s'était fait plus d'ennemis que le duc de Sairmeuse. Tous ces paysans qui, plus ou moins, croyaient avoir à se plaindre de sa cupidité, étaient ravis de cette occasion qui se présentait de lui faire une peur épouvantable.
Car, en vérité, ils ne songeaient qu'à cette vengeance: le procès devait le prouver.
Grande fut donc la déception quand, la portière ouverte, on n'aperçut à l'intérieur que Mlle Blanche et tante Médie qui poussait des cris perçants.
Mlle de Courtomieu était brave.
—Qui êtes-vous? demanda-t-elle hardiment, et que voulez-vous?...
—Demain vous le saurez, répondit Chanlouineau qui s'était avancé. Pour ce soir, vous êtes notre prisonnière.
—Vous ignorez qui je suis, mon garçon, je le vois bien...
—Pardonnez-moi, et c'est pour cela que je vous prie de descendre... Il faut qu'elle descende, n'est-ce pas, M. d'Escorval?
—Eh bien!... Moi je déclare que je ne descendrai pas, dit Mlle Blanche; arrachez-moi d'ici, si vous l'osez!...
On eût osé, certainement, sans Marie-Anne qui arrêta plusieurs paysans prêts à s'élancer.
—Laissez passer librement Mlle de Courtomieu, dit-elle.
Mais cela pouvait avoir de telles conséquences, que Chanlouineau eut le courage de résister.
—Cela ne se peut, Marie-Anne, dit-il; elle irait prévenir son père... Il faut la garder en ôtage, sa vie peut répondre de la vie de nos amis.
Mlle Blanche n'avait pas plus reconnu le déguisement masculin de son ancienne amie qu'elle n'avait soupçonné le but de ce grand rassemblement d'hommes.
Le nom de Marie-Anne prononcé après celui de d'Escorval l'éclaira.
Elle comprit tout, et frémit de rage à cette pensée qu'elle était à la merci de sa rivale. Du moins ne voulut-elle pas subir de protection.
—C'est bien, fit-elle... nous descendons.
Son ancienne amie l'arrêta.
—Non, dit-elle, non!... Ce n'est pas ici la place d'une jeune fille.
—D'une jeune fille honnête, devriez-vous dire.
Chanlouineau était à deux pas, armé: si un homme eût tenu ce propos, il était mort. Marie-Anne ne daigna pas entendre.
—Mademoiselle va rebrousser chemin, ordonna-t-elle, et comme elle pourrait gagner Montaignac par la traverse, deux hommes vont l'accompagner jusqu'à Courtomieu...
Elle commandait, on obéit. La voiture, retournée, s'éloigna, mais non si vite que Marie-Anne ne pût entendre Mlle Blanche qui lui criait:
—Garde-toi bien, Marie-Anne!... Je te ferai payer cher l'insulte de ta générosité!...
Les heures volaient, cependant...
Cet incident venait de prendre dix minutes encore, dix siècles, et pour comble les dernières apparences d'ordre avaient disparu.
M. Lacheneur pleurait de rage; mais il comprit la nécessité d'un parti suprême; tout retard désormais devenait mortel.
Il appela Maurice et Chanlouineau.
—Je vous remets le commandement, leur dit-il, faites tout au monde pour hâter la marche de ces insensés... Moi, je cours à la Croix-d'Arcy... il y va de notre vie à tous.
Il partit, en effet, mais arrivé à moins de cinq cents mètres en avant de sa troupe, il distingua au loin, sur la route blanche, deux points noirs qui s'avançaient et grossissaient rapidement...
C'étaient deux hommes qui, les coudes au corps, le buste en avant, ménageant leur haleine, couraient...
L'un était vêtu comme les bourgeois aisés, l'autre portait un vieil uniforme de capitaine des guides de l'empereur.
Un nuage passa devant les yeux de Lacheneur, quand il reconnut deux de ces officiers à demi-solde qui devaient lui ouvrir une des portes de Montaignac, complices dévoués qui haïssaient la Restauration autant que lui-même, dont la voix devait troubler les soldats du duc de Sairmeuse, et qui avaient assez de courage pour en donner à tous les poltrons qu'on pourrait leur amener.
—Qu'arrive-t-il? leur cria-t-il d'une voix affreusement altérée.
—Tout est découvert!...
—Grand Dieu!...
—Le major Carini est arrêté.
—Par qui?... Comment?
—Ah! c'est une fatalité!... Au moment où nous convenions de nos dernières mesures pour surprendre chez lui le duc de Sairmeuse, le duc lui-même est survenu. Nous nous sommes enfuis, mais ce noble de malheur a poursuivi Carini, l'a atteint, l'a pris au collet, et l'a traîné à la citadelle.
Lacheneur était anéanti. La sinistre prophétie de l'abbé Midon bourdonnait à ses oreilles...
—Aussitôt, continua l'officier, j'ai averti les amis et j'accours vous prévenir... C'est un coup manqué!...
Il n'avait que trop raison, et Lacheneur le savait mieux que personne. Mais aveuglé par la haine et par la colère, il ne voulait pas avouer, il ne voulait pas s'avouer l'irréparable désastre.
Par un prodige de volonté, il parvint à affecter un calme bien éloigné de son âme.
—Vous êtes prompts à jeter le manche après la cognée, messieurs, dit-il d'un ton amer... Nous avons une chance de moins, et voilà tout.