LECOQ (continued 2)
Reading edition
Le robuste gars hésita un moment, puis brusquement:
—Je puis bien vous le dire tout de même, répondit-il. Pendant que Chupin prêchait, je prêchais aussi, et pas pour le même saint... Encore un peu, et je faisais manquer son coup. Le coquin a couru tout rapporter. Aussi, en traversant la place, le duc s'est arrêté devant moi: «Tu es donc une mauvaise tête?» m'a-t-il dit. J'ai répondu que non, mais que je connaissais mes droits. Alors il m'a pris par ma cravate, et il m'a secoué en me disant qu'il me corrigerait et qu'il me reprendrait ses vignes... Saint bon Dieu!... Quand j'ai senti la main de ce vieux, tout mon sang n'a fait qu'un tour... Je l'ai empoigné à bras le corps!... Heureusement on s'est jeté à six sur moi et j'ai été obligé de lâcher prise... Mais qu'il ne s'avise jamais de venir rôder autour de mes vignes!...
Ses poings se crispaient, toute sa personne menaçait; le feu des révoltes flambait dans ses yeux.
Et M. d'Escorval se taisait, épouvanté de ces haines si imprudemment allumées, et dont l'explosion, pensait-il, serait terrible...
Mais M. Lacheneur s'était redressé.
—Il faut que je regagne ma masure, dit-il à Chanlouineau, tu vas m'accompagner, j'ai un marché à te proposer...
M. et Mme d'Escorval, stupéfaits, essayèrent de le retenir; mais il ne se laissa pas fléchir, et il sortit entraînant sa fille.
Pourtant Maurice ne désespérait pas encore.
Marie-Anne lui avait promis qu'elle l'attendrait le lendemain, dans le bois de sapins qui est au bas des landes de la Rêche.
VII
Lorsqu'il disait quelles démonstrations avaient accueilli M. le duc de Sairmeuse, Chanlouineau restait au-dessous de la vérité.
Chupin avait trouvé le secret de chauffer à blanc l'enthousiasme de commande des paysans si froids et si calculateurs qui l'entouraient.
C'était un dangereux gredin, que ce vieux maraudeur, pénétrant et cauteleux, hardi comme qui n'a rien, patient autant qu'un sauvage; enfin, un de ces coquins complets et tout d'une venue, tels qu'on n'en trouve qu'au fond de la campagne.
On le craignait, et cependant on ne le connaissait pas complètement.
Toutes les ressources de son esprit, il les avait jusqu'alors dépensées misérablement à côtoyer, sans y tomber, les précipices du Code rural.
Pour se garder des gendarmes et pour dérober quelques sacs de blé, il avait dépensé des trésors d'intrigue à faire la fortune de vingt diplomates.
Les circonstances, il le disait souvent, l'avaient mal servi.
Aussi, est-ce désespérément qu'il s'accrocha à l'occasion rare et unique qui se présentait.
Comme de juste, ce rusé gredin n'avait rien dit des circonstances qui entouraient la restitution de Sairmeuse.
Les paysans ne connurent par lui que le fait brutal dont il allait semant la nouvelle de groupe en groupe.
—M. Lacheneur a rendu Sairmeuse, disait-il. Château, bois, vignes, terres à blé, il rend tout!...
C'était plus qu'il n'en fallait pour bouleverser tous ces propriétaires de la veille.
Si M. Lacheneur, cet homme si puissant à leurs yeux, se jugeait assez menacé pour aller au-devant d'une revendication, que ne devaient-ils pas craindre, eux, pauvres diables, sans appui, sans conseils, sans défense?...
On leur affirmait que la loi allait les trahir, qu'un décret se préparait qui rendrait comme des chiffons de papier leurs titres de propriété, ils ne virent de salut que dans la générosité de M. de Sairmeuse, cette générosité que Chupin faisait briller devant leurs yeux comme un miroir à alouettes.
—Quand on n'est pas le plus fort, comme l'ormeau, disaient les orateurs de leurs délibérations, on plie comme l'osier, qui se relève quand l'orage est passé.
Et ils plièrent... Et leur soi-disant enthousiasme déborda avec un délire d'autant plus extravagant que la rancune et la peur s'y mêlaient.
À bien écouter, on eût reconnu dans certains cris l'accent de la rage et de la menace.
Enfin, comme il est rare que l'homme des campagnes, travaillé de défiances, ne garde pas une arrière-pensée, chacun d'eux se disait à part soi:
—Que risquons-nous à crier: «Vive M. le duc!» Rien absolument. S'il se contente de cela pour tout loyer, bon! S'il ne s'en contente pas, il sera toujours temps de voir à trouver autre chose.
Là-dessus, ils clamaient à s'égosiller...
Et tout en savourant son café dans la petite salle du presbytère, le duc se laissait aller à son ravissement.
Il devait, lui, le grand seigneur du temps passé, l'incorrigé et l'incorrigible, l'homme des grotesques préjugés et des illusions obstinées, il devait prendre pour argent comptant les acclamations, fausse monnaie de la foule, «véritable monnaie de singe,» prétendait Chateaubriand.
—Que me chantiez-vous donc, curé? disait-il à l'abbé Midon. Comment avez-vous pu me peindre vos populations comme mal disposées pour nous? Ce serait à croire, jarnibieu! que les mauvaises dispositions n'existent que dans votre esprit et votre cœur.
L'abbé Midon se taisait. Qu'eût-il pu répondre!...
Il ne concevait rien à ce revirement brusque de l'opinion, à cette allégresse soudaine, succédant au plus sombre mécontentement.
—Il y a quelqu'un sous tout ceci!... pensait-il.
Ce quelqu'un ne tarda pas à se révéler.
Enhardi par son succès, Chupin osa se présenter au presbytère.
Il s'avança dans le salon, l'échine arrondie en cerceau, humble, rampant, l'œil plein des plus viles soumissions, un sourire obséquieux aux lèvres.
Et, par l'entre-bâillement de la porte, on apercevait dans l'ombre du corridor le profil peu rassurant de ses deux fils.
Il venait en ambassadeur, il le déclara après une interminable litanie de protestations. Il venait conjurer «monseigneur» de se montrer sur la place.
—Eh bien!... Oui! s'écria le duc en se levant, oui, je veux me rendre aux désirs de ces bonnes gens!... Suivez-moi, marquis!
Il parut sur le seuil de la porte de la cure, et aussitôt un immense hurrah s'éleva, tous les fusils des pompiers furent déchargés en l'air, les pierriers firent feu... Jamais Sairmeuse n'avait ouï pareil fracas d'artillerie. Il y eut trois vitres de cassées au Bœuf couronné.
Véritable grand seigneur, M. le duc de Sairmeuse sut garder sa froideur hautaine et indifférente,—s'émouvoir est du commun—mais en réalité il était ravi, transporté.
Si ravi qu'il chercha vite comment récompenser cet accueil.
Un simple coup d'œil jeté sur les titres remis par Lacheneur lui avait appris que Sairmeuse lui était rendu presque intact.
Les lots détachés de l'immense domaine et vendus séparément étaient d'une importance relativement minime.
Le duc pensa qu'il serait politique et peu coûteux d'abandonner ces misérables lopins de terre, partagés peut-être entre quarante ou cinquante paysans.
—Mes amis, cria-t-il d'une voix forte, je renonce pour moi et mes descendants à tous les biens de ma maison que vous avez achetés, ils sont à vous, je vous les donne!...
Par cette donation grotesque, M. de Sairmeuse pensait porter au comble sa popularité. Erreur. Il assurait simplement la popularité de Chupin, l'organisateur de la comédie, de Chupin qui se dessinait en personnage.
Et pendant que le duc se promenait d'un air fier et satisfait au milieu des groupes, les paysans riaient et se moquaient. Ne venaient-ils pas de jouer «l'ancien seigneur,» comme disaient les vieux.
Même, s'ils s'étaient si promptement déclarés contre Chanlouineau, c'est que la donation leur semblait un peu fraîche... sans cela...
Mais le duc n'eut pas le temps de se préoccuper de cet incident qui frappa vivement son fils...
Un de ses anciens amis de l'émigration, le marquis de Courtomieu, qu'il avait prévenu de son arrivée par un exprès, accourait à sa rencontre, suivi de sa fille, mademoiselle Blanche.
Martial ne pouvait pas ne pas offrir son bras à la fille de l'ami de son père, et ils se promenèrent à petits pas, à l'ombre des grands arbres, pendant que le duc de Sairmeuse renouvelait connaissance avec toute la noblesse des environs...
Il n'était pas un hobereau qui ne tînt à serrer la main de M. de Sairmeuse. D'abord, il possédait, affirmait-on, plus de vingt millions en Angleterre. Puis, il était l'ami du roi, et chacun, pour soi, pour ses parents, pour ses amis, avait quelque requête à faire appuyer...
Pauvre roi!... il eût eu la France entière à partager comme du gâteau entre tous ces appétits, qu'il ne les eût pas satisfaits...
Ce soir-là, après un grand dîner au château de Courtomieu, le duc coucha au château de Sairmeuse, dans la chambre qu'avait occupée Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en riant, dans la chambre de «Buonaparte.»
Il était gai, causeur, plein de confiance dans l'avenir.
—Ah!... on est bien chez soi, répétait-il à son fils.
Mais Martial ne répondait que du bout des lèvres.
Sa pensée était obsédée par le souvenir de deux femmes qui, dans cette journée, l'avaient ému, lui si peu accessible à l'émotion. Il songeait à ces deux jeunes filles si différentes:
Blanche de Courtomieu... Marie-Anne Lacheneur.
VIII
Ceux-là seuls qui, aux jours radieux de l'adolescence, ont aimé, ont été aimés et ont vu, tout à coup, s'ouvrir entre eux et le bonheur un abîme infranchissable, ceux-là seuls peuvent comprendre la douleur de Maurice d'Escorval.
Tous les rêves de sa vie, tous ses projets d'avenir reposaient sur son amour pour Marie-Anne.
Cet amour lui échappant, l'édifice enchanté de ses espérances s'écroulait, et il gisait foudroyé au milieu des ruines.
Sans Marie-Anne, il n'apercevait ni but, ni sens à son existence.
C'est qu'il ne s'abusait pas. Si tout d'abord son rendez-vous pour le lendemain lui était apparu comme le salut même, il se disait, en y réfléchissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien, puisque tout dépendait d'une volonté étrangère, la volonté de M. Lacheneur.
Il garda donc, tout le reste de la journée, un morne silence. L'heure du dîner venue, il se mit à table, mais il lui fut impossible d'avaler une bouchée, et il demanda bientôt à ses parents la permission de se retirer.
M. d'Escorval et la baronne échangèrent un regard affligé, mais ils ne se permirent aucune observation.
Ils respectaient cette douleur qu'ils étaient si dignes de partager. Ils savaient qu'il est de ces chagrins cuisants qui s'irritent de toute consolation, pareils à ces blessures qui saignent, si légère que soit la main qui les panse.
—Pauvre Maurice!... murmura Mme d'Escorval, dès que son fils se fut retiré.
Et son mari ne répondant pas:
—Peut-être, ajouta-t-elle d'une voix hésitante, peut-être serait-il sage à nous de ne pas l'abandonner seul aux inspirations de son désespoir.
Le baron tressaillit. Il ne devinait que trop l'horrible appréhension de sa femme.
—Nous n'avons rien à redouter, prononça-t-il vivement; j'ai entendu Marie-Anne promettre à Maurice de l'attendre demain au bois de la Rèche.
La malheureuse mère respira plus librement. Tout son sang s'était glacé à cette idée que son fils songerait peut-être au suicide; mais elle était mère, elle voulait savoir.
Elle monta rapidement à la chambre de son fils, entre-bâilla doucement la porte, et regarda... Il était si bien perdu dans ses tristes rêveries, qu'il n'entendit rien et ne soupçonna même pas la sollicitude qui veillait sur lui.
Maurice était à sa fenêtre, les coudes sur la barre d'appui, le front entre ses mains, et il regardait...
Bien que sans lune, la nuit était claire, et par delà le léger brouillard blanc qui indiquait le cours de l'Oiselle, il apercevait la masse imposante du château de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses toits dentelés.
Que de fois il l'avait contemplé ainsi, au milieu du silence, ce château qui abritait ce qu'il avait de plus cher et de plus précieux au monde.
De sa fenêtre, il apercevait les fenêtres de Marie-Anne, et son cœur battait plus fort quand il les voyait s'éclairer.
—Elle est là, se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille... Elle s'agenouille pour dire ses prières... Elle murmure mon nom après celui de son père en implorant la bénédiction de Dieu...
Mais ce soir, il n'avait pas à attendre qu'une lumière brillât derrière les vitres de cette fenêtre chérie.
Marie-Anne n'était plus à Sairmeuse... elle en avait été chassée.
Où était-elle, maintenant?... Elle n'avait plus d'autre asile, elle, accoutumée aux recherches de la richesse, qu'une misérable masure couverte de chaume, dont les murs n'étaient même pas blanchis à la chaux, sans autre plancher que le sol même, poudreux en été comme la grande route et boueux en hiver.
Elle en était réduite à garder pour elle-même l'aumône que, charitable en sa prospérité, elle destinait à de pauvres gens.
Que faisait-elle à cette heure?... Elle pleurait sans doute...
À cette idée, le cœur du pauvre Maurice se brisait.
Mais que devint-il, quand un peu après minuit, il vit soudainement s'illuminer le château de Sairmeuse?
Le duc et son fils rentraient; après le dîner de fête du marquis de Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique demeure où avaient vécu leurs pères. Ils reprenaient pour ainsi dire possession de ce château dont M. de Sairmeuse n'avait pas franchi le seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas.
Maurice vit les lumières courir d'étage en étage, de chambre en chambre, et enfin les fenêtres de Marie-Anne s'éclairèrent.
À ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage.
Des hommes, des étrangers, entraient dans ce sanctuaire d'une vierge, où il osait à peine, lui, pénétrer par la pensée.
Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils parlaient haut. Maurice frémissait, en songeant à ce que se permettait peut-être leur insolente familiarité. Il lui semblait les voir examiner et toucher ces mille riens dont aiment à s'entourer les jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre inachevée laissée sur le pupitre...
Jamais avant cette soirée Maurice n'eût voulu croire qu'on pouvait haïr quelqu'un autant qu'il haïssait ces Sairmeuse.
Désespéré, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa à songer à ce qu'il dirait à Marie-Anne et à chercher une issue à une inextricable situation.
Levé avant le jour, il erra dans le parc comme une âme en peine, redoutant et appelant le moment où son sort serait fixé. Mme d'Escorval eut besoin de toute son autorité pour le décider à prendre quelque chose; il ne s'apercevait pas que depuis la veille au matin il n'avait rien mangé.
Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit.
Les landes de la Rèche étant situées de l'autre côté de l'Oiselle, Maurice dut gagner, pour traverser la rivière, un endroit où il y avait un bac, à une portée de fusil d'Escorval. Quand il arriva au bord de l'eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui attendaient le passeur.
Ces gens ne remarquèrent pas Maurice. Ils causaient; il écouta.
—Pour vrai, c'est vrai, disait un gros garçon à l'air réjoui, et moi qui vous parle, je l'ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau, hier soir... Il ne se tenait pas de joie... «Je vous invite tous à la noce! criait-il, j'épouse la fille de M. Lacheneur, c'est décidé.»
Cette stupéfiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de bâton sur la tête. Sa stupeur fut telle, qu'il perdit jusqu'à la faculté de réfléchir.
—Du reste, poursuivait le gros garçon, il y a assez longtemps qu'il en était amoureux... c'est connu. Il fallait voir ses yeux, quand il la rencontrait... des brasiers, quoi!... Il en maigrissait. Tant que le père a été dans les grandeurs, il n'a rien osé dire... dès qu'il l'a su tombé, il s'est déclaré et on a topé.
—Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux.
—Tiens!... pourquoi donc?
—S'il est ruiné, comme on dit...
Les autres éclatèrent de rire.
—Ruiné!... M. Lacheneur! disaient-ils tous à la fois, quelle farce... Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous... On sait ce qu'on sait... Le croyez-vous donc assez bête pour n'avoir rien mis de côté, en vingt ans!... Il en a placé, allez, de cet argent; pas en terres, parce que ça se voit, mais autrement... Même il parait qu'il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n'est pas possible...
—Vous mentez!... interrompit Maurice indigné, M. Lacheneur quitte Sairmeuse aussi pauvre qu'il y était entré.
En reconnaissant le fils de M. d'Escorval, les paysans étaient devenus fort penauds. Mais lui, en intervenant, s'était enlevé tout moyen de se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des choses vagues. Le paysan interrogé ne répond jamais que ce qu'il pense devoir être agréable à qui l'interroge; il a peur de se compromettre.
Ce fut une raison pour Maurice de hâter sa course quand il eut traversé l'Oiselle.
—Marie-Anne épouser Chanlouineau! répétait-il, c'est impossible! c'est impossible!...
IX
Les landes de la Rèche, où Marie-Anne avait promis à Maurice de le rejoindre, doivent leur nom à la nature de leur sol âpre et rebelle.
La nature y semble maudite, rien n'y vient. La boue s'y détrempe contre les cailloux, le sable y défie les fumures. Si bien que la patience opiniâtre des paysans s'y est émoussée comme le fer des outils.
Quelques chênes rabougris s'élevant de place en place au-dessus des genêts et des ajoncs maigres attestent les tentatives de culture.
Mais le bois qui est au bas de la lande prospère. Les sapins y poussent droits et forts. Les eaux de l'hiver ont charrié dans quelques replis de terrain assez d'humus pour donner la vie à des clématites sauvages et à des chèvrefeuilles dont les spirales s'accrochent aux branches voisines.
En arrivant à ce bois, Maurice consulta sa montre. Elle marquait midi. Il s'était cru en retard et il était en avance de plus d'une heure.
Il s'assit sur un quartier de roche d'où il découvrait toute la lande, et il attendit.
Le temps était magnifique, l'air enflammé. Le soleil d'août dans toute sa force échauffait le sable et grillait les herbes rares des dernières pluies.
Le calme était profond, presque effrayant. Pas un bruit dans la campagne, pas un bourdonnement d'insecte, pas un frémissement de brise dans les arbres. Tout dormait. Et si loin que portât le regard, rien ne rappelait la vie, le mouvement, les hommes.
Cette paix de la nature, qui contrastait si vivement avec le tumulte de son cœur, devait être un bienfait pour Maurice. Ces moments de solitude lui permettaient de se remettre, de rassembler ses idées, plus éparpillées au souffle de la passion que les feuilles jaunies à la bise de novembre.
Avec le malheur, l'expérience lui venait vite, et cette science cruelle de la vie qui apprend à se tenir en garde contre les illusions.
Ce n'est que depuis qu'il avait entendu causer les paysans qu'il comprenait bien l'horreur de la situation de M. Lacheneur. Précipité brusquement des hauteurs sociales qu'il avait atteintes, il ne trouvait en bas que haines, défiances et mépris. Des deux côtés on le repoussait et on le reniait. Traître, disaient les uns, voleur, criaient les autres. Il n'avait plus de condition sociale. Il était l'homme tombé, celui qui a été et qui n'est plus...
Un tel excès de misère impatiemment supporté ne suffit-il pas à expliquer les plus étranges déterminations et les plus désespérées?...
Cette réflexion faisait frémir Maurice. Rapprochant des cancans des paysans des paroles prononcées la veille à Escorval par M. Lacheneur, il arrivait à cette conclusion que peut-être cette nouvelle du mariage de Marie-Anne et de Chanlouineau n'était pas si absurde qu'il l'avait jugée tout d'abord.
Cependant, pourquoi M. Lacheneur donnerait-il sa fille à un paysan sans éducation?... Par calcul? Non, puisqu'il repoussait une alliance dont-il eût été fier au temps de sa prospérité. Par amour-propre alors?... Peut-être ne voulait-il pas qu'il fût dit qu'il dût quelque chose à un gendre...
Maurice épuisait tout ce qu'il avait de pénétration à chercher le mot de cette énigme, quand enfin, au haut du sentier qui traverse la lande, une femme apparut: Marie-Anne.
Il se dressa, mais craignant quelque regard indiscret, il n'osa quitter l'ombre des arbres.
Marie-Anne devait avoir quelque frayeur pareille, elle courait en jetant de tous côtés des regards inquiets. Maurice remarqua, non sans surprise, qu'elle était tête nue, et qu'elle n'avait sur les épaules ni châle ni écharpe.
Enfin, elle atteignit le bois, il se précipita au-devant d'elle, et lui prit la main qu'il porta à ses lèvres.
Mais cette main qu'elle lui avait tant de fois abandonnée, elle la retira doucement avec un geste si triste qu'il eût bien dû comprendre qu'il n'était plus d'espoir.
—Je viens, Maurice, commença-t-elle, parce que je n'ai pu soutenir l'idée de votre inquiétude... Je trahis en ce moment la confiance de mon père... il a été obligé de sortir, je me suis échappée... Et cependant je lui ai juré, il n'y a pas deux heures, que je ne vous reverrais jamais... Vous l'entendez: jamais.
Elle parlait vite, d'une voix brève, et Maurice était confondu de la fermeté de son accent.
Moins ému, il eût vu combien d'efforts ce calme apparent coûtait à cette jeune fille si vaillante. Il l'eût vu, à sa pâleur, à la contraction de sa bouche, à la rougeur de ses paupières qu'elle avait vainement baignées d'eau fraîche, et qui trahissait les larmes de la nuit.
—Si je suis venue, poursuivait-elle, c'est qu'il ne faut pas, pour votre repos et pour le mien, il ne faut pas qu'il reste, au fond de votre cœur, l'ombre d'une pensée d'espérances... Tout est bien fini, c'est pour toujours que nous sommes séparés!... Les faibles seuls se révoltent contre une destinée qu'ils ne peuvent changer; résignons-nous... Je voulais vous voir une dernière fois et vous dire cela... Ayons du courage, Maurice... Partez, quittez Escorval, oubliez-moi...
—Vous oublier, Marie-Anne! s'écria le malheureux, vous oublier!...
Il chercha du regard le regard de son amie, et l'ayant rencontré, il ajouta d'une voix sourde:
—Vous m'oublierez donc, vous?...
—Moi je suis une femme, Maurice...
Mais il l'interrompit.
—Ah! ce n'est pas là ce que j'attendais, prononça-t-il. Pauvre fou!... Je m'étais dit que vous sauriez trouver dans votre cœur de ces accents auxquels le cœur d'un père ne saurait résister.
Elle rougit faiblement, hésita, et dit:
—Je me suis jetée aux pieds de mon père... il m'a repoussée.
Maurice fut anéanti, mais se remettant:
—C'est que vous n'avez pas su lui parler, s'écria-t-il avec une violence inouïe, mais je le saurai, moi!... Je lui donnerai de telles raisons qu'il faudra bien qu'il se rende. De quel droit son caprice briserait-il ma vie!... Je vous aime... de par mon amour vous êtes à moi, oui, plus à moi qu'à lui!... Je lui ferai entendre cela, vous verrez... Où est-il, où le rencontrer à cette heure?...
Déjà il prenait son élan, pour courir il ne savait où, Marie-Anne l'arrêta par le bras.
—Restez, commanda-t-elle, restez!... Vous ne m'avez donc pas comprise, Maurice?... Eh bien! sachez toute la vérité. Je connais maintenant les raisons du refus de mon père, et quand je devrais mourir de sa résolution, je l'approuve... N'allez pas trouver mon père... Si, touché de vos prières, il accordait son consentement, j'aurais l'affreux courage de refuser le mien!...
Si hors de soi était Maurice que cette réponse ne l'éclaira pas. Sa tête s'égara, et sans conscience de l'abominable injure qu'il adressait à cette femme tant aimée:
—Est-ce donc pour Chanlouineau, s'écria-t-il, que vous gardez votre consentement?... Il le croit, puisqu'il va disant partout que vous serez bientôt sa femme...
Marie-Anne frissonna comme si elle eût été atteinte dans sa chair même, et cependant il y avait plus de douleur que de colère dans le regard dont elle accabla Maurice.
—Dois-je m'abaisser jusqu'à me justifier? dit-elle. Dois-je affirmer que si je soupçonne ce qu'ont pu projeter mon père et Chanlouineau, je n'ai pas été consultée? Me faut-il vous apprendre qu'il est des sacrifices au-dessus des forces humaines? Soit. J'ai trouvé en moi assez de dévouement pour renoncer à l'homme que j'avais choisi... Je ne saurais me résoudre à en accepter un autre.
Maurice baissait la tête, foudroyé par cette parole vibrante, ébloui de la sublime expression du visage de Marie-Anne.
La raison lui revenait, il sentait l'indignité de ses soupçons, il se faisait horreur pour avoir osé les exprimer.
—Oh! pardon!... balbutia-t-il, pardon!...
Que lui importaient alors les causes mystérieuses de tous ces événements qui se succédaient, les secrets de M. Lacheneur, les réticences de Marie-Anne!...
Il cherchait une idée de salut; il crut l'avoir trouvée.
—Il faut fuir! s'écria-t-il, partir à l'instant, sans retourner la tête!... Avant la nuit nous aurons passé la frontière...
Les bras étendus, il s'avançait comme pour prendre possession de Marie-Anne, et l'entraîner, elle l'arrêta d'un seul regard.
—Fuir!... dit-elle d'un ton de reproche, fuir!... et c'est vous, Maurice, qui me conseillez cela. Quoi!... le malheur frappe à coups redoublés mon pauvre père, et j'ajouterais ce désespoir et cette honte à ses douleurs!... La solitude s'est faite autour de lui, ses amis l'ont abandonné, et moi, sa fille, je l'abandonnerais!... Ah! je serais, si j'agissais ainsi, la plus vile et la plus lâche des créatures. Si mon père, châtelain de Sairmeuse, eût exigé de moi ce que j'ai hier soir accordé à ses instances, je me serais peut-être résolue au parti extrême que vous m'offrez... je serais sortie en plein jour de Sairmeuse au bras de mon amant. Ce n'est pas le monde que je crains, moi!... Mais si on fuit le château d'un père riche et heureux, on ne déserte pas la masure d'un père désespéré et misérable. Laissez-moi, Maurice, où m'attache l'honneur... Je saurai devenir paysanne, moi, fille de vieux paysans. Partez... je n'ai pas trop de toute mon énergie. Partez et dites-vous qu'on ne saurait être complètement malheureux avec la conscience du devoir accompli...
Maurice voulait répondre, un bruit de branches sèches brisées lui fit tourner la tête.
À dix pas, Martial de Sairmeuse était debout, immobile, appuyé sur son fusil de chasse.
X
Le duc de Sairmeuse avait peu et mal dormi, la nuit de son retour, la première nuit de sa Restauration, ainsi qu'il disait.
Si inaccessible qu'il se prétendît aux émotions qui agitent les gens du commun, les scènes de la journée l'avaient profondément remué.
Il n'avait pu se défendre de plus d'un retour vers le passé, lui qui cependant s'était fait une loi de ne jamais réfléchir.
Tant qu'il avait été sous les yeux des paysans ou des convives du château de Courtomieu, il avait mis son honneur à paraître froid ou insouciant. Une fois enfermé dans sa chambre, il s'abandonna sans contrainte à l'excès de sa joie.
Elle était immense et tenait presque du délire.
Seul, il eût pu dire, mais il s'en fût bien gardé, quel prodigieux service lui rendait Lacheneur en restituant Sairmeuse.
Ce malheureux qu'il payait de la plus noire ingratitude, cet homme probe jusqu'à l'héroïsme qu'il avait traité comme un valet infidèle, venait de lui enlever un souci qui empoisonnait sa vie.
Lacheneur venait de mettre le duc de Sairmeuse à l'abri d'une misère non probable, mais possible, et que, dans tous les cas, il redoutait...
Celui-là eût bien ri, à qui on eût dit cela dans le pays.
—Allons donc! eût-il répondu, ne sait-on pas que les Sairmeuse possèdent des millions en Angleterre, huit, dix, plus peut-être, on n'en connaît pas le nombre.
Cela était vrai. Seulement ces millions, qui provenaient des successions de la duchesse et de lord Holland, n'avaient pas été légués au duc.
Il remuait en maître absolu cette fortune énorme, il disposait à sa guise du capital et des immenses revenus... mais tout appartenait à son fils, à son fils seul.
Lui ne possédait absolument rien, pas douze cents livres de rentes, pas de quoi vivre, strictement parlant.
Certes, jamais Martial n'avait dit un mot qui put donner à soupçonner qu'il avait l'intention de s'emparer de l'administration de ses biens, mais ce mot, il pouvait le dire...
N'y avait-il pas lieu de croire qu'il le dirait fatalement quelque jour, tôt ou tard?...
Ce mot, le duc tremblait à tout moment de l'entendre, s'avouant, à part soi, qu'à la place de son fils il l'eût dit depuis longtemps.
Rien qu'en songeant à cette éventualité, il frémissait.
Il se voyait réduit à une pension, considérable sans doute, mais enfin à une pension fixe, immuable, convenue, réglée, sur laquelle il lui faudrait baser ses dépenses.
Il serait obligé de compter pour nouer les deux bouts, lui accoutumé à puiser à des coffres pour ainsi dira inépuisables...
—Et cela arrivera, pensait-il, forcément, nécessairement... Que Martial se marie, que l'ambition le prenne, qu'il soit mal conseillé... c'en est fait.
Lorsqu'il était sous ces obsessions, il observait et étudiait son fils comme une maîtresse défiante un amant sujet à caution. Il croyait lire dans ses yeux quantité de pensées qui n'y étaient pas. Et selon qu'il le voyait gai ou triste, parleur ou préoccupé, il se rassurait ou s'effrayait davantage.
Parfois il mettait les choses au pis.
—Que je me brouille avec Martial, se disait-il, vite il reprend toute sa fortune, et me voilà sans pain...
Cette continuelle appréhension d'un homme qui jugeait les sentiments des autres sur les siens, n'était-elle pas un épouvantable châtiment?
Ah!... ils n'eussent pas voulu de sa vie au prix où il la payait, les misérables des rues de Londres qui, voyant passer le duc de Sairmeuse étendu dans sa voiture, enviaient son sort et son bonheur apparent.
Il y avait des jours où, véritablement, il se sentait devenir fou.
—Que suis-je? s'écriait-il, écumant de rage; un jouet entre les mains d'un enfant. J'appartiens à mon fils. Que je lui déplaise, il me brise. Oui, il peut me casser aux gages comme un laquais. Si je jouis de tout, c'est qu'il le veut bien; il me fait l'aumône de mon luxe et de ma grande existence... Mais je dépens d'un moment de colère, de moins que cela, d'un caprice...
Avec de telles idées, M. le duc de Sairmeuse ne pouvait guère aimer son fils.
Il le haïssait.
Il lui enviait passionnément tous les avantages qu'il lui voyait, ses millions et sa jeunesse, sa beauté physique, ses succès, son intelligence, qu'on disait supérieure.
On rencontre tous les jours des mères jalouses de leur fille, mais des pères!...
Enfin, cela était ainsi!...
Seulement, rien n'apparut à la surface de ces misères intérieures, et Martial, moins pénétrant, se serait cru adoré. Mais s'il surprit le secret de son père, il n'en laissa rien voir et n'en abusa pas.
Ils étaient parfaits l'un pour l'autre, le duc bon jusqu'à la plus extrême faiblesse, Martial plein de déférence. Mais leurs relations n'étaient pas celles d'un père et d'un fils, l'un craignant toujours de déplaire, l'autre un peu trop sûr de sa puissance. Ils vivaient sur un pied d'égalité parfaite, comme deux compagnons du même âge, n'ayant même pas l'un pour l'autre de ces secrets que commande la pudeur de la famille...
Eh bien! c'est cette horrible situation que dénouait Lacheneur.
Propriétaire de Sairmeuse, d'une terre de plus d'un million, le duc échappait à la tyrannie de son fils, il recouvrait sa liberté!...
Aussi que de projets en cette nuit!...
Il se voyait le plus riche châtelain du pays, il était l'ami du roi; n'avait-il pas le droit d'aspirer à tout?
Lui qui avait épuisé jusqu'au dégoût, jusqu'à la nausée tous les plaisirs que peut donner une fortune immense, il allait enfin goûter les délices du pouvoir qu'il ne connaissait pas...
Ces perspectives le ragaillardissaient, il se sentait vingt ans de moins sur la tête, les vingt ans passés hors de France.
Aussi, debout avant neuf heures, alla-t-il éveiller Martial.
En revenant la veille du dîner du marquis de Courtomieu, le duc avait parcouru le château de Sairmeuse, redevenu son château, mais cette rapide visite, à la lueur de quelques bougies, n'avait pas contenté sa curiosité. Il voulait tout voir en détail par le menu.
Suivi de son fils, il explorait les unes après les autres toutes les pièces de cette demeure princière, et à chaque pas les souvenirs de son enfance lui revenaient en foule.
Lacheneur n'avait-il pas tout respecté!... Le duc retrouvait toutes choses vieillies comme lui, fanées, mais pieusement conservées, laissées en leur place et telles pour ainsi dire qu'il les avait quittées.
Lorsqu'il eut tout vu:
—Décidément, marquis, s'écria-t-il, ce Lacheneur n'est pas un aussi mauvais drôle que je pensais. Je suis disposé à lui pardonner beaucoup, en faveur du soin qu'il a pris de notre maison en notre absence...
Martial resta sérieux.
—Moi je ferais mieux, monsieur, dit-il, je remercierais cet homme par une belle et large indemnité.
Ce mot fit bondir le duc.
—Une indemnité!... s'écria-t-il. Devenez-vous fou, marquis? Eh bien! et mes revenus?... N'ouïtes-vous pas le calcul que nous fit hier soir le chevalier de La Livandière?...
—Le chevalier n'est qu'un sot!... déclara Martial. Il a oublié que Lacheneur a triplé la valeur de Sairmeuse. Je crois qu'il est de notre dignité de faire tenir à cet homme une indemnité de cent mille francs... ce sera d'ailleurs d'une bonne politique en l'état des esprits, et Sa Majesté vous en saura gré...
Politique... état des esprits... Sa Majesté... On eût obtenu bien des choses de M. de Sairmeuse avec ces six mots.
—Jarnibieu!... s'écria-t-il, cent mille livres!... comme vous y allez!... Vous en parlez à votre aise, avec votre fortune!... Cependant, si c'est bien votre avis...
—Eh!... monsieur, ma fortune n'est-elle pas la vôtre!... Oui, je vous ai bien dit mon opinion. C'est à ce point que, si vous le permettez, je verrai Lacheneur moi-même et je m'arrangerai de façon à ne pas blesser sa fierté. C'est un dévouement qu'il nous faut conserver...
Le duc ouvrait des yeux immenses.
—La fierté de Lacheneur!... murmura-t-il. Un dévouement à conserver... Que me chantez-vous là?... D'où vous vient cet intérêt extraordinaire?...
Il s'interrompit, éclairé par un rapide souvenir.
—J'y suis! reprit-il; j'y suis!... Il a une jolie fille, ce Lacheneur...
Martial sourit sans répondre.
—Oui, jolie comme un cœur, poursuivit le duc, mais cent mille livres... jarnibieu!... c'est une somme cela!... Enfin, si vous y tenez...
C'est muni de cette autorisation que deux heures plus tard Martial se mit en route, armé d'un fusil qu'il avait trouvé dans une des salles du château, pour le cas où il ferait lever quelque lièvre.
Le premier paysan qu'il rencontra lui indiqua le chemin de la masure qu'habitait désormais M. Lacheneur...
—Remontez la rivière, lui dit cet homme, et quand vous verrez un bois de sapins sur votre gauche, traversez-le...
Martial traversait ce bois, quand il entendit un bruit de voix. Il s'approcha, reconnut Marie-Anne et Maurice d'Escorval, et obéissant à une inspiration de colère, il s'arrêta, laissant tomber lourdement à terre la crosse de son fusil.
XI
Aux heures décisives de la vie, quand l'avenir tout entier dépend d'une parole ou d'un geste, vingt inspirations contradictoires peuvent traverser l'esprit dans l'espace de temps que brille un éclair.
À la brusque apparition du jeune marquis de Sairmeuse, la première idée de Maurice d'Escorval fut celle-ci:
—Depuis combien de temps est-il là? Nous épiait-il, nous a-t-il écoutés, qu'a-t-il entendu?...
Son premier mouvement fut de se précipiter sur cet ennemi, de le frapper au visage, de le contraindre à une lutte corps à corps.
La pensée de Marie-Anne l'arrêta.
Il entrevit les résultats possibles, probables même, d'une querelle née de pareilles circonstances. Une rixe, quelle qu'en fût l'issue, perdait de réputation cette jeune fille si pure. Martial parlerait et la campagne est impitoyable. Il vit cette femme tant aimée devenant, par son fait, la fable du pays, montrée au doigt... et il eut assez de puissance sur soi pour maîtriser sa colère.
Tout cela ne dura pas la moitié d'une seconde.
Il toucha légèrement le bord de son chapeau, et faisant un pas vers Martial:
—Vous êtes étranger, monsieur, lui dit-il, d'une voix affreusement altérée, et vous cherchez sans doute votre chemin...
L'expression trahissait ses sages intentions. Un «passez votre chemin» bien sec eût été moins blessant. Il oubliait que ce nom d'étranger était la plus sanglante injure qu'on jetait alors à la face des anciens émigrés revenus avec les armées alliées.
Cependant le jeune marquis de Sairmeuse ne quitta pas sa pose insolemment nonchalente.
Il toucha du bout du doigt la visière de sa casquette de chasse et répondit:
—C'est vrai... je me suis égaré.
Si troublée, si défaillante que fût Marie-Anne, elle comprenait bien que sa présence seule contenait la haine de ces deux jeunes gens. Leur attitude, la façon dont ils se mesuraient du regard ne pouvaient laisser l'ombre d'un doute. Si l'un restait ramassé sur lui-même, comme pour bondir en avant, l'autre serrait le double canon de son fusil, tout prêt à se défendre...
Le silence de près d'une minute qui suivit, fut menaçant comme ce calme profond qui précède l'orage... Martial à la fin le rompit:
—Les indications des paysans ne brillent pas précisément par leur netteté, reprit-il d'un ton léger, voici plus d'une heure que je cherche la maison où s'est retiré M. Lacheneur...
—Ah!...
—Je lui suis envoyé par M. le duc de Sairmeuse, mon père.
D'après ce qu'il savait, Maurice crut deviner qu'il s'agissait de quelque réclamation de ces gens si étrangement rapaces.
—Je pensais, fit-il, que toutes relations entre M. Lacheneur et M. de Sairmeuse avaient été rompues hier soir chez M. l'abbé Midon...
Ceci fut dit du ton le plus provoquant, mais Martial ne sourcilla pas. Il venait de se jurer qu'il resterait calme quand même, et il était de force à se tenir parole.
—Si ces relations, ce qu'à Dieu ne plaise! prononça-t-il, sont jamais rompues, croyez, monsieur d'Escorval, qu'il n'y aura pas de notre faute...
—Ce n'est pas ce qu'on prétend.
—Qui, on...?
—Tout le pays.
—Ah!... Et que dit-il?...
—La vérité... Il est de ces offenses qu'un homme d'honneur ne saurait oublier ni pardonner.
Le jeune marquis de Sairmeuse branla la tête d'un air grave.
—Vous êtes prompt à vous prononcer, monsieur, dit-il froidement. Permettez-moi d'espérer que M. Lacheneur sera moins sévère que vous, et que son ressentiment,—juste, j'en conviens—tombera devant...—il hésitait—devant des explications loyales.
Une pareille phrase dans la bouche de ce jeune homme si fier, était-ce possible!...
Martial profita de l'effet produit pour s'avancer vers Marie-Anne et s'adresser uniquement à elle, paraissant désormais compter Maurice pour rien.
—Car il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il, n'en doutez pas... Les Sairmeuse ne sont pas ingrats... À qui fera-t-on entendre que nous ayons pu offenser volontairement un... ami dévoué de notre famille, et cela au moment même où il nous rendait le plus signalé service! Un gentilhomme tel que mon père et un héros de probité tel que le vôtre sont faits pour s'estimer. J'avoue que, dans la scène d'hier, M. de Sairmeuse n'a pas eu le beau rôle, mais ma démarche d'aujourd'hui prouve ses regrets...
Certes, ce n'était plus là le ton cavalier qu'avait pris Martial quand, pour la première fois, il avait abordé Marie-Anne sur la place de l'église.
Il s'était découvert, il restait à demi-incliné, et il s'exprimait d'un ton de respect profond, comme s'il eût eu devant lui une fière duchesse, et non l'humble fille de ce «maraud» de Lacheneur.
Était-ce simplement une manœuvre de roué? Subissait-il, sans trop s'en rendre compte, l'ascendant de cette jeune fille si étrange?... C'était l'un et l'autre. Mais il lui eût été difficile de dire où cessait le voulu et où commençait l'involontaire.
Cependant il continuait:
—Mon père est un vieillard qui a cruellement souffert... L'exil, loin de la France, est lourd à porter!... Mais si les chagrins et les déceptions ont aigri son caractère, ils n'ont pas changé son cœur. Ses dehors impérieux, hautains, souvent âpres, cachent une bonté que j'ai vue souvent dégénérer en faiblesse. Et, pourquoi ne pas l'avouer? le duc de Sairmeuse, sous ses cheveux blancs, garde les illusions d'un enfant... Il se refuse à reconnaître que le monde a marché depuis vingt ans... On l'a abusé par des rodomontades ridicules... Enfin, nous étions encore à Montaignac que déjà les ennemis de M. Lacheneur avaient trouvé le secret d'indisposer mon père contre lui...
On eût juré qu'il disait la vérité, tant sa voix était persuasive, tant l'expression de son visage, son regard, son geste, étaient d'accord avec ses paroles.
Et Maurice, qui sentait, qui était sûr qu'il mentait et mentait impudemment, Maurice restait ébahi de cette science de comédien que donna le commerce de la «haute société,» et qu'il ignorait, lui...
Mais où Martial en voulait-il venir, et pourquoi cette comédie?...
—Dois-je vous dire, mademoiselle, tout ce que j'ai souffert hier, dans cette petite salle du presbytère?... Non, je ne me rappelle pas, en ma vie, de si cruel moment. Je comprenais, moi, l'héroïsme de M. Lacheneur. Apprenant notre arrivée, il accourait, et sans hésitation, sans faste, il se dépouillait volontairement d'une fortune... et on le rudoyait. Cet excès d'injustice me faisait horreur. Et si je n'ai pas protesté hautement, si je ne me suis pas révolté, c'est que la contradiction irrite mon père jusqu'à la folie... Mais à quoi bon protester?... Le sublime élan de votre piété filiale devait être plus puissant que toutes mes paroles. Vous n'étiez pas hors du village, que déjà M. de Sairmeuse, honteux de ses préventions, me disait: «J'ai eu tort, mais je suis un vieillard, je ne saurais me résoudre à faire le premier pas, allez, vous, marquis, trouver M. Lacheneur, et obtenez qu'il oublie...»
Marie-Anne, plus rouge qu'une pivoine, baissait les yeux, horriblement embarrassée.
—Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle, au nom de mon père...
—Oh!... ne me remerciez pas, interrompit Martial avec feu, ce sera à moi, au contraire, de vous rendre grâces, si vous obtenez de M. Lacheneur qu'il accepte les justes réparations qui lui sont dues... et il les acceptera si vous consentez à plaider notre cause... Qui donc résisterait à votre voix si douce, à vos beaux yeux suppliants...
Si inexpérimenté que fût Maurice; il ne pouvait plus ne pas comprendre les projets de Martial. Cet homme, qu'il haïssait déjà mortellement, osait parler d'amour à Marie-Anne devant lui, Maurice... C'est-à-dire que, depuis une heure, il le bafouait et l'outrageait; il se jouait abominablement de sa simplicité.
La certitude de cette affreuse insulte, charria tout son sang à son cerveau.
Il saisit Martial par le bras, et avec une vigueur irrésistible il le fit pirouetter par deux fois sur lui-même, et le repoussa, le lança plutôt à dix pas, en s'écriant:
—Ah! c'est trop d'impudence à la fin, marquis de Sairmeuse!...
L'attitude de Maurice était si formidable, que Martial le vit sur lui. La violence du choc l'avait fait tomber un genou en terre; sans se relever, il arma son fusil, prêt à faire feu.
Ce n'était pas lâcheté de la part du marquis de Sairmeuse, mais se colleter lui représentait quelque chose de si ignoble et de si bas, qu'il eût tué Maurice comme un chien, plutôt que de se laisser toucher du bout du doigt.
Cette explosion de la colère si légitime de Maurice, Marie-Anne l'attendait, la souhaitait même depuis un moment.
Elle était bien plus inexpérimentée encore que son ami, mais elle était femme et n'avait pu se méprendre à l'accent du jeune marquis de Sairmeuse.
Il était évident qu'il «lui faisait la cour.» Et avec quelles intentions!... il n'était que trop aisé de le deviner.
Son trouble, pendant que le marquis parlait d'une voix de plus en plus tendre, venait de la stupeur et de l'indignation qu'elle ressentait d'une si prodigieuse audace.
Comment, après cela, n'eût-elle pas béni la violence qui mettait fin à une situation atroce pour elle, ridicule pour Maurice!
Une femme vulgaire se fût jetée entre ces deux jeunes gens prêts à s'entre-tuer. Marie-Anne ne bougea pas.
Le devoir de Maurice n'était-il pas de la défendre quand on l'insultait! Qui donc, sinon lui, la protégerait contre la flétrissante galanterie d'un libertin? Elle eût rougi, elle qui était l'énergie même, d'aimer un être faible et pusillanime.
Mais toute intervention était inutile.
Si la passion, le plus souvent, aveugle, il arrive aussi parfois qu'elle éclaire.
Maurice comprit qu'il est de ces injures qu'on ne doit pas paraître soupçonner, sous peine de donner sur soi un avantage à qui les adresse.
Il sentit que Marie-Anne devait être hors de cause. C'était affaire à lui d'expliquer les motifs de son agression.
Cette intelligence instantanée de la situation opéra en lui une si puissante réaction, qu'il recouvra, comme par magie, tout son sang-froid et le libre exercice de ses facultés.
—Oui, reprit-il d'un ton de défi, c'est assez d'hypocrisie, monsieur!... Oser parler de réparations après le traitement que vous et les vôtres lui avez infligé, c'est ajouter à l'affront une humiliation préméditée... et je ne le souffrirai pas.
Martial avait désarmé son fusil; il s'était relevé, et il époussetait le genou de son pantalon, où s'étaient attachés quelques grains de sable, avec un flegme dont il avait surpris le secret en Angleterre.
Il était bien trop fin pour ne pas reconnaître que Maurice déguisait la véritable cause de son emportement, mais que lui importait!... S'il s'avouait, qu'emporté par l'étrange impression que produisait sur lui Marie-Anne, il était allé trop vite et trop loin, il n'en était pas absolument mécontent.
Cependant il fallait répondre, et garder la supériorité qu'il s'imaginait avoir eue jusqu'à ce moment.
—Vous ne saurez jamais, monsieur, dit-il, en regardant alternativement son fusil et Marie-Anne, tout ce que vous devez à Mlle Lacheneur. Nous nous rencontrerons encore, je l'espère...
—Vous me l'avez déjà dit, interrompit brutalement Maurice. Rien n'est si facile que de me rencontrer... Le premier paysan venu vous indiquera la maison du baron d'Escorval.
—Eh bien!... monsieur, je ne dis pas que je ne vous enverrai pas deux de mes amis...
—Oh!... quand il vous plairai...
—Naturellement... Mais il me plaît de savoir avant en vertu de quel mandat vous vous improvisez juge de l'honneur de M. Lacheneur, et prétendez le défendre quand on ne l'attaque pas... Quels sont vos droits?
Au ton goguenard de Martial, Maurice fut certain qu'il avait entendu au moins une partie de sa conversation avec Marie-Anne.
—Mes droits, répondit-il, sont ceux de l'amitié... Si je vous dis que vos démarches sont inutiles, c'est que je sais que M. Lacheneur n'acceptera rien de vous... non, rien, sous quelque forme que vous déguisiez l'aumône que vous voudriez bien lui jeter, sans doute pour faire taire votre conscience... Il prétend garder son affront qui est son honneur et votre honte. Ah! vous avez cru l'abaisser, messieurs de Sairmeuse!... vous l'avez élevé à mille pieds de votre fausse grandeur... Sa noble pauvreté écrase votre opulence, comme j'écrase, moi, du talon, cette motte de sable... Lui, recevoir quelque chose de vous... allons donc!... Sachez que tous vos millions ne vous donneront jamais un plaisir qui approche de l'ineffable jouissance qu'il ressentira, quand, vous voyant passer dans votre carrosse, il se dira: «Ces gens-là me doivent tout!»
Sa parole enflammée avait une telle puissance d'émotion, que Marie-Anne ne sut pas résister à l'inspiration qu'elle eut de lui serrer la main. Et ce seul geste les vengea de Martial qui pâlit.
—Mais j'ai d'autres droits encore, poursuivit Maurice... Mon père a eu hier l'honneur de demander pour moi à M. Lacheneur la main de sa fille...
—Et je l'ai refusée!... cria une voix terrible.
Marie-Anne et les deux jeunes gens se retournèrent avec un même mouvement de surprise et d'effroi.
M. Lacheneur était là devant eux, et à ses côtés se tenait Chanlouineau qui roulait des yeux menaçants.
—Oui, je l'ai refusée, reprit M. Lacheneur, et je ne prévoyais pas que ma fille irait jamais contre mes volontés... Que m'avez-vous juré ce matin, Marie-Anne?... Est-ce bien vous... vous, qui donnez des rendez-vous aux galants dans les bois!... Rentrez à la maison, à l'instant...
—Mon père...
—Rentrez!... insista-t-il en jurant, rentrez, je l'ordonne.
Elle obéit et s'éloigna, non sans avoir adressé à Maurice un regard où se lisait un adieu qu'elle croyait devoir être éternel.
Dès qu'elle fut à vingt pas, M. Lacheneur vint se placer devant Maurice, les bras croisés:
—Quant à vous, monsieur d'Escorval, dit-il rudement, j'espère ne plus vous reprendre à rôder autour de ma fille...
—Je vous jure, monsieur...
—Oh!... pas de serments. C'est une mauvaise action que de détourner une jeune fille de son devoir, qui est l'obéissance... Vous venez de rompre à tout jamais toutes relations entre votre famille et la mienne...
Le pauvre garçon essaya encore de se disculper, mais M. Lacheneur l'interrompit.
—Assez, croyez-moi, reprenez le chemin de votre logis.
Et Maurice hésitant, il le saisit au collet et le porta presque jusqu'au sentier qui traversait le bois de la Rèche.
Ce fut l'affaire de dix secondes, et cependant il eut le temps de lui dire à l'oreille, et de son ton amical d'autrefois:
—Mais allez-vous-en donc, petit malheureux!... voulez-vous rendre toutes mes précautions inutiles!...
Il suivit de l'œil Maurice, qui se retirait tout étourdi de cette scène, stupéfié de ce qu'il venait d'entendre, et c'est seulement quand il le vit hors de la portée de la voix qu'il revint à Martial.
—Puisque j'ai l'honneur de vous rencontrer, monsieur le marquis, dit-il, je dois vous avertir que Chupin et un de ses fils vous cherchent partout... C'est de la part de M. le duc qui vous attend pour se rendre au château de Courtomieu.
Il se retourna vers Chanlouineau, et ajouta:
—Et nous, en route!...
Mais Martial l'arrêta d'un geste.
—Je suis bien surpris qu'on me cherche, dit-il. Mon père sait bien où il m'a envoyé... J'allais chez vous, monsieur, et de sa part...
—Chez moi?...
—Chez vous, oui, monsieur, et je m'y rendais pour vous porter l'expression de nos regrets sincères de la scène qui a eu lieu chez le curé Midon...
Et sans attendre une réponse, Martial, avec une extrême habileté et un rare bonheur d'expression, se mit à répéter au père l'histoire qu'il venait de conter à la fille.
À l'entendre, son père et lui étaient désespérés... Se pouvait-il que M. Lacheneur eût cru à une ingratitude si noire... Pourquoi s'était-il retiré si précipitamment?... Le duc de Sairmeuse tenait à sa disposition telle somme qu'il lui plairait de fixer, soixante, cent mille francs, davantage même...
Cependant M. Lacheneur ne semblait pas ébloui, et quand Martial eut fini, il répondit respectueusement mais froidement qu'il réfléchirait.
Cette froideur devait stupéfier Chanlouineau; il ne le cacha pas dès que le marquis de Sairmeuse se fut retiré après force protestations.
—Nous avions mal jugé ces gens-là, déclara-t-il.
Mais M. Lacheneur haussa les épaules.
—Comme cela, fit-il, tu crois que c'est à moi qu'on offre tout cet argent?
—Dame!... j'ai des oreilles...
—Eh bien! mon pauvre garçon, il faut se défier de ce qu'elles entendent. La vérité est que ces grosses sommes sont destinées aux beaux yeux de ma fille. Elle a plu à ce freluquet de marquis, et il voudrait en faire sa maîtresse...
Chanlouineau s'arrêta court, l'œil flamboyant, les poings crispés.
—Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, prouvez-moi cela, et je suis à vous, corps et âme... et pour tout ce que vous voudrez.
XII
—Non, décidément, je n'ai de ma vie rencontré une femme qui se puisse comparer à cette Marie-Anne. Quelle grâce et quelle majesté!... Ah! sa beauté est divine!...
Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, après ses propositions à M. Lacheneur.
Au risque de s'égarer, il avait pris au plus court, et il s'en allait à travers champs, se servant de son fusil comme d'une perche pour sauter les fossés.
Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et délicieuse, à se représenter Marie-Anne telle qu'il venait de la voir, palpitante et émue, pâlissant et rougissant tour à tour, près de défaillir ou se redressant superbe de fierté.
—Comment soupçonner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous cette naïveté pudique, une âme de feu et une indomptable énergie! Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses deux grands yeux noirs pendant qu'elle regardait ce petit imbécile d'Escorval!... Que ne donnerait-on pas pour être regardé ainsi, ne fut-ce qu'une minute!... Comment ce garçon ne serait-il pas fou d'elle!...
Lui-même l'aimait, sans vouloir encore se l'avouer. Cependant, quel nom donner à cet envahissement de sa pensée, à ces furieux désirs qui frémissaient en lui.
—Ah!... n'importe, s'écria-t-il, je la veux... Oui, je la veux et je l'aurai.
En conséquence, il se mit à étudier le côté politique et stratégique de l'entreprise, avec la sagacité d'une expérience souvent mise à l'épreuve.
Son début, force lui était d'en convenir, n'avait été ni heureux ni adroit.
—C'est mon père, murmurait-il, qui me vaut cette école... Comment, moi qui le connais, ai-je pu prendre ses rêveries pour des réalités!...
Il est sûr que l'épreuve qu'il venait de tenter était faite pour porter la lumière dans son esprit. Hommages et argent avaient été repoussés. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur ses déclarations déguisées, M. Lacheneur avait accueilli plus que froidement ses avances et l'offre d'une véritable fortune.
En outre, il se rappelait l'œil terrible de Chanlouineau.
—Comme il me toisait, ce magnifique rustre! grommela-t-il. Sur un signe de Marie-Anne, il m'eût écrasé comme un œuf, sans souci de mes aïeux. Ah ça! l'aimerait-il aussi lui?... Nous serions trois poursuivants en ce cas.
Mais plus l'aventure lui paraissait difficile et même périlleuse, plus elle irritait sa passion.
—Tout peut se réparer, songeait-il. Les occasions de nous revoir ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques entrevues avec M. Lacheneur pour régulariser la restitution de Sairmeuse?... Je l'apprivoiserai. Pour la fille, mon rôle est tout tracé. Même, je profiterai de la détestable impression que j'ai produite. Je me montrerai aussi timide que j'ai été hardi, et ce sera bien le diable si elle n'est pas touchée et flattée de ce triomphe de sa beauté. Reste le d'Escorval.
C'était là que le bât blessait Martial, ainsi qu'il se le répétait en ce langage trivial qu'on emploie vis-à-vis de soi.
Il avait bien vu M. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa colère lui avait paru bien grande pour être absolument réelle.
Il soupçonnait une comédie, mais pour qui? Pour lui, Martial, ou pour Chanlouineau?... Et encore dans quel but?...
—En attendant, disait-il, me voici les mains liées, et empêché de demander compte à ce petit d'Escorval de son insolence. Digérer un affront en silence... c'est dur. Puis, il est brave, c'est incontestable; peut-être s'avisera-t-il de venir me provoquer de nouveau. Que faire en ce cas?... Il est d'assez bonne noblesse pour que je n'aie aucune satisfaction à lui refuser. D'un autre côté, si j'avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa tête, Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais... Ah! je donnerais bonne chose en échange d'un petit expédient pour le forcer à quitter le pays.
Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni prévoir, ni calculer les épouvantables conséquences, Martial arrivait à l'avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas précipités derrière lui.
Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des signes, il s'arrêta.
C'était Chupin et un de ses fils.
Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s'était faufilé parmi les gens chargés d'aller préparer à Sairmeuse les appartements, il avait déjà trouvé le secret de se rendre utile, il visait à devenir indispensable.
—Ah! monsieur le marquis, s'écria-t-il dès qu'il fut à portée de la voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi; c'est M. le duc...
—Bien, dit sèchement Maurice, je rentre.
Mais Chupin n'était plus susceptible, et si fâcheux que fût l'accueil, il ne s'en risqua pas moins à cheminer derrière Martial, assez près pour être entendu.
Il avait son projet, car il ne tarda pas à entamer le long récit de toutes les calomnies répandues dans le pays sur le compte de M. Lacheneur.
Pourquoi choisissait-il ce sujet plutôt qu'un autre? Avait-il deviné quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse?...
À l'entendre, Lacheneur—il ne disait plus: Monsieur—n'était définitivement qu'un scélérat, la restitution de Sairmeuse n'était qu'une rouerie, enfin il possédait des mille et des cent mille francs, puisqu'il mariait sa fille Marie-Anne.
Si le vieux maraudeur n'avait que des soupçons, Martial les changea en certitude par sa vivacité à demander:
—Comment, Mlle Lacheneur va se marier.
—Oui, monsieur le marquis.
—Et avec qui?...
—Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien, que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu'il avait manqué de respect à M. le duc. Il est finaud, le mâtin, et si Marie-Anne ne lui apportait pas de bons écus vaillants, il ne la mènerait pas à la mairie... Oh non!... quoique ce soit une belle fille.
—Est-ce positif ce que vous dites là?...
—À ma connaissance, oui. Mon aîné qui est là a entendu dire à Chanlouineau et à Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et qu'on va publier les bans...
Et se retournant vers son fils:
—Pas vrai... garçon? demanda-t-il.
—Ma grande foi, oui! répondit le gars, qui jamais n'avait ouï rien de pareil.
Martial se tut, honteux peut-être de s'être laissé prendre aux amorces de ce vieux, mais satisfait d'être averti de cette circonstance si importante.
Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de mentir, il devenait évident que la conduite de M. Lacheneur cachait quelque gros mystère. Comment, sans quelque tout-puissant motif, eût-il refusé sa fille à Maurice d'Escorval qu'elle aimait, pour la donner à un paysan?...
Ce motif, Martial se jurait de le pénétrer, quand il arriva à Sairmeuse. Un singulier spectacle l'y attendait. Dans le grand espace sablé qui s'étendait entre le parterre et le perron du château, se trouvaient amoncelés toutes sortes d'effets d'habillement, du linge, de la vaisselle, des meubles... On eût dit un déménagement. Une demi-douzaine d'hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce remue-ménage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres.
Martial ne comprit pas tout d'abord. Il s'avança donc vers son père, et après l'avoir respectueusement salué:
—Qu'est-ce que cela?... demanda-t-il.
M. de Sairmeuse éclata de rire.
—Comment, vous ne devinez pas?... fit-il. C'est cependant bien simple. Qu'un maître légitime, à son retour, couche dans les draps d'un usurpateur, c'est charmant pour une première nuit, pour une seconde, non. Ici tout rappelait trop mons Lacheneur. Il me semblait que j'étais chez lui, et ça m'assassinait. J'ai donc fait rassembler et descendre sa défroque, celle de sa fille, tout ce qui n'est pas de l'ancien mobilier du château... On va charger le tout sur une charrette et le lui porter...
Le jeune marquis de Sairmeuse bénit le ciel d'être arrivé si à point. Le projet de son père exécuté, il eût pu dire adieu à ses espérances.
—Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc, dit-il.
—Hein!... pourquoi? Qui m'en empêcherait, je vous prie?
—Personne assurément... Mais vous réfléchirez qu'un homme qui ne s'est pas trop mal conduit, en somme, a droit à quelques égards...
Le duc parut abasourdi.
—Des égards!... s'écria-t-il, ce maraud a droit à des égards!... Voilà qui est du dernier plaisant. Comment, je lui donne, c'est-à-dire vous lui donnez—car il n'est que juste que vous fassiez la guerre à vos dépens—vous lui faites présent de cent mille livres, et il ne se tient pas pour content, il lui faut encore des égards!... Accordez-lui en, vous qui en tenez pour sa fille... moi je ferai ce que j'ai résolu...
—Eh bien!... moi, monsieur, j'y regarderais à deux fois, à votre place. Lacheneur vous a rendu Sairmeuse, c'est très-bien. Mais où en est la preuve? Que feriez-vous si, imprudemment irrité par vous, il revenait sur sa parole?... Où sont vos titres de propriété?...
M. de Sairmeuse devint vert.
—Jarnibieu! s'écria-t-il, je n'avais pas pensé à cela... Holà! vous autres, qu'on me rentre toute cette dépouille, et promptement!...
Et comme on lui obéissait:
—Maintenant, dit-il à son fils, hâtons-nous de nous rendre à Courtomieu, d'où on nous a déjà envoyé chercher deux fois... Il s'agit d'une affaire d'une importance extrême.
XIII
Le château de Courtomieu passe, après Sairmeuse, pour la plus magnifique habitation de l'arrondissement de Montaignac. Si Sairmeuse s'enorgueillit de ses hautes futaies, Courtomieu vante ses prairies et ses eaux jaillissantes.
On y arrivait alors par une longue et étroite chaussée mal pavée, très-laide, et qui gâtait absolument l'harmonie du paysage. Elle avait cependant coûté au marquis les yeux de la tête, à ce qu'il disait, et, pour cette raison, il la considérait comme un chef-d'œuvre.
Quand la voiture qui amenait Martial et son père quitta la grande route pour cette chaussée, les cahots tirèrent le duc de la rêverie profonde où il était tombé dès en quittant Sairmeuse.
Cette rêverie, le marquis pensait bien l'avoir causée.
—Voilà, se disait-il, non sans une secrète satisfaction, le résultat de mon adroite manœuvre!... Tant que la restitution de Sairmeuse ne sera pas légalisée, j'obtiendrai de mon père tout ce que je voudrai... oui, tout. Et s'il le faut, il invitera Lacheneur et Marie-Anne à sa table.
Il se trompait. Le duc avait déjà oublié cette affaire; ses impressions les plus vives ne duraient pas ce que dure un dessin sur le sable.
Il abaissa la glace de devant de sa voiture, et après avoir ordonné au cocher de marcher au pas:
—Maintenant, dit-il a son fils, causons!... Vous êtes décidément amoureux de cette petite Lacheneur?...
Martial ne put s'empêcher de tressaillir.
—Oh!... amoureux, fit-il d'un ton léger, ce serait peut-être beaucoup dire. Mettons qu'elle m'inspire un goût assez vif, ce sera suffisant.
Le duc regardait son fils d'un air narquois.
—En vérité, vous me ravissez!... s'écria-t-il. Je craignais que cette amourette ne dérangeât, au moins pour l'instant, certains plans que j'ai conçus... J'ai des vues sur vous, marquis!...
—Diable!...
—Oui, j'ai mes desseins et je vous les communiquerai plus tard en détail... Je me borne pour aujourd'hui à vous recommander d'examiner Mlle Blanche de Courtomieu.
Martial ne répondit pas. La recommandation était inutile. Si Mlle Lacheneur lui avait fait oublier, le matin, Mlle de Courtomieu, depuis un moment le souvenir de Marie-Anne s'effaçait sous l'image radieuse de Blanche.
—Mais avant d'arriver à la fille, reprit le duc, parlons du père... Il est fort de mes amis et je le sais par cœur. Vous avez entendu des faquins me reprocher ce qu'ils appelaient mes préjugés, n'est-ce pas? Eh bien! comparé au marquis de Courtomieu, je ne suis qu'un insigne jacobin.
—Oh!... mon père...
—Rien de plus exact. Si je ne suis pas de mon époque, on l'eût tenu, lui, pour arriéré, sous le règne de Louis XIV. Seulement,—car il y a un seulement,—les principes que j'affiche hautement, il les tient enfermés dans sa tabatière... et fiez-vous à lui pour ne l'ouvrir qu'au moment opportun. Il a, jarnibieu! cruellement souffert pour ses opinions, en ce sens qu'il a été forcé de les cacher assez souvent. Il les a cachées sous le Consulat, d'abord, quand il revint d'émigration. Il les dissimula plus courageusement encore sous l'Empire... car il a été quelque peu chambellan de «Buonaparte,» ce cher marquis... Mais, chut! ne lui rappelez pas cet héroïsme: il le déplore depuis Lutzen.
C'est de ce ton que M. de Sairmeuse avait coutume de parler de ses meilleurs amis.
—L'histoire de sa fortune, poursuivit-il, serait l'histoire de ses mariages... Je dis: «ses,» parce qu'il s'est marié un certain nombre de fois... avantageusement. Oui, en quinze ans, il a eu la douleur de perdre successivement trois femmes, toutes meilleures et plus riches les unes que les autres. Sa fille est de la troisième et dernière, une Cissé-Blossac... c'est celle qui a le plus duré; elle est morte vers 1809. À chaque veuvage, il trompait son désespoir en achetant quantité de terres ou des rentes. Si bien qu'à cette heure, il est aussi riche que vous, marquis, et qu'il a des influences secrètes dans tous les camps... Mais, Jarnibieu! j'oubliais un détail: il flaire, m'a-t-on dit, l'influence du clergé, et il est devenu d'une haute piété.
Il s'interrompit, la voiture venait de s'arrêter dans la cour d'honneur de Courtomieu, et le marquis accourait de sa personne au-devant de ses hôtes. Distinction flatteuse qu'il ne prodiguait pas.
C'était bien l'homme du portrait.
Long plutôt que grand, solennel et remuant à la fois, M. de Courtomieu portait une lévite infinie et des souliers à boucle d'or. La tête qui surmontait cette immense charpente était remarquablement petite,—signe de race,—couronnée de rares cheveux plats et noirs,—il les teignait,—et éclairée par de gros yeux ronds et sans chaleur.
La morgue qui sied au gentilhomme et l'humilité qui convient au chrétien, se livraient, sur son visage, un perpétuel et bien plaisant combat.
Il serra tour à tour entre ses bras M. de Sairmeuse et Martial, non sans les combler de compliments débités d'une petite voix de tête, qui étonnait, venant de ce grand corps, autant que surprendraient des sons de flûte sortant des flancs d'un ophicléide.
—Enfin, vous voici... répétait-il; nous vous attendions pour délibérer... c'est très-grave... très-délicat aussi. Il s'agit de rédiger une adresse à Sa Majesté. La noblesse, qui a tant souffert de la Révolution, attend de larges compensations... Enfin, tous nos amis des environs, au nombre de seize, sont réunis dans mon cabinet, transformé en chambre du conseil...
Martial frémit à l'idée de tout ce qu'il allait être obligé d'entendre de choses niaises et insipides, et la recommandation de son père lui revenant à propos:
—N'aurons-nous donc pas l'honneur, demanda-t-il, de présenter nos respects à Mlle de Courtomieu?...
—Ma fille doit être dans le salon avec notre vieille cousine, répondit le marquis de Courtomieu d'un ton distrait... à moins qu'elles ne soient au jardin...
Cela pouvait signifier: «Allez-y, si bon vous semble!» Martial le prit ainsi, et arrivé dans le vestibule, il laissa monter seuls son père et le marquis.
Un domestique lui ouvrit la porte du grand salon... mais il était vide.
—C'est bien, dit-il, je sais où est le jardin.
Mais c'est en vain qu'il le parcourut en tout sens, ce jardin: personne.
Il allait se décider à rentrer, et à marcher bravement à l'ennemi, quand, à travers le feuillage d'un berceau de jasmin, il crut distinguer comme une robe blanche.
Il s'avança doucement, et son cœur battit, quand il reconnut qu'il avait bien vu.
Mlle Blanche de Courtomieu était assise près d'une vieille dame, et elle lui lisait à demi-voix une lettre.
Il fallait qu'elle fût bien préoccupée, pour n'avoir pas entendu le sable crier sous les bottes de Martial.
Il était à dix pas d'elle, si près qu'il distinguait, par une éclaircie des jasmins, jusqu'à l'ombre de ses longs cils.
Il s'arrêta, retenant son haleine, s'abandonnant à une délicieuse extase.
—Ah!... elle est bien belle, pensait-il, elle aussi!...
Belle, non!... Mais jolie à ravir l'imagination. En elle, tout souriait au désir, ses grands yeux d'un bleu velouté et ses lèvres entr'ouvertes. Elle était blonde, mais de ce blond vivant et doré des pays du soleil; et de son chignon tordu haut sur la nuque s'échappaient à profusion des boucles folles où la lumière, en se jouant, semblait allumer des étincelles.
Peut-être l'eût-on souhaitée un peu plus grande... Mais elle avait le charme pénétrant des femmes petites et mignonnes, mais sa taille avait des rondeurs exquises, ses mains aux doigts effilés étaient celles d'une enfant.
Hélas!... ces jolis dehors mentaient, autant et plus que les apparences du marquis de Courtomieu.
Cette jeune fille au regard candide avait la sécheresse d'âme d'un vieux courtisan. Elle avait été tant fêtée au couvent, en sa qualité de fille unique d'un grand seigneur archi-millionnaire, on l'avait entourée de tant d'adulations! Le poison de la flatterie avait flétri en leur germe toutes ses bonnes qualités.
Elle n'avait pas dix-neuf ans, et elle ne pouvait plus être sensible qu'aux jouissances de la vanité ou de l'ambition satisfaites. Elle pensait à un tabouret à la cour, comme une pensionnaire rêve d'un amoureux...
Si elle avait daigné remarquer Martial,—car elle l'avait remarqué,—c'est que son père lui avait dit que ce jeune homme emporterait sa femme aux plus hautes sphères du pouvoir. Là dessus, elle avait prononcé un «c'est bien, nous verrons!» à faire fuir un prétendant à mille lieues...
Cependant, Martial, craignant d'être surpris, s'avança et Mlle Blanche, à sa vue, se dressa avec un mouvement de biche effarouchée...
Lui s'inclina bien bas, et d'une voix amicalement respectueuse:
—M. de Courtomieu, mademoiselle, dit-il, ayant eu l'imprudence de m'apprendre où j'aurais l'honneur de vous rencontrer, je ne me suis plus senti le courage d'affronter des discussions graves... seulement...
Il montra la lettre que la jeune fille tenait à la main et ajouta:
—Seulement, je suis peut-être indiscret?
—Oh! en aucune façon, monsieur le marquis, quoique cette lettre que je viens de lire m'ait profondément émue... elle m'est adressée par une pauvre enfant à qui je m'intéressais, que j'envoyais chercher, parfois, quand je m'ennuyais: Marie-Anne Lacheneur.
Exercé dès son enfance à la savante hypocrisie des salons, le jeune marquis de Sairmeuse avait habitué son visage à ne rien trahir de ses impressions.
Il savait rester riant avec l'angoisse au cœur, grave quand le fou-rire eût dû le secouer de ses hoquets.
Et cependant, à ce nom de Marie-Anne montant aux lèvres de Mlle de Courtomieu, son œil, où la satisfaction de soi le disputait au mépris des autres, son œil si clair se voila.
—Elles se connaissent!... pensa-t-il.
L'idée d'un rapprochement de ces deux femmes entre lesquelles hésitait sa passion le troublait extraordinairement, et éveillait en lui toutes sortes de pudeurs inconnues.
La main tournée, rien ne paraissait de son trouble, mais Mlle Blanche l'avait aperçu.
—Qu'est-ce que cela signifie?... se dit-elle, toute inquiète.
Cependant, c'est avec le naturel parfait de l'innocence qu'elle poursuivit:
—Au fait, vous devez l'avoir vue, monsieur le marquis, cette pauvre Marie-Anne, puisque son père était le dépositaire de Sairmeuse?
—Je l'ai vue, en effet, mademoiselle, répondit simplement Martial.
—N'est-ce pas, qu'elle est remarquablement belle, et d'une beauté tout étrange, et qui surprend?
Un sot eût protesté. Le marquis de Sairmeuse ne commit pas cette faute.
—Oui, elle est très-belle, dit-il.
Cette soi-disant franchise déconcerta un peu Mlle Blanche, et c'est avec un air d'hypocrite compassion qu'elle ajouta:
—Pauvre fille!... que va-t-elle devenir? Voici son père réduit à bêcher la terre.
—Oh!... vous exagérez, mademoiselle, mon père préservera toujours Lacheneur de la gêne.
—Soit... je comprends cela... mais cherchera-t-il aussi un mari pour Marie-Anne?
—Elle en a un tout trouvé, mademoiselle... J'ai ouï dire qu'elle va épouser un garçon des environs qui a quelque bien, un certain Chanlouineau.
La naïve pensionnaire était plus forte que Martial. Elle le soumettait à un interrogatoire en règle, et il ne s'en apercevait pas. Elle éprouva un certain dépit en le voyant si bien instruit de tout ce qui concernait Mlle Lacheneur.
—Et vous croyez, monsieur le marquis, dit-elle, que c'est là le parti qu'elle avait rêvé?... Enfin!... Dieu veuille qu'elle soit heureuse; nul plus que nous ne le souhaite, car nous l'aimons beaucoup, ici... oui, beaucoup. N'est-ce pas, tante Médie?
Tante Médie, c'était la vieille demoiselle assise près de Mlle Blanche.
—Oui, beaucoup, répondit-elle.
Cette tante, cousine plutôt, était une parente pauvre que M. de Courtomieu avait recueillie, et à qui Mlle Blanche faisait payer chèrement son pain; elle l'avait dressée à jouer le rôle d'écho.
—Ce qui me désole, reprit Mlle de Courtomieu, c'est que je vois brisées des relations qui m'étaient chères... Mais écoutez plutôt ce que Marie-Anne m'écrit.
Elle retira de sa ceinture, où elle l'avait passée, la lettre de Mlle Lacheneur, et lut:
«Ma chère Blanche,
«Vous savez le retour de M. le duc de Sairmeuse. Il nous a surpris comme un coup de foudre. Mon père et moi, nous étions trop accoutumés à regarder comme nôtre le dépôt remis à notre fidélité; nous en avons été punis... Enfin, nous avons fait notre devoir, et à cette heure tout est consommé... Celle que vous appeliez votre amie n'est plus qu'une pauvre paysanne, comme sa mère...»
Le plus subtil observateur eût été pris à l'émotion de Mlle Blanche. On eût juré qu'elle avait mille peines à retenir ses larmes... peut-être même en tremblait-il quelqu'une entre ses longs cils.
La vérité est qu'elle ne songeait qu'à épier sur la figure de Martial quelque indice de ses sensations. Mais maintenant qu'il était en garde, il restait de marbre.
Elle continua:
«Je mentirais si je disais que je n'ai pas souffert de ce brusque changement... Mais j'ai du courage, je saurai me résigner. J'aurai, je l'espère, la force d'oublier, car il faut que j'oublie!... Le souvenir des félicités passées rendrait peut-être intolérables les misères présentes...»
Mlle de Courtomieu referma brusquement la lettre.
—Vous l'entendez, monsieur le marquis, dit-elle... concevez-vous cette fierté? Et on nous accuse d'orgueil, nous autres filles de la noblesse!
Martial ne répondit pas. L'altération de sa voix l'eût trahi, il le sentit. Combien cependant, il eût été plus touché encore s'il lui eût été donné de lire les dernières lignes de la lettre.
«Il faut vivre, ma chère Blanche, ajoutait Marie-Anne, et je n'éprouve aucune honte à vous demander de m'aider. Je travaille fort joliment, comme vous le savez, et je gagnerais ma vie à faire des broderies si je connaissais plus de monde... Je passerai aujourd'hui même à Courtomieu vous demander la liste des personnes chez lesquelles je pourrais me présenter en me recommandant de votre nom.»
Mais Mlle de Courtomieu s'était bien gardée de parler de cette requête si touchante. Elle avait tenté une épreuve, elle n'avait pas réussi: tant pis! Elle se leva, et accepta le bras de Martial pour rentrer.
Elle semblait avoir oublié «son amie,» et elle babillait le plus gaiement du monde, quand, approchant du château, elle fut interrompue par un grand bruit de voix confuses montées à leur diapason le plus élevé.
C'était la discussion de l'Adresse au roi, qui s'agitait furieusement dans le cabinet de M. de Courtomieu. Mlle Blanche s'arrêta.
—J'abuse de votre bienveillance, monsieur le marquis, dit-elle, je vous étourdis de mes enfantillages, et vous voudriez sans doute être là-haut.
—Certes non! répondit-il en riant. Qu'y ferais-je? Le rôle des hommes d'action ne commence qu'après que les orateurs sont enroués...
Il dit cela si bien, on devinait, sous son ton plaisant, une énergie si forte, que Mlle de Courtomieu en fut toute saisie. Elle reconnaissait, pensait-elle, l'homme qui, selon son père, devait aller si loin.
Malheureusement, son admiration fut troublée par un coup frappé à la grosse cloche qui annonçait les visiteurs.
Elle tressaillit, lâcha le bras de Martial, et très-vivement:
—Ah!... n'importe, fit-elle, je voudrais bien savoir ce qui se dit là-haut... Si je le demande à mon père, il se moquera de ma curiosité... Tandis que vous, monsieur le marquis, si vous assistiez à la conférence, vous me diriez tout...
Un désir ainsi exprimé était un ordre. Le marquis de Sairmeuse s'inclina et obéit.
—Elle me congédie, se disait-il en montant l'escalier, rien n'est plus clair, et même, elle n'y met pas de façons... Mais pourquoi diable me congédie-t-elle?
Pourquoi?... C'est qu'un seul coup à la cloche annonçait une visite pour Mlle Blanche, qu'elle attendait «son amie,» et qu'elle ne voulait à aucun prix d'une rencontre de Martial et de Marie-Anne.
Elle n'aimait pas, et déjà les tourments de la jalousie la déchiraient... Telle était la logique de son caractère.
Ses pressentiments d'ailleurs ne l'avaient pas trompée. C'était bien Mlle Lacheneur qui l'attendait au salon.
La malheureuse jeune fille était plus pâle que de coutume, mais rien dans son attitude ne trahissait les affreuses tortures qu'elle subissait depuis deux jours.
Et sa voix, en demandant à son ancienne amie une liste de «pratiques,» était aussi calme et aussi naturelle qu'autrefois quand elle la priait de venir passer une après-midi à Sairmeuse.
Aussi, lorsque ces deux jeunes filles si différentes s'embrassèrent, les rôles furent-ils intervertis.
C'était Marie-Anne que le malheur atteignait, ce fut Mlle Blanche qui sanglota.
Mais tout en écrivant à la file le nom des personnes de sa connaissance, Mlle de Courtomieu ne songeait qu'à l'occasion favorable qui se présentait de vérifier les soupçons éveillés en elle par le trouble de Martial.
—Il est inconcevable, dit-elle à son amie, inimaginable que le duc de Sairmeuse vous réduise à une si pénible extrémité!...
Si loyale était Marie-Anne, qu'elle ne voulut pas laisser peser cette accusation sur l'homme qui avait si cruellement traité son père.
—Il ne faut pas accuser le duc, dit-elle doucement; il nous a fait faire, ce matin, des offres considérables, par son fils.
Mlle Blanche se dressa comme si une vipère l'eût mordue.
—Ainsi, vous avez vu le marquis de Sairmeuse, ma chère Marie-Anne? dit-elle.
—Oui.
—Serait-il allé chez vous?...
—Il y allait... quand il m'a rencontrée, dans les bois de la Rèche...
Elle rougissait, en disant cela; elle devenait cramoisie au souvenir de l'impertinente galanterie de Martial.
La sotte expérience de Mlle Blanche—elle était terriblement expérimentée, cette fille qui sortait du couvent,—se méprit à ce trouble. Elle sut dissimuler, pourtant, et quand Marie-Anne se retira, elle eut la force de l'embrasser avec toutes les marques de l'affection la plus vive. Mais elle suffoquait.
—Quoi!... pensait-elle, pour une fois qu'ils se sont rencontrés, ils ont gardé l'un de l'autre une impression si profonde!... S'aimeraient-ils donc déjà?...
XIV
Si Martial eût rapporté fidèlement à Mlle Blanche tout ce qu'il entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l'eût probablement un peu étonnée.
Il l'eût, à coup sûr, stupéfiée, s'il lui eût confessé en toute sincérité ses impressions et ses réflexions.
C'est qu'il n'avait pas la foi, ce malheureux à qui on devait, plus tard, reprocher les excès du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa à combattre pour des préjugés que réprouvait sa raison.
Tombant, de par la volonté de Mlle Blanche, au milieu d'une discussion enragée, ses impressions furent celles d'un homme à jeun arrivant au dessert d'un déjeuner d'ivrognes. L'échauffement des autres redoubla son sang-froid.
Il fut révolté, sans en être surpris outre mesure, des prétentions grotesques et des âpres convoitises des nobles hôtes de M. de Courtomieu.
Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir... ils voulaient tout.
Il n'en était pas un dont le pur dévouement n'exigeât impérieusement les récompenses les plus inouïes. C'est à peine si les modestes déclaraient se contenter d'une recette générale, d'une préfecture ou des épaulettes de lieutenant-général.
De là des récriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches amers. Tous les visages étaient courroucés, on se mesurait de l'œil, les voix s'enrouaient, et le marquis, qu'on avait nommé président, s'épuisait à répéter:
—Du calme, messieurs, du calme!... Un peu de modération, de grâce!...
—Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant à grand'peine une violente envie de rire; fous à lier!...
Mais il n'eut pas à rendre compte de cette séance, qu'interrompit par bonheur l'annonce du dîner.
Mlle Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne songeait plus à interroger.
Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les déceptions de ces personnages!
Elle les tenait en médiocre estime, par cette raison que pas un n'était d'aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu'à eux tous ils étaient à peine aussi riches.
Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur absorbait despotiquement toutes ses facultés.
Pendant les quelques moments où elle était restée seule, après le départ de Marie-Anne, Mlle Blanche avait réfléchi.
L'esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait les premières émotions fortes de sa vie, il réunissait toutes les conditions que devait souhaiter une ambitieuse... elle décida qu'il serait son mari.
Elle eût eu quelques jours d'irrésolution, vraisemblablement, sans le mouvement de jalousie qui l'avait agitée. Mais, du moment où elle put croire, soupçonner, à tort ou à raison, qu'une autre femme lui disputerait Martial, elle le voulut...
De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que sous l'inspiration d'un de ces amours étranges où le cœur n'est pour rien, qui se fixent dans la tête et qui, tout en laissant une sorte de sang-froid, peuvent conduire aux pires folies.
Que la femme dont l'ombre d'une réalité n'a jamais fait battre le pouls plus vite lui jette la première pierre.
Qu'elle fût vaincue dans cette lutte qu'elle allait entreprendre, si toutefois il y avait lutte, ce dont elle n'était pas sûre, c'est une idée qui ne pouvait venir à Mlle Blanche de Courtomieu.
On lui avait tant dit, tant répété, qu'il s'estimerait heureux entre tous l'homme qu'elle daignerait choisir!
Elle avait vu tant de prétendants assiéger son père!...
—D'ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne?
«—Plus jolie!... murmurait la voix de la vanité; et tu as, toi, ce que n'a pas cette rivale: la naissance, l'esprit, le génie de la coquetterie!...»
Elle se sentait, en effet, assez d'habileté et de patience pour prendre et soutenir le caractère qui lui semblait le plus propre à éblouir, à fasciner Martial!...
Quant à garder ce caractère, s'il lui déplaisait, après le mariage, c'était une autre affaire!...
Le résultat de ces honnêtes dispositions fut que pendant le dîner Mlle Blanche déploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son génie.
Elle cherchait si évidemment à lui plaire, que plusieurs convives en furent frappés.
D'une autre, cela eût choqué comme une haute inconvenance. Mais Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien. N'était-elle pas la plus riche héritière que l'on sût à dix lieues à la ronde? Il n'est pas de médisance capable d'entamer le prestige d'une dot d'un million comptant.
—Savez-vous, chevalier, disait à son voisin un vieux vicomte, que ces deux beaux enfants réuniraient à eux deux quelque chose comme sept à huit cent mille livres de rentes.
Martial, lui, s'abandonnait sans défiance au charme de cette situation.
Comment soupçonner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs, dont les petits rires avaient la sonorité cristalline du rire de l'enfant!...
Involontairement il la comparait à la sérieuse Marie-Anne, et son imagination flottant de l'une à l'autre s'enflammait de l'étrangeté du contraste.
Mlle Blanche l'avait fait placer près d'elle à table, et ils causaient gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la discussion du tantôt se rallumait entre les autres convives, et s'enflammait à mesure que se succédaient les services.
Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient du vin de Champagne, et on buvait aux alliés, dont les triomphantes baïonnettes avaient ramené le roi; on buvait aux Anglais, aux Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur pied...
Le nom de d'Escorval, éclatant tout à coup au milieu du choc des verres, devait arracher brusquement Martial à son enchantement.
Un vieux gentilhomme, dont le chef était couvert d'une petite calotte de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu'on fît les plus actives démarches pour obtenir l'exil du baron d'Escorval.
—La présence d'un tel homme déshonore notre contrée, disait-il; c'est un jacobin frénétique, et même il a été jugé si dangereux, que M. Fouché l'a couché sur ses listes, et qu'il est ici sous la surveillance de la haute police.
Ce discoureur avait dû au baron d'Escorval de ne pas tomber dans la plus abjecte misère; aussi roulait-il des yeux féroces et semblait-il ivre de rancune.
On l'écoutait, mais on se taisait, l'hésitation se lisait dans tous les yeux.
Martial, lui, était devenu si pâle que Mlle Blanche remarqua sa pâleur et crut qu'il allait se trouver mal.
—Pourquoi cette émotion si violente? se demanda-t-elle, soupçonneuse.
C'est qu'un combat terrible se livrait dans l'âme du jeune marquis de Sairmeuse, entre son honneur et sa passion.
Ne souhaitait-il pas, la veille, l'éloignement de Maurice?
Eh bien!... une occasion se présentait, telle qu'il était impossible d'en imaginer une meilleure!... Que la démarche proposée eût lieu, et certainement le baron et sa famille allaient être forcés de s'expatrier peut-être pour toujours...
On hésitait, Martial le voyait, et il sentait qu'un mot de lui, un seul, pour ou contre, entraînerait tous les assistants.
Il eut dix secondes d'angoisses affreuses... Mais l'honneur l'emporta.
Il se leva et déclara que la mesure était mauvaise, impolitique...
—M. d'Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui répandent autour d'eux comme un parfum d'honnêteté et de justice... Ayons le bon sens de respecter la considération qui l'environne.
Ainsi qu'il l'avait prévu, Martial décida les hôtes de M. de Courtomieu. L'air froid et hautain qu'il savait si bien prendre, sa parole brève et tranchante produisirent un grand effet.
—Évidemment, ce serait une faute! fut le cri général.
Martial s'était rassis, Mlle Blanche se pencha vers lui.
—C'est bien!... ce que vous avez fait là, monsieur le marquis, murmura-t-elle, vous savez défendre vos amis.
Pris à l'improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation:
—M. d'Escorval n'est pas de mes amis, dit-il, l'injustice m'a révolté, voilà tout.
Mlle de Courtomieu ne pouvait être dupe de cette explication. Un pressentiment lui disait qu'il y avait là quelque chose. Cependant elle ajouta:
—Votre conduite n'en est que plus belle.
Mais ce n'était pas là l'avis du duc de Sairmeuse, et tout en regagnant son château quelques heures plus tard, il reprochait amèrement à son fils son intervention.
—Pourquoi, diable! vous mêler de cette histoire! disait le duc. Je n'eusse point voulu prendre sur moi l'odieux de cette proposition, mais puisqu'elle était lancée...
—J'ai tenu à empêcher une sottise inutile!
—Sottise... inutile!... Jarnibieu! marquis, vous avez tôt fait de trancher. Pensez-vous que ce damné baron nous adore?... Que répondriez-vous, si on vous disait qu'il trame quelque chose contre nous?...
—Je hausserais les épaules.
—Oui-dà!... Eh bien!... marquis, faites-moi le plaisir d'interroger Chupin.
XV
Il n'y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse était rentré en France, il n'avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers la poussière de l'exil, et déjà son imagination, troublée par la passion, lui montrait des ennemis partout.
Il n'était à Sairmeuse que depuis deux jours, et déjà il en était à accueillir sans discernement et de si bas qu'ils vinssent, les rapports envenimés qui caressaient ses rancunes.
Les soupçons qu'il eût voulu faire partager à Martial étaient cruellement et ridiculement injustes.
À l'heure même où il accusait le baron d'Escorval de «tramer quelque chose,» cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu'il croyait, qu'il voyait mourant...
Maurice était au moins en grand danger.
Son organisation nerveuse et impressionnable à l'excès, n'avait pu résister aux rudes assauts de la destinée, à ces brusques alternatives de bonheur sublimé et de désespoir qui se succédaient sans répit.
Quand, sur l'ordre si pressant de M. Lacheneur, il s'était éloigné précipitamment des bois de la Rèche, il avait comme perdu la faculté de réfléchir et de délibérer.
L'inexplicable résistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de Sairmeuse, la feinte colère de Lacheneur, tout cela, pour lui, se confondait en un seul malheur, immense, irréparable, dont le poids écrasait sa pensée...
Les paysans qui le rencontrèrent, errant au hasard à travers les champs, furent frappés de sa démarche insolite, et pensèrent que sans doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d'Escorval.
Quelques-uns le saluèrent... il ne les vit pas.
Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de se briser en lui, et il faisait à son énergie un appel désespéré. Il essayait de s'accoutumer au coup terrible.
L'habitude—cette mémoire du corps qui veille alors que l'esprit s'égare—l'habitude seule le ramena à Escorval pour le dîner.
Ses traits étaient si affreusement décomposés que Mme d'Escorval, en le voyant, fut saisie d'un pressentiment sinistre, et n'osa l'interroger.
Il parla le premier.
—Tout est fini! prononça-t-il d'une voix rauque. Mais ne t'inquiète pas, mère, j'ai du courage, tu verras...
Il se mit à table, en effet, d'un air assez résolu, il mangea presque autant que de coutume, et son père remarqua, sans mot dire, qu'il buvait son vin pur.
Tout en lui était si extraordinaire, qu'on l'eût dit animé par une volonté autre que la sienne, effet étrange et saisissant dont peuvent seuls donner l'idée, les mouvements inconscients d'une somnambule.
Il était fort pâle, ses yeux secs brillaient d'un éclat effrayant, son geste était saccadé, sa voix brève. Il parlait beaucoup, et même il plaisantait... Cherchait-il à s'étourdir?...
—Que ne pleure-t-il! pensait Mme d'Escorval épouvantée, je ne craindrais pas tant, et je le consolerais...
Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand sa mère, qui était venue à diverses reprises écouter à sa porte, se décida à entrer vers minuit, elle le trouva couché, balbutiant des phrases incohérentes...
Elle s'approcha... Il ne parut pas la reconnaître ni seulement la voir. Elle lui parla... Il ne sembla pas l'entendre. Il avait la face congestionnée, les lèvres sèches, et par moments il sortait de sa gorge comme un râle. Elle lui prit la main... Cette main était brûlante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient...
Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu'elle allait se trouver mal; mais elle dompta cette faiblesse et se traîna jusque sur le palier, où elle cria:
—Au secours!... mon fils se meurt!
D'un bond, M. d'Escorval fut à la chambre de Maurice. Il regarda, comprit et se précipita dehors en appelant son domestique d'une voix terrible.
—Attèle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu'à Montaignac et ramène un médecin... crève le cheval plutôt que de perdre une minute!...
Il y avait bien un «docteur» à Sairmeuse, mais c'était le plus borné des hommes. C'était un ancien chirurgien militaire, renvoyé de l'armée pour son incurable incapacité; on le nommait Rublot. Il se soûlait, et quand il était ivre, il aimait à montrer une immense trousse pleine d'instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves.
Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils étaient malades, ils envoyaient quérir le curé. M. d'Escorval fit comme les paysans, après avoir calculé que le médecin ne pouvait arriver avant le jour.
L'abbé Midon n'avait jamais fréquenté les écoles de médecine; mais au temps où il n'était que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui demander conseil, qu'il s'était mis courageusement à l'étude, et que l'expérience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas toujours le diplôme de la Faculté.
Quelle que fût l'heure à laquelle on vînt le chercher pour un malade, de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prêt. Il ne répondait qu'un mot: «Partons!»
Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins, avec son large chapeau et son grand bâton, sa boîte de médicaments pendue à l'épaule par une courroie, ils se découvraient respectueusement. Ceux qui n'aimaient pas le prêtre estimaient l'homme.
Pour M. d'Escorval, plus que pour tous les autres, l'abbé Midon devait se hâter. Le baron était son ami. C'est dire quelle appréhension le fit trembler, quand il aperçut, devant la grille, Mme d'Escorval guettant son arrivée. À la façon dont elle se précipita à sa rencontre, il crut qu'elle allait lui annoncer un malheur irréparable. Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle l'entraîna jusqu'à la chambre de Maurice.
La situation de ce malheureux enfant était des plus graves, il ne fallut à l'abbé qu'un coup d'œil pour le reconnaître, mais elle n'était pas désespérée.
—Nous le tirerons de là, dit-il avec un sourire qui ramenait l'espérance.
Et aussitôt, avec le sang-froid d'un vieux guérisseur, il pratiqua une large saignée et ordonna des applications de glace sur la tête et des sinapismes.
En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces prescriptions de salut. Le prêtre en profita pour attirer le baron dans l'embrasure d'une fenêtre.
—Qu'arrive-t-il donc?... demanda-t-il.
M. d'Escorval eut un geste désolé.
—Un désespoir d'amour... répondit-il. M. Lacheneur m'a refusé la main de sa fille que je lui demandais pour mon fils... Maurice a dû voir aujourd'hui Marie-Anne... Que s'est-il passé entre eux?... je l'ignore, vous voyez le résultat...
La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment funèbre de la chambre ne fut plus troublé que par les plaintes de Maurice.
Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le délire peuplait son cerveau de fantômes, et à tout moment les noms de Marie-Anne, de Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases, trop incohérentes pour qu'il fût possible de suivre sa pensée.
Ce que cette nuit-là parut longue à M. d'Escorval et à sa femme, ceux-là seuls le savent qui ont compté les secondes d'une minute près du lit d'un malade aimé...
Certes, leur confiance en l'abbé Midon, leur compagnon de veille, était grande; mais enfin, il n'était pas médecin, tandis que l'autre, celui qu'ils attendaient...
Enfin, comme l'aube faisait pâlir les bougies, on entendit au dehors le galop furieux d'un cheval, et peu après le docteur de Montaignac parut.
Il examina attentivement Maurice, et, après une courte conférence à voix basse avec le prêtre:
—Je n'aperçois aucun danger immédiat, déclara-t-il. Tout ce qu'il y avait à faire a été fait... il faut laisser le mal suivre son cours... je reviendrai.
Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d'après, car ce ne fut qu'à la fin de la semaine suivante que Maurice fut déclaré hors de danger.
Ses parents remerciaient Dieu, lui s'affligeait.
—Hélas! se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas.
Ce jour-là même, il raconta à son père toute la scène du bois de la Rèche, dont les moindres détails étaient restés profondément gravés dans sa mémoire. Lorsqu'il eut terminé:
—Tu es bien sûr, lui demanda son père, de la réponse de Marie-Anne? Elle t'a bien dit que si son père donnait son consentement à votre mariage, elle refuserait le sien?...
—Elle me l'a dit.
—Et elle t'aime?
—J'en suis sûr.
—Tu ne t'es pas mépris au ton de M. Lacheneur, quand il t'a dit: Mais va-t-en donc, petit malheureux!...
—Non.
M. d'Escorval demeura un moment pensif.
—C'est à confondre la raison, murmura-t-il.
Et, si bas que son fils ne put l'entendre, il ajouta:
—Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce mystère s'explique.
XVI
La maison où s'était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut des landes de la Rèche.
C'était bien, ainsi qu'il l'avait dit, une masure étroite et basse; mais elle n'était guère plus misérable que le logis de beaucoup de paysans de la commune.
Elle se composait d'un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et était couverte en chaume.
Devant était un petit jardin d'une vingtaine de mètres, où végétaient quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les brins couraient le long de la toiture.
Ce n'était rien, ce jardinet. Eh bien! sa conquête sur un sol frappé de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des prodiges de courage et de ténacité.
Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne n'avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées de terre végétale qu'elle allait prendre à plus d'une demi-lieue.
Il y avait près d'un an qu'elle était morte, et le petit routin qu'elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne, était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l'avait profondément battu.
C'est dans ce sentier que s'engagea M. d'Escorval, qui, fidèle à ses résolutions, venait avec l'espoir d'arracher au père de Marie-Anne le secret de son inexplicable conduite.
Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu'il gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s'apercevoir de la chaleur, qui était accablante.
Arrivé au sommet, cependant, il s'arrêta pour reprendre haleine, et tout en s'essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d'œil au chemin qu'il venait de parcourir.
C'était la première fois qu'il venait jusqu'à cet endroit; il fut surpris de l'étendue du paysage qu'il découvrait.
De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de l'Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie sur un rocher presque inaccessible.
Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La maison de Lacheneur absorbait toute son attention.
Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste demeure.
—Hélas! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n'a pas résisté à de moindres épreuves...
Mais il avait hâte d'être fixé, il alla frapper à la porte de la maison.