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Mémoires Posthumes de Braz Cubas

MACHADO DE ASSIS (continued 4)

Adrien Delpech translation

CII. REPOS

Mais cet homme qui se réjouissait du départ d'un autre pratiqua quelque temps après... Non, je ne dirai rien pour l'instant; ce chapitre me reposera de mes ennuis. Une action grossière, basse, sans explication possible... je le répète, je ne conterai rien dans ce chapitre.

CIII. DISTRACTION

—Non, docteur, cela ne se fait pas; excusez ma franchise, mais cela ne se fait pas.

Combien elle avait raison, cette Dona Placida. Quel est l'homme bien élevé qui arrive au rendez-vous de la dame de ses pensées avec une heure de retard? J'entrai tout essoufflé. Virgilia était déjà partie. Dona Placida me conta qu'après avoir longtemps attendu, elle s'était irritée, qu'elle avait pleuré, qu'elle s'était promis de ne plus penser à moi, et un tas d'autres choses que notre hôtesse répétait avec des larmes dans la voix, en me suppliant de ne pas abandonner Yaya, ce qui serait vraiment trop injuste; car elle m'avait tout sacrifié. Je lui expliquai alors qu'un malentendu... Et ce n'en était pas un; il s'agissait tout simplement d'une distraction de ma part, causée par un bon mot, une anecdote, une conversation, n'importe quoi; une simple distraction.

Cette pauvre Dona Placida!... elle était vraiment désespérée. Elle allait de côté et d'autre, branlant la tête, soupirant bruyamment, regardant à travers la croisée. Avec quel art elle attifait, bichonnait et réchauffait notre amour! Quelle imagination fertile, pour nous rendre les heures agréables et brèves! fleurs, petits goûters,—les bons goûters d'un autre temps,—et des rires, et des caresses, rires et caresses qui augmentaient avec le temps, comme si elle voulait fixer notre aventure et lui rendre sa première jeunesse. Elle n'oubliait rien, notre bonne confidente et hôtesse, rien; ni le mensonge, car elle contait de l'un à l'autre des soupirs et des regrets qui n'avaient jamais existé; ni la calomnie, car elle m'attribua un beau jour une passion nouvelle.—«Tu sais bien que je serais incapable d'aimer une autre femme», dis-je à Virgilia quand elle me parla de cette prétendue infidélité. Cette seule phrase, sans autre protestation mit en poudre l'accusation de Dona Placida, qui en demeura toute triste.

Un quart d'heure après mon arrivée, je dis à Dona Placida:

—C'est bon. Virgilia reconnaîtra qu'il n'y a pas de ma faute... Voulez-vous lui porter de moi un billet tout de suite?

—Comme elle doit être triste, la pauvre! Certes, je ne désire la mort de personne; mais si vous vous mariez quelque jour avec Yaya, alors, oui, vous saurez quel ange elle est.

Je me souviens que je détournai le visage, et que je fixai le plancher. Je recommande ce geste à quiconque ne peut répondre promptement ou qui craint de regarder un interlocuteur en face. En semblable occurrence, certains ont l'habitude de réciter une strophe des Lusiades, d'autres sifflent n'importe quel air d'opéra. Je m'en tiens au geste que j'indique; il est simple, il exige moins d'efforts.

Trois jours plus tard, tout s'expliqua. Je suppose que Virgilia fut quelque peu étonnée, quand je lui demandai pardon des larmes que je lui avais fait verser en cette occurrence. Je ne me rappelle plus si, dans la suite, j'attribuai ces mêmes larmes à Dona Placida. Il se peut bien, en effet, que la bonne vieille ait pleuré en voyant Virgilia désappointée, et que, par un phénomène de vision, ses propres larmes lui aient paru tomber des yeux de Virgilia. Quoi qu'il en soit, tout fut expliqué, mais non pardonné, ni oublié. Virgilia me dit un certain nombre de choses peu aimables, me menaça de me quitter, et termina par l'éloge du mari. Celui-là, oui, était un homme supérieur, plein de dignité, délicat, affectueux et courtois; je n'allais pas à la hauteur de sa cheville. Elle disait tout cela, tandis qu'assis, les bras tombant sur les genoux, je regardais une mouche se promener sur le plancher, entraînant après elle une fourmi qui lui mordait une patte. Pauvre mouche! pauvre fourmi!

—Tu ne trouves rien à répondre? demanda Virgilia, en s'arrêtant devant moi.

—Que veux-tu que je te dise? Tu t'entêtes dans ta mauvaise humeur. Sais-tu ce que je crois? c'est que tu as assez de notre liaison, et que tu veux en finir...

—Justement!

Elle alla prendre son chapeau, tremblante et rageuse. «Adieu! Dona Placida», cria-t-elle. Ensuite, elle alla jusqu'à la porte, l'ouvrit, prête à partir. Je la saisis par la ceinture.

—Allons! voyons! Virgilia.

Elle s'efforça pour s'arracher à mon étreinte. Je la retins, je la suppliai de rester, d'oublier. Elle s'éloigna enfin de la porte, et elle alla tomber sur le canapé. Je m'assis auprès d'elle. Je lui dis des choses tendres, d'autres gracieuses; je m'humiliai devant elle. Je ne sais si nos lèvres se rapprochèrent à la distance de l'épaisseur d'un fil, ou moins encore; c'est matière à controverse. Je sais seulement que, dans son agitation, elle laissa tomber un de ses bijoux, et que je me penchai pour le ramasser. Au même moment la mouche et la fourmi y grimpèrent, l'une traînant l'autre. Alors, avec la délicatesse d'un homme de notre temps, je mis dans la paume de ma main ce couple mortifié. Je calculai la distance qui séparait ma main de la planète Saturne, et je me demandai en même temps quel intérêt je pouvais bien prendre à un épisode si insignifiant. Ne concluez pas que je fusse un barbare. Bien au contraire, je demandai à Virgilia une épingle pour séparer les deux bestioles. Mais la mouche, devinant mes intentions, ouvrit les ailes et s'envola. Pauvre mouche, pauvre fourmi! Et Dieu vit que cela était bon, comme disent les Écritures.

CIV. C'EST LUI

Je rendis l'épingle à cheveux à Virgilia. Elle l'enfonça dans ses cheveux, et s'apprêta à sortir. Il était tard; trois heures venaient de sonner. Tout était oublié et pardonné. Dona Placida, qui épiait l'occasion favorable pour que Virgilia pût sortir, ferma subitement la fenêtre, en s'écriant:

—Doux Jésus! voici le mari de Yaya!

Notre terreur fut courte, mais violente. Virgilia pâlit jusqu'à en devenir de la couleur de ses dentelles; et elle se réfugia dans la chambre à coucher. Dona Placida, qui avait fermé la porte de la rue, voulait aussi fermer la porte intérieure. Je me disposai à attendre Lobo Neves. Un instant après, Virgilia revint à elle, me poussa dans la chambre à coucher, et dit à Dona Placida de retourner à la fenêtre. La confidente obéit.

C'était lui. Dona Placida lui ouvrit la porte avec force exclamations de surprise.

—Vous ici! quel honneur pour la pauvre vieille! Entrez donc! Savez-vous qui est ici!... Bah! vous n'avez pas à deviner; vous venez la chercher... Voici votre mari, Yaya.

Virgilia, qui était dans un coin, se précipita vers lui. J'épiais par le trou de la serrure. Il entra lentement, pâle, froid, compassé, sans explosion, et promena un regard circulaire autour de la pièce.

—Quel miracle! dit Virgilia. Que viens-tu faire dans ces parages?

—Je passais par hasard. J'ai aperçu Dona Placida à la fenêtre, et je suis entré lui dire bonjour.

—Comme c'est aimable! interrompit celle-ci. Et puis l'on dira que personne ne s'occupe des vieilles gens. Mais vraiment, on dirait que Yaya est jalouse. Et, lui faisant force caresses, elle ajouta: C'est mon bon ange! elle n'oublie pas sa vieille Placida. Si bonne! tout le portrait de sa mère. Asseyez-vous donc, monsieur le docteur...

—Je n'ai qu'un instant...

—Tu rentres, dit Virgilia. Retournons ensemble.

—Allons!

—Donnez-moi mon chapeau, Placida.

—Le voici.

Dona Placida alla chercher un miroir, et le tint devant Virgilia, qui attachait les rubans, arrangeait ses cheveux, tout en parlant à son mari, qui ne répondait pas une parole. La bonne vieille bavardait sans trêve. C'était une façon de dissimuler le tremblement de tout son corps. Virgilia, le premier moment passé, était redevenue tout à fait maîtresse d'elle-même.

—Je suis prête, dit-elle. Adieu, Dona Placida, venez me voir.

L'autre promit, en ouvrant la porte.

CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES

Dona Placida ferma la porte, et tomba sur une chaise. Je sortis aussitôt de la chambre à coucher, et je fis deux pas dans la direction de la sortie, pour aller arracher Virgilia à son mari. Je le déclarai tout haut, et bien m'en prit car Dona Placida me retint aussitôt par le bras. Plus tard j'en arrivai à supposer que je n'avais parlé qu'à seule fin d'être retenu. Mais la simple réflexion démontre qu'après dix minutes d'angoisse dans la chambre à coucher, mon premier mouvement ne pouvait être que ce qu'il fut. C'est une conséquence de ma fameuse loi sur l'équivalence des fenêtres, que j'ai eu la satisfaction de découvrir et de formuler au chapitre LI. Il était nécessaire que je donnasse de l'air à ma conscience. La chambre à coucher avait les fenêtres fermées. J'en ouvris une autre, en faisant le geste de sortir, et je respirai.

CVI. JEUX PÉRILLEUX

Je respirai et je m'assis. Dona Placida faisait résonner les échos de ses exclamations et de ses plaintes. Je réfléchissais silencieusement s'il n'eût pas été plus prudent de laisser Virgilia dans la chambre à coucher et de demeurer moi-même dans le salon. Mais je réfléchis que c'eût été pis: c'était les soupçons confirmés, le feu mis aux poudres, une scène de sang, peut-être. Oui, les choses s'étaient bien passées. Mais ensuite? qu'allait-il arriver chez eux? Le mari tuerait-il la femme? se porterait-il à des voies de fait? l'enfermerait-il? la chasserait-il de sa présence? Toutes ces suppositions se présentaient l'une après l'autre à mon esprit, passant et repassant comme ces points obscurs qui parcourent le champ visuel des gens qui ont la vue malade ou fatiguée. Ils se succédaient tragiquement sans que je pusse saisir l'un ou l'autre et lui dire: «Est-ce toi? toi, et pas un autre?»

Soudain j'aperçois devant moi un fantôme C'était Dona Placida qui était allée dans sa chambre, avait revêtu sa mantille, et venait s'offrir pour aller jusque chez Lobo Neves. Je lui fis observer que c'était bien risqué. Il pouvait s'étonner d'une visite si imprévue.

—Tranquillisez-vous, me dit-elle; je saurai m'y prendre habilement. J'attendrai qu'il soit sorti.

Elle partit et je l'attendis en ruminant les conséquences possibles de sa démarche. En fin de compte, je jouais un jeu bien dangereux. Je me demandais s'il n'était pas temps de reprendre ma liberté. Je me sentais pris d'une velléité de mariage, d'un désir de canaliser ma vie. Pourquoi pas? Mon cœur pouvait encore explorer de nouvelles contrées. Je ne me sentais pas incapable d'un amour chaste, sévère et pur. En vérité, les aventures sont la partie torrentielle et vertigineuse de la vie, c'est-à-dire l'exception. J'étais las; je crois même que j'éprouvadéficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère, paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref. Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il avait hérité quelques contos de reis d'un vieil oncle de Barbacena.

Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba, Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance à la boue.

—Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier de l'église de S. Francisco, je dormis comme sur un lit de plumes: pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...

Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui demandai d'ajourner sa dissertation.—«Je suis trop préoccupé, aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.» Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure. Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en prenant congé:

—Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des esprits, l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité. Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs, sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.

CVII. LE BILLET

«Il ne s'est rien passé, mais il se doute de quelque chose. Il est sérieux, il se tait. Maintenant, il vient de sortir. Il a seulement souri une fois à Nhonhô, après l'avoir longtemps regardé d'un air sombre. Je ne sais trop ce qui va arriver. Dieu veuille que rien de grave ne se produise. Beaucoup de prudence pour l'instant, beaucoup de prudence!»

CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN

Et voici le drame, la pointe de drame shakespearien. Ce bout de papier griffonné, chiffonné est un document d'analyse, d'une analyse que je ne ferai ni dans ce chapitre, ni dans le suivant, ni peut-être dans tout le reste du livre. J'enlèverais sans doute ainsi au lecteur le plaisir de noter la froideur, la perspicacité et le courage qui se révèlent dans ces lignes tracées à la hâte, et de lire au travers la tempête et la fureur dissimulées, le désespoir qui se contraint et qui médite, l'ignorance de la solution finale dans la boue, dans le sang ou dans les larmes.

Quant à moi, si je vous disais que je relus le billet trois ou quatre fois ce jour-là, vous me croirez sans peine. Si je vous affirme que je le relus le jour suivant, avant et après le déjeuner, vous pouvez encore m'en croire, car c'est la vérité pure. Mais si je vous parle de mon émotion, mettez-la quelque peu en quarantaine, et ne l'acceptez que sous bénéfice d'inventaire. Ni alors, ni plus tard je ne pus discerner ce qui se passa en moi. C'était de la crainte, de la douleur, de la vanité, et ce n'en était pas. C'était de l'amour, sans amour, c'est-à-dire sans délire. Et tout cela donnait une combinaison complexe et vague, quelque chose que ni vous ni moi ne sommes capables de comprendre. Supposons dons que je n'aie rien dit.

CIX. LE PHILOSOPHE

On sait donc comment je relus la lettre, avant et après le déjeuner; cela revient à dire que je déjeunai; et j'ajouterai seulement que ce repas fut l'un des plus frugales de ma vie: un œuf, une tranche de pain, une tasse de thé. Je me souviens de ces menus détails, qui persistent dans ma mémoire d'où se sont enfuis tant d'événements importants. On pourrait en chercher la raison dans mon désastre même; mais le véritable motif fut la visite que Quincas Borba me fit ce jour-là. Il me dit que la sobriété n'était nullement nécessaire pour comprendre l'Humanitisme, et moins encore pour le mettre en pratique; que cette philosophie s'accommodait facilement avec les plaisirs de la vie, inclusivement ceux de la table, le spectacle et les amours. La frugalité, au contraire, pouvait indiquer une certaine tendance à l'ascétisme, qui est l'expression achevée de la bêtise humaine.

—Saint Jean, par exemple: quelle idée, de se nourrir de sauterelles dans le désert, au lieu d'engraisser tranquillement dans la ville, et de faire maigrir les pharisiens dans la synagogue!

Dieu me garde de raconter l'histoire de Quincas Borba, qui me fut d'ailleurs narrée tout entière en cette triste occurrence: une histoire longue, compliquée, mais intéressante. Et si je ne raconte point cette histoire, je me dispense aussi de dépeindre son aspect, très différent de celui que j'avais contemplé au Jardin public, Je me tais. Je dirai seulement que si les vêtements caractérisent l'homme encore plus que le visage, ce n'était plus Quincas Borba. C'était un magistrat sans hermine, un général sans uniforme, un négociant sans déficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère, paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref. Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il avait hérité quelques contos de reis d'un vieil oncle de Barbacena.

Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba, Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance à la boue.

—Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier de l'église de S. Francisco, je dormis comme sur un lit de plumes: pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...

Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui demandai d'ajourner sa dissertation.—«Je suis trop préoccupé, aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.» Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure. Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en prenant congé:

—Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des esprits, l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité. Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs, sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.

CX. 31

Une semaine après, Lobo Neves fut nommé président d'une province. Je m'accrochai à l'espoir qu'il refuserait encore, si le décret portait la date du 13. Mais il fut signé un 31, et cette simple transposition de chiffres en élimina la substance diabolique. Singuliers ressorts de la vie!...

CXI. LE MUR

Comme j'ai pris l'habitude de ne rien dissimuler dans ces pages, je vais conter l'aventure du mur. Ils étaient alors sur le point de s'embarquer. En entrant chez Dona Placida, je vis un papier plié sur la table. C'était un billet de Virgilia. Elle me disait qu'elle m'attendait le soir, sans faute, dans le jardin. Et elle terminait par ces mots: «Le mur est assez bas du côté de l'impasse.»

Je fis un geste d'ennui. La lettre me parut excessivement audacieuse, dénuée de réflexion, et même ridicule. Ce n'était pas seulement chercher le scandale, c'était encore risquer les gorges chaudes. Je me vis franchissant le mur, tout bas qu'il fût, et appréhendé par un sergent de ville qui m'emmenait au corps de garde. Le mur était bas; et puis après? Virgilia avait perdu la tête; elle devait déjà s'être repentie depuis. Je regardai le morceau de papier: un morceau de papier froissé, mais inflexible. J'eus envie de le déchirer en trente mille morceaux, et de les jeter au vent, comme derniers vestiges de mon aventure. Je reculai à temps: l'amour-propre, la honte d'avoir fui, la crainte, je n'avais qu'à me soumettre.

—Vous pouvez lui dire que j'irai.

—Où donc? demanda Dona Placida.

—Où elle me dit de l'attendre.

—Mais elle n'a rien dit du tout.

—Eh bien! et ce papier?

Dona Placida ouvrit des yeux.

—Ce papier, je l'ai trouvé ce matin dans votre tiroir, et j'ai pensé que...

Je pressentis une singulière impression. Je relus le papier, je le parcourus de nouveau. C'était en vérité un vieux billet de Virgilia, reçu aux premiers temps de nos amours, et me conviant à une en revue qui m'avait, en effet, obligé à sauter le mur, un mur bas et discret. Je gardai le billet, et j'éprouvai une curieuse impression.

CXII. L'OPINION

Il était écrit que cette journée serait celle des événements à double entente. Quelques heures plus tard, je rencontrai Lobo Neves, rue d'Ouvidor, et nous parlâmes de sa présidence, et de la politique du moment. Il mit à profit la rencontre de la première personne de connaissance pour me quitter, avec force compliments. Je me rappelle qu'il paraissait contraint, mais faisait tous ses efforts pour dissimuler cette contrainte. Je crois, et je demande pardon à la critique si mon jugement est téméraire, je crois qu'il avait peur, non pas de moi ni de lui, ni du code, ni de sa conscience, mais peur de l'opinion. Je suppose que ce tribunal anonyme et invisible, dont chaque membre est à la fois accusé et juge, était la limite contre laquelle se butait la volonté de Lobo Neves. Peut-être n'aimait-il plus sa femme; peut-être son cœur était-il étranger à l'indulgence de sa conduite au cours des derniers incidents. Je crois, et de nouveau je fais ici appel à la bonne volonté de la critique, je crois qu'il se serait séparé de sa femme avec la même indifférence que le lecteur se sera séparé de certaines relations personnelles. Mais l'opinion, l'opinion qui aurait étalé sa vie à tous les carrefours, qui aurait ouvert une enquête et mis à jour toutes les circonstances, les antécédents, les inductions, les preuves, pour discuter le tout par le menu aux heures de causerie et de désœuvrement, cette opinion terrible, si avide des secrets d'alcôve, empêcha la dispersion de la famille. Elle rendit en même temps impossible la vengeance, qui ne pouvait avoir lieu sans la divulgation. Il ne pouvait me montrer du ressentiment sans aller jusqu'à la répudiation. Il dut donc feindre l'ignorance et, par déduction, les sentiments d'une autre époque à mon égard.

Il lui en coûta sans doute pendant les premiers temps; il lui en coûta énormément, j'en suis sûr. Mais le temps,—et c'est un autre point qui méritera je l'espère l'indulgence des penseurs,—le temps met des durillons sur la sensibilité et oblitère la mémoire des événements. Il était à supposer que les années émousseraient les épines, que l'éloignement des faits en adoucirait les contours, qu'une ombre de doute rétrospectif couvrirait la nudité de la réalité, enfin que l'opinion s'occuperait un peu moins de lui et serait détournée sur d'autres aventures. Le fils, devenu grand, satisferait les ambitions paternelles, et serait l'héritier de toutes ses affections. Tout cela, uni à l'activité externe, le prestige public, la vieillesse ensuite, puis la maladie, le déclin, la mort, un service funèbre, une notice biographique, et le livre de la vie s'achèverait sans une goutte de sang.

CXIII. LA SOUDURE

La conclusion, si toutefois il y en a une au chapitre antérieur, c'est que l'opinion est une excellente soudure des institutions domestiques. Il n'est pas impossible que je développe cette pensée avant d'achever ce livre. Mais il est possible aussi que je n'y revienne plus. Quoi qu'il en soit, l'opinion est une bonne soudure, aussi bien dans la famille qu'en politique. Quelques métaphysiciens bilieux la considèrent comme l'arbitre des gens médiocres et creux. Mais il est évident que, quand bien même une décision aussi extrême ne contiendrait pas sa propre condamnation, il suffirait de considérer les effets salutaires de l'opinion pour en conclure qu'elle est l'œuvre supérieure de la fine fleur du genre humain, c'est-à-dire de la majorité.

CXIV. FIN DE DIALOGUE

—Oui, demain. Tu viendras à bord?

—Es-tu folle? c'est impossible.

—Alors, adieu!

—Adieu!

—N'oublie pas Dona Placida. Va la voir de temps à autre. La pauvre! Elle est venue hier prendre congé de moi. Elle pleurait... elle me disait que je ne la verrai plus... C'est une bonne créature, n'est-il pas vrai?

—Certainement.

—Si nous nous écrivons, elle recevra les lettres. Maintenant, d'ici à...

—Deux ans, peut-être.

—Allons donc! Il dit qu'il va seulement présider aux élections.

—Oui. Alors à bientôt. Attention! on nous regarde.

—Qui?

—Là, sur le sofa. Séparons-nous.

—Si tu savais combien il m'en coûte!

—Oui; mais il le faut. Adieu, Virgilia.

—À bientôt donc. Adieu.

CXV. LE DÉJEUNER

Je n'assistai pas à son départ. Mais, à l'heure marquée, j'éprouvai quelque chose qui n'était ni de la douleur ni du plaisir, un mélange à doses égales de soulagement et de regrets. Que le lecteur ne s'irrite point de cette confession. Je sais bien que pour être agréable à sa fantaisie et faire vibrer ses nerfs, j'aurais dû souffrir un profond désespoir, verser des larmes, et ne pas déjeuner. Ce serait romanesque, mais non biographique. La vérité pure, c'est que je déjeunai comme tous les jours, nourrissant mon cœur du souvenir de mon aventure, et mon estomac des mets de M. Proudhon...

Vieillards de ma génération, vous souvenez-vous encore de ce maître cuisinier de l'hôtel Pharoux, qui, à en croire le patron de l'hôtel, avait servi chez Véry et Véfour, et aussi chez le comte Molé et chez le duc de la Rochefoucauld? Il était vraiment insigne. Lui et la polka firent à la même époque leur solennelle entrée à Rio... La polka, M. Proudhon, Tivoli, le bal des étrangers, le Casino, voilà quelques-uns de mes meilleurs souvenirs de ce temps-là. Mais les petits plats du chef étaient surtout délicieux.

Ce matin-là, on aurait dit que ce diable d'homme avait pressenti ma catastrophe. Jamais son art et son génie ne lui furent si propices. Quelle recherche des condiments, quelles chairs tendres, quelle ordonnance des plats! On dégustait avec la bouche, les yeux, le nez. Je n'ai pas gardé la note de ce jour-là; je sais qu'elle fut salée. Hélas! il me fallait enterrer magnifiquement mes amours. Ils s'en allaient en plein océan, dans l'espace et dans le temps, et je me retrouvais au coin d'une table, avec mes quarante et tant d'années, inutiles et vides. Elle pourrait bien revenir, comme elle revint en effet. Mais eux!... Hélas! qui s'aviserait de redemander au crépuscule du soir les effluves du matin?...

CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES

Cette fin de chapitre m'a tellement attristé que j'étais sur le point de ne plus écrire, de me reposer un peu, pour purger mon esprit de cette mélancolie, avant de continuer. Mais non: je ne veux pas perdre de temps.

Le départ de Virgilia me laissa une impression de veuvage. Les premiers jours, je restai chez moi, passant les heures comme Domicien, à enfiler des mouches, si toutefois Suétone n'a pas menti. Mais je les harponnais d'une façon particulière, avec les regards. Je les transperçais une à une au fond d'une grande salle, étendu dans un hamac, un livre ouvert entre les mains. C'était tout: regrets, ambitions, un peu d'ennui, et, par-dessus tout, beaucoup de rêverie. Mon oncle, le chanoine, mourut dans cet intervalle; item, deux cousins. Leur mort me laissa froid. Je les conduisis au cimetière comme on porte de l'argent en banque; que dis-je?... comme on porte des lettres à la poste. J'y collai le timbre, je les donnai au facteur, et je lui laissai le soin de les remettre en main propre. Ce fut à peu près à cette époque que naquit ma nièce Venancia, fille de Cotrim. Les uns naissaient, les autres mouraient; je continuai à vivre avec les mouches.

Parfois aussi, je m'agitais. Je retournais mes tiroirs; je retrouvais d'anciennes lettres, d'amis, de parents, de maîtresses, voire de Marcelina. Je les ouvrais toutes, je les relisais une à une et je revivais le passé. Lecteur ignare, si tu ne conserves pas tes lettres de jeunesse, tu ne connaîtras pas un jour la philosophie des feuilles mortes; tu ne connaîtras pas la jouissance de te revoir très loin dans une pénombre, avec un grand tricorne, des bottes de sept lieues et des barbes assyriennes, danser au son d'un accordéon anacréontique. Garde tes lettres de jeunesse.

Si le tricorne ne te sourit pas, j'emploierai l'expression d'un vieux marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse, tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus triste.

CXVII. L'HUMANITISME

Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les autres.

—Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses. L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la multiplication personnifiée de la substance originelle.

Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés, l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple, est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir.

—Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas. C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble. Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau qui exécute un condamné peut exciter la vaine clameur des poètes; mais en substance, il n'est autre chose qu'Humanitas corrigeant Humanitas pour une infraction de la loi d'Humanitas. J'en dirai autant d'un individu qui en étripe un autre. C'est une manifestation des forces d'Humanitas. Rien n'empêche, et il y a des exemples de semblables coïncidences, qu'il ne soit à son tour étripé. Si tu m'as bien compris, tu verras que l'envie n'est autre chose que l'admiration de la lutte, qui est la grande fonction du genre humain. Tous les sentiments belliqueux sont les plus appropriés à son bonheur. D'où je conclus que l'envie est une vertu.

Je ne nierai pas que j'étais stupéfait. La clarté de l'exposition, la logique des principes, la rigueur des conséquences, tout cela m'apparaissait supérieurement élevé, et je dus me taire pendant quelques minutes pour prendre le temps de digérer cette philosophie nouvelle. Quincas Borba dissimulait mal son air de triomphe. Il avait une aile de poulet dans son assiette, et la mangeait avec une philosophique sérénité. Je lui fis encore quelques objections, mais si faibles qu'il les réduisit aussitôt à néant.

—Pour bien comprendre mon système, me dit-il, il ne faut jamais oublier que le principe universel est réparti entre tous les hommes, et résumé en chacun d'eux. Regarde: la guerre, qui semble une calamité, est une opération congrue, comme qui dirait un claquement des doigts d'Humanitas. La faim (et ce disant il mâchait philosophiquement son aile de poulet), la faim est une preuve qu'Humanitas sait dominer ses propres viscères. Mais je ne veux point d'autre preuve de la sublimité de mon système que ce poulet lui-même. Il s'est nourri de maïs qui fut planté par un noir importé du fin fond de l'Afrique: d'Angola par exemple. Le négrillon naquit, poussa, fut vendu et mis à bord d'un navire, construit avec des planches provenant d'arbres coupés dans la forêt par dix ou douze hommes, et poussé par des voiles tissées par d'autres hommes, sans parler des cordages et des autres parties de l'appareil nautique. Ainsi, ce poulet que je viens de déguster est le résultat d'une multitude d'efforts et de luttes, exécutés à seule fin d'assouvir mon appétit.

Entre la poire et le fromage, Quincas Borba me démontra encore que son système tendait à la destruction de la douleur. La douleur, suivant la théorie de l'Humanitisme, est une pure illusion. Quand l'enfant est menacé d'un bâton, il ferme les veux et tremble, avant même d'avoir été frappé. Cette prédisposition est ce qui constitue la base de l'illusion humaine, héritée et transmise. L'adoption du système n'est certainement pas suffisante pour en finir avec la douleur, mais elle est indispensable. Le reste est la naturelle évolution des choses. Une fois que l'homme se sera bien compénétré de cette vérité qu'il est le propre Humanitas, il n'aura qu'à remonter en pensée jusqu'à sa substance originelle pour éviter toute sensation douloureuse. Mais c'est là une évolution si décisive qu'on peut bien lui assigner quelques milliers d'années.

Quelques jours après, Quincas Borba me lut son œuvre tout entière. Elle tenait en quatre volumes manuscrits, de cent pages chacun, contenant force citations latines, et écrits d'une écriture très fine. Le dernier se composait d'un traité de la politique fondée sur l'Humanitisme. C'était la partie la plus aride du système, mais conçue avec une formidable logique. Sa société réorganisée n'éliminait ni la guerre, ni l'insurrection, ni le simple coup de poing, ni le coup de couteau anonyme, ni la misère, ni la maladie, ni la faim. Mais comme tous ces fléaux supposés ne sont que des erreurs de l'entendement, il est clair que leur existence ne doit pas troubler la félicité humaine; car ce sont de simples effets externes de la substance interne, destinés à n'influer sur l'homme que pour rompre la monotonie universelle. Mais quand bien même ces fléaux (chose radicalement fausse d'ailleurs) pourraient continuer à correspondre dans l'avenir à la mesquine conception des temps passés, le système n'en serait nullement détruit, et pour deux motifs: 1° parce qu'Humanitas étant la substance créatrice et absolue, chaque individu doit éprouver le plus intense délice à se sacrifier aux principes dont il descend; 2° parce que, dans ce cas extrême, le pouvoir de l'homme sur la terre ne serait point diminué, l'univers ayant été créé pour sa plus grande récréation, avec les étoiles, la brise, les dattes et la rhubarbe. «Pangloss, me dit-il en fermant le livre, n'était pas aussi sot que l'a peint Voltaire.»

CXVIII. LA TROISIÈME FORCE

Mon troisième motif d'action était le désir de briller, et surtout l'impossibilité de vivre seul. La multitude m'attirait, je m'enivrais des applaudissements. Si l'idée de l'emplâtre m'était venue en ce temps-là, qui sait? je ne serais peut-être pas mort tout de suite, et je serais devenu célèbre. Mais je n'eus pas l'idée de l'emplâtre. Et je ne pus résister au désir de m'agiter dans un milieu quelconque pour une chose quelconque, et une fin quelconque.

CXIX. PARENTHÈSE

Je veux consigner ici, entre parenthèses, une demi-douzaine de maximes choisies parmi celles que j'écrivis en grand nombre à cette époque. Ce sont des bâillements d'ennui. Elles peuvent servir d'épigraphe aux discours de gens qui manqueraient de titres.

On supporte toujours patiemment la colique du prochain.

Nous tuons le temps; il nous enterre.

Un cocher philosophe avait l'habitude de dire que le plaisir d'aller en voiture serait considéré comme bien médiocre, si tout le monde avait la sienne.

Aie confiance en toi; mais ne doute point toujours des autres.

Comment est-il possible qu'un peau-rouge se perce la lèvre pour y introduire un simple morceau de bois?

Cette réflexion est d'un bijoutier.

Ne t'irrite pas si l'on oublie tes bienfaits: il vaut mieux tomber des nues que d'un troisième étage.

CXX. COMPELLE INTRARE

Oui, mon cher, que tu le veuilles ou non, maintenant tu te marieras, me dit un jour Sabine. Garçon, sans enfants, quel bel avenir!

Sans enfants!... l'idée d'en avoir me fit sursauter. Une fois encore, le fluide mystérieux me parcourut tout entier. Oui, je devais être père. La vie de garçon a sans doute ses avantages, mais ils sont précaires, et on les achète au prix de solitude. Mourir sans enfants! non, c'était impossible. J'étais prêt à tout, même à l'alliance avec Damasceno. Sans enfants!... comme j'avais grande confiance en Quincas Borba, je j'allai voir, et lui exposai les mouvements intimes de ma paternité. Le philosophe m'écouta avec enthousiasme. Il me déclara qu'Humanitas s'agitait en moi. Il m'encouragea au mariage. C'était quelques convives de plus qui battaient à la porte de la vie, etc. Compelle intrare, comme disait Jésus. Et il ne me laissa point sortir sans m'avoir préalablement démontré que l'apologue évangélique était une prophétie de l'Humanitisme, mal interprétée par les prêtres.

CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE

Au bout de trois mois, tout allait comme sur des roulettes. Le fluide, Sabine, les jolis yeux de la jeune fille, la bonne volonté du père, tout cela, dans une même impulsion, me conduisait au mariage. Le souvenir de Virgilia venait de temps à autre battre à ma porte, conduit par un diable tout noir, qui me présentait un miroir, dans lequel je voyais au loin Virgilia baignée de larmes. Mais aussitôt, un autre diable rose me présentait un second miroir, où se reflétait l'image de Nha-Lolo, tendre, lumineuse, angélique.

Je ne parle pas du poids des ans, car je ne le sentais pas. J'ajouterai même que ce poids, je m'en débarrassai un certain dimanche que j'allai entendre la messe à la chapelle de Livramento avec Nha-Lolo et son père. Comme Damasceno habitait aux Cajueiros, je les accompagnais souvent à l'église. La colline n'était pas encore édifiée, sauf le vieux palais du sommet où se trouvait la chapelle. Or, un dimanche, tandis que je descendais la côte avec Nha-Lolo à mon bras, je ne sais par quel miracle, je laissai ici deux années, là quatre, plus loin cinq, de sorte qu'en arrivant en bas, je me trouvai n'avoir plus que vingt-cinq ans et tout l'enthousiasme de cet âge.

Maintenant, si vous désirez savoir comment se produisit ce phénomène, vous n'avez qu'a lire ce chapitre jusqu'à la fin. Nous venions d'entendre la messe. Au beau milieu de la colline, nous rencontrons un groupe d'hommes. Damasceno, qui marchait à côté de nous, comprit de quoi il s'agissait, et se précipita. Nous l'imitâmes. Et voici ce que nous vîmes: des hommes de tout âge, de toutes les couleurs et de toutes les tailles, les uns en manches de chemise, d'autres en jaquette, d'autres enfouis dans des redingotes fripées, en des attitudes diverses, les uns à califourchon, d'autres les mains appuyées sur les genoux, d'autres assis sur des pierres, ceux-là appuyés à un mur, et tous les yeux fixés vers le même centre, et l'âme coulant à travers les prunelles.

—Qu'est-ce là? demanda Nha-Lolo.

Je lui fis signe de se taire; je lui ouvris un chemin avec adresse, et tous me cédèrent le pas, sans que personne nous remarquât d'une façon positive, tant le même objet attirait les regards. C'était un combat de coqs. Je vis les deux combattants, avec leurs éperons aigus, leur œil sanglant et leur bec pointu. L'un et l'autre agitaient leurs crêtes pourprées. Leurs poitrines étaient déplumées et vermeilles. Ils tombaient de fatigue. Mais ils luttaient tout de même, croisant leurs regards, le bec en haut, le bec en bas, estocade par-ci, estocade par-là, vibrants et rageurs. Damasceno perdit la notion de tout. L'univers entier, sauf le lieu du combat, disparut à ses regards. J'avais beau lui dire qu'il était temps de partir, il ne répondait pas, n'entendait pas, tout à l'émotion du duel. C'était une de ses passions.

Soudain, Nha-Lolo me tira par le bras, en me disant qu'elle voulait partir. J'obéis, et nous descendîmes. J'ai déjà dit que la colline était inhabitée. J'ai dit aussi que nous revenions de la messe, et comme je n'ai point parlé de la pluie, il est clair qu'il faisait un temps excellent et un délicieux soleil, et fort: si fort que j'ouvris aussitôt mon parapluie; et, le tenant par le milieu du manche, je l'inclinai de façon que j'ajoutai une page à la philosophie de Quincas Borba: Humanitas baisa Humanitas... C'est ainsi que je semai les années tout le long du chemin.

Après être descendus, nous nous arrêtâmes quelques minutes, en attendant Damasceno. Il arriva, quelques minutes plus tard, entouré de parieurs qui commentaient les péripéties du combat. L'un d'eux, le trésorier des paris, distribuait de vieilles notes de dix tostons, que les gagnants recevaient avec une vive allégresse. Quant aux coqs, ils venaient dans les bras de leurs respectifs propriétaires. L'un avait la crête si sanglante et si endommagée, que je le considérait tout de suite comme le vaincu. Mais non, le vaincu, c'était l'autre qui n'avait plus de crête du tout. Tous deux ouvraient le bec, respirant avec peine, et se trouvaient sur le flanc. Les parieurs au contraire venaient contents, malgré les fortes émotions de la lutte. On faisait la biographie des lutteurs, on remémorait leurs prouesses. Nous continuâmes notre route, moi gêné, Nha-Lolo plus gênée encore.

CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE

Ce qui vexait Nha-Lolo, c'était l'attitude de son père. La facilité avec laquelle il était entré dans l'intimité des joueurs mettait en relief ses anciennes habitudes et affinités sociales, et Nha-Lolo craignait qu'un tel beau-père ne me fît rougir. Elle s'étudiait, elle m'étudiait; elle se transformait. La vie élégante et polie l'attirait parce qu'elle lui paraissait le moyen le plus sûr de mettre nos deux personnes en parfaite harmonie. Elle observait, imitait et devinait. En même temps, elle faisait un effort pour dissimuler la vulgarité de sa famille. Ce jour-là, l'algarade paternelle l'attrista profondément. Son abattement était si visible et si expressif que j'en arrivai à attribuer à Nha-Lolo l'intention positive de séparer dans mon esprit sa propre cause de celle de l'auteur de ses jours. Ce sentiment me parut d'une grande élévation. C'était une affinité de plus entre nous.

—Décidément, me dis-je, je vais arracher cette fleur à ce bourbier.

CXXIII. LE VRAI COTRIM

Nonobstant mes quarante et quelques années, je crus, avant de décider mon mariage, devoir demander conseil à Cotrim, car j'aimais l'harmonie dans la famille. Il m'écouta, et me répondit très sérieusement qu'il n'émettait point d'opinion quand il s'agissait de ses parents. On aurait pu le trouver suspect, si par hasard il louait les rares qualités de Nha-Lolo. Il préférait donc se taire. Bien plus, il ne doutait pas qu'elle n'éprouvât pour moi une réelle passion; et cependant, si elle le consultait, il ne me cachait pas que sa réponse serait négative. Il n'éprouvait à mon égard aucune haine; il appréciait mes bonnes qualités,—il les louait sans cesse, et c'était justice,—et quant à Nha-Lolo, jamais il n'émettrait le moindre doute sur ses excellentes aptitudes au mariage. Mais de là à conseiller une union matrimoniale il y avait un abîme.

—Je m'en lave les mains, conclut-il.

—Mais vous me disiez l'autre jour que je devrais me marier au plus tôt.

—Ça, c'est une autre question. Je trouve qu'il est indispensable que l'on se marie, surtout quand on a des ambitions politiques. Le célibat, pour l'homme politique, est un rémora. Mais quant à la fiancée, je ne puis, ni ne veux, ni ne dois donner d'opinion; il y va de mon honneur. Je crois que Sabine a excédé les limites, en vous faisant certaines confidences, d'après ce qu'elle m'a dit. Mais dans tous les cas, elle n'est que tante par alliance de Nha-Lolo, tandis que moi, je suis son oncle pour de vrai. Tenez... mais non... Je ne dis rien...

—Parlez donc.

—Non, je ne dis rien...

Les gens qui ne connaissent pas le caractère férocement honorable de Cotrim trouveront peut-être son scrupule excessif. Moi-même je m'étais montré injuste à son égard durant les années qui suivirent l'inventaire paternel. Je reconnais aujourd'hui qu'il a été à cet égard la perfection même. On le taxait d'avarice, et je crois qu'on avait raison. Mais l'avarice est à peine l'exagération d'une vertu, et les vertus sont comme les budgets: mieux vaut qu'il y ait solde que déficit. Comme il était très sec dans ses manières, ses ennemis l'accusaient d'être barbare. On pouvait bien alléguer qu'il faisait fréquemment fustiger ses esclaves jusqu'au sang. Mais outre qu'il ne faisait fouetter que les pervers et les fuyards, il faut dire à sa décharge qu'ayant fait pendant longtemps la contrebande de l'ébène, il s'était habitué à traiter les nègres avec plus de brutalité qu'il ne conviendrait peut-être; on ne peut en tous cas honnêtement attribuer au naturel d'un individu ce qui est un pur résultat des relations sociales. La preuve que Cotrim avait des sentiments, c'est la douleur qu'il éprouva, quelques mois plus tard, quand il perdit sa fille Sara; et cette preuve est irréfutable. Il était trésorier d'une confrérie, et affilié à différents tiers ordres, ce qui ne concorde guère avec sa réputation d'avarice. Il est vrai qu'il tirait parti de son sacrifice; la confrérie dont il avait été dignitaire commanda son portrait à l'huile. Il avait bien ses petits défauts: par exemple il faisait publier dans tous les journaux les œuvres de bienfaisance qu'il pratiquait; mais il se disculpait en disant que les bonnes actions sont contagieuses quand elles sont rendues publiques; et l'on ne saurait le nier. Je crois même, et en cela je fais son éloge, que de temps à autre, il ne pratiquait le bien qu'à seule fin d'éveiller la philanthropie d'autrui. Et dans ce cas, il faut bien reconnaître que la publicité était une condition sine qua non. En somme, il pouvait bien devoir des attentions, mais pas un sou à qui que ce soit.

CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE

Qu'y a-t-il entre la vie et la mort? l'épaisseur d'un fil. Et cependant, si je n'écrivais ce chapitre, le lecteur souffrirait un choc assez préjudiciable à la bonne tenue de ce livre. Passer d'un portrait à une épitaphe peut être réel et banal. Mais le lecteur ne se réfugie dans le livre que pour échapper à la réalité des choses. Je ne dis pas que cette pensée soit la mienne; je dis qu'il y a là une dose de vérité, et que la forme au moins en est pittoresque.

CXXV. EPITAPHE

CI-GIT EULALIA DAMASCENA DE BRITO MORTE À L'ÂGE DE DIX-NEUF ANS PRIEZ POUR ELLE.

CXXVI. DÉSOLATION

L'épitaphe dit tout. Inutile après cela de narrer la maladie de Nha-Lolo, sa mort, l'enterrement et le désespoir de la famille. Elle mourut pendant la première épidémie de fièvre jaune. Je l'accompagnai jusqu'à sa demeure dernière, et lui dis adieu, tristement, mais l'œil sec. J'en conclus que peut-être je n'avais pas pour elle un réel amour.

Voyez maintenant à quel excès peut porter le manque de réflexion. Je clamai contre l'épidémie, qui, frappant à tort et à travers, emportait ainsi une jeune fille qui aurait dû être ma femme. Je ne comprenais nullement la nécessité de l'épidémie, et moins encore la nécessité de cette mort. Je crois bien qu'elle me parut plus absurde même que celle de tant d'autres gens. Mais Quincas Borba m'expliqua que les épidémies, bien que désastreuses pour un certain nombre d'individus, ont des avantages pour l'espèce. Il me fit remarquer que, dans leur horreur, elles offrent un notable avantage: la survivance du plus grand nombre. Il me demanda si, au milieu du deuil général, je n'éprouvais aucun secret délice d'avoir échappé aux fureurs de la peste. Mais cette demande était si insensée que je ne jugeai pas devoir y répondre.

Puisque je ne parle pas de la mort de Nha-Lolo, je passerai aussi sous silence la messe du septième jour. La tristesse de Damasceno était profonde. Ce pauvre homme paraissait une ruine. Quinze jours après, je le rencontrai. Il était toujours inconsolable, et il disait que la grande douleur qui lui était infligée par Dieu se compliquait encore de celle que lui avaient infligée les hommes. Il n'ajouta rien de plus. Mais, trois semaines plus tard, il revint sur le même sujet, et me confessa qu'au milieu de cet irréparable désastre, il avait espéré l'appui moral de ses amis. Or douze personnes, presque toutes amis de Cotrim, avaient accompagné jusqu'au cimetière les restes de sa fille chérie. Et il avait envoyé quatre-vingts invitations. Je lui fis observer que, dans presque toutes les familles, il y avait des victimes, ce qui devait faire excuser ce manque apparent d'égards.

—On m'a abandonné, gémit-il.

Cotrim, qui était présent, objecta:

—Vos vrais amis étaient là. Les autres seraient venus par simple formalité, et tout le temps ils eussent parlé de l'inertie du gouvernement, des panacées du droguiste, du prix des maisons, et d'un tas d'autres choses.

Damasceno l'écouta en silence, secoua une autre fois la tête et soupira:

—Ils auraient bien pu venir tout de même.

CXXVII. FORMALITÉS

C'est une grande chose que d'avoir reçu du ciel avec quelque sagesse, le don de trouver les relations des choses, la faculté de comparaison et le don de tirer des conséquences. J'ai eu cette distinction psychique. Je m'en félicite encore du fond de mon sépulcre.

De fait, l'homme vulgaire qui eût entendu la dernière réflexion de Damasceno ne s'en fût pas souvenu, en voyant, quelque temps après, six dames turques représentées sur une gravure. Mais moi, je m'en souvins. C'étaient six dames de Constantinople, vêtues à la moderne, en costume de ville, la face voilée, non pas d'une étoffe épaisse, mais d'un voile transparent et léger, qui feignait de découvrir seulement les yeux, et en réalité découvrait la face tout entière. Et je trouvai quelque ironie à cette coquetterie fine des musulmanes qui, pour se soumettre à une longue tradition, se couvrent le visage, mais sans cacher leurs traits ni dissimuler leur beauté. Apparemment, qu'y a-t-il de commun entre les dames turques et Damasceno? rien. Mais si tu as un esprit profond et pénétrant (et je doute fort que tu me déclares le contraire), tu comprendras que, dans l'un et l'autre cas, l'on voit poindre le bout de l'oreille d'une inséparable et douce compagne de tout homme sociable.

Aimable Formalité, tu es le baume des cœurs, la médiatrice des hommes, le lien qui unit la terre et le ciel. Tu sèches les larmes d'un père, tu obtiens l'indulgence d'un prophète. Si la douleur s'apaise et si la conscience devient accommodante, à qui, sinon à toi, doit-on cet immense avantage? L'estime qui passe devant nous avec le chapeau sur la tête ne dit rien à notre âme; mais l'indifférence qui salue y laisse une délicieuse impression. Continue donc à vivre, aimable Formalité, pour la tranquillité de Damasceno et la gloire de Mahomet.

CXXVIII. À LA CHAMBRE

Notez bien que cette gravure turque, je ne la vis que deux ans plus tard à la Chambre des députés, au milieu d'un grand chuchotement de voix, tandis qu'un orateur discutait les conclusions de la commission du budget. J'étais alors moi-même député. Pour ceux qui ont lu ce livre, il est inutile de dire ma satisfaction, et il serait également oiseux de le dire pour les autres. J'étais député, et je vis la gravure turque, tandis qu'appuyé sur le dossier de mon fauteuil j'écoutais un voisin qui contait une histoire, en en regardant un autre qui faisait sur le revers d'une carte de visite le portrait de l'orateur. Cet orateur n'était autre que Lobo Neves. L'onde de la vie nous avait jetés sur le même rivage, lui contenant son ressentiment, et moi avec l'obligation de dissimuler mes remords. Et j'emploie la forme suspensive, dubitative ou conditionnelle parce qu'en réalité je ne dissimulais rien du tout, si ce n'est mon ambition d'être ministre.

CXXIX. SANS REMORDS

Non vraiment, je n'avais aucun remords.

La première fois que je pus parler à Virgilia après la présidence, ce fut dans un bal, en 1855. Elle portait un superbe vêtement de gourgouran de couleur bleue, et présentait aux lumières la même paire d'épaules qu'autrefois. Elle n'avait plus la fraîcheur de la première jeunesse, loin de là; mais elle était encore fort belle, d'une beauté automnale rehaussée par la nuit. Nous causâmes longtemps, sans allusion au passé. Nous sous-entendions simplement: une parole vague, un regard, et c'était tout. Quand elle partit, j'allai la voir descendre les escaliers, et je ne sais par quel phénomène de ventriloquie cérébrale (que les philologues me pardonnent cette phrase barbare), je murmurai cette parole profondément rétrospective: «Magnifique!»

Si je possédais un laboratoire, j'inclurais dans ce livre un chapitre de chimie, où je décomposerais le remords en ses derniers éléments, avant de décider pourquoi Achilles promenait autour de Troie le cadavre de son adversaire, tandis que lady Macbeth promenait autour d'une salle de son palais sa manche tachée de sang. Mais je n'ai pas plus de laboratoire que je n'avais de remords. Je désirais tout simplement être ministre. En tous cas, avant de terminer ce chapitre, je dirai que je n'aurais voulu être ni Achilles ni lady Macbeth. Mais s'il m'avait fallu absolument choisir, j'aurais tout de même préféré traîner le cadavre que la souillure. J'y aurais gagné une ovation, les supplications de Priam, et une jolie réputation militaire et littéraire. Mais ce que j'écoutais, c'était le discours de Lobo Neves et non les supplications de Priam; et je n'avais pas de remords.

CXXX. UNE CALOMNIE

Comme j'achevais de pousser cette exclamation intérieure, par mon procédé de ventriloquie cérébrale (et elle était l'expression d'une simple opinion et nullement d'un remords), je sentis quelqu'un qui me battait sur l'épaule. Je me retournai. C'était un de mes anciens camarades, officier de marine, jovial, un peu sans-façons. Il sourit malicieusement et me dit:

—Ah! vieux paillard! ce sont des souvenirs du passé, hein!

—Vive le passé!

—Naturellement tu as été réintégré dans tes anciennes fonctions.

—Veux-tu bien te taire! lui dis-je en le menaçant du doigt.

Je confesse que ce dialogue était fort indiscret, principalement en ce qui concerne ma réponse. Et je le confesse avec d'autant plus de plaisir que les femmes ont la réputation d'être indiscrètes, et je ne voudrais pas terminer ce livre sans rectifier cette injuste notion de l'esprit humain. En matière d'aventures amoureuses, j'ai trouvé des hommes qui souriaient ou niaient maladroitement d'une façon évasive et monosyllabique, tandis que leurs complices auraient juré sur les Saints Évangiles qu'on les calomniait. La raison de cette différence, c'est que la femme, à part l'hypothèse du chapitre CI et dans quelques autres cas, se livre par amour qu'il s'agisse de l'amour-passion de Stendhal ou de l'amour purement physique de quelques dames romaines, voire même polynésiennes, lapones, cafres, ou de n'importe quelle autre race civilisée. Mais l'homme, je parle de l'homme d'une société cultivée et élégante, l'homme unit toujours sa vanité à l'autre sentiment. De plus (et je me réfère toujours aux cas prohibés), la femme, quand elle aime un homme autre que son mari, croit faillir à un devoir, et doit par conséquent dissimuler avec un art supérieur, et raffiner sa dissimulation; tandis que l'amant, qui se sait la cause d'une trahison et se juge vainqueur de son semblable, est naturellement orgueilleux de cette victoire, et passe vite à un autre sentiment moins secret, à cette bonne fatuité, qui est la transpiration lumineuse du mérite.

Mais que mon explication soit ou ne soit pas probante, je me contenterai d'avoir bien fait ressortir dans ces pages que l'indiscrétion des femmes est un mensonge inventé par les hommes. En amour, tout au moins, elles sont silencieuses comme des sépulcres. Elles se trahissent souvent par maladresse, nervosité, ou faute de savoir s'abstenir de manifestations ou d'œillades; et c'est pour ce motif qu'une grande dame qui fut en même temps une femme d'esprit, la reine de Navarre, a employé cette métaphore pour dire que toute aventure amoureuse se découvre tôt ou tard: «Le chien le mieux dressé finit toujours par aboyer.»

CXXXI. FRIVOLITÉS

En citant la phrase de la reine de Navarre, je me suis rappelé qu'entre nous on demande communément à une personne qu'on voit faire mauvaise mine: «Bon Dieu! qui donc a tué vos petits chiens?» comme si on voulait dire: «Qui donc a troublé vos amours, vos aventures secrètes, etc.?» Mais ce chapitre n'est pas sérieux.

CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS

Je disais donc qu'un officier de marine m'arracha la confession des amours de Virgilia, et ici je crois devoir corriger le principe d'Helvétius, ou tout au moins l'expliquer. Mon intérêt était de me taire. Confirmer d'anciens soupçons pouvait soulever des haines amorties, provoquer un scandale, tout au moins me valoir une réputation d'indiscret. J'aurais donc dû me taire, si l'on interprète le principe d'Helvétius d'une façon superficielle. Mais j'ai donné déjà le motif de l'indiscrétion masculine: avant l'intérêt de ma sûreté personnelle, je faisais passer l'autre, celui de la vanité qui est plus intime et plus immédiat. Le premier dépend de la réflexion et suppose un syllogisme antérieur; le second est spontané, instinctif, il vient du tréfonds de l'être. Finalement, le premier ne pouvait avoir qu'un résultat éloigné, tandis que l'autre avait un résultat prochain. Conclusion: le principe d'Helvétius était applicable à mon cas, si l'on considère non l'intérêt apparent, mais l'intérêt caché.

CXXXIII. CINQUANTE ANS

Je ne vous ai pas encore dit,—mais je vous le dis maintenant,—qu'au moment où Virgilia descendait les escaliers et où l'officier de marine me battait sur l'épaule, j'avais déjà cinquante ans révolus. Ainsi donc, ma vie descendait aussi les escaliers, ou du moins la meilleure partie, celle des plaisirs, des agitations, des émotions, entourée il est vrai de dissimulation et de duplicité, mais la meilleure tout de même, si l'on parle le langage usuel. Mais en usant d'un autre moins sublime, la meilleure partie fut l'autre, celle que j'avais encore à vivre, comme je le prouverai dans le peu de pages qu'il me reste encore à écrire.

Cinquante ans! Pourquoi cette confession? On va trouver que mon style n'a plus la même désinvolture. Aussitôt après ma conversation avec l'officier de marine, qui enfila son manteau et sortit, j'avoue que j'éprouvai quelque tristesse. Je revins dans la salle, l'envie me prit de danser une polka, de m'enivrer de lumière, de fleurs, du reflet des cristaux, de celui des beaux yeux, du murmure sourd et léger des conversations particulières. Je n'eus pas à m'en repentir, car je me trouvai soudain tout rajeuni. Mais quand, une demi-heure plus tard, je me retirai du bal, à quatre heures du matin, qu'est-ce que je trouvai dans le fond de ma voiture? Mes cinquante ans. Ils étaient revenus avec entêtement, non point frileux ni rhumatisants, mais un peu las, et désireux d'un bon lit et de repos. Alors, voyez ce que peut l'imagination d'un pauvre homme à moitié endormi, il me sembla entendre une chauve-souris pendue au plafond me dire: «Monsieur Braz Cubas, le rajeunissement était dans la salle, dans le reflet des cristaux, dans les lumières, dans les soieries,—enfin, autour de vous et non en vous.»

CXXXIV. OBLIVION

Je suis sûr que si une dame m'a accompagné jusqu'ici, elle va fermer le livre, sans plus s'importer du reste. Pour elle, ce qu'il y avait d'intéressant dans ma vie, c'est-à-dire l'amour, a cessé d'exister. Cinquante ans, ce n'est pas encore la décrépitude, mais ce n'est déjà plus la fleur de l'âge. Encore dix ans, et l'on pourra m'appliquer ce que disait un Anglais: «Triste chose, de ne plus rencontrer quelqu'un qui se souvienne de nos parents, alors qu'on se demande comment vous considérera l'oubli lui-même.»

Et j'ai pris pour titre de ce chapitre «Oblivion!» Il est juste que l'on rende tous les honneurs possible à un personnage peu estimé, convive de la dernière heure, mais convive inévitable. Elle le sait bien, la jolie femme qui florissait à l'aurore du règne actuel sous le ministère Paraná, attendu qu'elle est plus rapprochée du triomphe et qu'elle se sent déjà détrônée. Alors, si elle a la dignité d'elle-même, elle ne s'entête pas à réveiller les attentions mortes ou défaillantes. Elle ne cherche pas dans les regards d'aujourd'hui les mêmes hommages que lui prodiguaient les regards d'autrefois, quand d'autres commençaient la promenade de la vie, l'âme allègre et le pied léger. Tempora mutatitur! Le même tourbillon emporte les feuilles sèches et les loques du chemin, sans exception ni pitié. Et les gens philosophes n'envient point, mais plaignent plutôt ceux qui ont pris leur place dans la voiture, parce qu'à leur tour ils seront mis à pied par le conducteur Oblivion. Et tout cela à seule fin de dérider la planète Saturne, qui promène son ennui dans l'espace.

CXXXV. INUTILITÉ

Mais, ou je me trompe fort, ou je viens d'écrire chapitre inutile.

CXXXVI. LE SHAKO

Et qui sait! peut-être que non. Il résume les réflexions que je fis le jour suivant à Quincas Borba, en ajoutant que je me sentais découragé, et un tas d'autres choses tristes. Mais ce philosophe, avec l'éminent bon sens qui le caractérisait, me cria que je me laissais glisser sur la route fatale de la mélancolie.

—Mon cher Braz, me dit-il, ne te laisse pas affoler par ces vapeurs. Que diable! il faut être un homme! être fort, lutter, vaincre, briller, dominer! Cinquante ans: c'est l'âge de la science et du gouvernement. Courage! Braz Cubas, ne te laisse pas déprimer. Qu'est-ce qu'elle peut bien te faire, cette succession de fleurs ou de ruines? Jouis de la vie: et n'oublie pas qu'il n'est pire philosophie que celle des pleurnicheurs qui se couchent sur les rives d'un fleuve pour se plaindre du cours incessant de l'onde. C'est son métier de ne s'arrêter jamais. Conforme-toi à cette loi, et tâche d'en tirer parti.

L'autorité d'un grand philosophe se révèle dans les plus petites choses. Les paroles de Quincas Borda eurent le don de secouer ma torpeur morale et mentale. Allons! montons au pouvoir! il en est temps. Jamais, jusqu'alors, je n'étais intervenu dans de grands débats. Je briguais le portefeuille par des amabilités, des thés, des commissions et des votes. Et le porte-feuille ne venait pas. Il fallait me rendre maître de la tribune.

J'allai doucement. Trois jours plus tard, comme on discutait le budget de la justice, je profitai de la circonstance pour demander modestement au ministre s'il ne jugeait pas opportun de diminuer la hauteur des shakos de la garde nationale. Ce n'était pas une demande de bien grande importance; mais je prouvai néanmoins que j'étais capable de discuter les affaires de l'État. Je citai Philopœmen, qui fit substituer les brodequins trop étroits de ses soldats, et leurs lances trop légères; et l'histoire ne jugea pas ces petits faits indignes d'être enregistrés. La hauteur de nos shakos devait être modifiée, au nom de l'esthétique et au nom de l'hygiène. Leur poids pouvait être fatal pendant les revues, sous l'ardeur du soleil. L'un des préceptes d'Hippocrate étant qu'il faut avoir la tête fraîche, il était cruel d'obliger un individu, pour une simple considération d'uniforme, à risquer sa santé et sa vie, et par conséquent l'avenir de sa famille. La Chambre et le gouvernement devaient se souvenir que la garde nationale était le soutien de la liberté et de l'indépendance, et que les citoyens appelés à un service pénible, fréquent, et qui plus est gratuit, avaient droit à ce qu'on leur donnât un uniforme léger et commode. J'ajoutai que la lourdeur du shako faisait courber le front des citoyens qui devaient au contraire l'élever avec fierté devant le pouvoir. Et je pérorai avec cette pensée: le saule, qui incline ses rameaux vers la terre, est l'arbre des cimetières; le palmier droit et ferme, est l'arbre du désert, des places et des jardins.

L'impression de ce discours fut diverse. Quant à la forme, à l'envolée, à la partie littéraire et philosophique, tout le monde tomba d'accord qu'il était impossible de tirer de plus brillantes idées d'un simple shako. Mais au point de vue politique, mon attitude fut considérée comme un désastre parlementaire. On insinua que je versais dans l'opposition, elles ennemis du ministère voulurent profiter de l'incident pour proposer une motion de défiance. Je repoussai une semblable interprétation. Elle était non seulement erronée, mais encore calomnieuse, tant il était notoire que j'appuyais le cabinet. J'ajoutai que la nécessité de diminuer la hauteur du shako n'était pas si urgente qu'on ne pût différer encore pendant quelques années; en tous cas, j'étais prêt à transiger sur la réduction, et je me contentais de trois ou quatre pouces en moins. Enfin, même si ma proposition n'était pas adoptée, je m'estimais déjà heureux d'avoir posé un jalon pour l'avenir.

Quincas Borba ne fit aucune restriction.

—Je ne suis pas homme politique, me dit-il au dîner. Je ne sais si tu as bien ou mal fait; ce que sais, c'est que ton discours était excellent. Et il mit en relief les parties saillantes, les belles images, les arguments puissants, avec cette pondération dans la louange qui sied si bien à un grand philosophe. Ensuite, il prit l'affaire à son compte, et combattit le shako avec tant de véhémence que je finis par me convaincre moi-même du péril qu'il offrait.

CXXXVII. À UN CRITIQUE

Mon cher critique,

Quelques pages plus haut, après avoir dit que j'avais cinquante ans, j'ajoutais: «On commence déjà à sentir que mon style n'est plus aussi leste Qu'aux premiers jours.» Peut-être cette phrase paraîtra-t-elle dénuée de sens, étant donné mon état actuel. Mais j'attire justement ton attention sur la subtilité de cette pensée. Je ne veux point dire que je suis en ce moment plus vieux qu'en commençant ce livre. La mort ne vieillit. Je veux dire qu'à chaque phase de cette narration j'éprouve la sensation correspondante à la phase dont je parle. Bon Dieu! quelle nécessité de mettre toujours les points sur les i!

CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT

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CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR

Il y a des choses que l'on ne traduit bien que par le silence. Par exemple ce qui fait le sujet du chapitre antérieur. Les ambitieux déçus l'entendront. Si aucune passion n'égale celle du pouvoir, comme d'aucuns le disent, imaginez le désespoir, la douleur, l'abattement où je tombai le jour que je perdis mon fauteuil de député. Toutes mes espérances s'effondraient; ma carrière politique était brisée. Or, notez que Quincas Borba, d'après certaines inductions philosophiques qu'il fit, jugea que mon ambition n'était pas la véritable passion du pouvoir, mais un simple caprice, un désir de briller. Dans son opinion, ce sentiment, quoique moins profond que l'autre, incommode davantage, car il est de la nature de l'attrait qu'ont les femmes pour les dentelles et les objets de toilette. Un Cromwell ou un Bonaparte, ajouta-t-il, par cela même qu'il est brûlé par la passion du pouvoir, finit toujours par y atteindre, par le droit chemin ou par des chemins de traverse. Ce n'était pas mon cas. Mes aspirations n'ayant pas la même intensité, je ne pouvais prétendre au même résultat. De là venait mon désenchantement. Mon sentiment, selon les doctrines de l'Humanitisme...

—Va au diable, avec ton Humanitisme, interrompis-je. J'en ai assez de ta philosophie, qui ne mène à rien.

La brutalité de cette interruption, étant donnée la supériorité du philosophe, était une véritable offense. Mais il excusa mon état d'irritation. On nous apporta du café. Il était une heure de l'après-midi; nous nous trouvions dans mon cabinet de travail qui donnait sur le fond du jardin. C'était une salle confortable, meublée de bons livres, d'objets d'art, et, entre autres, d'un Voltaire en bronze, qui paraissait à cette heure accentuer son rire sarcastique et l'acuité de son regard. Les sièges étaient excellents. Au dehors brillait un grand soleil que Quincas Borba, par plaisanterie ou dans un accès de lyrisme, appela un des ministres de la Nature. Des trois fenêtres, pendaient trois cages, où des oiseaux sifflaient leurs opéras rustiques. Tout avait l'apparence d'une conspiration des choses contre l'homme. Et bien que je me trouvasse dans mon cabinet, en face de mon jardin, assis dans mon fauteuil, au milieu de mes livres, éclairé par mon soleil, et en train d'écouter le ramage de mes oiseaux, je ne pouvais me consoler de la perte d'un autre fauteuil, auquel je n'avais plus droit.

CXL. LES CHIENS

—Mais enfin qu'as-tu l'intention de faire maintenant? me demanda Quincas Borba, en allant poser sa tasse sur le rebord d'une des fenêtres.

—Je ne sais pas. Je vais aller m'enfermer à la Tijuca; fuir les hommes. Je suis honteux et las. Tant de beaux rêves, mon cher Borba, tant de beaux rêves, et je ne suis rien.

—Rien! interrompit Quincas Borba avec un geste d'indignation.

Pour me distraire, il m'invita à sortir. Nous marchâmes dans la direction d'Engenho Velho. Nous allions à pied, tout en philosophant. Jamais je n'oublierai l'action sédative de cette promenade. La parole de ce grand homme était le cordial de la sagesse. Il me dit que je ne pouvais échapper au combat. Puisque l'on me fermait la tribune, je devais fonder un journal. Il employa même une expression vulgaire, démontrant ainsi que le langage philosophique peut, une fois ou l'autre, user des métaphores populaires.

—Fonde un journal, me dit-il, et renverse-moi toute cette petite paroisse.

—Magnifique idée! Je vais fonder un journal; je vais les réduire en miettes, je vais...

—Lutter. Peu importe le résultat. L'essentiel est de lutter. La vie, c'est la lutte. La vie sans la lutte, c'est une mer morte au centre de l'organisme universel.

Peu après, nous tombâmes sur deux chiens qui se battaient. C'est un événement sans valeur aux regards d'un homme vulgaire. Quincas Borba me les fit observer. Il me désigna un os, motif de la guerre, et mon attention fut attirée sur cette circonstance: il n'y avait pas de chair sur Los. L'os était nu. Les chiens grognaient, se mordaient, et leurs yeux étincelaient de fureur. Quincas Borba mit sa canne sous son bras et semblait en extase.

—Que c'est beau! disait-il de temps à autre.

Je voulus l'entraîner, mais en vain. Il paraissait vissé au sol, et il ne reprit son chemin qu'après avoir assisté à la défaite de l'un des deux chiens qui alla porter sa faim ailleurs. Je remarquai qu'il était joyeux, bien qu'il contînt la manifestation de sa joie, comme il convient à un grand philosophe. Il me fit observer la beauté du spectacle, rappela le sujet de la lutte, conclut que les chiens avaient faim. Mais la privation d'aliments n'est rien auprès des effets généraux de la philosophie. Sur quelques parties du globe, le spectacle est plus grandiose. Les créatures humaines y disputent aux chiens les os et autres aliments les moins appétissants. La lutte se complique, parce que l'intelligence de l'homme entre en action, avec toute la sagacité accumulée en lui par les siècles, etc.

CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE

Que de choses il y a dans un menuet, comme dit l'autre. Que de choses il y a dans un combat de chiens! Mais je n'étais pas un disciple servile et timoré, incapable de faire une réflexion opportune. Tout en marchant, je lui fis part d'un doute. Je ne comprenais pas très bien l'utilité de disputer la nourriture aux chiens. Il me répondit avec une exceptionnelle bienveillance:

—Il est indiscutablement plus logique de la disputer aux autres hommes, car leur condition est la même, et le plus fort l'emporte sur le plus faible. Mais pourquoi ne serait-ce pas un spectacle grandiose de la disputer aux chiens. On a mangé volontairement des sauterelles comme le Précurseur, ou pis encore, comme Ézéchiel. Donc, ce qui est ignoble est pourtant mangeable. Reste à savoir s'il est plus digne pour l'homme de disputer de semblables aliments pour satisfaire une nécessité naturelle, ou de manger ces mêmes aliments en vertu d'une exaltation religieuse et qui peut être passagère, tandis que la faim est éternelle comme la vie et comme la mort.

Nous étions arrivés sur le seuil de la maison. On me remit une lettre, en me disant qu'elle venait de la part d'une dame. Nous rentrâmes, et Quincas Borba, avec Indiscrétion propre à un philosophe, s'en fut lire les titres des livres sur une étagère, tandis que je parcourais la lettre, qui était de Virgilia.

Mon bon ami,

Dona Placida est au plus mal. Veuillez donc faire quelque chose pour elle. Elle demeure dans l'impasse des Escadinhas; voyez s'il est possible de la faire entrer à l'hôpital.

Votre amie dévouée,

V.

Ce n'était pas l'anglaise fine et correcte de Virgilia, mais une écriture contrefaite et inégale. Le V de la signature était un simple paraphe, sans intention alphabétique. De sorte qu'il était possible, le cas échéant, de récuser la paternité de la lettre. Je tournai et retournai le papier. Pauvre Dona Placida!... Eh bien! et les cinq contos de la plage de la Gamboa que je lui avais donnés. Je ne pouvais comprendre que...

—Tu vas comprendre, me dit Quincas Borba, en tirant un livre du rayon.

—Comprendre quoi! demandai-je abasourdi.

—Tu vas comprendre que je t'ai dit la vérité. Pascal est un de mes ancêtres spirituels. Et bien que ma philosophie soit de beaucoup supérieure à la sienne, je ne puis nier qu'il ait été un grand homme. Or que dit-il dans cette page? (Et le chapeau sur la tête, la canne sous le bras, il me désignait du doigt le passage.) Que dit-il? Il dit que l'homme a sur le reste de l'univers le grand avantage de savoir qu'il est sujet à la mort, alors que les autres êtres ne se doutent point qu'ils sont périssables. Tu vois; lorsqu'un homme dispute un os à un chien, il a sur celui-ci le grand avantage de savoir qu'il a faim. C'est cela qui rend, comme je te le disais, la lutte grandiose. «Il sait qu'il meurt», expression profonde. Je crois que la mienne est plus profonde encore, «il sait qu'il a faim». Donc le fait de mourir limite en quelque sorte l'entendement humain. La conscience de l'extinction dure un instant très court et finit pour toujours, alors que la faim a l'avantage de revenir et de prolonger l'état conscient. Il me semble, sans immodestie, que la formule de Pascal est inférieure à la mienne, sans cesser d'être une grande pensée, car Pascal fut un grand homme.

CXLII. JE N'IRAI PAS

Tandis qu'il remettait le livre sur le rayon, je relisais le billet. Au dîner, voyant que je parlais peu, que je mâchais les mets sans me décider à avaler les bouchées, que je considérais le coin de la salle, le bout de la table, une assiette, une chaise, une mouche invisible, il me dit:

—Tu as quelque chose? Je parie que c'est cette lettre?...

Et réellement j'étais furieux de cette demande de Virgilia. J'avais donné à Dona Placida cinq contos de reis. Je doute que personne eût été aussi généreux que moi, cinq contos! Et qu'en avait-elle fait? Naturellement elle les avait jetés par la fenêtre en faisant la noce, et maintenant, en route pour l'hôpital! Elle pouvait bien y aller toute seule. On meurt partout. De plus je ne savais où trouver cette impasse des Escadinhas. Mais le nom seul indiquait un coin obscur de la ville. Il me fallait aller là, attirer l'attention des voisins, battre à la porte, etc. Au diable! Je n'y vais pas.

CXLIII. UTILITÉ RELATIVE

Mais la nuit, bonne conseillère, me fit comprendre que, par simple courtoisie, je devais obtempérer aux désirs de mon ancienne maîtresse.

—C'est un billet tiré sur moi, et que je dois payer à l'échéance, dis-je en me levant.

En achevant de déjeuner, je me rendis chez Dona Placida. Je trouvai une vieille carcasse enveloppée dans des haillons et couchée sur un grabat nauséabond. Je lui donnai quelque argent, et le lendemain je la fis transporter à l'hôpital de la Miséricorde, où elle mourut une semaine après. On la trouva sans vie, le matin. Elle sortit de l'existence en se cachant, comme elle y était entrée. Une fois encore, je me demandai, comme au chapitre LXXV, si c'était pour ce beau résultat que le sacristain de la cathédrale et la pâtissière avaient procréé Dona Placida dans un moment de sympathie spécifique. Mais je pensai aussitôt que sans Dona Placida mes amours avec Virgilia auraient peut-être été interrompues ou immédiatement brisées, en pleine effervescence; l'utilité de la vie de Dona Placida avait sans doute été de les entretenir. Utilité relative, j'en conviens; mais qu'y a-t-il d'absolu dans ce monde?

CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE

Quant aux cinq contos, est-il besoin de dire qu'un jardinier du voisinage feignit de tomber amoureux de Dona Placida, parvint à éveiller en elle les sens ou la vanité, et l'épousa? Au bout de quelques mois, il inventa une affaire quelconque, vendit les titres et s'enfuit avec l'argent. Inutile, n'est-ce pas? C'est comme pour les chiens de Quincas Borba. Simple répétition d'un chapitre.

CXLV. LE PROGRAMME

Il fallait donc fonder un journal. Je rédigeait le programme, qui était une application politique de l'Humanitisme. Seulement, comme Quincas Borba n'avait pas encore publié son livre, qu'il retouchait d'année en année, nous résolûmes de n'y faire aucune allusion. Quincas Borba exigea seulement une déclaration autographe et secrète où je reconnaissais que certains principes nouveaux appliqués à la politique étaient tirés de son œuvre encore inédite.

C'était un superbe programme. J'y promettais de sauver la société, de détruire les abus, de défendre les principes libéraux et conservateurs. J'y faisais un appel au commerce et à l'agriculture. J'y citais Guizot et Ledru-Rollin, et je finissais par cette menace que Quincas Borba trouva mesquine et locale: «La nouvelle doctrine que nous professons renversera inévitablement le ministère.» Je confesse que, dans les circonstances politiques d'alors, le programme me sembla un chef-d'œuvre. Je fis comprendre à Quincas Borba que la menace de la fin, loin d'être mesquine, était saturée du plus pur Humanitisme, et il se rendit à mes raisons. Car enfin, l'Humanitisme ne comporte aucune exclusion: les guerres de Napoléon et un combat de chèvres présentent la même sublimité, à cela près que les soldats de Napoléon avaient la notion de la mort, notion qui échappe aux chèvres, en apparence du moins. Or je ne faisais qu'appliquer aux circonstances notre formule philosophique: Humanitas voulait substituer Humanitas pour la plus grande consolation d'Humanitas.

—Tu es mon disciple bien-aimé, mon calife! s'écria Quincas Borba avec un accent de tendresse que je ne lui connaissais pas. Je puis dire comme le grand Mahomet: «Si le soleil et la lune venaient à l'encontre de mes idées, je ne reculerais pas.» Crois bien, mon cher Braz Cubas, qu'elles contiennent la vérité éternelle antérieure aux mondes et postérieure aux siècles.

CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE

Je fis aussitôt passer dans la presse une note discrète annonçant que, sous quelques semaines, il allait paraître un journal d'opposition rédigé par le Dr Braz Cubas. Quincas Borba, après l'avoir lue, prit la plume, et, dans un élan de fraternité vraiment humaniste, ajouta cette phrase: «l'un des membres les plus distingués du dernier Parlement».

Le jour suivant, je vis entrer Cotrim. Il était bouleversé, mais affectait un air tranquille et gai. Il avait lu la notice, et, en bon parent, il voulait me dissuader de ma résolution. C'était une erreur, une erreur fatale. J'allais me placer dans une situation difficile, et me fermer pour toujours les portes de la Chambre des députés. Non seulement le ministère lui paraissait excellent, ce qui pouvait d'ailleurs ne pas être mon opinion, mais, qui plus est, il avait toutes les chances de durer longtemps. Que pouvais-je bien gagner en me vouant à l'ostracisme? Quelques-uns des ministres me voulaient du bien. Il n'était pas impossible qu'à la première vacance...

Je l'interrompis pour lui dire que j'avais beaucoup médité avant de prendre une décision et que je ne reculerais pas d'une semelle. Je lui offris de lui lire mon programme, mais il se refusa énergiquement à l'entendre, en disant qu'il ne voulait aucunement prendre part à mon extravagance.

—Car c'en est une, vraiment; prenez le temps de la réflexion, et vous verrez si je n'ai pas raison.

Sabine vint à la rescousse, le soir, au théâtre. Elle laissa son mari et sa fille dans la loge, me prit le bras, et m'entraîna dans le corridor.

—Mon petit Braz, qu'est-ce que tu vas faire? me demanda-t-elle avec une visible tristesse. Quelle idée de provoquer le Gouvernement, sans nécessité, quand tu pourrais...

Je répliquai qu'il ne pouvait me convenir de mendier un fauteuil au Parlement; que mon idée était de renverser le ministère, qui ne me paraissait pas opportun, et qui était en opposition avec mes conceptions philosophiques. Je lui promis de toujours employer un langage courtois, bien qu'énergique. La violence n'était pas mon fait. Sabine se donnait des tapes sur les doigts avec son éventail, dodelinait de la tête, insistant toujours, tantôt suppliante, et tantôt menaçante. Je répondais non, non et non.

—C'est bon, dit-elle, tu préfères les mauvais conseils d'étrangers envieux à ceux de ton beau-frère et aux miens. Fais ce qu'il te plaira. Nous avons rempli notre devoir. Et, me tournant le dos, elle rentra dans sa loge.

CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE

Je publiai le journal. Vingt-quatre heures après son apparition, je lus dans un autre une déclaration de Cotrim, disant en substance que, bien qu'étranger à tous les partis, il jugeait devoir déclarer hautement qu'il n'avait aucune part directe ou indirecte dans la publication de la feuille de son beau-frère, le Dr Braz Cubas, dont il désapprouvait entièrement les idées et les procédés en cette circonstance. Le ministère actuel, comme d'ailleurs n'importe quel autre composé de gens aussi éminents, lui paraissait propre à faire le bonheur de la nation.

Je n'en pouvais croire mes yeux. Je me les frottai deux ou trois fois. Puis je relus la déclaration inopportune, insolite et énigmatique. S'il était étranger aux partis, que pouvait bien lui faire un incident aussi banal que la publication d'un nouveau journal? Est-on donc obligé de déclarer par la voie des journaux si l'on est ou non favorable à un ministère? Réellement l'intrusion de Cotrim dans cette affaire était aussi mystérieuse que son agression personnelle. Nos relations s'étaient toujours maintenues dans les meilleurs termes, après notre réconciliation. Nous n'avions plus eu l'ombre d'un dissentiment. Bien au contraire, je lui avais rendu des services; comme par exemple, alors que j'étais député, l'obtention pour lui d'une fourniture à la marine, qui continuait encore, et qui, suivant ses propres calculs, et comme il me l'avait dit deux ou trois semaines auparavant, devait lui donner en trois ans près de deux cents contos de reis. Le souvenir du bienfait ne l'avait point empêché de renier publiquement son beau-frère. Il devait avoir un motif bien puissant pour venir si mal à propos manifester son ingratitude, j'avoue que c'était pour moi un problème insoluble...

CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT

...Si insoluble que Quincas Borba lui-même n'en put sortir, après l'avoir étudié longuement et avec attention.

—Bah! dit-il, tous les problèmes ne valent pas cinq minutes d'attention.

Quant à l'accusation d'ingratitude, il la rejeta entièrement, non pas comme improbable, mais parce qu'elle ne concordait pas avec les conclusions d'une bonne philosophie humaniste.

—Tu ne nieras pas, me dit-il, que la satisfaction du bienfaiteur est toujours bien supérieure à celle de l'individu qui bénéficie du bienfait. Une fois que l'effet essentiel est produit, c'est-à-dire dès que la privation a cessé, l'organisme revient à son état antérieur d'indifférence. Suppose que tu aies trop serré la boucle de ton pantalon. Pour échapper au supplice, tu la desserres, tu respires, tu savoures un court instant de jouissance, après quoi, ton organisme retourne à sa primitive indifférence, sans que tu conserves le souvenir des doigts qui t'ont rendu service.

La mémoire n'est pas une plante aérienne; elle meurt quand elle n'a pas de terrain solide où pousser des racines. L'espérance de faveurs nouvelles empêche bien celui qui en a reçu une première de l'oublier complètement. Mais ce phénomène, l'un des plus admirables d'ailleurs que la philosophie puisse trouver sur son chemin, s'explique par la mémoire des privations antérieures, ou, pour user d'une autre formule, par la privation qui se prolonge dans la mémoire, laquelle répercute la gêne passée et conseille de ne point perdre la possibilité d'un remède opportun. Je ne dis pas qu'en dehors de cette circonstance la mémoire du bienfait ne puisse subsister, accompagnée d'une affection plus ou moins intense; mais c'est là une véritable aberration, sans aucune valeur aux yeux du philosophe.

—Mais, répliquai-je, s'il n'y a aucune raison pour que celui qui a reçu un bienfait en conserve le souvenir, il y en a bien moins encore pour que ce bienfait subsiste dans le souvenir du bienfaiteur.

—Il est inutile d'expliquer ce qui est évident de sa nature, me répondit Quincas Borba. Mais je dirai plus: La persistance du bienfait dans le souvenir de celui qui l'exerce s'explique par la nature même de l'acte et de ses effets. D'abord, il y a le sentiment d'une bonne action, et par déduction la conscience que nous sommes capables de bonnes actions. Il y a ensuite le sentiment d'une supériorité en relation à une autre créature, supériorité dans l'état et dans les moyens. Et c'est là une des choses les plus agréables à l'humaine nature, si l'on en croit les opinions les mieux autorisées. Érasme, qui a écrit un certain nombre de bonnes choses dans son éloge de la folie, a appelé l'attention sur la complaisance que mettent les baudets à se gratter mutuellement. Je suis loin de dédaigner cette observation d'Érasme. Mais j'ajouterai ce qu'elle omet: à savoir, que si l'un des deux baudets gratte mieux que l'autre, le premier doit avoir dans le regard un éclair spécial de satisfaction. Si une jolie femme se regarde dans son miroir, c'est pour avoir la certitude d'une certaine supériorité sur une multitude d'autres femmes, moins jolies qu'elle, ou absolument laides. La conscience fait de même; il lui plaît de se contempler quand elle se trouve à son gré. Le remords n'est que l'angoisse d'une conscience qui se trouve laide. N'oublie pas que tout est une irradiation d'Humanitas et que par conséquent le bienfait et ses conséquences sont des phénomènes parfaitement admirables.

CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION

Chacune de nos entreprises, chacune de nos affections, représente un cycle entier de la vie humaine. Le premier numéro de mon journal fit poindre dans mon âme un et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je serai nabab.

C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.

—Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.

—Alors, Quincas Borba s'est trompé.

—Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le distraire...

—Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un philosophe!

—Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.

Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quincas Borba, et essaya de diminuer la gravité de son diagnostic. Il me dit que ça pouvait n'être rien, et ajouta qu'un grain de folie, loin d'être nuisible, donne du piquant à la vie. Comme je rejetais cette opinion avec horreur, l'aliéniste sourit, et me dit une chose si extraordinaire, si extraordinaire qu'elle mérite au moins un chapitre tout entier.

CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES

Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes. D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés, l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint eux-mêmes.

CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN

Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse, vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi, que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes?

CLII. L'ALIÉNISTE

Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir. Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je serai nabab.

C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.

—Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.

—Alors, Quincas Borba s'est trompé.

—Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le distraire...

—Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un philosophe!

—Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.

Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quavec un poids sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de plomb; le cimetière, les vêtements de deuil...

CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE

—Vous devez vous souvenir, me dit l'aliéniste, de ce fameux maniaque athénien, qui supposait que tous les navires qui entraient dans le Pirée lui appartenaient. C'était un pauvre diable qui n'avait peut-être pas même pour dormir le tonneau de Diogène. Mais la possession imaginaire des navires valait tous les drachmes de l'Hellade. Eh bien! il y a en chacun de nous un maniaque d'Athènes. Et si quelqu'un jure qu'il n'a pas possédé en imagination trois ou quatre bateaux dans sa vie, il un faux serment.

—Vous aussi? demandai-je.

—Naturellement.

—Et moi!

—Comme les autres; et aussi votre domestique, qui est, je crois, cet homme en train de secouer des tapis par la fenêtre.

De fait, un valet de chambre battait les tapis, tandis que nous parlions dans le jardin, tout auprès. L'aliéniste me fit remarquer qu'il avait ouvert tout grand les fenêtres, et relevé les rideaux, de façon qu'on pût voir du dehors la salle richement meublée; et il conclut:

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