MACHADO DE ASSIS (continued 2)
Adrien Delpech translation
—Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier.
Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah! brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes j'estimais ma vie à plus haut prix;—elle avait pour moi une valeur inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner les trois monnaies.
—Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture.
—Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me remettre.
—Ne dites pas cela...
—Quand on vient comme moi de voir la mort de près...
—Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... Mais avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé.
Je tirai de ma valise un vieux gilet dans la bourse duquel je gardais les cinq monnaies d'or. Mais ce faisant, je me demandai si la gratification n'était pas excessive, et si deux pièces ne seraient pas suffisantes. Pourquoi même deux? Une seule ferait sauter de joie le pauvre diable, dont j'examinais la tenue, et qui m'avait probablement jamais vu une pièce d'or de sa vie. Ma résolution prise, je tirai la pièce que je vis reluire au soleil. Le muletier ne l'aperçut point parce que je lui tournais le dos. Mais il se douta sans doute de quoi il s'agissait, car il commença à faire à l'âne des discours signicatifs. Il lui donnait de bons conseils, lui disant de se mieux comporter, sans quoi, «M. le Docteur» pourrait bien lui donner une raclée. C'était un monologue paternel. J'entendis même le bruit d'un baiser.
—Qu'est cela? dis-je.
—Que voulez-vous!... ce diable d'animal a une manière si gracieuse de regarder les gens.
Je souris, et après quelque hésitation, je lui glissai dans la main une cruzade d'argent. J'enfourchai ma monture, et je partis à large trot, un peu gêné, ou pour mieux dire, un peu incertain de l'effet qu'aurait produit ma pièce. Mais un peu plus loin, je retournai la tête, et je vis le muletier qui faisait de grandes courbettes, avec les marques les plus évidentes du contentement. Je me dis qu'il ne pouvait en être autrement, que je l'avais fort bien payé, trop bien payé même. Je glissai les doigts dans la poche du gilet que je portais sur moi, et j'y découvris quelques monnaies de cuivre. C'était les sous et non la pièce d'argent que j'aurais dû donner au muletier. Car après tout, il n'avait eu en vue aucune récompense. Ce n'était point la réflexion, mais une impulsion naturelle, innée ou inhérente au métier, qui l'avait fait agir. De plus, le fait de s'être trouvé justement sur le lieu du désastre, plutôt qu'en avant ou en arrière, semblait faire de lui un simple instrument de la Providence. De toutes les manières le mérite était nul. Je demeurai tout attristé de cette réflexion. Je me traitai de prodigue, je mis la cruzade sur le compte de mes anciennes prodigalités. Pourquoi ne le dirai-je pas?... j'éprouvai un remords.
XXII. RETOUR À RIO
Ah! maudit âne, tu as coupé le fil de mes réflexions. Je ne pourrai plus dire ce que je fis jusqu'à Lisbonne, ni à Lisbonne, ni dans la péninsule, ni dans le reste de la vieille Europe, qui, à cette époque, semblait rajeunir. Non, je ne dirai point l'aube du romantisme auquel j'assistai, moi qui allai même jusqu'à aligner des rimes au cœur de l'Italie. Sans quoi c'est un journal de voyage que je devrais écrire, et non des mémoires comme ceux-ci, où n'entre que la substance de la vie.
Au bout de quelques années de pérégrinations, je me rendis aux supplications de mon père: «Viens, me disait-il dans sa dernière lettre. Si tu ne te hâtes, tu ne retrouveras plus ta mère vivante...» Cette dernière phrase me fut cruelle. J'aimais ma mère. Je me rappelai ses dernières bénédictions à bord du navire: «Pauvre enfant! jamais plus je ne te reverrai.» Et la pauvre femme sanglotait en me serrant sur son cœur. Ses paroles résonnaient alors à mes oreilles comme une prophétie réalisée.
Notez bien que je me trouvais alors à Venise, où vibraient encore les vers de Byron. Je marchais en plein songe, revivant le passé, me croyant encore dans la Sérénissime République. Oui vraiment, je demandai une fois au gondolier si le doge irait se promener ce jour-là. «Quel doge, signor mio?» Je retombai en moi-même, mais je ne voulus pas avouer mon illusion. Je dis au brave homme que ma demande était une espèce de charade américaine. Il feignit de comprendre, et ajouta qu'il appréciait beaucoup les charades américaines. Eh bien! j'abandonnai tout: le gondolier, le doge, le pont des Soupirs, les vers du lord, les dames du Rialto, j'abandonnai tout, et je partis comme une balle dans la direction de Rio de Janeiro.
J'arrivai... Mais non; je ne veux point allonger ce chapitre. Quelquefois, je m'oublie à écrire, et la plume court sur le papier au grand préjudice de l'auteur. Des chapitres longs sont bons pour des lecteurs lourdauds. Nous ne sommes pas un public pour in-folio, mais seulement pour in-12: peu de texte, une large marge, des caractères élégants, dorures sur franches et des vignettes... principalement des vignettes. Non, n'allongeons point le chapitre.
XXIII. TRISTE, MAIS COURT
J'arrivai, et je ne nie point qu'en apercevant la ville natale j'éprouvai une sensation inconnue, non pas devant ma patrie politique, mais devant le séjour de mon enfance, la rue, la tour, la fontaine publique, la femme en mantille, le noir manœuvre, les choses et les scènes de mon enfance, demeurées gravées dans ma mémoire. C'était une renaissance. L'esprit, comme un oiseau indifférent à la direction des années, prit son vol dans la direction de la fontaine originelle, et alla boire l'eau fraîche et pure, pure encore du limon de la vie.
Remarquez qu'il y a ici un lieu commun. Un autre lieu commun, c'est la consternation de ma famille. Mon père m'embrassa en pleurant: «Ta mère est condamnée», me dit-il. Ce n'était plus le rhumatisme qui la minait, mais un cancer à l'estomac. La malheureuse souffrait d'une façon cruelle, car le cancer est indifférent aux vertus de l'individu. Quand il peut ronger, il ronge, c'est son métier. Ma sœur Sabine, déjà mariée avec Cotrin, tombait de fatigue. Elle dormait à peine trois heures par nuit, la pauvre enfant. L'oncle Jean lui-même paraissait triste et abattu. Dona Eusebia et d'autres femmes assistaient aussi la malade, et se montraient non moins tristes et non moins dévouées!
—Mon fils!...
La douleur cessa pour un instant de tenailler sa victime. Un sourire illumina sa face, sur laquelle la mort étendait déjà son aile. Ce n'était déjà plus un visage. La beauté avait fui comme une aurore brillante. Il ne restait que les os, qui, eux, ne maigrissent pas. J'avais peine à la reconnaître, après huit ou neuf ans de séparation. Agenouillé au pied de son lit, ses mains entre les miennes, je demeurais immobile, sans oser prononcer une parole qui eût été un sanglot. Or, nous essayions de lui cacher son état et la proximité de sa fin. Elle ne s'illusionnait point cependant. Elle sentait venir la mort; elle me le dit, et son pressentiment se réalisa le lendemain matin.
L'agonie fut lente et cruelle: d'une cruauté minutieuse, froide, insistante, qui me remplit de douleur et de stupéfaction. C'était la première fois que je voyais mourir quelqu'un. Je connaissais la mort par ouï-dire; c'est tout au plus s'il m'était arrivé de la voir pétrifiée sur la face d'un cadavre que j'allais accompagner jusqu'au cimetière. La notion que j'en avais se trouvait confondue parmi des amplifications de rhétorique que m'avaient inculquées des professeurs de choses antiques: la mort traîtresse de César, austère de Socrate, orgueilleuse de Caton. Mais ce duel de l'être et du non-être, la mort en action, douloureuse, convulsée, sans appareil politique ou philosophique, la mort d'une personne aimée, c'était la première fois que j'y assistais. Je ne pleurai point; je me rappelle fort bien que je ne pleurai point durant toute cette scène. J'avais la gorge sèche, Inconscience béante, et mes regards demeuraient stupides. Eh quoi! une créature si docile, si tendre, si sainte, qui jamais ne fit verser une larme à personne; tendre mère, épouse immaculée, il fallait qu'elle mourût ainsi, torturée, mordue par la dent tenace d'une maladie sans pitié? Tout cela, je l'avoue, me semblait obscur, incongru; un non-sens.
Triste chapitre... Passons à un autre plus allègre.
XXIV. COURT, MAIS GAI
Je demeurai prostré. Et cependant, j'étais à cette époque un ensemble de trivialité et de présomption. Jamais le problème de la vie et de la mort ne m'avait traversé le cerveau. Jamais jusqu'à ce jour je ne m'étais penché sur l'abîme de l'inexplicable. Il me manquait l'essentiel, c'est-à-dire le stimulant, le vertige.
Pour tout dire, je reflétais les opinions d'un barbier de Modène qui se distinguait justement parce qu'il n'en avait aucune. C'était la fleur des barbiers et des coiffeurs. Pour longue que fût une opération capillaire, jamais il ne se lassait. Il faisait aller les coups de peigne d'accord avec des plaisanteries pimentées et d'une saveur!... Il n'avait point d'autre philosophie; moi non plus. L'Université m'en avait bien inculqué quelques notions, mais je n'avais retenu que les formules, le vocabulaire, le squelette. Je traitais la philosophie comme le latin. J'avais dans la poche trois vers de Virgile, deux d'Horace, une douzaine de locutions morales et politiques pour les faux frais de la conversation. Il en était de même pour l'histoire de la jurisprudence. De tout, je sus prendre la phraséologie, l'ornementation et l'écorce.
Sans doute, le lecteur s'étonnera de la franchise avec laquelle j'expose et je mets ma médiocrité en évidence. Mais la franchise est la première qualité d'un défunt. Pendant la vie, l'opinion publique, le contraste des intérêts, la lutte des ambitions obligent à cacher les vilains dessous, à dissimuler les déchirures et les raccommodages, à ne point prendre le monde pour confident des révélations de la conscience; et le plus grand avantage de cette obligation c'est qu'il fait éviter l'horrible vice de l'hypocrisie, attendu qu'à force de leurrer les autres, on finit par se leurrer soi-même. Après la mort, quelle différence, quelle liberté, quel soulagement! On secoue le manteau somptueux; les oripeaux tombent; on se met à l'aise, on se dépeigne, on se dégrafe; on confesse franchement ce qui fut et ce qui ne fut pas. Il n'y a plus ni voisins, ni amis, ni ennemis, ni gens connus ou inconnus: il n'y a plus de public. Les considérations de l'opinion, son regard aigu et judiciaire, perd sa vertu dès que nous foulons le domaine de la mort. On peut bien encore nous critiquer et nous juger, mais le jugement nous laisse indifférents. Messieurs les vivants, il n'y a rien de plus incommensurable que le dédain des morts.
XXV. À LA TIJUCA
Mais ne voilà-t-il pas que j'allais glisser à l'emphase!... Soyons simple, comme l'était la vie Je menai à la Tijuca pendant les premières semaines qui suivirent la mort de ma mère.
Le septième jour, aussitôt après le service funèbre, je pris un fusil, quelques livres, des vêtements, des cigares, mon domestique mulâtre nommé Prudencio,—le Prudencio du chapitre XI,—et j'allai m'enterrer dans une vieille propriété que nous possédions. Mon père fit tout son possible pour me détourner de ma résolution; mais je sentais qu'il était au-dessus de forces de lui obéir. Sabine eût désiré que j'habitasse quelque temps avec elle: deux semaines pour le moins. Mon cousin voulait à toute force m'emmener. Un brave garçon, ce Cotrim: de prodigue, il était devenu circonspect. Il faisait alors le commerce des produits alimentaires, et travaillait avec ardeur du matin au soir, sans perdre un moment. Le soir, assis devant sa fenêtre, il caressait ses favoris sans penser à rien. Il aimait sa femme et son fils qui mourut quelques années plus tard. On le disait avare.
Je refusai toutes les propositions, tant je me sentais abattu. Ce fut alors, je crois, que commença à s'épanouir en moi la fleur jaune de l'hypocondrie, solitaire et morbide, d'un si subtil et si enivrant parfum. «Qu'il est bon d'être triste et de ne rien dire!» Quand je tombai sur cette phrase de Shakespeare, j'avoue qu'elle trouva en moi un écho délicieux. Je me rappelle que j'étais assis sous un dattier, le livre du poète ouvert sur mes genoux, l'esprit attristé plus encore que le visage. J'avais l'air d'une poule triste. Je serrais dans mon sein ma douleur taciturne, et j'éprouvais une sensation unique qu'on pourrait appeler la volupté de l'ennui. La volupté de l'ennui: retenez cette expression, lecteur, méditez-la, et si vous ne parvenez à la comprendre, c'est que vous ignorez une des sensations les plus subtiles de ce monde et de notre temps.
Je chassais de temps à autre, ou bien je dormais, ou bien je lisais; je lisais beaucoup. Parfois encore je restais à ne rien faire, passant d'une idée à une autre, laissant mon imagination vagabonder comme un papillon qui flâne ou qui a faim. Les heures tombaient, une à une, le soleil déclinait, les ombres de la nuit voilaient la montagne et la cité. Personne ne venait me rendre visite: j'avais expressément recommandé qu'on me laissât à moi-même. Un jour, deux jours, une semaine entière passa de la sorte. Cette quiétude devait être suffisante pour me lasser de la Tijuca, et me rendre à mon agitation habituelle. Au bout de sept jours, j'étais parfaitement saturé de solitude. Ma douleur s'apaisait. Mon fusil, mes livres, le spectacle des arbres et du ciel ne me suffisaient plus. La jeunesse bouillait en moi: je voulais vivre. Je fourrai dans ma malle le problème de la vie et de la mort, les hypocondries du poète, mes chemises, mes méditations, mes cravates, et j'allais la fermer, quand le mulâtre Prudencio me dit qu'une personne de ma connaissance demeurait depuis la veille dans la maison violette située à deux cents pas de la nôtre.
—Qui donc?
—Peut-être Monsieur ne se rappelle-t-il plus de Dona Eusebia...
—Je me rappelle... C'est elle?
—Elle et sa fille. Elles sont arrivées hier matin.
L'épisode de 1814 se présenta aussitôt à ma mémoire, et je me sentis embarrassé. Les événements m'avaient donné raison. Oui, vraiment, il avait été impossible d'éviter que les amours de Villaça et de la sœur du sergent-major n'allassent jusqu'aux dernières conséquences. Même avant mon départ, on parlait vaguement de la naissance d'une fille. Mon oncle Jean m'écrivait dans la suite que Villaça, en mourant, avait laissé un legs important à Dona Eusebia, et qu'on avait pas mal glosé à ce sujet dans le quartier. L'oncle Jean, friand de scandale, ne me parla que de cette aventure dans une de ses lettres, longue de plusieurs pages. Oui, les événements m'avaient donné raison. Quoi qu'il en pût être, 1814 était loin, et avait emporté ma gaminerie, Villaça et le baiser du massif. Du reste, il n'existait aucune intimité entre moi et Dona Eusebia. Cette réflexion faite, j'achevai de fermer ma malle.
—Monsieur n'ira pas rendre visite à Dona Eusebia? me demanda Prudencio. C'est elle qui a enseveli le corps de ma défunte maîtresse.
Je me rappelai l'avoir vue parmi d'autres dames, au moment de la mort et au moment de l'enterrement. J'ignorais d'ailleurs qu'elle eût rendu à ma mère ce suprême devoir. La remarque du mulâtre était juste. Je lui devais une visite. Je résolus de m'en acquitter immédiatement et je descendis aussitôt.
XXVI. L'AUTEUR HÉSITE
Soudain j'entends une voix: «Voyons, mon garçon! ce n'est pas une vie, ça!»
C'était mon père qui arrivait avec deux propositions dans sa poche.
Je m'assis sur ma malle, et je le reçus sans surprise. Il se tint pendant quelques instants debout devant moi, après quoi il me tendit la main d'un geste ému:
—Mon fils, il faut se résigner à la volonté divine.
—Je me suis déjà résigné, dis-je, et je lui baisai la main.
Je n'avais pas encore déjeuné; nous déjeunâmes ensemble. Ni l'un ni l'autre nous ne fîmes allusion au motif de ma réclusion. Une seule fois nous effleurâmes ce sujet, quand mon père fit tomber la conversation sur la Régence, et m'annonça qu'il avait reçu les condoléances de l'un des régents. Il avait la lettre sur lui; elle était même passablement chiffonnée, sans doute à force d'avoir été montrée à des tiers. Je crois avoir dit qu'il s'agissait de l'un des régents. Il me la lut deux fois de suite.
—Je suis déjà allé le remercier de cette preuve de considération, me dit-il, et mon opinion est que tu dois y aller aussi...
—Moi?
—Toi. C'est un homme considérable qui remplace aujourd'hui l'empereur. D'ailleurs, J'ai une idée, un projet, ou... il faut tout dire, deux projets: il s'agit d'un fauteuil de député et d'un mariage.
Mon père me dit tout cela avec quelque emphase, en donnant à ses paroles une certaine allure qui avait pour but de me les graver plus profondément dans l'esprit. La proposition combinait si mal avec mes sensations antérieures que tout d'abord je ne compris pas très bien. Mon père ne se découragea pas et répéta: «le fauteuil et la fiancée».
—Tu acceptes?
—Je n'entends rien à la politique, dis-je au bout d'un instant. Quant à la fiancée, laissez-moi vivre comme un ours que je suis.
—Mais les ours se marient, me répliqua-t-il.
—Eh bien! trouvez-moi une ourse: la grande Ourse, par exemple...
Mon père se mit à rire, et recommença à parler sérieusement. Je devais me lancer dans la politique pour plus de vingt raisons qu'il énuméra avec une singulière vélocité, en prenant des exemples parmi nos relations. Quant à la fiancée, il me suffirait de la voir. Aussitôt après l'avoir vue, j'irais de moi-même la demander à son père, sans plus larder. Il essaya ainsi d'abord de la fascination, ensuite de la persuasion, ensuite de l'intimidation. Je ne répondais pas, je taillais la pointe d'un cure-dent, je faisais des boulettes de pain, souriant ou réfléchissant. Je n'étais, pour tout dire, ni rebelle ni docile à la proposition. Je me sentais abasourdi. Une partie de moi-même disait oui: une belle femme, une position politique n'étaient pas choses à dédaigner. L'autre partie disait que non; la mort de ma mère m'apparaissait comme un exemple de la fragilité des affections de famille...
—Je ne sors point d'ici sans une réponse définitive, me dit mon père, dé-fi-ni-ti-ve! répéta-t-il en scandant les syllabes avec le doigt.
Il but une dernière gorgée de café, se mit à son aise, et commença à parler de tout: du Sénat, de la Régence, de la Restauration, d'Evariste, d'une voiture qu'il avait l'intention d'acheter, de notre maison de la rue Matta-Cavallos... Je restais au bout de la table, et j'écrivais distraitement sur un morceau de papier avec la pointe d'un crayon; je traçais une parole, une phrase, un vers, un nez, un triangle et je réfutais les mots suivants sans ordre, au hasard, de la façon suivante:
Arma virumque cano A Arma virumque cano Arma virumque Arma virumque cano Arma virumque cano virumque
Tout cela était fait machinalement, et cependant avec une certaine logique et une certain déduction. Par exemple ce fut virumque qui me fit passer au nom du propre poète, par l'entraînement de la première syllabe; j'allais écrire virumque, ce fut Virgile qui tomba de ma plume et je continuai:
Vir Virgile Virgilie Virgile Virgile Virgile
Mon père, quelque peu dépité de mon indifférence, se leva, vint à moi, et lança un regard sur le papier.
—Virgile! s'écria-t-il. Tu y es, mon garçon, ta fiancée s'appelle justement Virgilia.
XXVII. VIRGILIA
Virgilia? mais alors, c'est la même personne qui, quelques années plus tard...? la même, oui la même, qui, en 1869, devait assister à mes derniers moments, et qui longtemps auparavant eut une si large part dans mes plus intimes sensations. À cette époque, elle comptait a peine quinze ou seize ans. C'était peut-être la plus audacieuse créature de notre race et c'en était en tous cas la plus volontaire. Je ne dirai pas qu'elle méritait la pomme de la beauté entre toutes les jeunes filles de son temps, parce que je n'écris pas un roman où l'auteur dore la réalité et ferme les yeux aux taches de rousseur et autres: ce qui ne veut pas dire qu'elle en eût au visage, non. Elle était jolie, fraîche, elle sortait des mains de la nature, pleine de ce charme précaire et éternel qu'un individu transmet à un autre pour les fins secrètes de la procréation. Telle était Virgilia avec son teint clair, très clair, sa grâce ignorante et puérile, sujette aux mystérieuses impulsions, sa paresse et sa dévotion,—sa dévotion qui n'était peut-être que de la peur, comme j'ai tout lieu de le supposer.
Voici, lecteur, en peu de lignes, le portrait physique et moral de la personne qui devait avoir plus tard une si grande influence sur ma vie. Oui, elle était cela même, à seize ans. Si tu lis ces lignes, ô Virgilia toujours aimée, ne t'étonne point du langage que j'emploie aujourd'hui, qui contraste avec celui que j'employai quand je te connus. Tu peux croire que l'un était alors aussi sincère que l'autre l'est maintenant. La mort a pu me rendre grincheux, mais non injuste.
—Mais, me diras-tu, comment peux-tu ainsi discerner la vérité de ce temps lointain, et l'exprimer ainsi après tant d'années?
—Ah! indiscrète, ah! ignorante, mais c'est cela même qui nous rend maîtres de l'univers; c'est ce pouvoir de refaire le passé, pour bien comprendre l'instabilité de nos impressions et la vanité de nos affections. Laisse dire Pascal: l'homme n'est pas un roseau pensant, c'est une page d'errata qui pense: cela, oui. Chaque saison de la vie est une édition qui corrige l'édition antérieure, et qui sera corrigée à son tour, jusqu'à l'édition définitive, dont l'éditeur fait présent aux vers.
XXVIII. POURVU QUE
—Virgilia, interrompis-je.
—Oui, Monsieur, tel est le nom de votre fiancée. Un ange, mon grand dadet, un ange moins les ailes. Figure-toi une jeune fille comme ça, de cette hauteur, vive comme du vif-argent et des yeux... c'est la fille de Dutra...
—Dutra?
—Le conseiller Dutra, voyons. C'est une influence politique. Allons tu acceptes?
—Non, répondis-je. Après quoi, je regardai pendant quelques secondes la pointe de mes bottines; et je déclarai que j'étais prêt à étudier les deux questions, la candidature et le mariage pourvu que...
—Pourvu que?
—Pourvu que je ne sois point obligé de les accepter conjointement. Je crois que je puis être séparément un homme marié et un homme politique...
—Tout homme qui entre dans la vie publique doit être marié, interrompit sentencieusement mon père. Mais il en sera comme il te plaira. Je me prête à tout, persuadé qu'il te sera suffisant de voir Virgilia. D'ailleurs, le Parlement et la fiancée, c'est tout un. Tu protestes... tu verras plus tard. C'est bon, j'accepte l'atermoiement, pourvu que...
—Pourvu que? interrompis-je à mon tour en imitant sa voix.
—Ah! farceur! pourvu que tu ne restes pas ici, futile, obscur et désespéré. Mon argent, mes soins, je ne les ai dépensés que pour te voir briller comme il convient, à moi, à toi, et à nous tous. Tu dois continuer à illustrer notre nom que tu perpétues. Écoute, j'ai soixante ans, mais s'il était nécessaire que je recommence ma vie, je le ferais sans hésiter une minute. Crains l'obscurité, Braz, fuis ce qui est infime. Les hommes valent de différentes façons, mais le plus sûr moyen de s'affirmer est l'opinion des autres hommes. Ne perds point les avantages de ta position, ni tes moyens...
Et le magicien continua d'agiter devant moi le hochet, comme on faisait lorsque j'étais petit pour me faire aller plus vite. La fleur de l'hypocondrie se referma, laissant s'ouvrir une autre fleur moins jaune, et qui n'a rien de morbide—l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz Cubas.
XXIX. LA VISITE
Mon père était arrivé à ses fins. Je me disposai à accepter le fauteuil et le mariage, Virgilia et la Chambre des députés:—les deux Virgilia, comme le dit mon père, dans un accès de tendresse politique. Et pour me payer de ma docilité, il me serra fortement dans ses bras. C'était son propre sang qu'il reconnaissait enfin.
—Tu descends avec moi?
—Non, je descendrai demain. Aujourd'hui, je prétends faire une visite à Dona Eusebia.
Mon père fit la grimace, mais ne répondit rien. Il prit congé de moi et partit. Dans l'après-midi, je me rendis chez Dona Eusebia. Elle avait maille à partir avec son jardinier noir, mais elle quitta tout pour venir me recevoir, avec une hâte, un plaisir si sincère que je me sentis tout de suite à mon aise. Je crois bien qu'elle alla jusqu'à me serrer entre ses bras robustes. Elle me fit asseoir auprès d'elle, sous la véranda, en multipliant ses exclamations.
—Comment, c'est le petit Braz! mais c'est un homme, maintenant... Tout à fait!... et joli garçon!... Et vous, vous rappelez-vous bien de moi?
—Comment donc!...
Était-il possible que j'eusse oublié une amie si intime de notre maison. Dona Eusebia commença à parler de ma mère avec tant de sympathie et de regrets, qu'elle me captiva tout de suite, bien qu'elle ravivât ma douleur... Elle lut mon émotion dans mes yeux, et détourna la conversation. Elle me demanda de lui conter mes voyages, mes travaux, mes amourettes... les amourettes aussi; «je suis une vieille curieuse, je le confesse, et je suis restée bon vivant». En ce moment, je me rappelai l'épisode de 1814, elle, Villaça, le buisson, le baiser, et mon cri d'alarme. Et voici qu'une porte crie sur ses gonds, j'entends un frou-frou de jupes, et cette parole:
—Maman... maman...
XXX. LA FLEUR DU BUISSON
Les jupes et la voix appartenaient à une jeune brunette qui s'arrêta sur le pas de la porte pendant quelques instants, en apercevant un étranger. Dona Eusebia mit fin à ce court silence et à cet embarras, avec sa franchise résolue.
—Viens ici, Eugenia, dit-elle, viens faire connaissance avec le Dr Braz Cubas, fils de Cubas, et qui arrive d'Europe.
Et se tournant vers moi:
—Ma fille Eugénie.
Eugénie, la fleur du buisson, répondit à peine au salut que je lui adressai. Elle me regarda avec éprise et timidité, et lentement s'approcha la chaise de sa mère. Celle-ci remit en ordre les tresses de la jeune fille, tout en disant: «Ah! petite endiablée.» Et elle l'embrassa avec une tendresse si expansive que je me sentis quelque peu ému. Je me souvins de ma mère, et, je le confesse, je me sentis quelques velléités d'être père.
—Petite endiablée? dis-je. Il me semble que mademoiselle est déjà une grande jeune fille.
—Quel âge lui donnez-vous?
—Dix-sept ans.
—Moins un.
—Seize ans: à cet âge, on est une jeune fille.
Eugenia ne put dissimuler la satisfaction que lui produisirent mes paroles. Mais elle reprit aussitôt son attitude froide, rigide et muette. Elle paraissait en réalité plus femme que son âge. Mais son impassibilité, son attitude digne, lui donnaient l'air d'une femme mariée. Peut-être perdait-elle ainsi un peu de son charme virginal. La glace fut bientôt rompue entre nous. Sa mère faisait d'elle les plus grands éloges; j'écoutais de bonne grâce, et elle souriait. Ses yeux brillaient comme si dans son cerveau un papillon eût étendu ses ailes d'or au-dessus de la multitude des yeux de diamants en couronne.
Je dis dans son cerveau, parce que, au dehors, ien de morbide—l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz Cubas.
—Je t'adjure... va-t'en, malin! Vierge, Notre-Dame!...
—Calmez-vous, dis-je, et prenant mon mouchoir, je chassai le papillon.
Dona Eusebia s'assit une autre fois, suffoquée, un peu honteuse. Sa fille, toute pâle de peur, dissimulait son émotion avec beaucoup de force de volonté. Je leur serrai la main et je sortis, riant d'un rire philosophique, désintéressé et supérieur, de la superstition des deux femmes. Le soir, je vis passer à cheval la fille de Dona Eusebia, accompagnée d'un valet de chambre. Elle me salua du bout de sa cravache. Je m'attendais à ce que, un peu plus loin, elle retournât la tête. Mais elle ne la retourna point, et j'en fus quelque peu vexé.
XXXI. LE PAPILLON NOIR
Le jour suivant, tandis que je faisais mes apprêts de départ, un papillon, noir comme celui de la veille, entra dans ma chambre. Il était de dimensions bien supérieures à l'autre. Le souvenir de celui-ci me fit sourire, et je me mis à penser à la peur qu'avait eue la fille de Dona Eusebia, et à la dignité de maintien qu'elle avait su conserver. Le papillon, après avoir décrit ses courbes autour de moi, se posa sur ma tête. Je l'effrayai, et il se réfugia sur la vitre. Je le forçai de nouveau à prendre son vol, et cette fois, il alla se percher sur un vieux portrait de mon père. La bestiole était noire comme la nuit, et la façon dont elle commença de remuer les ailes me parut ironique et me porta sur les nerfs. Je tournai le dos, et je sortis de la chambre. Mais en y rentrant, quelques minutes plus tard, je trouvai l'insecte à la même place, et dans un mouvement de mauvaise humeur, je pris une serviette, je l'en frappai, et il tomba.
Il n'était pas mort tout à fait; il tordait son corps et secouait ses antennes. J'en eus pitié et, l'ayant pris dans ma main, j'allai le déposer sur le bord de la croisée. Mais le sort en était jeté; la pauvre bête ne dura que quelques secondes, et je me sentis ennuyé et repentant.
—Aussi, pourquoi n'était-il pas bleu? me dis-je.
Et cette réflexion, l'une des plus profondes qui aient été faites depuis l'invention des papillons, me consola de ma méchante action, et me réconcilia avec moi-même. Je contemplai le cadavre avec quelque sympathie, je l'avoue. Je vis, en pensée, le papillon sortir du bois, content et repu; la matinée était belle, et il était venu jusque chez moi, papillonnant sous la vaste coupole du ciel bleu, toujours bleu, pour toutes les ailes. Ma fenêtre est ouverte, il entre et me trouve. Je suppose qu'il n'a jamais vu d'hommes. Il ignore ce que c'est et, décrivant des circuits autour de mon corps, il voit que j'ai des yeux, des bras, des jambes, que mes mouvements ont un air divin, que je suis d'une stature colossale. Alors il se dit en lui-même: «Ce monsieur est sans doute l'inventeur des papillons.» Cette idée le domine et l'épouvante. Mais la peur, qui est suggestive, lui insinue que le meilleur moyen de plaire à son créateur est de le baiser sur le front, et il s'exécute. Quand je le chasse, il va sur la vitre, aperçoit de là le portrait de mon père, et il n'est pas impossible qu'il devine cette demi-vérité, à savoir que c'est là le père de l'inventeur des papillons. Et il vole vers lui pour lui demander miséricorde.
Et voilà qu'un coup de serviette sert de dénouement à l'aventure. Ni l'immensité l'azur, ni l'allégresse des fleurs, ni la pompe des feuilles vertes, n'ont tenu contre une serviette de toilette, deux palmes de fil écru. Voyez comme il est bon d'être supérieur aux papillons. Car s'il eût été bleu ou couleur d'orange, sa vie n'eût guère été plus en sûreté. Non certes. J'aurais fort bien pu le piquer d'une épingle, pour le régal de mes yeux. Cette dernière pensée me rendit la tranquillité de ma conscience. Je réunis le médium et le pouce et j'envoyai, d'une chiquenaude, le cadavre dans le jardin. Il était temps: les fourmis prévoyantes s'avançaient déjà... Tout de même, j'en reviens à ma première idée: il eût mieux valu pour lui être né bleu.
XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE
J'allai ensuite terminer mes préparatifs de voyage. Cette fois je pars, je pars décidément, même si quelque lecteur me demande si mon dernier chapitre est une gageure ou une façon de me moquer du monde... Mais j'ai compté sans Dona Eusebia. J'étais déjà prêt quand elle entra chez moi. Elle venait me prier de différer mon départ, et d'aller ce jour-là dîner avec elle. Je refusai d'abord; mais elle insista tellement que je cédai. Je lui devais bien d'ailleurs cette satisfaction.
Ce jour-là, Eugenia se mit en négligé, à mon intention. C'est-à-dire, je le suppose, car peut-être se mettait-elle souvent ainsi. Plus de boucles d'or, comme la veille, à ses oreilles, deux oreilles finement dessinées sur une tête de nymphe. Un simple vêtement blanc en batiste, sans enjolivures. Au cou, au lieu de broche, un bouton d'écaille, d'autres identiques aux poignets pour fermer les manches, et pas l'ombre d'un bracelet.
Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche, exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814, et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même chanson.
—Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès que nous eûmes vidé nos tasses de café.
Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans hésitation:
—Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance.
Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors, pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle était triste.
J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia.
Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie.
XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER
Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse, étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même, sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon, qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la nuit, je continuai à chercher la clef du mystère.
Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine! Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille, ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd, soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encore près de moi. Cela se passait à la Tijuca: une véritable églogue. Dona Eusebia nous surveillait, si peu: juste assez pour sauvegarder les convenances. Et sa fille, dans cette première explosion de la nature, me livrait son âme en fleur.
—Vous allez partir demain? me demanda-t-elle, le samedi.
—C'est tout au moins mon intention.
—Ne partez pas.
J'obéis, et j'ajoutai ainsi un verset nouveau à l'Évangile: «Bienheureux ceux qui savent rester, car ils auront le premier baiser des jeunes filles.» Ce fut, en effet, le dimanche que je reçus le premier baiser d'Eugenia, celui qu'aucun homme ne put recevoir d'elle désormais. Il ne fut point volé, ni pris de force, il fut candidement octroyé, comme une dette payée par un débiteur honnête. Pauvre Eugenia, si tu avais pu savoir quelles pensées me passaient par la tête en ce moment. Toute tremblante d'émotion, les mains sur mes épaules, tu contemplais en moi l'époux bienvenu, tandis que je revoyais en pensée Villaça et le buisson de 1814, en me disant que tu ne pouvais mentir à ton sang et à ton origine...
Dona Eusebia entra inopinément, mais pas assez vite pour nous surprendre. J'allai à la fenêtre; Eugenia s'assit et refit ses nattes. Quelle gracieuse dissimulation! Quel art infiniment délicat! quelle profonde tartuferie! Tout cela si naturellement fait, avec tant d'à-propos, si simplement, comme on mange, comme on dort. Tant mieux! Dona Eusebia n'eut vent de rien.
XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE
Y a-t-il, parmi les cinq ou dix personnes qui me lisent, une âme sensible, qui mise en émoi par le chapitre précédent, commence à craindre pour le sort d'Eugenia, et peut-être, oui, peut-être dans le fond de son cœur me traite de cynique? Moi cynique, âme sensible? Par la cuisse de Diane, cette injure mériterait d'être lavée dans le sang, si le sang pouvait laver quoi que ce soit dans ce bas monde. Non, âme sensible, je ne suis point cynique, mais je fus homme. Mon cerveau était le tréteau où furent représentées des pièces de tout genre, le drame sacré, le drame austère, des comédies, des autos-da-fés, des bouffonneries, un pandémonium, âme sensible, un mélange d'aventures et de personnes où tu retrouverais depuis la rose de Smyrne et la rue du Jardin, depuis le lit somptueux de Cléopâtre jusqu'au coin de la place où le mendiant grelotte en dormant. Des pensées de toutes les castes et de tous les genres s'y croisaient. Dans la même atmosphère respiraient l'aigle et l'oiseau-mouche, la limace et le crapaud. Retire donc l'expression, âme sensible, apaise tes nerfs, nettoie tes besicles,—c'est parfois la faute des besicles,—et finissons-en d'une fois avec cette fleur du buisson.
XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS
Or il arriva que, huit jours plus tard, comme je me trouvais sur le chemin de Damas, j'entendis une voix mystérieuse qui me murmura les paroles de l'Écriture (Act., IX, 7): «Lève-toi, et entre dans la cité.» Cette voix sortait de moi-même, et avait une origine double: la pitié qui me désarmait devant la candeur de la petite, et la terreur de l'aimer pour de vrai, et de l'épouser une femme boiteuse! Quant au motif de mon départ, elle le devina, et ne se gêna pas pour me le dire. Ce fut sous la véranda, un lundi soir, quand je lui annonçai que je descendis le lendemain. «Adieu, me dit-elle avec simplicité, vous avez raison.» Et comme je me taisais, elle continua: «Vous avez raison de fuir le ridicule d'un mariage avec moi.» J'allais protester, elle se retira lentement en dévorant ses larmes. Je la rejoignis en jurant mes grands dieux que j'étais obligé de partir, et que je continuais à avoir beaucoup d'affection pour elle. Elle écouta mes froides hyperboles en silence.
—Me crois-tu? lui dis-je enfin.
—Non, et je trouve que vous faites bien.
Je voulus la retenir, mais elle me lança un regard qui n'était déjà plus de supplication, mais de commandement.
Je descendis, le jour suivant, de la montagne, un peu contristée et pas très satisfait de moi-même. Je me disais, chemin faisant, qu'il était juste d'obéir à mon père, qu'il était convenable d'embrasser la carrière politique..., que la constitution..., que ma fiancée..., que mon cheval...
XXXVI. À PROPOS DE BOTTES
Mon père, qui ne m'attendait pas, m'embrassa avec tendresse et effusion:
—Maintenant, c'est pour de vrai, me dit-il. Je puis enfin...
Nous restâmes sur cette réticence, et j'allai retirer mes bottes qui étaient trop justes. Je me sentis soulagé, je respirai à mon aise, et je me couchai sur mon lit tout de mon long, tandis que mes pieds et tout ce qu'il y avait au-dessus entraient dans une béatitude relative. J'observai alors que des souliers serrés sont un des plus grands avantages terrestres, parce que, en faisant mal aux pieds, ils procurent le plaisir de les déchausser. Ils font souffrir d'abord, ils sont l'origine d'un soulagement, ensuite, et voilà un bonheur à bon marché, au goût des savetiers et d'Épicure. Tandis que cette idée faisait des voltiges sur mon fameux trapèze, je regardais dans le lointain la silhouette de la Tijuca, et j'aperçus la petite boiteuse qui se perdait à l'horizon du prétérit. Je sentis soudain que mon cœur ne tarderait pas à déchausser ses bottes lui aussi. Quatre ou cinq jours plus tard, le sybarite savourait ce rapide, cet ineffable et incoercible moment de joie qui succède à une douleur poignante, à une préoccupation, à un ennui... J'en inférai que la vie est le plus curieux des phénomènes, attendu qu'elle n'aiguise la faim que pour procurer l'occasion de manger, et qu'elle n'a inventé les cors que parce qu'ils perfectionnent la félicité terrestre. Je vous le dis en vérité, toute la science humaine ne vaut pas une paire de bottes trop étroites.
Toi, ma pauvre Eugénie, tu n'as jamais déchaussé les tiennes. Tu t'en es allée sur le chemin de la vie, boiteuse de jambe et boiteuse d'amour, triste comme un enterrement pauvre, solitaire, silencieuse, laborieuse, jusqu'au jour où tu passas sur l'autre bord. Ce que j'ignore, c'est si ton existence était bien nécessaire au siècle. Qui sait! Peut-être un comparse de moins eût-il fait siffler la tragédie humaine.
XXXVII. ENFIN!
Enfin nous arrivons à Virgilia! Avant d'aller chez le conseiller Dutra, je demandai à mon père s'il y avait déjà quelque promesse de mariage, quelque arrangement préalable.
—Aucun, me répondit-il. Il y a quelque temps, comme nous parlions de toi, je lui ai avoué mon désir de te voir député. Je lui ai parlé avec tant d'éloquence, qu'il m'a promis de faire quelque chose pour toi, et je crois qu'il tiendra sa promesse. Quant au mot «fiancée», c'est le nom que je donne à une créature qui est un vivant bijou, une étoile, une chose rare... sa fille à lui. D'ailleurs, je pense que si tu l'épouses, tu seras bien plus vite député.
—C'est tout?
—C'est tout.
Nous allâmes jusque chez Dutra. C'était une perle que cet homme, jovial, bon patriote, un peu irrité contre les malheurs du temps, mais ne désespérant pas d'en venir à bout. Il trouva ma candidature légitime; il convenait pourtant d'attendre quelques mois. Et tout de suite il me présenta à sa femme, une estimable matrone, à sa fille, qui ne démentit pas le panégyrique que mon père avait fait d'elle, je vous le jure. Relisez, d'ailleurs, le chapitre XXVII. Je la regardai comme quelqu'un qui a des idées préconçues. Je ne sais si elle en avait de son côté; elle ne me contempla point différemment. Notre premier regard fut tout simplement conjugal. Au bout d'un mois, nous étions au mieux.
XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION
—Venez donc demain dîner avec nous, me dit Dutra un certain soir.
J'acceptai l'invitation. Le lendemain, je dis au cocher de m'attendre place San-Francisco avec le cabriolet, et j'allai faire un tour en ville. Vous rappelez-vous encore ma théorie des éditions humaines? Eh bien! j'en étais alors à la quatrième édition, déjà revue et augmentée, mais encore remplie de négligences et de coquilles. Ces défauts étaient rachetés par l'élégance des caractères et le luxe de la reliure. Au bout d'un moment, comme je passais rue des Ourives, je voulus consulter ma montre, et le verre tomba sur le pavé. J'entre dans la première boutique que je trouve. C'était un taudis ou guère mieux, obscur et poussiéreux.
Au fond, derrière le comptoir, se trouvait assise une femme, dont le visage jaune et crevassé de petite vérole n'appelait pas tout d'abord l'attention. Mais sitôt qu'on l'observait, elle offrait un spectacle curieux. Elle ne pouvait avoir été laide; au contraire, on voyait tout de suite qu'elle avait dû être jolie, et même fort jolie. Mais la maladie et une vieillesse précoce lui avaient enlevé tous ses charmes. Elle était horriblement grêlée. Les traces des boutons formaient des hauts et des bas, des creux et des reliefs, et donnaient l'impression d'une peau de chagrin extrêmement rugueuse. Les yeux conservaient quelque beauté, mais l'expression en était étrange et désagréable, qui s'adoucit pourtant dès que je commençai à parler. Quant aux cheveux, ils étaient roux et presque aussi poussiéreux que les portes de la boutique. À l'un des doigts de la main gauche, un diamant étincelait. Le croira-t-on dans la postérité? cette femme, c'était Marcella.
Je ne la reconnus point tout d'abord. Mais elle me remit aussitôt que je lui adressai la parole. Ses yeux brillèrent, et l'expression habituelle fit place à une autre, plus douce et mélancolique. Elle fit un mouvement comme pour se cacher ou s'enfuir. C'était l'instinct de la vanité, qui ne dura qu'un moment. Elle se remit.
—Il vous faut quelque chose? me dit-elle me tendant la main.
—Non, répondis-je, rien.
Marcella comprit la cause de mon silence. Il ne fallait pas être sorcier. Elle dut seulement hésiter en se demandant ce qui dominait en moi: si c'était la stupeur du présent ou le souvenir du passé. Elle m'offrit une chaise, et de l'autre côté du comptoir, elle me parla d'elle, de son existence, des larmes qu'elle avait versées en me perdant, de ses regrets, de ses revers, de la maladie qui l'avait défigurée, et du temps qui contribuait à sa décadence. Elle avait en vérité l'âme décrépite. Elle avait tout vendu, ou presque tout. Un homme qui l'avait aimée autrefois lui avait laissé cette bijouterie, qui était par malheur mal achalandée, peut-être à cause de cette singularité d'être tenue par une femme. Ensuite elle m'interrogea sur ma vie. Ce fut vite fait; mes aventures n'étaient ni intéresses ni longues à redire.
—Vous êtes marié? me demanda Marcella quand j'eus fini.
—Non, répondis-je sèchement.
Marcella regarda dans la rue avec l'atonie de quelqu'un qui médite ou qui se souvient. Moi aussi, je me rappelais le passé, et non sans quelques regrets, je me demandais pourquoi j'avais fait tant de folies. Ce n'était certes plus la Marcella de 1822; mais la beauté de l'autre valait-elle vraiment le tiers des sacrifices que j'avais faits? C'était ce que je désirais savoir, et j'interrogeais le visage de Marcella. Ce visage me répondait que non. En même temps ses yeux ma confessaient que, naguère comme maintenant, ils brillaient de toute l'ardeur des convoitises. C'était mes yeux qui autrefois n'y voyaient goutte, mes yeux de la première édition.
—Mais pourquoi êtes-vous entré? Vous m'avez aperçue de la rue? me demanda-t-elle en sortant de cette espèce de torpeur.
—Non. Je croyais entrer chez un horloger. Je voulais acheter un verre pour cette montre. Je vais ailleurs. Vous m'excuserez, je suis un peu pressé.
Marcella ne put retenir un soupir. La vérité c'est que je me sentais ému et attristé et que je mourais d'envie de me trouver loin de cette maison. Marcella appela un gamin, loi donna la montre et, malgré mes protestations, l'envoya chez un horloger du voisinage acheter un autre verre. Je n'avais qu'à me résigner. Elle me dit alors qu'elle désirait avoir la pratique de ses anciennes connaissances. Elle remarqua qu'il était fort naturel qu'un jour ou l'autre je me mariasse, et elle s'offrit à me vendre de fins bijoux au plus bas prix. Elle n'employa pas ce terme, elle se servit d'une métaphore délicate et transparente. J'en vins à me demander si elle avait vraiment eu des revers, abstraction faite de sa maladie, si elle n'avait pas toujours de beaux deniers sonnants, et si elle ne faisait pas du négoce à seule fin de satisfaire sa passion du lucre, qui était le ver rongeur de cette existence. Je sus depuis que mes soupçons étaient fondés.
XXXIX. LE VOISIN
Tandis que je faisais ces réflexions, un individu de petite taille, sans chapeau, tenant par la main une gamine de quatre ans, entra dans la boutique...
—Comment ça va-t-il depuis ce matin? demanda—t-il à Marcella.
—Comme ci comme ça; viens ici, Maricota.
L'individu prit l'enfant dans ses bras, et la fit passer par-dessus le comptoir.
—Allons, dit-il, demande à Dona Marcella comment elle a passé la nuit. Elle mourait d'envie de venir ici, mais sa mère n'avait pas eu le temps de l'habiller. Voyons, Maricota, dis bonjour à la dame... Gare la fessée... C'est bien... Vous ne pouvez vous figurer comme elle est chez nous. Elle parle de vous tout le temps; et ici, elle a l'air empaillée. Hier encore... faut-il raconter l'histoire, Maricota?
—Non, papa, je ne veux pas.
—C'est donc quelque chose de bien laid? dit Marcella en donnant une petite tape à l'enfant.
—Je vais vous dire: sa mère lui a appris à réciter chaque soir un pater et un ave, en l'honneur de la Sainte Vierge. Mais la petite est venue me demander hier, d'une voix si humble, devinez quoi?... si elle pouvait offrir sa prière à santa Marcella.
—Pauvre chérie, dit Marcella en l'embrassant.
—C'est un amour, une passion qu'elle a pour vous... Vous ne vous figurez pas... Sa mère dit que vous lui avez lancé un charme.
L'individu continua sur ce ton à raconter toutes sortes de choses aimables, et sortit enfin, emmenant la petite, non sans m'avoir lancé un regard d'interrogation ou de suspicion. Je demandai à Marcella qui il était.
—C'est un horloger du voisinage, un brave homme; sa femme est bien bonne aussi. Sa fille est gentille, n'est-ce pas? Ils ont l'air de beaucoup m'aimer... Ce sont de bonnes gens.
En proférant ces paroles, Marcella parlait d'une voix où il y avait un frémissement d'allégresse. Et un rayon de joie parut s'étendre sur sa face.
XL. DANS LE CABRIOLET
Sur ces entrefaites, le gamin entra, apportant la montre avec le verre. Il était temps; j'en avais assez de ma visite. Je donnai une monnaie d'argent au gamin, je dis à Marcella que je reviendrais dans une autre occasion, et je sortis au plus vite. Pour tout dire, je dois avouer que le cœur me battait un peu, mais c'était une espèce de glas. Mon âme se débattait entre des impressions opposées. Notez bien que la journée s'était passée gaiement pour moi. Au déjeuner, mon père m'avait récité par anticipation le premier discours que je devais proférer au Parlement. Nous en rîmes beaucoup, et le soleil aussi qui était dans ses bons jours de clarté. Virgilia aussi rirait sans doute, en entendant le récit de nos fantaisies. Et voilà que je perds mon verre de montre, que j'entre dans un magasin, le premier que je trouve sur ma route, et j'y rencontre le passé qui me déchire, qui m'embarrasse, qui m'interroge avec un visage couvert de cicatrices et de mélancolie.
Je le laissai où je l'avais trouvé. Je montai dans mon cabriolet qui m'attendait place S.-Francisco de Paula, et j'ordonnai au cocher partir au plus vite. Il cingla les mules, la voiture fit des soubresauts, les roues tracèrent leur sillon dans la boue formée par une pluie récente, et pourtant il me semblait que nous ne marchions pas. De temps à autre nous faisons connaissance avec un certain vent tiède et lourd, qui n'est ni violent ni âpre, qui n'emporte point les chapeaux et ne soulève pas les jupes, mais qui est pire que s'il faisait tout cela, parce qu'il abat, amollit et semble un dissolvant de l'âme. Ce vent, je l'avais en moi. Je sentais le courant d'air qu'il formait comme dans une gorge, entre le passé et le présent, désireux sans doute de s'étendre sur les plaines de l'avenir. Et la voiture qui ne marchait pas.
—Jean! criai-je au cocher, avancerons-nous bientôt?
Avancer! Monsieur! mais nous sommes à la porte de Monsieur le Conseiller.
XLI. L'HALLUCINATION
C'était vrai. J'entrai en coup de vent. Je trouvai Virgilia anxieuse, de mauvaise humeur, le front soucieux. Sa mère, qui était sourde, se trouvait dans le salon avec elle. Après les compliments d'usage, la jeune fille me dit d'un ton sec:
—Nous vous attendions plus tôt.
Je me défendis le mieux que je pus; je pris prétexte du cheval, qui était rétif, et d'un ami qui m'avait retenu. Et soudain voici que la parole meurt sur mes lèvres, et je demeure pétrifié. Virgilia... Eh quoi! c'est Virgilia, cette jeune fille?... Je la regardai fixement, et l'impression fut si cruelle que je reculai d'un pas en détournant mes regards. Sa carnation, si rose, si pure, si fraîche la veille encore, était maintenant jaune, stigmatisée par la même maladie qui avait frappé l'Espagnole. La petite vérole lui avait dévoré le visage. Ses yeux si vifs s'étaient étiolés. Ses lèvres pendaient, et toute son attitude disait la fatigue. Je la regardai bien; je lui pris la main et l'attirai doucement à moi. Je ne me trompais point. C'était bien la petite vérole. Je crois que je fis un geste de dégoût.
Virgilia s'éloigna et alla s'asseoir sur le sofa. Pendant un moment je contemplai la pointe de mes bottines. Devais-je sortir ou rester? La première hypothèse était absurde; je la rejetai, et je me dirigeai vers Virgilia qui demeurait assise et muette. Ciel! de nouveau je la retrouvai fraîche, juvénile, et tout en fleur. En vain je cherchais sur son visage les traces du mal, il n'y en avait aucune. La peau était blanche et fine comme de coutume.
—Vous ne m'avez donc jamais vue? me demanda-t-elle en voyant mon insistance.
—Aussi jolie, jamais.
Je m'assis, tandis qu'elle faisait craquer ses ongles sans rien dire. Je parlai de choses tout à fait étrangères à l'incident; mais elle ne répondait point et ne me regardait même pas. Moins le bruit de ses doigts, c'était la statue du silence. Une seule fois elle me contempla de très haut, en relevant un coin de ses lèvres, et en fronçant les sourcils au point de les unir. Et toute cette mimique lui donnait une expression mixte, entre le comique et le tragique.
Il y avait bien quelque affectation dans ce dédain. Elle avait pris un masque. Elle devait souffrir,—soit tristesse, soit dépit; et comme la douleur contenue est plus âpre, il est probable qu'elle souffrait en double sa propre souffrance. Mais je crois que c'est là de la métaphysique.
XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE
Et à propos de métaphysique, que dites-vous de ceci? On lance une boule; elle en rencontre une autre, lui transmet l'impulsion reçue, et celle-ci se met à rouler ni plus ni moins que la première. Supposons que la première boule s'appelle Marcella (c'est une simple supposition), la seconde Braz Cubas, la troisième Virgilia. Marcella reçoit une pichenette du passé et roule et vient buter contre Braz Cubas. Celui-ci, cédant à la force impulsive, va battre contre Virgilia, qui n'a rien de commun avec la première boule. Et voilà comment, par la simple transmission d'une force, les extrêmes se touchent dans la société humaine; et il s'établit ce qu'on pourrait appeler la solidarité de la tristesse humaine. Ce chapitre a pourtant échappé à Aristote.
XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS
Positivement Virgilia était un petit diable, un petit diable angélique, si l'on veut, mais c'en était un tout de même, et alors...
Alors apparut Lobo Neves. Il n'était ni plus svelte, ni plus élégant, ni plus instruit, ni plus sympathique que moi, et cependant il m'enleva de haute main Virgilia et la candidature, en peu de semaines, avec une fougue vraiment césarienne. Il n'y eut de la part de Virgilia aucun dépit, pas la moindre violence de la part de sa famille. Dutra me dit un beau jour que je devais attendre une époque plus opportune pour ma candidature, attendu que celle de Lobo Neves était appuyée par de puissantes influences. Je cédai. Ce fut le commencement de ma défaite. Une semaine plus tard, Virgilia demanda en souriant à Lobo Neves quand il prétendait être ministre.
—Tout de suite, s'il dépendait de moi; d'ici un an, puisque cela dépend de la volonté d'autrui.
Virgilia répliqua:
—Et vous me promettez qu'un jour vous me ferez baronne?
—Marquise, voulez-vous dire, car j'ai l'intention d'être marquis.
Dès lors je fus perdu. Virgilia compara l'aigle au dindon et choisit l'aigle, abandonnant le dindon à sa stupeur, à son dépit, et au souvenir de trois ou quatre baisers qu'elle lui avait donnés. Mais quand c'eût été dix, qu'est-ce que cela signifiait? La lèvre de l'homme n'est point comme le sabot du cheval d'Attila qui stérilisait le sol qu'il avait foulé; c'est justement le contraire.
XLIV. UN CUBAS
Mon père fut tout désappointé de ce dénouement, et je crois bien qu'il en mourut. Il avait bâti tant de châteaux, caressé tant et tant de beaux rêves, qu'il ne pouvait voir s'effondrer tout cet échafaudage, sans que le contre-coup fût grand dans son organisme. D'abord il se refusa à l'évidence. «Un Cubas»! et il disait cela avec une telle conviction, que moi, qui connaissais déjà la tonnellerie originelle, j'oubliai un instant la dame de mes pensées pour contempler un moment ce phénomène qui n'est point rare, mais qui est toujours curieux, d'une imagination qui s'impose à la conscience.
—Un Cubas! répétait-il le lendemain matin au déjeuner.
Ce déjeuner ne fut point très gai. Je me sentais tomber de sommeil. J'avais veillé une partie de la nuit. Était-ce l'amour? Non point. On ne peut aimer deux fois la même femme, et comme j'allais aimer celle-là même quelque temps après, je ne devais lui être en ce moment attaché que par les liens d'une fantaisie passagère, un peu d'habitude et beaucoup de fatuité. Et cela seul suffit pour expliquer l'insomnie. C'était le dépit, un dépit aigu comme une pointe d'épingle, et que j'entretins en fumant, en donnant des coups de poing dans l'air, en lisant machinalement jusqu'au lever de l'aurore, de la plus tranquille des aurores.
Mais j'étais jeune, et je portais en moi-même le remède à mes maux. Mon père, lui, ne put supporter le coup. À y bien penser, peut-être ne mourut-il pas de cette contrariété; mais sûrement elle aggrava son état. Il dura encore quatre mois, silencieux, triste, continuellement préoccupé, comme s'il se fût agi d'un remords, d'une déception sans remède, qui lui tînt lieu de rhumatisme et de toux. Il eut cependant un dernier instant de satisfaction: un des ministres d'État lui rendit visite. Je vis alors sur ses lèvres,—et il me semble le voir encore,—le sourire d'un autre temps. Ses regards brillèrent d'une flamme concentrée, qui fut comme la dernière lueur d'une lampe qui s'éteint. Mais la tristesse revint: la tristesse de s'en aller sans me voir occuper le haut poste auquel j'avais droit.
—Un Cubas!
Il mourut quelques jours après cette visite, un matin de mai, entre ses deux enfants, Sabine et moi. Mon oncle Ildefonso et mon beau-frère étaient aussi présents. La science des médecins, notre tendresse, tous les soins dont on l'entoura furent vains: il devait mourir, et il mourut.
—Un Cubas!
XLV. NOTES
Larmes et sanglots, la maison tendue de noir, un homme qui vient habiller le cadavre, un autre qui prend les dimensions du corps, un cercueil qu'on apporte, un catafalque que l'on dresse, de grands chandeliers, des lettres de faire-part, des gens qui entrent, lentement, à pas de loup, qui serrent la main aux personnes de la famille, les uns tristes, les autres sérieux et muets, un prêtre et un sacristain, des prières, des aspersions d'eau bénite, l'ensevelissent, le choc du marteau sur les clous, six personnes qui s'emparent du cercueil, l'emportent, descendent difficilement l'escalier malgré les cris, les sanglots et les larmes renouvelées de la famille, et placent la caisse funèbre sur le char; les courroies qu'on attache et que l'on serre, la voiture qui se met en branle, et les autres voitures qui défilent une à une... tous ces aspects qui paraissent une liste d'inventaire, sont autant de notes que j'avais prises pour un chapitre triste et après tout banal, que je n'écrirai pas.
XLVI. L'HÉRITAGE
Regarde-nous, maintenant, lecteur. Huit jours se sont passés depuis la mort de mon père. Ma sœur est assise sur un sofa, un peu plus loin. Cotrim, debout, appuyé sur une console, les bras croisés, mord ses moustaches. Je fais les cent pas, les regards au plancher. Grand deuil, profond silence.
—Mais enfin, dit Cotrim, cette maison vaut tout au plus trente contos; mettons trente-cinq.
—Elle en vaut cinquante, répondis-je; Sabine sait parfaitement qu'elle en a coûté cinquante-huit.
—Et quand on l'aurait payée soixante, repartit Cotrim; d'abord cela ne veut pas dire qu'elle les valait, et encore bien moins qu'elle les vaille encore aujourd'hui. Tu sais bien que les immeubles ont beaucoup baissé de prix depuis quelques années. Si celle-ci vaut cinquante contos, combien alors vaudra celle du Campo, que tu désires pour toi?
—Allons donc! une vieille bicoque!
—Vieille! s'écria Sabine en levant les mains au ciel.
—Je parie que vous la trouvez neuve.
—Voyons! frérot, dit Sabine en se levant du canapé. Nous pouvons tout arranger de bonne amitié et de façon décente. Par exemple, Cotrim ne veut point des noirs, il ne gardera que le cocher de papa et Paulo.
—Le cocher, non; je garde le cabriolet, et je ne vais pas acheter un autre cocher.
—Bon. Alors nous garderons Paulo et Prudencio.
—Prudencio a été libéré.
—Libéré?
—Il y a deux ans.
—Libéré! Voilà comment papa faisait les choses, sans rien dire à personne. C'est bon. Quant à l'argenterie..., je suppose qu'il n'a pas libéré l'argenterie?
Nous avions parlé de l'argenterie, une vieille vaisselle plate du temps de D. José. C'était la question la plus grave de la succession, par la valeur artistique, l'ancienneté, et l'origine même, car mon père disait que le comte de Cunha, quand il était vice-roi du Brésil, en avait fait présent à mon bisaïeul Luiz Cubas.
—Quant à l'argenterie, continua Cotrim, je m'en désintéresserais, n'était le désir que ta sœur a de la garder. Je trouve ce désir raisonnable. Sabine est mariée; elle a besoin d'un service présentable. Toi tu es garçon, tu ne reçois pas, tu...
—Mais je puis me marier.
—Pourquoi faire? s'écria Sabine.
Cette sublime question me fit pour un instant oublier mes intérêts. Je souris; je pris la main de Sabine en battant doucement sur la paume, de si aimable manière que Cotrim interpréta le geste comme un acquiescement et me remercia.
—De quoi? répondis-je; je n'ai point souscrit et ne souscrirai pas à vos exigences.
—Tu ne céderas pas?
Je secouai négativement la tête.
—Laisse-le, Cotrim, dit ma sœur à son mari. Peut-être veut-il aussi que nous lui donnions les vêtements que nous portons. Il ne manque plus que cela.
—Oui, c'est complet. Il veut le cabriolet, il veut le cocher, il veut l'argenterie, il veut tout. Il serait infiniment plus simple de nous citer en justice, et de prouver par témoins que Sabine n'est pas ta sœur, que je ne suis pas ton beau-frère, et que Dieu n'est pas Dieu. Voilà le bon moyen de ne rien perdre. Mon cher garçon, tu nous prends pour d'autres.
Nous en étions arrivés à un tel degré d'irritation que je crus devoir offrir un moyen terme: répartir l'argenterie entre nous. Il ricana et me demanda qui garderait la théière, et qui le sucrier. Et il ajouta que nous avions le temps de discuter nos prétentions, tout au moins judiciairement. Sabine s'était accoudée à la fenêtre qui donnait sur le jardin, et au bout d'un instant elle revint et proposa de me céder Paulo et l'autre noir contre l'argenterie. J'allais accepter, mais Cotrim s'étant approché, elle répéta sa proposition.
—Ça, jamais, dit-il, je ne fais pas l'aumône.
Nous dinâmes tristement. Mon oncle le chanoine arriva quand nous en étions au dessert. Et il assista encore à une légère altercation.
—Mes enfants, dit-il, rappelez-vous que mon frère vous a laissé un pain assez grand pour être réparti entre tous.
Et Cotrim:
—C'est vrai, c'est fort vrai. Mais il n'est pas question de pain; il est question de beurre. Je ne me contente pas de pain sec.
On fit enfin le partage; mais nous étions brouillés. Et vraiment il m'en coûta de me fâcher avec Sabine. Nous étions si bons amis. Nous avions tant de choses en commun, jeux d'enfants, fureurs puériles, sourires et tristesses de l'âge adulte, nous avions partagé le pain de l'allégresse et celui des misères, fraternellement, comme un bon frère et une bonne sœur que nous étions. Et pourtant nous étions fâchés. C'était comme la beauté de Marcella qui disparu sous la grêle de la variole.
XLVII. LE RECLUS
Marcella, Sabine, Virgilia... me voilà en train de fondre tous ces contrastes, comme si ces noms et ces personnes étaient autre chose que des modalités de mon affection intime. Plume de mauvaises mœurs, mets une cravate au style, revêts-le d'un habit moins sordide. Ensuite nous rentrerons dans mon ancienne demeure, nous nous coucherons dans ce hamac, où j'ai passé la plus grande partie des années qui s'écoulèrent depuis l'inventaire des biens paternels jusqu'à l'année 1842. S'il s'exhale de la pièce de vagues senteurs de toilette, il ne faut pas croire que c'est moi qui ai versé les parfums. C'est un relent de Z, de N, ou de U. Toutes ces lettres majuscules bercèrent dans ce boudoir leur élégante abjection. Mais si, outre l'arôme, on est curieux d'autre chose, c'est peine perdue: je n'ai gardé ni les portraits, ni les lettres, ni les factures. L'émotion même s'est éteinte, il ne reste que les initiales.
Je vécus ainsi en reclus. De temps à autre, j'allais au bal, au théâtre, à une réunion; mais la plus grande partie du temps, je l'ai passée avec moi-même. J'ai vécu; je me suis laissé porter par le flux et le reflux des événements et des jours, tantôt agité tantôt apathique, entre l'ambition et l'indifférence. Je faisais de la politique et de la littérature, j'envoyais des articles et des vers aux journaux, j'acquis même une certaine réputation de polémiste et de poète. Quand je me souvenais de Lobo Neves, qui était député, et de Virgilia, future marquise, je me demandais à moi-même si je n'aurais pas fait un meilleur député et un plus élégant marquis que Lobo Neves, car je valais mieux que lui, beaucoup mieux que lui. Et je me disais cela en regardant le bout de mon nez.
XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA
—Sais-tu qui est arrivé hier de S. Paulo? me demanda un soir Luiz Dutra.
Luiz Dutra était un cousin de Virgilia, qui vivait aussi dans l'intimité des muses. Ses vers plaisaient, et valaient du reste mieux que les miens. Mais il lui fallait la sanction d'une élite qui lui confirmât les applaudissements de la masse. Il était timide et n'interrogeait perdue. Mais il se délectait à entendre des paroles louangeuses. Il prenait alors de nouvelles forces, et se remettait au travail avec une ardeur juvénile.
Ce pauvre Dutra! à peine avait-il publié quelque chose qu'il accourait chez moi, et commençait à tourner autour de moi, dans l'attente d'un jugement, d'une parole, d'un geste qui fût de ma part une approbation de sa nouvelle production. Moi, je parlais de mille choses différentes,—du dernier bal du Catete, d'une séance des Chambres, d'équipages et de chevaux,—de tout, moins de ses vers et de sa prose. Il me répondait d'abord avec animation, puis mollement, et tâchait de faire tourner la conversation sur le sujet qui l'intéressait. Il ouvrait un livre, me demandait si j'avais quelque travail en train; je lui répondais oui ou non, puis je passais à un autre chapitre. À la fin, il se taisait et sortait tout triste. Mon désir était de le faire douter de lui-même, de le décourager, de l'éliminer. Et tout en prenant cette résolution, je regardais le bout de mon nez...
XLIX. LE BOUT DU NEZ
Combien de fois dans ma vie, pour me faire une conscience sans remords, je me suis servi de ce système: regarder le bout de mon nez... Avez-vous quelquefois médité sur le destin du nez, cher lecteur? Le docteur Pangloss disait qu'il est fait pour l'usage des lunettes.—Je confesse que cette explication m'avait d'abord paru définitive. Mais un certain jour que je méditais sur ce point obscur de philosophie, et sur d'autres encore, je découvris enfin l'unique, véritable et suprême utilité de cet appendice.
Il me suffit pour cela de me rappeler l'habitude des fakirs. On sait que ces gens-là demeurent, en effet, des heures en contemplation, les regards fixés sur le bout de leur nez, à seule fin de voir la lumière céleste. Ils perdent alors la notion du monde extérieur, s'envolent dans l'invisible, touchent l'impalpable, se délivrent des liens terrestres, se dissolvent et s'éthérisent. Cette sublimation de l'être par le bout du nez est le phénomène le plus prodigieux de l'esprit et il n'appartient pas en propre aux fakirs; il est universel. Chaque homme éprouve le besoin et a le pouvoir de contempler son propre nez pour voir la lumière céleste, et cette contemplation, dont l'effet est de subordonner l'univers à un nez seulement, constitue l'équilibre des sociétés. Si les nez se contemplaient exclusivement les uns les autres, le genre humain n'aurait pas duré deux siècles; il se serait éteint avec les premières tribus.
J'entends d'ici une objection du lecteur. Comment peut-il en être ainsi? Car enfin l'on ne surprend jamais les gens en train de contempler leur nez.
Lecteur obtus, cela prouve que tu n'est jamais entré dans le cerveau d'un chapelier. Un chapelier passe devant une chapellerie. C'est le magasin d'un rival, qui a commencé il y a deux ans. Il y avait alors deux portes à sa boutique; il l'a agrandie, et maintenant, il y en a quatre. Il se promet que d'ici peu il y en aura six ou huit. Le chapelier voit dans la vitrine les chapeaux du rival; par les différentes portes, entrent les clients du rival. Le chapelier compare cette boutique à la sienne, qui est plus ancienne et qui pourtant n'a que deux portes, et ces chapeaux à ceux qu'il vend, et que l'on achète moins, bien qu'ils soient d'un prix égal. Cela le mortifie, naturellement. Il poursuit son chemin, pensif, les yeux baissés ou fixés devant lui. Il cherche les causes de la prospérité de l'autre et de son propre abandon, alors qu'il est un chapelier bien supérieur à l'autre chapelier... C'est en cet instant que ses yeux se fixent sur la pointe de son nez.
La conclusion c'est qu'il y a deux forces capitales au monde. L'amour qui multiplie l'espèce, et le nez qui la subordonne à l'individu. Procréation, et équilibre.
L. VIRGILIA MARIÉE
—C'est ma cousine Virgilia, la femme de Lobo Neves, qui est arrivée de S. Paulo, continua Luiz Dutra.
—Ah!
—Et ce n'est qu'aujourd'hui que je sais une chose, cachotier que tu es...
—Laquelle?
—Tu voulais l'épouser.
—Une idée de mon père... Qui t'a dit ça?
—Elle-même. Je lui ai beaucoup parlé de toi, et elle s'est laissé aller aux confidences.
Le lendemain, comme je me trouvais rue d'Ouvidor, à la porte de la typographie Plancher, je vis de loin une femme superbe. Elle s'approcha; c'était elle. Je ne la remis qu'à deux pas de moi, tant l'art et la nature l'avaient changée à son avantage. Je la saluai; elle passa. Je la vis monter avec son mari dans leur voiture, qui les attendait un peu plus loin. Je demeurai confondu.
Huit jours après, je la rencontrai dans un bal. Je crois que nous échangeâmes au plus deux ou trois mots. Mais à un autre bal, un mois plus tard, chez une dame qui avait fait l'ornement des salons du premier règne, et qui brillait encore dans ceux du second, le rapprochement fut plus intime et plus long, car nous conversâmes et nous valsâmes ensemble. La valse est un délicieux passe-temps. Nous valsâmes, et j'avoue qu'au contact de ce corps flexible et magnifique, j'éprouvai une singulière sensation: celle d'un homme qui a été victime d'un vol.
—Comme il fait chaud! dit-elle aussitôt nous eûmes fini. Allons sur la terrasse?
Non; vous pourriez vous enrhumer. Passons de préférence dans l'autre salon.
Nous y trouvâmes Lobo Neves, qui me fit compliment sur mes écrits politiques, en ajoutant qu'il se taisait sur mes productions littéraires parce qu'il se jugeait un profane dans la matière. Mais ce qui avait trait à la politique était excellent, bien pensé et d'un bon style. Je lui répondis sur le même ton de courtoisie, et nous nous séparâmes contents l'un de l'autre.
Trois semaines se passèrent, et je reçus une invitation de lui pour assister à une soirée intime. J'y allai. Virgilia me reçut avec cette aimable phrase: «Aujourd'hui vous valsez avec moi». J'étais, il est vrai, un valseur émérite; rien d'étonnant à ce qu'elle me distinguât. Nous valsâmes, une fois, deux fois. Un livre perdit Françoise; ce fut une valse qui nous perdit. Je crois bien que ce soir-là je lui serrai la main avec force. Elle se laissa faire, feignant de ne pas comprendre. Je l'étreignais; tous les regards étaient fixés sur nous et sur les autres couples enlacés et tournants... Un délire.
LI. ELLE EST À MOI
—Elle est à moi! me dis-je en la remettant aux mains d'un autre cavalier. Pendant tout le reste du bal, cette idée, je l'avoue, m'entra dans l'esprit, non pas comme à coups de marteau, mais comme si on me l'avait insinuée avec une vrille.
—Elle est à moi, me disais-je en arrivant à la porte de chez moi.
À ce moment même, comme si le destin ou qui que ce soit eût la fantaisie de donner une proie de plus à mes velléités de possession, je vis relire sur le sol quelque chose de jaune et de rond. Je me baissai; c'était une monnaie d'or, un demi-doublon.
—Elle est à moi, répétai-je en riant; et je la mis dans ma poche.
Cette nuit-là je ne me souvins plus de la monnaie; mais le jour suivant, j'éprouvai des scrupules en y pensant, et je me demandai de quel droit j'allais garder une monnaie dont je n'avais pas hérité, que je n'avais point gagnée, que j'avais seulement trouvée dans la rue. Évidemment, elle ne m'appartenait point. Elle appartenait à celui qui l'avait perdue, riche ou pauvre, pauvre peut-être, quelque ouvrier qui en avait besoin pour donner du pain à sa femme et à ses enfants. D'ailleurs, même s'il était riche, mon devoir n'en restait pas moins le même. Je devais restituer la pièce, et le meilleur moyen, l'unique même, était de mettre une annonce dans les journaux, ou de m'adresser à la police. J'envoyai une lettre au chef de police, en lui remettant ma trouvaille, et en le priant de la faire parvenir, par tous les moyens possibles, aux mains de son légitime propriétaire.
J'expédiai la lettre, et je déjeunai tranquille; je puis dire joyeux. Ma conscience avait tant valsé la veille qu'elle en était demeuré suffoquée et sans respiration. Mais la restitution de la pièce fut comme une fenêtre qui s'ouvrit sur un autre côté de la morale. Une onde d'air pur entra, et la pauvre dame respira à son aise. Il est bon de ventiler la conscience: je ne vous en dis pas plus long. En tous cas, en abstrayant les circonstances, ma façon de procéder était louable, elle exprimait un juste scrupule, le sentiment d'une âme délicate. C'est ce que me disait la bonne dame, d'un ton à la fois austère et tendre. C'est ce qu'elle me disait, penchée sur l'appui de la croisée.
—C'est fort bien fait, Cubas; parfaitement agi. Non seulement cet air est pur, mais il est balsamique; c'est un effluve des éternels jardins. Veux-tu voir ce que lu as fait, Cubas?
Et l'aimable personne, tirant un miroir, l'ouvrit devant mes yeux. Je vis clairement le demi-doublon de la veille, rond, brillant, qui se multipliait à mes yeux, dix fois, trente fois, cinq cents fois, me démontrant amplement le bénéfice que je retirerai pendant ma vie et après ma mort de cette simple restitution. Et je concentrai tout mon être dans la contemplation do mon acte, m'y reconnaissant, m'y trouvant bon, peut-être grand. Une simple monnaie, hein! Ce que c'est que d'avoir un peu trop valsé.
C'est ainsi que moi, Braz Cubas, je découvris la loi sublime de l'équivalence des fenêtres, et que j'établis que, pour compenser la fermeture d'une croisée, il suffisait d'en ouvrir une autre, afin que la morale puisse aérer constamment la conscience. Peut-être ne comprendra-t-on pas ce que je dis; peut-être vaudrait-il mieux parler d'une chose plus concrète, d'un paquet, par exemple, d'un paquet mystérieux? Parlons donc du paquet mystérieux.
LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX
Le fait est que, quelques jours plus tard, en allant à Botafogo, je heurtai contre un paquet qui se trouvait sur la plage. Je m'exprime mal; je ne heurtai point, j'y donnai un coup de pied volontaire. En voyant ce paquet, pas très grand, mais propre et correctement noué d'une ficelle, ce quelque chose qui avait une certaine apparence, j'eus l'idée de le pousser du pied, par curiosité. Je sentis une résistance. Un coup d'œil lancé alentour me fit voir la plage déserte. Des gamins s'amusaient au loin. Plus loin encore, un pêcheur raccommodait ses filets. Personne ne pouvait me remarquer. Je m'inclinai, je paquet, et je poursuivis mon chemin.
Je poursuivis mon chemin, non sans quelque hésitation. Ce pouvait être une mauvaise farce. J'eus l'idée de rejeter le paquet sur la plage, mais, en le palpant, j'écartais cette pensée. Un peu plus loin, je fis un détour, et revins chez moi.
—Allons voir ça, dis-je en entrant dans mon cabinet.
J'hésitai encore un instant, par crainte, je crois. La pensée d'une mauvaise farce se présenta encore à mon esprit. Il est certain que je me trouvais sans témoins; mais j'avais en moi un gavroche prêt à siffler, à huer, à rire, à s'esclaffer, à glousser, à faire les cent coups, s'il me voyait ouvrir le paquet et en tirer une douzaine de vieux mouchoirs ou un certain nombre de goyaves pourries. Il était trop tard; ma curiosité était excitée comme doit l'être celle du lecteur. Je défis le paquet, et je vis... je trouvai... je comptai... je recomptai cinq contos de reis tout au long; peut-être dix mil reis en cinq contos en bonne monnaie et billets de banque, le tout bien plié, bien arrimé: une trouvaille rare. Je remis tout en ordre. Au dîner, il me sembla que les petits nègres de service clignaient des yeux. M'auraient-ils épié? Je les interrogeai discrètement, et conclus par la négative. Après le dîner, je retournai dans mon cabinet, je recomptai l'argent, et je souris de ces soins maternels, donnés aux cinq contos, moi qui étais riche.
Pour n'y plus penser, j'allai passer ma soirée chez Lobo Neves, qui avait insisté pour que je ne manquasse point aux réceptions de sa femme. Je rencontrai le chef de police, et on me présenta à lui. Il se rappela ma lettre tout de suite et le demi-doublon que je lui avais fait tenir quelques jours auparavant. Il raconta l'anecdote. Virgilia parut goûter le procédé, et chacune des personnes présentes plaça son histoire. J'écoutai la série avec une impatience de femme hystérique.
La nuit suivante, le jour suivant, et pendant toute la semaine, je pensai le moins possible aux cinq contos et je les laissai dormir bien tranquillement dans le tiroir de mon secrétaire. Je parlais de tout, excepté d'argent, et surtout d'argent trouvé; pourtant ce n'est pas un crime de trouver de l'argent; c'est une heureuse aventure, un hasard propice; c'était peut-être un décret de la Providence. Ce ne pouvait même être autre chose. On ne perd point cinq contos, comme on perd un mouchoir de poche. Cinq contos que l'on transporte sont l'objet de toute notre attention. On les palpe; on ne les quitte pas des yeux ni des mains, ils ne nous sortent pas de l'esprit; et pour les perdre totalement, comme ça, sur une plage, il faut que... En tous cas ce n'était pas un crime de les avoir trouvés: ni un crime, ni un déshonneur, ni rien qui rabaisse le caractère d'un homme. C'était une trouvaille, un heureux hasard, comme de gagner le gros lot ou un pari aux courses, comme avoir de la chance à n'importe quel jeu honnête; je dirai même que cette chance était ici méritée, car je ne me sentais ni mauvais, ni indigne des bienfaits de la Providence.
—Ces cinq contos, me disais-je trois semaines plus tard, il va falloir que je les emploie à quelque bonne action, à la dot de quelque pauvre fille ou à quelque œuvre semblable... Il faudra voir...
Ce jour-même, je les portai à la banque du Brésil. J'y fus reçu avec de délicates allusions au demi-doublon. Mon aventure faisait le tour de mes connaissances. Je répondis, assez gêné, qu'il n'y avait pas là de quoi faire tant de bruit. Et on loua ma modestie par-dessus le marché. Alors je me fâchai pour tout de bon, et l'on me répondit qu'on me trouvait grand, tout simplement.
LIII. ......
Virgilia, elle, ne se rappelait plus du tout du demi-doublon. Toute sa pensée se concentrait en moi, dans mes yeux, dans ma vie, dans ma pensée. Elle le disait, et c'était vrai.
Il y a des plantes qui naissent et poussent vite; d'autres sont au contraire lentes et tardives. Notre amour était comme les premières. Il poussa avec tant de fougue et de sève qu'en peu de temps il devint comme les plus exubérantes et les plus touffues productions des forêts. Je ne pourrais vous dire au juste combien de jours furent nécessaires à sa croissance. Je me souviens qu'un certain soir, la fleur, ou le baiser, comme on voudra l'appeler, s'épanouit sur la bouche de la jeune femme; elle me le donna, la pauvrette, avec un tremblement, car nous étions à la porte du jardin. Cet unique baiser, rapide comme l'occasion, ardent comme l'amour, prologue d'une vie de délices, de terreurs, de remords, de plaisirs qui se transforment en douleurs, d'afflictions qui deviennent de l'allégresse, nous unit en cet instant. Et depuis, ce fut une hypocrisie patiente et systématique, unique frein d'une passion sans frein, une vie d'agitation, de désespoirs et de jalousies, qu'une heure compensait plus que largement. Puis il en venait une autre qui se substituait à celle-là, et alors les agitations et le reste, la fatigue et la satiété, qui sont la fin de tout, remontaient à la surface. Tel fut le volume de ce prologue.
LIV. LA PENDULE
Je sortis en emportant le goût de ce baiser. Je ne pus dormir. Je me jetai sur mon lit, mais bien inutilement. En général, pendant mes insomnies, le tic-tac de la pendule m'était fort désagréable. Ce bruit vague et sec m'avisait à chaque instant que j'avais quelques secondes de moins à vivre. Je me figurais alors un vieux diable, assis entre deux sacs, celui de la vie et celui de la mort, et retirant les monnaies de l'un pour les passer dans l'autre, en comptant de la sorte:
—Un de moins.
—Un de moins.
—Un de moins.
—Un de moins.
Chose singulière, quand la pendule s'arrêtait, je la remontais aussitôt, pour qu'elle ne cessât jamais de battre, et que je pusse supputer tous les instants perdus. Il y a des inventions qui se transforment ou se perdent. Les institutions succombent; l'horloge est définitive.
LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE
BRAZ CUBAS
. . . . . . . .!
VIRGILIA
. . . . . . . . . .
BRAZ CUBAS
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
VIRGILIA
. . . . . . . . . . .!
BRAZ CUBAS
. . . . . . . . .
VIRGILIA
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
BRAZ CUBAS
. . . . . . . .
VIRGILIA
. . . . .
BRAZ CUBAS
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . !
VIRGILIA
. . . . . . . . . . . . . . !
BRAZ CUBAS
. . . . . . . . !
VIRGILIA
. . . . . . . . . . . !
LVI. LE MOMENT OPPORTUN
Mais enfin, qui m'expliquera la raison de ce changement? Un jour, nous nous rencontrons, nous nous faisons des promesses de mariage, nous les retirons, nous nous séparons, froidement, sans douleur, parce qu'aucune passion n'existait en nous. C'est à peine si j'éprouve quelque dépit, et rien de plus. Les années se passent, je la revois, nous faisons trois ou quatre tours de valse, voilà que nous nous aimons jusqu'au délire. Il est vrai que la beauté de Virgilia était parvenue à un haut degré de perfection, mais, substantiellement, nous étions restés les mêmes, et quant à moi, je n'étais devenu ni plus élégant ni plus beau. Qui m'expliquera le motif de ce changement?
Il ne pouvait résider que dans l'opportunité du moment. Notre première rencontre n'était pas opportune, parce qu'alors, si nous n'étions pas verts l'un et l'autre pour l'amour, nous l'étions encore pour notre amour. Il n'y a d'amour possible sans l'opportunité des acteurs. Cette explication, je la trouvai moi-même, deux ans après le baiser, un jour que Virgilia se plaignait d'un quidam ridicule qui allait chez elle, et lui faisait la cour avec ténacité.
—Quel importun! disait-elle en faisant une grimace de rage.
Je tressaillis; et je vis en la regardant que son indignation était sincère. Il me vint à l'idée que moi-même j'avais peut-être naguère provoqué cette même grimace, et je compris aussitôt toute l'importance de mon évolution. D'inopportun j'étais devenu opportun.
LVII. DESTIN
Oui certes, nous nous aimions. Maintenant que toutes les lois sociales étaient contre nous, nous nous aimions pour de bon. Nous étions liés l'un à l'autre comme les deux âmes que le poète rencontre dans le purgatoire:
Di pari como buoi che vanno a giogo.
Et je dis mal en nous comparant à des bœufs, car nous étions une autre espèce d'animaux moins lents, plne préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en riait, et les autres avec lui.
LVIII. CONFIDENCE
J'éprouvais d'abord un certain émoi quand je me rencontrais avec Lobo Neves. Illusion pure! Comme il adorait sa femme, il ne se gênait pas pour me le dire. Il trouvait que Virgilia était la perfection même, un tissu de qualités solides et profondes, aimable, élégante, austère, un vrai modèle. Et sa confiance ne s'arrêta pas là. Elle n'était qu'entr'ouverte; bientôt il ouvrit la porte toute grande. Un jour, il me confessa qu'il y avait un ver rongeur dans son existence: il lui manquait la gloire. Je l'encourageai. Je lui dis de fort agréables choses, qu'il écouta avec l'onction religieuse de son désir, qui ne consentait pas à mourir. Alors je compris que son ambition était lasse de battre de l'aile sans pouvoir prendre largement son vol. Quelques jours après, il me dit tous ses dégoûts, ses amertumes, ses fureurs concentrées. Il confessa que la vie politique est faite d'envies, de dépits, d'intrigues, de perfidies, d'intérêts et de vanités. Évidemment, il traversait une crise de mélancolie; j'essayai de la combattre.
—Je sais ce que je dis, répliqua-t-il avec tristesse. Vous ne pouvez vous imaginer tout ce que j'ai dû supporter. Je suis entré dans la politique par goût, par relations de famille, par ambition, et un peu par vanité. Vous voyez que j'ai réuni en moi tous les motifs qui poussent un homme dans la vie publique. Mais je ne voyais le théâtre que du côté des spectateurs; et vraiment le décor était beau et le spectacle magnifique, la représentation mouvementée et divertissante. Je signai un engagement; on m'a donné un rôle qui... Mais pourquoi vous fatiguerais-je de mes plaintes? Abandonnez-moi à tribulations. J'ai passé des heures et des jours!... Il n'y a ni constance de sentiments, ni gratitude, il n'y a rien!... rien!... rien!...
Il se tut, profondément abattu, les regards au ciel, paraissant ne plus rien entendre que l'écho de ses propres pensées. Après quelques instants, il se leva et me tendit la main. Vous allez vous moquer de moi, me dit-il; mais pardonnez-moi ce mouvement d'expansion. J'avais en tête une préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en riait, et les autres avec lui.
LIX. UNE RENCONTRE
La politique doit être un vin énergique, me disais-je en sortant de la maison de Lobo Neves. Chemin faisant, j'aperçus dans la rue dos Barbonos un de mes anciens condisciples, alors ministre, et qui passait dans sa voiture. Nous nous saluâmes affectueusement. La voiture passa, et je m'en allai, cheminant, cheminant, cheminant...
—Pourquoi ne serais-je pas ministre?
Cette idée triomphale,—cette idée à falbalas, comme dirait le père Bernardes,—cette idée commença une série de voltiges que je suivis du regard en la trouvant divertissante. Je ne me souvins plus du découragement de Neves. Je sentis l'attraction de l'abîme. Je ne pensais qu'à mon ancien camarade, à nos courses à travers les collines, à nos jeux et à nos gamineries; et en comparant l'homme et l'enfant, je me demandais pourquoi je n'atteindrais pas où il avait atteint lui-même. J'entrai dans le jardin public et, là encore, tout semblait me répéter:
—Pourquoi donc, Cubas, ne serais-tu pas ministre? Pourquoi ne serais-tu pas ministre, Cubas?
En entendant cette voix universelle, j'éprouvais une délicieuse sensation dans tout mon organisme. J'entrai, j'allai m'asseoir sur un banc, tout en ruminant cette pensée. C'est Virgilia qui serait contente! Quelques instants plus tard, je vis s'approcher de moi un individu qui ne m'était pas inconnu. Je le connaissais, mais d'où?
Figurez-vous un homme de trente-huit à quarante ans, haut, maigre et pâle. Ses vêtements, abstraction faite de la forme, paraissaient revenus de la captivité de Babylone; son chapeau était contemporain de celui de Gessle. Imaginez maintenant une redingote plus large que ne comportaient les chairs, ou plus littéralement les os, du nouveau venu. La couleur noire du vêtement passait au jaune terne. Il n'en restait que la corde. Trois boutons avaient subsisté sur une rangée de huit. Les pantalons, de toile grise, étaient fortement marqués aux genoux, et s'effrangeaient sous la friction d'un talon qui appartenait à un soulier dépourvu de miséricorde et de cirage. À son cou flottait une cravate aux pointes bicolores, mais déteintes, et qui s'enroulait autour d'un col qui datait de huit jours. Je crois bien qu'il portait aussi un gilet, un gilet de soie obscure, déchiré par espaces et déboutonné.
—Je parie que vous ne me reconnaissez pas, Monsieur le Docteur Cubas? me dit-il.
—Non, je ne vous remets pas...
—Je suis Borba, Quincas Borba.
Je fis un mouvement de recul... Qui me donnera le verbe solennel d'un Bossuet ou d'un Vieira, pour dire une si complète désolation. C'était Quincas Borba, le gracieux enfant d'un autre temps, mon ancien condisciple, si intelligent et de si bonne famille. Quincas Borba! impossible! cela ne pouvait être. Je ne pouvais arriver à me persuader que cette misérable figure, cette barbe poivre et sel, que ce truand vieux avant l'âge, que toute cette ruine constituât le Quincas Borba que j'avais connu autrefois. Et pourtant, c'était lui. Les yeux conservaient encore l'expression d'un autre temps; le sourire n'avait point perdu l'ironie caractéristique. D'ailleurs il supporta tranquillement mon ébahissement. Au bout de quelques instants, je détournai les regards. Si son aspect était répugnant, la comparaison était abasourdissante.
—Pas besoin de longs commentaires, n'est-ce pas? vous devinez tout: une vie de misère, de tribulations et de luttes. Vous rappelez-vous nos réunions où je jouais le rôle de roi? Quelle dégringolade! Me voilà passé mendiant.
Haussant les épaules et la main droite, d'un air d'indifférence, il paraissait résigné aux coups de la fortune, et peut-être même satisfait. Oui content, et, en tous cas, impassible. Ce n'était ni la résignation chrétienne, ni l'acceptation philosophique. La misère lui avait recouvert l'âme de durillons, au point qu'il avait perdu la sensation de la boue. Il traînait ses haillons comme autrefois la pourpre: avec je ne sais quelle grâce indolente.
—Venez me voir, lui dis-je; je tâcherai de vous trouver quelque chose.
Un sourire magnifique entr'ouvrit ses lèvres.
—Vous n'êtes pas le premier qui me promet quelque chose, et sans doute, vous ne serez pas le dernier qui ne fera rien pour moi. Du reste, à quoi bon? Est-ce que je demande autre chose que de l'argent? De l'argent, oui; il faut bien manger, et les gargotes ne font pas crédit. Les fruitières non plus. Un rien du tout, deux sous de cruzade, il faut tout payer au comptant, Un enfer, quoi!... Un enfer, mon... j'allais dire mon ami... Un enfer de tous les diables! Tenez, je n'ai pas encore déjeuné.
—Non?
—Non; je suis sorti de très bonne heure de chez moi. Savez-vous où je demeure? Sur la troisième marche de l'église de S. Francisco, à droite, en montant. Pas besoin de frapper à la porte. L'appartement est on ne peut plus frais. Eh bien! je suis sorti de bonne heure, et je suis à jeun...
Je tirai mon porte-monnaie, j'y pris un billet de cinq mil reis,—le moins propre,—et je le lui donnai. Il le reçut avec un éclair de contentement. Il éleva le papier au-dessus de sa tête, et l'agita avec enthousiasme: