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Mémoires Posthumes de Braz Cubas

MACHADO DE ASSIS (continued 3)

Adrien Delpech translation

—In hoc signo, vinces! s'écria-t-il.

Ensuite il baisa le billet, avec des airs de tendresse et une si bruyante expansion que j'en éprouvai à la fois de la pitié et du dégoût. Il n'était point sot, et devina la nuance: il devint sérieux, grotesquement sérieux, et s'excusa de sa gaieté, gaieté d'un pauvre diable qui depuis nombre d'années ne voyait pas la couleur d'un billet de cinq mil reis.

—Il ne tient qu'à vous d'en posséder bien d'autres.

—Vraiment? fit-il en faisant un saut de mon côté.

—Vous n'avez qu'à travailler.

Il fît un geste de dédain, demeura un instant sans parler, puis me déclara positivement qu'il ne voulait rien faire. J'étais écœuré de cette abjection si tristement comique, et je me levai pour partir.

—Vous ne partirez pas sans que je vous enseigne ma philosophie de misère, me dit-il en se plantant devant moi.

LX. L'ACCOLADE

Je supposai que le pauvre diable était quelque peu fou, et j'allais m'éloigner, quand il me prit par le poignet, et contempla pendant quelques instants le brillant que je portais au doigt. Je sentis courir sur sa chair un frémissement de désir, un prurit de possession.

—Superbe! dit-il.

Ensuite il commença à tourner autour de moi, en m'examinant des pieds à la tête.

—Vous vous mettez bien, me dit-il. Des bijoux, du linge fin, élégant et... Comparez donc vos souliers aux miens. Quel contraste! Vraiment, vous vous mettez bien. Et les donzelles? Comment sont-elles? Vous êtes marié?

—Non...

—Moi non plus.

—J'habite rue...

—Je veux ignorer votre adresse, interrompit-il. Si nous nous revoyons, donnez-moi de temps à autre un billet de cinq mil reis; mais permettez que je n'aille pas le demander chez vous. C'est un reste d'orgueil... Maintenant, adieu; je vois que vous vous impatientez.

—Adieu.

—Et merci. Laissez-moi vous remercier de plus près.

Ce disant, il m'embrassa avec tant d'impétuosité que je ne pus éviter son étreinte. Nous nous séparâmes finalement, et je m'éloignai rapidement, triste, écœuré, et la chemise salie par l'accolade. La partie sympathique de la sensation avait fait place à l'autre. J'aurais voulu le trouver digne dans sa détresse. Et je comparai de nouveau l'enfant d'autrefois et l'homme d'aujourd'hui, les espérances passées et la réalité du présent...

—Bah! dis-je, allons dîner.

Je mets la main dans la poche de mon gilet, pour y chercher ma montre.—Suprême désillusion! Borba me l'avait volée en m'embrassant.

LXI. UN PROJET

Je dînai tristement. Ce n'était pas la perte de la montre qui me désolait; c'était le souvenir de l'auteur du vol, et les images d'autrefois, et le contraste et la conclusion.... Depuis le potage, la fleur jaune et morbide du chapitre XXV s'ouvrit en moi, et je dînai à la hâte pour me rendre chez Virgilia. Elle était le présent; je voulais me réfugier en elle, pour échapper aux impressions du passé, car la rencontre de Quincas Borba m'avait ramené vers un passé, non pas réel, mais vers un passé imaginaire, abject, loqueteux, mendiant et voleur.

Je sortis, mais il était encore trop tôt. Je les aurais trouvés à table. L'idée me vint alors de retourner au jardin public pour y chercher Quincas Borba. La pensée de le régénérer surgit en moi, forte et impérative. Il était déjà parti. Je m'adressai au garde; il me répondit qu'en effet «cet individu» apparaissait de temps à autre.

—À quelle heure?

—Il n'a pas d'heure.

Il n'était donc pas impossible de le rencontrer. Je me promis de revenir. La nécessité de le régénérer, de le ramener au travail et an respect de lui-même me remplissait le cœur. Je commençai à sentir un bien-être, une sublimation, une admiration de moi-même... La nuit tombait, j'allai retrouver Virgilia.

LXII. L'OREILLER

J'allai retrouver Virgilia. Je ne tardai pas à oublier Quincas Borba. Virgilia était le traversin de mon esprit: un traversin doux, tiède, profond, aromatique, couvert d'une taie de fine toile de Bruxelles. Je m'y reposais habituellement de toutes les sensations tristes ou douloureuses. Et à bien penser, c'était l'unique raison d'être de Virgilia; l'unique. En cinq minutes, j'avais complètement oublié Quincas Borba, en cinq minutes de mutuelle contemplation, les mains dans les mains. Cinq minutes et un baiser emportèrent Quincas Borba, scrofule de la vie, loque du passé. Que m'importait son existence? Il pouvait à volonté attrister les regards des passants, puisque j'avais deux palmes d'un divin traversin, pour y fermer les yeux et y dormir.

LXIII. FUYONS

Hélas! on ne saurait toujours se reposer et dormir. Trois semaines plus tard, en arrivant sur les quatre heures chez Virgilia, je la trouvai triste et abattue. D'abord elle refusa de me dire ce qui la préoccupait; mais comme j'insistais:

—Je crois que Damian se doute de quelque chose, me dit-elle. Je remarque en lui des bizarreries... Je ne sais comment dire... Il est toujours prévenant, sans doute, mais son regard n'est plus le même. Je dors mal: cette nuit encore, je me suis réveillée atterrée. Je rêvais qu'il allait me tuer. Peut-être est-ce une simple illusion; mais j'imagine qu'il nous soupçonne.

Je la tranquillisai de mon mieux; ce pouvait être des préoccupations politiques. Virgilia avoua que c'était possible; mais elle n'en demeura pas moins excitée et nerveuse. Nous nous trouvions dans le salon, qui donnait sur le jardin où nous avions échangé notre premier baiser. Une fenêtre ouverte laissait pénétrer une brise qui secouait doucement les rideaux, et j'y fixais mes regards sans les voir. À travers la lorgnette de mon imagination, j'entrevoyais dans le lointain une maison, une vie qui fussent nôtres, un monde où il n'y aurait ni Lobo Neves, ni mariage, ni morale, ni aucun lien qui entravât notre volonté. Cette idée me grisa. Le monde, la morale, le mari, se trouvant ainsi éliminés, il n'y avait plus qu'à pénétrer dans cette habitation de délices.

—Virgilia, lui dis-je, je vais te faire une proposition.

—Laquelle?

—M'aimes-tu?

—Oh! soupira-t-elle, en m'enlaçant de ses bras.

Et c'était vrai qu'elle m'aimait avec furie. Sa réponse traduisait une vérité patente. Les bras à mon cou, silencieuse et palpitante, elle me regardait de ses beaux grands yeux qui donnaient une singulière impression de lumière humide. Je m'oubliais à les contempler, à admirer cette bouche fraîche comme le matin et insatiable comme la mort. La beauté de Virgilia avait pris un caractère de splendeur qu'elle ne possédait pas avant son mariage. C'était une figure taillée dans un marbre du Pentélique, d'un modelage très noble, très large et très pur. Elle était tranquillement belle comme les statues, mais non apathique ni froide. Bien au contraire, elle avait l'apparence des natures chaudes, et dans la réalité, l'on pouvait dire qu'elle résumait l'amour en elle. Elle le résumait surtout en cette occasion où elle exprimait silencieusement tout ce que peut traduire la pupille humaine. Mais le temps pressait. Je dénouai le nœud formé par ses mains, je la pris par les poignets, je lui demandai si elle aurait le courage...

—De quoi faire?

—De fuir. Nous irons où nous pourrons être le plus à notre aise, dans une maison grande ou petite, à la campagne ou à la ville, ou en Europe, où il te plaira pourvu qu'on nous laisse tranquilles, que nous puissions vivre l'un pour l'autre et que te ne coures point de danger. Oui, fuyons. Tôt ou tard, il peut découvrir quelque chose, et tu serais perdue... entends-tu, perdue! Ce serait ta mort... et la sienne, car je le tuerais, sois-en sûre.

Je me tus. Virgilia, toute pâle, les bras tombant s'assit sur le canapé. Elle demeura dans cette attitude pendant quelques instants, vacillante, peut-être, ou atterrée par l'idée de la découverte possible, et de la mort subséquente. Je m'approchai d'elle, j'insistai, je fis miroiter les avantages d'une vie à deux, exempte de jalousies, de terreurs et d'afflictions. Virgilia m'écouta en silence, puis elle me répondit:

—Est-il certain que nous lui échapperions? il nous rejoindrait et me tuerait de la même manière.

Je lui démontrai le contraire. Le monde est vaste, j'avais le moyen de vivre où bon me plairait, où je trouverais un air pur et beaucoup de soleil. Il ne nous rejoindrait pas. Seules, les grandes passions sont capables de grandes actions, et l'amour qu'il avait pour elle n'était pas assez puissant pour qu'il lui courût après au bout du monde. Virgilia fit un geste de stupeur, et presque d'indignation. Et elle murmura que son mari avait pour elle une grande affection.

—C'est bien possible, lui répondis-je; c'est bien possible...

Je m'approchai de la fenêtre, et je commençai à tapoter sur l'accoudoir. Virgilia m'appela. Je continuai à ruminer mes haines et ma jalousie, pensant au plaisir avec lequel je tordrais le cou au mari si je l'avais là sous la main. Et voilà qu'à cet instant même, il franchit la porte du jardin. Rassure-toi, lectrice déjà défaillante, je ne marquerai pas cette page d'une tache de sang. Je fis, de loin, un geste amical au nouveau venu, en lui adressant une parole gracieuse. Virgilia battit en retraite, pour revenir deux ou trois minutes après.

—Il y a longtemps que vous êtes ici? me dit-il.

—Non.

Il était entré, l'air sérieux, en promenant, suivant son habitude, des regards distraits autour de lui. Mais son fils Nhonhô, le futur avocat du chapitre VI, survint, et la physionomie de Neves s'éclaira d'une expression joviale. Il le prit dans ses bras, le souleva, l'embrassa à plusieurs reprises. Je m'éloignai d'eux, car je ne pouvais souffrir cet enfant. Sur ces entrefaites, Virgilia rentra.

—Ouf! soupira Lobo Neves, en s'étendant paresseusement sur un sofa.

—Fatigué? lui dis-je.

—Horriblement: j'ai eu des tracas, à la Chambre d'abord, dans la rue ensuite, et encore un troisième ennui, ajouta-t-il en regardant sa femme.

—De quoi s'agit-il? demanda Virgilia.

—D'une... devine...

Virgilia s'assit à côté de lui, lui caressa la main, lui refit son nœud de cravate, et l'interrogea de nouveau.

—Ce n'est rien moins qu'une loge pour ce soir.

—Pour entendre la Candiani?

—Pour entendre la Candiani.

Virgilia battit des mains, se leva, donna un baiser à son fils, d'un air d'allégresse puérile, qui seyait mal à son genre de beauté. Ensuite elle voulut savoir si c'était une loge de côté ou de face, demanda des conseils à voix basse au sujet de sa toilette, puis s'enquit de l'opéra qu'on jouerait, et de mille autres choses.

—Vous dînez avec nous, docteur, me dit Lobo Neves.

—Il s'est invité lui-même, confirma Virgilia; il dit que vous avez le meilleur vin de Rio.

—Il n'en boit pas davantage pour cela.

Je le démentis au dîner. Je bus plus que de coutume, sans en être égayé. J'étais un peu nerveux, je le devins davantage. C'était la première grande colère que je ressentais contre Virgilia. Je ne regardai pas une seule fois de son côté durant tout le repas. Je parlai politique, journaux, ministère, j'aurais parlé de théologie, ma foi! si l'idée m'en était passée par la tête. Lobo Neves m'écoutait avec une dignité placide et une certaine bienveillance supérieure. Cela m'irritait encore plus, et me faisait paraître le dîner encore plus assommant. Je pris congé au sortir de table.

—À tout à l'heure, n'est-ce pas? me dit Lobo Neves.

—Peut-être bien.

Et je partis.

LXIV. LA TRANSACTION

Je flânai par les rues, et je rentrai chez moi à neuf heures. Ne pouvant dormir, je me mis à lire et à écrire. À onze heures, je me repentis de ne point être allé au théâtre; je consultai ma montre, je voulus m'habiller et sortir. Mais sûrement j'arriverais trop tard, et du reste c'était donner une preuve de faiblesse. Évidemment Virgilia commence à avoir assez de moi, me disais-je. Et cette idée me trouvait tout à la fois désespéré et impassible, prêt à l'oublier et à la tuer. Il me sembla la voir inclinée sur le rebord de la loge, fascinant tous les yeux de ses bras nus, ses magnifiques bras nus qui étaient miens, son col couleur de lait, ses cheveux en bandeaux suivant la mode du temps, ses élégants atours et ses diamants moins brillants que ses yeux... Je la vis et je souffrais que d'autres la vissent aussi. Ensuite je commençai à la dévêtir, à enlever bijoux et soieries, à la dépeigner de mes mains hâtives et lascives, et elle était ainsi, je ne sais si plus belle ou plus simplement naturelle, plus mienne, uniquement mienne.

Le jour suivant, je ne pus me contenir. J'allai de bonne heure chez Virgilia, et la trouvait les yeux rougis de pleurs.

—Que s'est-il passé? lui demandai-je.

—Tu ne m'aimes pas: jamais tu n'as eu pour moi le moindre amour. Hier, tu paraissais me détester. Si au moins je savais de quoi je me suis rendue coupable. Mais en vérité, je l'ignore. Auras-tu la bonté de m'en informer?

—T'informer de quoi? Il ne s'est rien passé.

—Rien passé!... Tu m'as traitée comme un chien.

À ces mots, je lui pris les mains, je les baisai tandis que deux larmes coulaient de ses yeux.

—C'est fini; c'est passé, lui dis-je.

Je n'eus pas le courage de discuter; et d'ailleurs, discuter sur quoi? Était-ce de sa faute si son mari l'aimait? Je lui dis que je n'avais rien contre elle, que j'étais naturellement jaloux de l'autre, qu'il ne m'était pas toujours possible de lui faire bon visage; que d'ailleurs il dissimulait peut-être, et que le meilleur moyen de couper court aux terreurs et aux dissensions était de mettre à exécution mon idée de la veille.

—J'y ai pensé, me dit-elle. Une petite maison, à nous, solitaire, au fond d'un jardin, dans quelque rue discrète? L'idée est bonne. Mais est-il nécessaire de fuir?

Elle dit tout cela d'un ton ingénu et paresseux, et le sourire qui relevait le coin de sa bouche avait la même expression de candeur. Alors, m'éloignant un peu, je répondis:

—C'est toi qui ne m'as jamais aimé.

—Moi?

Oui. Tu es une égoïste! Tu préfères me voir souffrir tous les jours. Tu es une égoïste sans nom.

Virgilia se mit à pleurer et pour ne point attirer l'attention, elle enfonçait son mouchoir dans sa bouche et dévorait ses sanglots. Cette explosion de douleur me déconcerta. Si quelqu'un l'entendait, tout était perdu. Je m'inclinai vers elle, je lui saisis les mains, je lui murmurai les noms les plus doux de notre intimité. Je lui fis comprendre le danger qu'elle courait. La crainte la calma.

—C'est impossible, me dit-elle au bout de quelques instants. Je n'abandonnerai pas mon fils. Si je l'emmène, «il» ira me chercher au bout du monde. Impossible. Tue-moi plutôt, ou laisse-moi mourir... Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!

—Calme-toi; on peut nous entendre.

—Qu'on entende si l'on veut!...

Elle était encore trop excitée. Je la priai de me pardonner, de ne plus se souvenir de ce qui s'était passé. Je lui dis que j'étais fou, mais que ma folie venait d'elle et ne finirait qu'avec elle. Virgilia essuya ses yeux et me tendit la main. Quelques minutes plus tard, nous en revînmes à l'idée de la maison solitaire dans quelque rue discrète.

LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES

Le bruit d'une voiture qui entrait dans le jardin interrompit notre conversation. Un esclave annonça la baronne X***. Virgilia me consulta du regard.

—Si vous vous sentez mal de tête, il vaut peut-être mieux ne pas recevoir.

—Est-elle déjà descendue?

—Oui, elle est descendue; elle dit qu'elle a besoin de parler à Madame.

—Faites entrer.

La baronne fit son entrée au bout d'un instant. Je ne sais si elle s'attendait à me voir. Mais il est impossible de montrer plus de surprise qu'elle ne fit.

—Quelle excellente rencontre! Qu'êtes-vous donc devenu qu'on ne vous voit nulle part? Hier je croyais bien vous apercevoir au théâtre. La Candiani était exquise. Quelle charmeuse! Elle vous plaît? C'est naturel. Les hommes sont tous les mêmes. Le baron me disait hier dans notre loge qu'une Italienne vaut cinq Brésiliennes. Quel toupet! et chez un vieux, ce qui est bien pis. Mais pourquoi donc n'étiez-vous pas au théâtre?

—Le mal de tête.

—Allons donc! une amourette, je parie. Qu'en dites-vous, Virgilia? Et bien! mon cher, hâtez-vous, car vous devez friser la quarantaine. Vous n'avez pas encore quarante ans?

—Je ne puis vous dire exactement. Mais si vous me permettez, je vais allez consulter mon extrait de naissance.

—Faites, faites...

Et, me tendant la main:

«Jusqu'à quand?... Samedi nous restons chez nous. Le baron me parle sans cesse de vous...»

En me retrouvant dans la rue, je me repentis d'être parti. La baronne était une des personnes qui avaient sur nous les pires soupçons. Bien qu'elle eût cinquante ans, elle n'en paraissait pas plus de quarante; et rieuse, fine et élégante, elle conservait des vestiges de son ancienne beauté. Elle ne parlait pas constamment, mais elle possédait grand art d'écouter et d'observer. Elle se courbait alors sur sa chaise, en dégainant son long regard aigu. Autour d'elle, on continuait à parler, à gesticuler sans défiance; elle regardait, poussant l'astuce au point de rentrer parfois en elle-même la flamme mobile ou fixe de ses yeux, en laissant tomber les paupières. Mais alors ses cils étaient autant de persiennes par où elle continuait de scruter l'âme et la vie des gens.

À ce point de vue, elle ressemblait à un parent de Virgilia, nommé Viegas, vieux rameau courbé sous soixante-dix hivers, tout sec et jauni, qui souffrait d'un rhumatisme entêté, d'un asthme non moins rebelle, et d'une lésion du cœur: une vraie réduction d'hôpital. Mais les yeux demeuraient pleins de vie et de santé. Pendant les premières semaines, Virgilia ne faisait pas attention à lui. Elle disait que lorsque Viegas paraissait en observation derrière son regard fixe, il était tout simplement en train de compter mentalement son argent. C'était en effet un avare fieffé.

Il y avait aussi le cousin de Virgilia, le fameux Luiz Dutra, que je désarmais à force de lui parler de ses vers et de sa prose, et de la présenter à mes amis. Quand l'un d'eux, qui le connaissait déjà de nom, se montrait satisfait de lier plus amplement connaissance, Luiz Dutra exultait. De mon côté, je guérissais mon dépit par l'espérance de n'être point dénoncé. Il y avait enfin une ou deux dames, quelques galantines, et des domestiques qui, naturellement, se vengeaient ainsi de leur condition servile. Tout cela constituait une véritable forêt d'yeux et d'oreilles, à travers lesquels nous devions manœuvrer avec la souplesse de serpents.

LXVI. LES JAMBES

Or tandis que je songeais à tous ces gens-là, mes jambes me faisaient descendre la rue, de telle sorte que, sans y penser, je me trouvai à porte de l'hôtel Pharoux. C'est là que je dînais d'habitude. Mais comme je n'avais point marché de propos délibéré, je n'avais aucun mérite à être arrivé jusque-là. Tout l'honneur en revenait à mes jambes. Jambes bénies! dire qu'il y a des gens qui vous traitent avec dédain ou indifférence. Moi-même jusqu'alors, je vous avais tenues en médiocre estime, me fâchant contre vous lorsque vous vous fatiguiez, lorsque vous refusiez d'aller au delà de certaines limites et que vous me laissiez en proie à l'inutile désir d'avancer, dans la ridicule position d'une poule dont on a lié les pattes.

Mais cette aventure fut pour moi un rayon du ciel... Oui, jambes amies, tout en laissant mon cerveau occupé de Virgilia, vous vous étiez dit l'une à l'autre: «Voici l'heure de dîner, il faut qu'il mange, emmenons-le au quai Pharoux. Une partie de sa conscience reste occupée de la dame; chargeons-nous du reste, pour qu'il aille bien droit, sans heurter les piétons ni les voitures, et qu'après avoir salué les gens connus au passage, il arrive sain et sauf à l'hôtel.» Et vous avez rempli votre programme, jambes aimables, ce qui m'oblige à vous immortaliser dans ces pages.

LXVII. LA PETITE MAISON

Je dînai; après quoi, je rentrai chez moi. Je trouvai une boîte de cigares que m'envoyait Lobo Neves, et qui était entourée de papier de soie et ornée de faveurs roses. Je compris, j'ouvris le paquet, et y trouvai ce billet:

Mon cher B...

On nous soupçonne; tout est perdu; oublie-moi pour toujours. Nous ne nous verrons plus. Adieu. Oublie la malheureuse.

V...a.

Quel choc! Nonobstant sa défense, dès que la nuit fut venue, je courus chez Virgilia. Il était temps. Elle se repentait de sa précipitation. Dans l'embrasure d'une fenêtre, elle me raconta sa conversation avec la baronne. Celle-ci lui avait franchement répété les commentaires qu'on avait faits, la veille, en ne me voyant pas dans la loge de Lobo Neves. On glosait sur mon intimité dans la maison; en somme, nous étions l'objet des soupçons d'un chacun. Elle termina en me disant qu'elle ne savait vraiment à quel parti s'arrêter.

—Le meilleur est de fuir.

—Ça, jamais! dit-elle en secouant la tête.

Je vis qu'il était impossible de séparer deux choses qui étaient étroitement liées dans son esprit: notre amour, et l'idée de la considération publique. Virgilia était capable des plus grands sacrifices pour conserver ces deux avantages, et elle en perdait un en fuyant. Je ressentis en ce moment une impression qui ressemblait à du dépit; mais les émotions des deux derniers jours avaient émoussé ma sensibilité et le dépit disparut presque aussitôt.

—C'est bon, dis-je, va pour la petite maison!

Effectivement en deux jours, je trouvai notre affaire, dans un recoin de la Gamboa. Un bijou! La maisonnette était toute neuve, fraîchement crépie, ayant quatre fenêtres sur le devant, et deux sur les côtés. Les persiennes étaient couleur brique; des plantes grimpantes s'agriffaient aux quatre angles, le jardin s'étendait devant moi. Mystère et solitude: un bijou!

Il fut résolu que la garde en serait confiée à une ancienne couturière de Virgilia, qui avait habité chez elle, et était demeurée familière de la maison. Virgilia exerçait sur elle une sorte de fascination. On lui dirait ce que l'on voudrait, et elle accepterait le reste de confiance.

C'était pour moi une phase nouvelle de notre amour, avec l'apparence de la possession exclusive, capable de calmer les scrupules dans la conversation d'un certain décorum. J'en avais assez des rideaux, des chaises, du canapé, de tous les meubles du prochain, qui me reprochaient sans cesse notre duplicité. Je pouvais désormais éviter les dîners trop fréquents, le thé quotidien, et la présence de l'enfant qui était mon complice et mon ennemi. La maison m'épargnait tout cela. Le monde vulgaire finirait sur le seuil. Au delà s'ouvrait l'infini, l'éternité d'un monde supérieur, exceptionnel, nôtre, seulement nôtre, au-dessus des institutions, des lois, inaccessible aux baronnes, et aux curieux de toute sorte: un seul monde, un seul couple, une seule vie, une seule volonté, une seule affection, l'unité morale de tout par l'exclusion des contraires.

LXVIII. LE FOUET

Telles étaient les réflexions que je me faisais, en suivant mon chemin, après avoir visité et arrêté la maison, quand je tombai sur un groupe en contemplation devant un nègre qui en fouettait un autre sur la place publique. La victime n'essayait même pas de fuir. Elle gémissait seulement, en prononçant ces seules paroles: «Non! pardon! maître, pardon!» Mais l'autre ne se laissait pas attendrir, et à chaque supplication, il répondait par un nouveau coup de fouet.

—Attrape! animal! encore une dose de pardon, soulard.

—Maître! gémissait l'autre.

—Te tairas-tu? disait le foueteur.

Je m'arrêtai par curiosité... Juste ciel! que vis-je? C'était Prudencio, mon petit valet Prudencio, affranchi quelques années auparavant par mon père, et qui exerçait en ce moment son autorité et sa fureur. Je lui demandai si le nègre qu'il battait était son esclave.

—Oui, Monsieur.

—Que t'a-t-il donc fait?

—C'est un fainéant et un ivrogne. Je lui avais confié la boutique, tout à l'heure, pendant que j'allais en ville; et il atout abandonné pour aller boire chez le mastroquet.

—Allons! pardonne-lui, dis-je.

—Comment donc, maître! Vos désirs sont des ordres. Rentre à la maison, ivrogne.

Je sortis du groupe, où l'on me regardait avec stupéfaction tout en faisant des conjectures. Je poursuivis mon chemin en déroulant une infinité de réflexions, dont je regrette d'avoir perdu le souvenir. C'eût été matière à un chapitre intéressant et probablement assez gai, comme je les aime: c'est même un faible chez moi. À première vue, l'épisode était ignorable. Mais en l'approfondissant, en y mettant le bistouri, j'y trouvai un côté comique, fin et même profond. C'était un moyen pour Prudencio de se libérer des coups qu'il avait lui-même reçus, Il les transmettait tout simplement. Enfant, je montais à cheval sur son dos, je mettais un mors dans sa bouche, je le rossais sans la moindre pitié. Il gémissait et peinait. Maintenant qu'il était libre, qu'il disposait de ses bras et de ses jambes, qu'il pouvait, à son gré, travailler, se reposer, dormir, délivré des menottes de son ancienne condition, maintenant, il prenait sa revanche. Il avait acheté un esclave à son tour, et lui payait avec usure les sommes qu'il avait reçues de moi. Voyez donc les subtilités de ce maraud.

LXIX. UN GRAIN DE FOLIE

Cette histoire me fait penser à un fou qui s'appelait Romualdo et qui disait être Tamerlan. C'était son unique manie, dont l'origine était singulière.

—Je suis, disait-il, l'illustre Tamerlan. Naguère, je n'étais que Romualdo; mais étant tombé malade, j'ai pris tant de tartre[3], tant de tartre, tant de tartre que je suis devenu Tartare, et même roi des Tartares. Le tartre a la propriété de naturaliser les gens.

Le pauvre Romualdo! on riait de ses réponses, mais je suppose que le lecteur n'en rira pas plus que moi. Je n'y trouve aucun sel. C'était drôle de l'entendre. Mais quand on lit son histoire, contée, comme cela, à propos de coups de fouet reçus et transmis, on doit penser qu'il vaut mieux retourner dans la petite maison de la rue de la Gamboa. Laissons là Romualdo et Prudencio.

LXX. DONA PLACIDA

Nous revoici dans la petite maison. Aujourd'hui, lecteur curieux, tu serais fort empêché d'y entrer. Quand elle eut vieilli, noirci; quand ses ais se trouvèrent pourris, le propriétaire la jeta bas pour en construire une autre trois fois plus grande, et pourtant bien inférieure à la première. Le monde était petit pour Alexandre; le creux d'une tuile sur un toit semble sans borne aux hirondelles. Considère maintenant la neutralité de ce globe qui nous emporte à travers l'espace comme un radeau de naufragés qui les jettera peut-être à la côte. Deux époux vertueux dorment aujourd'hui sur l'espace occupé hier par un ménage irrégulier. Un prêtre y dormira demain, puis un assassin, puis un forgeron, puis un poète, et tous béniront ce coin de terre qui leur fournit quelques illusions.

Virgilia meubla notre nid, et disposa tout suivant son instinct esthétique de femme élégante. J'y portai quelques livres, et il demeura sous la garde de Dona Placida, maîtresse supposée, et jusqu'à un certain point très réelle, de céans.

Il lui en coûta d'accepter la maison. Elle avait flairé l'intention, et elle répugnait à son rôle. Mais, enfin, elle céda. Je crois bien que tout d'abord elle en versa des larmes; elle se faisait horreur. Il est certain, tout au moins, que pendant les deux premiers mois, elle n'osa pas me regarder en face. Elle me parlait les yeux baissés, sérieuse et renfrognée, ou avec un air de tristesse. Je voulais gagner ses bonnes grâces et sa confiance, et ne me montrais pas offensé de ses réluctances. Quand je fus parvenu à mes fins, j'imaginai une histoire pathétique de mes amours avec Virgilia, une sympathie mutuelle antérieure au mariage, la résistance du père, la dureté du mari, et d'autres passages de roman. Dona Placida n'en récusa pas une seule page. Elle accepta le tout par nécessité de conscience. Au bout de six mois, on eût cru, en nous voyant tous trois, que Dona Placida était ma belle-mère.

Je ne fus pas ingrat: je lui constituai un petit capital de cinq contos,—les cinq contos trouvés sur la plage de Botafogo.—J'assurai ainsi le pain de sa vieillesse. Elle me remercia, les larmes aux yeux, et depuis, tous les soirs, elle pria pour moi devant une image de la Vierge qui se trouvait dans sa chambre,—et cette donation mit fin à ses remords.

LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE

Je commence à me repentir d'avoir commencé ce volume. Ce n'est pas que je me fatigue: au contraire; je me distrais un peu de l'éternité en envoyant quelques maigres chapitres dans le monde des vivants. Mais c'est une œuvre triste, qui sent le sépulcre. C'est un grave défaut; mais le pire de tous, ô lecteur, c'est ta hâte de vieillir alors que ma narration, au lieu de galoper, va d'un pas lent. Tu aimes les récits coulants, le style ordonné, tandis que le mien va comme les ivrognes, de droite et de gauche, ainsi qu'ils font, titubant, s'arrêtant, grognant, criant, riant, menaçant, glissant et tombant.

Car ils tombent.—Et vous aussi, pauvres feuilles de cyprès, vous tomberez tout comme les feuilles des arbres allègres. Et si j'avais encore des yeux, je verserais sur vous un pleur. Mais voilà les avantages de la mort: si l'on n'a plus de bouche pour rire, on n'a pas non plus d'yeux pour pleurer... Oui, vous tomberez, hélas!

LXXII. LE BIBLIOMANE

Il est bien possible que je supprime le chapitre précédent. Entre autres motifs, il s'y trouve, dans les dernières lignes, une phrase qui ressemble pas mal à une balourdise, et je ne veux pas prêter à la critique des générations futures.

Pensez donc: d'ici à soixante-dix ans, un individu maigre, poivre et sel, n'aimant rien que les livres, s'incline sur la page précédente pour y chercher ce qu'il peut bien y avoir d'absurde. Il lit, il relit, il relit encore, mot par mot, syllabe par syllabe, les examinant extérieurement et intérieurement, sur toutes les faces, à contre-jour; il les époussète, les frotte sur son genou, les lave à grande eau, et n'arrive point à trouver la sottise.

C'est un bibliomane. Il ignore l'auteur; ce nom de Braz Cubas, il l'a en vain cherché dans les dictionnaires biographiques. Il a trouvé le volume, par hasard, sur l'étagère d'un bouquiniste, et l'a eu pour deux cents reis. Après mille et mille recherches, il s'est convaincu qu'il s'agit d'un exemplaire unique... Unique! Ô vous qui non seulement aimez les livres, mais encore avez la passion du collectionneur, vous connaissez bien la valeur de ce mot, et vous devinez par conséquent la joie de notre bibliophile. Il eût refusé la couronne des Indes, la papauté, tous les musées d'Italie et de Hollande si on lui eût offert de les échanger contre cet unique exemplaire. D'ailleurs, si au lieu de mes Mémoires, c'eût été un almanach, il aurait agi de la même manière, pourvu que l'exemplaire fût unique.

Pourtant il y a une absurdité. Notre homme demeure penché sur la page, une loupe collée à l'œil droit, tout à l'idée de trouver l'erreur. Il s'est promis d'écrire un mémoire succinct, où il relaterait, avec la découverte du livre, celle qu'il cherche en ce moment. Il ne découvre rien, et se contente de son acquisition. Il ferme le livre, le regarde, s'approche de la fenêtre, et le montre au soleil. À ce moment, un Cromwell ou un César passe au-dessous de lui, à la conquête du pouvoir. Il tourne le dos, ferme la fenêtre, se jette sur un hamac, et feuillette le livre, lentement, avec amour, à petites gorgées... Un exemplaire unique!

LXXIII. LE GOÛTER

Les lignes saugrenues dont j'ai parlé m'ont gâté un autre chapitre. Comme je ferais mieux de dire les choses d'une bonne fois, en m'abstenant de tourner autour du pot. J'ai déjà comparé mon style à la marche des ivrognes. Si cette comparaison vous choque, je me servirai d'une autre, tirée de ces agréables lunchs que nous faisions avec Virgilia dans notre petite maisonnette de la Gamboa. Du vin, des fruits, des compotes: tel était le menu. Nous mangions, c'est vrai, mais nous entrecoupions le repas de douces paroles, d'œillades, d'enfantillages, d'une infinité de ces apartés de cœur qui constituent le vrai langage ininterrompu de l'amour. Parfois un léger dépit pimentait la situation, sucrée jusqu'à la fadeur. Virgilia se réfugiait alors sur un canapé, ou allait entendre les mièvreries de Dona Placida. Cinq ou dix minutes après, nous reprenions la causerie comme je reprends ma narration, pour l'interrompre une autre fois. Ce n'était pas de notre part horreur à la méthode. Nous l'invitions même dans la personne de Dona Placida. Mais jamais elle ne voulait s'asseoir à notre table.

—Je finirai par croire que vous ne m'aimez pas, lui dit un jour Virgilia.

—Grand Dieu! s'écria la bonne dame en levant les mains au ciel; mais si je ne vous aimais pas, Yaya[4]! qui donc aimerais-je au monde.

Et lui prenant la main, elle la regarda si fixement que les larmes ne tardèrent point à paraître. Virgilia lui fit force caresses, et je mis une monnaie d'argent dans la poche de cette excellente Placida.

LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA

Je n'eus pas à me repentir de ma générosité. La petite monnaie me valut une confidence de Dona Placida, et partant un chapitre de plus pour ces Mémoires. Quelques jours plus tard, je me trouvai seul avec elle, et elle en profita pour me conter son histoire.

Elle était fille naturelle d'un sacristain de l'archevêché, et d'une femme qui faisait des pâtisseries à domicile pour les vendre en ville. Elle avait dix ans quand son père mourut. À cet âge, elle râpait les noix de coco et vaquai déjà aux travaux de pâtisserie compatibles avec son âge. Lorsqu'elle eut quinze ou seize ans on la maria à un tailleur, qui mourut peu après phtisique, en lui laissant une fille. La jeune veuve se trouva avoir sur les bras une enfant de deux ans, et une vieille maman fatiguée de travailler. Pour faire vivre trois personnes, elle faisait des pâtisseries, cousait jour et nuit pour trois ou quatre maisons de confection, et donnait des leçons à quelques enfants du voisinage qui la payaient à raison de dix tostons par mois. Les années s'écoulèrent ainsi, non la beauté, par le simple motif qu'elle n'avait jamais été jolie. Pourtant des amoureux se présentèrent; elle résista à leurs séductions.

—Si j'avais pu rencontrer un autre mari, me disait-elle, sûrement je me serais remariée; mais personne ne voulait m'épouser.

Un des prétendants fut agréé par elle; quand elle se convainquit qu'il n'était pas plus délicat que les autres, Dona Placida l'éconduisit, quitte à pleurer beaucoup ensuite. Elle continua comme par le passé à coudre et à écumer des chaudrons. Sa mère avait l'acrimonie des années, de la misère et de son propre tempérament. Elle engageait sa fille à accepter les maris de passage qui la sollicitaient et elle s'écriait:

—Tu as la prétention d'être meilleure que moi. Je ne sais d'où te vient ce scrupule de personne riche. Ma chère, on a la vie qu'on peut, et l'on ne se nourrit pas de l'air du temps. Voyez-vous ça! un brave garçon comme l'épicier Polycarpe, le pauvre... Il te faut quelque marquis, n'est-ce pas?

Dona Placida me jura qu'elle ne visait pas si haut. Question de caractère: elle voulait être mariée. Elle savait fort bien que sa mère n'avait pas fait tant de façons, et elle connaissait plusieurs femmes qui vivaient avec un seul homme d'une façon irréprochable; mais elle voulait être mariée. Et ce qu'elle exigeait pour elle, elle l'exigeait aussi pour sa fille. Elle travaillait sans répit, se brûlait les doigts aux casseroles, les yeux à la lampe, pour vivre sans faiblir. Elle maigrit; elle tomba malade; elle perdit sa mère qui fut enterrée par la générosité publique, et elle continua de travailler. Sa fille atteignit l'âge de quatorze ans; elle était de constitution faible, et passait son temps à se laisser faire la cour par les fainéants du voisinage. Dona Placida l'entourait de sa surveillance, et l'emmenait avec elle quand elle allait porter son ouvrage dans les magasins, dont le personnel clignait de l'œil en pensant qu'elle lui cherchait un mari ou autre chose. On lui faisait des compliments de plus ou moins bon goût. Elle reçut même des propositions.

Elle s'interrompit un instant et continua:

—Ma fille s'est enfuie avec un individu dont je veux ignorer jusqu'au nom. Elle me laissa seule, et si triste que je pensai mourir. Je n'avais plus personne au monde; je n'étais plus jeune et ma santé s'était affaiblie. Ce fut à cette époque que je connus la famille de Yaya. Ces bonnes gens me donnèrent du travail, et je finis par habiter chez eux. J'y restai plusieurs mois, un an, plus d'un an même, à coudre pour eux. Je sortis de là après le mariage de Yaya. Depuis j'ai vécu comme il a plu au ciel. Voyez mes doigts, voyez mes mains... Et elle me montrait ses mains rugueuses et la pointe des doigts tout piqués au contact des aiguilles.

—Ces cicatrices-là, Dieu sait comment elles se forment. Heureusement que Yaya m'a protégée, et vous aussi, Docteur... J'avais bien peur de finir au coin de quelque rue, à demander l'aumône...

En prononçant cette dernière phrase, elle eut un frisson. Ensuite elle se reprit et dut se demander s'il était habile de sa part de faire une semblable confidence à l'amant d'une femme mariée. Elle rit d'un air gêné, se traita de sotte s'accusa de «faire des façons» comme disait sa mère, et enfin, lassée de mon silence, elle sortit, me laissant en contemplation devant la pointe de mes bottines.

LXXV. RÉFLEXIONS

Si quelqu'un de mes lecteurs a sauté le chapitre précédent, je l'avise qu'il est nécessaire d'en prendre connaissance pour comprendre les réflexions que je fis dès que Dona Placida fut sortie de la salle.

—Ainsi, me dis-je, le sacristain de la cathédrale vit un jour, tandis qu'il servait la messe, entrer une dame qui devait être sa collaboratrice dans l'œuvre de procréation de Dona Placida. Il la revit pendant des semaines, l'aima, et tout en allumant les candélabres aux jours de fête, il lui faisait sans doute du pied sous les chaises. Il lui plut et il s'unirent. De cet échange de banale luxure naquit Dona Placida. Il est à supposer qu'elle ne parlait pas en venant au monde; sinon, elle eût pu dire aux amateurs de ses jours: «Me voici: pourquoi m'avez-vous fait venir?» Et le sacristain et la sacristaine de lui répondre: «Nous t'avons fait venir pour que tu te brûles les doigts aux chaudrons, les yeux à la couture, que tu manges mal ou pas du tout, que tu ailles à l'aventure, malade un jour, bien portante le lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait venir dans un moment de sympathie.»

LXXVI. LE FUMIER

Brusquement, ma conscience hésita. Elle m'accusa d'avoir fait capituler l'honnêteté de Dona Placida, de l'avoir ravalée à un rôle suspect, après une longue vie de travail et de privations. Le métier d'entremetteuse ne vaut pas mieux que celui de concubine, et c'est à force d'argent et de compromis que j'avais obtenu d'elle ses services. Pendant une dizaine de minutes je ne sus que répondre aux arguments de ma conscience qui m'objectait encore d'avoir mis à profit la nécessité, la gratitude, et la fascination que Virgilia exerçait sur l'ex-couturière. Elle me remémora la résistance de Dona Placida pendant les premiers jours, ses grimaces, ses réticences, ses regards baissés, et ma constance à supporter tout cela pour arriver à la vaincre. Et elle me censura de nouveau avec une vive et nerveuse irritation.

J'avouai qu'il en était ainsi, mais j'alléguai que la vieillesse de Dona Placida était dorénavant à l'abri de la mendicité, ce qui faisait compensation. N'étaient mes amours, et probablement Dona Placida était vouée à la triste fin de tant d'autres créatures humaines. D'où l'on peut conclure que le vice est souvent le fumier de la vertu. Cela n'empêche que la vertu ne soit une fleur saine et parfumée. La conscience fut de mon avis, et j'allai ouvrir la porte à Virgilia.

LXXVII. ENTREVUE

Virgilia entra souriante et tranquille. Le temps avait emporté ses craintes. Quel charme j'éprouvais, pendant les premiers jours, à la voir survenir toute tremblante et honteuse! Elle arrivait en voiture, le visage couvert d'un voile, enveloppée d'une espèce de manteau qui dissimulait les ondulations de sa taille. La première fois, elle se jeta sur le canapé, rougissante, palpitante, les regards à terre. Et franchement! jamais elle ne me parut si belle; peut-être parce que je me sentais plus flatté dans mon amour-propre.

Maintenant, comme je viens de le dire, c'en était fait de ses craintes et de ses tourments. Nos entrevues en arrivaient à la période chronométrique. L'intensité de l'amour était la même; seulement, la flamme n'était plus agitée comme les premiers jours. C'était maintenant un faisceau de rayons tranquilles et constants, quelque chose comme un mariage.

—Je suis très fâché contre toi, me dit-elle en s'asseyant.

—Pourquoi?

—Parce que nous t'avons attendu hier. Tu m'avais promis la visite, et Damian m'a demandé plusieurs fois si tu ne viendrais pas au moins prendre le thé. Pourquoi n'es-tu pas venu?

J'avais en effet manqué à ma parole, mais la faute en était toute à Virgilia. Questions de jalousie. Cette femme splendide connaissait sa beauté, aimait à s'entendre louer discrètement ou à haute voix. L'avant-veille, chez la baronne, elle avait dansé deux fois avec le même galantin, après avoir écouté ses fadaises dans l'angle d'une croisée. Elle était si infatuée, si enflée, si satisfaite d'elle-même... Quand elle vit entre mes sourcils la ride interrogative et menaçante, elle n'en eut pas le moindre émoi; elle ne devint pas subitement sérieuse. Elle envoya tout simplement promener le muscadin et ses galanteries. Puis elle vint à moi, me prit le bras, m'emmena dans une autre salle, et se plaignit d'être fatiguée et d'un tas d'autres choses, de l'air puéril qu'elle prenait en certaines occasions; et je l'écoutai sans presque lui répondre.

Il m'en coûtait de répondre à sa question, mais enfin je lui drtante le lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait venir dans un moment de sympathie.»

LXXVIII. LA PRÉSIDENCE

Quelques mois se passèrent, et un certain jour Lobo Neves entra en disant que peut-être il irait prendre le gouvernement d'une province. Je considérai Virgilia qui pâlit. Il s'aperçut de son émotion et lui dit:

—Cette perspective ne paraît pas te sourire, Virgilia.

Elle secoua négativement la tête.

—Pas précisément, dit-elle.

Ils en restèrent là; mais le même soir, Lobo Neves reparla du projet avec un peu plus d'insistance que dans l'après-midi. Deux jours après, il déclara à sa femme que c'était chose faite. Virgilia ne put dissimuler son ennui. Il alléguait les nécessités politiques.

—Je ne saurais refuser ce que l'on me demande. Il y va de notre avenir, de ton blason, mon amour, car j'ai juré que tu seras marquise, et tu n'es même pas baronne. Tu diras que je suis ambitieux; et je le suis en effet. Mais il ne faut pas couper les ailes à mon ambition.

Virgilia ne savait que faire. Le lendemain, je la trouvai qui m'attendait toute triste dans notre petite maison de la Gamboa. Elle avait tout dit à Dona Placida, et celle-ci cherchait à la consoler comme elle pouvait. Je n'étais pas moins abattu.

—Tu nous accompagneras, me dit Virgilia.

—Es-tu folle? tu n'y penses pas!

—Mais alors...

—Il faut renverser ce projet.

—Impossible.

—Il a déjà accepté?

—Il paraîtrait.

Je me levai, je lançai mon chapeau sur une chaise, et je commençai à marcher de long en targe, sans rien trouver. J'avais beau m'efforcer, aucune solution ne se présentait à mon esprit. Enfin je m'approchai de Virgilia, qui était assise, et je lui pris la main. Dona Placida s'en alla à la fenêtre.

—Toute ma destinée est dans cette petite main, lui dis-je. Tu en es responsable. Agis comme tu jugeras devoir le faire.

Virgilia fit un geste de désespoir. J'allai m'accouder à une console en face d'elle, et nous nous tûmes pendant quelques instants. On n'entendait que l'aboiement d'un chien, et je crois aussi la rumeur de l'eau qui venait mourir sur la plage. Comme elle continuait à se taire, je la regardai. Elle tenait les yeux baissés, fixes, amortis, et ses mains étaient croisées sur ses genoux, dans une attitude de suprême angoisse. Dans toute autre occasion, je me serais jeté à ses pieds, pour lui prodiguer mes raisonnements et ma tendresse. Mais cette fois, il fallait la résoudre à l'effort, au sacrifice, à la responsabilité de notre vie commune, et par conséquent l'abandonner à elle-même. C'est ce que je fis.

—Je le répète, dis-je, notre bonheur est entre tes mains.

Virgilia voulut me retenir, mais j'avais déjà franchi la porte. J'entendis encore un bruit de sanglots, et j'avoue que je fus sur le point de revenir, pour essuyer ses larmes sous mes baisers. Mais je me dominai, et je partis.

LXXIX. MOYEN TERME

Je n'en finirais pas si je voulais conter tout au long ce que je souffris pendant les premières heures. J'oscillais entre des impulsions diverses. La pitié me poussait à aller trouver Virgilia, et un autre sentiment, l'égoïsme, peut-être, m'ordonnait de rester. Ces deux forces avaient, je crois, la même intensité; elles m'investissaient en même temps et se faisaient équilibre, avec une égale ardeur, et aucune ne cédait définitivement. Parfois, je sentais une pointe de remords. Il me semblait que j'abusais de la faiblesse d'une femme aimante et coupable, sans rien risquer de moi-même. Mais quand je me sentais prêt à capituler, l'amour revenait avec ses conseils égoïstes, et je demeurais irrésolu et inquiet, désireux de la voir, et craignant que sa vue ne me poussât à partager avec elle la responsabilité de la solution.

Je trouvai enfin un moyen terme entre l'égoïsme et la pitié. J'irais la voir chez elle, rien que chez elle, sans qu'il me soit possible de lui parler, et dans l'attente de l'effet de mon intimation. De la sorte, je jugeais pouvoir concilier les deux forces. Mais en écrivant ces lignes, je vois bien que cette compromission était une farce, et que la pitié était encore une forme de l'égoïsme, et que ma résolution d'aller consoler Virgilia n'était, au fond, qu'une suggestion de ma propre souffrance.

LXXX. LE SECRÉTAIRE

Le jour suivant, dans la soirée, j'allai effectivement chez Lobo Neves. Je le trouvai en gaîté et Virgilia, la mine sombre. Je jurerais qu'elle se sentit consolée quand nos regards se croisèrent, brillants de curiosité et humides de tendresse. Lobo Neves me conta les plans qu'il avait formés pour sa présidence, m'exposa les difficultés locales, ses espérances et ses résolutions. Il était si content, si rempli d'espérances. Virgilia feignit de lire un livre, auprès la table, mais par-dessus la page, elle me regardait de temps à autre, interrogative et anxieuse.

—Le plus triste, me dit tout à coup Lobo Neves, c'est que je n'ai pas encore trouvé de secrétaire.

—Non?

—Non; et il m'est venu une idée.

—Ah!

—Une idée... Que diriez-vous d'une promenade dans le Nord?

Je ne sais trop ce que je lui répondis.

—Vous êtes riche, continua-t-il. Vous n'avez point besoin d'un maigre salaire. Mais vous me feriez plaisir en m'accompagnant comme secrétaire.

Mon esprit fit un saut en arrière, comme s'il eût découvert un serpent devant lui. Je regardai Lobo Neves, fixement, impérieusement, cherchant à découvrir en lui quelque pensée occulte... Mais non: son regard venait droit et franc, la tranquillité de son visage n'avait rien de forcé; elle était assaisonnée d'allégresse. Je respirai, et n'eus pas le courage de regarder du côté de Virgilia. Je sentis son regard qui me suppliait par-dessus les pages, et je répondis que oui, que j'étais prêt à l'accompagner. En vérité, un président une présidente, un secrétaire, c'était résoudre le problème d'une façon administrative.

LXXXI. LA RÉCONCILIATION

Pourtant, dès que je me trouvai dehors, j'hésitai. Je me demandai si je n'allais pas exposer d'une façon insensée la réputation de Virgilia, et s'il n'y avait pas d'autre moyen de concilier l'État et la Gamboa. Je ne trouvai rien. Le lendemain, au saut du lit, mon parti était pris d'accepter la nomination. À midi, le domestique vint me dire qu'une dame, couverte d'un voile, m'attendait dans le salon. J'y courus; c'était ma sœur Sabine.

—Les choses ne sauraient durer comme elles vont me dit-elle; une fois pour toutes, faisons la paix. Notre famille disparaît peu à peu; il n'est que temps de nous réconcilier.

—Je ne demande pas mieux, m'écriai-je en lui ouvrant les bras.

Je m'assis à côté d'elle; je lui parlai de son mari, de sa fille, de leurs affaires, de tout. Elle éfemme, j'avais la confiance du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en vingt-quatre heures?

Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire du président d'une province, afin de réaliser certains projets politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des surprises de notre humanité.

—Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro, me dit-il en apprenant mon voyage.

—Cicéro! s'écria Sabine.

—Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne confondons pas.

Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date. Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux de tous. Simple question de botanique.

LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE

Laissons dire les hypocondriaques: la vie est une douce chose. C'est ce que je pensais en voyant Sabine, son mari et sa fille, descendre en débandade les escaliers, tout en faisant monter vers moi de douces paroles et que j'en faisais descendre d'autres jusqu'à eux. Je continuai à me sentir heureux. J'aimais une femme, j'avais la confiance du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en vingt-quatre heures?

Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire du président d'une province, afin de réaliser certains projets politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des surprises de notre humanité.

—Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro, me dit-il en apprenant mon voyage.

—Cicéro! s'écria Sabine.

—Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne confondons pas.

Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date. Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux de tous. Simple question de botanique.

LXXXIII. 13

Cotrim m'arracha à ces agréables pensées en m'emmenant dans l'embrasure de la fenêtre. «Voulez-vous un conseil? me dit-il, n'entretenez pas ce voyage: ce serait insensé et périlleux.

—Pourquoi?

—Ne faites pas l'ignorant. Ce serait dangereux, fort dangereux. Ici, dans la capitale, une intrigue comme la vôtre disparaît dans la multitude des intérêts et des gens. Mais en province, le cas est autre. Quand il s'agit de personnages politiques, il se complique encore. Les journaux de l'opposition s'empareront de l'aventure, dès qu'ils en auront vent; on en fera des gorges chaudes, on vous tournera en ridicule.

—Mais je ne comprends pas bien...

—Eh! si, vous comprenez fort bien. Vraiment, il serait étrange que vous niiez, à nous, qui sommes vos amis, ce que les indifférents n'ignorent pas. Voilà des mois que l'on m'a mis au courant. Encore une fois, abstenez-vous de ce voyage. Supportez l'absence, cela vaudra mieux. Vous éviterez un grand scandale et vous vous épargnerez bien des ennuis.»

Cela dit, il s'éloigna. Je demeurai, les yeux fixés sur le quinquet du coin de rue, un vieux lampion à huile, triste, obscur et recourbé comme un point d'interrogation. Que faire? C'était le cas d'Hamlet: ou lutter contre la fortune et la soumettre, ou m'incliner devant elle. En d'autres termes: embarquer ou ne pas embarquer, telle était la question. Le quinquet ne répondait point. Les paroles de Cotrim résonnaient dans mon souvenir, d'une façon bien différente de celles de Garcez. Peut-être Cotrim avait-il raison, mais pouvais-je me séparer de Virgilia?

Sabine s'approcha de moi, et me demanda à quoi je pensais.

—À rien, lui répondis-je; j'ai sommeil et Je vais dormir.

Elle me contempla quelques instants en silence:

—Je sais bien ce qu'il te faudrait, me dit-elle. Tu as besoin de te marier. Laisse-moi faire, je vais te trouver une jeune fille qui fasse ton affaire...

Je sortis de là, triste et désorienté. Tout en moi était prêt au voyage: l'esprit et le cœur. Et voilà que surgit devant moi le portier des convenances qui se refuse à me laisser embarquer sans que j'exhibe mon passage. J'envoyai au diable les convenances, et avec elles la constitution, le corps législatif, le ministère, tout enfin.

Le lendemain, j'ouvre un journal politique et j'y lis que, par décrets du 13, Lobo Neves et moi avions été nommés, respectivement, président et secrétaire pour la province de ***. J'envoyai immédiatement un mot à Virgilia, et deux heures après, j'allai me rencontrer avec elle à la Gamboa. Pauvre Dona Placida! elle était chaque fois plus triste. Elle me demanda si nous oublierions notre vieille amie, si la province était éloignée, si nous y demeurerions longtemps. Je la consolai de mon mieux; mais moi-même j'avais besoin d'être réconforté. L'objection de Cotrim me poursuivait. Virgilia survint au bout d'un instant, légère comme une hirondelle. Mais en me voyant tout morose, elle changea de visage.

—Qu'y a-t-il?

—J'hésite, je ne sais trop si je dois accepter.

Virgilia, prise d'un fou rire, se laissa aller sur le canapé.

—Pourquoi? dit-elle.

—C'est braver l'opinion...

—Mais puisque nous ne partons plus.

—Comment ça!

Elle me dit alors que son mari allait refuser la nomination, pour un motif qui lui avait été confié sous toute réserve. «C'est puéril, lui avait-il dit, c'est ridicule, en somme, mais pour moi, la raison que j'ai de rester est puissante.» Le décret était signé du 13, et ce nombre lui rappelait de tristes souvenirs. Son père était mort un 13! treize jours après un dîner où se trouvaient treize personnes! La maison où sa mère était morte portait le numéro 13; etc. C'était un nombre fatidique. Une pouvait donner une semblable raison au ministre; il alléguerait des motifs personnels. Je demeurai assez surpris, comme doit l'être le lecteur, de ce sacrifice à un nombre, sacrifice qui devait être sincère, étant donnée l'ambition de Lobo Neves.

LXXXIV. LE CONFLIT

Ô nombre fatidique, combien de fois ne t'ai-je pas béni! Ainsi durent le bénir les vierges de Thebes, jument à crinière rousse, qu'on leur substitua à l'occasion du sacrifice de Pelopidas, belle jument que l'on immola, couverte de fleurs, sans que personne lui consacrât une parole de regrets. Cette parole, je la prononce, moi, non seulement à cause de ta triste fin, mais parce qu'il n'est pas impossible que, parmi les vierges sauvées par toi, il se trouvât une ancêtre des Cubas. Nombre fatidique, nous te dûmes le salut. Le mari se garda bien de m'avouer la cause de son refus. Il me dit aussi qu'il avait ses motifs particuliers, et l'air sérieux, convaincu, avec lequel je l'écoutai fait honneur à la dissimulation humaine. Il cachait mal son ennui. Il parlait peu, s'enfermait chez lui, passait le temps à lire. D'autres fois, il ouvrait les portes, causait et riait avec affectation. Il souffrait doublement. Son ambition lui reprochait ses scrupules; il hésitait; peut-être se repentait-il; mais si l'alternative s'était représentée, il eut agi la seconde fois comme la première dans sa superstition invétérée. Il doutait de cette superstition sans pouvoir s'en dépêtrer. Cette persistance d'un sentiment, odieux à l'individu qui en était la victime, est un phénomène digne de quelque attention. Mais je préfère la parfaite ingénuité de Dona Placida lorsqu'elle avouait qu'elle ne pouvait voir un soulier avec la semelle en l'air, sans le retourner aussitôt.

—Pourquoi?

—Ça porte malheur.

C'était son unique réponse, qui valait pour elle le livre de la Sagesse: «Ça porte malheur». On lui avait appris cela quand elle était enfant et, sans plus ample informé, elle l'acceptait comme article de foi. Au contraire, quand on parlait d'indiquer une étoile avec le doigt, elle savait parfaitement qu'il résulte de ce geste une verrue.

Une verrue ou autre chose, peu importe, pourvu que ce ne soit pas la perte d'un poste de président de province. On tolère une superstition gratuite ou à bon marché. Le cas est plus grave, lorsque cette superstition dérange toute une existence. C'était celui de Lobo Neves, avec, en plus, le doute et la crainte du ridicule. Ajoutez à cela que le ministre ne crut pas aux motifs particuliers. Il attribua le refus de Lobo Neves à des manœuvres politiques; son erreur avait des apparences de vraisemblance. Il battit froid à Lobo Neves, et communiqua sa défiance à ses collègues. Des incidents se produisirent, et avec le temps, le président résignataire tomba dans l'opposition.

LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE

Celui qui échappe à un péril aime la vie avec une recrudescence d'intensité. Je me mis à aimer Virgilia avec une ardeur nouvelle après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre.

—Ma bonne Virgilia!

—Mon amour!

—Tu m'appartiens, n'est-ce pas?

—Oh! oui, je suis à toi...

Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest, et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue.

LXXXVI. LE MYSTÈRE

Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi, je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer.

LXXXVII. GÉOLOGIE

À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois, j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud.

C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents contos, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant allègrement, on vint lui dire que le Dr B..., qui n'était pas amusant tous les jours, demandait à le voir. Jacob fit répondre qu'il n'y était pas.

—Ça ne prend pas, cria une voix dans le corridor; je suis déjà dans la place.

C'était effectivement le Dr B... qui apparut à la porte du salon. Jacob alla à sa rencontre, en affirmant qu'il avait entendu le nom d'une autre personne, car il avait le plus grand plaisir à le voir. Ces protestations nous valurent une heure d'ennui mortel. Jacob tira sa montre de sa poche, et le Dr B... lui demanda s'il allait sortir.

—Avec ma femme, dit Jacob.

B... s'en alla, et nous respirâmes. Quand nous eûmes fini de respirer, je dis à Jacob qu'il venait de mentir quatre fois, en moins de deux heures: d'abord en faisant dire qu'il n'y était pas, ensuite en feignant une trompeuse allégresse; troisièmement en disant qu'il allait sortir; quatrièmement en ajoutant: «avec ma femme». Jacob réfléchit un instant; ensuite il se rendit à la justesse de mon observation; mais il s'excusa en disant que la véracité absolue est incompatible avec un état social avancé, et que la paix d'une cité civilisée ne se peut obtenir que par des mensonges réciproques... Ah! je me rappelle, maintenant: il s'appelait Jacob Tavares.

LXXXVIII. LE MALADE

Point n'est besoin de dire que je réfutai cette pernicieuse doctrine par les plus élémentaires arguments. Mais il était tellement vexé de mon observation qu'il résista jusqu'à la fin, avec une certaine véhémence, peut-être pour calmer sa conscience.

Le cas de Virgilia était un peu plus grave; elle était moins scrupuleuse que son mari; elle manifestait clairement les espérances qu'elle couvait au sujet de l'héritage; elle comblait son parent d'aménités, elle l'entourait de tous les petits soins capables de mériter au moins un codicille. Enfin, elle l'adulait; mais j'ai remarqué que l'adulation des femmes est différente de celle des hommes. L'une va jusqu'à la servilité; l'autre se confond avec l'affection. Les courbes gracieuses, les douces paroles, la faiblesse physique même de la femme, donnent à sa flatterie une couleur locale, un aspect légitime. Peu importe l'âge de celui qui en est l'objet; la femme aura toujours pour lui des airs de mère ou de sœur,—ou encore d'infirmière, autre office féminin, pour lequel il manquera toujours à l'homme un quid, un fluide, un je ne sais quoi.

C'est ce que je me disais en moi-même, tandis que Virgilia entourait le vieux parent de petits soins. Elle allait le recevoir à l'entrée, bavardeuse et souriante, elle lui prenait des mains sa canne et son chapeau et lui offrait le bras pour l'accompagner jusqu'à un fauteuil, ou plutôt jusqu'à son fauteuil, car il y avait chez elle la «chaise de Viegas», meuble spécial, dorloteur, à l'usage de convalescents ou de vieillards. Ensuite, selon la chaleur ou la brise, elle allait fermer ou bien ouvrir la fenêtre, avec toutes sortes de précautions, pour qu'il ne se trouvât pas dans un courant d'air.

—Alors, ça va mieux, aujourd'hui.

—Non, j'ai mal passé la nuit: ce diable d'asthme ne me quitte pas.

Et il soufflait en se remettant peu à peu des fatigues de l'entrée et de la montée des escaliers, car, en ce qui concerne la promenade, il la faisait toujours en voiture. Virgilia s'asseyait ensuite sur un tabouret, tout près du malade et les mains sur les genoux de celui-ci. Sur ces entrefaites, Nhônhô faisait son entrée dans le salon, non pas en gambadant à sa manière habituelle, mais discret, tendre et sérieux. Viegas l'aimait beaucoup.

—Viens ici, Nhônhô, disait-il; et introduisant avec effort sa main dans son ample poche, il en tirait une petite boîte de pastilles, en mettait une dans sa bouche, et donnait l'autre à l'enfant. Des pastilles antiasthmatiques: le petit disait qu'il les trouvait fort bonnes.

À chaque visite, c'était le même cérémonial aux variantes près. Viegas aimait à jouer aux dames, et Virgilia lui faisait la partie, sans impatience, tandis qu'il remuait les pions de sa main lente et tremblante. D'autres fois, il descendait à son bras dans le jardin; il lui arrivait même de refuser l'aide de Virgilia, pour faire le brave; et il déclarait alors qu'il était capable d'aller ainsi pendant une lieue. On marchait, on s'asseyait, on reprenait la promenade, en causant de choses et d'autres, parfois d'une affaire de famille, d'autres fois d'un racontage de salon, enfin d'une maison qu'il voulait faire construire, pour y demeurer. Il la voulait d'un style moderne, la sienne étant d'un type démodé, contemporaine du roi Dom João VI, et comme on en rencontre, je crois, encore aujourd'hui dans le quartier de S. Christovão, avec leurs grosses colonnes de face. Pour substituer cette vieille bâtisse, il avait déjà demandé le plan d'une autre à un entrepreneur en renom. C'est alors que Virgilia pourrait se convaincre que son vieil ami avait du goût.

Il parlait, comme on pense, lentement et avec peine, soufflant dans les intervalles, d'une façon gênante pour lui et pour les autres. Parfois il lui Venait un accès de toux. Courbé, gémissant, il portait le mouchoir à sa bouche et en inventoriait ensuite le contenu. L'accès passé, il revenait au plan de sa future maison, qui aurait telle et telle chambre, une terrasse, une écurie. Ce serait un bijou.

LXXXIX. IN EXTREMIS

Demain, j'irai passer la journée chez Viegas me dit-elle un jour. Le pauvre! il n'a personne.

Viegas s'était alité, définitivement. Sa fille, qui était mariée, était justement tombée malade en même temps que lui, de sorte qu'elle ne pouvait lui tenir compagnie. Virgilia, de temps à autre, allait le voir. Je profitai de cet événement pour passer toute la journée auprès d'elle. J'arrivai vers deux heures. Viegas toussait de telle sorte qu'il me faisait mal à ma poitrine. Dans l'intervalle des accès, il débattait le prix d'une maison avec un individu maigre qui offrait trente contos de l'immeuble, tandis que Viegas en voulait quarante. L'acheteur insistait comme quelqu'un qui a peur de manquer le train. Mais Viegas ne cédait point. Il refusa d'abord les trente contos puis trente-deux, puis trente-trois, enfin il eut un fort accès de toux qui lui coupa la parole Pendant un quart d'heure. L'acheteur lui vint en aide, l'installa sur les coussins, et lui offrit trente-six contos.

—Jamais, gémit le malade.

Il envoya chercher une liasse de papiers dans son secrétaire; n'ayant plus la force nécessaire pour retirer l'élastique qui entourait le rouleau, il me pria de le faire. C'étaient les comptes des dépenses de construction de l'immeuble: comptes du maçon, du charpentier, du peintre; comptes du papier pour la salle à manger, pour le salon, pour les chambres à coucher, pour le cabinet de travail; comptes de ferrages, prix d'achat du terrain. Il les déployait, un à un, d'une main tremblante; puis il me demandait de les lire, et je les lisais.

—Voyez, mille deux cents, du papier à mille deux cents reis la pièce. Charnières françaises... Voyez: c'est pour rien, conclut-il après avoir lu le dernier compte.

—Fort bien... mais...

—Quarante contos; vous ne l'aurez pas pour moins. Rien que les intérêts: faites un peu le compte des intérêts...

Ces paroles sortaient avec la toux, par lambeaux, par syllabes, et donnaient l'impression de parcelles d'un poumon déchiqueté. Au fond des orbites, des yeux luisants roulaient, me rappelant la lueur d'une veilleuse hésitante aux approches du matin. Sous le drap, l'ossature du corps se dessinait, saillante aux genoux et aux pieds; la peau, jaune, flasque, rugueuse, suivait les contours d'un crâne décharné et sans expression. Un bonnet de coton lui couvrait le crâne poli parle temps.

—Eh bien? dit l'individu maigre.

Il lui fît signe de ne pas insister, et celui-ci se tut pendant quelques instants. Le malade fixait le toit, silencieux, suffoquant. Virgilia pâlit, se leva, alla à la fenêtre. Elle avait peur de la mort. Je parlai d'autres choses. L'individu maigre conta une anecdote et revint à sa proposition, en renchérissant.

—Trente-huit contos, dit-il.

—Jam...! gémit le malade.

L'individu maigre s'approcha du lit, prit la main du moribond; elle était froide. Je m'approchai à mon tour; je lui demandai s'il se sentait mal, s'il voulait prendre un petit verre de vin.

—Non... non... quar... quaran... quar... quar...

Il fut pris d'un nouvel accès de toux, qui fut le dernier. Au bout d'un instant, il expira, à la grande consternation de l'individu maigre. Celui-ci m'avoua ensuite qu'il eût donné les quarante contos; mais il était trop tard.

XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN

Rien: pas un souvenir testamentaire, pas une pastille, rien qui vînt démontrer la gratitude ou le simple souvenir du défunt; rien. Virgilia ne put digérer cette déconvenue, et elle me le confessa avec une certaine réserve, motivée non par la chose en elle-même, mais parce qu'il s'agissait indirectement de son fils, que je n'aimais guère ou même pas du tout. Je lui dis de n'y plus penser. Le mieux était d'oublier le défunt, vieux grigou sans nom, et parler de choses gaies: de notre fils par exemple...

Allons! bon! j'ai laissé échapper le secret, le doux secret que Virgilia m'avait confié quelques semaines auparavant, lorsque je l'avais trouvée un peu différente d'elle-même. Un fils! un être sorti de mon être. C'était ma préoccupation exclusive depuis ce temps. Considérations sociales, jalousie du mari, mort de Viegas, rien ne m'intéressait, pas plus que les conflits politiques, les révolutions, les tremblements de terre, rien. Je ne pensais qu'à l'embryon anonyme, de filiation obscure, et une voix secrète me disait: «C'est ton fils.» Mon fils! Et je répétais ces deux mots avec une certaine volupté indéfinissable, et je ne sais quel suprême orgueil. Je me sentais homme.

Le plus intéressant, c'est que nous causions tous les deux, l'embryon et moi, et que nous parlions de choses présentes et futures. Le petit diable était charmant; il m'aimait déjà; il me donnait de petites tapes sur la face avec ses mignonnes mains grassouillettes, ou bien encore il portait la toque et la robe des avocats, car il serait avocat; et il faisait un discours à la Chambre des députés. De là, il revenait à l'école, et portait son ardoise et ses livres sous son bras; de nouveau je le revoyais au berceau, d'où il se levait avec une stature d'homme. En vain je cherchais à le fixer dans mon esprit dans une attitude et à un âge déterminé. Il avait à mes yeux tous les âges et toutes les attitudes. Il tétait, il écrivait, il valsait, il était interminable dans les limites d'un court quart d'heure: baby et député, collégien et jeune homme à la mode. Parfois, aux pieds de Virgilia, je me laissais distraire, et elle me reprochait mon silence. Elle me disait que je ne l'aimais plus. C'est qu'alors j'étais en train de converser avec l'embryon, je renouvelais le vieux colloque d'Adam et de Caïn, un dialogue sans paroles, entre la vie et la vie, le mystère et le mystère.

XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE

À peu près à la même époque, je reçus une lettre extraordinaire, accompagnée d'une lettre non moins extraordinaire. Voici ce qu'elle disait:

Mon cher Braz Cubas,

Il y a quelque temps, au jardin public, je me suis permis de vous emprunter votre montre; j'ai le plaisir de vous la restituer. Il faut pourtant faire une restriction: ce n'est pas tout à fait la même; mais celle que vous recevrez est au moins aussi bonne que l'autre. «Que voulez-vous, Monseigneur», comme disait Figaro, «c'est la misère». Bien des choses se sont passées depuis notre rencontre. J'irai vous les raconter, si vous ne me fermez pas votre porte. Sachez que je ne porte plus ces bottines caduques, et que je n'exhibe plus cette fameuse redingote, dont les pans se perdaient dans la nuit des temps. J'ai cédé à une autre marche de l'église de S. Francisco. Et je déjeune maintenant avec régularité.

Ceci dit, je vous demande la permission d'aller, un de ces jours, vous lire un travail, fruit de longues études, un nouveau système de philosophie, qui, non seulement explique et décrit l'origine et la fin des choses, mais qui encore passe de beaucoup Zénon et Sénèque, dont le stoïcisme n'est que bagatelle auprès de ma recette morale. Car mon système est prodigieux: il rectifie l'esprit humain, supprime la douleur, donne le bonheur, et couvre de gloire notre cher pays. Je l'appelle Humanitisme, de Humanitas, commencement des choses. Ma première intention révélait une excessive infatuation: je voulais l'appeler Borbisme, de Borba, dénomination aussi vaniteuse que rude à l'oreille. Et d'ailleurs, elle disait moins. Vous verrez, mon cher Braz Cubas, vous verrez que c'est véritablement un monument. Et si quelque chose peut me faire oublier les tristesses de la vie, c'est d'avoir enfin trouvé la vérité et le bonheur. Les voici donc dans la main de l'homme, ces deux fugitives! après tant et tant de siècles de luttes, de recherches, de découvertes, de systèmes et de désillusions, les voici dans la main de l'homme. À bientôt, donc, mon cher Braz Cubas. Bons souvenirs du vieil ami,

JOAQUIM BORBA DOS SANTOS.

Je lus cette lettre, sans la bien comprendre. Elle était accompagnée d'un écrin contenant une belle montre avec mes initiales gravées, et cette dédicace: «Souvenir du vieux Quincas». Je repris la lettre, je la relus en la ponctuant et en la méditant. La restitution de la montre excluait toute idée de mauvaise plaisanterie. La lucidité, la conviction, un peu prétentieuse il est vrai, paraissaient exclure toute présomption de folie. Naturellement, Quincas Borba avait hérité de quelqu'un de ses parents de Minas, et le bien-être l'avait rendu à sa dignité première. C'est peut-être excessif. Il y a des choses que l'on ne retrouve jamais intégralement, mais enfin, il n'était pas impossible qu'il se fût régénéré. Je gardai la lettre et la montre, et j'attendis la philosophie.

XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE

Il est temps que j'en finisse avec les choses extraordinaires. Je venais de mettre de côté la lettre et la montre, quand je reçus la visite d'un homme maigre et commun, porteur d'une lettre de mon beau-frère qui m'invitait à dîner. Le messager était marié avec une sœur de Cotrim, et il arrivait du Nord. Il s'appelait Damasceno, et avait fait le coup de feu pendant la révolution de 1831. Lui-même me raconta tout cela dans l'espace de cinq minutes. Il était parti de Rio à la suite d'un désaccord avec le régent, qui était un âne, un peu moins âne que les ministres qui servirent sous sa direction. D'ailleurs nous étions à la veille d'une autre révolution. À ce point de vue, et quoique ses idées fussent un peu brouillées, je devinai quel était le gouvernement de sa prédilection: un despotisme tempéré, non par des chansons, comme dit l'autre, mais par les panaches de la garde nationale. Je ne pus tout de même deviner s'il préférait le despotisme d'un seul au despotisme de trois, de trente ou de trois cents, Il opinait pour le développement de la traite, et l'expulsion des Anglais. Il aimait beaucoup le théâtre et aussitôt après son arrivée, il était allé au S. Pedro voir représenter un drame superbe, Marie-Jeanne, et une intéressante comédie, Kettly, ou le Tour de Suisse. Il avait aussi beaucoup aimé la Deperini dans Sapho ou Anna Bolena, il ne se souvenait plus bien. Et la Gandiani!... celle-là oui!... Il brûlait d'envie d'entendre Ernani, que sa fille chantait, en s'accompagnant au piano: Ernani, Ernani, involami... Et ce disant, il se levait et commençait à chantonner. Tout cela n'arrivait dans le Nord que comme un vague écho. Sa fille avait un grand désir d'entendre ces opéras! Elle avait une si jolie voix; et un goût! un goût! Quel délice de se retrouver à Rio. Il avait déjà parcouru toute la ville avec une avidité!... Que de souvenirs il y retrouvait! Parole!... en revoyant certains spectacles, les larmes lui montaient aux yeux. Mais jamais plus il ne remettrait le pied à bord. Il avait eu le mal de mer, comme tous les passagers du reste, à l'exception d'un Anglais. Que le diable emporte les Anglais! On ne fera rien qui vaille sans les expédier tout d'abord. Qu'est-ce que l'Angleterre pouvait bien nous faire? Qu'il trouvât quelques personnes de bonne volonté, et en une seule nuit, il se chargeait de l'expulsion de tous ces godemes... Grâce au ciel, il était patriote,—et il se battait la poitrine,—rien d'étonnant à cela; ça tenait de famille: il descendait d'un ancien capitaine très chauvin. Non, certes, il n'était pas le premier venu, et l'occasion échéante, il montrerait bien de quel bois se chauffent les gens tels que lui. Mais il se faisait tard: il était seulement venu me dire qu'on m'attendait sans faute à dîner. Nous aurions alors l'occasion de reprendre la conversation interrompue... Je le reconduisis jusqu'à la porte du salon. Il se retourna pour me dire qu'il sympathisait beaucoup avec moi. Je me trouvais en Europe à l'époque de son mariage. Il avait connu mon père, qui était un fier gaillard, et il s'était trouvé avec lui dans un bal fameux à Praia Grande... Il avait tant de choses à me dire! Mais nous nous retrouverions plus tard, car il était pressé de rapporter ma réponse à Cotrim. Il partit; je fermai la porte sur son dos.

XCIII. LE DÎNER

Quel supplice, ce dîner!... Heureusement que Sabine me donna pour voisine de table la fille de Damasceno, Mlle Eulalia ou plus familièrement Nha-lolo, jeune fille gracieuse et seulement un peu timide de prime abord. Elle était sans élégance, mais ses yeux superbes faisaient compensation. Ils n'avaient qu'un tort, celui de ne se détacher de moi que pour s'abaisser sur son assiette. Et Nha-lolo mangeait très peu... Après dîner, elle chanta. Sa voix était suave. Nonobstant le charme, je pris congé. Sabine m'accompagna jusqu'à la porte et me demanda comment je trouvais la fille de Damasceno.

—Comme ci comme ça.

—Extrêmement sympathique, pas vrai? Il lui manque un peu l'usage du monde. Mais quel cœur! c'est une perle: ça ferait une si gentille petite femme pour toi.

—Je n'aime pas les perles.

—Entêté! quand te décideras-tu à faire une fin? Tu commences pourtant à être mûr. Eh bien! mon cher, que tu le veuilles ou non, Nha-lolo sera ta femme.

Et ce disant, elle me donnait de petites tapes sur la joue, douce comme une colombe, mais pourtant intimant et résolue. Grand Dieu! était-ce là le motif de la réconciliation? Cette idée me contraria. Mais une voix mystérieuse m'appelait chez Lobo Neves. Je dis adieu à Sabine et à ses menaces.

XCIV. LA CAUSE SECRÈTE

—Comment allons-nous? ma chère petite maman.

À ces mots, Virgilia fit la moue, comme d'habitude. Elle se trouvait dans l'embrasure d'une croisée, en train de regarder la lune, et elle m'avait reçu gentiment. Mais quand je lui parlai de notre fils, elle fit la moue. Elle n'aimait pas ces allusions; mes caresses paternelles anticipées l'ennuyaient. Je la laissai en paix, car elle était alors pour moi une arche sainte, un vase d'élection. Je supposai d'abord que l'embryon, ce profil de l'inconnu, qui se projetait sur notre aventure, troublait la conscience de Virgilia. Mais non. Jamais elle n'avait été plus expansive, plus à son aise, moins préoccupée des autres et de son mari. Elle ne ressentait aucun remords. Je m'imaginai alors que cette grossesse était une pure invention, un moyen de m'attacher davantage, et dont elle se fatiguait à la longue. L'hypothèse était admissible: ma douce Virgilia mentait parfois avec tant de désinvolture!...

Ce soir-là, je compris qu'elle avait peur du dénouement, et qu'elle trouvait son état gênant. Ses premières couches avaient été laborieuses. Et cette heure cruelle, tissée de minutes de vie et de minutes de mort, lui faisait passer le frisson du condamné. Quant à la gêne, elle se impliquait de la privation de certaines habitudes de vie élégante. Ce devait être cela. Je le lui donnai à entendre, en la grondant un peu, au nom de mon autorité paternelle. Virgilia me regarda; puis elle détourna les regards avec un geste d'incrédulité.

XCV. FLEURS D'AUTAN

Où donc êtes-vous passées, fleurs du souvenir? Un soir, après quelques semaines de gestation, l'édifice de mes chimères paternelles s'écroula tout à coup. L'embryon s'en fut dans cet état où l'on ne saurait distinguer un Laplace d'une tortue. J'en eus la nouvelle par Lobo Neves. Il me laissa dans le salon, et accompagna le médecin jusqu'à la chambre de la mère frustrée dans ses espérances. Je m'accoudai à la fenêtre, les yeux fixés sur le jardin. J'y vis des orangers sans fleurs. Où donc étaient les fleurs d'antan?

XCVI. LA LETTRE ANONYME

Quelqu'un me toucha l'épaule. C'était Lobo Neves. Nous nous regardâmes un instant, muets et inconsolables. Je demandai des nouvelles de Virgilia; puis nous restâmes une demi-heure à causer. Sur ces entrefaites, on lui apporta une lettre. Il la lut, pâlit, et la ferma d'une main tremblante. Je crois lui avoir vu faire un geste comme s'il prenait son élan vers moi. Mais je n'en suis pas très certain. Par exemple, je me souviens fort bien que les jours suivants, il se montra à mon égard froid et taciturne. Enfin quelque temps après, Virgilia me raconta l'aventure, dans notre refuge de la Gamboa.

Son mari lui avait montré la lettre, dès qu'elle avait été rétablie. C'était un écrit anonyme, qui nous dénonçait. Il ne disait pourtant pas tout, et ne parlait point, par exemple, de nos rendez-vous. On se limitait à le prévenir contre notre intimité et à l'aviser des commentaires qu'elle soulevait. Virgilia lut la lettre avec indignation et s'écria que c'était une calomnie infâme.

—Calomnie? insista Lobo Neves.

—Infâme!...

Le mari respira. Mais il reprit la lettre, et chaque parole semblait faire un signe négatif, chaque lettre protestait contre l'indignation de Virgilia. Lobo Neves, qui était d'ailleurs un homme énergique, devint en ce moment la plus fragile des créatures. Peut-être vit-il en imagination l'opinion publique le fixer d'un regard sarcastique; peut-être une bouche invisible lui répéta-t-elle les railleries qu'il avait entendues ou prononcées naguère en semblable occurrence. Il insista auprès de sa femme pour qu'elle lui confessât tout, lui promettant un ample pardon. Virgilia comprit qu'elle était sauve. Elle s'indigna contre cette insistance, jura qu'elle n'avait jamais entendu de ma bouche que des paroles aimables et courtoises. La lettre anonyme devait être de quelque amoureux évincé. Elle en cita plusieurs: l'un l'avait poursuivie de ses insistances pendant des semaines; l'autre lui avait envoyé un billet. Elle citait des noms, des circonstances, cherchant à lire dans les regards de son mari: et elle termina en disant qu'elle me traiterait de telle sorte que je n'aurais plus envie de revenir.

J'écoutai tout cela un peu troublé, moins par la diplomatie dont il faudrait dorénavant faire preuve pour m'éloigner progressivement de la maison de Lobo Neves qu'en constatant la tranquillité morale de Virgilia, parfaitement exempte d'émotion, de crainte, de regrets et de remords. Virgilia remarqua ma préoccupation, me força à lever la tête, que j'avais penchée vers le sol, et me dit, non sans amertume: «Tu ne mérites pas les sacrifices que je fais pour toi.»

Je ne répondis pas. Il eût été oiseux de lui faire remarquer qu'un peu de désespoir et de terreur eût rendu à nos amours la saveur pimentée des premiers jours. Peut-être y fût-elle arrivée par artifice. Mais je me tus. Elle battait nerveusement le plancher. Je m'approchai d'elle; je la baisai au front. Elle recula comme sous le baiser glacé d'un défunt.

XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT

Vous frémissez, lecteur,—ou en tous cas, vous devriez frémir. La dernière phrase a dû vous suggérer plusieurs réflexions. Vous voyez bien le tableau: dans une petite maison de la Gamboa, deux personnes qui s'aiment depuis longtemps; l'une s'incline vers l'autre pour la baiser au front, et l'autre recule comme au contact d'une bouche de cadavre. Dans le bref intervalle qui sépare la bouche du front, avant le baiser et après le baiser, il y a temps pour beaucoup de choses: le ressentiment, la défiance, ou tout simplement la pâle et somnolente salété...

XCVIII. SUPPRIMÉ

Nous nous séparâmes allègrement. Je dînai, réconcilié avec la situation. La lettre anonyme rendait à notre aventure le sel du mystère et le poivre du péril. Et quelle chance heureuse que Virgilia n'eût point perdu son sang-froid dans cette crise! Le soir, j'allai au théâtre São Pedro. On représentait un grand drame, où Estella faisait couler des pleurs. J'entre, je lance un coup d'œil sur les loges; j'aperçois dans l'une d'elles Damasceno et sa famille. Sa fille était mise avec plus d'élégance, et même avec un certain luxe: chose étonnante, car le père gagnait juste de quoi s'endetter. Et qui sait? peut-être était-ce là le motif.

J'allai leur rendre visite pendant l'entr'acte. Damasceno me reçut avec un flux de paroles, sa femme avec d'innombrables sourires. Quant à Nha-lolo, elle ne cessa plus de me regarder. Je la trouvai mieux que le soir du dîner. Je lui trouvai je ne sais quelle suavité éthérée, qui s'alliait à la beauté des formes terrestres (expression vague, et parfaitement en rapport avec un chapitre où tout doit être également vague). Et vraiment je ne sais comment exprimer ma parfaite béatitude auprès de la jeune fille, dans sa robe de bonne faiseuse, qui me donnait des démangeaisons de Tartuffe. En la voyant couvrir chastement le bas de ses jambes, je fis cette découverte que la nature avait prévu le vêtement, comme une condition nécessaire de la multiplication de l'espèce. La nudité habituelle, étant donnée la multiplicité des occupations et des soins de l'individu, tendrait à alourdir les sens et à retarder les désirs, tandis que le vêtement, en leurrant les sexes, les aiguise et les incite, et fait ainsi progresser l'humanité. Bienheureux usage qui nous a valu Othello et les transatlantiques.

J'ai bien envie de supprimer ce chapitre. La pente est dangereuse. Mais après tout, j'écris mes mémoires et non les tiens, paisible lecteur. Auprès de la gracieuse demoiselle, je me sentais en proie à une sensation double et indéfinissable. Elle exprimait parfaitement la dualité de Pascal: l'ange et la bête, à cette différence près que le janséniste n'admettait point la dualité des deux natures, tandis qu'ici, elles ne faisaient qu'un: l'ange qui disait des choses célestes, et la bête qui... Non, décidément, je supprime ce chapitre.

XCIX. DANS LA SALLE

Dans la salle, je rencontrai Lobo Neves, en train de causer avec quelques amis. Nous parlâmes de choses et d'autres, froidement, mal à l'aise. Mais dans l'entr'acte suivant, un peu avant le lever du rideau, nous nous retrouvâmes dans un corridor où il n'y avait que nous. Il vint à moi avec beaucoup d'affabilité, en souriant, en m'entraînant dans un des pas-perdus, il causa le plus tranquillement du monde. Je lui demandai des nouvelles de sa femme. Il me répondit qu'elle allait bien; puis il dévia la conversation vers des sujets généraux, expansif, presque gai. Devine qui voudra la cause de ces différentes attitudes. Je me dérobe à Damasceno, qui m'épie devant la porte de la loge.

Je n'entendis pas un traître mot de l'acte suivant. Étranger aux tirades des acteurs et aux applaudissements du public, je reconstituais dans mon fauteuil ma conversation avec Lobo Neves; je revoyais ses gestes, et je trouvai ma nouvelle situation enviable. La Gamboa suffisait. Des relations plus visibles ne servaient qu'à fomenter l'envie. Rigoureusement nous pouvions nous dispenser de nous voir journellement. C'était mettre l'absence au service de l'amour. D'ailleurs, à quarante ans sonnés, je n'étais rien, pas même simple électeur. Il était temps de me lancer, quand ce ne serait que pour l'amour de Virgilia, qui s'enorgueillirait de ma gloire... Je crois bien qu'en cet instant on applaudit dans le salle; mais je n'oserais l'affirmer, car je pensais à autre chose.

Ô multitude, dont je désirais l'attention jusqu'à ma mort, c'est ainsi que je me vengeais parfois de toi. Je laissais la foule bruire autour de moi, sans l'entendre, comme le Prométhée d'Eschyle au milieu de ses bourreaux. Ah! tu voulais m'enchaîner sur le rocher de la frivolité, de ton indifférence ou de ton agitation!... Chaînes fragiles, je vous rompais d'un geste de Gulliver. Il est banal d'aller songer dans un hermitage. Le voluptueux s'isole milieu d'un océan de gestes et de paroles de passions nerveuses et tendues. Il y décrète son absence, son indifférence, son inaccessibilité. Qu'importe que l'on dise lorsqu'il revient à lui, c'est-à-dire aux autres, qu'il tombe du monde de la lune? Qu'est-il après tout, ce monde lumineux et caché de notre cerveau, sinon l'affirmation dédaigneuse de notre liberté spirituelle? Vive Dieu! voilà une bonne fin de chapitre.

C. LE CAS PROBABLE

Si le monde n'était pas composé d'esprits inattentifs, il serait inutile de rappeler au lecteur que les lois que j'affirme sont vraiment indiscutables. Quant aux autres, je les laisse dans le domaine de la probabilité. L'une d'elles fera l'objet de ce chapitre, que je recommande à la lecture des personnes qui s'intéressent aux phénomènes sociaux. Il semble, et ce n'est pas improbable, qu'il existe entre les faits de la vie publique et ceux de la vie privée une certaine action réciproque, régulière et périodique,—ou pour user d'une image, c'est quelque chose qui ressemble aux marées de la plage du Flamengo ou d'autres également houleuses. Quand l'onde envahit le sable, elle le couvre, pour revenir ensuite sur elle-même couvre une force variable, et va grossir la vague nouvelle qui se comportera comme la première. Telle est l'image; voyons-en l'application.

J'ai dit ailleurs que Lobo Neves, nommé président d'une province, avait refusé sa nomination à cause de la date du décret: le 13. Ce fut un acte grave, dont la conséquence fut de séparer du ministère le mari de Virgilia. Ainsi l'antipathie pour un nombre produisit un phénomène de dissidence politique. Il nous reste à apprendre comment, longtemps après, un acte politique détermina dans la vie particulière une cessation de mouvement. La méthode employée dans ce livre ne permet pas de décrire immédiatement cet autre phénomène. Je me limite à déclarer que quatre mois après notre rencontre au théâtre, Lobo Neves se réconcilia avec le ministère. C'est un fait que le lecteur ne devra pas perdre de vue, s'il veut pénétrer toute la subtilité de ma pensée.

CI. LA RÉVOLUTION DALMATE

Ce fut Virgilia qui me donna des nouvelles de la volte-face de son mari. Un certain matin d'octobre, entre onze heures et midi, elle me parla de réunions, de conversations, d'un discours...

—De sorte que cette fois, te voilà baronne, interrompis-je.

Elle fit la moue en secouant la tête. Mais ce geste d'indifférence était démenti par quelque chose d'indéfinissable, par une expression de plaisir et d'espérance. Je ne sais trop pourquoi je m'imaginais que les lettres de noblesse pourraient la ramener à la vertu, non pas pour la vertu elle-même, mais par gratitude pour son mari. Car elle aimait cordialement la noblesse. Un des troubles les plus sérieux de notre intimité fut l'apparition d'un certain poseur de légation,—disons de la légation de Dalmatie—le comte B. V., qui lui fit la cour pendant trois mois. Ce noble authentique tourna la tête de Virgilia, qui d'ailleurs possédait la vocation diplomatique. Je ne sais trop ce que je serais devenu, sans la révolution de Dalmatie qui renversa le gouvernement et épura les ambassades. La révolution fut sanglante et formidable. Chaque malle d'Europe apportait des journaux qui transcrivaient les horreurs, comptaient les têtes coupées, jaugeaient le sang versé. Tout le monde frémissait d'horreur et de pitié. Moi, non. Je bénissais intérieurement cette tragédie, qui me tirait une épine du pied. Et puis, la Dalmatie est si loin.

Notes in this chapter

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