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Mémoires de madame de Rémusat (2/3)

LIVRE PREMIER (continued 2)

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On voit que, dans tout cela, se retrouvait encore la haine éternelle des Bonapartes et des Beauharnais, dans laquelle il était de ma destinée, quelque modérée que je fusse, de me voir toujours froissée. J'ai bien fait cette expérience, c'est que tout, ou presque tout, est hasard dans les cours. La prudence humaine n'est point de force à s'y défendre, et je ne sais pas de moyens d'échapper aux interprétations, à moins que le souverain lui-même ne se montre point accessible aux soupçons; mais, loin de là, l'empereur accueillait tous les rapports, et même avait une sorte de crédulité pour accepter tous ceux qui étaient malveillants, de quelque genre qu'ils fussent. Le plus sûr moyen d'acquérir sa faveur était de lui conter tous les on dit, de lui dénoncer toutes les conduites; voilà pourquoi M. de Rémusat, placé très près de lui, ne l'a jamais obtenue; c'est qu'il s'est refusé à ce métier que Duroc lui indiquait souvent.

Un soir, l'empereur, outré d'une scène violente qu'il avait eue avec sa femme et dans laquelle, poussée à bout, celle-ci lui avait déclaré qu'elle finirait par défendre à madame de X... l'entrée de son appartement, s'adressa à M. de Rémusat et se plaignit de ce que je n'employais pas le crédit que j'avais sur elle à modérer la vivacité de ses imprudences. Il finit par lui dire qu'il voulait m'entretenir en particulier, et que je n'avais qu'à lui demander une audience. M. de Rémusat me rendit cet ordre, et, en effet, dans la journée du lendemain, je demandai l'audience qui fut fixée à la matinée suivante.

On avait préparé une grande chasse pour ce jour-là. L'impératrice était partie d'avance avec les princes étrangers et attendait l'empereur au bois de Boulogne; j'arrivai comme l'empereur allait monter en voiture, sa suite était toute rassemblée; il rentra dans son cabinet pour me recevoir, au grand étonnement de la cour, pour qui tout faisait événement.

Il commença par se plaindre amèrement du trouble de son intérieur, il se déchaîna contre les femmes en général, et contre la sienne surtout. Il me reprocha de favoriser son espionnage, et m'accusa de mille faits qui m'étaient étrangers, suite des rapports qu'on lui avait faits. Je reconnus dans ses récits les mauvais offices de madame Murat, et ce qui me fit le plus de peine, c'est que je démêlai aussi que l'impératrice, pour appuyer ses plaintes, m'avait quelquefois nommée et, m'avait prêté ce qu'elle avait dit ou pensé. Cela, et les paroles de l'empereur, m'émut un peu, et les larmes me vinrent aux yeux. L'empereur, qui s'en aperçut, repoussa rudement la peine qu'il me faisait, avec cette phrase qui lui était ordinaire et que j'ai déjà citée: «Les femmes ont toujours deux moyens habiles de faire effet: le rouge et les larmes.» Dans ce moment, ces paroles prononcées avec un ton ironique, et dans l'intention de me déconcerter, produisirent l'effet contraire; elles m'irritèrent et me donnèrent la force de lui répondre: «Non, sire, il arrive aussi que, lorsqu'on est injustement accusée, on ne peut s'empêcher de pleurer d'indignation.»

Il faut rendre cette justice à l'empereur, c'est qu'il n'était guère frappé d'une manière fâcheuse pour vous quand on lui montrait quelque fermeté, soit que, n'en rencontrant pas souvent dans les autres, il fût moins préparé à y répondre, soit que la justesse de son esprit approuvât ce qu'on avait ressenti justement.

Le sentiment un peu vif que j'éprouvais ne lui déplut pas. «Si vous n'approuvez point, me dit-il, l'inquisition qu'exerce contre moi l'impératrice, comment n'avez-vous pas assez de crédit sur elle pour la retenir? Elle nous humilie tous deux par l'espionnage dont elle m'environne; elle fournit des armes à ses ennemis. Puisque vous êtes dans sa confidence, il faut que vous m'en répondiez, et je me prendrai à vous de toutes ses fautes.» Il s'égaya un peu en prononçant ces mots; alors je lui représentai que j'aimais tendrement l'impératrice, que j'étais incapable de la guider dans une route inconvenante; mais qu'on ne pouvait guère avoir de crédit sur une personne passionnée. Je lui dis encore qu'il ne mettait nulle adresse dans sa manière d'agir avec elle, que soit qu'elle le soupçonnât à tort ou à raison, il la brusquait, et la traitait trop rudement.

Je n'osais pas blâmer l'impératrice dans ce que sa conduite avait de réellement blâmable, parce que je savais qu'il ne manquerait pas de rapporter à sa femme tout ce que j'aurais dit. Je finis par l'assurer que, pendant quelque temps, je me tiendrais à l'écart du palais, et qu'il verrait si les choses en iraient mieux. Alors, il entreprit de me prouver «qu'il n'était ni ne pouvait être amoureux, qu'il n'avait-pas plus regardé madame de X... qu'une autre; que l'amour était fait pour des caractères autres que le sien, que la politique l'absorbait tout entier; qu'il ne voulait nullement dans sa cour de l'empire des femmes, qu'elles avaient fait tort à Henri IV et à Louis XIV; que son métier, à lui, était bien plus sérieux que celui de ces princes, et que les Français étaient devenus trop graves pour pardonner à leur souverain des liaisons affichées et des maîtresses en titre».

Il parla un peu légèrement de la conduite passée de sa femme, ajoutant qu'elle n'avait pas le droit de se montrer sévère. Je crus pouvoir l'arrêter sur ce discours, et il ne s'en fâcha point. Enfin il me questionna sur les gens qui servaient d'espions à l'impératrice; je lui répondis toujours que je n'en connaissais point. Là-dessus, il me reprocha de ne pas lui être assez dévouée. J'essayai de lui prouver que je lui étais plus sincèrement attachée que ceux qui lui rapportaient tant de petites choses peu dignes d'être écoutées. Cette conversation se termina mieux qu'elle n'avait commencé; je crus voir que je lui avais laissé une assez bonne impression sur moi.

L'entretien avait été fort long. L'impératrice, qui s'ennuyait au bois de Boulogne, avait envoyé un valet à cheval pour savoir ce qui arrêtait son époux. On lui avait rapporté qu'il était enfermé avec moi. Son inquiétude devint très vive; elle revint aux Tuileries; et, comme elle ne m'y trouva plus, elle envoya chez moi madame de Talhouet, chargée de s'informer de ce qui s'était passé. Pour obéir aux ordres de l'empereur, je répondis qu'il n'avait été question que de demandes relatives à M. de Rémusat.

Le soir, le général Savary donnait un petit bal où l'empereur avait promis d'assister. Pendant cet hiver, il cherchait toutes les occasions de réunions; il s'y montrait gai, et même y dansait un peu, et assez gauchement. J'arrivai chez madame Savary, un peu avant la cour; je vis venir au-devant de moi le grand maréchal Duroc, qui me donna le bras jusqu'à ma place; le maître de la maison me fit nombre de politesses. La longue audience que j'avais eue le matin donnait à penser; on me soignait comme une personne en faveur, ou dans les grandes confidences. Je souriais intérieurement de ces précautions de courtisans. L'empereur arriva avec sa femme; en parcourant le cercle, il s'arrêta devant moi, et me parla d'une manière obligeante. L'impératrice avait les yeux sur nous, et mourait d'inquiétude; madame Murat paraissait surprise, madame de X..., un peu troublée. Tout cela m'amusait; je ne prévis pas ce qui allait en résulter. Le lendemain, l'impératrice me fit mille questions auxquelles je n'eus garde de répondre; elle se blessa, prétendit que je la sacrifiais à l'empereur, que j'allais du côté du crédit, que je ne l'aimais pas mieux qu'une autre; elle m'affligea profondément. Je rapportais à mon excellente mère tous mes secrets chagrins; j'acquérais une pénible expérience, et j'étais encore assez jeune pour que ce ne fût pas sans verser des larmes. Ma mère me consolait et me conseillait de me tenir à l'écart, ce que je fis; mais cela ne me servit guère. L'empereur ne manqua point de me faire parler, et de s'appuyer des opinions qu'il me prêta, en reprochant à sa femme ses imprudences; l'impératrice me traita froidement; je vis qu'elle évitait de me parler, et, de mon côté, je crus ne pas devoir chercher ses confidences.

L'empereur, qui aimait à brouiller, voyant notre refroidissement, ne m'en traita que mieux; mais madame de X..., à qui on avait persuadé qu'elle ne devait pas m'aimer, inquiète de cette petite faveur dans laquelle je paraissais être, peut-être me faisant l'honneur d'un peu de jalousie, chercha les moyens de me nuire, et, comme toutes les choses de ce monde ne s'arrangent que trop bien, quand il s'agit du mal, elle en trouva une occasion qui lui réussit parfaitement.

D'un autre côté, Eugène et madame Louis se persuadèrent que j'avais trahi leur mère en la dénonçant, et cela par suite de l'ambition de mon mari, qui aimait mieux la faveur du maître que celle de la maîtresse. M. de Rémusat se tenait fort étranger à toutes ces manoeuvres, mais, en fait d'ambition, auprès des habitants des cours, ce qui est vraisemblable est toujours vrai. Eugène, qui avait de l'amitié pour mon mari, s'éloigna de lui. Comme courtisans, notre situation n'eût pas été mauvaise, mais nous n'étions qu'honnêtes gens, nous prîmes, l'un et l'autre, du chagrin, et nous ne voulûmes faire aucun profit honteux.

Il me reste à dire comment madame de X... parvint à frapper le dernier coup. Parmi les personnes avec lesquelles, ma mère et moi, nous étions liées était madame la comtesse Charles de Damas, dont la fille mariée au comte de Vogué était l'amie de ma soeur, et en assez intime relation avec moi. Madame de Damas avait des opinions royalistes fort exaltées; elle les énonçait assez imprudemment, et même on l'avait accusée, après l'événement du 3 nivôse (la machine infernale), d'avoir caché des chouans qui se trouvaient compromis. Dans l'automne de 1804, madame de Damas ayant été dénoncée pour quelques mauvais propos, fut exilée à quarante lieues de Paris. Cette sévérité mit au désespoir la mère et la fille près d'accoucher. Témoin de leurs larmes et partageant leur peine, je portai à l'impératrice mon chagrin; elle en parla à son mari, qui voulut bien m'écouter, et qui finit par m'accorder la révocation de son arrêt. Madame de Damas, vive et tendre, proclama le service que je lui avais rendu, et enchaînée par la reconnaissance qu'elle devait à l'impératrice, effrayée du danger qu'elle avait couru, devint plus prudente dans ses paroles. Elle ne me parlait jamais des affaires publiques, et ménageait ma situation, comme je respectais ses sentiments. Il se trouva qu'elle avait une ennemie dans la marquise de..., celle qui avait fait tant de bruit à la cour et dans le monde d'autrefois par la vivacité de ses reparties. Madame de... était bien avec madame de X... Elle parvint à pénétrer sa liaison avec l'empereur; elle en arracha la confidence, et son esprit actif et un peu intrigant voulut diriger madame de X... dans la conduite que devait tenir la maîtresse d'un souverain. Il fut question de moi entre elles; et madame de..., voyant éternellement les intrigues de Versailles dans les incidents de la cour de l'empereur, s'imagina vraisemblablement que j'avais le projet de supplanter la nouvelle favorite. Comme on m'accordait un peu d'esprit dans le monde, et que la réputation de ma mère sur ce point paraît fort la mienne, on en conclut que je devais être portée à l'intrigue. Madame de..., voulant jouer un tour à madame de Damas et me faire tort tout en même temps, parla d'elle à madame de X... comme d'une personne plus exaltée que jamais dans son royalisme, prête à entretenir des correspondances secrètes, et profitant de l'indulgence qu'on lui avait témoignée pour agir contre l'empereur autant qu'elle le pourrait. Ma liaison avec elle fut présentée comme plus intime encore qu'elle ne l'était. Tous ces discours, rapportés à l'empereur, l'aigrirent contre moi; il cessa de m'appeler à son jeu et de me parler; il ne me fit inviter à aucune des chasses ou des parties de la Malmaison qu'on faisait de temps en temps, et je fus bientôt en disgrâce, sans pouvoir deviner quelle en était la cause; car j'avais vécu assez renfermée et solitaire, ma santé s'altérant beaucoup. Mon mari et moi, nous étions trop unis pour que la défaveur ne fût pas pour l'un comme pour l'autre, et, maltraités tous deux, nous ne comprenions rien à ce qui nous arrivait.

Le refroidissement de l'empereur me rendit la confiance de sa femme, qui me reprit avec la même légèreté qu'elle m'avait quittée, et sans explications. Je commençais à la connaître assez pour en comprendre l'inutilité. Elle me découvrit le secret de l'humeur de l'empereur, et sut de lui-même que c'était par madame de... et madame de X... que ces dénonciations lui étaient arrivées. Il en était venu au point d'avouer à sa femme qu'il était amoureux, et de lui signifier qu'on le laissât tranquille dans sa liaison, ajoutant, pour la tranquilliser, que ce serait une fantaisie passagère qu'on irriterait en la tourmentant, et qui durerait d'autant moins qu'on la laisserait aller.

L'impératrice avait donc pris, à peu près, le parti de la résignation; seulement elle n'adressait point la parole à madame de X..., mais celle-ci ne s'en souciait guère, et voyait avec une indifférence un peu impudente les troubles dont elle était la cause. D'ailleurs, dirigée par madame Murat, elle satisfaisait les goûts de l'empereur en lui disant beaucoup de mal d'une infinité de personnes. Sa faveur a fait assez de victimes, et a encore aigri le caractère si naturellement soupçonneux de l'empereur.

Je pris le parti de le voir, quand je sus le nouveau tort dont j'étais accusée; mais, cette fois, toute sa manière fut sévère avec moi. Il me reprocha de n'être liée qu'avec ses ennemis, d'avoir soutenu les Polignac, de me faire l'agent des aristocrates. «Je voulais faire de vous, me dit-il, une grande dame, élever très haut votre fortune; mais tout cela ne peut être le prix que d'un dévouement absolu. Il faut que vous rompiez avec vos anciennes liaisons, que, la première fois que madame de Damas sera chez vous, vous la fassiez mettre à la porte de votre salon, en lui signifiant que vous ne pouvez vivre avec mes ennemis, et, alors, je croirai à votre attachement.» Je n'essayai point de lui démontrer combien cette manière d'agir était étrangère à mes habitudes; mais je m'engageai à voir moins souvent madame de Damas, dont j'entrepris pourtant de justifier la conduite, du moins depuis la grâce qu'elle avait obtenue. Il me traita fort mal, il était profondément prévenu. Je vis que je ne pouvais espérer que du temps qu'il fût détrompé.

Peu de jours après, madame de Damas fut de nouveau exilée. Elle était assez malade et au lit; l'empereur lui envoya Corvisart pour avérer si, en effet, elle ne pouvait pas être transportée. Corvisart était mon ami, et il se prêta à répondre comme je le désirais; mais, enfin, sa santé se remit, et elle quitta Paris. Elle n'a pu y revenir que longtemps après. Je n'allai plus chez elle, elle ne vint plus chez moi; mais elle m'a toujours conservé de l'amitié, et comprit fort bien les motifs de la conduite que je fus forcée de tenir avec elle. Le comte Charles de Damas, rentré des pays étrangers, loyal, simple, et moins imprudent que sa femme, ne fut jamais tourmenté par la police, qui surveilla toujours madame de Damas. Mais, quelques années plus tard, l'empereur fit signifier à madame de Vogué qu'elle devait se faire présenter; ce fut sous le règne de l'archiduchesse.

Cependant les Bonapartes triomphaient; Eugène, l'objet de leur perpétuelle jalousie, était réellement maltraité, et donnait une secrète inquiétude à l'empereur. Tout à coup, vers la fin de janvier, par le temps le plus rigoureux, il reçut l'ordre de partir pour l'Italie avec son régiment. Cet ordre devait être exécuté dans les vingt-quatre heures. Eugène ne douta point que sa disgrâce ne fût complète. Madame Bonaparte la crut l'ouvrage de madame de X...; elle pleura beaucoup, mais son fils exigea d'elle positivement qu'elle ne fît aucune réclamation. Il prit congé de l'empereur qui le traita froidement, et, le lendemain, nous apprîmes que le régiment des guides de la garde était parti, son colonel en tête, marchant avec lui, malgré la saison, à petites journées.

Avant de parler du grand événement qui nous donna un spectacle nouveau, et qui, sans doute, fut la cause de la guerre qui éclata dans l'automne de cette année, l'adjonction de la couronne d'Italie à celle de France, je veux terminer tout ce qui a rapport à madame de X...

Elle paraissait de plus en plus l'objet de la préoccupation de l'empereur, et, à mesure qu'elle était plus sûre de son empire, elle négligeait davantage d'observer sa conduite à l'égard de l'impératrice, et semblait s'amuser de ses peines. La cour fit un petit voyage à la Malmaison, où la contrainte fut plus que jamais mise de côté. L'empereur, au grand étonnement de ceux qui le voyaient, se promenait dans les jardins avec madame de X... et la jeune madame Savary, dont on ne craignait ni les rapports, ni la surveillance, et donnait à ses affaires moins de temps que de coutume. L'impératrice demeurait dans sa chambre, répandant beaucoup de larmes, dévorée d'inquiétude, ne rêvant plus que maîtresses en titre, que disgrâce, oubli d'elle-même, et peut-être à la fin divorce, objet toujours renaissant de ses inquiétudes. Elle n'avait plus la force de faire des scènes inutiles; mais seulement sa tristesse déposait pour sa souffrance secrète et finit par toucher son époux. Soit qu'elle réveillât la tendresse qu'il lui portait, soit que son amour satisfait s'affaiblît peu à peu, soit enfin qu'il fût honteux du pouvoir que ce sentiment exerçait sur lui, il arriva enfin ce que précisément il avait prévu lui-même. Tout à coup, se trouvant seul avec sa femme, un jour, et la voyant prête à pleurer sur quelques mots qu'il lui adressait, il reprit avec elle le ton affectueux qu'il avait quelquefois, et, la mettant dans la plus intime confidence de tout ce qui s'était passé, il lui avoua qu'il avait été fort amoureux, mais que cela était fini. Il ajouta qu'il croyait s'apercevoir qu'on avait voulu le gouverner; il lui confia que madame de X... lui avait fait une foule de révélations assez malignes; il poussa ses aveux jusqu'à des confidences intimes qui manquaient à toutes les lois de la plus simple délicatesse, et finit par demander à l'impératrice de l'aider à rompre une liaison qui ne lui plaisait plus.

L'impératrice n'était nullement vindicative; cette justice lui doit être rendue. Dès qu'elle vit qu'elle n'avait plus rien à craindre, son courroux s'éteignit. Charmée, d'ailleurs, d'être hors de son inquiétude, elle ne s'avisa d'aucune sévérité envers l'empereur, et redevint pour lui cette épouse facile et indulgente qui lui pardonnait toujours à si bon marché. Elle s'opposa à ce qu'aucun éclat fût fait à cette occasion, et même assura son mari que, s'il allait changer de manières avec madame de X..., elle, de son côté, en changerait aussi, et s'efforcerait de la soutenir, et de couvrir le tort qu'un tel éclat pourrait lui faire dans le monde. Elle se réserva seulement le droit d'un entretien avec elle. Et, en effet, la faisant venir, elle lui parla assez sincèrement, lui représenta le risque qu'elle avait couru, voulut mettre sur le compte de sa jeunesse et de son imprudence les apparences de sa légèreté, et, lui recommandant plus de prudence à l'avenir, elle lui promit l'oubli du passé.

Dans cette conversation, madame de X... se montra parfaitement maîtresse d'elle-même; niant avec sang-froid qu'elle méritât de pareils avertissements, ne laissant voir aucune émotion, encore moins aucune reconnaissance, et, devant toute la cour qui eut pendant quelque temps les yeux sur elle, elle conserva une attitude froide et contenue, qui prouva que son coeur n'était pas fortement intéressé à la liaison qui venait de se rompre, et aussi qu'elle avait un empire remarquable sur ses secrètes impressions, car il est bien difficile de ne pas croire qu'au moins sa vanité ne fût profondément blessée. L'empereur, qui, je l'ai déjà dit, craignait pour lui les apparences du moindre joug, mit une sorte d'affectation à faire paraître que celui sous lequel il avait plié un moment, était rompu. Il oublia, à l'égard de madame de X..., jusqu'aux démonstrations de la politesse; il ne la regardait plus, parlait d'elle légèrement, soit à madame Bonaparte qui ne pouvait se refuser au plaisir de répéter ce qu'il disait, soit à quelques-uns des hommes qui étaient dans son intimité, s'appliquant à présenter ses sentiments comme une fantaisie passagère, dont il racontait les différentes phases avec une sincérité peu décente. Il rougissait d'avoir été amoureux, parce que c'était avouer qu'il avait été soumis à une puissance supérieure à la sienne.

Cette conduite me convainquit de cette vérité que souvent j'avais adressée à l'impératrice pour la consoler: c'est qu'il pouvait être beau et satisfaisant d'être la femme d'un tel homme, et que, du moins, l'orgueil y trouvait des occasions de jouissances, mais qu'il serait toujours pénible et infructueux d'être sa maîtresse, et qu'il n'était pas de nature à dédommager une femme faible et sensible des sacrifices qu'elle lui ferait, ou à laisser à une femme ambitieuse les moyens d'exercer son pouvoir.

Avec madame de X..., tomba encore, pour ce moment, le crédit des Bonapartes et de Murat; car l'empereur, rendu à sa femme, reprit sa confiance en elle, et alors il apprit d'elle toutes les petites intrigues dont elle avait été la victime, et dont lui-même avait été l'objet. Je regagnai quelque chose à ce changement; cependant l'impression donnée ne s'effaça point tout à fait, et il conserva toujours l'idée que M. de Rémusat et moi étions incapables de cette sorte de dévouement qu'il exigeait, et qui demande le sacrifice des goûts et des convenances. Peut-être avait-il raison de prétendre à celui des goûts, et faudrait-il renoncer à vivre dans une cour, lorsqu'on n'y apporte pas l'intention d'en faire le cercle unique de ses pensées et de ses actions. Mais ni mon mari ni moi n'avions en nous-mêmes ce qui donne une telle disposition. J'ai toujours eu besoin de m'attacher par les sentiments là où je suis forcée de vivre, et mon coeur, à cette époque, était déjà trop froissé pour que je ne trouvasse pas de la contrainte aux devoirs qui m'étaient imposés. L'empereur commençait à n'être plus pour moi l'homme que j'avais rêvé; il m'inspirait déjà plus de crainte que d'intérêt, et, à mesure que j'étais plus attentive à lui obéir, je sentais que mon âme blessée se repliait sur des illusions détruites, et souffrait d'avance des vérités qu'elle pressentait. Le mouvement du sol sur lequel nous marchions nous troublait, M. de Rémusat et moi, et lui surtout se voyait avec résignation, mais avec dégoût, dévoué à une vie qui lui déplaisait extrêmement.

Vers la fin de cet hiver, notre cour fut encore augmentée. Un nombre infini de personnes, parmi lesquelles j'en pourrais nommer qui se montrent aujourd'hui très implacables envers ceux qui ont servi l'empereur, se pressaient alors pour obtenir sa faveur. L'impératrice, M. de Talleyrand et M. de Rémusat recevaient des demandes et présentaient à Bonaparte des listes considérables, qui le faisaient sourire, quand il voyait sur la même colonne les noms de certains hommes jusque-là libéraux dans leurs opinions, de militaires qui avaient paru jaloux de son élévation, et de gentilshommes qui, après s'être moqués de ce qu'ils appelaient nos parades royales, sollicitaient tous la préférence, pour en faire partie. On accéda à quelques demandes. Mesdames de Turenne, de Montalivet, de Bouillé, Devaux et Marescot furent nommées dames du palais; MM. Hédouville, de Croÿ, de Mercy d'Argenteau, de Tournon et de Bondy, chambellans de l'empereur; MM. de Béarn, de Courtomer, et le prince de Gavre, chambellans de l'impératrice; M. de Canisy, écuyer; M. de Beausset, préfet du palais, etc.

Cette cour nombreuse se trouva bientôt composée d'éléments étrangers les uns aux autres, mais tous nivelés par la crainte du maître. Il y avait peu de rivalités entre les femmes; elles ne se connaissaient point, ne se liaient point entre elles; madame Bonaparte les traitait toutes également; madame de la Rochefoucauld, légère et facile, ne se montrait jalouse d'aucun crédit. La dame d'atours n'était que bonne et silencieuse. Je reculais de jour en jour devant l'amitié un peu dangereuse de l'impératrice, et il faut en convenir, en général, la partie de la cour qui l'environnait, grâce à l'égalité de son caractère et à l'aménité de ses manières, n'a guère éprouvé de troubles et de jalousies.

Il n'en fut pas de même autour de l'empereur; mais c'est que lui-même cherchait à entretenir l'inquiétude. Par exemple, M. de Talleyrand, après avoir un peu nui à la position de M. de Rémusat, non par aucune intention personnelle, mais pour satisfaire les nouveaux venus à qui mon mari inspirait de la jalousie, se trouvant ensuite en relation avec lui, commença à l'apprécier ce qu'il valait, et à lui montrer quelque intérêt. Bonaparte s'en aperçut, et, comme l'ombre d'une liaison l'effarouchait, et que, sur ce point, ses précautions étaient minutieuses, prenant une fois avec mon mari un ton de bonhomie qui ne lui était pas ordinaire:

«Prenez-y garde, lui dit-il, M. de Talleyrand semble se rapprocher de vous; mais j'ai la certitude qu'il vous veut du mal.--Et pourquoi M. de Talleyrand me voudrait-il du mal?» me disait mon mari, en me rapportant ces paroles. Et cependant, sans en comprendre les motifs, cela nous mettait en défiance, et c'est tout ce qu'on avait voulu.

Voilà donc, à peu près, l'état de la cour de l'empereur au printemps de 1805. Maintenant, je vais revenir sur mes pas, et rendre compte des grandes déterminations prises, relativement à la couronne d'Italie.

Notes in this chapter

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