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Mémoires de Beaumarchais; vol. 1

PREMIÈRE DÉCLARATION

Reading edition

ATTRIBUÉE A LEJAY.

Pourquoi première? parce qu’on en a fait écrire une seconde au libraire, également curieuse: nous montrerons chacune en son lieu; ainsi donc:

PREMIÈRE DÉCLARATION[17].

«Je soussigné Edme-Jean Lejay, pour rendre hommage à la vérité, déclare que le sieur Caron de Beaumarchais, ayant un procès considérable devant M. Goëzman, conseiller de grand’chambre, m’a fait très-instamment prier par le sieur Bertrand[18], son ami, de parler à madame Goëzman en sa faveur, et même de lui offrir cent louis et une montre garnie en diamans pour l’engager à intercéder auprès de monsieur son mari pour le sieur de Beaumarchais; ce que j’ai eu la faiblesse de faire uniquement pour obliger le sieur Bertrand. Mais je déclare que cette dame a rejeté hautement et avec indignation ma proposition, en disant que non seulement elle offensait sa délicatesse, mais qu’elle était de nature à lui attirer les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait quelque chose: en conséquence, j’ai gardé la montre et les rouleaux jusqu’au moment où je les ai rendus. Je déclare, en outre, qu’après la perte du procès le sieur de Beaumarchais, piqué de son mauvais succès, m’a écrit une lettre fort impertinente, comme si j’avais négligé ou trahi ses intérêts dans cette affaire: attestant que tout ce qui pourrait être dit de contraire à la présente déclaration est faux et calomnieux: ce que je soutiendrai envers et contre tous. En foi de quoi j’ai signé, approuvé l’écriture, Lejay, ce 30 mai 1773.»

Si je pouvais montrer à la suite de cette déclaration la copie que Lejay en a faite sous la dictée de madame Goëzman, tenant la minute de son mari; indépendamment du style et d’une foule de grands mots qui ne sont point à l’usage du sieur Lejay, la manière inexacte dont elle est libellée, et les fautes d’orthographe dont elle fourmille, convaincraient bientôt que celui qui l’a écrite n’a jamais pu la composer. Au défaut de cette première preuve, qui, en frappant les yeux, porterait à l’esprit la conviction irrésistible de ce que j’avance, j’observe:

1º. Que si Lejay eût fait cette déclaration, il n’aurait pas manqué d’y parler des quinze louis, parce que c’était ce qui avait engagé la querelle, le seul objet en litige, et parce qu’il avait un grand intérêt d’en parler; car il craignait dès lors qu’on ne le taxât de les avoir réservés pour lui. Mais comme M. Goëzman avait un plus grand intérêt encore à les taire, la déclaration n’en dit pas un mot.

2º. Si Lejay eût composé cette déclaration, il n’y aurait pas dit: «Piqué de la perte de son procès, le sieur de Beaumarchais m’a écrit une lettre impertinente, comme si j’avais négligé ou trahi ses intérêts dans cette affaire,» parce que Lejay savait bien que ma lettre, qu’il a déposée au greffe, loin d’être impertinente, est non seulement polie, mais obligeante; parce qu’il savait bien qu’elle ne porte nullement sur des reproches de négligence ou d’abandon de mes intérêts dans l’affaire, mais uniquement sur les quinze louis dont M. Goëzman avait tant d’intérêt de ne pas parler. Aussi la déclaration n’en dit-elle pas un mot.

3º. Si l’on se rappelle que la seule question que M. Goëzman ait faite à Lejay avant que d’écrire la minute de la déclaration est celle-ci: «N’est-il pas vrai, monsieur Lejay, que madame a refusé les cent louis et la montre que vous lui avez présentés?»—Oui, monsieur. Et si l’on compare ce texte si simple avec le commentaire insidieux qui en est résulté, on sera convaincu que M. Goëzman avait combiné d’avance avec sa femme toutes les phrases de cette déclaration, pour qu’elle pût servir de base à la dénonciation qu’il voulait faire au parlement contre moi, et dont nous allons bientôt parler.

4º. Observez que M. Goëzman, en relisant depuis la phrase où il avait fait ainsi parler Lejay dans la déclaration: «Cette dame a rejeté hautement et avec indignation ma proposition, en me disant que non seulement elle offensait sa délicatesse, mais qu’elle était de nature à lui attirer les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait quelque chose;» observez, dis-je, que M. Goëzman s’est aperçu qu’il n’avait pas dû faire dire à sa femme que refuser de l’argent était propre à lui attirer sa disgrâce s’il l’apprenait, parce que c’était se faire son procès à soi-même.

Comment changer cela? sa minute était chez Lejay; il n’avait en main que la copie de ce libraire: il voulait la déposer tout à l’heure au parlement. Mais rien n’embarrasse une bonne tête; et voici comment il a usé sans façon des droits d’un auteur sur son propre ouvrage.

Il a tout uniment rayé le mot lui, et a fait précéder le mot attirer par la lettre m, intercalée de sa main; de sorte que, par cet innocent artifice, le sens de la phrase, qui présentait d’abord madame Goëzman comme exposée au ressentiment de son mari pour avoir refusé de l’argent, fait porter le ressentiment aujourd’hui sur Lejay pour avoir osé l’offrir.

Voici le sens, suivant la première leçon: «Madame Goëzman m’a dit que mes propositions rejetées étaient propres à lui attirer la disgrâce de son mari, s’il en apprenait quelque chose, etc.» Et voilà le sens suivant la seconde: «Madame Goëzman m’a dit que mes propositions rejetées étaient propres à m’attirer les disgrâces de son mari, s’il en apprenait quelque chose.» Ce qui est bien différent.

Or, si la copie de la main de Lejay eût été la vraie minute de la déclaration, on sent qu’un criminaliste éclairé comme M. Goëzman n’aurait jamais voulu commettre le faux d’y changer le sens en effaçant un mot et y substituant une lettre de sa main.

Que si M. Goëzman prétend nier la liberté qu’il s’est donnée sur une déclaration à laquelle il dit n’avoir aucune part, nous lui opposerons une réponse à deux tranchans que nous le supplions de vouloir bien examiner avant de nous blâmer de l’avoir écrite: c’est que l’addition de la lettre m, substituée au mot lui, est faite avec si peu de précaution, que Lejay, sa femme, le rapporteur, le greffier et moi, nous avons tous facilement reconnu cette correction d’auteur, lorsque j’ai fait l’examen de la pièce en leur présence aux confrontations.

Dira-t-il que, s’étant aperçu sur-le-champ de cette imprudence qui le jugulait, il a changé la phrase au moment où elle venait d’être écrite? Voici le second tranchant de ma réponse: s’il eût fait ce changement à la copie de Lejay tout de suite et en sa présence, il n’eût pas manqué de le faire de même à la minute que Lejay emportait pour que son commis en tirât copie; mais dans cette copie, aussi authentique que celle déposée par M. Goëzman, puisque c’est madame qui la dépose, la méprise est restée tout entière: on y lit la phrase écrite ainsi suivant la première leçon: Madame Goëzman m’a dit que ma proposition rejetée était de nature à LUI attirer la disgrâce de son mari, etc. Cette correction, qui met une telle différence entre le sens des deux copies, prouve que celle de Lejay est demeurée au magistrat, pendant que la copie du commis se faisait chez Lejay sur la minute non corrigée de M. Goëzman; ce qui renforce de plus en plus les preuves que j’ai données qu’il existait une minute de la main du magistrat.

Et mes remarques sur cette correction d’auteur s’appliquent également à toutes les différences qui se trouvent entre la déclaration dictée à Lejay par madame Goëzman, et celle de la main de M. Goëzman copiée par le commis de Lejay.

C’est ainsi qu’en les confrontant on voit (dans celle de Lejay) une montre GARNIE en diamans, (dans celle du commis) une montre à diamans; (dans celle de Lejay) les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait quelque chose, j’ai gardé la montre, etc., ce qui présente un sens fort niais; (dans celle du commis) les plus fâcheuses disgrâces de la part de son mari, s’il en apprenait quelque chose. En conséquence, j’ai gardé la montre, etc.; en conséquence est une liaison très-nécessaire entre les deux phrases: (dans celle de Lejay) le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente comme si négligé, ou tri ses intérêts; ce qui n’a nul sens, mais à quoi M. Goëzman en a donné un, en écrivant de sa main, sans mystère, en interligne au-dessus des mots si et négligé le mot j’eus, et en chargeant le mot tri, dont il a fait à peu près trahi; et la phrase marche ainsi corrigée, le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente, comme si j’eus négligé ou trahi ses intérêts, etc., ce qui devient au moins intelligible; j’eusse négligé eût été plus correct; mais enfin on l’a corrigé comme cela: (la copie du commis porte) le sieur de B. m’a écrit une lettre impertinente, comme si J’AVAIS négligé ou trahi ses intérêts, etc. Le mot j’eus, interligné par M. Goëzman, complète la preuve que ce magistrat n’a corrigé la copie de Lejay que pendant l’absence de sa propre minute; au lieu d’écrire j’eus, il n’aurait pas manqué d’écrire j’avais, comme le porte la copie du commis fidèlement transcrite sur sa minute: (Lejay) soutenant tout ce qui pourrait être dit.... est calomnieux, etc. (le commis) soutenant QUE tout ce qui pourrait être dit.... est calomnieux, etc.

Voilà donc sept endroits qui diffèrent essentiellement dans les deux déclarations, dont un mot ajouté, un mot effacé, un mot substitué, un mot interligné, et un mot chargé dans celle de Lejay par une main étrangère; et c’est sur une pareille pièce mendiée, sollicitée, suggérée, minutée, dictée, corrigée, surchargée et niée par ce magistrat, qu’il établit une dénonciation en corruption de juge et en calomnie contre un homme innocent!

Quelle étrange opinion aviez-vous donc de votre pouvoir, monsieur, si vous avez pensé qu’il vous suffît, pour me faire condamner au parlement, de m’y dénoncer sur la foi d’un tel titre? Avez-vous présumé que ce tribunal m’empêcherait d’opposer à la fausseté de votre attaque la vérité de mes défenses, la force de mes preuves à la ruse de vos moyens? Détrompez-vous, monsieur; la vivacité de ses recherches prouve l’austérité de ses principes, et non sa complaisance pour vos ressentimens. C’est à vous de vous justifier, homme cruel! qui, après avoir opiné si durement à ce qu’on m’enlevât ma fortune, m’avez ensuite injurieusement dénoncé: car je vous préviens que cet argument ne convaincra personne: je suis conseiller au parlement; donc j’ai raison.

Mais n’anticipons rien: avant de parler de la dénonciation de M. Goëzman, nous avons une seconde déclaration aussi importante que la première à examiner.

J’écarte en vain une foule de moyens pour me renfermer dans les principaux; leur abondance m’accable. O monsieur Goëzman! que de mal vous me donnez! Mais je veux m’en venger en vous démasquant si bien aux yeux du public, que désormais vous deviendrez plus réservé dans vos attaques. Avançons.

Lejay, toujours au secret, interrogé de nouveau, répond qu’environ dix jours après sa première déclaration, M. Goëzman l’a encore envoyé chercher, et lui a dit uniquement: «N’est-il pas vrai, monsieur Lejay, que vous avez rendu la montre et l’argent devant témoins, et qu’on n’avait rien soustrait des deux rouleaux?»—Cela est vrai, monsieur.—«Ecrivez donc au dos de votre première déclaration ce que je vais vous dicter;» et il assure que le magistrat lui dicta, sans en faire de minute, la déclaration suivante.

SECONDE DÉCLARATION ATTRIBUÉE A LEJAY.

«Je déclare, en outre, que jamais Bertrand ni Beaumarchais ne m’ont accompagné chez madame Goëzman, et qu’ils ne la connaissent point du tout. Je déclare que j’ai rendu la montre et les rouleaux devant (telles et telles personnes, etc., qu’il nomme). Et si Beaumarchais osait dire qu’on a soustrait quelque chose des rouleaux pour des secrétaires ou autrement, je lui soutiendrais qu’il est un menteur et un calomniateur, et que les rouleaux étaient bien entiers; ce que le sieur Bertrand lui soutiendra comme moi, etc., etc., sans date. Signé Lejay.»

Pour l’honneur du sieur Lejay, remarquons d’abord que dans ses interrogatoires il dit également ce qui sert et ce qui peut nuire. Nous l’avons vu assurer intrépidement que M. Goëzman lui avait confié la minute de la première déclaration écrite de sa main. A cette seconde, il avoue ingénument que M. Goëzman n’a point fait de minute, et qu’il a seulement dicté. Prouvons que la seconde n’est pas plus l’ouvrage du sieur Lejay que la première.

Indépendamment des preuves morales et de discussion, la pièce en présente elle-même une de fait (le dirai-je?) la plus comique. Tout le monde connaît la scène des Plaideurs, où le souffleur, lassé de l’ineptie de l’avocat Petit-Jean, lui dit: Oh le butor! et où Petit-Jean, qui se croit soufflé et non injurié, répète: le butor! Ici M. Goëzman, finissant de dicter, a dit apparemment telle et telle chose; etc. Signé Lejay. Et le bon Lejay, trop occupé du mot qui est sous sa plume pour se fatiguer à en lier le sens dans sa tête avec les précédens, a écrit exactement comme on le lui disait, à l’orthographe près: Siné Lejay.

Malgré cette naïveté, qui montre assez que l’écrivain n’est ici que le commis à la plume, voyons, par l’examen impartial et sérieux de la pièce, s’il est possible que Lejay l’ait composée lui-même. Je voudrais bien pouvoir épargner à quelqu’un cette fâcheuse discussion, parce que je sens que ce quelqu’un est ici sur des charbons. Mais quelque respect que j’aie pour lui, je respecte encore plus la vérité: tout ce que je puis est de le tenir le moins de temps possible dans une aussi cruelle situation.

J’observe d’abord que Lejay ayant toujours dit, quand il a parlé des quinze louis, qu’il les avait laissés, en argent blanc, dans un sac à madame Goëzman, s’il eût fait la déclaration, n’aurait jamais imaginé de l’aller alambiquer de sorte qu’on pût en induire que la demande des quinze louis portait sur la fausse supposition que madame Goëzman avait soustrait quelque chose des rouleaux.

L’obscurité de tout cet entortillage prouve déjà qu’il n’appartient point au sieur Lejay: si cet homme simple eût voulu ou mentir ou dire la vérité, en un mot s’expliquer sur les quinze louis, il l’eût fait à sa manière, c’est-à-dire tout simplement et d’une façon qui se rapportât au moins à ce qui s’était passé devant lui. Dès qu’il ne s’agissait dans cette déclaration que d’y parler des quinze louis, dont la première n’avait rien dit, aurait-il pris la plume une seconde fois, exprès sur ces quinze louis, pour finir encore par n’en rien dire du tout? Cela n’est ni vrai, ni naturel, ni possible.

Mais quel est donc le fin de cette déclaration? Le voici.

Monsieur et madame Goëzman, qui avaient évité de dire un seul mot des quinze louis dans la première, voyant que les regards du public étaient fixés sur ces quinze louis, seul objet apparent de la querelle, ont calculé qu’il paraîtrait bien étonnant qu’ils eussent une déclaration de Lejay contre moi, et qu’elle ne traitât en aucune façon de ces quinze louis; ils ont senti que ce silence absolu pourrait à la fin devenir suspect.

Mais l’embarras était de le rompre sans se compromettre, et de parler des quinze louis sans en rien dire. Ce Lejay leur donnait encore une autre sueur froide; il est si simple, si simple! que s’il entend seulement prononcer en dictant le mot de quinze louis, il ne manquera pas d’entrer à l’instant dans des explications fort embarrassantes pour le candide magistrat, qui ne veut pas, vis-à-vis du libraire, avoir l’air d’être du secret. Il faut donc courir là-dessus comme chat sur braise, imaginer une phrase obscure et courte, sur laquelle le public puisse prendre le change. Il faut surtout que cette phrase soit telle, que le mot de quinze louis n’aille pas frapper l’oreille de Lejay. On se rappelle que cet homme, aussi droit que simple, a dit à madame Goëzman, en allant chez M. de Sartines: «Il est bien heureux que votre mari n’ait pas parlé des quinze louis; je n’aurais pas pu dire que je les ai rendus, puisque vous les avez encore;» et la réponse de la dame, et tête à perruque, et l’adjectif, etc., etc.

Toutes ces réflexions rendaient ce point délicat très-difficile à traiter: mais enfin la déclaration, telle qu’on vient de la lire, fut le fruit du conseil auquel je viens de faire assister mon lecteur.

Et croyez-vous que ce soit sans y avoir bien réfléchi que la déclaration commence par cette phrase: Je déclare que Bertrand ni Beaumarchais...? En voyant ainsi ces deux noms dénués du plus mince égard; en songeant à cette façon de s’exprimer, Bertrand, Beaumarchais, Lafleur, Larose, je reconnais le style aisé d’un homme supérieur aux gens qu’il veut bien honorer de ses mauvais traitemens. Je sens que la main du très-familier libraire n’est ici que la patte du chat; et son écrit, que le manteau du conseiller. Jamais le sieur Lejay, le plus modeste des hommes, n’eût traité avec cette légèreté le sieur Bertrand Dairolles, qui l’a quelquefois aidé de son crédit; moins encore moi, chétif, qui n’avais point l’honneur d’en être connu.

Mais laissons les grâces du style; allons au fait: «Je déclare que Bertrand ni Beaumarchais ne m’ont jamais accompagné chez madame Goëzman, et qu’ils ne la connaissent point du tout.» A quoi tend cette phrase isolée, absolument hors d’œuvre, et sans nul rapport aux quinze louis, ni même à rien de ce qui la suit, sinon à se retourner en cas d’accident et de désaveu de la part de Lejay? Testis unus, testis nullus, dit la loi: ce qu’on a sans doute expliqué à madame Goëzman, mais qu’elle ne s’est pas souvenue de placer avec il n’y a pas de corps de délit.., Nous avons déjà un commencement de preuve par écrit, etc., etc.

Cette sage précaution prise à tout événement, on a grand soin de faire écrire à Lejay, dans la déclaration, les noms, surnoms, qualités des personnes devant qui les deux rouleaux ont été remis; autant on glissera sur le principal, autant on va s’appesantir sur les accessoires. C’est la dame le Franc; elle est sœur du sieur de Lins, premier échevin; c’est la demoiselle sa fille; ce sont des dames de Lyon; c’est un jeune homme que l’on croit fils du sieur de Lins, etc., etc. Car on se flatte que ces honnêtes gens, assignés, certifieront en temps et lieu que les deux rouleaux étaient bien entiers quand on les a rendus en leur présence.

Cela va bien. Reste toujours la phrase épineuse à composer sur ces quinze louis, dont il faut avoir l’air de parler, quoique bien résolu de n’en pas dire un mot. Enfin la voici du mieux qu’on a pu: «Et si Beaumarchais osait dire qu’on a soustrait quelque chose des rouleaux pour des secrétaires ou autrement, je lui soutiendrais qu’il est un menteur et un calomniateur, etc., etc...» Nous en voilà tirés, Dieu merci.

Mais que ces mots, soustrait quelque chose des rouleaux, pour ne pas nommer quinze louis en argent blanc, sont bien imaginés! et ceux-ci, pour des secrétaires ou autrement, pour ne pas dire que madame Goëzman a exigé quinze louis pour le secrétaire, et les a gardés pour elle, comme cela est ingénieux! A l’égard des injures, on sent ici qu’elles ne sont que le saut de la joie qui termine un ouvrage pénible; c’est la bravoure de Panurge, qui se met en vigueur quand le danger est passé; ainsi finit la déclaration, sans date, etc. Siné Lejay, comme nous l’avons dit.

Et c’est ainsi qu’un magistrat se joue de la vérité pour donner le change! c’est ainsi qu’il arme un malheureux contre une chimère, et lui fait combattre insidieusement ce que personne n’avait dit, pour éluder de lui faire écrire ce qu’il craignait tant de voir déclarer! et c’est ainsi que la faiblesse est toujours un instrument souple et dangereux entre les mains de la malignité!

Que de gens faibles elle a su tourner contre moi dans cette affaire! N’est-ce pas par faiblesse que la flottante madame Goëzman dissimula la vérité, pour se prêter aux vues de son mari qui voulait m’attaquer en corruption de juge? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre Lejay copie, sur des minutes du magistrat, des déclarations dont il n’entend ni les mots ni la force des phrases? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre conseiller d’ambassade, Arnaud Baculard, qui ne dit jamais ce qu’il veut dire, et ne fait jamais ce qu’il veut faire, accorde une misérable lettre mendiée, pour appuyer une plus misérable déclaration mendiée? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre Dairolles, qui ne veut pas être nommé Bertrand, après avoir dit la vérité, perd tout-à-coup la mémoire, et donne à son compatriote le gazetier de France une lettre qui ne peut faire aujourd’hui de tort qu’à lui-même? N’est-ce pas par faiblesse que ce pauvre M. Marin..... Mais non, la chaleur m’emporte, et j’allais faire tort au sieur Marin de le ranger dans la classe des simples. Il faut être juste[19].

D’autre part, j’entends M. Goëzman qui me dit: Pourquoi me taxez-vous de malignité si je ne suis coupable que d’ignorance? Quand j’ai dicté à Lejay, dans la déclaration, qu’on n’avait pas «soustrait quelque chose des rouleaux, pour des secrétaires ou autrement», je croyais que ce bruit de quinze louis n’était fondé que sur la fausse supposition que ma femme les eût retranchés d’un rouleau, et je voyais que les rouleaux avaient été rendus bien entiers. Je ne pouvais donc dicter à Lejay que ce que je savais moi-même.

—Je vous arrête, monsieur. Avez-vous si peu de mémoire, ou me croyez-vous si mal instruit? Vous oubliez que, quelques jours avant l’époque de cette déclaration, M. le premier président avait envoyé chercher Lejay, et que devant vous il l’avait interrogé sans ménagement sur ces quinze louis, en lui disant: «Avouez-nous, monsieur Lejay, tout ce qui s’est passé. Bertrand prétend qu’il vous a remis, dans un fiacre, à la porte de madame Goëzman, quinze louis en argent blanc, qui ont même été comptés dans le chapeau de votre fils alors présent, que vous êtes monté chez madame Goëzman avec cet argent dans un sac, et qu’en descendant vous n’aviez plus ni sac ni argent; et qu’enfin vous avez dit à lui Bertrand, qu’elle avait pris et serré les quinze louis dans son secrétaire. Tout cela est-il véritable?»

Vous oubliez, monsieur, que Lejay, tremblant, effrayé par votre fier aspect, n’osa convenir de rien chez monsieur le premier président, mais qu’à peine il pouvait parler.

Quittons la feinte, elle est inutile, et convenez enfin que c’est bien sciemment, et non par ignorance, que, quelques jours après cet interrogat, vous confondez, en dictant à Lejay, quinze louis d’argent blanc gardés, avec les deux rouleaux rendus, auxquels ils n’ont aucun rapport.

C’est encore par une suite d’espoir d’embrouiller les idées de plus en plus sur les quinze louis, et de fixer l’attention du public sur les rouleaux entiers, et non sur de l’argent blanc, qu’on a fait assigner en témoignage les personnes devant qui ces rouleaux ont été rendus; on espérait que leur déposition sur la netteté des deux rouleaux augmenterait la persuasion que toute espèce de demande des quinze louis n’était qu’une histoire controuvée, une infamie: d’autre part, on comptait que le sieur Marin nous déterminant à ne rien articuler sur ces misérables quinze louis dans nos dépositions, l’opinion du faux bruit se fortifierait à tel point par notre silence, que nos efforts tardifs ne pourraient plus après la détruire.

Mais on ne peut avoir en tout un égal succès. Les choses allaient assez bien: Lejay avait écrit sans faire d’explication; Marin travaillait en dessous, et se flattait de réussir, lorsque tout-à-coup ces honnêtes gens, sur la déposition de qui l’on avait fait un si grand fond pour embrouiller l’histoire des quinze louis, après avoir déposé que la montre et les rouleaux ont été rendus très-entiers devant eux, s’avisent d’ajouter, sans qu’on les en prie, qu’à l’égard des quinze louis on a certifié que la dame avait refusé de les rendre, en disant que, les ayant demandés pour le secrétaire, elle n’était pas tenue d’en faire compte au sieur de Beaumarchais.

La soie une fois rompue, toutes les perles se défilent. Marin, qui devait réussir, me rencontre par malheur, à l’instant où il vient endoctriner les faibles; me parle de ces misérables quinze louis; veut m’engager devant cinq personnes à ne pas en ouvrir la bouche: je lui prouve que c’est le seul article sur lequel on doit appuyer dans les dépositions: chacun y appuie; Lejay, qu’on voulait sacrifier, se rétracte; et voilà toutes les peines perdues. Il n’en reste d’autre fruit qu’une triste déclaration, qui, par malheur encore, se trouvant attachée au dos de la première, ne peut plus que nuire désormais; surtout si un démon d’accusé parvient un jour à en avoir connaissance, et s’avise de la discuter aux yeux des juges et du public.

J’ai promis de faire le dépouillement de toute cette noire intrigue: il est bien avancé; les deux déclarations de Lejay sont maintenant connues; il ne reste plus que la dénonciation de M. Goëzman au parlement à examiner. Encore un moment, ô mes juges! vous touchez à la fin de votre ennui, et moi à celle de mes peines. Encore un moment, lecteur, et mon adversaire est enfin démasqué.

Que ne puis-je en dire autant de vous tous, ennemis non moins absurdes que méchans, qui me déchirez sans relâche! Sur la foi de votre inimitié, beaucoup d’honnêtes gens me font injure, et ne m’ont jamais vu.

Mais vous, qui comblez la mesure de l’atrocité, vous qui l’avez portée.... il faut le dire, jusqu’à faire insérer dans des gazettes étrangères [20] qu’on s’apprête à me rechercher enfin sur la mort un peu précipitée de trois femmes, dont j’ai, dites-vous, successivement hérité! lâches ennemis! ne savez-vous qu’injurier bassement, machiner en secret et frapper dans les ténèbres? Montrez-vous donc une fois; ne fût-ce que pour me dire en face qu’il ne convient à nul homme de faire son apologie. Mais les honnêtes gens savent bien que votre acharnement m’a rangé dans une classe absolument privilégiée: ils m’excuseront d’avoir saisi cette occasion de vous confondre, ou, forcé de défendre un instant de ma vie, je vais répandre un jour lumineux sur tout le reste. Osez donc me démentir. Voici ma vie en peu de mots. Depuis quinze ans je m’honore d’être le père et l’unique appui d’une famille nombreuse; et loin que mes parens s’offensent de cet aveu qui m’est arraché, tous se font un plaisir de publier que j’ai toujours partagé ma modique fortune avec eux, sans ostentation et sans reproche. O vous qui me calomniez sans me connaître, venez entendre autour de moi le concert de bénédictions d’une foule de bons cœurs, et vous sortirez détrompés. Quant à mes femmes, j’en ai eu deux, et non trois comme le dit le perfide gazetier. Faute d’avoir fait insinuer mon contrat de mariage, la mort de ma première me laissa nu, dans la rigueur du terme, accablé de dettes, avec des prétentions dont je n’ai voulu suivre aucune, pour éviter de plaider contre ses parens, de qui jusque là je n’avais eu qu’à me louer. Ma seconde femme, en mourant, depuis peu d’années, a emporté plus des trois quarts de sa fortune, consistante en usufruits et viagers; de sorte que mon fils, s’il eût vécu, se fût trouvé beaucoup plus riche du bien de son père que de celui de sa mère. Maintenant voulez-vous savoir comment je les perdis?

Sur la mort de ma première femme, indépendamment des sieurs Bouvart, Pousse et Renard, qui la voyaient en consultation dans la fièvre putride qui l’enleva, interrogez le sieur Bourdelin son médecin ordinaire, le plus estimable des hommes, et qui (je le dis à son éloge) refusa constamment le légitime honoraire que je lui offrais, en me disant: «Vous êtes ruiné par cette perte: le paiement des soins que j’ai rendus à votre femme m’est dû non par vous, mais par ses héritiers.»

Sur la mort de la seconde, interrogez les sieurs Tronchin et Lorry, médecins; Péan, son accoucheur; Goursault, son chirurgien et son ami; Becqueret, un des plus honnêtes pharmaciens, qui par zèle ne la quittait ni jour ni nuit; tous mes parens et la foule d’amis qui venaient habituellement dans ma maison, qui l’ont tous vue s’avancer lentement à la mort des poitrinaires, par une dégradation de santé de plus d’une année de souffrance également douloureuse à l’un et à l’autre.

Interrogez les honnêtes gens que sa mort a fait rentrer en possession de tout le bien qui est sorti de mes mains à cette époque.

Interrogez Mᵉˢ Momet, le Pot-d’Auteuil, Rouen, notaires; Chevalier, procureur; gens de lois, gens d’affaires et conciliateurs, qui tous m’ont vu procéder en ces occasions avec un désintéressement supérieur à la simple équité.

Et si tant de témoignages ne balancent pas en vous les plus absurdes calomnies, gens honnêtes! interrogez enfin mon intérêt, qui voulait que je conservasse avec soin mes femmes, si l’amour d’une plus grande aisance était le motif qui me les avait fait choisir. Eh! comment celui-là serait-il un ingrat époux, ou plutôt un monstre, qui fait son bonheur constant d’être le nourricier de son respectable père, et s’honore d’être le bienfaiteur et l’appui de tous ses collatéraux?

Et vous qui m’avez connu, vous qui m’avez suivi sans cesse! ô mes amis! dites si vous avez jamais vu autre chose en moi qu’un homme constamment gai; aimant avec une égale passion l’étude et le plaisir; enclin à la raillerie, mais sans amertume; et l’accueillant dans autrui contre soi quand elle est assaisonnée; soutenant peut-être avec trop d’ardeur son opinion quand il la croit juste, mais honorant hautement et sans envie tous les gens qu’il reconnaît supérieurs; confiant sur ses intérêts jusqu’à la négligence; actif quand il est aiguillonné, paresseux et stagnant après l’orage; insouciant dans le bonheur; mais poussant la constance et la sérénité dans l’infortune jusqu’à l’étonnement de ses plus familiers amis.

Si j’ai jamais barré quelqu’un en son chemin de faveur, de fortune ou de considération, qu’il me le reproche. Si j’ai fait tort à quelqu’un, qu’il se présente et m’accuse hautement, je suis prêt à lui faire justice. Que si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon caractère, que celui que j’ai pu offenser, sans le vouloir, dise de moi que je suis un homme malhonnête, j’y consens; mais qu’il ne dise pas que je suis un malhonnête homme: car je jure que je le prendrai à partie, si je puis le découvrir, et le forcerai, par la voie la plus courte, à prouver son dire, ou à se rétracter publiquement.

Comment donc arrive-t-il qu’avec une vie et des intentions toujours honorables, un citoyen se voie aussi violemment déchiré? qu’un homme gai, sociable hors de chez lui, solide et bienfaisant dans ses foyers, se trouve en butte à mille traits envenimés? C’est le problème de ma vie; je voudrais en vain le résoudre. Je sais que les plus augustes protections m’ont jadis attiré les plus dangereux ennemis qui me poursuivent encore, et cela est dans l’ordre; que quelques essais dramatiques et plusieurs querelles d’éclat m’ont trop fait servir d’aliment à la curiosité publique, et c’est souvent un mal; que mon profond mépris pour les noirceurs a pu acharner les méchans, qui ne veulent pas qu’on les croie ainsi sans conséquence, en effet ils ne le sont pas; qu’une vaine réputation de très-petits talens a peut-être offensé de très-petits rivaux, qui sont partis de là pour me contester les qualités solides. Peut-être, un juste ressentiment augmentant ma fierté naturelle, ai-je été dur et tranchant dans la dispute, quand je croyais n’être que nerveux et concis. En société, quand je pensais être libre et disert, peut-être avait-on droit de me croire avantageux. Tout ce qu’il vous plaira, messieurs; mais si j’étais un fat, s’ensuit-il que j’étais un ogre? Et quand je me serais enrubanné de la tête aux pieds; quand je me serais affublé, bardé de tous les ridicules ensemble, faut-il pour cela me supposer la voracité d’un vampire? Eh! mes chers ennemis, vous entendez mal votre affaire; passez-moi ce léger avis: si vous voulez me nuire absolument, faites au moins qu’on puisse vous croire.

Au reste, il est peut-être moins étonnant que des ennemis cachés poursuivent sourdement un honnête homme, que de voir un grave magistrat lui intenter un procès aussi bizarre que celui-ci, et l’appuyer sur des déclarations comme celles que je viens d’examiner, et sur une dénonciation comme celle dont je vais rendre compte.

Mais, direz-vous, je vois bien des déclarations suggérées, une conduite en général fort extraordinaire dans un magistrat: pour ses motifs, ils m’échappent absolument.—Donnez-moi la main, je vais vous y conduire, nous sommes sur la voie; car en matière criminelle c’est par les faits qu’on doit remonter aux intentions, et non en devinant les intentions qu’il est permis d’aggraver les faits. Ainsi l’on raisonnerait fort mal, et l’on ferait la plus vicieuse pétition de principe, en disant, comme mon adversaire: «Le sieur de Beaumarchais se croyait une mauvaise cause, il a donné de l’argent à la femme de son juge; donc il a voulu le corrompre.»

Nous tâcherons d’être plus conséquens. Il est bien prouvé, dirai-je, que voilà deux déclarations extorquées à Lejay, par M. Goëzman, dont l’une est fausse, l’autre insidieuse, et toutes deux fabriquées en connaissance de cause: quel en est le principe? Le voici.

M. Goëzman savait fort bien avec quelle clef sa femme m’avait ouvert son cabinet; et sur ce fait, il me croyait auteur de quelques propos fâcheux pour lui qui couraient le monde. Si je l’étais ou non, ce n’est pas ce que j’examine ici: mais comme il le croyait, il a voulu s’en venger cruellement: pour s’en venger, il fallait commencer par s’en plaindre: pour avoir ce droit, il fallait pouvoir les donner pour calomnieux: pour y parvenir, il fallait me conduire à nier que j’eusse fait un sacrifice d’argent: pour m’y amener, il fallait m’effrayer par une plainte en corruption de juge: pour la former, il fallait me dénoncer au parlement: pour me dénoncer, il importait d’avoir une déclaration qui m’inculpât; enfin, pour l’obtenir, il était nécessaire de tromper madame Goëzman sur les conséquences de sa dénégation, et Lejay sur celles de ses déclarations: c’est ce qu’on a fait; et nous voilà, vous et moi, parvenus au point d’où l’on est parti pour me dénoncer au parlement comme corrupteur de juge et calomniateur.

Et le dilemme dont on espérait que je ne pourrais jamais sortir est celui-ci. S’il nie d’avoir donné de l’argent, on lui dira: vous avez donc calomnié en répandant qu’on l’a reçu? S’il avoue les sacrifices: vous avez donc voulu corrompre en les faisant? Ainsi enveloppé d’un double filet, il ne pourra s’échapper de la corruption qu’en tombant dans la calomnie, et réciproquement; et nous le tenons; et nous le ferons punir.

Et puis ils se dépitent, ils piétinent comme des enfans, de ce que je ne me tiens pas pour battu par ce mauvais raisonnement, et de ce que j’ai l’audace d’en faire un meilleur devant mes juges, où, sans nier l’argent ni les propos, je vais droit à ma justification par le chemin le plus court, celui de la vérité.

Vous étiez mon rapporteur, il me fallait absolument des audiences, on les mettait à prix chez vous. J’ai ouvert ma bourse; on a tendu les mains. Les audiences ont manqué; l’argent a été rendu. Quinze louis sont restés égarés; on s’est chamaillé; cela s’est su, parce qu’il n’y a point de mouvement sans un peu de bruit; on en a ri, parce que la perte de mon procès n’intéressait personne; et là-dessus vous avez fait tout ce que je viens de prouver que vous avez fait.

Et parce que je discute publiquement une affaire que vous espériez faire juger secrètement, vous me donnez partout pour un homme odieux, turbulent, à qui l’autorité devrait interdire, sinon le feu et l’eau..... du moins l’encre et la presse. Certes, monsieur, nous nous faisons, vous et moi, des reproches bien contraires, à la vérité dans des cas très-différens. L’exemple que je vous donne ici, je l’aurais reçu de vous avec reconnaissance; et quand vous fûtes mon rapporteur, si vous eussiez étudié mon procès comme vous me reprochez d’éplucher votre conduite, je n’aurais pas perdu cinquante mille écus d’après votre avis, et vous ne seriez pas aujourd’hui dans l’embarras de me répondre. Que faire donc? M’arrêter parce que j’ai raison? ceci n’est pas une affaire d’autorité; supprimer mon mémoire, parce qu’il est conséquent? il faudrait toujours en venir à discuter ce qu’il contient, puisque nous sommes en justice réglée; et comme dit un grave auteur: Brûler n’est pas répondre; quoi donc? recourir à l’autorité pour me réduire au silence? Allez, monsieur; je suis trop votre ennemi pour ne pas vous conseiller de le tenter. Après vous avoir bien démasqué, j’aurais le plaisir d’entendre dire de vous à tous les honnêtes gens: Il a trouvé l’adversaire meilleur à écarter qu’à combattre, et ses objections plus faciles à étouffer qu’à résoudre.

En attendant, passons à l’examen de votre dénonciation contre moi.

Je ne donnerai la pièce qu’en substance, parce que je n’ai pu que la parcourir, rapidement encore, pendant que le greffier écrivait mes dires sur vos déclarations attachées à la même liasse, que j’avais l’air d’examiner uniquement.

Mais le sens m’en a trop frappé pour que je craigne de l’altérer en la rapportant. La voici.

DÉNONCIATION DE M. GOEZMAN AU PARLEMENT.

Après un préambule inutile à mon affaire, il continue ainsi.... Je me vois forcé de dénoncer à la cour une de ces voies de séduction que la mauvaise foi des plaideurs met en usage pour corrompre les juges ou ceux qui les entourent, etc.

Ayant appris que le sieur Caron de Beaumarchais répandait des bruits calomnieux sur mon compte, et voulant m’en éclaircir par moi-même, j’ai reconnu, en interrogeant ma femme, que ledit Caron, après avoir essayé de la séduire par une offre de présens considérables, pour parvenir à gagner mon suffrage dans le procès dont j’étais rapporteur, et qu’il a perdu d’après mon avis, a empoisonné dans le public le mépris et l’indignation avec lesquels ma femme a rejeté ses offres malhonnêtes. J’ai fait venir ensuite l’agent qui avait eu la faiblesse de se rendre négociateur de ces présens, et qui, peut-être moins armé contre la séduction de ma femme, a tout déclaré devant moi et devant d’autres personnes respectables, etc., etc.

Comme je sais que le pardon des offenses est une des premières vertus des magistrats, je ne me rends point l’accusateur du sieur de Beaumarchais, pour qu’on ne me taxe pas d’avoir fait cette dénonciation par esprit de vengeance ou de ressentiment: mais si la cour se trouvait offensée qu’un plaideur eût tenté de corrompre un de ses membres pour gagner son suffrage, et l’eût ensuite calomnié, elle serait la maîtresse, etc., etc.

Signé Goezman.

Ainsi donc vous ne m’accusez pas, monsieur, vous me dénoncez seulement à la cour, comme corrupteur et calomniateur: c’était bien le moins que pût faire un homme généreux comme vous l’êtes, mais aussi grièvement offensé.

En vous rendant grâces de cet excès d’honnêteté, je vais procéder avec vous d’une façon plus noble encore; car je ne vous dénoncerai ni ne vous accuserai; et cependant vous allez voir s’il y a lieu à l’un et à l’autre.

Quoi! monsieur, j’ai voulu vous corrompre!

Est-ce bien sérieusement que vous l’avez dit? Eh mais! l’intervalle de sept personnes entre vous et moi que j’ai établi dans mon premier mémoire, et le raisonnement qui le suit, ne vous ont donc pas convaincu que je n’ai pu ni dû, d’aussi loin, former l’absurde projet de vous corrompre?

J’ai voulu gagner votre suffrage! moi!

Ceci vaut la peine d’être examiné. Lorsque vous avez voulu savoir si j’avais cherché à vous corrompre ou non, qui avez-vous interrogé? madame Goëzman. Voulant m’en éclaircir par moi-même, j’ai reconnu, en interrogeant ma femme, etc... C’est donc uniquement sur la foi de madame Goëzman que vous m’avez dénoncé pour avoir voulu gagner votre suffrage? Mais cette même dame, dans son récolement que vous lui avez dicté, auquel elle entend se tenir, comme ayant eu ce jour-là, de prédilection, l’esprit aussi net que le corps, la tête aussi libre que la démarche, a fait écrire cette phrase remarquable: «Je déclare que Lejay ne m’a pas présenté d’argent pour gagner les suffrages de mon mari, qu’on sait bien être incorruptible; mais qu’il SOLLICITAIT seulement DES AUDIENCES pour le sieur de Beaumarchais.»

Or, si elle a dit vrai dans le récolement, vous avez donc dit faux dans la dénonciation? Si elle avait sa tête à elle en disant au greffier que Lejay ne sollicitait que des audiences, elle ne l’avait donc pas en vous assurant qu’il cherchait à vous corrompre en mon nom par son canal? Mais vous êtes le mari de cette dame: eh! qui doit savoir aussi bien que vous quand on peut compter ou non sur ses paroles? Dans l’hypothèse raisonnable d’un ménage aussi bien uni que le vôtre, un mari peut-il s’y tromper? Que n’attendiez-vous quelques jours pour minuter cette fatale dénonciation? Vous n’auriez pas compromis votre équité devant la cour. Il est dur aujourd’hui de ne pouvoir vous sauver de la mauvaise foi qu’en avouant une imprudence également impardonnable à l’époux et au magistrat!

Vous dites qu’elle a rejeté l’or avec indignation et mépris?

Il ne vous souvient donc plus qu’il est prouvé au procès que, loin d’avoir montré mépris ni indignation pour les rouleaux, elle est convenue les avoir reçus, serrés et gardés au moins un jour et une nuit? Cette dénonciation-là ne brille pas par l’exactitude; et cependant c’est d’après elle que je suis décrété!

Et Lejay vous a, dites-vous, certifié les mêmes choses que madame Goëzman?

Mais lui en se rétractant, et moi en vous discutant, nous avons assez bien établi, ce me semble, que vous aviez instigué ce malheureux à publier, à son escient et au vôtre, une horrible fausseté verbalement et par écrit! Cependant vous êtes libre, et je suis décrété!

Ensuite vous prétendez que je vous ai calomnié?

Quand j’aurais dit à tout le monde ce qui s’était passé entre madame Goëzman et Lejay, n’est-il pas prouvé maintenant que je n’aurais calomnié personne? Mais lorsque vous m’avez dénoncé, vous ne pouviez savoir si j’en avais parlé, puisque, aujourd’hui que l’instruction est finie, ce fait n’a pas même été articulé une seule fois au procès; ainsi, soit que j’en eusse parlé ou non, en me dénonçant comme calomniateur, il est bien prouvé que c’est vous qui m’avez calomnié! Oh! la misérable dénonciation!

Enfin, avec une ostentation de générosité qui n’en impose à personne, vous faites remarquer à la cour que vous ne voulez pas vous rendre mon accusateur, lorsque sur-le-champ vous m’accusez devant elle, en disant: «Mais si la cour se trouvait offensée qu’un plaideur eût tenté de corrompre un de ses membres pour gagner son suffrage, elle serait maîtresse, etc., etc.» Pour le corrompre! pour gagner son suffrage! cette phrase a bien de l’attrait pour vous! je croyais vous en avoir dégoûté. Mais qu’est-ce que je dis? votre dénonciation était faite avant la procédure, et je vous rends bien la justice de croire que, si elle était à faire aujourd’hui, vous vous en abstiendriez: vous rougiriez au moins d’y faire parade de cette première vertu des magistrats, le pardon des offenses, vous qui pour perdre un homme innocent osez lui supposer des crimes! Avant d’être généreux, monsieur, il faut être juste.

Eh! depuis quand le droit de juger les autres dispenserait-il d’être juste soi même (disait Cicéron, plaidant contre Verrès devant le peuple romain)? Si vous ne réprimez pas de pareils abus, sénateurs, le puissant ne se mettant au-dessus des lois que pour traiter les faibles comme s’ils étaient au-dessous, il n’y aurait plus de loi pour personne. On verrait le pouvoir substitué au droit, l’arbitraire à la règle, ou si l’on retenait encore un vain simulacre de justice, ce serait pour en abuser plus sûrement à la faveur des formes. Les procès se termineraient encore; mais on ne jugerait plus, on déciderait. Ce désordre, né de la corruption, l’engendrant bientôt à son tour, on verrait l’avidité pressurer la crainte, et l’argent tenir lieu de tous moyens; on verrait les suffrages vendus au plus offrant, et les raisons de chacun évaluées au poids de son or: on ne compterait plus les voix, mais les sesterces[21]: le péculat effronté siégerait sans pudeur; et la frayeur de perdre, ou l’espoir de dépouiller, y soumettant également les bons et les méchans, on serait enfin parvenu au dernier degré de la corruption universelle, et l’état serait dissous.

Le sénat entendit l’orateur. Il condamna Verrès; et tout le peuple applaudit. Mais Verrès n’attendit pas son jugement. Que manque-t-il à ma cause? un défenseur plus éloquent: elle est juste, et semblable à celle des Siciliens. Le parlement écoute mon plaidoyer, et les Français ont des mains pour applaudir comme le peuple de Rome.

Puisque le sénat, le parlement, Cicéron, Verrès, vous et moi, nous convenons tous qu’il faut être juste, nous expliquerez-vous enfin, monsieur, la conduite que Lejay, dans ses interrogatoires, assure que vous avez tenue envers lui, depuis qu’il vous a fait ces deux monstrueuses déclarations? Écoutons-le encore parler lui-même. Sa naïveté a une grâce qui me charme toujours. Hélas! c’est elle qui a touché le parlement. Aussi éclairés qu’équitables, les juges ont reconnu, même avant les preuves, au ton simple et vrai qui règne dans ses réponses, qu’elles étaient dépouillées d’artifice, et ils l’ont remis en liberté.

Lejay, interrogé s’il n’a pas été, depuis la seconde déclaration, chez M. Goëzman, a répondu «que ce magistrat l’a envoyé chercher une troisième fois; que le lendemain matin il rencontra le magistrat au coin de la rue de l’Étoile, à pied, venant au Palais suivi d’un seul domestique, et qu’il lui dit: «Monsieur, je venais à vos ordres;» qu’à cela M. Goëzman, toujours marchant, répondit d’un ton amical: «Mon cher monsieur Lejay, je vous ai envoyé chercher pour vous dire que vous soyez sans inquiétude: j’ai arrangé les choses de manière que vous ne serez entendu au procès que comme témoin, et non comme accusé;» que lui accusé répliqua: «Monsieur, je vous suis obligé; mais je venais aussi pour vous dire la vérité comme elle est. La vérité est que je n’ai consenti à mentir dans les deux déclarations que pressé par les vives sollicitations de madame, en l’assurant bien que si on me faisait aller en justice je ne soutiendrais jamais le mensonge qu’on me faisait faire; et qu’elle m’a toujours répondu: N’ayez pas peur; ce que nous exigeons de vous n’est que pour faire taire cette canaille sur les quinze louis; cela n’ira pas plus loin: et vous savez bien, monsieur, que quand M. le premier président m’en a parlé l’autre jour devant vous, j’étais tout tremblant, à cause de votre présence qui m’empêchait de lui dire la vérité;» et qu’alors il remit devant les yeux de M. Goëzman les choses telles qu’elles s’étaient passées, sur les cent louis, la montre et les quinze louis, et telles qu’il nous les a dites dans le présent interrogatoire: que M. Goëzman l’écoutait impatiemment, et finit par lui dire: «J’en suis fâché pour vous, mais il n’est plus temps:» (il n’est plus temps!) «vous avez fait deux déclarations, et ma femme vous en soutiendra le contenu jusqu’à la fin: si vous variez, ce sera tant pis pour vous.»

«Qu’en ce moment, étant arrivés au Pont-Rouge, M. Goëzman lui dit: «M. Lejay, il n’est pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble: quittez-moi ici;» et qu’ils se quittèrent. Et le bon Lejay ajoute: «Nous parlions si haut, que le domestique a dû tout entendre; il dira bien si je dis vrai ou non.» Comme ce seul trait peint un homme naïf! il prend à témoin le valet de M. Goëzman! O bon Lejay!

Ceci me rappelle qu’à sa confrontation avec madame Goëzman, ne trouvant plus de ressources dans son éloquence contre les dénégations obstinées de la dame sur les quinze louis, il lui dit avec la chaleur ingénue d’un écolier: Si vous ne voulez pas convenir, madame, que vous avez les quinze louis, «je suis donc un fripon, moi qui vous les ai remis?» Mais quoiqu’il répétât cette phrase trois ou quatre fois, jamais madame Goëzman n’eut le courage de lui répondre autre chose, sinon: «Je ne dis pas que vous soyez un fripon; mais vous êtes une grosse bête, une franche tête a perruque:» et grâces à l’équité de M. de Chazal, ce trait important fut couché par écrit. Plus outré encore, il lui disait un moment après, et toujours sur ces quinze louis: «Eh bien! madame, prenons-nous à bras-le-corps et jetons-nous par la fenêtre, on verra bien en bas qui de nous deux était le menteur: ou la main dans le feu, madame, comme il vous plaira; choisissez.» Je ne sais si cela fut écrit; il serait malheureux qu’on y eût manqué. En tout cas, je ne doute point que M. de Chazal, commissaire-rapporteur, qui était présent, ainsi que le greffier, ne rendent compte à la cour de l’effet qu’ont dû produire sur lui ces circonstances, qui me paraissent à moi de la plus grande force pour discerner la vérité du mensonge. On se doute bien que madame Goëzman n’acceptait rien, parce qu’en effet rien n’était acceptable. Mais que le refus ici est loin d’ôter le prix à ces provocations naïves et fougueuses!

Après avoir parlé des naïvetés du sieur Lejay, faut-il en taire une excellente de madame Goëzman, que le rapporteur eut aussi l’équité de faire écrire? Lejay, reprochant à la dame qu’elle était cause de tout le mal, lui disait: «Cela ne fût pas arrivé, madame, si vous eussiez voulu croire M. de Sartines, lorsque vous lui montrâtes devant moi la première déclaration, et qu’en la parcourant légèrement il vous dit: A votre place, madame, je laisserais tout cela; ce sont de mauvais propos, qui, n’ayant pas de fondement, tomberont d’eux-mêmes.» Madame Goëzman, entraînée par la chaleur de Lejay, répondit sans y songer: «Et vous! bête que vous êtes! si vous aviez soutenu que cela n’était pas vrai, comme je vous l’avais dit, nous ne serions pas ici.» Ce trait ne fut pas plus tôt échappé, qu’elle fit tous ses efforts pour empêcher au moins qu’on ne l’écrivît; mais Lejay le demanda avec tant d’instances, que celles de madame Goëzman furent inutiles, et tout fut écrit exactement. En général, la plus scrupuleuse exactitude a présidé à l’instruction de ce procès bizarre: ce faible hommage que je rends à l’intégrité des rapporteurs est d’autant moins équivoque de ma part, qu’on ne me soupçonnera pas de le prodiguer légèrement et sans choix.

Finissons: la sueur me découle du front, et je suis essoufflé d’avoir parcouru d’un trait une carrière aussi fatigante. Attaqué dans la nuit, usant du droit d’une défense légitime, je viens de m’élancer sur celui qui me frappait, le saisir au collet, m’y cramponner, l’entraîner malgré sa résistance au plus prochain fanal, et ne l’abandonner au bras qui veille à la sûreté commune, qu’après l’avoir bien reconnu et fait connaître aux autres. Arrêtons-nous donc, et posons la plume en attendant qu’on nous réponde. Bien remonté pour souffrir, et prêt à recommencer, je ne dirai pas comme M. Goëzman: Il n est plus temps. Il sera toujours temps pour moi.

Il n’est plus temps! cette horrible phrase a ranimé mes forces. Il n’est plus temps! Quoi! monsieur, il arrive un moment où il n’est plus temps de dire la vérité! un homme a signé par faiblesse pour vous une fausse déclaration qui peut perdre à jamais plusieurs honnêtes gens; et parce que son repentir nuirait à vos ressentimens, il n’est plus temps d’en montrer! Voilà de ces idées qui font bouillir ma cervelle et me soulèvent le crâne. Il n’est plus temps! Et vous êtes magistrat! Où sommes-nous donc, grand Dieu! Oui, je le dis, et cela est juste; il faudrait pendre Lejay s’il eût été capable d’inventer à son interrogatoire, il n’est plus temps. Mais puisque ces terribles mots ont frappé plusieurs fois l’oreille des juges, et que Lejay, loin de descendre au cachot, a été remis en liberté le même jour, on a donc senti qu’il ne les avait pas inventés.—On a fait plus, on a réglé l’affaire à l’extraordinaire.—Je vous entends, et j’en rends grâces au parlement. Mais voilà, sans mentir, de terribles phrases attribuées à M. Goëzman.

Et celle-ci: «Mon cher monsieur Lejay, soyez sans inquiétude, j’ai arrangé les choses de façon que vous ne serez entendu que comme témoin au procès, et non comme accusé.» Vous avez arrangé les choses, monsieur! Dépositaire de la balance et du glaive, vous avez donc pour l’une deux poids et deux mesures, et vous retenez l’autre ou l’enfoncez à votre choix, de façon qu’on est témoin si l’on dit comme vous, accusé si l’on s’en écarte, innocent ou coupable ainsi qu’il vous convient! Pour ce trait-là: par exemple, comme il ne peut tomber dans la tête de personne, je défie Lejay de l’inventer en cent ans. Vous nous l’avez bien dit, madame Lejay, avec une naïveté digne du temps patriarcal, «mon mari n’a pas assez d’esprit pour faire toutes ces belles phrases-là.» Félicitez-vous, certes, de ce qu’il n’a pas l’esprit d’en faire de pareilles.

Et cette autre: «Vous avez fait deux déclarations; ma femme vous en soutiendra le contenu jusqu’à la fin.» Non, non, Lejay, bon courage; elle ne les soutiendra pas; ou si elle les soutient, elle se coupera, dira noir, dira blanc, avouera tout, se rétractera, n’aura qu’une conduite déplorable; elle et son conseil perdront la tête; heureux encore si l’effet pouvait en être nul! Enfin, ne trouvant plus de ressources dans leur art, ils finiront par mettre la nature au procès pour se tirer d’affaire.

Et cette autre phrase: «Si vous variez, ce sera tant pis pour vous.» Ne le croyez pas, bon Lejay. Écoutez l’aigle du barreau; que vous dit Mᵉ Gerbier? «Ce que vous avez de mieux à faire, monsieur, est de revenir à la vérité.» Si ce célèbre avocat n’a fait que son devoir en conseillant ainsi Lejay, dans quelle classe rangerons-nous donc l’avis du magistrat? Si vous variez ce sera tant pis pour vous. Quoi donc! il sera décrété? Vous l’accablerez de votre crédit? Marin opinera pour qu’il soit sacrifié? N’importe; il aura dit la vérité. La Gazette n’est pas l’Évangile; et grâces au ciel M. Goëzman n’est pas le parlement.

Et cette autre phrase enfin qui achève le tableau: «Monsieur Lejay, il n’est pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble; quittez-moi ici.» On saurait que vous m’avez parlé; d’après ce que vous m’avouez, si contraire à ma dénonciation, il faudrait que j’agisse de façon ou d’autre; QUITTEZ-MOI ICI. Si l’on pouvait soupçonner cette nouvelle explication entre nous, cela me donnerait de nouveaux torts: il n’est pas nécessaire qu’on nous voie plus loin ensemble; QUITTEZ-MOI ICI. Je vous ai volontiers écouté dans l’île Saint-Louis, où il passe peu de monde; mais après le Pont-Rouge, sur la route du Palais, cela tire à conséquence pour moi, le pays est trop peuplé; QUITTEZ-MOI ICI. Lejay le quitta. Je le quitte aussi.

Caron de Beaumarchais.

MM. DOÉ DE COMBAULT, DE CHAZAL, rapporteurs.

D’après l’exposé de mon premier mémoire, et les preuves annoncées dans le présent supplément, que j’ai acquises par la lecture de la procédure lors des confrontations, je demande si la plainte rendue contre moi est fondée, si je n’ai pas droit d’espérer une décharge entière, et quelle voie je dois prendre pour obtenir des dommages-intérêts contre mon dénonciateur.

Signé, Caron de Beaumarchais.

Notes in this chapter

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