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Mayerling

TROISIÈME PARTIE

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I LA VOIE DANGEREUSE

Dans le chaos d’impressions et de sentiments que Marie rapporta chez elle ce jour-là, le souvenir des dernières minutes passées avec le prince dominait. Cette scène étrange l’oppressa longtemps ; elle entendait la voix suppliante, elle sentait la respiration pressée de Rodolphe sur son cou. Ainsi il n’était pas heureux ! Elle le savait à l’avance. Mais elle n’avait pas imaginé que sa détresse fût si grande. Voilà qu’il avait besoin d’elle. Elle lui était nécessaire, elle, Marie Vetsera, à qui il parlait pour la première fois ! Comment y croire ? Et pourtant, comment en douter ? Elle était loin de lui et il en souffrait. Désespoir et joie ! Elle brûlait de le rejoindre, de le prendre dans ses bras. Elle se reprochait de n’avoir pas été assez tendre, de n’avoir pas su le consoler. Les pauvres mots qu’elle avait dits lui apparaissaient bien insuffisants. « Que pensera-t-il de moi ? se disait-elle. Me jugera-t-il une fille insensible ? »

Mais un souffle de bonheur chassait ces inquiétudes, comme le vent les nuages. Tout disparaissait devant une certitude éclatante : « Il m’aime ! Que dire de plus ? » Etre aimée par Rodolphe ! Avait-elle jamais dans ses rêves les plus fous espéré un tel miracle ? Il y a un mois encore, huit jours seulement, il apparaissait loin, si loin… Et voilà qu’hier il était à ses genoux, qu’elle le caressait de la main, qu’il pleurait presque sur son épaule. Était-ce possible ?… Il ne lui avait rien demandé… Mais elle sentait qu’elle était peut-être ainsi plus près de son cœur, qu’elle avait remporté une plus grande victoire. D’autres femmes étaient venues en secret dans cet appartement. Avait-il parlé à beaucoup d’entre elles comme il l’avait fait au moment où elle le quittait ? Ah ! non, elle en était sûre, elle en était fière ! Elle régnait sur une part de Rodolphe qui était la meilleure, et là elle serait sans rivale.

Mais l’amour ne connaît pas la paix. Tout la séparait du prince. Comment le voir ?

Ses jours et ses nuits furent hantés par la préoccupation d’en trouver le moyen. Elle ne sortait jamais seule. Sa mère l’accompagnait et ne la confiait même pas à une femme de chambre. Elle ne se fiait qu’à la seule comtesse Larisch. Sans doute, celle-ci était parfaite. Mais quoi, elle avait ses occupations, un mari, un château loin de Vienne. Elle ne pouvait pas être chaque jour aux ordres de Marie. Fallait-il courir le risque, pour sortir, de profiter d’une absence de sa mère et de sa sœur et d’être ainsi à la discrétion d’un domestique ? Si elle était dénoncée à la baronne, elle savait quel serait son sort : au mieux, quitter Vienne ; au pis, être remise au couvent jusqu’à ce qu’on lui eût trouvé un mari.

Sa vieille nourrice ne lui était d’aucun secours. Elle ne pouvait que l’aider à recevoir et à expédier des lettres. Mais pour l’instant, cela même était impossible. Dans la fièvre de leur première entrevue, elle avait oublié de régler cette question avec Rodolphe. Il faudrait y penser la prochaine fois.

La prochaine fois, quand serait-ce ? Jamais semaine ne fut plus longue. La comtesse Larisch, le prince étant à Bude, était retournée pour peu de jours chez elle, à Pardubitz, promettant de revenir au même temps que son cousin. Marie n’avait donc personne à qui se confier. Du jour où elle avait été reçue par le prince, elle s’était promis de n’en pas parler à sa nourrice jusqu’ici la confidente quotidienne de ses chagrins et de ses espérances. Cette fois-ci, la chose était trop grave. Personne, pas même la vieille nounou, ne devait savoir ce qu’elle faisait… Mais la joie comme l’angoisse s’accommodent mal du silence. Marie ne passa pas quarante-huit heures dans la solitude sans que son cœur trop plein ne s’épanchât auprès de sa nourrice. Elle sortit de son écrin la bague précieuse. La nounou, si indulgente pour son enfant, s’alarma. Elle trouva dans ses craintes la force de parler à Marie et de lui montrer l’abîme où elle courait.

— Où vas-tu, ma petite ? lui dit-elle. A ton malheur. Rien ne peut arriver de bon… Tu sais, nos princes sont gâtés. Ils cueillent une jolie fleur en passant. Et puis ils la jettent. Et ils en prennent une autre. Qu’attends-tu de mieux ?… Il ne t’épousera pas. Mais toi, tu as trop de cœur, mon enfant, tu souffriras.

Elle prit la main de Marie et la baisa. Marie vit qu’elle lui avait fait de la peine. Mais elle n’était pas d’humeur à se laisser gagner par la tristesse. Elle rit et dit à l’oreille de la vieille femme :

— Tu ne le connais pas, nounou. Si tu avais vingt ans…

Enfin, le vendredi, la comtesse Larisch s’annonça chez Mme Vetsera. Le prince impérial était à Vienne depuis la veille au soir, Marie le savait. Mais pourrait-il, voudrait-il la voir le samedi ? Un mot de Mme Larisch tout de suite la rassura. Elle demandait à Mme Vetsera de lui donner sa fille le lendemain après-midi.

— Cette enfant est si gaie, disait-elle, et je n’ai personne pour m’accompagner dans mes courses. Je vous la ramènerai de bonne heure.

Cette fois-ci, Mme Vetsera se fit prier, non qu’elle eût aucune suspicion sur le rôle que jouait son amie, mais elle avait arrangé de sortir elle-même avec Marie. Cependant, comme elle était bonne femme, elle finit par accepter un compromis. Ces dames se retrouveraient à cinq heures au Grand Hôtel pour goûter…

....... .......... ...

De nouveau Marie était dans l’appartement de la Hofburg qu’elle connaissait déjà. La comtesse en la laissant à la petite porte de fer lui avait dit d’un ton où il y avait un rien d’ironie :

— Vous êtes une si grande fille maintenant, Marie, que je puis vous laisser aller sans moi.

Ce « maintenant » pesait sur Marie. « Que pense-t-elle ? » A cette question sans réponse elle rougit un peu.

Le petit salon où l’introduisit Loschek était désert.

— Le prince viendra tout de suite, dit Loschek en se retirant.

Le salon était merveilleusement fleuri d’azalées et de chrysanthèmes blancs. Cet hommage délicat fut sensible à Marie. « Au milieu de ses occupations, il a eu le temps de penser à cela ! » La tête de mort au milieu de la table regardait de ses yeux vides. Marie s’en approcha. Elle ne s’habituait pas à l’idée que Rodolphe vivait dans ce voisinage quotidien de la mort. Et ce revolver toujours là ! Sinistres compagnons.

Pourtant elle s’enhardit et posa la main sur le crâne luisant. Sa froideur la fit frissonner.

— Vous n’avez pas peur de cette tête, dit une voix derrière elle.

Elle sursauta. Le prince était arrivé jusqu’à ses côtés sans qu’elle l’entendît. Il était en civil aujourd’hui ; elle ne l’avait jamais vu ainsi. Une surprise !

— Etes-vous toujours le prince impérial ? demanda-t-elle avec un sourire. Pour un rien je ne vous reconnaissais pas.

— Alors, je cours me mettre en uniforme. Moi qui étais si joyeux de le quitter pour une heure !

Elle l’examina.

— Non, restez. Je vous aime aussi comme cela, Monseigneur.

Il la serra contre lui.

— Un rayon de soleil entre avec vous dans cet appartement si triste.

— Vous y vivez en bien mauvaise compagnie, dit-elle en montrant la tête de mort. Et en outre, ceci.

Elle désignait le revolver.

Rodolphe haussa les épaules.

— Le revolver, c’est pour les risques du métier. N’oubliez pas, jolie petite fille, que je suis d’abord un officier. Mon premier uniforme, je l’avais à quatre ans. Vous voyez ce gosse frisé, en uhlan ! Mon premier revolver pendait à mon ceinturon de sous-lieutenant à douze ans, je pense. Voilà comment j’ai été élevé. Il faut pardonner beaucoup de choses à un pauvre soldat.

Que Marie aimait ce ton plaisant ! Blottie dans les bras du prince, elle était transportée au septième ciel et se tenait coite.

Maintenant, il parlait de la tête de mort.

— Elle n’a rien d’effrayant, je vous assure. Celui à qui elle appartenait était un malheureux…

— L’avez-vous connu ? demanda Marie inquiète.

— Mais non, je veux dire que c’était un malheureux comme nous tous ; il avait une femme criarde, de mauvaises dents, et était accablé de plus de soucis qu’il n’en pouvait porter. Et puis, un jour, plus de femme criarde, plus de soucis, la paix… Vous trouvez ça terrible ? Rien n’est plus rassurant…

Il se pencha sur Marie et vit ses yeux bleus qui lui souriaient.

— Laissons cela, dit-il. C’est bon pour mes heures de solitude, quand je n’ai pas votre beau et frais visage à regarder.

Il entraîna la jeune fille sur le canapé, l’aida à enlever son manteau et son chapeau.

— Ceci est votre royaume et je suis votre sujet. Vous l’avez bien vu l’autre jour. Je ne ferai jamais rien contre vous. Vous êtes ici en aussi parfaite sécurité qu’à la Salezianergasse.

Une heure passa ainsi comme dans un rêve. Rodolphe n’avait jamais été plus gai, plus ouvert. Il parlait de ses chasses ; il avait commencé à chasser très jeune et tout de suite il y avait pris un plaisir extrême.

— C’est là, dit-il, que j’ai été pour la première fois en contact avec la nature. On ne connaît pas la nature quand on a été élevé dans un jardin ou un parc. Je plains les enfants des villes, riches ou pauvres ! Ils ne sauront jamais ce qu’est une forêt. Il faut avoir été dans la forêt dès que l’on tient sur ses jambes, y avoir marché beaucoup, dormi dans la chaleur du jour, frissonné de peur quand l’ombre vient et qu’on ne sait pas si on en sera sorti avant la nuit. Tout cela, je l’ai fait, je n’avais pas dix ans.

Marie l’écoutait ravie. « Est-il un homme plus humain ? est-il un prince plus simple ? se disait-elle. Ah ! je ne me suis pas trompée sur lui. Je suis la femme la plus heureuse de la terre puisqu’il est là, près de moi, et que je l’entends. »

Lorsqu’il s’arrêta, elle lui dit :

— Ne pourriez-vous me prendre une fois dans la forêt ? Elle n’est pas loin de Vienne. Si vous aviez deux heures seulement… Mais je vous demande beaucoup, une demi-journée presque… Et puis c’est l’hiver, c’est moins beau.

— La forêt est toujours belle, quelle que soit la saison ; c’est une beauté différente, et voilà tout. Oui, nous irons tous les deux dans la forêt de Vienne.

— Et nous nous perdrons ! j’aurai peur, je me serrerai contre vous.

— Et nous ne reviendrons jamais !

Ils employèrent l’après-midi à bavarder ainsi à l’aventure. Lorsque vint le temps de se quitter, Marie s’écria :

— Mais je viens d’arriver !

Rodolphe regardait sa montre et n’en croyait pas ses yeux.

— Est-il possible que deux heures s’envolent ainsi ?

Marie était près de pleurer.

— Partir déjà ! Gardez-moi encore. Mais vous ne voudrez plus de Marie, qu’ai-je fait pour vous distraire ?

Et pourtant cette simple après-midi où, comme ils disaient, il ne s’était rien passé, où le souvenir ne pouvait s’accrocher au moindre fait, resta dans leur mémoire comme la plus heureuse qu’ils eussent vécue.

Des heures difficiles les attendaient. La semaine qui suivit, Rodolphe fut un jour à Prague et deux jours à la chasse. Mais, inimaginable malheur, pendant les quatre jours qu’il passa à Vienne, la comtesse fut retenue à la campagne. Marie tournait dans le petit palais de la Salezianergasse comme dans une prison. Pouvait-on concevoir un sort plus affreux ? Il était là, il l’attendait, il avait fleuri pour elle leur paradis de la Hofburg qui, il le lui avait juré, n’était qu’à eux, et elle était enchaînée à sa mère comme un forçat à son banc !

Pourtant elle eut deux lettres si tendres qu’elles enchantèrent sa prison. Elles étaient adressées tout simplement à la vieille nounou qui de sa vie n’avait reçu tant de correspondance. Le prince lui écrivit de Prague un mot très court, qui valait un volume… « Comment puis-je me passer de vous ? »

La seconde était de Vienne. Le ton en était triste. Il se plaignait d’ennuis sur lesquels il ne donnait aucun détail et dont elle ne pouvait deviner la nature… Sa femme peut-être ! Maintenant elle la détestait. Qui était-elle, cette Belge assez maladroite pour ne pas se faire aimer par son mari, assez méchante pour rendre malheureux le plus aimable des hommes ? Depuis un an, elle menaçait de le quitter. Ah ! que ne rentrait-elle en Belgique ! Le pli douloureux entre les sourcils de Rodolphe ne tarderait pas à disparaître !

Marie répondit aux deux lettres. Elle adressa les siennes à Loschek et les envoya à la Hofburg par un commissionnaire.

« Je vous aime, disait-elle, et je suis malheureuse. Comment comprendre cela ? Je voudrais être tout pour vous et je suis si peu de chose… » Elle se lamentait sur l’absence de la comtesse Larisch. « Et quand elle reviendra, peut-être serez-vous parti ! Je n’aime pas vous savoir loin de Vienne. S’il vous arrivait quelque chose, que deviendrais-je ?… »

Il y en avait quatre pages ainsi. Elle vit pourtant le prince à l’Opéra où l’on donnait Tristan et Yseult. Elle se fit très belle et demanda à sa mère de lui prêter quelques bijoux. Ce n’était pas la coutume pour les jeunes filles à Vienne de porter des bijoux. Une modeste croix en émail était tout ce qu’on leur passait jusqu’au mariage. Mais la baronne Vetsera avait vécu en Orient et dans le monde diplomatique où l’on se permet davantage. Elle était fière de la beauté de Marie. Elle lui offrit pour la soirée un croissant en diamants que Marie piqua dans ses cheveux. Ah ! qu’elle regretta de ne pouvoir mettre la bague donnée par Rodolphe. Elle la baisa avant de partir pour l’Opéra. Elle portait une robe de crêpe de chine blanc. Rodolphe aimait la voir ainsi. N’avait-il pas décoré en blanc le petit salon de la Hofburg pour l’inoubliable après-midi. Jamais elle ne donna autant de soin à sa toilette. La princesse impériale serait là. Marie voulait être belle et attirer les yeux.

La comtesse absente avait mis sa loge qui n’était pas éloignée de la loge impériale à la disposition de Mme Vetsera. Marie eut beaucoup de succès. Le croissant faisait sensation. Ses amis dans l’entr’acte vinrent le lui dire et elle s’en réjouit. A ce moment-là seulement, le couple princier arriva. La princesse de Cobourg accompagnait sa sœur et son beau-frère. Tout de suite Rodolphe se tourna vers la loge où était Marie. Bien qu’il n’en fût pas éloigné, il prit sa jumelle et, comme il pensait n’être pas remarqué, il fit un léger signe d’admiration. Cette fois-ci Marie ne rougit pas. Puis — avait-on parlé d’elle dans la loge impériale ? — elle eut la satisfaction de voir les deux princesses diriger leurs jumelles vers elle et l’examiner… Plus tard, Marie les regarda. Elles étaient toutes deux sans beauté et sans élégance. Derrière elles, Rodolphe semblait d’une autre race… « Que peut-il y avoir de commun entre eux ? » pensait Marie, et son cœur se serra à l’idée que la destinée de celui qu’elle aimait était liée à cette femme.

La fin de la soirée fut triste pour elle. Tout ce qui l’entourait la blessait et lui faisait comme toucher du doigt les obstacles qui s’élevaient entre elle et Rodolphe.

Ils étaient dans la même salle, mais il y avait de lui à elle une distance infinie. Il n’était pas libre de franchir les quelques pas qui les séparaient et de venir simplement la saluer, de s’asseoir près d’elle, comme pouvaient le faire les autres hommes qu’elle connaissait ici. Ils s’aimaient. Il y avait entre eux déjà cette intimité de cœur si rare, si précieuse, cette tendresse ineffable qui unit les êtres mieux que tous les liens légaux, et voilà que se dressait pour les séparer on ne savait quoi, surgi du fond des siècles, un amas de conventions, un chaos de règles, vieilles, absurdes, périmées, assez fortes, assez hautes cependant pour former une barrière insurmontable. Ils ne se verraient jamais qu’en cachette, arrachant au destin de courts instants toujours menacés… Quel avenir !

Sur la scène, Tristan mourait abandonné. Yseult venait le rejoindre dans la mort. La mort est-elle vraiment le seul refuge où les amants malheureux se retrouvent, mais pour l’éternité ? Rentrée chez elle, Marie pleura la moitié de la nuit.

Un mot de Rodolphe, le lendemain matin, la rendit à la vie. « Vous étiez la plus belle à l’Opéra. Je vous aime… R. » Il était écrit sur du papier marqué « Sacher » et daté du soir même de la représentation.

II STACCATO

Une semaine s’écoula. La comtesse Larisch enfin était revenue à Vienne et ne prévoyait pas qu’elle dût s’absenter jusqu’au jour de l’an. Cependant le prince impérial avait des jours occupés, et les corvées de son métier lui paraissaient lourdes. Son temps, réglé heure par heure avec une minutie qui l’irritait, ne lui appartenait pas. Il ne put donner que quelques instants à Marie et pas à la Hofburg. La comtesse la lui amena dans une allée écartée du Prater et les laissa seuls.

C’était déjà le crépuscule. Le prince enveloppé d’un grand manteau militaire, passa son bras sous celui de Marie et l’entraîna à une vive allure dans un sentier qui pénétrait sous bois. Il marchait si vite qu’elle était obligée de courir à côté de lui. Lorsqu’il fut au milieu des taillis, il ralentit.

— Les agents auront perdu notre trace… Je suis espionné de toutes parts. Le préfet de police, le ministre-président, ma femme, me font suivre. On me traque comme un gibier… Quelle vie est la mienne, ma petite Marie !… Et vous n’avez pas peur de moi !… Vous devriez me fuir…

Il parlait d’une façon hachée ; il avait de la peine à respirer. Cependant il continuait à se plaindre de ses ennemis qui étaient partout et qui ne s’arrêteraient pas avant de l’avoir abattu. Il disait aussi les maux de tête insupportables qui le laissaient sans force. Sa nervosité augmentait et, malgré la nuit qui venait, Marie voyait les yeux du prince briller dans sa figure plus pâle.

En elle, la terreur et la pitié alternaient. Qu’arrivait-il à Rodolphe ?… Ses nerfs trop tendus cédaient-ils enfin ?… Il avait de la fièvre, il tomberait malade… Elle n’osait l’interrompre. Pourtant il fallait qu’il se calmât…

Sans dire un mot, tout en marchant, elle lui prit la main. Le contact de cette main fraîche agit sur le prince. Peu à peu, il s’apaisa. Il se tut enfin. Marie mettait tout son amour dans cette main qui pressait celle de Rodolphe. Muettement, elle lui disait ainsi combien elle tenait à lui, plus qu’à la vie, jusqu’à la mort.

La nuit était sur eux. Par moment une branche les fouettait.

— Il faut nous quitter, Marie, dit-il, tendrement. Le Prater est plus dangereux la nuit que la forêt.

Il se dirigeait dans l’obscurité avec une sûreté qui étonnait Marie. Les arbres s’éclaircirent devant eux. Ils étaient à la lisière du bois.

— Le coupé de la comtesse est là, dit-il, montrant à peu de distance les lanternes allumées d’une voiture. Suis-je un bon guide ?… Ne pensez qu’à cela et pardonnez-moi.

Il tremblait encore. Soudain il saisit la jeune fille dans ses bras et pour la première fois, la baisa passionnément sur les lèvres.

Marie rejoignit seule la comtesse. Le baiser de Rodolphe brûlait en elle. La flamme qu’il avait allumée ne s’éteindrait pas.

Le temps maintenant galopait. Il n’y avait plus un jour, plus une heure qui ne fussent vécus dans la fièvre. Une lettre espérée qui arrivait enfin, un rendez-vous à arranger malgré mille obstacles qui le rendaient de l’un et de l’autre côté difficile, s’apercevoir de loin à l’Opéra ou au Prater, s’assurer à temps de l’indispensable comtesse, attendre anxieusement les journaux lorsqu’« Il » était en voyage, c’est-à-dire chaque semaine, les ouvrir le cœur serré pour constater avec joie qu’aucun titre en grosse lettres n’annonçait un attentat sur le prince impérial, être dévorée de soucis, rayonner pourtant de bonheur, et à tout instant, alors qu’il semble que chacun, s’il le voulait, pourrait lire en vous votre passion, qu’elle doit sauter aux yeux même des indifférents, l’obligation de se fermer à ceux qui vous entourent, de montrer un visage égal, de parler de choses qui vous sont devenues étrangères, de rire, de sortir, de se promener, d’aller dans le monde, de danser, d’écouter les propos fades et garder cachée au fond de soi cette pensée obsédante : « Où est-il à cette heure ? M’a-t-il oubliée ? Je l’aime ! »

Lorsqu’elle se retrouvait en face d’elle-même, Marie écartait de parti-pris toute question sur l’avenir. Où allait-elle ? Quelle serait la fin de ce grand amour ? Ah ! comment s’occuper de cela alors que le présent est sur vous, vous presse, vous accable et vous enchante, maître tyrannique et fantasque, un fouet dans une main, dans l’autre une rose.

Même aux jours les plus heureux, parfois une lourde angoisse s’emparait d’elle, sans raison, lui semblait-il. La nuit, elle attendait longtemps le sommeil. Souvent elle s’endormit les yeux pleins de larmes.

La santé du prince s’altérait. Le docteur de l’impératrice lui rendit visite, — peu de jours auparavant, l’impératrice avait eu un entretien rapide et secret avec Loschek. Le docteur l’avait vu naître, il connaissait les faiblesses, pour ne pas dire les tares de ses ascendants, dans les deux lignes, hélas ! Il savait que, malgré les apparences robustes, Rodolphe était un être nerveux, instable, toujours menacé. Le docteur Wiederhofer avait su gagner la confiance du prince. Ce matin-là, ils causaient tous deux amicalement, fumant une cigarette, devant une bouteille de porto. Le docteur développait une de ses thèses favorites, à savoir que les grands de ce monde, ceux sur les épaules de qui pèsent de lourdes responsabilités, sont à l’ordinaire mal faits pour les supporter. Ils ont la vie la plus dure et la constitution la plus fragile.

— Je sais, disait-il, qu’on peut parler librement devant Votre Altesse. Vous êtes un homme éclairé, Monseigneur, familier avec les théories scientifiques les plus récentes. Je puis dire ici ce que je ne dirais pas dans d’autres parties de ce palais. Aujourd’hui vos races royales paraissent à bout de souffle. Comment ne le seraient-elles pas ? Elles ont un métier pénible, travail, responsabilités, représentation continuelle et pas de détente. En outre, ce métier elles le pratiquent de père en fils, de génération en génération. La fatigue s’accumule et se transmet. Enfin, pour achever mon tableau, les princes se marient entre eux. Depuis dix siècles, pas une goutte de sang frais n’est entrée dans vos familles. Vous êtes tous cousins en Europe aujourd’hui. Vous ne pouvez faire que des mariages consanguins… C’est bien dangereux…

— J’en sais quelque chose, docteur, dit le prince avec bonne humeur. Je suis exténué. Parbleu, c’est la fatigue de dix siècles qui pèse sur ma pauvre carcasse. Il y a de quoi l’écraser. Mais, comme il n’y a pas de remède…

Le vieux docteur hocha la tête.

— Il n’y a pas de remède. Il aurait fallu qu’à chaque génération une loi de famille obligeât l’héritier à choisir sa femme en dehors du cercle fatal des familles régnantes, dans la société bourgeoise, aristocratique, dans le peuple. Cela est arrivé à une époque très lointaine. Le folklore nous l’apprend. Vous connaissez les chansons et les contes qui nous montrent la fille du roi à sa fenêtre, ou endormie dans son palais, attendant le bel aventurier qui passe et la prend. Ou bien le fils du roi aime Cendrillon au petit pied. Ils se marient et ont beaucoup d’enfants. Les sangs se mêlent et se renouvellent.

Le frais et riant visage de Marie apparut au prince.

— Docteur, dit-il, ici je suis avec vous. Tâchez de convaincre mon père et je serai vite converti. Je suis même prêt à faire annuler mon mariage pour tenter une si belle expérience ! Je n’aurai peut-être pas beaucoup de peine à trouver une Cendrillon. En attendant…

— En attendant, Monseigneur, il ne faut pas vous surmener. Voilà la seule fin pratique de ce discours.

— Demandez-moi alors de ne pas vivre, répondit Rodolphe sur un ton qui impressionna le vieux docteur. Vous êtes intelligent et vous allez me dire comme tous les autres de me modérer. C’est la seule chose impossible. Voulez-vous passer une journée avec moi ? Écoutez un instant et vous déciderez. En attendant buvez un verre de ce porto. Si vous le trouvez bon, je vous en enverrai quelques bouteilles. Vous n’en auriez pas à Vienne de semblable.

Il versa un verre de vin au docteur Wiederhofer et continua.

— A sept heures et demie, Loschek me réveille. Il y a de la peine, c’est l’heure où je dors à poings fermés, car, hélas je me suis couché vers trois heures, et je manque de sommeil.

— Voilà précisément où Esculape intervient, interrompit le docteur. Couchez-vous avant minuit, et tout ira, non pas bien encore, mais mieux.

— Patience, patience, vous jugerez tout à l’heure. A huit heures et demie, commence ma journée officielle, travailler avec mon aide de camp, avec des militaires, donner des audiences, présider des commissions. Je veux faire de mon mieux. J’ai des idées, oui, imaginez-vous, quand même je suis prince, j’ai des idées, j’ai même un plan ! Mais savez-vous ce qui arrive ? A la place que j’occupe, on ne doit pas avoir des idées, si vous avez des idées, on se méfie de vous ; si vous avez un plan, c’est plus grave. Vous êtes immédiatement considéré comme un homme dangereux… Je suis un homme dangereux, docteur, il faut en prendre votre parti. Alors, je rencontre dans les cercles officiels une opposition tenace, une résistance qui ne se lasse pas. Ah ! ces messieurs sont très polis, très déférents. Sur la forme, ils cèdent tout. Sur le fond, ils ne varient pas d’un pouce. Rien, rien, rien, voilà le résultat de mon calvaire obstiné, intelligent, oui, j’ose le dire, depuis des années… Il en est ainsi partout, quelle que soit la chose que je touche. Je suis un libéral, je suis suspect. Pensez-vous qu’il n’y ait pas là de quoi vous ruiner les nerfs ? Vous êtes médecin. Vous avez fini par trouver avec beaucoup de peine un remède à une maladie. Vous pouvez sauver de malheureux bougres. Eh bien, que diriez-vous si vos collègues de l’Université se liguaient unanimement contre vous et votre découverte ?

— Cela arrive, Monseigneur, cela arrive, soyez-en sûr.

— Mais vous, vous pouvez guérir les gens que vous traitez. Là, vous avez des résultats positifs. Moi, rien, et pourtant mon patient est d’importance, c’est la double monarchie, tout simplement. Ces messieurs imbéciles la laisseront crever plutôt que d’essayer une fois mes remèdes. C’est parce que je sens la gravité du mal que je me tourmente. Parfois j’ai de tels maux de tête que vous-même me donnez un peu de morphine, par pitié. Quand je sors de mon travail, je n’ai plus qu’une idée : oublier ce que j’ai fait, mes colères, le temps perdu, les sots contre qui je me bats… Mais je n’ai pas fini, je suis en représentation, à déjeuner, à dîner, dans la soirée. Il faut jouer un rôle, mon rôle — et c’est à périr d’ennui. Il y a des dîners où, si je ne pouvais boire du vin, je crois que je tuerais tout à coup les gens qui m’entourent. Ils ne savent pas qu’ils doivent leur vie au bon champagne que l’on me verse… Et je ne vous ai rien dit de toutes les intrigues qui se nouent autour de moi. Je suis l’espoir de beaucoup de braves gens. Les aigrefins en profitent et ne me laissent pas tranquille. Et ils sont si malins que souvent je ne puis leur échapper. Que d’heures ils me prennent !… Et les femmes, docteur, puisque nous parlons librement aujourd’hui, que dire des femmes ? Chez les confiseurs, pour dégoûter les vendeuses des bonbons, on ne leur défend rien, paraît-il, on leur en laisse manger autant qu’elles veulent, toute la journée. Elles s’en rassasient vite et n’y touchent jamais plus ! Hélas ! hélas, docteur, pour le prince impérial, il n’y a pas de fruit défendu en Autriche. Je devrais être dégoûté de choses si faciles… Je le suis d’une certaine façon… (il hésita un peu) dans mon esprit, si vous comprenez ce que je veux dire. Mais j’ai fait une découverte. C’est que les femmes — quel sexe étonnant, mon cher docteur, on n’en aura jamais fini avec elles et elles sont si diverses que ce qu’on dit de l’une n’est pas vrai de l’autre — que les femmes « versent aussi l’oubli », comme dit la chanson. Et ne vous y trompez pas, ce dont j’ai le plus besoin, c’est d’oubli. Voilà le fin mot de l’histoire.

Il se renversa dans son fauteuil et ferma les paupières. Ce long discours, au lieu de l’animer, l’avait pâli. Le docteur le regardait avec inquiétude. Le visage était amaigri, la peau sous les yeux, que la fréquentation de « celles qui versent l’oubli » avait creusés, était presque bleutée ; les veines des tempes trop saillantes laissaient voir les battements irréguliers du sang.

Une minute passa. Le prince dormait-il ? Non, il se redressa, fixa un instant le docteur et continua, comme s’il ne s’était pas interrompu :

— Il faut que j’oublie qui je suis, tout simplement, que j’appartiens à une de ces races à bout de souffle que vous connaissez ; il faut que j’oublie l’injustice de payer pour les folies et les excès des miens pendant vingt générations. Il faut oublier enfin — sa voix se fit plus grave — que je n’ai pas le droit de choisir mon bonheur, que je ne puis m’écarter un instant de la voie qui m’est tracée. Alors, le soir, après les journées que je vous ai décrites, je me mets à oublier… Ce n’est pas facile d’oublier. Il faut du temps… Voilà pourquoi je rentre entre deux et quatre heures du matin dans ce vieux palais où tous mes ancêtres me guettent…

A la suite de cette visite du docteur Wiederhofer, il fut décidé en haut lieu que le prince passerait quinze jours à Abbazia au bord de l’Adriatique avec sa femme et sa fille. Ils quitteraient Vienne le lendemain de Noël.

III ALARMES

Marie apprit cette nouvelle de la bouche même de Rodolphe, un soir vers huit heures, à la Hofburg. Elle s’était par miracle échappée, sa mère et sa sœur étant à l’Opéra. Elle ne put retenir ses larmes. Rodolphe partait pour quinze jours. Jamais il n’avait été absent quinze jours ! Et il partait avec la princesse pour aller dans un endroit isolé, où il serait oisif, sans autre distraction que sa femme ; en somme, une seconde lune de miel. Qu’il y eût là une manœuvre de l’empereur pour rapprocher les deux époux, Marie n’en pouvait douter…

En vain, Rodolphe essaya de la rassurer. Le soin de sa santé seul avait fait parler son vieil ami Wiederhofer. Il lui fallait impérieusement du repos, loin de Vienne et de toute occupation, dans un climat méridional. Heureux était-il encore qu’on ne l’eût pas envoyé sur la Riviera française ou à Madère ! Sa femme ? il ne pouvait dans un déplacement de ce genre la laisser à Vienne. Mais ils auraient deux appartements à l’hôtel ; elle, avec sa dame d’honneur, sa fille, la gouvernante de l’enfant ; lui, avec son aide de camp. Il passerait les journées sur l’eau à faire de la voile. Elle ne supportait pas la mer. Et il s’occuperait aussi à Pola, voisin, où était la flotte.

Rien ne consolait Marie. Le prince l’embrassa, la berça, lui parla comme à un petit enfant, s’efforça de la faire rire.

Devant tant de douceur, Marie s’apaisa enfin. Jamais Rodolphe n’avait été si bon pour elle. A l’ordinaire, c’était sa mission à elle de l’égayer, de chasser les soucis, les idées noires qui, trop souvent, le hantaient. Elle prenait un grand plaisir à cette tâche vraiment féminine. Aujourd’hui les rôles étaient renversés.

Cette heure triste et tendre eut une profonde influence sur Rodolphe. Elle fit surgir un sentiment si profondément caché en lui qu’il en ignorait l’existence. La vue de cette jeune fille pure pleurant dans ses bras, ce corps jeune se pressant chastement contre le sien, ces larmes qu’il apaisait, ce rire enfin qu’il faisait naître sur les belles lèvres de Marie, le remplissaient d’une émotion qu’il n’avait jamais ressentie.

Il ne sut pas l’exprimer à Marie ce jour-là, il se rendait mal compte de ce qu’il éprouvait. Il fut obligé de la quitter de bonne heure pour aller à l’Opéra. Mais dans la soirée, où qu’il fût, il ne cessa d’y penser.

Le plus souvent il se refusait à tout retour sur lui-même, sachant par expérience qu’il n’en retirait qu’amertume et dégoût. Mais le Rodolphe qui s’était éveillé au contact de Marie Vetsera était un homme dans la compagnie de qui il se plaisait. Où le rencontrer ? Auprès de la magicienne qui l’avait appelé à la lumière.

Il rechercha donc Marie et les obstacles qui étaient entre eux ne firent qu’exaspérer son désir. Il trouvait près d’elle un Rodolphe sans cynisme, pour lequel les choses avaient encore leur saveur et leur prix. Ce Rodolphe si précieux n’avait jamais vécu sa vie. Il s’épanouissait maintenant. C’était lui qui recevait Marie à la Hofburg ou qui l’entraînait furtivement dans les allées désertes du Prater ; il avait avec elle la pudeur et les égards d’un amoureux de seize ans, la confiance aussi d’un cœur qui n’a jamais été trahi, les rêves et les espoirs de la jeunesse, les élans de celui qui aime pour la première fois. Ce Rodolphe existait miraculeusement à côté du Rodolphe de la cour et de chez Sacher, des intrigues politiques et des rendez-vous avec les tziganes. A ce moment il vit clair et comprit qu’il ne pouvait se passer de Marie.

Cette idée à laquelle il s’abandonna grandit rapidement. Tout est aliment pour l’amour. Elle se nourrissait autant de l’absence de sa bien-aimée que de sa présence. Les dégoûts qu’il éprouvait au cours de ses journées toujours les mêmes lui faisaient paraître plus radieuses les rares heures que lui donnait sa bien-aimée.

Un jour, c’était dans la seconde quinzaine de décembre, il avait Marie pour la plus grande partie de l’après-midi dans leur salon fleuri de la Hofburg. Il aimait à l’écouter parler et rire, et restait souvent silencieux. Mais Marie qui voyait peu à peu s’effacer le pli inquiétant entre les sourcils de Rodolphe ne s’alarmait pas de son silence. Ce jour-là, il lui sembla qu’il était encore plus taciturne qu’à l’ordinaire et elle s’en inquiéta sans oser le dire.

Rodolphe qui était sur un tabouret à ses pieds se leva assez brusquement et se mit à marcher à travers la pièce. Perdu dans ses réflexions, il paraissait avoir oublié Marie. Soudain il vint d’un mouvement rapide au canapé où elle était, s’assit à côté d’elle, passa un bras autour de sa taille et l’attira à lui :

— Marie, dit-il, il faut que je vous parle.

Le ton était si sérieux que la jeune fille trembla.

— J’ai réfléchi longtemps… continua-t-il.

A ce moment, il lut la crainte dans les yeux de Marie, et, tout de suite, pour la rassurer, en se penchant vers elle, il murmura :

— N’aie pas peur, chérie (c’était la première fois qu’il la tutoyait, Marie frissonna, mais de bonheur). Je t’aime tant que je ne puis vivre sans toi, voilà ce que je voulais te dire. Veux-tu que nous essayons d’arranger notre avenir ?

Marie l’écoutait et ne savait que croire. Avait-il perdu la tête ? Notre avenir ! Il y avait donc un avenir pour eux. Elle n’y avait jamais pensé.

— Je ne vous comprends pas, dit-elle.

— Il ne faut plus me dire vous, petite Marie. Et il faut aussi m’appeler Rodolphe.

— Oh, rien ne me sera plus facile, fit-elle avec un élan joyeux, tu as toujours été Rodolphe pour moi. Si tu savais ce qu’il m’en a coûté de dire « Monseigneur ». Il me semblait m’adresser à quelqu’un que je ne connaissais pas. Mais si tu avais entendu toutes les choses tendres que je vous… que je t’ai dites, seule dans ma chambre, bien avant de te rencontrer ici ! Ah ! c’était à Rodolphe qu’elles étaient adressées… D’abord, cela me faisait trop de peine de penser à ton rang qui nous séparait… Et maintenant tu me tutoies aussi et tu parles de notre avenir !…

Elle se jeta à son cou, folle de joie.

— Notre avenir, reprit-elle, est-ce que cela a un sens ? Mais peu importe, il suffit, Rodolphe, que tu dises avec tes chères lèvres « notre avenir » pour que je n’en demande pas davantage. Notre avenir ! Répète-le encore pour que je sois sûre que je ne me suis pas trompée.

Il fallut du temps pour que Rodolphe pût parler. Marie dansait, courait à lui, lui jetait un baiser, apportait une fleur en hommage. Enfin elle vint se blottir dans ses bras et dit avec solennité :

— Je t’écoute.

Rodolphe lui expliqua avec un peu de confusion qu’il était difficile de voir clair devant soi, tant sa situation dans l’état et au milieu des siens était trouble. Des événements imprévisibles pouvaient survenir et changer les choses en un clin d’œil. Il était entouré d’ennemis qui occupaient les plus hauts postes de l’État. Que son père s’enrhumât, il ne verrait plus que des gens à ses pieds. Mais dans le présent, il n’avait à compter sur personne. Il était en froid avec la plupart des membres de sa famille, gens sans intelligence, rétrogrades et butés.

— Mon père… Nous en parlerons un autre jour. Ma mère, qui, au fond, est tout près de moi, m’échappe et se fuit elle-même. Elle erre souvent seule dans ce grand palais dont toutes les portes s’ouvrent à son approche. L’autre jour, je l’ai rencontrée ainsi, par hasard, dans une des salles de réception. Surprise, dès qu’elle m’a vu, elle a hâté le pas pour bien montrer qu’elle ne voulait pas que je l’arrête. En passant, elle m’a fait un petit signe de l’éventail. Pourtant elle m’aime… Sais-tu l’image qu’elle évoque en moi ? Celle d’une prisonnière. La Hofburg, Vienne, l’Autriche toute entière, est sa prison. Elle ne respire que lorsqu’elle est au loin. Elle voudrait s’évader et ne jamais revenir… Je suis aussi un prisonnier, Marie…

Il s’arrêta un instant, puis se penchant vers la jeune fille, il lui dit à l’oreille tout bas, comme s’il craignait d’être entendu par d’autres ou que les mots arrivassent jusqu’aux murs :

— Un jour, je partirai… Et tu me suivras.

Marie écoutait avec stupeur cette voix mystérieuse. Partir ! Sans doute, au moindre signe elle le suivrait. Mais comment quitterait-il Vienne et l’Autriche ? Une telle chose paraissait impossible. Pourtant il en avait vu les moyens puisqu’il parlait ainsi. Elle n’osait y croire, mais son cœur battait bien fort à l’idée qu’un même destin les réunirait. Où ? peu importe, pourvu qu’ils fussent ensemble. Elle n’osa le questionner, bien qu’elle eût voulu en savoir davantage.

Une autre fois, au Prater — il revenait de Munich — il déclara qu’il ne continuerait pas à vivre avec sa femme. Peut-être, dans un moment de colère, mettrait-elle à exécution la menace si souvent proférée de partir pour la Belgique. Au fond, il n’y croyait guère.

— Elle ne partira pas. Sa menace est une de ses façons de m’exaspérer, et voilà tout.

Mais il avait lui-même un projet audacieux. Il demanderait au pape l’annulation de son mariage. Il alléguerait que la princesse ne pouvait donner un héritier à la couronne. Depuis qu’elle avait mis au monde sa fille, elle n’avait pas eu d’autre enfant. Pourtant il avait vécu avec elle pendant quatre ans après la naissance de cette petite. Les couches difficiles de la princesse semblaient l’avoir frappée de stérilité. C’était là une raison très forte à invoquer et le pape y serait sans doute sensible. Sur ce point, il se perdait dans d’infinies considérations politiques où Marie le suivait avec peine. Il était évident qu’une fois son mariage annulé il envisageait une union morganatique avec Marie.

— Je serai libre, nous ne nous séparerons pas.

Ou bien, oubliant le pape, il voyait un plus bel avenir s’ouvrir devant eux.

— Les gens qui m’entourent sont persuadés que je tiens au pouvoir. Ils se trompent. Ils seraient heureux s’ils savaient à quel point ils m’en ont donné le dégoût. Que d’intrigues ! que de trahisons ! Et tant de faux visages chaque jour ! Etre un homme libre comme le sera un jour mon cousin, l’archiduc Jean ! Mener loin d’ici une vie indépendante ! Il ne faut pas croire, chérie, que cela soit impossible. Il suffit peut-être de le vouloir…

Un jour, tandis qu’il discutait ces plans avec la fièvre qu’il apportait maintenant à toutes choses, il s’arrêta, puis se mit à rire d’une façon un peu étrange qui inquiéta Marie.

— Chérie, dit-il, ne suis-je pas stupide de me faire tant de tracas ? N’y a-t-il pas un autre moyen d’échapper au monde et d’être l’un à l’autre pour toujours ?

Elle le regardait, soucieuse de lire jusqu’au fond de sa pensée ; il ajouta seulement d’une façon voilée :

— Où que j’aille, je sais que je puis compter sur toi.

Marie se pressa contre lui. De tous ces propos peu cohérents, elle ne retenait qu’une chose : quelle que fût la solution qu’il envisageât, Rodolphe l’y associait. Tout avait une même fin, leur réunion.

Cette pensée remplissait de joie le cœur de Marie. Elle se refusait à peser les chances, à suivre Rodolphe dans son calcul des probabilités. Au milieu de tous les dangers qui l’entouraient elle s’accrochait désespérément à une certitude : il l’aimait par dessus tout, il ne voulait pas se séparer d’elle.

Ils firent une promenade à Schönbrunn. Depuis longtemps elle désirait voir le parc où Rodolphe avait joué enfant et où le public n’était pas admis. Négligeant pour une fois les précautions dont il s’entourait, le prince vint l’attendre dans le landau de Bratfisch au coin de la Marokanergasse, voisine de la Salezianergasse. Lorsque Marie sortit en compagnie de la comtesse, elle jeta un coup d’œil autour d’elle, car chaque fois qu’elle allait à un rendez-vous, elle craignait d’être suivie. La rue était déserte. Seuls deux ouvriers marchaient lentement vers la Traungasse, le col de leurs manteaux relevé. La comtesse monta avec Marie dans le landau de Bratfisch, puis en descendit à la première station de fiacres. Bratfisch continua sur Schönbrunn. Il s’arrêta à une petite distance de l’entrée. Rodolphe et Marie gagnèrent à pied le parc.

Au moment d’en franchir la grille, Marie se retourna. A une centaine de pas, elle aperçut deux hommes qui flânaient, malgré le froid. Ils avaient le col de leur manteau relevé ; leur taille, leur allure rappelèrent aussitôt à Marie les deux ouvriers de la Salezianergasse.

— Nous sommes suivis, dit-elle vivement à Rodolphe.

A sa grande surprise, il ne s’en inquiéta pas, mais répondit par un geste de lassitude accompagné d’un : « Qu’y faire ? » indifférent. Il ne se retourna même pas.

Marie restait glacée. Quoi, la police connaissait leur liaison ! Depuis longtemps peut-être ! Elle était épiée, elle ne s’en était pas encore aperçue ! Ces deux hommes en rentrant à Vienne feraient un rapport. Sur le bureau de qui serait-il mis ce soir ? Où irait-il ensuite ? Jusqu’à l’empereur. Elle sentit soudain toutes les forces occultes de l’Empire liguées contre elle, si faible, indéfendable. Comment lutter ? Elle serait étouffée sans pouvoir pousser un cri.

Cependant Rodolphe s’étonnait du mutisme de son amie, et lui en demanda la cause. Mais elle, ne voulant pas l’alarmer et gâter par ses craintes une promenade dont elle se promettait beaucoup de joie, lui sourit. Ils suivaient maintenant les allées secrètes du parc.

— Où jouais-tu quand tu étais petit ? dit-elle.

Rodolphe rit.

— Je n’ai pas joué longtemps. J’ai été mis tout jeune entre les mains du général de Gondrecourt qui m’a appris les charmes sévères de la discipline militaire. Eh bien, tu sais, chérie, on a beau protester en soi-même, on a beau trouver cela absurde, vexatoire, lorsqu’on a été pris enfant dans cette mécanique, on ne s’en libère pas. Je suis un homme, j’ai une culture, des idées libérales qui sont à mille lieues de celles du général de Gondrecourt. Pourtant, à vingt ans de distance, il a gardé son pouvoir sur moi. J’entends sa voix qui était pointue, et, au commandement, je joins les talons. Tu vois, je ne suis pas encore affranchi, je reste un soldat… Quelle horreur ! conclut-il gaiement, aimeras-tu un soldat ?

Marie lui prit la main.

— Pauvre petit qui n’a pas eu d’enfance, c’est à moi de le faire rire et de l’amuser aujourd’hui.

La nuit arrivait. Ils rentrèrent à Vienne. Seule, Marie s’abandonna à la peur. Leur liaison était connue. Combien de temps faudrait-il pour que la nouvelle s’en ébruitât et vînt finalement jusqu’aux oreilles de sa mère ? Où qu’elle regardât, elle ne voyait que catastrophes imminentes.

Cependant il fallut laisser partir Rodolphe, son unique appui. Au dernier moment, comme preuve de son grand amour, il retarda de vingt-quatre heures son départ pour Abbazia.

IV L’ANNEAU DE FER

A toutes ses craintes s’ajouta une crainte nouvelle. Comment un cœur aimant ne s’inquiéterait-il pas du tête-à-tête d’Abbazzia ? La princesse ne mettrait-elle pas tout en œuvre pour reconquérir son époux ? Marie recevait de tendres messages. Était-ce assez pour la rassurer ? Elle se répétait les paroles de Rodolphe par lesquelles il promettait d’unir leurs destinées. Ces mots si magnifiques, si pleins de flamme lorsqu’il les prononçait, semblaient, dans l’atmosphère de la Salezianergasse avoir perdu toute chaleur. Ils disaient là devant elle, inanimés, sans rayonnement. Elle ne pouvait chercher de consolation nulle part. Rodolphe, en la quittant, l’avait mise en garde contre le danger de toute confidence à la comtesse Larisch.

Il revint d’une absence de près de quinze jours plus épris qu’il ne l’était à son départ. L’éloignement de Marie lui était insupportable. Dans sa vie brûlante, elle apportait la fraîcheur ; à la lettre, il avait soif d’elle. Leurs relations étaient pures encore ; c’était pourtant un besoin physique qu’il ressentait. La conversation légère de cette fille si jeune et si belle, ses rires, ses innocentes caresses détendaient les nerfs irrités du prince. Il ne s’en passerait plus. Au début, peut-être avait-il pensé s’amuser d’elle comme de tant de femmes coquettes qui savaient pourquoi elles venaient chez lui et qu’il ne fallait pas décevoir. Mais dès leur première entrevue, il comprit que Marie était d’autre sorte et plus précieuse. Depuis, émerveillé de ce qu’il appelait un miracle, il l’avait respectée. Et maintenant il s’était juré d’en faire sa femme, quels que fussent les obstacles.

A peine arrivé à Vienne, il dut partir pour Prague. Il ne l’aperçut que de loin à l’Opéra. Mais, deux jours plus tard, c’était un dimanche, l’adroite comtesse Larisch la lui amena à la Hofburg vers sept heures du soir.

Marie était à bout de forces. Elle s’était promis de cacher son chagrin à un homme malheureux qui avait besoin de gaîté autour de lui. Mais cette fois l’absence avait été longue et cruelle. Lorsqu’elle aperçut Rodolphe, elle ne fut pas maîtresse d’elle-même. Elle ne put arrêter ses larmes et, se jetant dans les bras de son amant, elle lui dit :

— Serai-je donc toujours séparée de toi ? Je ne vis plus.

L’accent de la voix, le sentiment déchirant de la précarité de leur amour sans cesse menacé, le trouble aussi de sentir le corps de Marie si près du sien, l’emportèrent. Rodolphe oublia les serments qu’il s’était faits. Marie, soudain inondée de bonheur, n’opposa aucune résistance.

Du jour où ils s’appartinrent, Rodolphe vit qu’il n’avait plus une minute à perdre pour assurer leur avenir commun. Le monde entier ligué contre eux ne les désunirait pas. L’heure n’était plus aux paroles. Il se précipita dans l’action.

La nuit même, revenant de l’Opéra, il écrivit au pape une lettre. Il y exposait sa situation vis-à-vis de sa femme, l’incapacité où elle était de donner un héritier à la dynastie, la mésentente entre eux si grave qu’un scandale était imminent, soit qu’elle partît pour la Belgique dans un esclandre, soit que lui-même la quittât, ne pouvant supporter plus longtemps la vie commune. Il laissait à Sa Sainteté de voir quelles en seraient les conséquences funestes pour la maison de Habsbourg, pour l’État, et pour l’Église. Il la suppliait donc de bien vouloir prononcer l’annulation de son mariage avec la princesse Stéphanie.

Cette lettre autographe, assez adroitement rédigée, bien qu’elle eût été écrite dans un mouvement de fièvre, quitta Vienne le lendemain même par un ami sûr du prince qui avait la mission de la remettre en mains propres du pape.

Lorsqu’il eut recouvré son sang-froid, Rodolphe jugea cette démarche aventureuse. « Il n’y a pas une chance sur dix que j’obtienne ce que je demande, se dit-il. Mais n’y en eût-il qu’une sur mille, je dois la tenter. »

Il partait le surlendemain pour Buda-Pesth. La veille, il se rendit secrètement chez son cousin l’archiduc Jean Salvator. Ils ne s’étaient pas revus depuis la soirée dramatique qui avait mis fin aux relations entre deux êtres faits, sur beaucoup de points, pour s’entendre, mais qui, sur d’autres, non moins importants, s’opposaient de toute leur nature. Ce jour-là, l’amitié ancienne qui les liait effaça leurs différends. Ils causèrent une fois encore à cœur ouvert. Des sujets politiques furent abordés, parce que ni l’un ni l’autre n’étaient des hommes privés et que même leur vie intime était, hélas ! liée à celle de l’État. L’archiduc Jean fut effrayé par la pâleur et la nervosité de son cousin qui paraissait à bout de forces. Si un témoin indiscret avait écouté à la porte, il aurait été terrifié d’entendre plusieurs fois le mot mort qui semblait ponctuer cet entretien. Lorsque Rodolphe partit, l’archiduc l’embrassa fraternellement et lui dit :

— Toi seul me retiens ici ; si tu disparaissais, sache que je ne resterais pas un jour de plus dans ce maudit pays.

Le samedi 19 janvier, Rodolphe revint de Bude dans la matinée. Il avait donné rendez-vous à Marie chez lui. Celle-ci fut étonnée lorsqu’elle quitta la comtesse à la petite porte de fer de voir que Loschek la conduisait par un chemin qu’elle ne connaissait pas.

— Le prince a des audiences ce matin, dit le vieux serviteur. Il verra la baronne dans un salon attenant à celui où il reçoit.

Il introduisit Marie dans une grande pièce aux boiseries de style Louis XV, blanc et or. Des banquettes en tapisserie, un bureau ancien, garnissaient un côté du salon. Un bureau moderne de modèle anglais, un canapé et deux fauteuil en cuir, masqués par un grand paravent en occupaient l’autre partie.

Rodolphe n’était pas là. Mais, quelques minutes plus tard, Marie entendit des voix derrière le paravent. La porte s’ouvrit. Rodolphe courut à elle.

— J’ai des corvées ce matin, mon amour, dit-il. Excuse-moi, mais je voulais te voir tout de suite et t’ai donné rendez-vous ici. Encore une députation à recevoir, et je serai libre… En attendant, voici quelque chose pour toi.

Il tira de sa poche un anneau de fer poli et bien travaillé et le donna à Marie.

— Regarde à l’intérieur. Tu sais que je suis très fort pour les inscriptions.

Marie lut : « 13 janvier 1889, I. L. V. B. I. D. T. »

— Je ne comprends que la date, et je l’aime, dit-elle en jetant un regard ravissant à Rodolphe. Mais lis-moi le reste.

Rodolphe, d’une voix graves, lut :

— « In Liebe vereint bis in dem Tode » (Unis par l’amour jusque dans la mort).

Marie se serra contre lui. Elle ne pouvait parler. Les mots de ce magicien vibraient en elle, évoquaient une vision qu’elle regardait fixement. Il avait su parer la mort d’une étrange beauté en la mariant à l’amour. Serait-ce elle qui les unirait pour l’éternité ?

Elle leva les yeux vers Rodolphe qui la pressait contre lui.

— Je te suivrai où tu voudras, mon bien-aimé.

Quelques petits coups furent frappés à la porte.

— C’est Loschek, dit Rodolphe, ne t’inquiète pas.

C’était Loschek, en effet, qui annonçait que la députation attendait dans le salon voisin.

— Je n’en ai pas pour longtemps, dit-il à Marie. Le temps de dire quelques banalités à ces braves gens. N’aie aucune peur ici. Tu ne risques rien. C’est Loschek qui te garde.

Il sortit et Marie resta seule.

Elle était comme détachée d’elle-même. Un seul mot prononcé par Rodolphe lui avait ouvert l’accès d’un monde inconnu. Ce monde était à l’abri des orages de la terre. Une atmosphère sereine le baignait. Les inquiétudes et les tourments qui la rongeaient n’en franchissaient pas le seuil. Là, ni déchirements ni combats, ni la cruelle absence ni la séparation pour laquelle il n’est pas de remède. C’était le royaume de la paix et de l’union éternelles.

Heureuse, perdue dans ses pensées, un bruit de voix la fit tressaillir. Il venait d’une petite porte derrière le paravent. La porte s’ouvrit. Elle entendit une voix féminine qui disait :

— Où étais-tu, Loschek ? Je t’ai cherché dans le petit appartement de mon fils.

Puis ce fut la voix très embarrassée de Loschek.

— Que Votre Majesté me pardonne ! Le prince reçoit ici ce matin et je l’ai accompagné.

Marie, cachée par le paravent, tremblait.

— Comment est-il rentré de Bude ?

La voix, cette fois-ci, s’était rapprochée.

— Le prince va bien… Il a besoin d’un peu de repos, sans doute, mais ce n’est rien.

Marie, que la peur clouait sur place, comprenait que Loschek faisait l’impossible pour empêcher l’impératrice d’avancer plus loin dans le salon. Peut-être arriverait-il à la garder derrière le paravent.

— Tu lui diras que je suis venue m’informer de sa santé.

— Le prince sera bien touché de la sollicitude de Votre Majesté.

Il y eut un silence. Déjà Marie pensait être délivrée, lorsque la voix féminine reprit :

— Je veux lui mettre un mot sur son bureau.

Quelques pas rapides sur le parquet et l’impératrice arrivant au petit bureau anglais aperçut Marie rouge, confuse, ne sachant quelle contenance tenir. Elle hésita un peu, puis avec la plus exquise politesse :

— Je m’excuse de vous avoir dérangée, mademoiselle.

Et se tournant vivement vers Loschek dont le visage montrait le plus grand embarras.

— Tu aurais dû me prévenir qu’il y avait quelqu’un ici, nigaud… Tu peux nous laisser.

Loschek sortit.

Les yeux de l’impératrice revinrent à Marie qui, s’étant reprise, faisait enfin une grande révérence.

— Je voulais avoir des nouvelles de Rodolphe. Je lui écrirai tout de même un mot, si vous le permettez.

Elle s’assit au bureau, posa son éventail, chercha une plume, du papier. Elle regarda alors Marie.

— Vous avez vu mon fils, ce matin, mademoiselle ?

— Oui, madame, dit Marie d’une voix très basse et faisant encore une révérence.

— A-t-il bonne mine, au moins ?

— Il m’a paru un peu fatigué.

— Le pauvre garçon ! dit l’impératrice en se levant et en se parlant à elle-même. Les destins sont aveugles. Il n’était pas fait pour la vie que je lui ai donnée.

Sa voix, sa façon d’accentuer certains mots, le sens même de ce qu’elle disait évoquaient pour Marie le souvenir de Rodolphe d’une façon si vivante que la peur en elle disparut et fit place à l’émotion.

L’impératrice reprit son éventail. Elle se dirigea vers la porte. Allait-elle partir ainsi ? Maintenant Marie souhaitait qu’elle restât encore. Elle sentait que, dans ce monde hostile, elle avait peut-être là une alliée.

Cependant, après un rien d’hésitation, l’impératrice prit un parti. Elle revint à Marie et dit :

— Je ne vous ai jamais rencontrée, mademoiselle, je ne sors plus. Je sais pourtant qui vous êtes. Nos chemins ne devaient pas se croiser, mais puisque le hasard nous a réunies, je veux en profiter une minute. Asseyez-vous donc là.

Elle lui montrait un fauteuil. Elle-même s’assit sur le canapé. L’éventail joua un instant ; d’un coup de pied vif, elle arrangea le bas de sa robe noire ; elle regardait Marie.

— Vous êtes plus jolie encore qu’on ne me l’avait dit… Et que vous êtes jeune !… Quel âge avez-vous ? On peut encore vous le demander.

— J’ai dix-sept ans, madame.

— Dix-sept ans ! reprit l’impératrice. Peut-on avoir dix-sept ans ?…

Elle s’arrêta un peu, puis de nouveau, oubliant Marie, elle ajouta :

— A dix-sept ans, j’étais mariée, et malheureuse déjà. Pourtant j’étais jeune, (elle regardait à nouveau Marie) et belle, comme vous !

Marie s’enhardit à dire :

— Votre Majesté est toujours belle.

— Comme une vieille femme.

Ces mots qu’elle accentua scellaient la pierre du tombeau où était ensevelie depuis longtemps sa jeunesse. Marie n’osait lever les yeux. Elle entendait le battement lent de l’éventail.

L’impératrice reprit :

— Quel éclat dans la jeunesse, quel charme ! Nous nous battons en vain contre les années. Pour garder une ligne, que de combats ! mais ces joues rondes et enfantines, ces yeux vifs, cet ensorcellement, où les retrouver quand ils s’évanouissent !… Il n’y a de beau et de vrai que la jeunesse. Les êtres jeunes ne se trompent pas. Tout ce qu’ils font est bien… Le monde leur appartient. Il faudrait mourir jeune !…

Elle resta un instant encore à suivre ses pensées. Puis sur un autre ton, elle dit :

— Je vous demande pardon, mademoiselle, je me suis laissée aller à rêver tout haut en personne qui vit depuis longtemps dans la solitude… Je m’en vais… Il ne faut pas que mon fils nous trouve ici ensemble. Je suis contente de vous avoir vue. Maintenant je sais que vous êtes belle et qu’il n’y a pas de mal en vous… J’aimerais que mon fils fût heureux. Il a peu d’années pour être heureux. Et pourtant cela seul compte !… Mais il est difficile d’atteindre au bonheur quand on est prince. Souvent j’ai pitié de lui… Je ne le lui dis pas. Ces attendrissements ne mènent à rien… Nous habitons un triste palais… Vous y paraissez une fleur. N’y revenez pas. L’air est mauvais ici. Les fleurs se fanent si vite chez nous… Permettez que je vous embrasse, mon enfant. Vous êtes tout près de mon cœur.

Elle se leva, prit Marie dans ses bras et la baisa au front. Puis, très vite, elle sortit, la tête haute. La robe de soie bruissait sur ses pas.

Marie, cédant à l’émotion, se laissa tomber sur le canapé et, la tête entre les mains, pleura doucement.

Cependant la grande porte à double battant s’ouvrit sans que Marie s’en aperçût et Rodolphe apparut parlant à la députation qui se trouvait dans la seconde pièce.

— Messieurs, je vous remercie et vous dis : « A bientôt. »

La porte se referma derrière lui.

Il entra, vit Marie étendue pleurant comme un enfant. Il vint à elle, la caressa, lui demanda le pourquoi de ces larmes.

Marie, vite consolée, mais encore émue, lui raconta la scène qui venait de se passer.

— J’étais tellement effrayée que je n’ai pu dire un mot. J’avais peur et sans raison. Tout de suite, j’ai compris qu’elle au moins ne voulait pas nous séparer. Mais il y a en elle, je ne sais te l’expliquer, quelque chose de grand et de lointain, de mystérieux aussi, comme si elle connaissait des choses que nous ne savons pas… Elle emploie des mots très simples, et leur sens est profond pourtant… Ne pense pas qu’elle ait cherché à me faire peur. Au contraire, elle a été très bonne avec moi, même tendre. Le croirais-tu ? elle m’a embrassée… Peut-être voyait-elle de grands malheurs nous menaçant et cédait-elle à un mouvement de pitié. Elle ne l’a pas dit, mais c’était dans sa manière d’être, et de me regarder et de se taire… Lorsqu’elle est sortie, j’étais si troublée que je me suis mise à pleurer, sans raison, tu vois, comme une sotte que je suis… Pourtant, Rodolphe, continua-t-elle, en lui passant les bras autour du cou, je suis heureuse ; il n’y a qu’un malheur véritable, la séparation, mais l’anneau que tu m’as donné aujourd’hui me rassure.

V RUMEURS

Des bruits commençaient à courir dans les cercles les mieux informés de la cour et de la ville. « Il n’est pas vrai, disaient les uns, que le prince impérial ne se plaise que dans la débauche. Cette fois-ci, il aime… » Les plus malins ajoutaient que cela ne datait pas d’hier et que les parties de plaisir chez Sacher n’étaient qu’un masque destiné à cacher la vérité au public. On admirait le double jeu du prince et la façon élégante dont il avait donné le change à l’opinion.

Mais qui aimait-il ? Ici on se divisait. Les uns affirmaient qu’une belle jeune fille avait ravi le cœur d’un homme qui, jusque-là, ne l’avait jamais donné. Les autres hochaient la tête d’un air de doute. A qui ferait-on croire qu’un homme comme le prince impérial se contenterait d’une petite oie blanche, si jolie fût-elle ? Des regards échangés à l’Opéra, une rencontre furtive au Prater (sur le fait de la rencontre au Prater, on était affirmatif) suffiraient-ils à cet homme blasé ? Quant à la voir privément, il ne pouvait en être question. La jeune fille dont on chuchotait le nom n’avait jamais été aperçue seule nulle part, mais toujours en compagnie de sa mère ou de la comtesse Larisch (à ce nom deux ou trois personnes pour qui la société de Vienne n’avait pas de secrets échangeaient de furtifs regards complices, mais, et pour cause, ne disaient mot). Il fallait donc admettre que cette belle jeune fille, dont on ne niait pas que le prince subît le charme, était, elle-même, un paravent. Destiné à cacher quoi ?… Ah voilà où les plus fins limiers perdaient la trace… On disait une grande dame polonaise de nationalité allemande, une espionne, pour sûr, ou si le mot vous effrayait, un agent de ce diabolique chancelier de fer qui, mécontent des idées libérales affichées par le prince, voulait l’amener par un chemin de velours dans ses voies… Pour d’autres enfin une petite bourgeoise d’une céleste beauté avait tourné la tête princière de telle façon que l’Empire et la Couronne ne lui paraissaient plus que colifichets au prix de la possession de cette humble personne.

Quoi qu’il en fût, tous s’accordaient pour reconnaître que cette fois-ci l’inconstant, l’insaisissable, était fixé. Quant aux conséquences que cela entraînerait pour l’État, pour la couronne, pour la dynastie, pour les partis politiques, pour l’opposition et pour le gouvernement, pour l’armée et pour lui-même, on ne pouvait même en supputer l’importance, tant elles étaient complexes, incertaines, variables.

Et cependant trop de personnes nommaient la petite baronne Marie Vetsera pour que cela ne vînt point aux oreilles de nos deux héros. Le comte Hoyos, qui avait pour le prince une amitié véritable et qui se tenait à l’écart de toute intrigue de cour, crut utile de l’en avertir. A sa grande surprise, le prince lui répondit simplement :

— Je vous remercie, Hoyos, j’aime, en effet, cette jeune fille. Mais je compte sur vous pour démentir toute rumeur où son nom serait mêlé au mien.

Quant à Marie, elle fit une expérience qui l’éclaira. Elle entrait à l’Opéra avant le lever du rideau et suivait le couloir des loges, précédant sa mère et sa sœur. A la porte entr’ouverte d’une loge, deux dames causaient, amies de la baronne Vetsera. Marie se dirigea vers elles pour les saluer. Ces dames, qui lui tournaient le dos, parlaient avec tant d’animation, qu’elles ne distinguèrent pas derrière elles le pas léger de la jeune fille. Marie les frôlait déjà. Elle entendit son nom et celui du prince héritier… Au même moment, ces dames l’apercevaient et s’arrêtèrent court. Malgré leur habitude du monde, elles ne purent cacher un peu de confusion. Marie, elle-même, restait interdite. L’arrivée immédiate de la baronne Vetsera mit fin à ce malaise qui n’avait duré qu’une seconde, et trop.

Cet incident, fût-il arrivé un mois plus tôt, aurait grandement inquiété Marie. Ce soir-là, il la laissa presqu’indifférente. Elle se sentait le jouet de forces redoutables, hors de son contrôle, qui la jetteraient, vivante ou morte, elle ne savait où. Qu’importait que l’on parlât dans Vienne de sa liaison avec le prince ? Il faudrait du temps avant que cela arrivât aux oreilles de sa mère, car ces on-dit manquaient de consistance. Du temps ! Déjà elle ne faisait plus de projets à trois jours de date. Qui pouvait dire où elle serait dans un mois ou dans une semaine ?

Rodolphe était absent, une fois de plus, pour quarante-huit heures. Voilà ce qui comptait. Quelles nouvelles apporterait-il à son retour ? Aurait-il un télégramme de Rome ? Sa vie tremblait au bout de ce fil.

Lorsque le prince revint de deux jours de chasse au château d’Orth, sur le Danube, il ne trouva pas la réponse si attendue du pape. Il faut croire, d’autre part, que ce qu’il entendit à la Hofburg l’incita à un surcroît de précautions pour ses rendez-vous avec Marie. Craignant un esclandre de la princesse héritière qui, par quelques mots à double entente, lui avait fait comprendre qu’elle n’ignorait pas sa liaison actuelle, il n’osa faire venir Marie chez lui. Il demanda donc à son obligeante cousine de la lui amener au Prater dans la soirée. A neuf heures du soir, en hiver, le Prater était un endroit sûr pour un rendez-vous.

Dans le landau de Bratfisch, Marie eut la surprise de trouver un Rodolphe sinon joyeux, du moins calme et parlant de toutes choses avec un détachement qu’elle ne lui connaissait pas. Il l’enveloppa dans un pan de son grand manteau ; elle se blottit dans ses bras, se serra frileusement contre lui. Il ne tenait qu’à elle au monde. Ce soir-là, il ne demandait rien de plus à la vie. La rumeur qui montait autour d’eux, il ne l’entendait pas ; il ne tenait aucun compte des menaces voilées de sa femme, la réponse du pape tardait encore ; eh bien, si le pape refusait son aide, on se passerait du pape.

— Tant que je suis sûr de toi, dit-il tendrement à Marie, rien ne peut vraiment m’atteindre.

On imagine la joie de Marie à ces paroles. Ne supporterait-elle pas les tortures de l’enfer pour les entendre de la bouche de celui qu’elle aimait ?

La nuit les entourait. Au loin on voyait les lumières de la ville ennemie. Le froid givrait les vitres de la voiture qui emportait pour un bref instant deux êtres oublieux de tout, sauf du bonheur suprême qu’ils avaient à être ensemble.

VI EMPEREUR ET SOLDAT

Le samedi 26 janvier, devait être, pensaient-ils, un jour heureux : ils se verraient deux fois, une heure dans la matinée en secret, à la Hofburg et, le soir, au bal que donnait l’ambassadeur d’Allemagne, le prince de Reuss. Marie faisait son entrée dans le monde. Rodolphe y serait et la princesse impériale. Marie avait préparé la plus séduisante des toilettes. Elle porterait le croissant en diamants de sa mère dans les cheveux et, au doigt, la première bague que Rodolphe lui avait donnée. Elle avait dit à sa mère que c’était un cadeau de leur chère amie, la comtesse Larisch, à l’occasion de son début.

Mais la roue du destin tourna autrement qu’ils ne l’espéraient.

Le matin, elle trouva Rodolphe soucieux et, bien qu’il fît effort pour le cacher à Marie, elle le connaissait trop bien pour ne pas s’en apercevoir. Il n’avait pas de nouvelles de Rome. Cela suffisait-il à expliquer sa tristesse ? Elle mit tout en œuvre pour la dissiper. Employant un moyen qui lui avait souvent réussi, elle commença à parler des beaux jours qu’ils auraient, quand Rodolphe, ayant abdiqué ses dignités et ses droits, mènerait avec elle loin de l’Autriche la vie d’un simple particulier. Nul thème n’était plus séduisant aux yeux du prince. Si le pape accordait l’annulation, il resterait prince impérial, avec tout le cortège de devoirs, de fonctions, de responsabilités et d’ennuis que cette haute et unique position entraîne. Sans doute, il espérait obtenir alors le consentement de son père à un mariage morganatique avec Marie. Y réussirait-il ? Marie s’effrayait à cette idée. « Il n’y a pas de bonheur public », disait-elle. Mais vivre caché loin des yeux du monde, comme cela leur souriait à tous deux !

Ce jour-là, elle reprit une conversation souvent poursuivie.

— Tu sais, dit-elle, j’ai peur que tu ne t’ennuies à rester oisif. Tu n’en as pas l’habitude.

— Vingt ans de repos ne seront pas de trop pour me défaire de la fatigue qui est en moi. Où irons-nous ?

Et les voilà partis de l’Andalousie au pays basque, d’Alger à la Normandie, des îles du Pacifique à Ceylan.

Marie termina ainsi :

— Que m’importe, après tout ? Le paradis, c’est l’endroit où je ne te quitte pas.

Rodolphe l’embrassa.

— Je t’enferme dans ta prison !

Marie revint à un sujet plus précis.

— As-tu oublié que depuis longtemps tu dois me montrer la forêt d’hiver. Quelle confiance aurai-je dans un homme qui ne tient pas ses promesses ?

— Je vais chasser à Mayerling lundi et mardi prochains, en pleine forêt de Vienne, dans les montagnes déjà. J’ai là un petit château de chasse. J’aimerais y passer avec toi ces deux jours. Pour l’instant, c’est impossible, hélas !

— Que j’y serais heureuse ! Mais attention, Rodolphe, si tu m’y mènes, je ne reviendrai jamais à Vienne.

— Eh bien, c’est convenu. Lorsque nous ne devrons plus nous séparer, je t’y conduirai.

A ce moment, le grattement par lequel Loschek s’annonçait se fit entendre à la porte. L’humeur du prince changea en un clin d’œil.

— Tu vois, dit-il à Marie, ils ne me laissent pas la paix. Ils sont tous ligués contre moi… Que leur ai-je fait ? Ne pourraient-ils m’oublier un jour ?… Entre, cria-t-il à Loschek.

Le vieux serviteur apparut.

— Qu’y a-t-il encore pour que tu me déranges ?

La voix du prince montrait son inquiétude.

— Monseigneur, un aide de camp de Sa Majesté demande à parler à Votre Altesse.

Rodolphe se retourna vers Marie.

— Passe une seconde dans ma chambre. Ce n’est, sans doute, rien d’important, mais il faut que je le reçoive.

Marie disparue, Loschek introduisit l’officier. Il venait dire au prince que l’empereur désirait le voir sans retard dans son cabinet.

Avant que l’aide de camp eût fini sa phrase, Rodolphe avait compris que son père le mandait pour la plus grave des raisons et que leur entretien déciderait de sa vie.

— Je vous suis, dit-il.

L’officier se retira. Rodolphe ouvrit la porte à Marie. Elle remarqua que son visage était altéré.

— Je dois aller chez mon père. Il est toujours assez long. Je ne puis te garder, mon amour.

Marie s’effraya.

— Veut-il te parler de moi ?

— Cela n’est pas probable. Il me convoque pour d’ennuyeuses affaires de service.

Marie ne se laissait pas convaincre.

— J’ai peur !

Rodolphe la prit dans ses bras.

— Ne crains rien, chérie. Tu sais déjà que personne ne peut nous séparer. Au pire, nous irons à Mayerling ensemble, quitte à n’en jamais revenir… Je tâcherai de t’envoyer un mot cet après-midi. Sinon je trouverai moyen, ce soir à l’ambassade, de te faire comprendre comment vont nos affaires.

Ils s’embrassèrent passionnément.

Quelques minutes plus tard, Rodolphe entrait dans le cabinet de l’empereur. C’était une grande pièce d’aspect froid, dont pas un meuble jamais n’était changé de place. Chaises et fauteuils s’alignaient comme un piquet de soldats, pas un papier ne traînait sur une table ou sur un bureau, pas une plume ou un crayon qui ne fût strictement où il devait être. Elle était éclairée par deux grandes fenêtres aux rideaux verts tombant droit. Lorsqu’il y pénétra, elles envoyaient dans la salle la triste lumière d’hiver d’un ciel gris et bas. Il avait ce jour-là les plus sérieuses raisons de redouter un entretien avec son père, et, comme il craignait d’être inégal à la lutte qu’il faudrait soutenir, un sentiment de malaise s’empara de lui et s’accentua jusqu’à devenir intolérable. Il vit dans ce froid cabinet un champ de bataille où deux adversaires s’affronteraient dans une lutte qui pouvait se terminer par la mort de l’un d’eux. Hélas ! désigné d’avance comme victime dans cette étrange bataille, il redoutait que les nerfs lui manquassent. Quelles armes son père emploierait-il ? De telles questions n’avaient jamais été traitées entre eux. Il ne pouvait imaginer par quel biais l’empereur les aborderait. « Pourvu qu’il reste administratif ! » pensait-il.

L’empereur était assis à son bureau, en petite tenue de feld-maréchal. Ses rares cheveux, ses favoris, sa moustache étaient tout à fait blancs. De grosses lunettes chevauchaient son nez assez fort. Il lisait un papier de grand format suivant ligne à ligne avec un crayon.

De la main, il fit signe à son fils de patienter un instant et de s’asseoir.

Rodolphe l’examinait comme s’il ne l’avait pas vu depuis longtemps. Pourtant il avait dîné la veille avec lui. « Il a beaucoup vieilli, pensa-t-il, et il n’a que soixante ans. Mais quoi, a-t-il jamais été jeune ? C’est un vieux bureaucrate, chargé des affaires de la firme Habsbourg. Il a le nez dans les paperasses le jour durant. Maintenant, il va prendre le dossier « Rodolphe versus Marie » et notre vie précieuse sera mise en discussion comme s’il s’agissait du choix entre deux qualités de drap pour les uniformes de la troupe. »

Cependant l’empereur avait terminé la lecture de son papier. Il ouvrit un tiroir, le rangea avec soin, posa le crayon, l’aligna à côté de crayons d’autres couleurs qui étaient là, ôta ses lunettes, les essuya, les mit dans leur étui et l’étui trouva sa juste place entre l’écritoire et les crayons.

Cela fait, l’empereur se tourna vers son fils. Il commença d’une voix sans couleur :

« J’ai reçu ce matin du Vatican une lettre qui m’a surpris. C’est une lettre personnelle du Saint-Père, une lettre qui n’a pas passé par les bureaux de la curie. Son contenu reste donc secret entre Sa Sainteté et moi.

« Le ton administratif, j’en étais sûr, » pensa Rodolphe agacé déjà. L’irritation que lui causait la voix monotone de son père l’emportait sur le fait qu’il allait connaître à la minute même une réponse vitale pour lui.

— J’ai appris ainsi continua François-Joseph, que tu as écrit directement au Saint-Père, le 14 janvier de cette année, à propos d’une affaire dont tu ne m’avais pas entretenu.

L’empereur regarda son fils attendant une réponse, Rodolphe dit seulement :

— Affaire toute personnelle, mon père.

— Cette affaire, c’est là ton erreur, poursuivit la voix blanche, ne doit en aucun cas être regardée comme personnelle. Elle touche aux plus hauts intérêts de l’État. Le Saint-Père en a bien jugé ainsi, puisque c’est à moi qu’il adresse la réponse à la lettre que tu lui as écrite. Une demande telle que celle que tu as faite ne pouvait venir que de moi, chef de la famille et empereur, revêtu, en vertu d’un pacte qui règle cette matière, d’un pouvoir absolu.

L’empereur, ici, se complut pour quelques instants en de fort savantes considérations juridiques sur le statut qui, dès 1839, avait fixé avec sagesse les droits et prérogatives du chef de la famille. Subtilement, il discuta le point intéressant de savoir si l’empereur est lié par le pacte ou si, en qualité de chef, il lui est supérieur. Il semblait inviter Rodolphe à partager son admiration pour la prudence que Ferdinand Ier et ses conseillers avaient apportée dans la rédaction de cet acte.

Rodolphe bouillait. Lorsque l’empereur enfin se tut, il jeta avec impatience :

— Mais cette réponse…?

L’empereur le regarda, étonné.

— Ne t’a-t-il pas suffi de passer quelques minutes ici pour la connaître ?… Elle est négative mon garçon, elle est négative…

Il hochait la tête en signe d’approbation. Il crut utile d’ajouter quelques réflexions d’ordre général. Rodolphe ne l’entendait plus.

Maintenant qu’il connaissait la réponse du pape, il voyait qu’il n’avait pas cru un instant qu’elle pût être différente. Il avait agi pressé par les circonstances. Un homme qui n’a devant lui que deux chemins par où échapper à la mort les essaie l’un et l’autre. Il s’aperçoit qu’un de ces chemins est une impasse. Reste l’autre, partir avec Marie… A ce moment il espéra que son père s’arrêterait là. Il ne s’était pas battu encore et pourtant il se sentait accablé de fatigue. Il lui fallait un peu de repos et préparer en secret sa fuite…

Mais l’empereur avait un sujet et le développait. « Quelle lenteur ! pensa Rodolphe, c’est un vieillard ! » Ses yeux examinèrent un instant les oreilles de son père. Elles lui avaient toujours paru grandes. Avaient-elles grandi encore ? La peau en était parcheminée. Aucun sang ne paraissait circuler en elles. « Elles sont mortes, se dit Rodolphe, peut-être vont-elles tomber. » Cette idée l’amusa.

L’empereur s’arrêta. Il y eut un silence. Rodolphe, comme si l’audience était terminée, se leva.

D’un leste, son père le retint.

— Je n’ai pas fini.

Il se tira la moustache, signe infaillible chez lui d’énervement. « Nous y sommes, pensa Rodolphe, nous allons nous battre. » Le riant visage de Marie lui apparut et il se sentit plein de force.

— Je n’ai jamais eu à te parler de ta vie privée, — le ton de l’empereur avait changé, — et j’aurais voulu ne t’en parler jamais. Mais aujourd’hui les choses sont telles que l’empereur et non le père doit intervenir. Tu as une liaison…

Ici Rodolphe ne put se contenir. Sa patience avait été mise à une longue épreuve. Il oublia le respect qu’il devait à son père et dit brusquement :

— Suis-je donc le seul ?

L’empereur, avec une autorité sèche, mais sans se départir de son calme, continua :

— Il ne s’agit que de toi. Cette liaison, tu n’as pas su la garder secrète. Tu as commis de grandes imprudence. Ta femme elle-même en est informée et tu sais à quels dangers elle nous expose. Nous avons à redouter un scandale. Pour des gens dans notre condition on ne peut tolérer un scandale. Or, du train dont vont les choses, il y aura un éclat… Cet éclat rejaillira sur notre maison — en prononçant ce mot pour lui riche de sens, la voix de l’empereur avait pris de la force. — Nous sommes entourés d’ennemis. Il y a beaucoup de gens intéressés à exploiter ce qui peut affaiblir la monarchie. Veux-tu compromettre par ta légèreté l’œuvre séculaire à laquelle nous travaillons ?

Trop de mots en ces brèves paroles heurtaient Rodolphe. Comment entendre sans colère le terme de liaison qualifier l’union éternelle entre Marie et lui ? Comment supporter le mot de légèreté appliqué à des sentiments qui défiaient la mort ? Déjà il s’exaspérait. Mais il se contint et par un effort s’obligea à rester calme.

L’empereur, cependant, attendait une réponse.

— N’as-tu rien à dire à ce sujet ?

— Que voulez-vous de moi ?

— Je veux que tu rompes avec Mlle Vetsera.

Si attendu qu’il fût, ce nom fit tressaillir Rodolphe. Il lui sembla qu’il emplissait la grande pièce muette et que les meubles eux-mêmes en frémissaient. Seul l’empereur restait morne et impassible, les yeux fixés sur son fils. Étouffé par l’émotion, Rodolphe ne pouvait prononcer un mot. De la tête, il fit signe que non.

L’empereur dit alors :

— Je pense que tu ne m’as pas compris.

Rodolphe, cette fois-ci, parla, d’une voix sourde d’abord, qui peu à peu s’échauffa.

— Votre demande ne m’a pas surpris. Quand vous m’avez fait chercher, je savais ce que vous alliez me dire. Rompre avec…

Il hésita un instant. Employer le mot de Marie devant son père lui semblait un sacrilège. Mademoiselle Vetsera ? Y avait-il une mademoiselle Vetsera ? Il se reprit.

— Rompre…? c’est impossible. N’y songez pas. Ne croyez pas que je parle ainsi dans la colère. Voilà des mois que je suis en face de la même question. Eh bien, j’ai fait une découverte, oui, une grande découverte, c’est que je n’ai qu’une vie devant moi et que je veux être… j’ai presque honte de vous le dire car ce mot n’a peut-être jamais été prononcé ici… je veux être heureux.

Il s’arrêta, car il crut voir que son père le regardait curieusement. « Je dois lui paraître le plus étrange des animaux », pensa Rodolphe. Il se sentait tout à fait détaché et il continua librement sur un ton où un rien d’impertinence était sensible.

— Je suis étonné que vous m’obligiez à prendre un parti. Avec la sagesse et l’expérience que vous avez accumulées, j’imaginais que vous me laisseriez trouver un genre de vie qui conciliât des devoirs contraires, ceux envers vous, ceux envers moi-même. Est-ce vraiment impossible ?

L’empereur hocha la tête négativement. Il tapotait la table du bout d’un coupe-papier. C’était le seul signe de nervosité qu’il donnât. Ce petit bruit continu irrita Rodolphe. Il sentit qu’il n’avait pas gagné un pouce de terrain. Il se décida soudain à attaquer.

— Je ne tiens pas au pouvoir, l’atmosphère qu’on y respire est empoisonnée. Longtemps j’ai cru que je pouvais être utile. Vos conseillers, mon père, m’ont enlevé cette illusion…

— Il n’y a pas de conseillers, dit l’empereur, il y a moi.

— Peu importe. Malgré tous mes emplois, malgré les besognes que je remplis, je me sens inutile dans cet Empire. Je ne joue qu’un rôle décoratif ; je ne crois plus à ce que je fais. Alors j’y renonce. Il n’est pas de loi qui me défende d’y renoncer, que je sache.

Le coupe-papier s’abattit sèchement sur le bureau.

— Qu’est-ce que j’entends ? dit la voix courroucée de l’empereur. Tu oublies que tu as une tâche à remplir et…

Rodolphe ne le laissa pas continuer :

— Un autre la remplira. Est-ce la première fois chez les Habsbourg que la succession passerait à une branche collatérale ? Mon cousin François-Ferdinand prendra ma place et l’occupera fort bien. Il a des idées de tout repos, lui, et les miennes sentent le fagot. Dans les cercles gouvernementaux, on me regarde avec méfiance. On me verra partir avec joie.

— Tu ne partiras pas.

La voix était coupante. Le visage de Rodolphe s’empourpra. Mais il fit encore un effort pour se contenir.

— J’aurais pu ne pas naître, je puis mourir demain. La monarchie continuerait. Vous avez avec mes cousins une réserve d’hommes inépuisable…

— Assez de sophismes, dit l’empereur.

— Mais ce ne sont pas des sophismes, jeta Rodolphe. Ne l’avez-vous pas compris depuis une heure que nous discutons ? J’ai trouvé le bonheur, enfin ! je n’y renoncerai pas. Si vous ne me laissez pas en jouir dans une position officielle, je deviendrai un homme privé.

— Et de quoi vivras-tu ?

La question tomba nette et arrêta Rodolphe. Il regarda son père avec fureur.

— Voulez-vous dire que vous me priverez de tout moyen matériel d’exister ? Vous le pouvez, mais ce serait un procédé indigne.

— Tais-toi ! Je n’ai pas à répondre à tes questions… j’agirai au mieux.

— Faites attention. Aux difficultés que vous mettez devant moi, il y a une autre issue…

Un long silence suivit la menace directe de cette phrase. François-Joseph s’accouda sur son bureau et, par un geste qui lui était familier lorsqu’il voulait réfléchir, il plongea la tête entre ses mains.

Rodolphe s’était levé et, oublieux de toute étiquette, marchait de long en large dans le salon. Son parti était pris. Il gagnerait sa liberté, sinon… L’idée d’abandonner Marie ne se présenta même pas à son esprit. Ils partiraient ensemble, quel que fût leur destin. Le couple qu’ils formaient ne serait pas désuni. Rodolphe se sentait si las qu’il aspirait au repos définitif. Pourquoi ne quittait-il pas à l’instant ce glacial salon ? Qu’espérait-il encore ? Il est absurde de se battre lorsqu’il y a une région, d’accès facile, où toute lutte cesse, où la paix éternelle règne. Il eut de ce pays enchanté, au-delà des limites du monde terrestre, une vision si sereine, si attirante, qu’il la garda jusqu’à la fin de cette pénible scène.

L’empereur enfin se redressa. Il vint à son fils et, lui mettant la main sur l’épaule, l’entraîna vers un canapé.

— Asseyons-nous. Ce n’est plus l’empereur qui parle. Causons comme père et fils.

Le geste et le ton surprirent Rodolphe. Il ne se détendit pas. Il y avait là, sans doute, une manœuvre de son père, vieux politique habile dans l’art de manier les hommes. Il se promit d’être attentif et de ne rien risquer. Mais, à l’invitation, il répondit avec un élan qui parut sincère à l’empereur.

— Rien ne pourrait me faire plus de plaisir.

L’empereur le fit asseoir à côté de lui.

— Tu es mon fils, mon fils unique. Je t’aime et, je ne sais pourquoi, nous n’avons jamais eu l’occasion de parler à cœur ouvert, comme père et fils. Je n’ai pas de temps à moi, tu le sais. — Il soupira : — Quelle besogne, quels soucis !

Il continua ainsi sur un ton familier, disant sa vie depuis l’âge de dix-huit ans, dans la tempête qui soufflait alors à travers l’Europe et renversait les dynasties comme châteaux de cartes, sa lampe allumée la première dans Vienne encore nocturne, quarante années passées ainsi dans un labeur quotidien et ingrat, la vieillesse maintenant sur lui, et pas un jour de repos.

Il parlait doucement, sans se plaindre, sans chercher à se grandir, mais de tous ces traits, jetés avec une apparente négligence devant lui, Rodolphe se formait peu à peu une idée nouvelle de son père. « Qu’il est habile, se dit-il, je ne le croyais pas. » Il se souvint d’un mot d’un écrivain moderne : « Les Habsbourg sont des artistes nés. » Ce mot l’avait étonné. Voilà qu’il découvrait, chose surprenante, que son père avait du talent ! A ce moment, il l’admirait, mais sa volonté arrêtée depuis le début de cet entretien restait la même.

Cependant l’empereur continuait :

— Nous représentons, mon petit, une maison séculaire. Dans les milieux d’opposition que tu fréquentes… oh, je ne t’en veux pas, s’empressa-t-il d’ajouter, c’est là ton rôle de prince héritier… on juge sans indulgence ma politique. Les gens qui ne sont pas au pouvoir ne pensent guère qu’au présent. Moi, qui suis un homme dans une chaîne d’hommes attelés à la même tâche, je suis obligé de penser aux générations qui viendront quand nous aurons disparu. Mes peuples ne comprennent pas toujours le pourquoi de mes actes, mais j’ai gagné leur confiance parce qu’ils sentent obscurément que leur empereur et roi travaille d’une façon désintéressée pour eux… Si nous quittions notre poste, mon fils, si la dynastie disparaissait, ces peuples, aujourd’hui unis, se diviseraient et se combattraient dans des luttes fratricides. A la place d’un empire prospère et magnifique que tes aïeux ont fait pièce à pièce, il ne resterait qu’une poussière d’états, faibles, inquiets, menacés sur leurs frontières par de puissants voisins, tremblants à l’idée du lendemain… Tu sens bien qu’il est impossible, Rodolphe, de répondre à ce que je te dis là.

Dans une autre circonstance, Rodolphe eût été heureux d’entamer pour la première fois une controverse politique avec l’empereur. Aujourd’hui, il était trop tard, il ne s’agissait plus de quarante millions d’hommes et de l’empire, mais de Marie et de lui. Son malaise augmenta. Il se voyait aux prises avec un adversaire adroit qui choisissait son terrain. Il y serait battu, immanquablement. Mieux valait rompre, fuir… Pourtant par faiblesse il temporisa et jeta dans la discussion :

— Peut-être est-ce une grande duperie de travailler pour l’avenir ? Les peuples ne sont jamais satisfaits, ils se plaignent toujours, ce sont des ingrats. Qu’arrivera-t-il ? Un ouragan peut fondre sur nous du nord. Notre dynastie dix fois séculaire est-elle faite pour durer ?

— Je n’en sais rien, dit l’empereur, et parfois j’en doute. Peut-être serai-je le dernier empereur. Mais notre devoir reste le même. Un soldat ne discute pas la consigne qui lui est donnée. Ce sera bientôt ton tour de prendre la relève. Je compte sur toi…

Rodolphe, d’une voix sourde, comme s’il se parlait à lui-même, dit :

— La seule chose qui importe est que la relève soit prise. Si un soldat est porté manquant, un autre le remplace.

L’empereur tressaillit à ce mot. Était-ce son fils, un Habsbourg, qui parlait ainsi ? Ils étaient là tout près l’un de l’autre, deux hommes du même sang. Pourtant un abîme s’ouvrait entre eux. Il restait immobile, le cerveau vide, ne sachant où se tourner.

A ce moment, il se produisit un petit fait inattendu. On entendit sur la Franzens Platz les coups de clairon qui annonçaient la relève de la garde. Depuis quarante ans qu’il régnait, l’empereur avait l’habitude de regarder passer le bataillon qui venait au palais à cette heure. Quel que fût son travail, audience ou conseil à présider, il l’abandonnait, allait à la fenêtre et son cœur de soldat prenait plaisir à voir défiler les beaux soldats qu’il préparait pour la défense de l’empire.

Ce jour-là, comme les précédents, il répondit à l’appel des clairons et vint à la fenêtre. Machinalement Rodolphe le suivit. Le bruit joyeux de la musique militaire pénétra en eux et changea l’atmosphère hostile de la pièce. Il n’y avait plus que deux hommes de métier occupés à regarder en spécialistes un spectacle où leur compétence s’exerçait.

— Le régiment de chasseurs du Tyrol, dit l’empereur. Quelle allure ! quelle souplesse !

— Ce sont des hommes de Méran et d’Innsbrück, ajouta Rodolphe. Ils sont durs à la fatigue. Et ils ne se plaignent jamais.

— Tu sais, avec le nouveau règlement, on a fait de sérieux progrès dans l’instruction des recrues. La plupart de ces hommes n’ont que six mois de caserne. Tu vois les résultats, tout de même.

Ils bavardaient ainsi comme des gens qui, dès leur plus jeune âge, ont porté l’uniforme militaire et ne l’ont jamais quitté. Ils avaient oublié leurs dissentiments.

Tout à coup, l’empereur prit le bras de son fils.

— Tu es un soldat, je suis un soldat aussi. Nous pouvons causer… Regarde ces gaillards. Ils sont jeunes, ils ont toute leur vie devant eux… Ils ne me connaissent pas, ils n’attendent rien de moi. Je ne représente guère pour eux que la corvée du service militaire… Eh bien, que, demain, il y ait des complications, qu’un ouragan du nord, comme tu dis, fonde sur nous, si j’ai besoin d’eux, ils répondront à mon appel, oui, tous, jusqu’au dernier, et ils me donneront ce qu’ils ont de plus précieux, leur sang !… Y as-tu réfléchi, Rodolphe ? Et toi, mon fils…

Pendant ce discours, l’exaspération de Rodolphe était arrivée à son comble. L’empereur lui jouait avec une virtuosité incomparable l’air qui faisait vibrer en lui les cordes les plus sensibles. L’emploi de tels moyens avait quelque chose de déloyal. Il semblait qu’il eût fait venir à point nommé une musique militaire pour donner du pathétique à ses arguments, comme dans les mélodrames les trémolos de l’orchestre agissent sur les nerfs des spectateurs aux moments dramatiques. « Je ne me laisserai pas prendre, pensait-il. Mais comment lui échapper ?… » Il ne l’écoutait plus. Il se répétait les mots dits par son père quelques minutes plus tôt : « J’agirai au mieux. » C’était les mots qu’il employait pour remettre une demande qu’il était décidé à refuser. On l’en plaisantait quelquefois en famille, lorsque les circonstances étaient favorables. Cette phrase avait donc un sens précis : l’empereur qui disposait seul de toute la fortune et de tous les apanages de la maison des Habsbourg ne lui donnerait pas un sou s’il quittait l’Autriche… « J’agirai au mieux » était un chantage pour l’amener à rompre avec Marie, chantage absurde, car leurs deux existences n’en faisaient plus qu’une. L’empereur, à la tête dure, au cœur sec, le comprendrait trop tard, lorsqu’il les verrait mourir ensemble… Mais, pour l’instant, malgré la colère qui grondait en lui, Rodolphe gardait une grande lucidité… Il fallait user de ruse, car son père ne le laisserait pas sortir sans avoir obtenu une promesse de lui… Que vaudrait un serment arraché dans ces conditions ? C’était là matière sur laquelle on pouvait discuter. Mais, même pressé par la nécessité, il ne voulait pas se parjurer. Il fallait trouver un biais et ne promettre que ce qu’il pouvait tenir… Une question de mots, en somme. Qui en était responsable ? L’empereur lui-même dans son aveuglement. A partir de cette minute, Rodolphe manœuvra donc pour gagner le droit de mourir, avec autant de sang-froid, de courage et d’adresse qu’un autre en met pour défendre ses jours.

Le flot de ces réflexions se précipitait en lui tandis que son père parlait. L’empereur finit par une phrase de nouveau empruntée à son vocabulaire quotidien :

— Nous sommes d’accord, Rodolphe.

— Il reste un point à éclaircir, dit le prince, adoptant volontairement le ton pris par son père. Ne pourrai-je revoir mademoiselle Vetsera ? Je ne puis la renvoyer comme vous congédiez un de vos ministres. Il y a là quelque chose d’inutilement cruel.

La figure de l’empereur s’éclaira et fut près d’un sourire. Il était, en effet, assez fier de la façon élégante dont il se défaisait d’un ministre qui avait cessé de lui plaire. Celui-ci se croyait, après une audience agréable, au comble de la faveur. Rentrant chez lui, il trouvait une lettre de démission qu’il ne lui restait qu’à signer.

— Je ne m’oppose pas à ce que tu la revoies une fois.

— Seul ? intervint Rodolphe.

— Seul, si tu le veux, quoique ces entrevues soient bien pénibles. Il est toujours plus sage de les éviter.

Rodolphe se sentit transporté de colère à entendre son père parler ainsi.

— C’est mon affaire, gronda-t-il.

— A ton gré. Voyez-vous, mais que ce soit pour la dernière fois. Je veux ta parole.

— Je vous la donne.

L’empereur se leva. Il eut la velléité de prendre son fils dans ses bras. Mais Rodolphe montrait une figure pâle et contractée, ses yeux brûlaient de telle façon que François-Joseph se borna à soupirer et à conclure, administrativement :

— Tu peux te retirer.

VII MAYERLING

Ce samedi 26 janvier 1889, à l’ambassade d’Allemagne, le prince Henri VII de Reuss donne la fête la plus brillante de la saison. La famille impériale est là, le prince impérial et la princesse Stéphanie, les archiducs et archiduchesses, le corps diplomatique, la cour, les hauts fonctionnaires, les chefs de l’armée, les beautés sans rivales de la double-monarchie, toilettes et uniformes, amples robes étalées, tuniques brodées d’or, diadèmes ancestraux qui ne sortent de leurs écrins que trois ou quatre fois l’an, crachats piqués sur de vieilles poitrines, perles, diamants, rivières, colliers, pendants, boucles d’oreilles, solitaires, que d’éclairs allumés sous le cristal des lustres ! L’orchestre de Johann Strauss, ses valses les plus légères, un moment de répit et de repos, luxe et plaisir, oubli et détente dans cette âpre lutte pour l’existence, un sourire au milieu de tant de grimaces — un bal.

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