PREMIÈRE PARTIE
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I PRINCE IMPÉRIAL
Trente ans plus tard, un officier galopait un pur sang dans les allées du Prater dont les arbres commençaient à pousser de verts bourgeons. Malgré son jeune âge, il portait la petite tenue de général de dragons. Arrivé à l’extrémité de l’allée, il ralentit son cheval et le mit au pas. C’était un homme mince, de taille moyenne et bien prise, les yeux beaux, la moustache longue. Des cavaliers le croisèrent et le saluèrent avec déférence. Il leur retourna gracieusement leur salut.
Il mit pied à terre à l’endroit où l’allée principale arrive à la place que l’on appelle l’Étoile du Prater et qui est bordée de maisons. Il donna son cheval à un groom et il resta seul un instant sur le trottoir, attendant le phaéton qui devait venir le prendre. Bientôt il l’aperçut de l’autre côté de la place et fit quelques pas à sa rencontre. Comme il longeait une maison de modes, de jeunes ouvrières sortirent, courant, se bousculant. L’une d’elles vint étourdiment le heurter et manqua de tomber. Il la retint, la remit sur ses pieds, eut un sourire aimable à son adresse, et continua sa route. La petite ouvrière le regardait ébahie.
Cependant les autres se moquaient d’elle.
— C’est ainsi que tu te jettes dans les bras des gens !
Mais une de ses compagnes, plus âgée, suivant des yeux l’officier qui s’éloignait lui dit sur un ton de reproche :
— Tu n’as pas honte, Greta, tu bouscules le prince impérial !
Toutes les jeunes filles restèrent stupéfaites. Elles se retournaient pour regarder le prince fameux dans Vienne. Était-ce vraiment lui qui était apparu au milieu d’elles comme par miracle ? A quelques, pas plus loin, ce héros montait dans un phaéton et le cocher lui tendait les rênes. Les chevaux se cabrèrent et partirent. Comme l’équipage passait près des ouvrières, immobiles maintenant et bouche bée, le prince les salua. Des mains se levèrent dans le groupe, des sourires joyeux éclairèrent de jeunes visages. « Qu’il est beau ! qu’il est aimable ! » entendait-on.
— Vous entendrai-je en confession, madame ?
Cette question était posée par le père Bernsdorf, supérieur des collèges jésuites en Autriche, à une dame un peu grande, à la taille épaisse, habillée sans trop d’élégance et qui n’était autre que S. A. I. et R., la princesse Stéphanie, femme du prince impérial.
Elle se trouvait dans le cabinet du père Bernsdorf au couvent des jésuites de la rue des Bernardins. Rien de plus simple que cette pièce blanchie à la chaux, au sol dallé de briques rouges. Une table de bois, deux fauteuils couverts de reps, deux chaises de paille, un prie-Dieu, en composaient tout l’ameublement.
A la question du jésuite la princesse répondit avec un rien de gêne :
— Non, mon père, je suis simplement venue causer avec vous.
Elle s’assit dans un des fauteuils et fit signe au père jésuite de prendre l’autre. La table les séparait.
Il faut croire que le sujet dont elle avait à entretenir le père jésuite était délicat, car la princesse hésita un peu avant de l’aborder. Ce que voyant, son interlocuteur lui vint en aide et mit la conversation sur le prince impérial. La santé du prince était-elle bonne ?
— Il abuse de lui-même, dit la princesse. Comment y résiste-t-il ? Vous le savez, mon père, il fait toutes choses avec passion, le travail, la chasse, le cheval. Ses journées sont pleines…
— Sa santé nous est fort précieuse à tous, dit le jésuite. Mais ne pourriez-vous exercer ici une bonne influence et obtenir de lui une heure ou deux de repos ?
La figure de la princesse se contracta.
— Je ne le vois jamais.
Elle s’arrêta brusquement comme si elle regrettait d’avoir parlé trop vite. Le ton de cette brève phrase éclaira le jésuite. Il n’en montra rien et poursuivit :
— Le soir, pourtant…
— Le soir, dit la princesse avec embarras… nous sortons. S’il me mène à l’Opéra ou au Burgthéâtre, il ne reste guère avec moi ; il va dans les couloirs, dans les coulisses. Puis soupe avec des amis… Il ne m’invite pas, et pour cause.
Il y eut de la colère dans le regard de la princesse. Mais le père suivait sa pensée et d’une voix indifférente :
— Et plus tard ?
A cette question trop précise, il n’obtint pas de réponse… Il fallait éclaircir un autre point et le père ajouta après quelques secondes :
— Depuis longtemps ?
Un silence encore, et qui se prolongea. Le père qui avait parlé les yeux baissés les leva. Il vit devant lui une femme embarrassée, qui rougissait et dont le regard le fuyait. Une minute au moins s’écoula avec lenteur et poids. La princesse enfin parla ; s’adressant à la table, elle murmura :
— Depuis un an.
Si maître qu’il fût de lui, le père ne put retenir un mouvement. Une brouille d’un an dans le ménage du prince impérial, la chose était grave, les conséquences incalculables… Il faudrait y réfléchir dans le calme, aviser… Lorsqu’il reprit la parole, sa voix ne montrait aucune agitation.
— Pourquoi ne m’en avez-vous pas parlé plus tôt ? demanda-t-il.
— Cela était si délicat, mon père, dit la princesse toujours gênée. La situation pouvait changer d’un jour à l’autre. Il n’y avait rien eu entre nous, vous comprenez, qui pût nous séparer. Chaque soir, je pensais que peut-être Rodolphe reviendrait…
La chaleur avec laquelle elle prononça ces mots montrait quels étaient ses sentiments pour un mari infidèle.
— Un an, répéta le père en hochant la tête, un an. Et votre fille a quel âge aujourd’hui, mon enfant ?
C’était la première fois qu’il l’appelait ainsi ce jour-là.
— Elle aura bientôt cinq ans, mon père.
Le jésuite réfléchissait.
— Je partage vos inquiétudes, dit-il enfin. La couronne est sans héritier… Mais les voies de Dieu sont impénétrables. A l’heure qu’Il choisira, Il vous ramènera votre époux. Dieu n’abandonnera pas cet empire sur lequel Il veille spécialement, j’en ai la preuve. Il faut de la patience, mon enfant. Vous saurez agir comme une épouse chrétienne ; vous ne montrerez pas d’humeur — il glissa cette phrase sans avoir l’air d’y toucher, — il faut beaucoup de mansuétude. Vous préparerez ainsi les voies de Dieu. Il faut prier aussi. Ah ! là, je pourrai vous venir en aide… (sa voix était forte et confiante à l’idée du secours qu’il apportait), je vais ordonner une neuvaine, dit-il en scandant les mots, dans tous nos collèges pour que l’antique maison des Habsbourg refleurisse en un jeune héritier…
La princesse ne parut pas aussi sensible qu’il l’espérait à la grandeur de l’appui qu’il lui offrait. Elle le remercia pourtant, puis elle ajouta :
— Je voulais vous demander, mon père, de voir le prince et de lui parler.
Le père eut un geste d’effroi.
— C’est difficile, mon enfant, c’est délicat…
— Rien n’est difficile pour vous, mon père, continua la princesse.
— Il faut demander une audience, dit le jésuite, et indiquer le motif de cette audience… Je ne puis dire…
— Vous ne serez pas en peine pour trouver une raison de voir le prince, dit-elle. Vous savez comme moi quels intérêts sont en jeu.
Le père réfléchit un instant.
— Vous avez raison, mon enfant, dit-il. Je verrai le prince.
Quelques instants plus tard, la princesse et sa dame d’honneur remontaient en voiture.
La figure du père Bernsdorf, comme il regagnait son cabinet, était soucieuse. « Un an, pensait-il, un an déjà ! Pourquoi me l’a-t-elle caché ? Quelle est la femme qui va prendre de l’influence sur le prince ? Il est plus faible qu’on ne le croit. Que d’intrigues autour de lui ! Que d’influences pernicieuses ! La place est-elle déjà occupée ? » Il haussa les épaules. « Je le saurais…; en tous cas il faut voir. »
Ce même jour, vers midi, deux personnes causaient dans une petite pièce attenante au cabinet de direction du Neues Wiener Tagblatt. L’un était le rédacteur en chef de ce journal, M. Szeps, homme de taille moyenne, maigre, les cheveux ras déjà blancs, quoiqu’il ne fût pas âgé, le teint un peu jaune ; la seule partie charnue de sa figure osseuse était l’extrémité de son nez qui avait une courbe nettement sémite. Journaliste bien connu à Vienne, il dirigeait avec habileté, dans un temps difficile, un organe d’opposition libérale au gouvernement conservateur et quasi autocratique du comte Taaffe. Ses confrères et les gens bien renseignés des cercles gouvernementaux s’étonnaient de voir le Neues Wiener Tagblatt publier de temps à autre, des nouvelles exactes et inattendues sur telle question aiguë de la politique. Mais elles étaient toujours présentées sous une forme si modérée, si inoffensive, que le bureau de la presse ne trouvait pas le moyen de lancer ses foudres et de suspendre le journal. « Où diable Szeps prend-il ses informations ? » se demandait-on. Il y avait de quoi exercer la sagacité des connaisseurs. Mais aucune réponse satisfaisante n’avait été trouvée. Aussi Szeps jouissait-il d’un prestige et d’une influence que n’eût pas justifié le tirage assez réduit de son journal.
Ce jour-là, il avait en face de lui un vieillard de ses coreligionnaires, M. Blum, directeur et propriétaire du Neues Wiener Tagblatt, pour lequel il n’avait pas de secret. Les deux hommes avaient discuté avec cette subtilité et ce goût pour la dialectique qui est cher à leur race un des problèmes compliqués de la politique intérieure austro-hongroise. Ils en vinrent à parler de l’empereur. Il n’y avait aucun changement heureux à espérer tant qu’il serait en vie.
— Il paraît déjà un vieillard, dit Szeps.
— Il n’a pourtant que cinquante-huit ans et peut durer dix ans encore, reprit Blum. Il n’est pas intelligent ; il ne comprend rien à ce qui nous passionne, mais reconnaissons qu’il est adroit et qu’avec ses pauvres moyens il s’arrange pour suivre son chemin qui n’est pas le nôtre et obtenir ce qu’il veut, malgré les obstacles amoncelés sur la route.
— Lorsqu’il disparaîtra, dit Szeps, il laissera les choses dans un tel état que nous pouvons prévoir le pire, une révolution, du sang, un mouvement séparatiste qui détruira l’empire. Et quand je pense à qui il a près de lui, à ce fils admirable !… Ah ! Blum, un tel prince impérial, l’Autriche n’en a jamais eu et j’oserais presque dire qu’elle ne le mérite pas. Nous aurions enfin un empereur moderne, ouvert aux idées les plus généreuses, les plus nobles. Quel avenir pour l’Europe ! Frédéric III sur le trône d’Allemagne, Rodolphe sur ceux d’Autriche et de Hongrie, c’en serait fait de la réaction dans le monde. La Russie elle-même… Quels espoirs, mon cher Blum, mais aussi… il baissa la voix… que de craintes ! Un si grand avenir suspendu à la vie d’un seul homme !… Tout m’inquiète. Il n’est pas heureux en ménage, en conflit perpétuel avec une femme bornée, au caractère difficile. Il aurait besoin d’une grande paix chez lui, d’un soutien affectueux de toutes les heures. Au lieu de cela des querelles dont le bruit perce les murs épais de la Hofburg. Le résultat ?… la voix baissa encore… le prince cherche l’oubli dans la dissipation…
Ici le bon gros rire de Blum interrompit Szeps.
— Allons, mon petit Szeps, de quoi vous effrayez-vous ? Est-ce le premier prince héritier qui ait été un peu débauché ? Sa jeunesse orageuse — il en avait fait mille fois plus que Rodolphe — n’a pas empêché Henri V d’Angleterre d’être un grand souverain. Bien d’autres encore ont suivi et suivront la même voie. C’est presqu’une école pour ceux qui sont appelés à régner. Cela prouve que notre prince impérial est vivant et réagit.
— Mais il peut y avoir scandale, reprit Szeps qui ne se laissait pas convaincre.
Le rire de Blum redoubla.
— Personne ne sait mieux étouffer un scandale que les maîtres de la Hofburg. Ils n’en sont pas à leur première école. Laissez donc notre ami s’amuser à sa guise tant qu’il est jeune… Gaudeamus igitur dum juvenes sumus, chanta le vieillard. Et puisque nous avons quelques moyens d’être bien informés, suivons-le de près pour que personne de nuisible ne se glisse dans son intimité. Tant qu’il se borne à souper avec de jolies filles, le danger n’est pas grand. Si une femme adroite prenait de l’influence sur lui, il faudrait voir… Il ne vous a jamais parlé de sa vie intime ?
— Jamais, et je ne le souhaite pas. C’est un terrain glissant sur lequel je craindrais de m’aventurer.
— Tâchez tout de même de savoir quelque chose si l’occasion se présente. Quand pensez-vous le voir ?
— Il part pour Buda-Pesth demain. Dès son retour, il me fixera un rendez-vous… Ah ! ces rendez-vous à la Hofburg, avec quelle joie j’y cours, et aussi avec quelle peur !… Songez au tapage affreux si j’étais rencontré et reconnu. Mais le prince est habile et à chaque nouvelle entrevue, je redouble de précautions. La prochaine fois je porterai des lunettes noires…
II LA HOFBURG
Pourquoi y a-t-il si souvent quelque chose de triste dans l’aspect d’un palais royal ? Est-ce l’impersonnalité et la monotonie des façades qui ne laisse rien deviner de la vie qui se déroule derrière elles ? est-ce la répétition uniforme et qualifiée noble des fenêtres, l’absence de toute fantaisie, de toute individualité ? On ne sait. Mais la Hofburg, où Rodolphe avait été élevé et où il vivait, était peut-être le plus triste palais royal d’Europe. Tous les appartements y donnent sur des cours plus ou moins vastes, mais également mornes, sans un arbre, sans un coin de verdure, sans une fleur. Le vent n’y pénètre pas, les oiseaux ne s’y arrêtent point et, comme aucune fenêtre jamais ne s’ouvre pour leur jeter des miettes, même les effrontés moineaux ne viennent pas animer de leurs piaillements les hauts murs de la Hofburg.
La vie qu’y menaient ses augustes habitants n’était faite ni pour l’égayer, ni pour l’embellir. L’empereur et l’impératrice occupaient deux suites d’appartements sur la cour dite Franzens Platz. Ceux de l’empereur auxquels on accédait par la grande porte sous la voûte menant à la Michaeler Platz comprenaient une série de salons uniformément revêtus de boiseries blanc et or, de style rococo, avec des meubles lourds où l’or dominait. Dans un angle de chaque pièce, un grand poêle de faïence, également blanc et or, répandait en hiver une chaleur modérée, mais égale. Il y avait là un salon pour les aides de camp, deux pour les hauts personnages admis à l’honneur d’une audience, le cabinet particulier de l’empereur avec deux fenêtres et deux bureaux, l’un élevé, l’autre à hauteur ordinaire ; puis la chambre à coucher avec un lit étroit en cuivre, un salon encore, et l’on arrivait à l’extrémité de l’aile dont les fenêtres regardent le midi.
En angle droit commençaient les appartements de l’impératrice qui n’étaient pas au même niveau. Un escalier de quatre marches les réunissait à ceux de l’empereur. On passait de la chambre à coucher dans un salon de réception, venaient ensuite le salon des dames d’honneur et une salle à manger, le tout meublé avec plus de grâce et de goût que ceux de l’empereur, mais de dimensions telles qu’il était impossible, malgré les fleurs et les arbustes qui les emplissaient, de les rendre intimes et agréables. Dans l’aile en retour, se trouvaient les appartements de grande réception, puis ceux des archiducs et ceux des hôtes de l’empereur.
L’empereur avait maintenant cinquante-huit ans. Une vie de travail acharné l’avait prématurément vieilli. Il était blanc et le devant et le sommet de son crâne entièrement chauves. Sa figure était couverte de rides et son nez avait grossi. Il restait assez leste cependant et avait conservé ses jambes longues et minces de cavalier. Ses goûts étaient devenus ceux d’un vieux bureaucrate ; il avait le respect de la besogne quotidienne expédiée sans retard et sans à-coups et ne s’en remettait à personne pour les affaires qui lui paraissaient relever directement de lui. Aussi, couché tôt, s’attelait-il à ses dossiers bien avant l’aube et les noctambules qui en hiver traversaient la Franzens Platz voyaient dès cinq heures du matin une fenêtre s’éclairer dans les appartements de l’empereur. Une lampe était posée à ce moment-là sur le bureau de François-Joseph et l’aide de camp de service — qui peut-être rentrait d’un bal et ne s’était pas couché — prenait, à demi-incliné, les ordres de Sa Majesté. En été, l’empereur commençait sa besogne — le plus souvent il était alors à Schönbrunn — dès quatre heures du matin. Il allait ainsi minutieusement à travers les documents que lui apportaient tour à tour soit un aide de camp, soit un chef de service, lisait chaque page avec application, et mettait lentement sa signature au bas d’un acte. Le plus souvent, il travaillait debout au bureau près de la fenêtre. Plus tard dans la matinée venaient, suivant l’occasion, le ministre président, ou tel ministre spécialement mandé, le préfet de police, et toujours des officiers supérieurs, chef de la maison militaire, chef d’état-major ; l’empereur étant avant tout un soldat, les choses les plus insignifiantes relatives à l’armée avaient à ses yeux une importance extrême. Commençaient enfin les audiences privées, en petit nombre, et brèves. L’empereur recevait les personnes qui avaient été admises à l’honneur d’une audience avec une grande simplicité, mais qui excluait, quels que fussent les liens qu’il pouvait avoir avec son interlocuteur, toute familiarité. C’était l’art personnel de François-Joseph de tenir les gens à distance, sans jamais être obligé d’employer pour cela de la morgue ou un appareil théâtral. Il avait l’air bonhomme, mais il ne souffrait aucun manquement aux règles minutieuses qu’il avait établies. Chef de la maison de Habsbourg, il menait sa famille de façon dictatoriale et faisait manœuvrer les archiducs comme un caporal un peloton de soldats. Il était d’une ponctualité telle que ceux qui devaient le rencontrer prenaient toujours une marge d’un quart d’heure de peur de se mettre en retard. Lorsqu’il devait se rendre à un endroit donné pour une cérémonie publique, les écuries recevaient l’ordre de faire le trajet la veille avec une voiture attelée de chevaux ayant la même allure que ceux qui seraient employés le lendemain et de mesurer le temps qu’elle y mettrait.
A Schönbrunn, résidence de printemps et d’automne, les journées étaient les mêmes. L’empereur n’en sortait que pour les cérémonies officielles auxquelles il était tenu d’assister, pour les manœuvres militaires, pour la chasse ou pour voyager dans ses états. Parfois une réception avait lieu à la Hofburg, dîner en l’honneur d’un hôte étranger, grand bal donné à l’aristocratie du pays. Le cérémonial le plus strict, le plus étroit, selon l’étiquette espagnole, réglait ces fêtes où n’étaient admis, suivant un ordre de préséances rigoureusement établi, que ceux qui pouvaient justifier de seize quartiers de noblesse, et l’on racontait, non sans en tirer une certaine vanité, l’anecdote de ce grand-duc de Russie qui, à un bal de la cour à Buda, avait demandé qu’on lui présentât la femme du général en chef des armées austro-hongroises avec lequel il était lié. On dut lui avouer que cette dame d’excellente famille n’était pas née et n’avait, par conséquent, quel que fût le haut poste occupé par son mari, aucun droit à être reçue à la cour.
Telle était la vie de l’empereur, vie monotone que rendait accablante la lourdeur des responsabilités pesant sur ses épaules. Il était le seul maître de la double monarchie ; les problèmes les plus compliqués de dix états faits de pièces et de morceaux, où partis et nationalités se combattaient âprement, où les luttes personnelles étaient rendues plus vives par l’opposition des races, n’attendaient que de lui leur solution. Il était pour ces peuples divers l’unité vivante de l’empire.
Un instinct héréditaire du difficile métier de roi, un sens inné et aigu du jeu politique suppléaient en lui aux qualités personnelles qui apparaissaient peu brillantes. Il s’acquittait de sa dure et harassante besogne avec une certaine adresse qui parfois surprenait les hommes d’état les mieux doués. Mais la journée de travail finie, il restait fatigué, l’esprit vide, sans plaisir à rien. Il n’avait jamais eu d’imagination. Dès qu’il quittait son travail, il ne savait que faire et promenait son ennui dans la Hofburg ou montait à cheval au Prater.
Il s’était marié par amour, et romanesquement, avec une toute jeune fille, sa cousine Élisabeth, fille du duc Maximilien de Bavière. Elle avait quinze ans lorsqu’il s’en éprit à première vue. Par maladresse, par égoïsme, il ne sut pas s’en faire aimer. Elle était d’une beauté à laquelle s’applique, par une coïncidence rare, mais pas unique, l’épithète de souveraine. Une taille admirable, un port altier, une démarche de déesse, un visage à l’ovale noble, aux grands yeux sombres, le front un peu haut, les sourcils droits, quelque chose de fier dans le regard, et les cheveux les plus beaux du monde, telle elle apparaît à seize ans, Diane descendue sur la terre, aux yeux éblouis des Viennois. C’est une enfant encore. De la race ardente et mélancolique des Wittelsbach, passionnée des arts et de solitude, elle sentit vite que les grandeurs du monde officiel ne sauraient assouvir son âme. Elle se détacha peu à peu de François-Joseph qui n’avait rien pour la comprendre. On peut être certain que, dès qu’elle fut elle-même, il n’y eut plus aucune intimité de cœur entre elle et son époux. Elle le servit autant qu’il dépendait d’elle, car elle savait ce qu’elle devait au rang où il l’avait mise, bien qu’elle déplorât d’y être montée. Lorsqu’elle accoucha de Rodolphe, elle jugea qu’elle avait rempli son devoir envers l’empereur et la monarchie en leur donnant un héritier. Désormais, elle s’abstint de plus en plus d’apparaître aux cérémonies de la cour. Elle mourait dans l’atmosphère glaciale de la Hofburg. Comment en aurait-elle supporté le morne ennui, la superficialité, la minutie, la convention qui réglait chacun de ses gestes, chacune de ses paroles ? Elle rêvait d’une vie libre et belle où son esprit et son corps se développeraient également, chevauchées à travers pays et lecture de l’Odyssée, culture physique et conversation par les livres avec les plus grands hommes du passé et du présent. Elle avait un goût original et hardi. Presque seule en Allemagne, elle se plaisait au lyrisme et aux sarcasmes de Henri Heine. Et d’autre part, elle aimait la nature, le ciel et les nuages, le silence des bois, les plaintes du vent, les murmures des eaux, toutes les voix persuasives de la terre. Mais les entendait-on derrière les murs épais de la Hofburg ? Les oreilles un peu grandes de l’empereur étaient mieux faites pour écouter la lecture d’un rapport par un fonctionnaire.
A Vienne, dans le manège espagnol qui fait partie du palais, elle montait en haute école de façon à rendre jalouses les meilleures écuyères professionnelles. On lui préparait quelques-unes des plus belles bêtes des écuries impériales, ces chevaux isabelle qui descendent en ligne directe des chevaux de Charles Quint. Mais elle préférait courir la campagne et les forêts, suivie d’un écuyer. Le meilleur moment de l’année était le court séjour qu’elle faisait au château de Gödöllö dans les bois au nord de la Hongrie. Là, un minimum de contrainte. Rien ne la séparait de la nature. Sa santé qui, par moments, donnait des inquiétudes lui fut un prétexte pour quitter l’Autriche. Elle vit ainsi Madère, Corfou, le midi de la France, l’Angleterre, la Normandie.
A la Hofburg, elle n’échappait pas à l’empereur. Dès qu’il avait un instant de libre entre deux audiences, il arrivait. Elle entendait ses bottes craquer sur les quatre marches qui séparaient leurs appartements. Il entrait ; déjà elle supportait mal sa démarche élastique et marquée de vieil officier. Il parlait, et sa voix seule, sa voix sourde, sans un éclat, sans une vibration plus riche, car il s’était contraint à ne jamais l’élever, causait à l’impératrice une impression d’insurmontable ennui. Mais elle n’en témoignait rien ; elle laissait son mari discuter les dates de tel ou tel déplacement, ou raconter une anecdote qui lui avait été rapportée le matin, ou se plaindre des tracas sans cesse renouvelés que lui apportait la gérance de cette immense propriété qui formait la monarchie des Habsbourg, où quarante millions d’hommes de races diverses et hostiles se coudoyaient. Elle l’écoutait avec patience, sans jamais montrer de l’humeur ; elle témoignait, au contraire, une grande attention et donnait un avis, s’il était sollicité. Lorsque l’empereur sortait, elle reprenait le livre interrompu, un poème de Henri Heine, ou un roman, alors tout nouveau, de Dostoïevski, qui l’emmenait sur le quai de Saint-Pétersbourg par une nuit blanche, ou au bourg de Stephantchikovo avec Foma Fomitch. Ces héros étaient à ses yeux plus réels que les chambellans dorés qui s’inclinaient à son passage dans les salons de la Hofburg.
L’impératrice était souvent absente. A Vienne même, elle se mêlait peu à la vie quotidienne de son mari. Pour tout dire, il l’ennuyait, mais elle avait pitié de lui. Elle le voyait bourreau de lui-même, attelé à une besogne toujours renaissante et dont elle ne pouvait s’empêcher de mesurer la vanité ? C’est alors que lui vint, peu d’années avant le moment où nous en sommes de ce récit, une singulière idée. Elle imagina de chercher une amie pour l’empereur qui prenait de l’âge et qui avait besoin de gaîté pendant ses heures oisives. « Il lui faudrait une jeune femme avec laquelle il pût se détendre et oublier les tracas du pouvoir, quelqu’un de sain, de frais et de riant », se disait-elle. Mais où trouver une femme qui consentît à rester à sa place, qui n’intriguait pas, qui ne fût pas un instrument au service d’une coterie ? La chose paraissait impossible, dans les milieux de la cour plus que partout ailleurs. Tout y est ambition, désir de parvenir. Les cercles bourgeois, l’impératrice ne les connaissait pas. Restait le monde des artistes, toujours fort bien vus à Vienne et qui se mêlaient dans mainte occasion à la société. L’impératrice se souvint d’une actrice du Burgtheater qu’on lui avait présentée dans une fête de charité et de laquelle elle avait entendu beaucoup de bien. Mme Schratt était jeune, jolie, d’humeur gaie. L’impératrice la fit venir. Elle la trouva charmante. Elle s’arrangea pour que l’empereur la rencontrât. La simplicité, le naturel, la beauté de Mme Schratt lui gagnèrent le cœur des deux époux. Il faut croire que l’impératrice avait un instinct sûr pour juger les gens. Mme Schratt devint l’amie intime de l’empereur et le resta pendant plus de trente ans, jusqu’à la fin. Il la voyait quotidiennement soit à la Hofburg, chez lui ou chez sa femme, soit chez elle dans l’appartement de la maison qu’il lui avait achetée à deux pas du palais sur le Kärtner Ring ; il y passait une heure ou deux chaque soir. Elle venait souvent chez l’impératrice le matin ; une véritable amitié était née entre ces deux femmes. Eh bien, chose étonnante, pas une fois l’impératrice n’eut à regretter le choix qu’elle avait fait, pas une fois Mme Schratt n’eut envie de se mêler des choses qui ne la regardaient pas ou ne suivit les conseils intéressés des gens qui voulaient se servir de son influence. Elle écoutait l’empereur et gagna sa confiance à ce point qu’il lui parlait de toutes choses librement. Elle sut amuser et distraire cet homme qui s’ennuyait ; elle l’admirait, elle l’aimait.
Ainsi, dans cet antique palais s’établirent entre trois personnages si différents des liens d’amour, d’amitié et d’estime réciproque qui font de cette union à trois, quand on songe à la grandeur hors de toute mesure de deux des participants et à l’humble origine de la troisième, quand on pèse ce qu’ils durent les uns et les autres oublier pour ne mettre en commun que le meilleur et le plus essentiel d’eux-mêmes, quelque chose d’unique au monde, qu’on ne reverra jamais et qui n’était possible que dans la vive et charmante atmosphère viennoise.
Libérée de ce souci l’impératrice se laissa aller plus librement au penchant désespéré qui l’entraînait vers la solitude et vers le rêve. N’appartenait-elle pas à une race royale qui avait fourni non des soldats et des conquérants, mais des princes inquiets, ennemis de l’action, amoureux des arts, de tout ce qui permet d’échapper au monde, excessifs, du reste, dans leurs passions et les poussant jusqu’au point critique où la raison menace de sombrer. Elle se reconnaissait en eux. Comme eux elle voulait se fuir. Ses enfants ne la rattachaient pas à un cercle familial où elle se sentait mal à l’aise. Ses deux filles ne lui ressemblaient en rien. Elles étaient Habsbourg des pieds à la tête. Rodolphe charmant, chevaleresque, indépendant et fier, était vraiment son fils. Souvent elle se reprochait de lui avoir transmis avec ses dons une lourde hérédité. A peine né, que de peine elle avait eue à l’arracher à la mort !
Une scène insignifiante qui s’était passée quand il était petit lui revenait à la mémoire. Le frêle enfant s’essayait à marcher et tombait lourdement sur le tapis. « Tu ne peux pas te tenir debout tout seul, avait-elle dit en riant, comment supporteras-tu le poids de la double couronne ? »
Les militaires le lui avaient enlevé tout jeune. Son père pensait qu’il n’est jamais trop tôt pour prendre l’habitude de la discipline. Il avait ainsi grandi sous la surveillance du général de Gondrecourt. La règle la plus stricte façonnait déjà cette molle vie. Toute fantaisie en était exclue. Il voyait ses parents à heures fixes et pas tous les jours. Son père s’amusait à le faire manœuvrer comme un soldat.
Parfois elle l’avait quelques instants pour elle seule. Elle lui racontait des contes de fées et l’entraînait à sa suite dans un monde merveilleux. Tous deux aimaient à parler de l’existence mystérieuse des lutins, des nains barbus et des gnomes qui habitent au fond des bois. De tels moments étaient rares et, avec les années, le devinrent de plus en plus.
Bien qu’elle fût attachée à son fils, l’impératrice acceptait cette séparation avec fatalisme. « Toutes les vies sont isolées, pensait-elle, et les nôtres plus que celles des autres. »
Des barrières s’élevèrent ainsi entre mère et fils. Elle le regardait de loin. Il était un homme maintenant, intelligent, de grande culture, aux idées larges et généreuses, mais sensible comme elle, vif, nerveux, impulsif, impressionnable à l’excès, enthousiaste et subitement déprimé, aimant la vie avec passion et pourtant la brûlant comme si elle était sans valeur.
III LA PETITE FLEUR BLEUE
Le valet de chambre Loschek, homme de confiance du prince impérial auquel il était attaché de toujours, entra dans la chambre à coucher à sept heures et demie, comme à l’ordinaire. Il tira les rideaux, passa dans la salle de bains, donna des ordres à un valet, revint, prépara le linge et les vêtements. Puis il se dirigea vers le lit étroit qui occupait un angle de la pièce. Le prince ne s’éveilla pas. Loschek un instant le regarda. Les lèvres plissées du vieux valet de chambre, le petit hochement de tête qu’il eut montraient qu’il avait pitié de l’homme qui dormait là si profondément. Tout de même, il se pencha et lui mit la main sur l’épaule…
Une heure plus tard, Rodolphe commençait sa journée officielle dans un grand salon de réception aux boiseries blanc et or. Un aide de camp l’y attendait devant un bureau où il venait de déposer quelques dossiers.
Les heures passaient lentement, signatures à donner, conseil à présider, délégations à recevoir. La discussion la plus passionnante de la matinée fut avec le chef de l’intendance, sur la qualité du poli destiné à faire briller les boutons des uniformes. Il y avait une commande à faire. Cette grave question engageait, paraît-il, des centaines de milliers de couronnes. Excédé, le prince ne fut libre qu’un peu avant midi. Son aide de camp en le quittant lui rappela qu’il y avait déjeuner chez Sa Majesté à 1 h. ¾ en l’honneur des deux princes prussiens de passage et qu’il viendrait le chercher à 1 h. ½.
— Décorations prussiennes de rigueur, dit-il. Dans l’après-midi V. A. accompagne les princes aux courses du Prater.
Une fois seul, Rodolphe se dirigea vers une porte que lui ouvrait Loschek, il suivit de longs couloirs, monta des escaliers et arriva enfin dans un salon de dimensions restreintes, assez bas de plafond. Une chambre était voisine. Rodolphe depuis un an environ y couchait. Ce petit appartement où il aimait à se retirer donnait sur l’Amalien Hof et de ses fenêtres on voyait l’aile du palais où habitait l’impératrice. Le salon était meublé avec un confort qui étonnait dans cet austère palais. Des meubles de cuir anglais, un divan, des coussins, une moquette sur le parquet, un tapis persan, des fleurs, un bureau moderne derrière l’écritoire duquel brillait le crâne poli d’une tête de mort. Au milieu de cette pièce se tenait debout, encore un peu ému de la longue et périlleuse traversée de la Hofburg, M. Szeps.
Lorsqu’il aperçut le prince impérial, sa maigre figure s’éclaira. Rodolphe lui prit la main, l’entraîna vers le divan, le fit asseoir, s’assit auprès de lui, prit un carafon sur un plateau que lui tendait Loschek et remplit deux verres.
— Mon cher Szeps, j’ai une heure de récréation après la plus ennuyeuse des matinées. Je vous la consacre. Mais, pour l’amour de Dieu, pas d’affaires. J’en ai assez. Causons librement de toutes choses, à bâtons rompus.
Une conversation s’engagea sur le ton le plus simple ; pas un mot chez Rodolphe, pas un accent pour faire sentir à son interlocuteur la distance qui les séparait. Manifestement le prince était, non pas dans un jour, car les jours étaient longs et son humeur changeante, mais dans une heure de détente, dans une atmosphère de confiance dont il jouissait pleinement. Des sujets politiques furent effleurés, mais non traités. Szeps s’inquiéta lorsqu’il apprit que les nouvelles particulières de la Hofburg au sujet de la santé de l’empereur Frédéric III d’Allemagne étaient mauvaises et qu’on ne pouvait espérer une guérison.
— Ce sera un désastre pour la cause libérale, Monseigneur. Tous les amis de la liberté se réjouissaient à l’idée de voir cet homme noble sur le trône d’Allemagne et V. A. sur celui des Habsbourg.
Rodolphe eut un geste indifférent.
— Voilà ce que mes meilleurs amis ne devraient pas me souhaiter, Szeps… Quant aux Allemands, ils auront un maître, mon cher cousin Guillaume. Si celui-là n’amène pas la ruine de la dynastie des Hohenzollern, il faudra croire qu’il y a un Dieu qui protège les rois et les fous.
Szeps leva les bras au ciel dans un geste de désespoir. Il verrait à Vienne les hommes contre lesquels il luttait depuis tant d’années prendre une force nouvelle à la disparition de l’empereur libéral d’Allemagne. Comme ceux de sa race, il excellait à peser les impondérables, à mesurer le jeu subtil des influences. Il regarda le prince en face de lui. Il lut sur sa figure les traces visibles de la fatigue. Le teint plus pâle, les yeux creusés l’alarmèrent. Ah ! si celui-là venait à leur manquer ! Il traduisit la suite cachée de ses pensées par une question inattendue, qui ne rimait à rien ou trop visiblement aux nouvelles que Rodolphe venait de donner :
— Est-ce que Votre Altesse se porte bien ?
Cela d’un ton si troublé que le prince impérial ne put s’empêcher d’éclater de rire.
— Beaucoup mieux que notre pauvre Frédéric, dit-il en prenant encore un verre de porto. J’ai l’air fatigué aujourd’hui. Cela est naturel, je suis fatigué. Et comment ne le serais-je pas ? J’ai soupé chez Sacher avec Philippe de Cobourg et Hoyos jusqu’à trois heures du matin. Il y avait de jolies filles, Szeps, et le tokay était excellent. Mais à 7 h. ½ ce bourreau de Loschek me tirait hors du lit. Et je ne suis pas sorti ce matin. J’ai fait une besogne de gratte-papier. Seul le grand air me remettra. Aussi j’irai aux courses cet après-midi.
— Ah, Monseigneur, Monseigneur, quels soucis vous me donnez ! dit Szeps en se penchant vers lui.
Il avait l’air d’une vieille bonne qui morigène un enfant adoré.
A ce moment, la porte du salon s’ouvrit doucement et Loschek entra, un plateau d’argent à la main. Il vint jusqu’à son maître et lui tendit le plateau sur lequel il y avait une lettre. Rodolphe en reconnut l’écriture, — celle de sa femme. Cela suffit à changer son humeur.
— Tu sais bien, Loschek, que je ne veux pas qu’on me dérange quand je suis ici, dit-il sur un ton rude.
Loschek rentra la tête dans ses épaules.
— La princesse a ordonné que ce mot fût porté tout de suite. J’ai eu peur qu’elle ne vînt elle-même.
Rodolphe prit la lettre, s’excusa auprès de Szeps et la lut. Il la jeta sur un meuble et dit seulement :
— Il n’y a pas de réponse. Dis à la princesse que je la verrai à 1 h. ½ avant d’aller déjeuner chez l’empereur.
Il parlait sur un ton sec. Szeps s’étonnait de la transformation qui venait de se faire chez le prince. Il s’était redressé, sa figure se contractait, ses yeux brillaient et leur expression était dure. Manifestement il ne faisait aucun effort pour se contenir et, en effet, ne se contint pas. Devant le journaliste stupéfait, il se laissa emporter par la colère.
— Est-ce une vie ? dit-il. Il n’y a pas une pièce dans ce palais où je puisse avoir la paix, pas un coin où je sois assuré d’être seul une heure. Ma femme — qu’elle aille au diable !… — ne me laisse pas souffler !
C’était la première fois qu’il parlait ainsi de la princesse devant Szeps. La pire obligation du métier de prince est peut-être de dissimuler toujours. Une contrainte perpétuelle accable. Il faut calculer jusque dans la fureur et mesurer ses emportements. Rodolphe comprit en un clin d’œil qu’il n’avait pas à se retenir devant Szeps. Il était sûr de sa discrétion éprouvée sur un autre terrain. En outre le journaliste n’était pas en contact avec le monde de la Hofburg. Rien de ce qu’il entendrait ne retentirait dans les cercles aristocratiques. Aussi le prince se détendit avec la joie d’un homme qui s’est longtemps contenu et qui, soudainement, éclate.
Szeps devant cette colère étalée ne savait quelle attitude prendre. Hors du domaine des idées, il était timide. Il n’avait pas demandé ces confidences, il ne savait qu’en faire. Le prince, revenu au sang-froid, lui en voudrait d’avoir écouté ces confessions sur sa vie privée. Leur amitié si précieuse, si utile, en souffrirait. Mais, quelle que fût la gêne de Szeps, il n’avait pour l’instant qu’à se taire. Il se replia sur lui-même, de plus en plus petit dans un coin du canapé.
Le prince parlait des scènes dont sa femme jalouse l’accablait.
— Cela finira par un scandale, nous ne l’éviterons pas…
Il se promenait de long en large, fébrilement.
— Un scandale ! répéta Szeps terrifié.
— Mais oui, un scandale. Elle ne s’arrêtera pas à moins. Dans cette lettre encore, elle menace de me quitter et de retourner à Bruxelles.
— Mais c’est impossible, dit Szeps avec force. Monseigneur, c’est impossible !… Dans votre position…
Ces derniers mots eurent un effet inattendu sur le prince. Il s’arrêta, une lueur de gaîté passa sur son visage.
— Ah ! cela, c’est drôle, mon cher Szeps, voilà que vous employez exactement les mêmes mots que le père supérieur des jésuites.
— Le père supérieur des jésuites, dit Szeps interloqué, je vous avoue, Monseigneur, que je ne comprends pas…
— Il était ici hier, dit Rodolphe, conscient de l’effet que ces paroles allaient produire et regardant son interlocuteur avec malice.
Szeps restait atterré. Le prince poursuivit :
— Il venait me parler de ce sujet même, à l’instigation de ma femme sans doute. Je n’aurai plus la paix, si les jésuites s’en mêlent. Ils veulent que je donne un héritier à la Couronne.
— Avec raison, interrompit Szeps, avec raison, Monseigneur.
— Et, continua le prince, le révérend père voulait tâter le terrain pour savoir si quelqu’un, à la place de ma femme, avait pris de l’influence ici. Je connais ces messieurs : s’il devait y avoir une favorite en titre, je ne la tiendrais que de leurs mains.
Szeps n’en put supporter davantage. Il bondit.
— Monseigneur, cria-t-il, attention, attention, je vous en supplie. Ce sont les gens les plus dangereux du monde. Ils travaillent, comme ils disent, ad majorem Dei gloriam ; alors, ils se permettent beaucoup… Ce serait une chose funeste, abominable… (il cherchait ses mots) impossible…
Cette fois-ci le prince rit franchement. Il mit la main sur l’épaule du journaliste :
— Ne vous inquiétez pas, mon petit Szeps, ces messieurs ne me tiennent pas encore… (Il s’arrêta un instant.) Mais il y a une place à prendre, c’est vrai… une place à prendre… Songez-y, Szeps, la chose peut avoir de l’importance.
Il y eut un silence. De nouveau l’expression du prince changea. Il allait lentement à travers la chambre, la tête baissée.
Soudain, il vint à Szeps, s’assit à côté de lui, lui offrit un verre de porto, et le regardant bien en face, continua d’une voix un peu sourde :
— Puisque nous parlons aujourd’hui de sujets défendus, mon cher Szeps, avez-vous jamais réfléchi à ce que peut être la vie privée d’un homme comme moi ? Le plus pauvre bougre a le droit de choisir sa femme. « Il faut que chaque Jeannot trouve sa Jeannette », dit Voltaire. Mais pour nous autres, princes, la raison d’État décide… Et si je n’ai pas trouvé ma Jeannette ?… Tant pis, je suis bouclé jusqu’à la fin. Vous me direz que je puis avoir des distractions au dehors et qu’elles ne manquent pas. Parbleu, je le sais bien. Mais quand on a une femme querelleuse, ce n’est pas la distraction que l’on cherche hors de chez soi, c’est l’oubli… C’est un peu plus grave. Les femmes…, c’est tout de même curieux, Szeps, que les femmes arrivent là entre vous et moi qui n’avons jamais parlé que de politique. Mais avec ces gaillardes-là, il faut s’attendre à tout. Où ne se risquent-elles pas ?…
Il se mit à rire d’une façon un peu étrange qui inquiéta Szeps.
— Je suis le prince impérial… et jeune encore, et assez mal marié, chacun le sait… Vous imaginez ce que cela peut déchaîner… disons de curiosité chez les femmes. Oui, elles ont envie de me voir de plus près, de tenter leur chance. Eh ! il y a un rôle à jouer ! Intrigue et amour (Cabale und Liebe), beau programme féminin… Qui ne voudrait s’y essayer, jeune fille ou femme, oui, jeunes filles aussi. Pourquoi pas ?… Qui ne désire exercer une influence ? Qui n’a quelque chose à demander ? Songez, Szeps, au nombre de gens qui ont tout à gagner à amener une jolie fille ici, dans cette pièce même où nous sommes. Songez aux propos à double entente, ou tout simplement aux propositions cyniques que je reçois… Mon père est âgé déjà. On spécule sur ma prochaine accession au pouvoir. Il faut prendre ses positions à l’avance… Mettre la main sur le prince impérial, quelle affaire !… Qui la refuserait ?
Le prince se tut et regarda au loin, comme s’il avait oublié la présence de Szeps. Sa figure jusqu’alors belle et douloureuse prit une expression cynique que le journaliste ne lui connaissait pas et qui l’effraya.
— Qui la refuserait ? reprit-il, comme se parlant à lui-même. Pas même vous, Szeps, qui êtes l’honnêteté même… Vous avez une fille, je crois, je vous la demanderais, me l’amèneriez-vous ?
— Mais, Monseigneur, s’écria Szeps bouleversé.
— Quel âge a-t-elle ? dit le prince impitoyablement.
— Ma Rachel a quinze ans, répondit le journaliste perdant la tête devant le tour imprévu qu’avait pris la conversation.
— Quinze ans ! l’âge de Juliette… Il est vrai que le Roméo a la trentaine. Qu’importe ? il régnera peut-être demain. Voilà ce qui compte ! Voilà ce qu’il ne faut pas oublier ! Vous me tiendriez de deux manières, par les idées… et d’une autre façon aussi…
Le pauvre Szeps, au désespoir de voir l’homme sur qui il fondait tant d’espérances se montrer dans une lumière si crue, se cachait la tête entre les mains. Mais le prince s’amusant à ce jeu cruel poursuivit :
— Pensez-y, Szeps, il y a d’illustres précédents dans l’histoire de votre peuple. Souvenez-vous de Mardochée offrant sa nièce Esther au Roi des Rois, Assuérus. Quel oncle prévoyant quel grand politique !
Szeps aux trois quarts anéanti eut enfin le courage d’intervenir.
— Monseigneur, Monseigneur, je vous en prie, arrêtez-vous… je ne puis vous laisser… je ne prévoyais pas… Sans doute, j’ai pensé souvent à l’isolement où vous vivez et, comme je m’honore d’être votre ami, je m’en suis affligé. Comme je regrette que votre rang si élevé vous empêche de fréquenter nos milieux… Oui, il y a là des femmes d’une grande culture, dévouées aux idées les plus généreuses, de nobles caractères… Vous y trouveriez une amie sûre qui vous soutiendrait aux heures difficiles dans votre tâche ardue… Mais ma Rachel est trop jeune ; elle va à l’école ; ses traits ne sont pas encore formés. A cause de ses études, et parce qu’elle a les yeux un peu faibles, elle porte des lunettes…
A ce mot inattendu, le prince éclata de rire.
— Des lunettes ! voilà qui sauve la jeune Rachel. Ah, ah, ah !…
Il riait nerveusement et ce rire faisait mal aux nerfs sensibles de Szeps. Szeps se recroquevillait sur le divan. Que n’eût-il donné pour être à cette heure au Neues Wiener Tagblatt ? Comme il regrettait les longues, passionnantes et pourtant si paisibles discussions politiques qu’il avait eues avec le prince impérial. Voilà qu’il était jeté sur une mer orageuse où il ne pouvait gouverner son frêle esquif. Il était là, attendant la prochaine bourrasque. Pour se donner une contenance, il essuya les verres de son lorgnon.
Le prince, cependant, se calmait. Il se promenait encore machinalement de long en large, mais sa figure s’était détendue. Finalement, il vint s’asseoir en face de Szeps et c’est d’une voix assez triste qu’il s’adressa de nouveau à lui avec cette franchise qui lui donnait tant de charme.
— Je vous demande pardon, Szeps. Au vrai, je suis dégoûté de la vie que je mène. Croyez-vous que je sois fait pour la débauche ? Pas du tout, je la subis, comme une maladie, une maladie incurable, hélas ! Elle se repaît et se fortifie d’espoirs déçus, de renoncements quotidiens, du désir impérieux d’oublier, de la détresse où l’on tombe à voir ce qu’il y avait peut-être de bon et de noble en soi disparaître, englouti peu à peu dans un flot d’amertumes quotidiennes. Il y a en moi un désir qui ne peut se satisfaire de fraîcheur et de pureté. J’apparais cynique, c’est l’envers de la sentimentalité qui ne veut pas mourir dans mon cœur. Il y a toujours là ce qu’on appelle naïvement la petite fleur bleue ; elle se nourrit d’idéal et de rêve. Eh bien, Szeps, elle a la vie dure, je vous en réponds. Elle se plaint et proteste à sa manière. J’aimerais bien étouffer cette voix importune, je n’y arrive pas… Elle entretient des illusions absurdes, elle me parle d’un bonheur qui n’est pas fait pour moi. Bah ! je finirai bien par la tuer… Je vous donne rendez-vous dans un an.
Il parlait sur un ton dont l’ironie ne cachait pas la sincérité. Szeps maintenant s’attendrissait. Quel homme était ce prince impérial ! Quelle nature généreuse et noble ! Voilà que de nouveaux liens se formaient entre eux. Comment ne pas le chérir ?
A ce moment, la porte du salon s’entr’ouvrit et Loschek apparut. Le prince sursauta.
— J’allais oublier un déjeuner officiel. Heureusement cet animal, dit-il amicalement en montrant le vieux serviteur, me rappelle à mon devoir. Szeps, ne m’en veuillez pas de l’heure tourmentée que je vous ai fait passer. Nous réparerons cela la prochaine fois.
Déjà, il se hâtait vers le salon où sa femme, la princesse Stéphanie, l’attendait à 1 h. ½. Le prince désireux d’éviter un tête à tête avec l’irascible princesse pendant le long parcours de ses appartements à ceux de l’empereur l’avait malicieusement convoquée à l’instant même où le jeune aide de camp dont il connaissait la ponctualité venait le prendre dans le salon de réception.
IV 12 AVRIL 1888
Le déjeuner terminé, une voiture de la cour amena le prince impérial et ses deux hôtes prussiens au champ de courses du Prater.
Toute la société y était réunie. Chacun se connaissait dans ce monde très fermé et qui ne se renouvelait guère. On y entrait difficilement. Lorsqu’on y était parvenu, on était ravi d’y trouver un naturel parfait, de la simplicité et ce charme viennois, commun à toutes les classes de la population, fait de joie de vivre, d’insouciance, d’affabilité, d’inconstance aussi. Dans les opérettes qui ont porté l’humeur de Vienne à travers le monde entier, tout se passe sur un rythme de valse qui touche le cœur et le caresse sans y pénétrer ; au troisième acte, il y a traditionnellement un moment dramatique : les amants se brouillent, vont se tuer, ou se quitter, ce qui est pire. Mais au milieu de cette grande querelle passent les accents non oubliés de la valse, ils deviennent plus pressants, finalement ils triomphent et les amoureux tombent dans les bras l’un de l’autre. Cette même valse, parfois plus gaie, parfois plus triste, donne à la vie viennoise son accent et sa cadence.
Il n’y a que deux villes qui sachent habiller la femme, Paris et Vienne. Vienne, ce jour-là, justifiait sa réputation et montrait toutes ses élégances. Amples robes aux larges manches, taffetas, soies, velours, fourrures, chapeaux fleuris, empanachés de plumes d’autruche ou d’aigrette, étaient portés par les femmes les plus belles de ce vaste et divers empire, Viennoises blondes et rieuses, aristocratiques Bohémiennes, brunes Hongroises aux yeux en amandes, Polonaises souples au regard profond, Croates et Slovènes nées sous un ciel méridional. Les cercles de la finance, des affaires et du théâtre se mêlaient au monde de la cour avec cette aisance qui efface les angles et rend la vie de relation facile. Les jeunes filles elles-mêmes venaient aux courses ; leur fraîcheur, leur éclat n’en étaient pas le moindre charme.
Personne ne jouissait plus du plaisir de se trouver dans une si agréable compagnie qu’une toute jeune fille qui sortait pour la première fois en public. Elle n’avait que seize ans. Sa mère, la baronne Vetsera, née Baltazzi, famille levantine et riche, avait épousé un fonctionnaire hongrois de petite noblesse qui faisait carrière dans la diplomatie. Elle s’était installée à Vienne, avait acheté un palais à la Salezianergasse et, bien qu’elle ne fût pas admise à la cour, — les seize quartiers manquaient, — elle voyait la meilleure société de la capitale, à l’exception peut-être de deux ou trois familles très exclusives. L’empereur et l’impératrice la connaissaient et, à l’occasion, lui adressaient quelques paroles aimables. La baronne Vetsera avait été une jolie femme. Avec la quarantaine l’embonpoint était venu, un embonpoint excessif comme il arrive aux femmes de l’Orient. Elle gardait de beaux yeux gris qui retenaient encore le regard. Elle conservait aussi la parfaite amabilité qui lui avait gagné tant d’amis. Elle était riche, elle recevait à ravir ; aussi le palais de la Salezianergasse était-il une des maisons les plus recherchées de Vienne. Ses quatre frères étaient mêlés au monde élégant des courses et des chasses.
La baronne Vetsera avait deux fils et deux filles, Hanna et Marie. Hanna était sans beauté ; la seconde, Marie, au moment où commence ce récit, était la beauté même, mais une beauté toute enfantine encore. Elle était de taille moyenne, bien faite, souple, les pieds et les mains ravissants ; elle avait des cheveux noirs, fins, abondants et, brune qu’elle était, un teint clair comme l’aurore, inattendu sous la masse sombre des cheveux. Autre surprise, ses yeux grands sous des sourcils noirs étaient d’un bleu pervenche, parfois rieurs, mais plus souvent d’un sérieux qui étonnait chez une si jeune fille. Le nez était plutôt court ; la bouche petite aux lèvres charnues s’ouvrait sur les dents les plus éblouissantes qui fussent. Marie avait enfin le plus précieux des dons, celui sans lequel tous les autres sont de peu de prix, la grâce qui appelle le désir des dieux et des hommes.
A sa sortie du couvent, elle avait passé l’hiver en Égypte avec sa famille. A Vienne depuis un mois seulement, elle n’était pas sortie, mais la présence de cette enfant dans le salon de sa mère avait frappé d’admiration les familiers qui fréquentaient la Salezianergasse. Marie s’amusait des compliments qu’on lui adressait et n’en concevait aucune vanité. Comme les jeunes filles de son temps, elle était élevée strictement. En fait, sa mère ne la quittait pas.
Aux courses du Prater, ces dames retrouvèrent beaucoup d’amis. Où qu’elles allassent, elles étaient sûres d’être entourées. Un jeune Portugais de race royale, Don Miguel de Bragance, qui habitait Vienne vint à Marie, plaisanta avec elle et lui offrit de mettre vingt florins sur un cheval dans la seconde course qui allait commencer.
Comme ils causaient, il y eut un léger brouhaha. Le prince impérial et les princes prussiens entraient dans la loge qui leur était réservée. Ces grands personnages excitèrent, comme de juste, l’intérêt ou la curiosité des habitués du pesage. Ces légers mouvements du public échappèrent à Marie qu’accaparait Miguel de Bragance. Derrière elle, sa mère et sa sœur regardaient les princes. Des saluts s’échangeaient entre le public et la loge impériale. Miguel de Bragance quitta Marie pour courir donner de l’argent à un bookmaker ; un remous dans la foule la sépara des siens. Elle resta isolée à quelques pas du pavillon central. Comme elle levait la tête, elle aperçut au centre de la loge un homme jeune, en uniforme de général de cavalerie, des décorations sur la poitrine. Sa façon de se tenir, le port de la tête, l’ovale du visage, quelque chose dans le dessin du nez et de la bouche, la frappèrent. Elle restait à le regarder. « Mais c’est le prince impérial, se dit-elle tout à coup, ce ne peut être que lui ! » Elle hésitait à le reconnaître tant il apparaissait plus séduisant que sur ses portraits. A cet instant, il tourna la tête vers elle et, par hasard, ses yeux rencontrèrent le frais visage de la jeune fille. Ils s’y arrêtèrent un moment, comme saisis d’admiration devant le ravissant tableau de cette beauté inconnue. Marie sentit le sol se dérober sous ses pieds ; elle rougissait, elle aurait voulu disparaître dans la foule, pourtant elle ne pouvait se détourner de ces yeux qui appelaient et retenaient les siens.
Une voix près d’elle la sauva.
— Baronne, je vous avais perdue.
C’était Miguel de Bragance qui revenait. Ce n’était pas un homme très fin. Il ne vit même pas l’émoi de la jeune fille et lui donna ainsi le temps de se remettre. La baronne Vetsera avec un groupe d’amis rejoignait sa fille au même moment. Comment se passa la fin de l’après-midi ? Marie aurait été bien en peine de le dire. Elle suivait machinalement sa mère et sa sœur, échangeait des propos insignifiants avec les gens qu’elle connaissait, répondait dans le vide, souriait sans raison.
Plus tard seulement, comme la réunion approchait de sa fin et qu’elle se trouvait un peu éloignée de la loge impériale, elle osa la regarder. A sa grande surprise, elle vit que le prince impérial était tourné de son côté et qu’il semblait chercher quelqu’un dans la foule. Elle eut soudain le sentiment que c’était elle qu’il voulait revoir. Un flot de joie l’envahit ; elle rougit encore. A ce moment le prince se pencha vers un officier dans la loge et, sans la quitter des yeux, échangea quelques mots avec lui. L’officier à son tour se tourna vers le groupe que formaient les dames Vetsera, puis répondit à la question du prince.
La scène était si claire que Marie ne put s’y méprendre.
Lorsqu’elle rentra chez elle, elle s’enferma dans sa chambre, se déclara souffrante pour ne pas assister au dîner. Elle voulait rester seule. Son âme débordait de bonheur.
V UN CŒUR DE JEUNE FILLE
Marie pensait au prince impérial. Elle n’avait pas rencontré d’homme mieux fait pour être un héros. Elle voyait rassemblés en lui tous les traits dont, au cours de ses lectures et de ses rêveries, elle avait paré l’être idéal qu’elle imaginait. Les qualités les plus contradictoires s’harmonisaient en lui ; il était beau, il était intelligent ; courageux et lettré ; chevaleresque et réfléchi ; un modèle d’aisance et d’affabilité dans le monde, aimant le vin, la musique, les femmes, il n’hésitait pas à passer quinze jours dans les bois en compagnie de gardes-chasse. Il s’occupait avec zèle des affaires les plus ardues. Il était prince enfin, le premier personnage de l’État après l’empereur. Toutes ses vertus en prenaient plus de prix, car il aurait pu mener une vie oisive et scandaleuse comme tant d’archiducs.
Marie se formait ainsi une ravissante image de son héros. Où trouver un prince tel que lui ? Comme les hommes qui venaient chez sa mère lui étaient inférieurs ! Pourtant ils appartenaient à la meilleure, à la plus brillante société de Vienne.
Pour compléter l’image qu’elle s’en faisait, Marie se mit à interroger les gens autour d’elle. La chronique, à ce moment plus qu’à aucun autre, s’occupait de Rodolphe. Il n’était pas de salon où l’on n’en parlât, pas de jour qui n’apportât une anecdote nouvelle, vraie ou fausse, sur son compte. De tout ce qui se disait ainsi au hasard des conversations, Marie prenait exactement ce qui lui était nécessaire pour embellir le portrait de l’homme qui était devenu son idole. Le reste, les traits calomnieux ou bas, semblait ne pas arriver jusqu’à elle. Ainsi les tendres racines d’un arbrisseau savent-elles dans le terrain où elles cherchent leur nourriture attirer et absorber les seuls sucs qui leur soient bienfaisants et par lesquels l’arbre va se développer et grandir.
Marie était adroite dans l’art de poser des questions. Elle le faisait avec beaucoup de prudence, car elle voulait que personne ne pénétrât en elle. Pourtant qu’avait-elle à cacher ? Rien encore. Elle aurait ri si on lui avait dit qu’elle commençait à aimer le prince impérial. Il l’intéressait, il était un héros. Cela, et rien de plus. Mais comme il était agréable de rêver à lui ! Elle y passait les heures les plus douces de sa journée. Elle ne voyait pas que le désir qu’elle avait de garder secrets des sentiments qui lui paraissaient si simples, si avouables, était la preuve qu’ils n’étaient pas exactement ce qu’elle pensait.
Elle s’informait des déplacements de Rodolphe. Hélas ! son père l’envoyait sans cesse aux quatre coins de l’empire. Un jour, c’était à Buda-Pesth où il passait une demi-semaine. A peine de retour il partait pour Prague. Des affaires militaires l’appelaient à Lemberg ou en Bukovine ; des chasses s’organisaient pour lui en Bohème ou dans le Tyrol. On n’avait pas le temps de le suivre à travers l’espace. Parfois on apprenait qu’il était reparti de Vienne sans avoir su qu’il y fût rentré. Parfois enfin ses déplacements étaient tenus secrets, même aux intimes. Les journaux disaient un jour que S. A. I. et R. était revenue à Vienne après une courte absence. En fait, il n’était jamais là.
Ces questions de Marie n’étaient pas désintéressées. Si elle tenait à savoir quand le prince était à Vienne, c’est qu’elle espérait l’apercevoir, soit aux courses, soit au Prater, soit au théâtre. Lorsqu’il était à la Hofburg, elle multipliait les sorties. Que de ruses elle déployait pour apprendre par ses oncles ou par Miguel de Bragance les heures où elle avait le plus de chances de le rencontrer au Prater ! La baronne Vetsera qui était bonne femme s’étonnait alors de voir sa fille Marie ne pas rester en place. Il fallait aller au bois chaque jour, à l’Opéra deux ou trois fois par semaine, mais le succès qu’avait partout Marie était doux à son cœur de mère.
Parfois Marie se moquait d’elle-même lorsqu’elle voyait à quel point elle s’occupait de Rodolphe. La première chose qu’elle lisait dans les journaux était les brèves lignes consacrées aux faits et gestes de la famille impériale. Elle détestait les séjours à Buda-Pesth qui emmenaient de Vienne la cour pour plus d’une semaine parfois, et Rodolphe avec sa femme. La femme de Rodolphe ! Elle ne l’aimait pas. Elle savait, comme tout Vienne, que le ménage du prince n’était pas des meilleurs. A qui en était la faute ? A Stéphanie, à cette grande Belge, laide et sans finesse. Comment, elle avait la chance inouïe d’être l’épouse de l’homme le plus séduisant de l’empire et elle ne savait pas le rendre heureux ! Marie s’imaginait dans une place si précieuse. Que de soins n’eût elle pas pris d’un tel époux, que de tendresse autour de lui ! Si, la nuit, elle se laissait aller à ses rêves, elle ne trouvait pas le sommeil. Rodolphe (elle ne l’appelait qu’ainsi) était près d’elle, elle lui parlait, elle le caressait…
Un soir, à l’Opéra où Marie était avec sa mère et des amis à causer dans le couloir du premier étage, le prince et la princesse arrivèrent droit sur elles. Ces dames n’eurent que le temps de se ranger. Rodolphe passa à côté de Marie à l’effleurer. A cet instant, comme la princesse lui posait une question, il s’était tourné vers elle pour lui répondre. Il ne vit donc pas Marie. L’avait-il aperçue de loin ? Plus tard elle se posa cette question. Mais, sur le moment, elle eut la surprise de constater que son cœur se serrait douloureusement à la vue inattendue de ce couple. Elle avait souvent entendu parler de Rodolphe comme homme marié. Elle ne l’avait jamais rencontré avec sa femme. Ce qui n’était qu’une idée à laquelle on attache plus ou moins d’intérêt devenait une réalité concrète. Il y avait là un fait nouveau… et pénible.
Ce jour-là, bien que son héros fût dans la salle, elle eut une triste soirée.
Pendant quelque temps Marie se satisfit à penser au prince impérial et à le parer de toutes les grâces. Presqu’aussitôt elle se demanda quelle impression elle avait faite sur lui. Elle ne pouvait douter qu’il ne l’eût remarquée aux courses, et peut-être admirée. Mais un doute surgit. « Il m’a regardée, c’est vrai, se dit-elle, mais c’est parce qu’il me voyait pour la première fois. Je lui étais inconnue, alors qu’il connaît tout Vienne. Ce mouvement vers moi, ce n’était pas de l’admiration, c’était de la curiosité. Je suis si jeune. Comment s’intéresserait-il à moi ? »
A d’autres moments, elle admettait qu’il l’eût trouvée jolie. « Il faut croire que je suis jolie et que je plais, se disait-elle puisque tous les hommes dans le salon de maman me le répètent. Mais, hélas ! il y a tant d’autres femmes plus belles que moi qui ont le bonheur inappréciable de pouvoir l’approcher, de causer avec lui. Il en voit chaque jour. Il est blasé, il m’a oubliée déjà. La première fois que nous nous rencontrerons, il ne me reconnaîtra pas. »
Elle se désolait ainsi. Elle ne savait pas que ces doutes, ces inquiétudes, sont les premières nourritures du jeune amour et que des liens se formaient peu à peu dont la force bientôt révélée allait la surprendre.
Elle passa ainsi près d’un mois. Le prince voyageait ou, s’il était à Vienne, elle ne l’apercevait pas. Enfin au début de mai on apprit qu’il y aurait une soirée de gala au Burgtheater en l’honneur du plus grand tragédien d’Allemagne. Tout Vienne y serait, le prince impérial assisterait à la représentation. Ce n’était pas un soir d’abonnement. Marie n’eut pas de cesse qu’elle n’eût fait retenir des places par sa mère. Hamlet était au programme.
— C’est une lugubre et longue histoire, dit la baronne Vetsera à sa fille. Es-tu bien sûre que tu tiennes à l’entendre ? Je m’ennuierai à périr.
Mais on ne résistait pas à Marie et les Vetsera eurent leur loge.
Le soir venu, Marie passa beaucoup de temps à sa toilette. Après mûre réflexion, elle se décida pour une robe toute simple de mousseline blanche qui lui allait à ravir. La loge qu’elle avait choisie n’était pas très éloignée de celle l’empereur. Le prince impérial et la princesse firent leur entrée avec un peu de retard alors que le théâtre et la scène étaient plongés dans l’obscurité et qu’Hamlet invoquait le spectre de son père sur la terrasse d’Elseneur. Au début du premier entr’acte, il y eut des allées et venues dans la loge impériale. Marie s’arrangeait pour la regarder presque constamment sans trop en avoir l’air. Soudain le prince impérial qui était debout et qu’elle n’avait vu que de dos se tourna et, tout de suite, sans la chercher, comme s’il savait d’avance où elle était, posa son regard sur elle. Ce regard était un message ; il disait l’admiration, et aussi le plaisir de retrouver quelqu’un que l’on est heureux de voir. Oui, ce regard disait tout cela, et pour qu’on ne s’y trompât pas, il fut accompagné d’une esquisse de sourire, vite disparue.
C’en fut trop pour Marie, elle se sentit rougir si fort qu’elle se leva, et, pleine de confusion, son mouchoir aux lèvres comme si elle étouffait un accès de toux, elle gagna le petit salon derrière la loge. Là, au milieu de sa joie, elle s’adressa les plus vifs reproches. « Il m’a reconnue, se disait-elle, il ne m’a pas oubliée ! Mais il me tiendra pour une petite pensionnaire qui ne sait que rougir. »
Plus tard dans la soirée, elle reprit courage. Mais les circonstances n’étaient pas aussi favorables. Elle avait dans la salle des amis, elle fut très entourée. D’autre part, le prince disparut de la loge impériale pour un temps assez long. Cependant sur la scène, Hamlet rudoyait Ophélie. Le cœur de Marie se serrait à suivre la triste aventure de cette fille éprise d’un prince. Mais bientôt ce fut Hamlet qui excita sa pitié. Elle découvrit que l’acteur qui le représentait et qui était célèbre pour sa beauté ressemblait au prince impérial. Désormais ce fut Rodolphe qu’elle vit sous les traits du prince de Danemark. « Il est malheureux, se disait-elle, et il n’a personne pour le consoler. » Impuissante à dominer son émotion, elle pleura sur le tragique destin d’Hamlet-Rodolphe.
Pendant le dernier entr’acte, son regard rencontra une fois encore celui de son héros. Sans qu’elle s’en rendît compte, les yeux de Marie étaient pleins de tendresse.
Elle vécut bien des jours sur le souvenir inoubliable de cette soirée. L’esquisse de sourire sur les lèvres du prince ouvrait le paradis. Ainsi quelque chose de plus subtil et de plus doux que des paroles était venu de lui à elle. Pouvait-on concevoir un bonheur aussi grand ? Le cœur débordant de joie, quelques jours passèrent sans qu’elle vît Rodolphe. Puis le temps se gâta. La baronne refusa d’aller au Bois. Déjà Marie s’impatientait. Et voilà que soudain, coup, sur coup, elle le rencontra deux fois de suite au Prater. Il était à cheval ; elle, en voiture avec sa mère et sa sœur. Il passa très lentement près d’elles. Mme Vetsera ne lui avait jamais été présentée, alors qu’elle connaissait l’empereur et l’impératrice. Aussi ne salua-t-il pas ces dames. Mais il regarda Marie avec la même admiration tendre qu’à l’Opéra. Elle se troubla et ne put s’empêcher de rougir. Sa confusion s’accrut à l’idée que sa mère allait s’en apercevoir et la questionnerait. Heureusement Mme Vetsera ne vit rien. Un peu plus tard, alors que ces dames revenaient le long de la grande allée et que Marie était à peine remise de son émoi, elles croisèrent une seconde fois le beau cavalier. De nouveau, il regarda la jeune fille qui rougit encore. Était-ce le hasard qui le ramenait devant elle ? Comment ne pas croire qu’il avait désiré la voir une fois de plus ?
Le lendemain la même scène recommença, Marie rayonnait de joie. Sa mère et sa sœur parlaient en termes flatteurs du prince. Elle put ainsi se joindre à leur conversation et ajouter, sans se livrer, aux éloges qu’elles lui décernaient.
Rentrée chez elle, Marie s’interrogea longuement. Pouvait-elle douter que cet homme aimable eût du plaisir à la voir ? Mais pourquoi rougissait-elle chaque fois qu’il la regardait ? Que penserait-il d’elle ? Elle l’admirait, il est vrai. Était-ce une raison pour perdre tout contrôle d’elle-même ? Car enfin, il n’y avait rien d’autre dans son cœur. Du moins le croyait-elle.
Il fallut un événement extérieur pour l’éclairer.
Depuis longtemps la baronne Vetsera avait décidé d’aller passer avec ses filles l’été en Angleterre. Ce n’était pas un projet nouveau. On en avait parlé souvent à la Salezianergasse. Mais voilà que la date approchait. Mme Vetsera qui avait beaucoup de relations à Londres voulait y être pour la saison, dans la seconde moitié de juin. Ensuite, elles iraient à la campagne chez divers amis. On arrivait à la fin de mai, la question de la date précise du départ se posa.
A ce moment, ce qui n’avait été jusqu’ici aux yeux de Marie qu’un vague projet, devint un fait avec lequel elle dut compter. Elle sentit qu’elle ne pourrait quitter Vienne. Et Vienne pour elle, c’était le prince impérial ; lui seul donnait de la valeur à sa vie. Ses journées se passaient à penser à lui, à se rappeler les moindres détails des heures où elle l’avait vu, à imaginer une prochaine rencontre, à en escompter les félicités. Il remplissait ses pensées. La douleur qu’elle éprouvait à l’idée de l’absence lui montra qu’il remplissait aussi son cœur.
Quand elle fit cette découverte, elle ne s’attrista pas. Pourtant les obstacles entre elle et celui qu’elle aimait paraissaient insurmontables. Et, eussent-ils disparu, que pouvait-elle attendre d’un homme destiné à monter sur le trône et qui était marié ? D’inutiles espoirs et des tourments certains. Du reste, l’étiquette étroite de la cour de Vienne était telle, qu’elle avait peu de chances de lui être jamais présentée. Cette enfant de seize ans savait tout cela. Mais elle ne voulut voir qu’une chose : elle aimait l’homme le plus digne d’être aimé qui fût au monde ; son seul bonheur — si grand qu’il ne se comparait à aucun autre — était de le rencontrer deux ou trois fois par mois, de l’admirer de loin, de sentir son regard passer sur elle. Elle ne demandait rien de plus. Alors pourquoi la priver de cette joie innocente ? Non, elle n’irait pas en Angleterre. Elle supplia sa mère de renoncer à ce voyage. Mme Vetsera ne trouva aucune raison de changer les plans d’un été agréable pour ce qu’elle considérait n’être qu’un simple caprice de sa fille. Marie fut au désespoir ; elle s’alarmait aussi à l’idée que le prince, ne la voyant plus, l’oublierait vite. Le lien qui l’attachait à elle était d’une extrême fragilité. Elle partie, il se romprait. Elle pensa que la seule manière de rester à Vienne était de tomber malade. Elle décida de ne pas manger. Cela lui fut facile. Le trouble où elle était lui enlevait l’appétit. Les malaises qu’elle ressentit furent une raison de plus pour décider Mme Vetsera à hâter leur départ. Marie avait manifestement besoin de changer d’air.
Marie n’avait alors qu’une confidente, sa vieille bonne, une paysanne hongroise de grand cœur qui l’avait élevée et nourrie. Dès les premiers jours où elle vit le prince impérial, elle se tut sur ses sentiments devant sa mère et devant sa sœur Hanna. Mais à sa bonne, elle parlait librement. Il n’y avait à cela, du reste, aucun mal, puisque tout était pur en elle. Elle disait, par exemple : « Tu sais, le prince impérial est beaucoup plus beau que sur ses portraits. » Ou bien, folle de joie, elle disait : « Aujourd’hui au Prater il m’a regardée. Il a parcouru deux fois l’allée, c’était pour me rencontrer encore, j’en suis sûre. » La vieille bonne, la voyant joyeuse et sans arrière-pensée, se réjouissait avec elle. Une autre fois, les choses allaient un peu plus loin. « Ses regards, nounou, étaient pleins de tendresse. » Nounou souriait en entendant celle qui à ses yeux n’était encore qu’une enfant s’amuser à de telles folies. La vieille bonne ne commença à s’inquiéter qu’au mois de juin lorsque Marie fut presque malade à l’idée de quitter Vienne. Du reste, Marie, dans l’excès de son malheur, ne cacha rien à sa nourrice.
— Je l’aime, nounou, je l’aime, et jamais je n’aimerai un autre homme que lui !
La nounou ouvrit tout grands ses yeux plissés. Elle prit la main enfiévrée de Marie.
— Mais tu es folle, ma petite fleur, une fille comme toi ne donne pas son cœur au prince impérial. Ces gens sont trop loin de nous. Ils ne nous connaissent pas. Qu’est-ce que tu attends de lui ?
— Je n’attends rien, dit Marie, je l’aime, et c’est tout. Je suis heureuse à le voir de loin et à sentir son regard sur moi. Je ne veux rien de plus, alors qu’on me laisse au moins cela !
La bonne soupira, mais n’ajouta pas un mot. Dans l’état d’exaltation où était Marie, pourquoi la contrarier ? L’été en Angleterre, la distraction du voyage suffiraient à la changer. Au retour, elle serait la première à rire de ses folies passées.
Quelques jours plus tard la famille Vetsera quittait Vienne.