DEUXIÈME PARTIE
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I UNE ÉTAPE DÉCISIVE
Le 26 Juillet, les Vetsera rentrèrent à Vienne. En Angleterre où Marie avait eu beaucoup de succès, elle s’était montrée moins gaie qu’à l’ordinaire. Sa mère la trouvait souvent taciturne et lui en fit l’observation. Mais elle était bien loin d’en deviner la cause. Marie, craignant peut-être qu’elles ne se moquassent d’elle, n’avait fait aucune confidence à sa mère et à sa sœur. « Ma fille, disait Mme Vetsera, viendra m’apprendre un jour qu’elle se marie. Telle est la jeunesse d’aujourd’hui. »
La beauté de Marie atteignait alors sa perfection. Elle était à ce moment exquis où les grâces de deux âges se mêlent. L’enfant et son sérieux est encore là, on l’aperçoit à une expression, à un geste hésitant, mais déjà le triomphe de la femme s’annonce. Le secret qu’elle cachait dans son cœur ajoutait du rêve et de la profondeur à son regard, donnait à son sourire un charme nouveau.
Lorsqu’on lui faisait compliment, elle ne cachait pas sa joie. « Je suis plus sûre de lui plaire », pensait-elle alors.
Pendant l’absence, l’image de Rodolphe ne s’était pas effacée. Au contraire, vu à distance, il paraissait, comme les très hautes montagnes, plus grand. Il était si vivant en elle qu’elle lui comparait tous les hommes qui lui faisaient la cour. Aucun n’approchait de ce héros. Comment ne pas l’adorer ? Elle avait déjà souffert par lui, pleuré, rougi de bonheur et de confusion. Lorsqu’elle retrouva sa vieille bonne et qu’elle put enfin causer de Rodolphe, elle lui dit : « Je l’aime plus encore qu’au printemps. » L’accent qu’elle mit dans ces simples mots fit impression sur la nounou qui hocha la tête doucement, mais ne répondit pas.
Le prince impérial était aux grandes manœuvres quand Marie arriva à Vienne. Pendant près de quinze jours, elle ne goûta que le mélancolique plaisir d’avoir de ses nouvelles par les journaux. Elle se désolait de n’être pas rentrée plus tôt. Il était alors à Laxenbourg et presque chaque jour dans la capitale.
Vienne, du reste, n’avait pas repris son entrain. La société était encore dans ses châteaux et dans ses chasses. Les dames Vetsera se trouvèrent assez isolées. Marie n’avait presque personne à qui parler de celui qu’elle aimait. Elle se promenait mélancoliquement avec sa mère et sa sœur dans les allées désertes du Prater, là où naguère passait le plus beau des cavaliers. Cette fois, certainement, il l’aurait oubliée. Plus de deux mois sans qu’il la vît ; il n’en fallait pas tant pour effacer une image qui ne pouvait être bien profondément gravée en lui.
C’est alors qu’elle entra en relations avec une personne qui allait jouer dans sa vie un rôle tragique.
Un matin, Mme Vetsera, sortie seule, revint en compagnie d’une de ses amies qu’elle avait rencontrée par hasard. Cette dame fort élégante approchait de la quarantaine ; elle n’avait pas vu Marie depuis que celle-ci était de retour d’Égypte. La beauté de la jeune fille fit une grande impression sur elle. Le nom de cette dame en fit une plus grande encore sur Marie. La comtesse Larisch Wallersee était, en effet, la cousine germaine du prince impérial, fille du duc Louis de Bavière, frère aîné de l’impératrice, et d’une actrice qu’il avait épousée morganatiquement. Jeune fille, et dans les bonnes grâces de l’impératrice, elle avait beaucoup vécu avec la famille impériale. Depuis, pour des raisons assez mystérieuses, l’impératrice s’était détachée d’elle. Mais elle n’en était pas moins cousine de Rodolphe, sachant mille choses sur lui et sur sa vie privée, en possession de le voir où et comme elle voulait. Marie la regardait avec des yeux extasiés.
Pendant une partie du déjeuner on parla de Rodolphe qui allait rentrer à Vienne. Sa vie de ménage allait de mal en pis, à ce que disait la comtesse, laquelle avait l’esprit peu bienveillant. Mais si elle dit du mal de la princesse, elle n’en dit pas de son cousin. La comtesse qui se savait en froid avec l’impératrice et avec l’empereur n’avait plus que Rodolphe à qui s’accrocher dans la famille impériale. Aussi se gardait-elle de se laisser aller à son endroit à la malignité qui lui était naturelle. Elle l’exerça ce jour-là sur l’impératrice, sur l’empereur et sur Mme Schratt, mais sur Rodolphe, rien que de bienveillant. Cela, qui n’était point calculé pour faire impression sur Marie, lui fut peut-être fatal. Si elle avait entendu des choses basses ou calomnieuses sur son héros, elle se serait méfiée de la comtesse. Celle-ci, si aimable pour Rodolphe, apparut à la pauvre enfant comme la meilleure, la plus loyale des femmes et le cœur fermé de Marie se sentit prêt à s’ouvrir.
Le hasard voulut qu’après le déjeuner la comtesse et Marie se trouvassent seules un instant. L’occasion était bonne. Marie en profita pour parler de Rodolphe. Elle le fit, malgré elle, avec tant de chaleur qu’il ne fut pas difficile à la comtesse, chez laquelle vingt ans et plus de vie de cour avaient développé l’esprit de finesse, de pénétrer le secret de cette fille. Quelques questions posées adroitement et avec bonhomie suffirent. Marie était ravissante, il était difficile de ne pas avoir de la sympathie pour elle. La comtesse se laissa prendre par tant de charme. Elle eut vite fait de gagner la confiance de Marie qui n’avait que sa nourrice pour confidente et souffrait du silence auquel elle était contrainte. Et, comme c’était une femme qui savait se servir de tout, elle se dit qu’elle amuserait un instant son inamusable cousin en lui contant le grand amour qu’il avait fait naître dans le cœur de la plus jolie fille de Vienne. Si blasé qu’il fût, il n’y serait pas insensible.
Cependant Marie, lorsque la comtesse Larisch Wallersee la quitta, ne se tenait pas de joie. Grâce à cette nouvelle et chère amie, elle saurait toujours en temps utile l’arrivée de Rodolphe à Vienne, ses projets, son humeur.
Cela seul était déjà un bienfait inestimable… Mais à la vitesse de l’éclair sa pensée franchit une étape de plus : peut-être, un jour, pourrait-elle échanger un message avec lui ! La rapidité avec laquelle elle arriva à ce point la laissa essoufflée. Une fois les battements de son cœur calmés, elle examina à loisir l’endroit où elle se trouvait. La distance infinie qui la séparait de Rodolphe était soudain abolie. Il se rapprochait d’elle jusqu’à devenir presque tangible. Il quittait la planète lointaine où il était apparu pour entrer de plain pied dans le monde où elle respirait. La comtesse Larisch lui en avait ouvert la porte… Peut-être une fois les mettrait-elle en présence. Marie lui parlerait !… Tout cela tenait du miracle. Elle restait absorbée dans ces pensées enchanteresses, n’entendant pas le bavardage de sa mère et de sa sœur à côté d’elle… Elle s’aventura plus loin encore. Soudain, elle frissonna…
Le prince impérial était allé à Prague, absorbé comme à l’ordinaire par des conseils à présider, des audiences, des chasses, des réceptions et des fêtes plus fatigantes que tout le reste. Chaque soir, il fallait souper en compagnie de jolies femmes et boire jusque fort avant dans la nuit. C’est la vie qu’ont menée dans des pays et des siècles divers bien des héritiers présomptifs que la chronique de leur temps qualifiait de débauchés et qui n’en sont pas moins devenus de grands rois. Rodolphe, par moment, s’en accommodait à merveille. Il tenait tête aux meilleurs buveurs ; il faisait aux femmes la cour et ne trouvait pas beaucoup de cruelles. Il paraissait alors infatigable. Quelle que fût l’heure à laquelle il se couchât, il était prêt dès le matin pour les rendez-vous de sa tournée officielle.
Mais à d’autres jours, le dégoût lui montait aux lèvres à voir l’usage et l’abus qu’il faisait de lui-même. N’était-il pas en train de tuer peu à peu, heure par heure, ce qu’il y avait de précieux en lui ? Il discutait une fois avec un ami sur le suicide dont les anciens, à ses yeux, avaient fait un noble et légitime usage. « Comment en avoir peur ? dit-il, à la regarder de près ma vie est une suite ininterrompue de suicides. » — Au point de vue politique, l’idéal qui avait rempli son cœur de jeune homme s’effritait chaque jour. Au lieu de se passionner pour de grandes et nobles idées, il fallait se battre quotidiennement sur les questions les plus triviales avec des gens bornés ou malhonnêtes. Comment résister à la terrible usure de cette lutte ? Que faire ?… Fuir ?… Boire, qui est la même chose.
Sa vie de cœur ne lui apportait aucune consolation. Chez lui, mésentente et querelles. Au dehors, que donnait-il dans les liaisons brèves qui se succédaient au hasard des rencontres… Et toujours l’impression insupportable d’être pris dans un engrenage, l’emploi de chaque heure et la suite de toutes les heures étant fixées à l’avance, sans qu’aucune puissance humaine pût en altérer le cours aussi immuable que celui des astres. A certains jours, il n’essayait même pas de lutter contre les idées noires qui tourbillonnaient dans son cerveau. « Les ancêtres reviennent, disait-il mélancoliquement, je ne puis les envoyer au diable, c’est eux qui m’y mèneront ! » Il avait pour ces crises-là un remède qui opérait, la solitude et le contact de la nature. Ce qui restait de sain dans cet être compliqué et nerveux reprenait une vigueur nouvelle dès qu’il quittait les hommes pour le calme de la campagne.
A Prague, avant de rentrer à Vienne, il arrangea d’aller chasser dans une île du Danube supérieur. Il partit seul. La compagnie des garde-chasse lui suffisait. Il vécut pendant deux jours dans une hutte en bois, un garde lui faisant sa cuisine. Quelle paix ! Pas de police autour de lui, aucun espion, pas de courrier quotidien à dépouiller, nulle femme indiscrète et amoureuse ; amis, famille, empire, évanouis comme des ombres ! Mais, à leur place, les herbes folles, les taillis, les arbres, l’eau, plus loin les montagnes, la neige vierge, plus loin encore le ciel et les nuages. Etre en accord avec les forces mystérieuses de la nature, celles qui font frissonner les feuilles du tremble au coucher du soleil, qui relèvent à l’aube les brins d’herbes inclinés par la nuit ! Une clochette bleue s’entr’ouvrait parmi l’herbe humide pour le saluer. Qu’étaient auprès de cette fleur délicate, couverte de rosée, les camélias et les azalées entassés dans les salons de sa mère ? Il entendait l’appel sourd qui monte du fond des bois, au milieu du jour quand la chaleur étend sa nappe sur les têtes rondes et pressées des pins. Parfois, à l’affût, il restait immobile le long d’un arbre. Bientôt il s’appuyait contre l’écorce fraîche. A ce contact, il oubliait le cerf attendu, hôte libre comme lui des forêts, il s’oubliait lui-même et s’incorporait à l’arbre, son frère, qu’il pressait dans ses bras et dont il sentait la sève sourdre lentement en lui…
Avec octobre, Vienne s’était repeuplée. La cour était à la Hofburg, les théâtres impériaux ouvraient, le restaurant Sacher, chaque soir, accueillait ses aristocratiques clients. C’était une maison fameuse et discrète, car, en outre de ses salles publiques, elle comptait quelques cabinets particuliers où les plus grands seigneurs de Vienne, les archiducs et Rodolphe lui-même venaient souvent finir la soirée. Dans cent tavernes on chantait après le théâtre les aimables valses viennoises, en buvant la bière légère de Pilsen ou un verre de vin blanc de Weidlinger.
Rodolphe, bien vite, rentra dans le cycle fatal de ses travaux et de ses plaisirs. Corvées et débauches étaient liées les unes aux autres comme les anneaux scellés d’une chaîne. Cette chaîne était lourde, il aspirait à s’en défaire. Mais il sentait qu’une nécessité inéluctable la lui imposait.
Il acceptait le travail, les corvées de la représentation et les minuties du service militaire ; tout cela servait, plus ou moins bien, une grande cause qui le dépassait. Mais il étouffait dans l’atmosphère orageuse de sa vie privée. La lutte continuelle, parfois sourde, parfois aigre, que menait sa femme lui était insupportable.
C’étaient des mots piquants, ou un silence lourd de menaces, ou des reproches amers, — jamais la paix.
Cet automne un petit incident l’exaspéra. Il avait été voir dans la soirée une jolie femme de la société polonaise, la comtesse Czewucka.
Il employait pour ces sorties qui devaient rester secrètes un cocher bien connu à Vienne, Bratfisch, homme discret et sûr qui lui était entièrement dévoué. Ce Bratfisch, joyeux compère, avait gagné une sorte de célébrité par ses talents de siffleur. Il n’était pas rare que ses clients de nuit le fissent venir dans le cabinet particulier où ils soupaient pour l’entendre siffler les airs populaires et les chansons à la mode. Ce soir-là, Bratfisch attendait donc à la porte du petit hôtel de la Waaggasse où habitait la belle comtesse Czewucka. Il se trouva que la princesse était ce même soir au théâtre. Le chemin le plus direct pour rentrer à la Hofburg passait par la Waaggasse. A la sortie du théâtre, le landau qui l’avait conduite prit donc cette rue. A la porte du petit hôtel de la comtesse Czewucka, elle vit la voiture de Bratfisch. Il y avait trop de gens à la cour qui avaient intérêt à brouiller le couple impérial pour que la princesse ignorât que son époux s’occupait à ce moment-là de la jolie Polonaise. On ne lui avait pas laissé ignorer non plus que Rodolphe employait souvent pour ses sorties amoureuses Bratfisch qu’elle connaissait comme tout Vienne. Elle se souvint que son mari avait refusé de l’accompagner au théâtre sous un prétexte qui lui avait semblé peu plausible. Mettant tout cela ensemble, elle eut aussitôt la conviction que Rodolphe était là, derrière les volets clos de cet hôtel.
Sans hésiter, elle fit arrêter sa voiture, descendit et s’adressant à Bratfisch lui ordonna de la ramener à la Hofburg. Le joyeux compère se trouva fort embarrassé. Comment ne pas obéir à un ordre de la princesse impériale ? Du reste, s’il refusait, le scandale n’irait-il pas plus loin ? Ne serait-elle pas capable de sonner la porte de l’hôtel ? En un clin d’œil, il eut pesé les difficultés de la position et, avec un aimable sourire, il répondit :
— Aux ordres de V. A. I.
La princesse donna l’ordre à son landau dont le cocher et le valet de pied portaient la livrée impériale d’attendre à la porte de l’hôtel et monta dans la voiture de Bratfisch. On imagine les commentaires de la valetaille à la Hofburg lorsqu’on vit descendre la princesse de cet équipage. Il ne se passa pas vingt-quatre heures sans que toute la cour ne fût informée de ce nouveau scandale. Il arriva jusqu’aux oreilles de l’empereur qui déplora la conduite de sa belle-fille. La devise de ceux que leur haute position met en vue est le mot de l’Évangile : « Malheur à celui par qui le scandale arrive. » Rodolphe acceptait les règles du jeu et observait pour sa vie privée le secret nécessaire. Mais comment ne pas blâmer une princesse qui rendait publics les dissentiments conjugaux et donnait à rire à la cour et à la ville ?
Rodolphe n’en ouvrit pas la bouche à sa femme. A quoi bon ? Il jugeait la situation entre eux irréparable. Son seul désir était de ne plus voir la princesse qu’officiellement et de garder les apparences. La faute de tact dont elle s’était rendue coupable l’irrita. On ne pouvait la pardonner à une personne de son rang.
Le bruit que fit cette petite histoire ne resta pas confiné dans les cercles de la cour. Elle se répandit dans la ville. La désunion du couple impérial était patente, et l’on s’agita partout où l’on sentait l’importance d’avoir près du prince une femme intelligente, adroite et sûre qui sût capter sa confiance et sur laquelle on eût prise. Cette question fut longuement débattue dans l’arrière-cabinet du Neues Wiener Tagblatt, entr’autres.
Il y eut vers ce moment une fête au Tegernsee. Rodolphe, en Bavière à ce moment, s’y rendit en compagnie de sa femme. Il y rencontra sa cousine, la comtesse Larisch Wallersee, pour la première fois depuis son retour. Il ne l’avait pas en particulière estime, mais il gardait avec elle des rapports amicaux, car elle lui témoignait un dévouement extrême, et savait-on si elle ne serait pas quelque jour utile ? La politique des cours est la même pour les grands et pour les petits : ne froisser personne et se préparer des appuis. Dans une construction un simple tenon est, à un moment donné, aussi nécessaire qu’une poutre.
Ce soir-là, Rodolphe était de brillante humeur, les vins qu’on avait servis à table et surtout le champagne lui avaient plu, les femmes étaient jolies, l’atmosphère agréable. La comtesse Larisch, avec l’adresse d’une femme rompue aux manèges de la cour et du monde, finit par l’isoler.
— Mon cher cousin, dit-elle, quelle carrière est la vôtre ! Vous ne vous contentez pas d’être l’espoir de la monarchie, il faut aussi que vous jouiez les don Juan. Mais vous avez tant de succès que vous devez être blasé. Pourtant, si cela vous amuse, je vous dirai une conquête que vous avez faite sans même vous en douter.
On avait tenu cent fois des propos pareils à Rodolphe et généralement ils s’étaient terminés par une offre assez brutale. Il ne s’étonna pas autrement à l’idée que sa cousine qui avait l’esprit d’intrigue et brûlait d’exercer une influence se fût, elle aussi, mise en quête.
— Où voulez-vous en venir, Marie ? demanda-t-il non sans brusquerie.
— Mon cher Rodolphe, ce que j’ai à vous dire est la chose la plus innocente du monde. C’est un conte bleu pour les enfants. Cela vous change, hein ! Une jolie fille s’est éprise de vous, rien qu’à vous voir. C’est flatteur. Vous auriez été votre aide de camp qu’elle vous aurait aimé tout autant, car c’est d’amour qu’il s’agit, mon cher, d’un amour véritable, Juliette…
— Et comment s’appelle votre amoureuse ?
La comtesse voulut se faire prier.
— Elle appartient à la société, mon cher cousin, et ce serait très indiscret…
— Allons, Marie, vous brûlez de le dire et vous n’êtes venue que pour cela, interrompit le prince gaiement.
— Vous voilà despotique à votre ordinaire, dit la comtesse. Il faut toujours vous céder. Cette jeune fille est la baronne Marie Vetsera.
A ce nom, le prince eut un mouvement. Marie Vetsera ! Un visage presque enfantin lui apparut, un être pur et charmant auquel il était lié par une complicité muette de quelques secondes, le temps d’un coup d’œil à travers une salle de spectacle ou le long d’une allée au Prater.
— Mais elle est ravissante ! s’écria-t-il.
— Je vous ai dit qu’elle était jolie.
— Jolie ! elle est belle, elle est ravissante, reprit Rodolphe avec force. C’est la plus séduisante des jeunes filles de Vienne. Je ne l’ai vue que deux ou trois fois, et de loin. Mais je ne l’ai pas oubliée. Vous pouvez le lui dire de ma part.
— Elle en sera folle de joie, assura la comtesse… C’est une enfant encore. Quelle fierté à apprendre que vous l’avez distinguée !
A ce moment Rodolphe quitta sa cousine et se dirigea vers un groupe d’invités au milieu duquel était assise la belle comtesse polonaise, qui, pour l’heure, avait su lui plaire.
II REMOUS
Jetez une pierre dans une mer en fureur, elle disparaît sans laisser de traces. Jetez une pierre dans un étang que ne ride aucune brise, le choc de la pierre agite l’eau ; du point où elle est tombée, des cercles concentriques se forment qui, par ondes régulières, s’étendent jusqu’aux bords. Bientôt la surface entière vibre du coup qu’elle a reçu.
L’indiscrétion calculée de la comtesse Larisch tomba chez un homme tout semblable à une mer fouettée par les vents. Chez lui pas de paix, un tumulte sans cesse renouvelé, mille influences et pressions exercées chaque jour. Pourtant le nom de Marie Vetsera arrêta Rodolphe.
Une jeune fille et qui l’aimait ? Remplirait-il longtemps ce cœur virginal ? Que pouvait être l’amour d’un astre pur et jeune ? Elle était belle. Un autre viendrait qui, libre, saurait la prendre. Elle oublierait le rêve romanesque de ses seize ans. Pourtant elle ne semblait pas coquette. Il y avait quelque chose de sérieux dans ce regard qui parfois s’était attaché au sien. Il eut le désir de le rencontrer encore. Mais la vie l’emportait de ci, de là. Quand la reverrait-il ? Elle serait mariée et amoureuse de son mari.
Lorsque la comtesse Larisch retrouva seule Marie, et elle en fit naître rapidement l’occasion, elle lui rapporta les paroles du prince. Marie rougit — elle rougissait encore quand le nom de Rodolphe était prononcé — mais elle ne dit rien. Elle prit les mains de la comtesse dans les siennes. Sa mère entrait à ce moment.
Pendant la fin de la visite, Marie resta muette. Lorsque la comtesse Larisch partit, elle lui dit à la dérobée :
— Revenez vite, j’aurai à vous parler.
Au cours des brefs instants que Mme Larisch Wallersee avait passés là, Marie avait déjà franchi d’un bond hardi les murs qui jusqu’alors fermaient son horizon. Au début, il lui suffisait de voir le prince. Le bonheur qu’elle en tirait remplissait ses journées. Puis, à partir du soir de l’Opéra où il l’avait regardée avec tant de douceur, elle n’était plus heureuse à moins d’échanger un regard avec celui qu’elle aimait. Mais comme il était loin d’elle ! L’arrivée de la comtesse Larisch avait soudainement rapproché cet inaccessible héros. Marie pouvait en parler avec quelqu’un qui le connaissait dès son enfance, qui était de sa famille, qui l’abordait à loisir, savait de lui mille choses secrètes et vraies. Elle avait à peine eu le temps de savourer ce bonheur inattendu, de le tâter, d’en mesurer toute l’étendue, de s’y habituer, qu’elle en vit bientôt les limites étroites comme celles d’une prison. Elle en était là lorsque soudainement les parois entre lesquelles elle étouffait s’écroulèrent dans un coup de théâtre pour lui offrir de nouvelles et radieuses perspectives.
Il semblait qu’une fée voulût réaliser ses plus aventureux désirs. Elle avait souhaité un échange de messages entre Rodolphe et elle ; tout aussitôt, lui arrivaient les paroles de Rodolphe à son adresse. Elle avait les mots mêmes que le prince avait prononcés. Il la trouvait ravissante — n’était-ce pas mieux que jolie ou belle ? Ravissante — elle lui plaisait donc, il ne se bornait pas à l’admirer. Et il voulait qu’elle le sût ! Marie restait interdite de bonheur, elle n’osait plus regarder l’avenir, elle n’osait plus formuler un vœu.
Soudain, une pensée nouvelle, effrayante, se présenta. Elle connaissait les paroles de Rodolphe. Mais que lui avait dit sa cousine en parlant d’elle, Marie ? Avait-il appris qu’il était aimé ? Sans doute la comtesse lui avait livré ce secret jalousement gardé dont elle était seule dépositaire. D’abord la pudeur et la honte s’emparèrent de Marie. Seule dans sa chambre, elle rougit, des larmes lui montèrent aux yeux. La vieille nounou qui la regardait s’alarma.
— Qu’as-tu, ma petite fleur ? dit-elle.
— Je ne sais pas, dit Marie, en fondant en larmes et se jetant dans les bras de sa nourrice, je ne sais pas… Je suis heureuse !…
Quelques jours passèrent. Et de nouveau Marie s’impatienta. L’amour est un dieu exigeant, on ne marchande pas avec lui. Il est rusé aussi. Il demande ceci seulement, on le lui donne. Aussitôt il lui faut davantage. Finalement on s’aperçoit qu’il ne se satisfera pas avant d’avoir tout. Ce qui auparavant comblait Marie de joie lui paraissait maintenant bien peu de chose.
Enfin, après son entrevue avec la comtesse Larisch, elle revit Rodolphe au Prater. Avec quelle impatience elle attendait cette rencontre ! Que de félicités elle s’en promettait ! Hélas ! elle n’eut qu’une joie incomplète, car à ce moment même sa mère lui parlait. Elle put à peine le regarder. Elle se sentit si malheureuse qu’elle crut ne pouvoir retenir ses larmes. Le sort était trop dur pour elle ! Lorsqu’elle se remit, le chagrin fit place à l’inquiétude. Il l’aurait trouvée froide, indifférente. Ou peut-être la prendrait-il pour une coquette qui se détournait de lui maintenant qu’elle savait lui plaire. L’une et l’autre hypothèse étaient insupportables. Elle brûlait de se justifier. Si encore elle avait eu la comtesse Larisch près d’elle. Elle lui eût expliqué ce qui s’était passé. Celle-ci aurait dit à Rodolphe que Marie… Ah ! que pouvait-elle dire à Rodolphe ?
Trois jours plus tard, elle était à l’Opéra un soir où le prince y vint. Cette fois-ci elle le regarda à loisir. Il lui adressa même un imperceptible sourire. Mais sa joie si grande fut brève, car elle trouva que Rodolphe avait mauvaise mine. Oui, il était maigri et pâli, les yeux creusés comme un homme qui a de la fièvre. Elle s’alarma. Il était malade. Ou il préparait une maladie. Naturellement les gens autour de lui ne voyaient rien. Qui le regardait comme elle, Marie ? Ils s’en apercevraient lorsqu’il serait déjà trop tard. Ah ! être là, si près de lui, et ne pouvoir voler à son secours ! Elle savait qu’il partait le lendemain pour la Galicie, long voyage et fatigant. Il serait souffrant en route, loin d’elle. Marie se désolait. Cette nuit-là, elle ne dormit pas. Les matins suivants, elle se fit apporter les journaux de bonne heure, à la stupéfaction du portier. Elle y cherchait vivement les nouvelles du prince héritier. Pas un mot sur cette santé précieuse.
Ainsi passaient les jours de Marie. Elle vivait dans une attente fiévreuse… De quoi ?…
III POLITIQUE
Ce n’était pas sans raison que Marie s’était alarmée à l’Opéra. Ses yeux pénétrants avaient lu sur les traits fatigués du prince la crise morale qu’il traversait. Elle n’eût pas été déçue en apprenant qu’elle n’y jouait aucun rôle. Il remplissait la vie de Marie. Elle ne se faisait aucune illusion sur le peu de place qu’elle tenait dans celle de l’héritier présomptif de la couronne des Habsbourg. Avait-il pensé une fois à elle depuis qu’il l’avait vue ?
Mille intrigues se nouaient autour de Rodolphe. Des gens adroits, insinuants, passionnés s’agitaient près de lui. Il s’intéressait à la politique. Il n’y voyait pas seulement, comme les sceptiques, un jeu de cartes subtil. Jeune homme au cœur généreux, il voulait pour ses peuples plus de justice, plus de liberté, plus de bien-être. Il détestait l’arbitraire et la fameuse maxime chère à ceux qui avaient le pouvoir : divide ut imperes. Il accusait leur indifférence, leur sécheresse. Il était entouré d’hommes dont il haïssait les idées. Il fallait les recevoir aimablement, leur sourire. Impulsif de nature, il n’arrivait à la prudence nécessaire que par une longue contrainte.
Il avait besoin d’amitié, mais dans sa position où trouver un ami ? Ceux qui l’abordaient, quelles que fussent leurs protestations désintéressées, voulaient se servir de lui. Pour un Philippe de Cobourg, pour un Hoyos il avait les sentiments que l’on a pour des gens avec qui l’on soupe en compagnie de jolies filles ou avec qui l’on chasse. Ceux-là n’avaient rien à demander ; ils ne donnaient pas grand’chose non plus. Mais les autres ! Qui donc entrait dans son cabinet sans le désir d’en tirer un bénéfice ? Ses amis de la presse libérale spéculaient aussi, à longue échéance, il est vrai, mais pour un enjeu énorme. Les femmes qui lui plaisaient, on s’imaginait naïvement qu’il les avait choisies, mais elles étaient mises sans doute sur son chemin par des gens qui y avaient intérêt. Pas un ami sûr. Il fallait suspecter un chacun. A cette pensée amère Rodolphe s’assombrissait. Il ne pouvait s’en débarrasser. Elle faisait des ravages en lui.
Dans la famille impériale, Rodolphe ne causait avec personne à cœur ouvert. Il ne parlait jamais politique à son père. Sur ce terrain-là, aucune entente entre eux, ils étaient aux deux pôles et n’avaient que des conversations purement formelles. Sa mère avait été tout près de lui, mais avec les années, elle devenait plus fermée, plus distante. Son goût pour la solitude et les voyages augmentait ; elle ne paraissait pas aux cérémonies officielles ; elle s’organisait une vie secrète dans laquelle personne n’était admis, pas même son fils. Parfois à un mot, Rodolphe devinait qu’elle voyait toujours en lui le fils de son sang. Parfois, à un regard, il imaginait qu’elle avait de la tendresse pour lui, même de la pitié ; si elle se sentait devinée, c’était une raillerie, ou un sarcasme. Elle ne supportait aucun épanchement.
Il ne s’entendait qu’avec une seule personne parmi, ses proches, avec l’archiduc Jean Salvator de Toscane. Bien que l’archiduc fût son aîné de six ans, ils avaient été camarades de jeux. C’était un homme passionné pour les choses militaires et un bon soldat. D’autres raisons encore attiraient Rodolphe vers son cousin. Seul des membres de la famille impériale, il avait des idées libérales et, mettant ses idées en pratique, s’efforçait de vivre, non en archiduc, mais en homme privé. Il s’était épris d’une charmante jeune fille de la bourgeoisie viennoise, Milli Stubel, et menait avec elle une libre et agréable existence. A l’ordinaire il passait les soirées chez la sœur de son amie dans un cercle tout intime. Rodolphe admirait son cousin, qui avait choisi, selon lui, la meilleure part. Il l’enviait d’avoir su se créer, si près de la redoutable Hofburg, un bonheur simple et quasi familial avec une fille qui l’aimait, loin de tout mensonge, de toute étiquette. Que cela était tentant ! hélas, inaccessible !
Il en causait un soir avec son cousin, Milli Stubel étant présente et s’occupant autour d’eux.
— Au vrai, dit Jean Salvator, les liens qui me retiennent dans ce pays ne sont plus très forts… j’ai épuisé les joies que l’étiquette et les honneurs peuvent donner. Milli… viens ici, dit-il en s’adressant à la jeune fille.
— Milli est tout pour moi, continua-t-il. Ne crois-tu pas que manger seul avec elle est autrement agréable que les dîners de famille ou de gala à la Hofburg ? On cause librement ici, on n’est pas obligé d’écouter les sornettes de l’oncle Albrecht (l’archiduc Albrecht, vainqueur à Custozza, était la bête noire de Jean Salvator). Je ne suis pas un archiduc pour Milli, mais un homme qu’elle aime. C’est autre chose, que tu ne connaîtras jamais… Malheureusement, je suis encore une Altesse Impériale dans ce pays, je manque de liberté. Bah ! un jour, je m’en irai… Il ne me sera pas difficile de renoncer à mes titres, droits et prérogatives. Et cette petite fille en sera aussi joyeuse que moi… Je quitterai l’Autriche. Le monde est vaste, Rodolphe… J’aime la mer… Il y a là-bas des îles dans les mers du Sud qui m’attirent. Nous les gagnerons lentement sur un voilier.
— Venez avec nous, dit Milli à Rodolphe en plaisantant. Vous êtes amiral ; si vous le voulez, vous commanderez le bateau.
— Il faudrait avoir une amie comme vous, répondit-il. Mon cousin Jean est un homme heureux.
Depuis, il pensa souvent à cette conversation. Une vie nouvelle ! personne ne la désirait plus ardemment que lui. Mais à vie nouvelle, compagne nouvelle. Où la trouver ? Il était seul ; sa pauvreté véritable lui apparut. A ce moment, le doux et frais visage de Marie Vetsera passa devant ses yeux. Il y avait dans ce regard quelque chose de sérieux et de passionné qu’on ne pouvait oublier. Celle-là, peut-être, se donnerait toute entière et ne demanderait rien… Il haussa les épaules. « Je serai toujours un incorrigible rêveur, » pensa-t-il.
Ce qui retenait l’archiduc Jean Salvator en Autriche était l’ambition. Il voulait triompher avec les idées qu’il défendait. Il se voyait puissant dans un empire libéral sur lequel régnerait son cousin Rodolphe. Il attendait tout de celui-ci. Cependant il se laissait aller à sa nature qui était vive et emportée. Il critiquait sans ménagement les théories du chef de l’armée et de l’état-major. Il publiait même des articles et des brochures sur ces questions, en Autriche ou à l’étranger. C’étaient là choses qu’on ne pardonnait pas à la Hofburg. Dernièrement l’empereur avait défendu à son fils de voir l’archiduc Jean. Cet ordre avait irrité Rodolphe. Il fallait obéir pourtant. Mais, peu à peu, malgré la défense de l’empereur, il avait repris secrètement contact avec son cousin.
Jean Salvator s’impatientait. L’empereur approchait de la soixantaine, mais ne donnait aucun signe de de fatigue. « Ton père, disait-il à Rodolphe, travaille à la façon d’une machine. Il ne se passionne pas, il ne se dépense pas, alors il ne s’use guère. Cela peut durer. » « Tu supporteras ça longtemps ? » jeta-t-il un jour hardiment.
Rodolphe n’avait pas répondu.
Les idées avancées de Jean Salvator, si elles lui valaient l’inimitié des milieux officiels, lui avaient attiré des sympathies dans les cercles libéraux et dans la marine. Il devint en quelque sorte chef de parti, mais comme tel il fut obligé à beaucoup de précautions et à cacher son activité. Une action qui ne peut s’exercer que dans l’ombre prend aussitôt un caractère dangereux. Le malheur fut que, par suite de l’obligation pour Rodolphe de ne voir son cousin qu’en secret, leurs relations clandestines eurent bien vite, qu’il le voulût ou non, une allure de conspiration.
On ne sort pas le soir de chez soi par une petite porte, enveloppé dans un manteau qui vous cache jusqu’à la figure, on ne saute pas dans un fiacre, on n’échappe pas aux espions qui sont à vos trousses, on ne prend pas l’escalier de service pour aller parler entre quatre yeux de la pluie et du beau temps. Les entretiens de Rodolphe et de l’Archiduc Jean Salvator touchaient aux plus graves questions de l’État.
Chez Rodolphe, ces conversations avaient surtout un caractère objectif. Son désir était d’étudier avec un homme sûr et d’idées libérales, avec un des siens, des problèmes qui le passionnaient. Il pensait préparer ainsi l’avenir. L’archiduc, d’esprit aventureux, qui se plaisait dans l’intrigue, avait un but plus proche. De toute sa volonté, il tendait à l’action. Mais comme il était fin, il sentait la résistance sourde de Rodolphe et que celui-ci était encore bien éloigné d’envisager un coup de force. Il fallait donc l’engager peu à peu dans la voie qu’il avait choisie, l’enserrer dans un réseau d’intrigues, tout en ne lui laissant voir qu’une petite partie de l’œuvre entreprise. Il le compromettrait ainsi à son insu et l’amènerait, à l’heure choisie, à l’obligation de prendre un parti éclatant.
L’archiduc connaissait son cousin. Il ne fallait pas le heurter de front, mais se servir des inévitables mouvements de colère qui suivaient l’échec de ses essais de réformes militaires. L’état-major écoutait avec déférence les projets et remarques du prince impérial. Mais il n’en comprenait pas l’intérêt et ne déviait pas d’un pouce de la ligne qu’il s’était fixée. « Ils sont trop stupides », criait alors Rodolphe. C’était le moment pour Jean Salvator de pousser une pointe un peu plus hardie et de planter un nouveau jalon.
Le prince héritier, s’il ne voyait pas le jeu complet de son cousin, était pourtant assez perspicace pour deviner que Jean Salvator tramait en secret mille intrigues. Jusqu’où les poussait-il ? Rodolphe ne tenait pas à l’apprendre, de peur d’être obligé de rompre avec lui. Avec qui causerait-il librement ?
Avant son départ pour la Galicie, un mot prudent de l’archiduc éveilla la suspicion de Rodolphe et le mit sur ses gardes. L’archiduc lui parla de ce voyage, du séjour que le prince ferait à Lemberg. Il nomma le chef d’état-major du XIe corps d’armée et ajouta :
— C’est un des nôtres. Tu pourrais peut-être lui dire un mot.
— Un mot de quoi ? fit brusquement Rodolphe.
— Oh ! un mot aimable, répondit d’une façon évasive l’archiduc qui vit qu’il avait été trop loin.
Rodolphe n’insista pas, mais il gardait un désagréable souvenir de ce minuscule incident.
En wagon, le mot : « C’est un des nôtres », lui revint à la mémoire et prit un aspect inquiétant. Dans son esprit enfiévré, il lui apparut tout chargé d’un sens sinistre. « Un des nôtres », l’archiduc ne se serait pas exprimé autrement s’il avait voulu désigner un conjuré. Un conjuré ! Y avait-il donc conspiration, entente secrète entre l’archiduc et des officiers supérieurs en activité ? Rodolphe eut soudain une lueur sur ce qui se préparait dans l’ombre. Parbleu, avec son air de ne s’intéresser qu’aux idées, son cousin avait un esprit positif, il savait que la chance doit être aidée et qu’à un moment donné il faut avoir la force, la force matérielle dans ses mains. Une mutinerie, un coup d’état militaire, rien ne pouvait être plus odieux à Rodolphe qui était un soldat, et loyal. Jusqu’ici il s’était imaginé un peu naïvement que l’on pouvait parler de tout sans danger. Maintenant il voyait que les paroles tendent invinciblement à se traduire en actes. Il s’exaspéra à l’idée que lui, prince héritier, maréchal dans l’armée, pourrait être un chef de mutins. Des révoltes militaires, c’était bon pour les Russes, ces Asiatiques doux, cruels et fourbes. Leur histoire dynastique en est pleine. Lui, un Habsbourg, jamais ! Il s’enflamma de colère contre son cousin qui voulait l’entraîner dans les chemins qui mènent droit au déshonneur. Il se promit de lui dire dès son retour toute sa pensée, au risque d’une rupture.
Pendant son court séjour en Galicie, il se monta de plus en plus. Pourtant, par une étrange contradiction, il se montra fort aimable avec le chef d’état-major du XIe corps d’armée. Et cependant il le regardait avec inquiétude. « Est-ce la figure d’un traître ? » se demandait-il.
Il arriva à Vienne de bonne heure, déjà fatigué. Dans son courrier, des lettres l’irritèrent. Décidément, partout, il rencontrait des obstacles. Une entrevue avec sa femme fut sans agrément. La princesse adoptait pour l’instant une attitude de victime. Elle parlait peu, soupirait beaucoup. « Il n’y a rien de naturel chez cette femme, pensa Rodolphe, je crois que je la préfère encore quand elle se fâche. » Tout cela n’était pas fait pour lui détendre les nerfs.
Il eut pourtant un moment plus tranquille. Le comte Hoyos vint le voir. C’était un homme simple, sans beaucoup d’idées, mais incapable de machinations. Rodolphe l’invitait souvent à la chasse. Le comte venait le prier d’assister à un souper qu’il organisait le soir même chez Sacher.
— Nous serons tout à fait entre nous, dit-il. Les hommes ? Vous, Monseigneur, Philippe et moi. Mais je vous ai trouvé une tzigane comme vous n’en avez jamais entendu. Elle s’appelle Marinka ; elle est toute neuve à Vienne, un peu sauvage peut-être, mais, quand elle chante, elle vous emmène loin.
— Mon cher, je ne viendrai pas, dit Rodolphe. Je suis fatigué. On m’a fait boire plus que de raison en Galicie. Cela fait partie de mon métier, paraît-il, et leur tokay n’était pas des meilleurs. J’ai des affaires toute la journée. Je me coucherai tôt.
Le comte Hoyos se mit à rire.
— Voilà de belles et sages résolutions, Monseigneur. Mais quand vous aurez passé une journée dans des paperasses poudreuses, quand vous aurez eu à vous fâcher dix fois contre ces abrutis du Stuben Ring[1], quand vous aurez eu dîné en cérémonie au Palais, vous serez bien heureux de venir vous reposer dans l’atmosphère tranquille d’un cabinet chez Sacher. Là, point de soucis, rien d’officiel, du vin excellent, deux ou trois aimables créatures, plaisantes à regarder, et puis Marinka ! Je serais bien étonné, si elle ne vous touchait pas.
— Elle chantera pour vous. Quant à moi, je tâcherai de dormir.
— Enfin, si le sommeil est long à venir, Monseigneur, vous savez où nous trouver.
Rodolphe eut une journée ennuyeuse. Au dîner assistait l’archiduc Albrecht, le vainqueur de Custozza, dont l’influence était encore toute puissante au ministère de la guerre. Ce vieillard parla beaucoup et de façon à irriter Rodolphe. Il se souvint d’un mot de Jean Salvator : « Avec ton père, on finirait peut-être par s’entendre. Mais l’oncle Albrecht, il tient toute l’armée dans sa main. Il faudra l’abattre ! »
Le soir, enfin, Rodolphe put s’échapper. Il passa un instant chez lui, puis, accompagné par Loschek qui ouvrait le chemin, il sortit seul par la petite porte de fer de la cour des Suisses. Un équipage privé attendait au coin de la Josephs Platz. Il y entra, jeta un mot au cocher qui fouetta ses chevaux.
Quelques minutes plus tard, Rodolphe descendait dans une rue fort animée du centre de Vienne. Il la quitta aussitôt pour prendre une ruelle. Au rez-de-chaussée d’une maison sans apparence, il poussa une porte entr’ouverte, monta deux étages d’un escalier de service, frappa à une porte sale et fut introduit dans un vaste appartement dont plusieurs pièces étaient éclairées. Il sembla au prince qu’au moment où il passait devant une chambre dont on ferma vite la porte deux ou trois personnes essayaient de se dissimuler. Cela l’indisposa et il arriva fort irrité dans une pièce arrangée en bureau où son cousin Jean Salvator l’attendait.
Depuis le mot de l’archiduc au sujet du chef d’état-major à Lemberg, Rodolphe s’était promis d’être prudent et d’user de ruse pour arriver à savoir jusqu’à quel point l’archiduc s’était engagé. Il fit donc un effort sur lui-même et l’entretien entre les deux cousins s’engagea calmement.
Milli Stubel n’était pas présente, ce soir-là. Rodolphe augura mal de son absence. Jean Salvator voulait sans doute parler politique.
L’archiduc se trouvait à ce moment-là dans une position assez délicate. Il avait travaillé en secret bien plus que Rodolphe ne pouvait le croire. Il lui fallait maintenant donner des satisfactions aux impatients de son parti, les convaincre que le prince impérial était avec eux. Il avait donc résolu de mettre son cousin en face d’une responsabilité à prendre. Mais il savait avec quelle précaution il fallait aller de l’avant.
Rodolphe, pour l’instant, parlait avec sympathie des officiers de grades inférieurs, hommes de classe modeste, généralement instruits, au courant des grandes questions politiques et sociales qui divisaient l’empire, et dans l’ensemble favorables aux idées libérales.
— Voilà notre plus ferme appui, Gianni, dit-il, employant pour l’archiduc le petit nom par lequel l’appelait son amie.
Gianni haussa les épaules.
— Ils se rangeront de notre côté quand nous aurons gagné la bataille, mais ce n’est pas sur eux que l’on peut compter pour la livrer. Il nous faut des troupes de choc.
Rodolphe l’interrompit en riant :
— Tu as gardé le vocabulaire de ton ancien métier, mon cher Gianni, toutes tes métaphores sont militaires. Si on nous entendait, on croirait vraiment que nous préparons un coup d’État.
Il y eut un silence un peu pesant ; le mot était de poids. D’un rapide coup d’œil le prince impérial examina son cousin. Mais celui-ci n’était pas disposé à engager la lutte à l’improviste. Il avait son plan et fit dévier le propos.
Rodolphe s’impatientait, il avait l’impression d’être un jouet dans les mains expertes de Gianni. Cependant celui-ci qui avait fait apporter du vin disait les difficultés auxquelles on se heurte lorsqu’on entreprend de diriger un grand mouvement d’idées.
— On imagine, mon cher, qu’on est maître d’en régler l’allure. Pas du tout ! Ce n’est pas un bloc homogène, mais un amalgame d’éléments divers. Les uns sont passifs, il faut les exciter ; les autres, les éléments avancés, sont trop actifs, il faut les retenir. Cela n’est pas facile… Il y a plus, ces gens qui se groupent autour de vous, qui vous font confiance, à qui l’on a promis quelque chose, il faut à un moment les satisfaire ou tout au moins les apaiser en leur montrant prochain le but qu’ils poursuivent. Sinon, ils vous lâchent.
Il parla longtemps dans ce sens, à chaque fois un peu plus près du terme qu’il visait. Rodolphe qui avait compris sa marche ne disait rien. Il vidait son verre et l’écoutait, tout plein d’une colère intérieure qui grandissait lentement à mesure qu’il voyait où son cousin voulait en venir.
Un incident tout à fait inattendu dérangea les plans subtils de l’archiduc.
Un bruit confus, mais assez fort, se fit entendre dans l’appartement. Rodolphe se leva d’un bond et, d’un geste instinctif, mit la main droite à la poche de son pantalon où était son revolver.
— Qu’est cela ? demanda-t-il irrité.
Déjà l’archiduc, lui faisant signe de ne pas bouger, courait à la porte et disparaissait.
Rodolphe gardait la main sur son revolver. Le bruit continua un instant, avec parfois un éclat plus haut, puis se tut. Quelques minutes passèrent.
L’archiduc rentra dans la chambre, où l’attendait Rodolphe. Son teint à l’ordinaire pâle était coloré, ses yeux plus vifs. Il souriait.
Mais cette fois-ci le prince n’essaya pas de se contenir. La colère avait grandi en lui pendant l’attente et le ton sur lequel il parlait n’était plus amical.
— Que se passe-t-il ? Il y a des gens ici, et c’est toi qui les as convoqués !
L’accent rude était d’un maître. Jean Salvator ne s’y méprit pas. Il décida de faire front, mais avec la souplesse de sa race, il répondit d’une voix presque comique :
— Les éléments avancés !… Je t’ai dit qu’il était difficile de les faire patienter.
— Que veux-tu donc ? cria Rodolphe. Ces gens que tu as là, que leur as-tu promis ?…
Sans le laisser continuer, Gianni, voyant une ouverture favorable, l’interrompit et dit non sans ironie dans la voix :
— De te voir seulement. Pas autre chose, tu n’auras pas un mot à dire qui puisse compromettre ta précieuse réputation. Quelques banalités, c’est entendu : « Messieurs, je suis heureux de vous saluer. Nous travaillons, vous et moi, pour le même idéal. » Hein ! idéal te plaît, c’est bien de ton vocabulaire. On ne peut pendre personne pour le mot idéal. A la Hofburg seulement, où l’on est très malin, il a quelque chose de suspect. Mais, en somme, tu peux le risquer. Je ne t’en demande pas plus. Et si c’est encore trop, montre-toi seulement.
Ce ton, au lieu d’apaiser Rodolphe, l’irrita davantage.
— Je vois ton jeu, maître fourbe, dit-il. Dieu sait ce que tu as tramé derrière mon dos, ce que tu as promis en mon nom. Tu prépares un coup. Tu as assuré à tes complices que, le jour venu, je serai à votre tête, que c’est avec moi, pour moi qu’ils marchent… Où en es-tu ? Je n’en sais rien et tu vas me le dire. En attendant, il faut bien prouver à tes « éléments avancés » que tu n’es pas seul, que tu n’as pas parlé en l’air, que je suis là pour te couvrir. Et tu as pensé que tu pouvais te servir de moi comme d’une marionnette que l’on pousse sur la scène sans lui demander si elle veut y paraître. Eh bien, tu t’es trompé, tu ne me tiens pas…
Il se promenait de long en large, la figure contractée. Un instant, il se tut. Mais l’archiduc ne répondit pas. Il était décidé à ne pas se fâcher et il jugeait plus sage de laisser Rodolphe épuiser sa fureur.
— Qu’as-tu imaginé ? poursuivit Rodolphe. Provoquer des séditions, soulever les Hongrois, ou les Tchèques, ou les Croates, exciter des mutineries dans l’armée, troubler l’empire, le mener à la ruine ? Et tu as compté sur moi pour cela ? Allons, cette fois-ci, il faut répondre, et clairement, dit-il en frappant du poing sur le bureau si violemment que la bouteille de vin en fut renversée.
L’archiduc répondit avec le plus grand calme :
— Ma foi, tu sais ce que vaut la paix intérieure dont nous jouissons, et je n’aurai pas beaucoup de peine à pousser l’empire au bord du gouffre. Il y est. Sur ce point-là, tu penses comme moi, quand tu es de sang-froid. Alors pourquoi te mettre en colère ? J’aime mon pays, je suis terrifié à voir où l’a réduit un gouvernement imbécile ; nous courons à des désastres. Tu es de mon avis sur tout cela. Qu’est-ce qui nous divise ? Je dis : « Si nous voulons sauver l’empire et la couronne, il faut agir et sans délai. Demain il sera trop tard. Il s’élèvera un cyclone tel que nous périrons tous dans la tourmente. » Et toi, au contraire, qui es assuré comme moi que la situation actuelle est funeste et ne peut durer, tu dis : « Parlons de l’avenir, parlons-en encore, parlons-en sans fin. Cela et rien de plus. » Mais, Rodolphe, le temps n’est plus aux paroles, ne le comprends-tu pas ? C’est un peu trop simple tout de même, un peu trop paresseux. Attendre quoi ? La disparition de ton père ? Taillé comme il l’est, il peut durer vingt ans. Tu veux attendre vingt ans, alors que les peuples de la double monarchie ont les yeux fixés sur toi, espèrent de toi leur salut. Eh bien, tu as de la patience ! Tu veux être à ton tour un vieil homme qui ne se passionne plus pour rien, en qui tout idéal est mort. Pour moi, je n’accepte pas ce suicide.
Rodolphe restait immobile. Tout ce que lui disait l’archiduc, il se l’était dit cent fois. Mais ce n’était pour lui que des mots. Et voici que ces mots devenaient des réalités concrètes. Il y avait des inconnus amenés par son cousin dans cet appartement. Il ne pensait plus qu’à cela. La colère gronda en lui. « Comment me traite-t-on ? » se disait-il sans cesse.
— Qui est là ? répéta-t-il avec force. Je n’ai rien à faire de tes idées pour le moment. Je veux savoir qui est là.
L’archiduc haussa les épaules :
— Tiens-tu vraiment à le savoir ? Ce sont des officiers. Je pense que tu connais quelques-uns d’entre eux. Si tu le désires, je les introduis dans cette pièce un à un. Vous pourrez causer.
— Je ne veux pas les voir, cria le prince, exaspéré, je veux savoir leurs noms.
L’archiduc, cette fois-ci, changea d’attitude. Il répondit avec une froideur marquée :
— Et c’est justement ce que je ne te dirai pas.
Rodolphe devina la pensée cachée de son cousin. Il s’avança menaçant vers lui.
— Tu te permets…!
Jean Salvator ne bougea pas.
— Je pense que tu perds la tête, dit-il. Rentre chez toi. C’est l’air de la Hofburg qui te convient. Tu n’as rien à faire ici.
Le prince blêmit. Il leva le bras. Allait-il frapper son cousin ?… Il se retint, fit quelques pas et se laissa tomber dans un fauteuil.
Il y eut un silence. Rodolphe gardait les yeux baissés. Il voyait dans un cauchemar un trou profond, il y tombait et peu à peu s’enlisait dans une boue qui l’étouffait… La scène changea devant ses yeux clos… Un cabinet qu’il connaissait bien à la Burg et là, un officier, le revolver à la main, un officier qui lui ressemblait comme un frère… Un bruit confus et fort venait des pièces voisines et des corridors. On entendait par moment des « Vive Rodolphe empereur ! » Et cet officier se penchant vers un vieillard blême, lui tendait une feuille de papier et disait « Signe ! »… Rodolphe frémit tant la vision était nette.
— Impossible, cria-t-il.
Le son de sa voix le fit sursauter. Il se redressa, ouvrit les yeux. Accoudé sur le bureau, l’archiduc Jean Salvator, la tête entre ses mains, ne bougeait pas. Rodolphe se leva, vint à lui, hésita un instant, puis avec douceur posa sa main sur l’épaule de l’homme prostré. Jean Salvator le regarda et Rodolphe vit qu’il avait les yeux pleins de larmes. Il eut de la peine à contenir l’émotion qui l’envahit et c’est d’une voix mal assurée qu’il dit à son cousin :
— Tu as raison, Gianni, je ne vaux rien.
Et il ajouta si bas que l’archiduc l’entendit à peine :
— Je te demande pardon.
Il prit l’archiduc dans ses bras.
— S’il en est ainsi, je m’en irai, murmura celui-ci. Tu me libères.
— Cela vaudra mieux, dit Rodolphe. Je t’envie…
Une minute plus tard, il retrouvait au coin d’une rue voisine l’équipage qui l’avait amené.
— Chez Sacher, jeta-t-il au cocher, et vivement.
IV ÉPHÉMÉRIDES D’OCTOBRE
Chez Sacher.
Il traversa d’un pas rapide le couloir qui menait aux salons particuliers chez Sacher. Un maître d’hôtel eut à peine le temps de s’effacer devant lui. Une porte s’ouvrit. Une atmosphère où l’odeur des femmes, des fleurs et des vins se mêlait l’enveloppa. Les convives assis sur des divans se levèrent.
— Nous vous attendions, Monseigneur, et n’avons pas commencé, dit la voix joyeuse et forte du comte Hoyos. Vous connaissez, je crois, ces belles personnes, ajouta-t-il en montrant deux jolies filles qui s’étaient déjà fait un nom dans un théâtre d’opérette. Et voici Marinka.
Il désignait une jeune femme frêle au teint cuivré, aux yeux allongés, aux cheveux noirs luisants, plaqués sur une tête toute petite, qui se tenait un peu à l’écart.
— Elle nous vient du sud de la Russie, continua-t-il, mais elle s’est arrêtée dans notre Bukovine et parle un allemand décent.
Rodolphe regarda la tzigane qui lui parut insignifiante. Il lui fit un geste amical, tendit la main à un homme d’âge moyen, à la figure hâlée par le grand air et dont les tempes grisonnaient déjà. C’était son cousin et compagnon habituel de plaisir et de chasse, le prince Philippe de Cobourg.
— Et maintenant, mes amis dit-il, soupons. C’est enfin l’heure des choses sérieuses. Il faut boire. Donnez-moi de la vodka, Hoyos, en l’honneur de Marinka.
D’un trait, il vida son verre, puis le fit remplir de nouveau.
....... .......... ...
Tard dans la nuit, la tzigane chanta. Sur sa demande, on avait éteint la moitié des bougies qui éclairaient le salon. Un homme était entré, blafard, les yeux en amande, le veston serré ; il portait une guitare. Appuyée au mur, la tête renversée, le regard loin devant elle, elle semblait absente. L’ampleur de sa voix étonnait. Elle avait une façon de dire qui rendait émouvantes et nouvelles les mélodies les plus usées, un sens du rythme qui lui appartenait en propre. Elle chantait aussi des airs tziganes ou russes, d’une mélancolie pénétrante et dont la joie même était tragique.
Rien ne pouvait être plus près de l’âme malade de Rodolphe, ce soir-là. Une douleur profonde, inapaisable, lui déchirait le cœur. Comment pouvait-il vivre encore après cette scène avec Gianni ? Il pleurait des bonheurs entrevus et perdus avant d’être atteints… Pourtant, la voix de Marinka apportait le remède suprême, l’oubli. « Un narcotique venu du fond de l’Inde », pensa-t-il. Il ne supportait pas qu’elle s’arrêtât. Lorsqu’enfin elle se tut, il l’attira et lui prit la main. Ils restèrent ainsi longtemps sans parler. Soudain, elle se pencha sur le prince, effleura des lèvres son front et dit seulement :
— Biedni[2] !
— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Rodolphe.
Elle ne répondit pas. Personne ne comprenait ce mot.
— C’est du russe, dit Hoyos. Je ne connais de cette langue que « nitchevo », et encore je ne suis pas très sûr de son sens.
Une femme passe.
Ce matin-là, vers neuf heures, comme Loschek était en train d’arranger différentes choses dans le salon attenant à la petite chambre à coucher du prince, il eut une surprise.
La porte s’ouvrit et il vit apparaître l’impératrice. Elle était seule, vêtue de noir, un petit éventail à la main. Elle ne venait jamais jusque chez son fils. En outre, elle n’était pas accompagnée, chose extraordinaire. Qu’elle eût traversé ainsi sans domestique, sans dame d’honneur, tous les appartements qui séparaient le sien de celui de Rodolphe, voilà qui était bien fait pour stupéfier un vieux serviteur, à la Hofburg depuis trente ans et plus.
De la démarche légère, rapide qu’elle avait gardée malgré la cinquantaine, elle s’avança vers Loschek qui multipliait les courbettes.
— Mon fils n’est pas là, dit-elle.
— Son Altesse a des audiences dans le salon de réception, répondit Loschek. Si Votre Majesté le désire, j’irai avertir le prince.
— Non, dit l’impératrice, je ne veux pas le déranger. C’est toi que je suis venu voir, Loschek.
Le vieillard la regarda, interdit. Cela dépassait son entendement.
L’impératrice continua :
— Comment va-t-il, Loschek ? Tu as toujours vécu avec lui, tu le connais aussi bien que moi. Depuis quelque temps il n’a pas bonne mine. Un peu de grippe, peut-être ? Du surmenage ?
— C’est cela, Votre Majesté, dit Loschek, c’est cela et rien de plus. Le prince est fatigué… voilà tout. Il ne faut pas chercher ailleurs. Il dort mal ; il a un sommeil agité. Quand j’entre le matin dans sa chambre, je le vois bien. Parfois il gémit en dormant… Cela fait pitié de l’entendre… Cela me fait pitié aussi de l’éveiller. Mais la consigne est là. Il ne me pardonnerait pas d’être inexact. Il se couche trop tard, c’est vrai… Mais c’est sa vie qui veut ça.
Il se tut. L’impératrice avait écouté sans bouger, la figure à moitié cachée derrière son éventail, la longue tirade du vieux domestique. Mais comme il ajoutait :
— Il sera bien touché de savoir que Votre Majesté s’est dérangée pour venir ici.
L’impératrice l’arrêta.
— Tu ne lui diras rien, Loschek, je te le défends. Je reviendrai peut-être un de ces jours.
Elle fit quelques pas, examina la pièce où elle se trouvait. Ses yeux s’arrêtèrent sur le bureau. Au centre, derrière l’encrier, une tête de mort grimaçait. Elle haussa les épaules. Elle approcha encore, regarda la tête avec plus d’attention, puis lentement, comme à regret, s’en détourna. A côté de l’écritoire, un revolver était posé. Le désignant à Loschek, elle dit :
— Tu laisses cela là ! C’est mauvais ! C’est mauvais !
Sur ces mots, elle sortit si rapidement que Loschek n’eut pas le temps de courir lui ouvrir la porte. Elle disparut, laissant derrière elle une odeur d’héliotrope. Le vieillard, seul, les jambes coupées par l’émotion, tomba, plus qu’il ne s’assit, sur une chaise. Il lui fallait du calme pour comprendre le sens de la scène qui venait de se dérouler.
Au Prater.
Le temps pendant la seconde quinzaine d’octobre fut magnifique cette année-là à Vienne. Dans les allées du Prater, sous les arbres dont les feuilles jaunissaient à peine, équipages et cavaliers se donnaient rendez-vous pour goûter les derniers beaux jours de la saison. Gens du monde ou d’affaires, actrices à la mode s’y rencontraient. On voyait passer dans une élégante victoria une femme mince, au type tzigane, farouche, qui ne regardait pas autour d’elle. Bien peu la connaissaient. Seuls les initiés se murmuraient à l’oreille qu’elle venait de Russie, s’appelait Marinka, et plaisait beaucoup au prince impérial.
Presque chaque après-midi, le landau de la baronne Vetsera parcourait l’allée principale. Personne ne distribuait plus de saluts pendant sa promenade que cette aimable femme. Marie l’accompagnait toujours, parfois aussi sa fille aînée.
Mais celui pour qui Marie venait au Prater ne s’y montrait plus. Il chassait, il était à Prague, à Buda-Pesth ou à Grätz, à Vienne peut-être, mais pas au Prater. Depuis une quinzaine il ne fréquentait pas les théâtres impériaux dont Marie suivait les représentations quand le prince était à la Burg. Elle l’avait vu une fois, une seule, depuis la fameuse conversation avec la comtesse Larisch. A ce moment-là une joie telle l’avait envahie qu’elle semblait devoir remplir sa vie entière. Hélas ! une semaine se passa sans que Marie aperçût le prince et elle retomba dans une noire misère. A quoi lui servait d’habiter la maison la plus gaie, la plus riante de Vienne, si elle y était désespérée ? Rien ne la touchait, rien ne pouvait la distraire. Son oreille ne s’ouvrait que lorsqu’on prononçait le nom du prince. Mais elle remarqua que souvent on baissait la voix quand elle était au salon et qu’on parlait du prince impérial. D’abord elle s’inquiéta. Quelqu’un soupçonnait-il les sentiments qu’elle avait pour lui ? Non, c’était impossible. La comtesse Larisch Wallersee était une amie si sûre qu’elle ne pouvait douter de sa discrétion. Il fallait chercher une autre cause à ce mystère. Qu’y avait-il dans la vie actuelle de Rodolphe qu’on dût cacher avec tant de soin ? Malheureusement la comtesse Larisch venait de partir pour ses terres et Marie n’osait pas la questionner sur ce sujet. Si Mme Vetsera avait vu une lettre de l’écriture de son amie, elle l’aurait tout simplement ouverte.
Aussi tout n’était qu’inquiétude et souci pour la pauvre Marie. Elle aimait, et sans espoir. Pourtant elle ne pouvait ni ne voulait se détacher de son amour.
Ce jour-là, elle se rendit au Prater avec un peu d’espérance. Le prince impérial était depuis deux jours à Vienne et n’avait pas monté à cheval. Ils ne s’étaient pas rencontrés depuis tantôt trois semaines. N’avait-il donc plus envie de la voir ? A cette question Marie souriait mélancoliquement. Comment imaginer que ce prince si beau, que tant de femmes aimaient, se souvînt encore d’elle ?
Le soleil baissait, le landau Vetsera après une heure passée dans le parc allait rentrer. Rodolphe ne viendrait pas. Marie se sentait toute glacée. Sa mère, la trouvant pâle, lui demanda si elle n’avait pas froid. Marie, pour prolonger un peu la promenade, répondit qu’en effet elle avait froid et demanda la permission de faire quelques pas rapidement avec sa sœur. La baronne Vetsera le permit volontiers, mais elle-même ne quitta pas le landau. Elle détestait la marche.
Marie et Hanna prirent sous bois le sentier longeant l’allée où le landau les précédait.
Comme elles arrivaient dans un endroit où le sentier s’écartait un peu de la lisière, elles virent tout à coup devant elles un cheval arrêté, dont le cavalier, un officier, se penchait pour parler à une dame que les jeunes filles aperçurent indistinctement. Le cavalier leur tournait le dos. Pourtant à mesure qu’elle en approchait, le cœur de Marie se mit à battre plus fort. Quand elles arrivèrent à la hauteur du cheval, elles furent obligées de faire quelques pas de côté pour le contourner. A cet instant l’officier se redressa et Marie reconnut Rodolphe. On imagine sa confusion. D’abord elle baissa les yeux, puis tout aussitôt elle les releva. Rodolphe la regardait ; il était à quelques pas d’elle, jamais elle n’avait été si près de lui. Du même coup d’œil, elle vit que la femme à qui il parlait était cette créature assez étrange qu’elle avait remarquée dans une victoria au Prater. En proie à un assaut de sentiments qu’elle ne pouvait analyser, craignant avant tout de paraître indiscrète, elle se détourna. Comment eut-elle la force de continuer son chemin, de répondre aux questions de sa sœur dont la curiosité était vivement excitée par cette surprenante rencontre ? Elles n’avaient pas fait cinquante pas, qu’un trot vif de cheval dans l’allée les surprit. Le prince héritier passait, un peu tourné de leur côté. Marie crut voir que, de la façon la plus discrète, il s’inclinait vers elle.
V UNE LETTRE
Quelques jours après cet incident, Rodolphe rentra tard dans la nuit à la Hofburg. Au lieu de se coucher, il alluma une cigarette, s’étendit dans un fauteuil, et resta à retourner en lui-même des pensées amères. Le narcotique venu du fond de l’Inde avait perdu sa force… Il fallait trouver autre chose. Où s’adresser ?… Y avait-il encore du baume en Judée ?… Sous la lumière de la lampe, le crâne poli brillait et attirait ses yeux. Il laissa son esprit errer autour de l’idée de la mort, jouer un instant avec elle, la quitter, puis y revenir. Depuis longtemps déjà, elle n’éveillait chez lui aucun sentiment de terreur. « Une paix sûre… Mais c’est la solution dernière. Avant de l’adopter, il faut essayer toutes les autres. »
Puis l’image de Jean Salvator lui apparut, et celle de la charmante Milli Stubel, — des gens heureux enfin ! C’est alors qu’une pensée nouvelle se présenta à lui et le fascina. Soudain il prit une résolution. Sans hésiter, il alla à son bureau, écrivit une lettre brève, et l’ayant adressée, appela Loschek.
— Tu verras que cette lettre soit portée demain matin avant neuf heures par un commissionnaire public.
Loschek prit la lettre, s’inclina et sortit.
Le prince se coucha. « Arrivera-t-elle en mains propres ? j’ai fait une folie. J’aurais dû attendre… »
Mais il savait obscurément qu’il ne pouvait pas attendre et que le mouvement irréfléchi qui l’avait poussé à écrire cette lettre était précisément de ceux auxquels on ne résiste pas.
Marie Vetsera avait passé des heures pénibles après sa dernière promenade au Prater. Sans doute elle avait revu le prince, mais dans quelles circonstances ! Tout occupé d’une femme pour laquelle il ne craignait pas de se compromettre publiquement. Une fois de plus cette jolie Marie que tout Vienne admirait sentit son néant. Avec la modestie qui lui était naturelle et qui la rendait si séduisante, elle était encline à s’abaisser et à exalter les mérites de sa « rivale ». Celle-ci devenait à ses yeux une beauté sans défauts (n’avait-elle pas été distinguée par le prince ?). Il va sans dire que cette rencontre avec Marinka fut vite connue de tous. Marie avait supplié en vain sa sœur de ne pas l’ébruiter. Mais comment Hanna se serait-elle privée du plaisir de raconter une histoire si piquante aux habitués du salon Vetsera ? Mille commentaires avaient suivi. Marie avait appris ainsi que Rodolphe était amoureux fou de la belle tzigane, qu’il la voyait sans cesse (et même au Prater !). Que n’ajoutait-on pas ? Que les choses allaient si loin que la princesse impériale pensait à quitter son volage époux et à retourner en Belgique ? Cette nouvelle n’aurait rien eu en soi de désagréable pour Marie. Mais pourquoi fallait-il que l’occasion de la rupture lui fût si douloureuse ? On affirmait aussi — qu’en savait-on ? — que l’empereur lui-même était intervenu.
Telle était l’atmosphère de commérages dans laquelle Marie respirait. C’était poison pour elle. La comtesse Larisch était toujours à la campagne, loin de Vienne. Où chercher un appui ? où une consolation ? Marie ne savait que pleurer auprès de sa nourrice, impuissante et terrifiée.
Un matin, c’était le lundi 29 octobre, Marie était encore au lit quand la nounou lui apporta son petit déjeuner. Depuis quelques jours, Marie fatiguée se levait un peu plus tard. La nourrice lui montra une enveloppe sur le plateau et lui dit :
— Il y a une lettre pour toi, Marie. Je me trouvais seule en bas quand un commissionnaire est arrivé. Il me l’a donnée sans difficulté. La voici.
Marie regarda la lettre avec étonnement. Son courrier, et celui de toute la maison, passait d’abord chez sa mère. L’enveloppe de beau papier épais portait bien la suscription « La baronne Marie Vetsera[3] ». Elle venait de Vienne. Qui donc lui envoyait une lettre par commissionnaire ? Elle n’en avait jamais reçu ainsi. Elle déchira l’enveloppe, déplia la lettre. Elle portait comme en tête : La Hofburg, et, au dessous, les armes impériales. Marie n’en croyait pas ses yeux. La lettre était ainsi conçue :
Chère mademoiselle Vetsera,
Voulez-vous me faire le plaisir de vous promener un peu avec moi au Prater demain mardi ? Nous nous rencontrerions où j’ai eu la joie de vous voir l’autre jour vers 4 heures et nous gagnerions vite une partie du bois plus déserte. Ma demande vous paraîtra peut-être étrange. N’y voyez que le vif désir qu’a de faire enfin votre connaissance un homme qui depuis longtemps vous admire de loin.
Votre
Rodolphe.
Marie fut obligée de lire deux fois cette lettre pour en comprendre le sens pourtant si clair. Puis d’un mouvement vif, elle la cacha sous l’oreiller. Sa mère et sa sœur pouvaient entrer. Qu’auraient-elles dit ? La tête sur l’oreiller, tout près ainsi de l’écriture du bien-aimé, les yeux grands ouverts, elle essayait de réfléchir. Mais le désordre de ses idées était tel qu’elle n’y arrivait pas. Elle se répétait dix fois : « Il m’a écrit, il m’a écrit !… Le prince impérial a écrit à la baronne Marie Vetsera… Rodolphe a écrit à Marie… Il ne m’a donc pas oubliée ! Il pense à moi, il désire me voir… Ah, ah, il désire me voir… Il me donne un rendez-vous, il veut se promener avec moi, me dire des choses tendres, sans doute. J’en mourrai de bonheur !… Au Prater, tous les deux seuls au Prater. Après 4 heures il commence à faire sombre… M’aime-t-il vraiment ? Je ne suis qu’une distraction pour lui. C’est bien naturel. Peu importe, je l’aime, je le verrai, je lui parlerai, je le toucherai… » Puis elle se calmait un peu. « Que cette lettre me soit arrivée, c’est un miracle, pensait-elle. Tout ce que je reçois passe chez maman, et voici que cette lettre justement… Dieu nous protège. »
Comme elle rêvait ainsi, la nounou rentra pour prendre le plateau du déjeuner.
— Mais que fais-tu là, mon enfant ? dit-elle.
Marie la regarda.
— Il s’agit bien de déjeuner. Il faut que je me lève, je ne puis plus rester au lit.
Depuis six mois la nourrice ne l’avait pas vue aussi joyeuse et son cœur se réjouit.
— Tu as eu une bonne lettre, je vois, dit-elle en enlevant le plateau.
Marie profita de ce que la tête de sa bonne était tout près de la sienne pour lui glisser dans l’oreille :
— Il m’a écrit !
La vieille bonne faillit en laisser tomber le plateau sur le lit. Le rattrapant de son mieux, elle dit, en hochant la tête :
— Voilà que vous vous écrivez maintenant !
Marie déjà voltigeait à travers la chambre.
Un peu plus tard seulement, elle se reprit et se trouva devant un petit fait tout simple qu’elle avait omis d’envisager. « Mais je ne puis aller au Prater, se dit-elle, je ne suis jamais sortie seule. »
Sa figure prit une expression désolée. Rien à faire ! Elle n’avait aucun moyen de quitter la maison seule, fût-ce une heure. Mais alors, elle ne le verrait pas, elle ne lui parlerait pas, elle ne marcherait pas à côté de lui, son bras sous le sien ! Il n’y avait qu’une personne au monde qui eût pu l’aider dans une telle circonstance, c’était sa chère comtesse Larisch. Avec elle tout eût été facile. Mme Vetsera lui aurait sans peine confié sa fille. Elles seraient parties toutes deux, et alors, et alors… Mais elle rêvait. La comtesse était à la campagne… Ainsi Marie passait en quelques minutes d’un excès de joie à un comble de malheur.
Dans cette agitation, des idées claires et pratiques finirent par percer. Il fallait écrire au prince, pour qu’il ne l’attendît pas vainement le lendemain. Il fallait écrire aussi sans perdre un instant à la comtesse Larisch Wallersee pour la supplier de rentrer à Vienne tout de suite. Elle présente, que de félicités ! La certitude de voir bientôt Rodolphe l’aida à supporter la déception terrible de ne pas le rencontrer le lendemain.
Elle prit du papier. Sans hésiter, elle écrivit au prince la lettre suivante :
Monseigneur,
Comme j’aurais été heureuse de vous voir au Prater demain ! Malheureusement il faut que je renonce à cette grande joie, car je ne puis sortir seule. Cela me fait beaucoup de peine…
Ah ! si la comtesse Larisch était ici ! Elle n’aurait pas refusé de m’accompagner. Je lui écris tout de suite pour lui demander de rentrer à Vienne.
Veuillez croire, Monseigneur, que je suis bien désolée de ce contre temps.
Elle ne sut comment terminer sa lettre et mit simplement « Marie ». Lorsqu’elle la relut, elle la trouva froide et gauche. Mais plus elle y réfléchissait, plus elle voyait la difficulté d’en écrire une qui la satisfît. Finalement, elle glissa celle-là dans une enveloppe sur laquelle elle écrivit avec un plaisir indicible l’adresse du prince impérial à la Hofburg, telle qu’il l’avait donnée dans un post-scriptum pour que la lettre lui parvînt en mains propres.
La lettre à la comtesse fut moins brève. Ce n’était qu’un cri de joie répété en quatre pages, avec variations, et coupé de prières instantes de revenir à Vienne sans un jour de retard.
L’ayant terminée, elle pensa que cette lettre n’atteindrait la comtesse, à Pardubitz, que le lendemain et décida de lui envoyer un télégramme. La vieille nounou fut chargée de se rendre aussitôt à la poste.
VI 3 NOVEMBRE 1888
La comtesse Larisch arriva à Vienne quarante-huit heures après avoir eu la lettre de sa petite amie. Elle en avait reçu une, le lendemain, fort pressante du prince impérial. Elle tenait à obliger son cousin, elle décida donc de partir sur-le-champ et débarqua dans la capitale le jour de la Toussaint. Elle descendit, comme à son habitude, au Grand Hôtel. Un mot de Rodolphe, pour la journée à la chasse, la priait passer chez lui le lendemain vers midi. Elle sourit en trouvant une seconde lettre de Marie à son hôtel. On l’attendait à la Salezianergasse où Marie pensait être seule ce même matin après la messe de onze heures. Elle s’y rendit à pied.
Marié ne tenait plus en place. La certitude de voir enfin l’homme qui emplissait son âme depuis six mois était devant elle à chaque minute. Elle ne se demandait pas ce que serait leur entretien. Elle le verrait, elle entendrait sa voix, elle toucherait sa main. Qu’imaginer au delà de ce bonheur suprême ? Elle sauta au cou de la comtesse, elle parlait sans lui laisser placer un mot. Que dire lorsqu’elle apprit que Rodolphe aussi avait écrit et qu’il avait donné rendez-vous à sa cousine pour le lendemain à midi ?
— Vous accompagnerai-je ? se hasarda-t-elle à demander.
La comtesse rit.
— Vous n’y pensez pas, Marie, vous, à la Hofburg ! c’est trop dangereux. Peut-être une allée écartée du Prater. Et encore !
Lorsqu’elle quitta Marie, il était bien entendu qu’elle tâcherait d’avoir un rendez-vous vers midi, car Mme Vetsera lui confierait plus facilement sa fille à cette heure-là.
Le lendemain, elle ne vit son cousin qu’entre deux portes. Il la remercia de s’être dérangée ainsi pour lui. Il parlait sur un ton ironique qu’il employait souvent avec elle.
— La campagne ne vous vaut rien, Marie, vous êtes une femme de la ville. Avouez que je vous tire de l’ennui. Moi, au contraire, la ville ne me va pas. Mais je suis obligé d’y vivre… Rien de plus fatigant.
Il s’étira, alluma une cigarette et continua :
— J’aimerais faire la connaissance de votre petite amie. Je l’ai croisée l’autre jour au Prater. Elle m’a paru très jolie, et si jeune ! Un oiseau rare, vraiment… Je veux la voir de plus près. Elle en vaut la peine… Vous allez me l’amener ici, Marie.
La comtesse se mit à rire.
— Ici, tout simplement, une jeune fille ! Vous n’y pensez pas, mon cher cousin. Les risques sont trop grands d’être vues.
Rodolphe nota en lui-même qu’elle ne parlait que des risques d’une rencontre. Il vit qu’il avait partie gagnée et qu’il suffisait de rassurer sa cousine.
— Préférez-vous que ce soit dans votre appartement au Grand Hôtel ? Autant choisir une place publique en plein midi ! La Hofburg, quand on sait s’en servir, est l’endroit le plus discret de Vienne. Vous n’y verrez que moi. Venez toutes deux demain matin. Rien de plus simple. Bratfisch vous attendra un peu avant midi dans la rue derrière le Grand Hôtel, il vous mettra à l’entrée de la Josephs Platz, vous passerez sous la voûte et, en deux pas, vous êtes, sur la droite, à une petite porte de fer qui sera entr’ouverte. Vous la pousserez et vous trouverez Loschek qui vous amènera ici par un chemin sûr.
La comtesse crut nécessaire de protester encore. Rodolphe l’arrêta.
— Ne vous faites pas prier, Marie. Je sais que vous êtes la plus aimable des femmes et que vous serez heureuse de m’être agréable.
Le ton était ni figue ni raisin. Il fallut qu’elle s’en contentât.
Elle retourna chez Mme Vetsera le même soir et lui demanda de lui confier sa fille Marie pour faire des courses le lendemain. Il se trouvait que Marie avait, depuis la veille, déjà, pris rendez-vous chez un photographe le samedi matin. Elle s’était aperçue qu’elle n’avait pas un bon portrait à donner à Rodolphe ! La baronne Vetsera, grosse et courte personne, accueillit avec plaisir l’idée de ne pas monter les quatre étages de l’atelier.
— Vous êtes bien bonne, dit-elle à la comtesse, de m’éviter cette corvée. Voyez que Marie ne prenne pas un air trop nigaud devant l’objectif. Faites-la rire. Surtout ne la quittez pas une minute, c’est ce que j’ai de plus précieux.
Le samedi matin, la comtesse était à la Salezianergasse avant dix heures et demie. Marie rayonnait de fraîcheur et d’éclat. La comtesse lui en fit compliment devant Mme Vetsera qui regardait sa fille avec orgueil.
Dans la voiture, Marie parla peu. Chez le photographe, la séance fut longue : trois poses différentes, une en chapeau de feutre vert et jaquette de fourrure, l’autre décolletée, une troisième les cheveux dénoués.
— Comme c’est fatigant ! disait-elle à Mme Larisch. Il me trouvera laide…
A d’autres moments, elle se réjouissait à l’idée de pouvoir bientôt lui donner une photographie.
— Faites-moi très belle, disait-elle à l’opérateur.
Et elle ajoutait en riant :
— Il faut pourtant qu’on me reconnaisse.
Elle regardait sa montre à chaque minute ; on ne pouvait faire attendre le prince impérial. Enfin, elles furent à l’hôtel un peu avant midi. Elles en sortirent, sans éveiller l’attention, par l’entrée de service. Bratfisch, bien campé sur le siège de son équipage, les attendait. Au fond du sombre landau, bien qu’elles eussent peu de chances d’être vues, elles se cachaient la figure dans leurs boas.
En moins de cinq minutes, Bratfisch les mit à l’entrée indiquée de la Hofburg. Vingt pas plus loin sur la droite, une petite porte de fer bâillait. Elles la poussèrent. Dans le vestibule, Loschek les accueillit. Elles le suivirent le long de couloirs étroits, montèrent des escaliers, traversèrent des salons déserts. « C’est un palais abandonné, pensait Marie, le palais du prince charmant. » Sa confiance en Rodolphe était si grande que pas un instant elle ne craignit de faire une rencontre désagréable. S’il avait indiqué ce chemin, ce chemin était sûr.
Enfin, elles arrivèrent à une porte que Loschek ouvrit. Elles se trouvaient dans un salon de réception meublé dans le froid style des salons de la Hofburg. D’une pièce voisine, une voix vint, sa voix, disant :
— Encore quelques pas, mesdames, je suis ici.
Et soudain Marie se trouva devant le prince qui lui tendait la main. Elle le salua d’une belle révérence.
La comtesse se mit à rire.
— Vous n’auriez pas plongé plus bas pour l’impératrice, Marie.
Mais le prince sans s’occuper de sa cousine entraînait Marie vers un fauteuil, près du canapé.
— Mettez-vous là, mademoiselle, dit-il. Vous êtes si jeune que vous pouvez supporter la pleine lumière. Il y a assez longtemps que je vous admire de loin ; laissez-moi aujourd’hui vous regarder de tout près.
Chaque mot arrivait à Marie comme une caresse. Elle osa regarder le prince dans les yeux. Ils lui parurent tendrement moqueurs.
Une conversation à trois s’engagea. Marie, à sa grande surprise, n’éprouvait aucune gêne. En fait, depuis six mois, elle avait vécu en tête à tête avec le prince, elle lui avait adressé mille confidences, il avait été seul admis dans son intimité. Maintenant qu’elle se trouvait face de lui, le dialogue continuait. Même la présence de la comtesse n’était pas un obstacle. Ne lui avait-elle pas parlé souvent de Rodolphe ?
Il y avait pourtant quelque chose qu’elle n’avait pas imaginé et qui la troublait. C’était les yeux du prince si souvent sur elle. Elle sentait ce regard qui ne la quittait pas, qui se promenait sur sa personne. Maintenant, il était sur son front, maintenant sur sa joue, maintenant sur ses lèvres, descendait jusqu’à ses seins. Et toujours c’était un contact réel comme une brûlure très légère qui persistait un instant à peine, puis s’effaçait. Cette espèce de malaise délicieux était par moment assez fort pour empêcher Marie de suivre la conversation. Quand cela lui était possible, elle le regardait. Il était plus beau encore qu’elle ne l’avait cru, et plus séduisant. Elle jugeait son sourire irrésistible. Mais elle s’inquiétait à lui trouver la figure fatiguée, et, bien qu’il s’efforçât de le cacher, l’air préoccupé. Un pli parfois se formait entre les sourcils.
Il remerciait la comtesse d’avoir amené cette belle jeune fille à la Hofburg.
— C’est le seul endroit sûr, dit Marie innocemment.
— L’antre du lion fit Rodolphe avec ironie.
La comtesse intervint.
— Marie s’imagine qu’elle peut dompter les bêtes fauves.
— Ne vous moquez pas de moi, reprit Marie. Je voulais dire seulement que partout ailleurs nous risquions de faire une fâcheuse rencontre, tandis qu’ici je me sens en parfaite sécurité.
La comtesse lança :
— Voilà les jeunes filles d’aujourd’hui, mon cher cousin.
Comme elle disait ces mots, le prince se leva. Marie l’imita.
— Non, non, dit-il, restez assise. Ici, entre vous et moi, aucune étiquette. Mais je vous prie de m’excuser une minute, j’ai à causer un instant avec ma cousine. Voulez-vous venir ? dit-il en se tournant vers la comtesse.
Il la fit sortir par une petite porte dans la boiserie que Marie n’avait pas vue. Marie, restée seule, eut enfin le loisir d’examiner la pièce. C’était le petit salon particulier attenant à la chambre où le prince couchait depuis assez longtemps déjà. Elle se leva et alla jusqu’à la fenêtre. Elle fut surprise de voir que la fenêtre donnait sur l’Amalien Hof juste en face des appartements de l’impératrice. A ce moment, pour la première fois, l’idée qu’elle se trouvait dans le palais impérial, dans la maison même de l’empereur et de l’impératrice, lui apparut. Jusqu’alors elle était chez un homme qui, pour elle, s’appelait Rodolphe… Elle revint à la table. La grimaçante tête de mort l’arrêta. « Comment vivre en face d’une tête de mort ? » pensa-t-elle. Et soudain le souvenir la traversa de la scène où Hamlet joue avec le crâne d’Yorick. Rodolphe assistait à la représentation. Un instant il lui était apparu sous les traits du malheureux prince de Danemark. Elle avait eu pitié, elle avait encore pitié de lui… Elle fit un pas. Elle aperçut le revolver. Elle avait une peur instinctive des armes à feu. Elle n’en supportait pas le bruit. Pourquoi laisser une arme si dangereuse sur un bureau ? Elle se recula vivement… A ce moment Rodolphe rentra, seul.
— Où est la comtesse ? demanda Marie.
Rodolphe remarqua qu’il n’y avait pas d’inquiétude, mais de l’étonnement dans la voix de Marie.
— J’ai eu un peu de peine à me défaire d’elle, dit-il en riant. Mais je sais la prendre. Elle finit toujours par faire ce que je veux.
Il s’approcha de Marie d’une démarche souple.
— Puisque vous avez eu le courage de venir ici…
Marie l’interrompit :
— Je n’ai pas eu besoin de courage, je vous l’assure.
Elle parlait avec tant de simplicité qu’une seconde Rodolphe hésita.
— J’ai tort. Puisque vous m’avez fait la grâce de venir ici, je ne veux pas vous partager. Vous connaissez le proverbe anglais : Two is company, three is none.
— Oh ! oui, dit Marie vivement, il est beaucoup plus agréable d’être à deux. S’il faut vous dire toute la vérité — et je suis décidée à vous la dire toujours quoi qu’il arrive — j’espérais bien vous voir seul… Seulement je ne pensais pas que ce serait possible. Et voilà qu’en un clin d’œil vous arrangez toutes choses suivant mes souhaits comme dans un conte de fées.
L’accent de Marie autant que ses paroles frappa le prince. Jamais voix, jamais cœur n’avaient eu pureté si cristalline. Il se félicita d’avoir obéi au caprice qui l’avait poussé à écrire un jour, sans rime ni raison, croyait-il, à Marie Vetsera. A l’ordinaire, la désillusion suivait immédiate des visites de ce genre. Celles qu’il avait désirées de loin, de près lui paraissaient banales. Il avait envie de les renvoyer d’où elles étaient venues avant même de les prendre. Mais cette jeune fille, à peine arrivée, gagnait du terrain. Elle ne jouait pas un rôle, elle ne cherchait pas à produire un effet. Elle n’avait rien à cacher, elle était elle-même, tout simplement ; il ne lui en fallait pas davantage pour plaire. Elle créait autour d’elle une atmosphère où il respirait plus librement. Et comme elle était jolie !…
Il avait tant de plaisir à la regarder et à l’entendre que, pour le moment, il se bornait à lui envoyer de temps en temps une répartie. Elle parlait de « leur » passé.
— La première fois que je vous ai vu, dit-elle, c’était le 12 avril. Comme il faisait beau ! Vous savez que cela porte bonheur.
— Croyez-vous ? dit-il avec un sourire de doute.
— Vous n’êtes pas heureux ? demanda Marie vivement.
— Oh ! ne parlons pas de moi, répondit Rodolphe, vous êtes beaucoup plus intéressante. Avez-vous été heureuse au moins ?
— Parfois, dit Marie, je pensais que j’étais la fille la plus malheureuse de la terre, parfois je ne me tenais plus de joie. Comment s’y reconnaître ?
Elle racontait ses jours heurtés, changeants, et Rodolphe voyait avec surprise que, dans la vie fêtée de cette belle jeune fille, seule comptait depuis six mois une rencontre au théâtre ou au Prater, son plus grand désespoir étant ce funeste voyage en Angleterre.
— Funeste ? dit-il, mais pourquoi donc ? On passe l’été très agréablement en Angleterre, les jeunes filles surtout.
Ici Marie hésita. Finalement, elle dit :
— Vous vous moquerez de moi. Tant pis. Je ne voulais pas m’éloigner de…
Elle s’arrêta et, pour la première fois depuis qu’elle était en face du prince, elle rougit et se détourna…
Il y eut un instant de silence aussi agréable à Rodolphe que la conversation qui lui plaisait tant. Il s’en étonna. Était-ce pour écouter les récits d’une jolie fille qu’il l’avait fait venir, avec quelques risques tout de même, à la Hofburg ? Ils étaient seuls ; elle l’aimait ; il la trouvait désirable, et ils restaient à causer comme deux amis ! Il pensa au comte Hoyos qui, cyniquement, demandait aux femmes l’unique chose que, selon lui, elles ont à donner. Ses heures libres et celles de Mlle Vetsera étaient rares, et le temps précieux de cette visite passait. Était-ce du temps perdu ?
Il regarda Marie. La confusion ajoutait un charme de plus à son jeune visage. Il eut une envie irrésistible de la prendre dans ses bras, de baiser ces lèvres fraîches, de sentir la pression de ce corps vierge contre le sien. Poussé par le désir il se leva et, employant les mots qu’il avait dits à d’autres dans un même moment :
— A quoi est-ce que je pense ? Je ne vous ai même pas demandé d’enlever votre fourrure. Il fait chaud pourtant ici. Et puis, ne me montrerez-vous pas vos cheveux ? Ils sont, à ce qu’on assure, admirables.
— Bien volontiers, dit Marie en se levant.
Elle cherchait une glace.
— Il n’y a pas de glace ici, dit-elle en riant. Manquez-vous à ce point de coquetterie ?
— Passez à côté, répondit Rodolphe en lui montrant la porte ouverte sur sa chambre à coucher.
Marie entra. La chambre était petite et simple ; dans un angle, un lit étroit.
— C’est là que vous couchez ? O l’imagination des jeunes filles ! Je me représentais une grande chambre avec un beau lit de milieu, un lit princier, un lit de parade.
Le prince se mit à rire.
— Vous ne vous trompez pas. Une telle chambre existe, mais j’aime mille fois mieux celle-ci, peu confortable, où je suis seul depuis plus d’un an.
Marie vint à la glace. Rodolphe la suivait, pas à pas, tout près d’elle.
— Je vais avoir des mèches, dit-elle, je ne vous plairai pas.
Elle ôta son chapeau. La masse de ses cheveux noirs aux reflets bleutés apparut. Ils étaient tordus sur la nuque.
Elle défit son manteau. Il s’approcha encore pour l’aider ; il l’effleurait des épaules aux genoux. La glace leur renvoyait leur image ; les yeux de Rodolphe brûlaient ; les yeux clairs de Marie souriaient. Il lisait dans les regards de cette enfant qu’il tenait presque dans ses bras la confiance, une innocente joie. Elle ne craignait rien ; il ne lui ferait aucun mal… A ce moment elle s’appuya légèrement sur le prince dans un mouvement si chaste qu’il frissonna et que ses traits se contractèrent. Un bref combat se livrait en lui. Il se dégagea avec brusquerie et fit deux ou trois pas.
Marie le regardait. Inquiète, elle courut à lui.
— Que se passe-t-il ? Qu’avez-vous ?
— Le plus insignifiant malaise… C’est absurde… Mais c’est fini… Tout cela est de votre faute.
Déjà il souriait, le ton rassura Marie, vite alarmée. Il marcha encore un instant à travers la pièce, revint vivement à la jeune fille, s’empara de ses mains et, la regardant au fond des yeux, lui demanda :
— Est-ce que vous faites souvent des miracles ?
Marie, interdite, ne savait que répondre. Mais la figure de Rodolphe était joyeuse, animée, d’un autre homme.
Il l’entraîna au salon, l’installa sur le canapé, lui donna un verre de porto et s’assit à ses pieds. C’était lui qui parlait maintenant de tout et de rien, avec une bonne humeur qui charma Marie. Il était plus jeune, le pli entre les sourcils avait disparu. Soudain, il s’arrêta et dit :
— Est-ce que vous n’avez pas quelque chose à me demander ?
Marie le regarda, étonnée.
— Oui, reprit-il, tous les gens qui m’approchent ont quelque chose à demander : les uns une place, les autres de l’avancement, un troisième une décoration, le dernier de l’argent, tout bonnement. Alors, je veux savoir ce que demande la plus jolie solliciteuse qui soit jamais venue chez moi.
— Mais je ne veux rien, dit Marie, n’ai-je pas aujourd’hui tout ce que je désire ?
— Eh bien, moi, j’ai pensé à vous, continua-t-il.
Il alla au bureau, ouvrit un tiroir et revint à Marie avec un petit écrin qu’il lui tendit.
Interdite, elle regardait tour à tour l’écrin et Rodolphe.
— Ouvrez donc, vous n’êtes pas curieuse.
Elle ouvrit l’écrin.
— Oh ! la belle bague, dit-elle, un saphir et des diamants, mais je ne puis l’accepter… Oh ! j’aimerais bien l’avoir, reprit-elle tout de suite confuse à l’idée que Rodolphe se méprendrait sur ses sentiments, mais si maman la voyait !…
— Avant de la refuser, voulez-vous regarder ce qui est inscrit dans l’anneau ? dit Rodolphe.
Marie prit l’anneau et lut : « 12 avril 1888. »
— Est-ce possible ? dit-elle vivement en levant les yeux sur Rodolphe ? Je ne puis le croire…
— Il n’y a pas que vous qui ayez une bonne mémoire des dates.
— Ah ! je suis trop heureuse ! continua Marie en s’emparant de la main de Rodolphe. Cette bague, je la porterai dans ma chambre chaque soir quand je prie pour vous, et toute la nuit, et je vous verrai alors en rêve…
Elle caressait doucement le prince à ses genoux, entremêlant ses caresses de courtes phrases tendres : « Que vous êtes bon ! Que je vous aime ! Mon chéri ! »
A ce moment, il y eut un petit grattement à la porte donnant sur le salon. Rodolphe sursauta.
— C’est mon chien de garde qui m’avertit. Il faut nous quitter, hélas ! J’ai un déjeuner officiel… C’est bon, Loschek, cria-t-il, je t’entends.
Il se tourna vers Marie.
— Que vous dire ? Une fée est venue ici, la fée dont je rêvais quand j’étais un petit garçon. Elle était belle et bonne comme vous. Elle touchait un malheureux de sa baguette, et, aussitôt, il oubliait ses maux.
Il aidait Marie à mettre sa fourrure.
— Depuis que vous êtes entrée, l’atmosphère de cette chambre n’est pas la même. Sommes-nous à la Hofburg ? Je n’ai plus de soucis, je ne suis plus malheureux.
C’était la seconde fois qu’il disait ce mot sur lequel, sans qu’il le voulût, il appuya et qui rendit un son pathétique. Marie tressaillit. Le visage de Rodolphe avait changé. Il était pâle, défait, les yeux pleins d’angoisse.
— Vous partez vraiment ! balbutia-t-il. Promettez-moi de revenir… par pitié.
La phrase était inattendue pour lui comme pour elle. Il se troubla. Un instant, il ne fut plus maître de lui. Pour cacher son émotion, il prit Marie dans ses bras et appuya sa tête sur l’épaule de la jeune fille. Elle sentait sur son cou la respiration haletante du prince.
— Ne me laissez pas seul, murmura-t-il, vous ne savez pas combien j’ai besoin de vous.
Sa voix, tout près d’un sanglot, avait un accent humble, suppliant. Était-ce le prince héritier d’un grand empire qui parlait ainsi à une fille de dix-sept ans ? Le cœur de Marie s’émut et les larmes lui montèrent aux yeux.
— Je suis à vous, chéri, pour toujours, dit-elle. Faites de moi ce que vous voudrez.
Déjà Rodolphe s’était repris. D’une voix sans timbre, honteux de sa faiblesse, il dit :
— Je pars demain pour Bude, j’y reste cinq jours. Puis il y a une chasse dans la forêt de Vienne, à Mayerling. Mais à la fin de la semaine, je serai ici. Voyons-nous alors, je vous prie. Ma cousine arrangera cela… Loschek va vous mener à elle. Allons, il faut reprendre son bât.
Il disait cela sur le ton d’un homme pressé, que la vie roule et bouscule. Il poussa la porte du salon. Loschek était là.