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Mauprat

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L'issue de cet incident fut un nouveau triomphe pour le trappiste. Personne ne se dit que les témoins avaient montré tant de candeur, qu'il était difficile de croire qu'ils n'eussent point vu réellement un autre trappiste. Je me souvins en cet instant que, lors de la première entrevue de l'abbé avec Jean de Mauprat à la fontaine des Fougères, ce dernier lui avait touché quelques mots d'un sien frère en religion qui voyageait avec lui et qui avait passé la nuit à la ferme des Goulets. Je crus devoir communiquer cette réminiscence à mon avocat, et il alla en conférer tout bas avec l'abbé, qui était sur le banc des témoins et qui se rappela fort bien cette circonstance sans pouvoir y ajouter aucun renseignement subséquent.

Quand ce fut au tour de l'abbé à parler, il se tourna vers moi d'un air d'angoisse; ses yeux se remplirent de larmes, et il répondit aux questions de formalité avec trouble et d'une voix éteinte. Il fit un grand effort sur lui-même pour répondre sur le fond, et enfin il le fit en ces termes:

—J'étais dans le bois lorsque M. le chevalier Hubert de Mauprat me pria de descendre de voiture et d'aller voir ce qu'était devenue sa fille Edmée, qui s'était écartée de la chasse depuis un temps assez long pour lui causer de l'inquiétude. Je courus assez loin et trouvai, à trente pas de la tour Gazeau, M. Bernard de Mauprat dans un grand désordre. Je venais d'entendre un coup de feu. Je vis qu'il n'avait plus sa carabine; il l'avait jetée (déchargée, comme le fait a été constaté) à quelques pas de là. Nous courûmes ensemble jusqu'à Mlle de Mauprat, que nous trouvâmes à terre percée de deux balles. L'homme qui nous avait devancés et qui était près d'elle en cet instant pourrait seul nous dire les paroles qu'il a pu recueillir de sa bouche. Elle était sans connaissance quand je la vis.

—Mais vous avez su ponctuellement ces paroles de cette personne, dit le président; car il existe, dit-on, une liaison d'amitié entre vous et ce paysan instruit qu'on appelle Patience.

L'abbé hésita et demanda si les lois de la conscience n'étaient pas ici en contradiction avec les lois de la procédure; si les juges avaient le droit de demander à un homme la révélation d'un secret confié à sa loyauté et de le faire manquer à son serment.

—Vous avez fait serment ici, par le Christ, de dire la vérité, toute la vérité, lui répondit-on; c'est à vous de savoir si ce serment n'est pas plus solennel que tous ceux que vous avez pu faire précédemment.

—Mais si j'avais reçu cette confidence sous le sceau de la confession, dit l'abbé, vous ne m'exhorteriez certainement pas à la révéler.

—Il y a longtemps, dit le président, que vous ne confessez plus personne, monsieur l'abbé.

À cette remarque inconvenante, il y eut de la gaieté sur le visage de Jean de Mauprat, une gaieté affreuse qui me le représenta tel qu'autrefois je l'avais vu, se tordant de rire à la vue des souffrances et des pleurs.

L'abbé trouva dans le dépit que lui causa cette petite attaque personnelle la force qui lui eût manqué sans cela. Il resta quelques instants les yeux baissés. On le crut humilié; mais, au moment où il se redressa, on vit briller dans son regard la maligne obstination du prêtre.

—Tout bien considéré, dit-il d'un ton fort doux, je crois que ma conscience m'ordonne de taire cette révélation, je la tairai.

—Aubert, dit l'avocat du roi avec emportement, vous ignorez apparemment les peines portées par la loi contre les témoins qui se conduisent comme vous le faites.

—Je ne les ignore pas, répondit l'abbé d'un ton plus doux encore.

—Et sans doute votre intention n'est pas de les braver?

—Je les subirai s'il le faut, repartit l'abbé avec un imperceptible sourire de fierté et un maintien si parfaitement noble, que toutes les femmes s'émurent.

Les femmes sont d'excellents appréciateurs des choses délicatement belles.

—C'est fort bien, reprit le ministère public. Persistez-vous dans ce système de silence?

—Peut-être, répondit l'abbé.

—Nous direz-vous si, durant les jours qui ont suivi l'assassinat de Mlle de Mauprat, vous vous êtes trouvé à portée d'entendre les paroles qu'elle a proférées, soit dans le délire, soit dans la lucidité de ses idées?

—Je ne vous dirai rien de cela, répondit l'abbé. Il serait contre mes affections et contre toute convenance à mes yeux de redire des paroles qui, en cas de délire, ne prouveraient absolument rien, et, en cas d'idée lucide, n'auraient été prononcées que dans l'épanchement d'une amitié toute filiale.

—C'est fort bien, dit l'avocat du roi en se levant; la cour sera par nous requise de délibérer sur votre refus de témoignage en joignant l'incident au fond.

—Pour moi, dit le président, en attendant, et en vertu de mon pouvoir discrétionnaire, j'ordonne qu'Aubert soit arrêté et conduit en prison.

L'abbé se laissa emmener avec une tranquillité modeste. Le public fut saisi de respect, et le plus profond silence régna dans l'assemblée, malgré les efforts et le dépit des moines et des curés, qui fulminaient tout bas contre l'hérétique.

Tous les témoins entendus (et je dois dire que ceux qu'on avait subornés jouèrent leur rôle très faiblement en public), Mlle Leblanc comparut pour couronner l'œuvre. Je fus surpris de voir cette fille si acharnée contre moi et si bien dirigée dans sa haine. Elle avait, d'ailleurs, des armes bien puissantes pour me nuire. En vertu du droit d'écouter aux portes et de surprendre tous les secrets de famille que s'arrogent les laquais, habile d'ailleurs aux interprétations et féconde en mensonges, elle savait et arrangeait à sa guise la plupart des faits qu'elle pouvait invoquer pour ma perte. Elle raconta de quelle manière, sept ans auparavant, j'étais arrivé au château de Sainte-Sévère à la suite de Mlle de Mauprat, que j'avais soustraite à la grossièreté et à la méchanceté de mes oncles.

—Cela soit dit, ajouta-t-elle en se tournant avec une grâce d'antichambre vers Jean de Mauprat, sans faire allusion au saint homme qui est dans cette enceinte, et qui, de grand pécheur, est devenu un grand saint. Mais à quel prix, continua-t-elle en se retournant vers la cour, ce misérable bandit avait-il sauvé ma chère maîtresse? Il l'avait déshonorée, messieurs; et toute la suite des jours de la pauvre demoiselle s'est passée dans les larmes et dans la honte, à cause de la violence qu'elle avait subie et dont elle ne pouvait pas se consoler. Trop fière pour confier son malheur à personne et trop honnête pour tromper aucun homme, elle a rompu avec M. de La Marche, qu'elle aimait à la passion, et qui l'aimait de même: elle a refusé toutes les demandes en mariage qui lui ont été faites pendant sept ans, et tout cela par point d'honneur, car elle détestait M. Bernard. Dans les commencements, elle voulait se tuer; car elle avait fait aiguiser un petit couteau de chasse de son père, et (M. Marcasse est là pour le dire, s'il veut s'en souvenir) elle se serait tuée certainement si je n'avais jeté ce couteau dans le puits de la maison. Elle songeait aussi à se défendre contre les attaques nocturnes de son persécuteur; car elle mettait toujours ce couteau, tant qu'elle l'a eu, sous son oreiller; elle verrouillait tous les soirs la porte de sa chambre, et plusieurs fois je l'ai vue rentrer pale et près de s'évanouir, fout essoufflée, comme une personne qui vient d'être poursuivie et d'avoir une grande frayeur. À mesure que ce monsieur a pris de l'éducation et des manières, mademoiselle, voyant qu'elle ne pouvait pas avoir d'autre mari, puisqu'il parlait toujours de tuer tous ceux qui se présenteraient, espéra qu'il se corrigerait de sa férocité et lui montra beaucoup de douceur et de bonté. Elle le soigna même pendant sa maladie, non pas qu'elle l'aimât et l'estimât autant qu'il a plu à M. Marcasse de le dire dans sa version; mais elle craignait toujours que, dans son délire, il ne trahît, devant les domestiques ou devant son père, le secret de l'affront qu'il lui avait fait, et qu'elle avait grand soin de cacher par pudeur et par fierté. Toutes les dames qui sont ici doivent bien comprendre cela. Quand la famille alla passer l'hiver de 77 à Paris, M. Bernard redevint jaloux, despote, et fit tant de menaces de tuer M. de La Marche, que mademoiselle fut forcée de congédier celui-ci. Après cela, elle eut des scènes violentes avec Bernard, lui déclara qu'elle ne l'aimait pas et ne l'aimerait jamais. De colère et de chagrin, car on ne peut pas nier qu'il n'en fût amoureux comme un tigre, il partit pour l'Amérique, et, pendant les six ans qu'il y passa, ses lettres le montrèrent fort amendé. Quand il revint, mademoiselle avait pris son parti d'être vieille fille, et elle était redevenue très tranquille. M. Bernard paraissait devenu, de son côté, assez bon enfant. Mais, à force de la voir tous les jours et d'être sans cesse appuyé sur le dos de son fauteuil, ou de lui dévider des écheveaux de laine, en lui parlant tout bas pendant que son père dormait, voilà qu'il en est redevenu si amoureux, que la tête lui en a parti. Je ne veux pas trop l'accuser, le pauvre malheureux, et crois que sa place est aux Petites-Maisons plutôt qu'à la potence. Il criait et rugissait toute la nuit, et lui écrivait des lettres si bêtes, qu'elle les lisait en souriant et les mettait dans sa poche sans y répondre. Au reste, en voici une que j'ai trouvée sur elle quand je l'ai déshabillée après le malheureux événement; elle a été percée par une balle et tachée de sang, mais on peut encore en lire assez pour voir que monsieur avait souvent l'intention de tuer mademoiselle.

Elle déposa sur le bureau un papier demi-brûlé, demi-sanglant, qui produisit sur les assistants un mouvement d'horreur, sincère chez quelques-uns, affecté chez beaucoup d'autres.

Avant qu'on le lût, elle acheva sa déposition et la termina par des assertions qui me troublèrent profondément, car je ne distinguais plus la limite entre la réalité et la perfidie.

—Depuis son accident, dit-elle, mademoiselle a toujours été entre la vie et la mort. Elle n'en relèvera certainement pas, quoi qu'en disent MM. les médecins. J'ose dire que ces messieurs, ne voyant la malade qu'à de certaines heures, ne connaissent pas sa maladie comme moi, qui ne l'ai pas quittée une seule nuit. Ils prétendent que les blessures vont bien, mais que la tête est dérangée. Je dis, moi, que les blessures vont mal et que la tête va mieux qu'on ne dit. Mademoiselle déraisonne fort rarement, et, si elle a à déraisonner, c'est en présence de ces messieurs, qui la troublent et l'effrayent. Elle fait alors tant d'efforts pour ne pas sembler folle, qu'elle le devient; mais, sitôt qu'on la laisse seule avec moi ou avec Saint-Jean ou avec M. l'abbé, qui a fort bien pu dire ce qui en est, s'il l'a voulu, elle redevient calme, douce, sensée comme à l'ordinaire. Elle dit qu'elle souffre à en mourir, bien qu'elle prétende avec MM. les médecins qu'elle ne souffre presque plus. Elle parle alors de son meurtrier avec la générosité qui convient à une chrétienne, et répète cent fois par jour:

«—Que Dieu lui pardonne dans l'autre vie comme je lui pardonne dans celle-ci! Après tout, il faut bien aimer une femme pour la tuer! J'ai eu tort de ne pas l'épouser, il m'aurait peut-être rendue heureuse; je l'ai porté au désespoir, et il s'est vengé de moi. Chère Leblanc, garde-toi de jamais trahir le secret que je te confie! Un mot indiscret le conduirait à l'échafaud, et mon père en mourrait!...

«La pauvre demoiselle est loin d'imaginer que les choses en sont là, que je suis sommée par la loi et par la religion de dire ce que je voudrais taire, et qu'au lieu de venir chercher ici un appareil pour les douches, je suis venue confesser la vérité. Ce qui me console, c'est que tout cela sera facile à cacher à M. le chevalier, qui n'a pas plus sa tête que l'enfant qui vient de naître. Pour moi, j'ai fait mon devoir; que Dieu soit mon juge!»

Après avoir ainsi parlé avec une parfaite assurance et une grande volubilité, Mlle Leblanc se rassit au milieu d'un murmure approbateur, et on procéda à la lecture de la lettre trouvée sur Edmée.

C'était bien celle que je lui avais écrite quelques jours avant le jour funeste. On me la présenta; je ne pus me défendre de porter à mes lèvres l'empreinte du sang d'Edmée; puis, ayant jeté les yeux sur l'écriture, je rendis la lettre en déclarant avec calme qu'elle était de moi.

La lecture de cette lettre fut mon coup de grâce. La fatalité qui semble ingénieuse à nuire à ses victimes, voulut (et peut-être une main infâme contribua-t-elle à cette mutilation) que les passages qui témoignaient de ma soumission et de mon respect fussent détruits. Certaines allusions poétiques qui expliquaient et excusaient les divagations exaltées furent illisibles. Ce qui sauta aux yeux et s'empara de toutes les convictions, ce furent les lignes restées intactes qui témoignèrent de la violence de ma passion et de l'emportement de mes délires. Ce furent des phrases telles que celles-ci: J'ai parfois envie de me lever au milieu de la nuit et d'aller vous tuer! Je l'aurais fait déjà cent fois, si j'étais assuré de ne plus vous aimer quand vous serez morte. Ménagez-moi, car il y a deux hommes en moi, et quelquefois le brigand d'autrefois règne sur l'homme nouveau, etc. Un sourire de délices passa sur les lèvres de mes ennemis. Mes défenseurs furent démoralisés, et mon pauvre sergent lui-même me regarda d'un air désespéré. Le public m'avait déjà condamné.

Après cet incident, l'avocat du roi eut beau jeu à déclamer un réquisitoire fulminant, dans lequel il me présenta comme un pervers incurable, comme un rejeton maudit d'une souche maudite, comme un exemple de la fatalité des méchants instincts; et, après s'être évertué à faire de moi un objet d'horreur et d'épouvante, il essaya, pour se donner un air d'impartialité et de générosité, de provoquer en ma faveur la compassion des juges; il voulut prouver que je n'étais pas maître de moi-même; que ma raison, bouleversée dès l'enfance par des spectacles atroces et des principes de perversité, n'était pas complète et n'aurait jamais pu l'être, quels qu'eussent été les circonstances et le développement de mes passions. Enfin, après avoir fait de la philosophie et de la rhétorique, au grand plaisir des assistants, il conclut contre moi à la peine d'interdiction et de réclusion à perpétuité.

Quoique mon avocat fût un homme de cœur et de tête, la lettre l'avait tellement surpris, l'auditoire était si mal disposé pour moi, la cour donnait publiquement de telles marques d'incrédulité et d'impatience en l'écoutant (habitude indécente qui s'est perpétuée sur les sièges de la magistrature de ce pays), que son plaidoyer fut pâle. Tout ce qu'il parut fondé à demander avec force fut un supplément d'instruction. Il se plaignit de ce que toutes les formalités n'avaient pas été remplies, de ce que la justice n'avait pas suffisamment éclairé toutes les parties de l'affaire, de ce qu'on se hâtait de juger une cause dont plusieurs circonstances étaient encore enveloppées de mystère. Il demanda que les médecins fussent appelés à s'expliquer sur la possibilité de faire entendre Mlle de Mauprat. Il démontra que la plus importante, la seule importante déposition était celle de Patience, et que Patience pouvait se présenter au premier jour et me disculper. Il demanda enfin qu'on fît des recherches pour retrouver le moine quêteur dont la ressemblance avec les Mauprat n'avait pas encore été expliquée et avait été affirmée par des témoins dignes de foi. Il fallait, selon lui, savoir ce qu'était devenu Antoine de Mauprat et faire expliquer le trappiste à cet égard. Il se plaignit hautement de ce qu'on l'avait privé de tous ces moyens de défense en refusant tout délai, et il eut la hardiesse de faire entendre qu'il y avait de mauvaises passions intéressées à la marche aveugle et rapide d'une telle procédure. Le président le rappela à l'ordre; l'avocat du roi répliqua victorieusement que toutes les formalités étaient remplies, que la cour était suffisamment éclairée, que la recherche du moine quêteur était une puérilité de mauvais goût, que Jean de Mauprat avait prouvé la mort de son dernier frère, arrivée plusieurs années auparavant. La cour se retira pour délibérer, et, au bout d'une demi-heure, elle rentra et rendit contre moi un arrêt qui me condamnait à la peine capitale.

XXVI

Quoique la promptitude et la rigidité de cet arrêt fussent une chose inique et qui frappa de stupeur les plus acharnés contre moi, je reçus le coup avec un grand calme: je ne m'intéressais plus à rien sur la terre. Je recommandai à Dieu mon âme et la réhabilitation de ma mémoire. Je me dis que, si Edmée mourait, je la retrouverais dans un monde meilleur; que, si elle me survivait et retrouvait la raison, elle arriverait un jour à l'éclaircissement de la vérité, et qu'alors je vivrais dans son cœur comme un souvenir cher et douloureux. Irritable comme je le suis, et toujours disposé à la fureur envers tout ce qui m'est obstacle ou offense, je m'étonne de la résignation philosophique et de la fierté silencieuse que j'ai trouvées dans les grandes occasions de ma vie, et surtout dans celle-là.

Il était deux heures du matin. L'audience durait depuis quatorze heures. Un silence de mort planait sur l'assemblée, qui était aussi attentive, aussi nombreuse qu'au commencement, tant les hommes sont avides de spectacles. Celui qu'offrait l'enceinte de la cour criminelle en cet instant était lugubre. Ces hommes en robe rouge, aussi pâles, aussi absolus, aussi implacables que le Conseil des Dix à Venise; ces spectres de femmes coiffées de fleurs, que la lueur blafarde des flambeaux faisait ressembler à des souvenirs de la vie flottant dans les tribunes au-dessus des prêtres de la mort; les mousquets de la garde étincelant dans l'ombre des derniers plans; l'attitude brisée de mon pauvre sergent, qui s'était laissé tomber à mes pieds; la joie muette et puissante du trappiste, infatigablement debout auprès de la barre; le son lugubre d'une cloche de couvent qui se mit à sonner les matines dans le voisinage, au milieu du silence de l'assemblée: c'était de quoi émouvoir les nerfs des femmes de fermiers généraux et faire battre les larges poitrines des corroyeurs du parterre.

Tout à coup, au moment où la cour allait se disperser et annoncer la levée de la séance, une figure, en tout semblable à celle qu'on prête au paysan du Danube, trapue, en haillons, pieds nus, à la barbe longue, aux cheveux en désordre, au front large et austère, au regard imposant et sombre, se leva au milieu des mouvants reflets dont la foule était à demi éclairée, et se dressa devant la barre en disant d'une voix creuse et accentuée:

—Moi, Jean Le Houx, dit Patience, je m'oppose à ce jugement, comme inique quant au fond et illégal quant à la forme. Je demande qu'il soit révisé, afin que je puisse faire ma déposition, qui est nécessaire, souveraine peut-être, et qu'on aurait dû attendre.

—Et, si vous aviez quelque chose à dire, s'écria l'avocat du roi avec passion, que ne vous présentiez-vous lorsque vous en avez été requis? Vous en imposez à la cour en prétendant que vous avez des motifs à faire valoir.

—Et vous, répondit Patience d'un ton plus lent et d'une voix plus creuse encore qu'auparavant, vous en imposez au public en disant que je n'en ai pas. Vous savez bien que je dois en avoir.

—Songez où vous êtes, témoin, et rappelez-vous à qui vous parlez.

—Je le sais trop et je ne dirai rien de trop. Je déclare ici que j'ai des choses importantes à dire et que je les aurais dites à temps si vous n'aviez pas violenté le temps. Je veux les dire et je les dirai; et, croyez-moi, il vaut mieux que je les dise pendant qu'on peut encore revenir sur la procédure. Cela vaut mieux encore pour les juges que pour le condamné; car celui-là revit par l'honneur, au moment où les autres meurent par l'infamie.

—Témoin, dit le magistrat irrité, l'âcreté et l'insolence de votre langage seront plus nuisibles qu'avantageuses à l'accusé.

—Et qui vous dit que je sois favorable à l'accusé? dit Patience d'une voix de tonnerre. Que savez-vous de moi? Et s'il me plaît de faire qu'un arrêt illégal et sans force devienne un arrêt puissant et irrévocable?

—Comment accorder ce désir de faire respecter les lois, dit le magistrat, véritablement ébranlé par l'ascendant de Patience, avec l'infraction que vous avez commise contre elles en ne vous rendant pas à l'assignation du lieutenant criminel?

—Parce que je ne voulais pas.

—Il y a des peines sévères contre ceux dont la volonté ne s'accorde pas toujours avec les lois du royaume.

—Possible.

—Venez-vous avec l'intention de vous y soumettre aujourd'hui?

—Je viens avec celle de vous les faire respecter.

—Je vous préviens que, si vous ne changez de ton, je vais vous faire conduire en prison.

—Je vous préviens que, si vous aimez la justice et si vous servez Dieu, vous m'entendrez et suspendrez l'exécution de l'arrêt. Il n'appartient pas à celui qui apporte la vérité de s'humilier devant ceux qui la cherchent. Mais, vous qui m'entendez, hommes du peuple dont les grands ne voudraient sans doute pas se jouer, vous dont on appelle la voix, voix de Dieu, joignez-vous à moi, embrassez la défense de la vérité, qui va être étouffée peut-être sous de malheureuses apparences, ou bien qui va triompher par de mauvais moyens. Mettez-vous à genoux, hommes du peuple, mes frères, mes enfants; priez, suppliez, obtenez que justice soit faite et colère réprimée. C'est votre devoir, c'est votre droit et votre intérêt; c'est vous qu'on insulte et qu'on menace quand on viole les lois.

Patience parlait avec tant de chaleur, et la sincérité éclatait en lui avec tant de puissance, qu'il y eut un mouvement sympathique dans tout l'auditoire. La philosophie était alors trop à la mode chez les jeunes gens de qualité pour que ceux-ci ne répondissent pas des premiers à un appel qui ne leur était pourtant pas adressé. Ils se levèrent avec une impétuosité chevaleresque et se tournèrent vers le peuple, qui se leva, entraîné par ce noble exemple. Il y eut une clameur furieuse, et chacun, sentant sa dignité et sa force, oublia les préventions personnelles pour se réunir dans le droit commun. Ainsi quelquefois il suffit d'un noble élan et d'une parole vraie pour ramener les masses égarées par de longs sophismes.

Le sursis fut accordé, et je fus reconduit à ma prison au milieu des applaudissements. Marcasse me suivit. Patience se déroba à ma reconnaissance et disparut.

La révision de mon jugement ne pouvait se faire que sur un ordre du grand conseil. Pour ma part, j'étais décidé, avant l'arrêt, à ne point me pourvoir auprès de cette chambre de cassation de l'ancienne jurisprudence; mais l'action et le discours de Patience n'avaient pas moins agi sur mon esprit que sur celui des spectateurs. L'esprit de lutte et le sentiment de la dignité humaine, engourdis et comme paralysés en moi par le chagrin, se réveillèrent soudainement, et je sentis à cette heure que l'homme n'est pas fait pour cette concentration égoïste du désespoir qu'on appelle ou l'abnégation, ou le stoïcisme. Nul ne peut abandonner le soin de son honneur sans abandonner le respect dû au principe de l'honneur. S'il est beau de sacrifier sa gloire personnelle et sa vie aux mystérieux arrêts de la conscience, c'est une lâcheté d'abandonner l'une et l'autre aux fureurs d'une injuste persécution. Je me sentis relevé à mes propres yeux, et je passai le reste de cette nuit importante à chercher les moyens de me réhabiliter, avec autant de persévérance que j'en avais mis à m'abandonner au destin. Avec le sentiment de la force je sentis renaître celui de l'espérance. Edmée n'était peut-être ni folle ni frappée de mort. Elle pouvait m'absoudre, elle pouvait guérir.

—Qui sait? me disais-je, elle m'a peut-être déjà rendu justice; peut-être est-ce elle qui envoie Patience à mon secours? Sans doute j'accomplirai son vœu en reprenant courage, en ne me laissant pas écraser par les fourbes.

Mais comment obtenir cet ordre du grand conseil? Il fallait une ordonnance du roi; qui la solliciterait? qui hâterait ces odieuses lenteurs que la justice sait apporter quand il lui plaît, dans les mêmes affaires où elle s'est jetée avec une précipitation aveugle? qui empêcherait mes ennemis de me nuire et de paralyser tous mes moyens? qui combattrait pour moi, en un mot? L'abbé seul aurait pu le faire, mais il était en prison à cause de moi. Sa généreuse conduite dans le procès m'avait prouvé qu'il était encore mon ami, mais son zèle était enchaîné. Que pouvait Marcasse dans son obscure condition et son langage énigmatique? Le soir vint, et je m'endormis avec l'espérance d'un secours céleste, car j'avais prié Dieu avec ferveur. Quelques heures de sommeil me rafraîchirent, et j'ouvris les yeux au bruit des verrous qu'on tirait derrière ma porte. Ô Dieu de bonté! quel fut mon transport en voyant Arthur, mon compagnon d'armes, cet autre moi-même pour lequel je n'avais pas eu un secret pendant six ans, s'élancer dans mes bras! Je pleurai comme un enfant en recevant cette marque d'amour de la Providence. Arthur ne m'accusait pas! il avait appris à Paris, où les intérêts scientifiques de la bibliothèque de Philadelphie l'avaient appelé, la triste affaire où j'étais inculpé. Il avait rompu des lances avec tous ceux qui me chargeaient, et il n'avait pas perdu un instant pour venir me sauver ou me consoler.

J'épanchai mon âme dans la sienne avec délices et lui dis ce qu'il pouvait faire pour moi. Il voulait prendre la poste dès le soir même pour Paris; mais je le priai de commencer par aller à Sainte-Sévère me chercher des nouvelles d'Edmée; il y avait quatre mortels jours que je n'en avais reçu, et Marcasse ne m'en avait d'ailleurs jamais donné d'aussi exactes et d'aussi détaillées que je les aurais voulues.

—Rassure-toi, me dit Arthur; par moi, tu sauras la vérité. Je suis assez bon chirurgien; j'ai le coup d'œil exercé, je pourrai te dire vraisemblablement ce que tu dois craindre ou espérer; de là, je partirai immédiatement pour Paris.

Il m'écrivit dès le surlendemain une lettre longue et détaillée.

Edmée était dans un état fort extraordinaire. Elle ne parlait pas et ne paraissait pas souffrir, tant qu'on se bornait à lui épargner toute espèce d'excitation nerveuse; mais, au premier mot qui pouvait réveiller la mémoire de ses douleurs, elle tombait en convulsion. L'isolement moral où elle se trouvait était le plus grand obstacle à sa guérison. Elle ne manquait de rien quant aux soins physiques; elle avait deux bons médecins et une garde-malade fort dévouée. Mlle Leblanc la soignait aussi, sous ce rapport, avec beaucoup de zèle; mais cette fille dangereuse lui faisait souvent du mal par ses réflexions déplacées et ses interrogations indiscrètes. Arthur m'assura d'ailleurs que, si jamais Edmée m'avait cru coupable et s'était expliquée à cet égard, ce devait être dans une phase précédente de sa maladie; car, depuis au moins quinze jours, elle était dans un état d'inertie complète. Elle sommeillait souvent, mais sans dormir tout à fait; elle digérait quelques breuvages gélatineux et ne se plaignait jamais; elle répondait par des signes nonchalants et toujours négatifs aux questions des médecins sur ses souffrances; elle n'exprimait par aucun signe le souvenir des affections qui avaient rempli sa vie. Sa tendresse pour son père, ce sentiment si profond et si puissant en elle, n'était pourtant pas éteint; elle versait souvent des larmes abondantes, mais alors elle paraissait n'entendre aucun son; c'était en vain qu'on essayait de lui faire comprendre que son père n'était pas mort, comme elle semblait le croire. Elle repoussait d'un geste suppliant, non le bruit (il ne semblait pas frapper son oreille), mais le mouvement qui se faisait autour d'elle, et, cachant son visage dans ses mains, s'enfonçant dans son fauteuil et roidissant ses genoux jusque vers sa poitrine, elle semblait livrée à un désespoir sans remède. Cette muette douleur, qui ne se combattait plus elle-même et ne voulait plus être combattue; cette grande volonté, qui avait été capable de dompter les plus violents orages et qui s'en allait à la dérive sur une mer morte et par un calme plat, était, selon Arthur, le spectacle le plus douloureux qu'il eut jamais contemplé. Edmée semblait vouloir avoir rompu avec la vie. Mlle Leblanc, pour l'éprouver et pour l'émouvoir, s'était grossièrement ingérée de lui dire que son père était mort; elle avait fait entendre par un signe de tête qu'elle le savait. Quelques heures plus tard, les médecins avaient essayé de lui faire comprendre qu'il était vivant; elle avait répondu par un autre signe qu'elle ne le croyait pas. On avait roulé le fauteuil du chevalier dans sa chambre, on les avait mis en présence l'un de l'autre; le père et la fille ne s'étaient pas reconnus. Seulement, au bout de quelques instants, Edmée, prenant son père pour un spectre, avait jeté des cris affreux et était tombée dans des convulsions qui avaient rouvert une de ses blessures et donné à craindre pour sa vie. On avait soin depuis ce moment de les tenir séparés et de ne prononcer, devant Edmée, aucune parole qui eût rapport à lui. Elle prenait Arthur pour un médecin du pays et l'avait reçu avec la même douceur et la même indifférence que les autres. Il n'avait pas osé essayer de lui parler de moi; mais il m'exhortait à ne pas désespérer. L'état d'Edmée n'avait rien dont le temps et le repos ne pussent triompher; elle avait peu de fièvre, aucune des fonctions vitales de son être n'était réellement troublée; les blessures étaient à peu près guéries, et le cerveau ne paraissait pas devoir se désorganiser par un excès d'activité. L'affaiblissement où cet organe était tombé, la prostration de tous les autres organes, ne devaient pas lutter longtemps, selon Arthur, contre les ressources de la jeunesse et la puissance d'une admirable constitution. Il m'engageait enfin à songer à moi-même; je pouvais être utile à Edmée par mes soins et devenir heureux par le retour de son affection et de son estime.

Au bout de quinze jours, Arthur revint de Paris avec l'ordonnance du roi pour la révision de mon jugement. De nouveaux témoins furent entendus. Patience ne parut pas; mais je reçus de sa part un morceau de papier, avec ces mots d'une écriture informe: «Vous n'êtes pas coupable, espérez donc.» Les médecins affirmèrent que Mlle de Mauprat pouvait désormais être interrogée sans danger, mais que ses réponses n'auraient aucun sens. Elle était mieux portante. Elle avait reconnu son père et ne le quittait plus. Mais elle ne comprenait rien à tout ce qui n'était pas lui. Elle paraissait éprouver un grand plaisir à le soigner comme un enfant, et, de son côté, le chevalier reconnaissait de temps en temps sa fille chérie; mais les forces de ce dernier décroissaient sensiblement. On l'interrogea dans un de ses moments lucides. Il répondit que sa fille était effectivement tombée de cheval, à la chasse, et qu'elle s'était ouvert la poitrine sur une souche d'arbre, mais que personne n'avait tiré sur elle, même par mégarde, et qu'il fallait être fou pour croire son cousin capable d'un pareil crime. Ce fut tout ce qu'on put obtenir de lui. Quand on lui demanda ce qu'il pensait de l'absence de son neveu, il répondit que son neveu n'était point absent et qu'il le voyait tous les jours. Fidèle à son respect pour la réputation d'une famille, hélas! si compromise, voulut-il, par des mensonges enfantins, repousser les investigations de la justice? C'est ce que je n'ai jamais pu savoir. Edmée ne put être interrogée. À la première question qui lui fut adressée, elle haussa les épaules et fit signe qu'elle voulait être tranquille. Le lieutenant criminel insistant et devenant plus explicite, elle le regarda fixement et parut s'efforcer de le comprendre. Il prononça mon nom, elle poussa un grand cri et tomba évanouie. Il fallut renoncer à l'entendre. Cependant Arthur ne désespéra point. Au contraire, le récit de cette scène lui fit penser qu'il pouvait s'opérer dans les facultés intellectuelles d'Edmée une crise favorable. Il repartit aussitôt et alla s'installer à Sainte-Sévère, où il resta plusieurs jours sans m'écrire, ce qui me jeta dans une grande anxiété.

L'abbé, interrogé de nouveau, persista dans ses refus calmes et laconiques.

Mes juges, voyant que les renseignements promis par Patience n'arrivaient pas, hâtèrent la révision de la procédure et donnèrent, par une nouvelle précipitation, une nouvelle preuve de leur animosité contre moi. Le jour fixé arriva. J'étais dévoré d'inquiétude. Arthur m'avait écrit d'espérer, dans un style aussi laconique que Patience. Mon avocat n'avait pu saisir aucune bonne preuve à faire valoir. Je voyais bien qu'il commençait à me croire coupable. Il n'espérait obtenir que des délais.

XXVII

L'auditoire fut encore plus nombreux que la première fois. La garde fut forcée aux portes du prétoire, et la foule envahit jusqu'aux fenêtres du manoir de Jacques Cœur, aujourd'hui l'hôtel de ville. J'étais fort troublé, cette fois, quoique j'eusse la force et la fierté de n'en rien laisser paraître. Je m'intéressais désormais au succès de ma cause, et, les espérances que j'avais conçues ne semblant pas devoir se réaliser, j'éprouvais un malaise indicible, une fureur concentrée, une sorte de haine contre ces hommes qui n'ouvraient pas les yeux sur mon innocence et contre ce Dieu qui semblait m'abandonner.

Dans cet état violent, je fis un tel travail sur moi-même pour paraître calme, que je m'aperçus à peine de ce qui se passait autour de moi. Je retrouvai ma présence d'esprit pour répondre dans les mêmes termes que la première fois à mon nouvel interrogatoire. Puis un crêpe funèbre sembla s'étendre sur ma tête; un anneau de fer me serrait le front, je sentais un froid de glace dans mes orbites, je ne voyais plus que moi-même, et je n'entendais que des bruits vagues et incompréhensibles. Je ne sais ce qui se passa; je ne sais si l'on annonça l'apparition qui me frappa subitement. Je me souviens seulement qu'une porte s'ouvrit derrière le tribunal, qu'Arthur s'avança soutenant une femme voilée, qu'il lui ôta son voile après l'avoir fait asseoir sur un large fauteuil que les huissiers roulèrent vers elle avec empressement, et qu'un cri d'admiration remplit l'auditoire lorsque la beauté pâle et sublime d'Edmée lui apparut.

En ce moment, j'oubliai et la foule et le tribunal, et ma cause et l'univers entier. Je crois qu'aucune force humaine n'aurait pu s'opposer à mon élan impétueux. Je me précipitai comme la foudre au milieu de l'enceinte, et, tombant aux pieds d'Edmée, j'embrassai ses genoux avec effusion. On m'a dit que ce mouvement entraîna le public et que presque toutes les dames fondirent en larmes. Les jeunes élégants n'osèrent railler; les juges furent émus. La vérité eut un instant de triomphe complet.

Edmée me regarda longtemps. L'insensibilité de la mort était sur son visage. Il ne semblait pas qu'elle pût jamais me reconnaître. L'assemblée attendait dans un profond silence qu'elle exprimât sa haine ou son affection pour moi. Tout à coup elle fondit en larmes, jeta ses bras autour de mon cou et perdit connaissance. Arthur la fit emporter aussitôt; il eut de la peine à me faire retourner à ma place. Je ne savais plus où j'étais ni de quoi il s'agissait; je m'attachais à la robe d'Edmée, je voulais la suivre. Arthur, s'adressant à la cour, demanda qu'on fît constater de nouveau l'état de la malade par les médecins qui l'avaient examinée dans la matinée. Il demanda et obtint qu'Edmée fût de nouveau appelée en témoignage et confrontée avec moi lorsque la crise qu'elle subissait en cet instant serait passée.

—Cette crise n'est pas grave, dit-il; Mlle de Mauprat en a éprouvé plusieurs du même genre ces jours derniers et pendant son voyage. À la suite de chacun de ces accès, ses facultés intellectuelles ont pris un développement de plus en plus heureux.

—Allez donner vos soins à la malade, dit le président. Elle sera rappelée dans deux heures, si vous croyez que ce temps suffise pour mettre fin à son évanouissement. En attendant, la cour entendra le témoin à la requête duquel le premier jugement n'a point reçu l'exécution.

Arthur se retira, et Patience fut introduit. Il était vêtu proprement; mais, après avoir dit quelques paroles, il déclara qu'il lui était impossible de continuer si on ne lui permettait pas d'ôter son habit. Cette toilette d'emprunt le gênait tellement et lui semblait si lourde, qu'il suait à grosses gouttes. Il attendit à peine un signe d'adhésion accompagné d'un sourire de mépris que lui fit le président, pour jeter à terre ces insignes de la civilisation, et, abaissant avec soin les manches de sa chemise sur ses bras nerveux, il parla à peu près ainsi:

—Je dirai la vérité, toute la vérité. Je lève la main une seconde fois, car j'ai à dire des choses qui se contredisent et que je ne peux pas m'expliquer moi-même. Je jure devant Dieu et devant les hommes que je dirai ce que je sais, comme je le sais, sans être influencé pour ni contre personne.

Il leva sa large main et se tourna vers le peuple avec une confiance naïve, comme pour lui dire: «Vous voyez tous que je jure, et vous savez que l'on peut croire en moi.»

Cette confiance de sa part n'était pas mal fondée. On s'était beaucoup occupé, depuis l'incident du premier jugement, de cet homme extraordinaire qui avait parlé devant le tribunal avec tant d'audace et harangué le peuple en sa présence. Cette conduite inspirait beaucoup de curiosité et de sympathie à tous les démocrates et philadelphes. Les œuvres de Beaumarchais avaient, auprès des hautes classes, un succès qui vous expliquera comment Patience, en opposition avec toutes les puissances de la province, se trouvait soutenu et applaudi par tout ce qui se piquait d'un esprit élevé. Chacun croyait voir en lui Figaro sous une forme nouvelle. Le bruit de ses vertus privées s'était répandu; car vous vous souvenez que, durant mon séjour en Amérique, Patience s'était fait connaître aux habitants de la Varenne et avait échangé sa réputation de sorcier contre celle de bienfaiteur. On lui avait donné le surnom de grand juge, parce qu'il intervenait volontiers dans les différends et les terminait à la satisfaction de chacun avec une bonté et une habileté admirables.

Il parla cette fois d'une voix haute et pénétrante; il avait dans la voix plusieurs belles cordes. Son geste était lent ou animé selon la circonstance, toujours noble et saisissant; sa figure courte et socratique était toujours belle d'expression. Il avait toutes les qualités de l'orateur; mais il ne mettait à les produire aucune vanité. Il parla d'une manière claire et concise qu'il avait acquise nécessairement dans son commerce récent avec les hommes et dans la discussion de leurs intérêts positifs.

—Quand Mlle de Mauprat reçut le coup, dit-il, j'étais à dix pas tout au plus; mais le taillis est si épais dans cet endroit, que je ne pouvais rien voir à deux pas de moi. On m'avait engagé à faire la chasse. Cela ne m'amusait guère. Me retrouvant près de la tour Gazeau, que j'ai habitée pendant vingt ans, j'eus envie de revoir mon ancienne cellule, et j'y arrivais à grands pas quand j'entendis le coup. Cela ne m'effraya pas du tout: c'était si naturel qu'on fît du bruit dans une battue! Mais, quand je fus sorti du fourré, c'est-à-dire environ deux minutes après, je trouvai Edmée (pardonnez-moi, j'ai l'habitude de l'appeler comme cela, je suis avec elle comme qui dirait une sorte de père nourricier), je trouvai Edmée à genoux par terre, blessée, ainsi qu'on vous la dit, et tenant encore la bride de son cheval, qui se cabrait. Elle ne savait pas si elle avait peu ou beaucoup de mal, mais elle avait son autre main sur la poitrine et disait:

«—Bernard, c'est affreux! je ne vous aurais jamais cru capable de me tuer. Bernard, où êtes-vous? Venez me voir mourir. Vous tuez mon père!»

Elle tomba tout à fait en disant cela et lâcha la bride de son cheval. Je m'élançai vers elle.

«—Ah! tu l'as vu, Patience? me dit-elle. N'en parle pas, ne dis pas à mon père...»

Elle étendit les bras, son corps se roidit; je la crus morte, et elle ne parla plus que dans la nuit, après qu'on eut retiré les balles de sa poitrine.

—Vîtes-vous alors Bernard de Mauprat?

—Je le vis sur le lieu de l'événement, au moment où Edmée perdit connaissance et sembla rendre l'âme; il était comme fou. Je crus que c'était le remords qui l'accablait; je lui parlai durement, je le traitai d'assassin. Il ne répondit rien et s'assit à terre auprès de sa cousine. Il resta là, abruti longtemps encore après qu'on l'eut emportée. Personne ne songea à l'accuser; on pensait qu'il était tombé de cheval, parce qu'on voyait son cheval courir au bord de l'étang; on crut que sa carabine s'était déchargée en tombant. M. l'abbé Aubert fut le seul qui entendit accuser M. Bernard d'avoir assassiné sa cousine. Les jours suivants, Edmée parla; mais ce ne fut pas toujours en ma présence, et, d'ailleurs, depuis ce moment, elle eut presque toujours le délire. Je soutiens qu'elle n'a confié à personne (à Mlle Leblanc moins qu'à personne) ce qui s'était passé entre elle et M. de Mauprat avant le coup de fusil. Elle ne me l'a pas confié plus qu'aux autres. Dans les moments bien rares où elle avait sa tête, elle répondait à nos questions que certainement Bernard ne l'avait pas fait exprès, et, plusieurs fois même, durant les trois premiers jours, elle demanda à le voir. Mais, quand elle avait la fièvre, elle criait:

«—Bernard! Bernard! vous avez commis un grand crime, vous avez tué mon père!»

C'était là son idée; elle croyait réellement que son père était mort, et elle l'a cru longtemps. Elle a donc dit très peu de chose qui ait de la valeur. Tout ce que Mlle Leblanc lui a fait dire est faux. Au bout de trois jours, elle a cessé de dire des paroles intelligibles, et, au bout de huit jours, sa maladie a tourné à un silence complet. Elle a chassé Mlle Leblanc depuis sept jours qu'elle a retrouvé sa raison, ce qui prouverait bien quelque chose contre cette fille de chambre. Voilà ce que j'ai à dire contre M. de Mauprat. Il ne tenait qu'à moi de le taire; mais, ayant autre chose à dire encore, j'ai voulu révéler toute la vérité.

Patience fit une pause; l'auditoire et la cour elle-même, qui commençait à s'intéresser à moi et à perdre l'âcreté de ses préventions, restèrent comme atterrés d'une déposition si différente de celle qu'on attendait.

Patience reprit la parole.

—Je suis resté convaincu pendant plusieurs semaines, dit-il, du crime de Bernard. Et puis j'ai beaucoup réfléchi à cela; je me suis dit bien des fois qu'un homme aussi bon et aussi instruit que l'était Bernard, un homme dont Edmée faisait tant d'estime, et que M. le chevalier de Mauprat aimait comme son fils, un homme enfin qui avait tant d'idées sur la justice et sur la vérité, ne pouvait pas, du jour au lendemain, devenir un scélérat. Et puis il m'est venu à l'idée que ce pouvait bien être quelque autre Mauprat qui eût fait le coup. Je ne parle pas de celui qui est trappiste, ajouta-t-il, en cherchant dans l'auditoire Jean de Mauprat, qui n'y était pas; je parle de celui dont la mort n'a pas été constatée, quoique la cour ait cru devoir passer outre et en croire sur parole M. Jean de Mauprat.

—Témoin, dit le président, je vous ferai observer que vous n'êtes ici ni pour servir d'avocat à l'accusé ni pour réviser les arrêts de la cour. Vous devez dire ce que vous savez du fait, et non ce que vous préjugez du fond de l'affaire.

—Possible, répondit Patience. Il faut pourtant que je dise pourquoi je n'ai pas voulu témoigner la première fois contre Bernard, n'ayant à fournir que des preuves contre lui, et n'ayant pas foi à ces preuves mêmes.

—On ne vous le demande pas pour le moment. Ne vous écartez pas de votre déposition.

—Un instant! j'ai mon honneur à défendre, j'ai ma propre conduite à expliquer, s'il vous plaît.

—Vous n'êtes pas l'accusé, vous n'avez pas lieu à plaider votre propre cause. Si la cour juge à propos de vous poursuivre pour votre désobéissance, vous aviserez à vous défendre; mais il n'est pas question de cela maintenant.

—Il est question de faire savoir à la cour si je suis un honnête homme ou un faux témoin. Pardon! il me semble que cela fait quelque chose à l'affaire; la vie de l'accusé en dépend; la cour ne peut pas regarder cela comme indifférent.

—Parlez, dit l'avocat du roi, et tâchez de garder le respect que vous devez à la cour.

—Je n'ai pas envie d'offenser la cour, reprit Patience; je dis seulement qu'un homme peut se soustraire aux ordres de la cour par des raisons de conscience que la cour peut condamner légalement, mais que chaque juge en particulier peut comprendre et excuser. Je dis donc que je n'ai pas senti en moi-même que Bernard de Mauprat fût coupable; mes oreilles seules le savaient; ce n'était pas assez pour moi. Excusez-moi, messieurs, je suis juge, moi aussi. Enquérez-vous de moi! dans mon village, on m'appelle le grand juge. Quand mes concitoyens me prient de prononcer sur une querelle de cabaret ou sur la limite d'un champ, je n'écoute pas tant leur sentiment que le mien. On a d'autres notions sur les gens qu'un fait tout court. Il y en a beaucoup d'autres qui servent à démontrer la vérité ou la fausseté du dernier qu'on leur impute. Ainsi, ne pouvant croire que Bernard fut un assassin et ayant entendu témoigner à plus de dix personnes, que je regarde comme incapables de faux serment, qu'un moine fait en manière de Mauprat avait couru le pays, ayant moi-même vu le dos et le froc de ce moine passer à Pouligny le matin de l'événement, j'ai voulu savoir s'il était dans la Varenne et j'ai su qu'il y était encore, c'est-à-dire qu'après l'avoir quittée, il y était revenu aux environs du jugement du mois dernier, et, qui plus est, qu'il avait accointance avec M. Jean de Mauprat. Quel est donc ce moine? me disais-je; pourquoi sa figure fait-elle peur à tous les habitants du pays? Qu'est-ce qu'il fait dans la Varenne? S'il est du couvent des carmes, pourquoi n'en porte-t-il pas l'habit? S'il est de l'ordre de M. Jean, pourquoi n'est-il pas logé avec lui aux Carmes? S'il est quêteur, pourquoi, après avoir fait sa quête, ne va-t-il pas plus loin, plutôt que de revenir importuner les gens qui lui ont donné la veille? S'il est trappiste et qu'il ne veuille pas rester aux Carmes comme l'autre, pourquoi ne retourne-t-il pas dans son couvent? Qu'est-ce donc que ce moine vagabond? et pourquoi M. Jean de Mauprat, qui a dit à plusieurs personnes ne pas le connaître, le connaît-il si bien, qu'ils déjeunent de temps en temps ensemble, dans un cabaret à Crevant? J'ai donc voulu alors que ma déposition fût faite, même dût-elle nuire en partie à Bernard, afin d'avoir le droit de dire ce que je vous dis là, même quand cela ne servirait à rien. Mais comme, vous autres, vous ne donnez jamais le temps aux témoins de chercher à s'éclairer sur ce qu'ils ont à croire, je suis reparti tout de suite pour mes bois, où je vis à la manière des renards, me promettant de n'en pas sortir tant que je n'aurais pas découvert ce que ce moine fait dans le pays. Je me suis donc mis sur sa piste et j'ai découvert ce qu'il est: il est l'assassin d'Edmée de Mauprat, il s'appelle Antoine de Mauprat.

Cette révélation causa un grand mouvement dans la cour et dans l'auditoire. Tous les regards cherchèrent Jean de Mauprat, dont la figure ne parut point.

—Quelles sont vos preuves? dit le président.

—Je vais vous les dire, répondit Patience. Sachant par la cabaretière de Crevant, à qui j'ai eu occasion de rendre service, que les deux trappistes déjeunaient chez elle de temps en temps, comme je vous l'ai dit, j'ai été me loger à une demi-lieue de là, dans un ermitage qu'on appelle le Trou aux Fades, et qui est au milieu des bois, abandonné au premier venu, logis et mobilier. C'est une caverne dans le rocher, avec une grosse pierre pour s'asseoir et rien avec. Je vécus là deux jours de racines et d'un morceau de pain qu'on m'apportait de temps en temps du cabaret. Il n'est pas dans mes principes de demeurer dans un cabaret. Le troisième jour, le petit garçon de la cabaretière vint m'avertir que les deux moines allaient se mettre à table. J'y courus et je me cachai dans un cellier qui touche au jardin. La porte de ce cellier est ombragée d'un pommier, sous lequel ces messieurs déjeunaient en plein air. M. Jean était sobre; l'autre mangeait comme un carme et buvait comme un cordelier. J'entendis et je vis tout à mon aise.

«—Il est temps que cela finisse, disait Antoine, que je reconnus fort bien en le voyant boire et en l'entendant jurer, je suis las du métier que vous me faites faire. Donnez-moi asile chez les carmes ou je fais du bruit.

«—Et quel bruit pouvez-vous faire qui ne vous conduise à la roue, lourde bête? lui répondit M. Jean. Soyez sûr que vous ne mettrez pas les pieds aux Carmes; je ne me soucie pas de me voir inculpé dans un procès criminel, car on vous découvrirait là au bout de trois heures.

«—Pourquoi donc, s'il vous plaît? Vous leur faites bien croire que vous êtes un saint!

«—Je suis capable de me conduire comme un saint, et vous vous conduisez comme un imbécile. Est-ce que vous pouvez vous tenir une heure de jurer et de casser les pots après dîner!

«—Dites donc, Népomucène, est-ce que vous espéreriez sortir de là bien net, si j'avais une affaire criminelle? reprit l'autre.

«—Qui sait? répondit le trappiste: je n'ai point pris part à votre folie ni conseillé rien de ce genre.

«—Ah! ah! le bon apôtre! s'écria Antoine en se renversant de rire sur sa chaise, vous en êtes bien content, à présent que cela est fait. Vous avez toujours été lâche, et, sans moi, vous n'auriez imaginé rien de mieux que d'aller vous faire trappiste, pour singer la dévotion et venir ensuite vous faire absoudre du passé, afin d'avoir le droit de tirer un peu d'argent aux casse-têtes de Sainte-Sévère. Belle ambition, ma foi! que de crever sous un froc après s'être gêné toute sa vie et n'avoir pris que la moitié de tous les plaisirs, encore en se cachant comme une taupe! Allez, allez, quand on aura pendu le gentil Bernard, que la belle Edmonde sera morte, et que le vieux casse-cou aura rendu ses grands os à la terre, quand nous hériterons de cette jolie fortune-là, vous trouverez que c'est là un joli coup de Jarnac: se défaire de trois à la fois! Il m'en coûtera bien un peu de faire le dévot, moi qui n'ai pas les habitudes du couvent et qui ne sais pas porter l'habit: aussi je jetterai le froc aux orties, et je me contenterai de bâtir une chapelle à la Roche-Mauprat et d'y communier quatre fois l'an.

«—Tout ce que vous avez fait là est une sottise et une infamie!

«—Ouais! ne parlez pas d'infamie, mon doux frère, ou je vais vous faire avaler cette bouteille toute cachetée!

«—Je dis que c'est une sottise et que, si cela réussit, vous devez une belle chandelle à la Vierge; si cela ne réussit pas, je m'en lave les mains, entendez-vous? Quand j'étais caché dans la chambre secrète du donjon, et que j'ai entendu Bernard conter à son valet, après souper, qu'il perdait l'esprit pour la belle Edmée, je vous ai dit en l'air qu'il y aurait là un joli coup à faire; et, comme une brute, vous avez pris la chose au sérieux, vous avez été, sans me consulter et sans attendre un moment favorable, exécuter une chose qui voulait être pesée et mûrie.

«—Le moment favorable, cœur de lièvre que vous êtes! et où donc l'aurais-je trouvé? L'occasion fait le larron. Je me vois surpris par la chasse au milieu du bois; je me cache dans la maudite tour Gazeau; je vois arriver mes deux tourtereaux; j'entends une conversation à crever de rire, Bernard larmoyant, la fille faisant la fière; Bernard se retire comme un sot, sans avoir fait métier d'homme; je me trouve sur moi, le bon Dieu sait comment, un scélérat de pistolet tout chargé. Paf!...

«—Taisez-vous, bête sauvage! dit l'autre tout effrayé; parle-t-on de ces choses-là dans un cabaret? Tenez votre langue, malheureux! ou je ne vous verrai plus.

«—Il faudra pourtant bien que vous me voyiez, mon doux frère, quand j'irai sonner et faire carillon à la porte des Carmes.

«—Vous n'y viendrez pas, ou je vous dénonce.

«—Vous ne me dénoncerez pas, car j'en sais trop long sur votre compte.

«—Je ne vous crains pas, j'ai fait mes preuves; j'ai expié mes péchés.

«—Hypocrite!

«—Allons, taisez-vous, insensé, dit l'autre; il faut que je vous quitte. Voilà de l'argent.

«—Tout cela!

«—Que voulez-vous que vous donne un religieux? Croyez-vous que je sois riche?

«—Vos carmes le sont, et vous en faites ce que vous voulez.

«—Je pourrais vous donner davantage que je ne le ferais pas. Vous n'auriez pas plus tôt deux louis, que vous feriez des débauches et un bruit qui vous trahiraient.

«—Et, si vous voulez que je quitte le pays pour quelque temps, avec quoi voulez-vous que je voyage?

«—Ne vous ai-je pas déjà donné trois fois de quoi partir, et n'êtes-vous pas revenu après avoir bu tout ce que vous aviez dans le premier mauvais lieu à la frontière de la province? Votre impudence me révolte, après les dépositions qu'on a faites contre vous, quand la maréchaussée a l'éveil, quand Bernard fait réviser son jugement, et que vous allez être découvert!

«—Mon frère, c'est à vous d'y veiller; vous menez les carmes, les carmes mènent l'évêque, Dieu sait pour quelle petite folie qui a été faite de compagnie, en grand secret, après souper, dans leur couvent...»

Ici, le président interrompit le récit de Patience.

—Témoin, dit-il, je vous rappelle à l'ordre; vous outragez la vertu d'un prélat par le récit scandaleux d'une telle conversation.

—Nullement, répondit Patience, je rapporte les invectives d'un crapuleux et d'un assassin contre le prélat; je n'en prends rien sur moi, et chacun ici sait le cas qu'il a à en faire; mais, si vous le voulez, je n'en dirai pas davantage sur ce sujet. Il y eut encore un assez long débat. Le vrai trappiste voulait faire partir le faux trappiste, et celui-ci s'obstinait à rester, disant que, s'il n'était pas sur les lieux, son frère le ferait arrêter aussitôt après que Bernard aurait la tête tranchée, afin d'avoir l'héritage à lui tout seul. Jean, poussé à bout, le menaça sérieusement de le dénoncer et de le livrer à la justice.

«—Baste! vous vous en garderez bien, après tout, reprit Antoine; car si Bernard est absous, adieu l'héritage.»

C'est ainsi qu'ils se séparèrent. Le vrai trappiste s'en alla fort soucieux, l'autre s'endormit les coudes sur la table. Je sortis de ma cachette pour procéder à son arrestation. C'est dans ce moment que la maréchaussée, qui est à mes trousses depuis longtemps pour me forcer à venir témoigner, me mit la main au collet. J'eus beau désigner le moine comme l'assassin d'Edmée, on ne voulut pas me croire, et on me dit qu'on n'avait pas d'ordre contre lui. Je voulais ameuter le village, on m'empêcha de parler; on m'amena ici de brigade en brigade comme un déserteur, et, depuis huit jours, je suis au cachot, sans qu'on daigne faire droit à mes réclamations. Je n'ai même pu voir l'avocat de M. Bernard et lui faire savoir que j'étais en prison; c'est tout à l'heure seulement que le geôlier est venu me dire qu'il fallait endosser un habit et comparoir. Je ne sais pas si tout cela est dans les formes de la justice; mais ce qu'il y a de certain, c'est que l'assassin aurait pu être arrêté et qu'il ne l'est pas, et qu'il ne le sera pas si vous ne vous assurez de la personne de M. Jean de Mauprat pour l'empêcher d'avertir, je ne dis pas son complice, mais son protégé. Je fais serment que dans tout ce que j'ai entendu M. Jean de Mauprat est à l'abri de tout soupçon de complicité; quant à l'action de laisser livrer à la rigueur des lois un innocent et de vouloir sauver un coupable au point de feindre sa mort par de faux témoignages et de faux actes...

Patience, voyant que le président allait encore l'interrompre, se hâta de terminer son discours en disant:

—Quant à cela, messieurs, il appartient à vous et non à moi de le juger.

XXVIII

Après cette déposition importante, la cour suspendit pendant quelques instants la séance, et, lorsqu'elle rentra, Edmée fut ramenée en sa présence. Pâle et brisée, pouvant à peine se traîner jusqu'au fauteuil qui lui était réservé, elle montra cependant une grande force et une grande présence d'esprit.

—Croyez-vous pouvoir répondre avec calme et sans trouble aux questions qui vont vous être adressées? lui dit le président.

—Je l'espère, monsieur, répondit-elle. Il est vrai que je sors d'une maladie grave et que j'ai recouvré depuis peu de jours seulement l'exercice de ma mémoire; mais je crois l'avoir très bien recouvrée, et mon esprit ne ressent aucun trouble.

—Votre nom?

—Solange-Edmonde de Mauprat, Edmea sylvestris, ajouta-t-elle à demi-voix.

Je frissonnai. Son regard avait pris, en disant cette parole intempestive, une expression étrange. Je crus qu'elle allait divaguer plus que jamais. Mon avocat effrayé me regarda d'un air d'interrogation. Personne autre que moi n'avait compris ces deux mots, qu'Edmée avait pris l'habitude de répéter souvent dans les premiers et dans les derniers jours de sa maladie. Heureusement ce fut le dernier ébranlement de ses facultés. Elle secoua sa belle tête comme pour chasser des idées importunes; et, le président lui ayant demandé compte de ces mots inintelligibles, elle répondit avec douceur et noblesse:

—Ce n'est rien, monsieur; veuillez continuer mon interrogatoire.

—Votre âge, mademoiselle?

—Vingt-quatre ans.

—Vous êtes parente de l'accusé?

—Sa tante à la mode de Bretagne. Il est mon cousin issu de germain et le petit-neveu de mon père.

—Jurez-vous de dire la vérité, toute la vérité!

—Oui, monsieur.

—Levez la main.

Edmée se retourna vers Arthur avec un triste sourire. Il lui ôta son gant et l'aida à élever son bras sans force et presque sans mouvement. Je sentis de grosses larmes couler sur mes joues.

Edmée raconta avec finesse et naïveté qu'étant égarée dans le bois avec moi, elle avait été jetée à bas de son cheval par l'empressement plein de sollicitude que j'avais mis à la retenir, croyant qu'elle était emportée; qu'il s'en était suivi une petite altercation, à la suite de laquelle, par une petite colère de femme assez niaise, elle avait voulu remonter seule sur sa jument; qu'elle m'avait même dit des paroles dures, dont elle ne pensait pas un mot, car elle m'aimait comme son frère; que, profondément affligé de sa brusquerie, je m'étais éloigné de quelques pas pour lui obéir, et qu'au moment de me suivre, affligée qu'elle était elle-même de notre puérile querelle, elle avait senti une violente commotion à la poitrine, et qu'elle était tombée en entendant à peine la détonation. Il lui était impossible de dire de quel côté elle était tournée et de quel côté était parti le coup.

—Voilà tout ce qui est arrivé, ajouta-t-elle; je suis la dernière personne en état de vous expliquer cet accident. Je ne puis en mon âme et conscience l'attribuer qu'à la maladresse d'un de nos chasseurs qui aura craint de l'avouer. Les lois sont si sévères! et la vérité est si difficile à prouver!

—Ainsi, mademoiselle, vous ne pensez pas que votre cousin soit l'auteur de cet attentat?

—Non, monsieur, certainement non! Je ne suis plus folle, et je ne me serais pas laissé conduire devant vous, si j'avais senti mon cerveau malade.

—Vous semblez imputer à un état d'aliénation mentale les révélations que vous avez faites au bonhomme Patience, à Mlle Leblanc, votre gouvernante, et peut-être aussi à l'abbé Aubert.

—Je n'ai fait aucune révélation, répondit-elle avec assurance, pas plus au digne Patience qu'au respectable abbé et à la servante Leblanc. Si l'on appelle révélation les paroles dépourvues de sens qu'on dit dans la fièvre, il faut condamner à mort toutes les figures qui nous font peur dans les rêves. Quelle révélation aurais-je pu faire d'un fait que j'ignore?

—Mais vous avez dit au moment où vous avez reçu la blessure en tombant de votre cheval: Bernard, Bernard, je ne vous aurais jamais cru capable de me tuer!

—Je ne me souviens pas d'avoir jamais dit cela; et, quand je l'aurais dit, je ne concevrais pas l'importance qu'on peut attribuer aux impressions d'une personne frappée de la foudre et dont l'esprit est comme anéanti. Ce que je sais, c'est que Bernard de Mauprat donnerait sa vie pour mon père et pour moi, ce qui ne rend pas très probable qu'il ait voulu m'assassiner. Et pour quelle raison, grand Dieu!

Le président se servit alors, pour embarrasser Edmée, de tous les arguments que pouvaient lui fournir les dépositions de Mlle Leblanc. Il y avait de quoi la troubler en effet. Edmée, surprise de voir la justice en possession de tant de choses qu'elle croyait secrètes, reprit cependant courage et fierté lorsqu'on lui fit entendre, dans les termes brutalement chastes qu'on emploie devant les tribunaux en pareil cas, qu'elle avait été victime de ma grossièreté à la Roche-Mauprat. C'est alors que, prenant avec feu la défense de mon caractère et celle de son honneur, elle affirma que je m'étais conduit avec une loyauté bien supérieure à celle qu'on pouvait attendre encore de mon éducation. Mais il restait à expliquer toute la vie d'Edmée à partir de cette époque, la rupture de son mariage avec M. de La Marche, ses querelles fréquentes avec moi, mon brusque départ pour l'Amérique, le refus qu'elle avait fait de se marier.

—Cet interrogatoire est une chose odieuse, dit-elle en se levant tout à coup et en retrouvant ses forces physiques avec l'exercice de sa force morale. On me demande compte de mes plus intimes sentiments, on descend dans les mystères de mon âme, on tourmente ma pudeur, on s'arroge des droits qui n'appartiennent qu'à Dieu. Je vous déclare que, s'il s'agissait ici de ma vie et non de celle d'autrui, vous ne m'arracheriez pas un mot de plus. Mais, pour sauver la vie du dernier des hommes, je sacrifierais mes répugnances; à plus forte raison le ferais-je pour celui qui est devant vos yeux. Apprenez-le donc, puisque vous me contraignez à faire un aveu contraire à la réserve et à la fierté de mon sexe: tout ce qui vous semble inexplicable dans ma conduite, tout ce que vous attribuez aux torts de Bernard et à mes ressentiments, à ses menaces et à mes terreurs, se justifie par un seul mot: Je l'aime!

En prononçant ce mot avec la rougeur au front et l'accent profond de l'âme la plus passionnée et la plus orgueilleusement concentrée qui ait jamais existé, Edmée se rassit et couvrit son visage de ses deux mains. En ce moment, je fus si transporté, que je m'écriai sans pouvoir me contenir:

—Qu'on me mène à l'échafaud maintenant, je suis le roi de la terre!

—À l'échafaud! toi! dit Edmée en se relevant; on m'y mènera plutôt moi-même. Est-ce ta faute, malheureux enfant, si depuis sept ans, je te cache le secret de mon affection, si j'ai voulu attendre pour te le dire que tu fusses le premier des hommes par la sagesse et l'intelligence, comme tu en es le premier par le cœur? Tu payes cher mon ambition, puisqu'on l'interprète par le mépris et la haine. Tu dois bien me haïr, puisque ma fierté t'a conduit sur le banc du crime. Mais je laverai ta honte par une réparation éclatante, et, quand même on t'enverrait à l'échafaud demain, tu n'y marcherais qu'avec le titre de mon époux.

—Votre générosité vous entraîne trop loin, Edmée de Mauprat, dit le président; vous consentiriez presque, pour sauver votre parent, à vous accuser de coquetterie et de dureté; car comment expliqueriez-vous vos sept années de refus, qui ont exaspéré la passion de ce jeune homme?

—Peut-être, monsieur, dit Edmée avec malice, la cour n'est-elle pas compétente sur cette matière. Beaucoup de femmes pensent que ce n'est pas un grand crime d'avoir un peu de coquetterie avec l'homme qu'on aime. On en a peut-être le droit, quand on lui a sacrifié tous les autres hommes; c'est une fierté naturelle bien innocente que de vouloir faire sentir à celui qu'on préfère qu'on est une âme de prix et qu'on mérite d'être sollicitée et recherchée longtemps. Il est vrai que si cette coquetterie avait pour résultat de faire condamner un amant à la mort, on s'en corrigerait vite. Mais il est impossible, messieurs, que vous vouliez consoler de la sorte ce pauvre jeune homme de mes rigueurs.

En parlant ainsi d'un air d'excitation ironique, Edmée fondit en pleurs. Cette sensibilité nerveuse, qui mettait en dehors toutes les qualités de son âme et de son esprit, tendresse, courage, finesse, fierté, pudeur, donnait en même temps à son visage une expression si mobile et si admirable sous toutes ses faces, que la grave et sombre assemblée des juges sentit tomber la cuirasse d'airain de l'intégrité impassible et la chape de plomb de l'hypocrite vertu. Si Edmée ne m'avait pas défendu victorieusement par ses aveux, du moins elle avait excité au plus haut point l'intérêt en ma faveur. Un homme aimé d'une belle et vertueuse femme porte avec lui un talisman qui le rend invulnérable; chacun sent que sa vie a plus de prix que celle des autres.

Edmée subit encore beaucoup de questions et rétablit les faits dénaturés par Mlle Leblanc; elle m'épargna beaucoup, il est vrai; mais elle sut, avec un art admirable, éluder certaines questions et se soustraire à la nécessité de mentir ou de me condamner. Elle s'accusa généreusement de tous mes torts et prétendit que, si nous avions eu des querelles, c'était parce qu'elle y prenait un secret plaisir, parce qu'elle y voyait la force de mon amour; qu'elle m'avait laissé partir pour l'Amérique, voulant mettre ma vertu à l'épreuve et ne pensant pas que la campagne durerait plus d'un an, comme on le disait alors, qu'ensuite elle m'avait regardé comme engagé d'honneur à subir cette prolongation illimitée, mais qu'elle avait souffert plus que moi de mon absence; enfin elle reconnut fort bien la lettre qu'on avait trouvée sur elle; et, la prenant, elle en rétablit les passages mutilés avec une mémoire surprenante et en priant le greffier de suivre avec elle les mots à demi effacés.

—Cette lettre est si peu une lettre de menace, dit-elle, et l'impression que j'en ai reçue est si peu celle de la crainte et de l'aversion, qu'on l'a trouvée sur mon cœur, où je la portais depuis huit jours, bien que je n'eusse pas seulement avoué à Bernard que je l'eusse reçue.

—Mais vous n'expliquez point, lui dit le président, pourquoi, il y a sept ans, dans les premiers temps du séjour de votre cousin auprès de vous, vous étiez armée d'un couteau que vous placiez toutes les nuits sous votre oreiller, et que vous aviez fait aiguiser pour un cas urgent de défense?

—Dans ma famille, répondit-elle en rougissant, on a l'esprit assez romanesque et l'humeur très fière. Il est vrai que j'eus plusieurs fois dessein de me tuer, parce que je sentais naître en moi pour mon cousin un penchant insurmontable. Me croyant liée par des engagements indissolubles à M. de La Marche, je serais morte plutôt que de manquer à ma parole et plutôt que d'épouser un autre homme que Bernard. Plus tard, M. de La Marche me rendit ma promesse avec beaucoup de délicatesse et de loyauté, et je ne songeai plus à mourir.

Edmée se retira suivie de tous les regards et d'un murmure approbateur. À peine avait-elle franchi la porte du prétoire, qu'elle s'évanouit de nouveau; mais cette crise n'eut pas de suites graves et ne laissa pas de traces au bout de quelques jours.

J'étais si bouleversé, si enivré de ce qu'elle venait de dire, que je ne vis plus guère ce qui se passait. Concentré dans la seule pensée de mon amour, je doutais pourtant; car, si Edmée n'avait pas avoué tous mes efforts, elle pouvait bien aussi avoir exagéré son inclination pour moi dans le dessein d'atténuer mes défauts. Il m'était impossible de croire qu'elle m'eût aimé avant mon départ pour l'Amérique, et surtout dès les premiers temps de mon séjour auprès d'elle. Je n'avais que cette préoccupation dans l'esprit; je ne me souvenais même plus de la cause ni du but de mon procès. Il me semblait que la question agitée dans ce froid aréopage était uniquement celle-ci: Est-il aimé ou n'est-il pas aimé? Le triomphe ou la défaite, la vie ou la mort n'étaient que là pour moi.

Je fus tiré de ces rêveries par la voix de l'abbé Aubert. Il était maigre et défait, mais plein de calme; on l'avait tenu au secret, et il avait souffert toutes les rigueurs de la prison avec la résignation d'un martyr. Malgré toutes les précautions, l'adroit Marcasse, habile à se glisser partout comme un furet, avait réussi à lui faire tenir une lettre d'Arthur, où Edmée avait ajouté quelques mots. Autorisé par cette lettre à tout dire, il fit une déposition conforme à celle de Patience, avouant que, d'après les premières paroles d'Edmée après l'événement, il m'avait accusé; mais qu'ensuite, voyant l'état d'aliénation de la malade et se souvenant de ma conduite sans reproche depuis plus de six ans, tirant aussi quelque lumière des précédents débats et des bruits publics sur l'existence et la présence d'Antoine Mauprat, il s'était senti trop convaincu de mon innocence pour vouloir témoigner contre moi. S'il le faisait maintenant, c'est qu'il pensait qu'un supplément d'instruction avait éclairé la cour, et que sa déposition n'aurait pas les conséquences graves qu'elle eût pu avoir un mois auparavant.

Interrogé sur les sentiments d'Edmée à mon égard, il détruisit toutes les inventions de Mlle Leblanc et déclara que, non seulement Edmée m'aimait ardemment, mais qu'elle avait senti de l'amour pour moi dès les premiers jours de notre entrevue. Il l'affirma par serment, tout en appuyant un peu plus sur mes torts passés que ne l'avait fait Edmée. Il avoua qu'il avait craint plusieurs fois alors que ma cousine ne fît la folie de m'épouser, mais qu'il n'avait jamais eu de crainte pour sa vie, puisque, d'un mot et d'un regard, il l'avait toujours vue me réduire, même à l'époque de ma plus mauvaise éducation.

La continuation des débats fut remise à l'issue des perquisitions ordonnées pour découvrir et arrêter l'assassin. On compara mon procès à celui de Calas, et cette comparaison n'eut pas plus tôt cours dans les conversations, que mes juges, se voyant en butte à mille traits sanglants, éprouvèrent par eux-mêmes que la haine et la prévention sont de mauvais conseillers et des guides dangereux. L'intendant de la province se déclara le champion de ma cause et le chevalier d'Edmée, qu'il reconduisit en personne auprès de son père. Il mit sur pied toute la maréchaussée. On agit avec vigueur, on arrêta Jean de Mauprat. Quand il se vit saisi et menacé, il livra son frère et déclara qu'on le trouverait toutes les nuits réfugié à la Roche-Mauprat et caché dans une chambre secrète où la femme du métayer l'aidait à se renfermer à l'insu de son mari.

On conduisit le trappiste sous bonne escorte à la Roche-Mauprat, afin qu'il révélât cette chambre secrète, à laquelle, malgré tout son génie à explorer les murailles et les charpentes, l'ancien chasseur de fouines, le taupeur Marcasse, n'avait jamais pu parvenir. On m'y conduisit moi-même, afin que j'aidasse à retrouver cette chambre ou les passages qui pouvaient y aboutir, au cas où le trappiste se départirait de la sincérité de ses intentions. Je revis donc encore une fois ce manoir détesté avec son ancien chef de brigands transformé en trappiste. Il se montra si humble et si rampant vis-à-vis de moi, il fit si bon marché de la vie de son frère et m'exprima une si vile soumission, que, saisi de dégoût, je le priai, au bout de quelques instants, de ne plus m'adresser la parole. Gardés à vue par les cavaliers, nous nous mîmes à la recherche de la chambre secrète. Jean avait prétendu d'abord qu'il en savait l'existence sans en connaître la situation exacte depuis que le donjon était aux trois quarts détruit. Quand il me vit, il se souvint que je l'avais surpris dans ma chambre et qu'il avait disparu par la muraille. Il se résigna donc à nous y conduire et à nous montrer le secret, qui était fort curieux, et dont je ne m'amuserai pas à vous faire la description. La chambre secrète fut ouverte, il ne s'y trouva personne. L'expédition avait été pourtant conduite avec promptitude et mystère. Il ne paraissait pas probable que Jean eût eu le temps de prévenir son frère. Le donjon était entouré de cavaliers, toutes les issues étaient bien gardées. La nuit était sombre, et nous avions fait une invasion qui avait bouleversé d'effroi tous les habitants de la métairie. Le métayer ne comprenait rien à ce que nous cherchions; mais le trouble et l'angoisse de sa femme semblaient nous assurer la présence d'Antoine dans le donjon. Elle n'eut pas la présence d'esprit de prendre un air rassuré après que nous eûmes exploré la première chambre, et cela fit penser à Marcasse qu'il y en avait une seconde. Le trappiste en avait-il connaissance et feignit-il de l'ignorer? Il joua si bien son rôle, que nous y fûmes tous pris. Il fallut explorer de nouveau les moindres détours et recoins des ruines. Une grande tour isolée de tous les bâtiments ne semblait pouvoir offrir aucun refuge. La cage de l'escalier s'était entièrement écroulée lors de l'incendie, et il ne se trouvait pas d'échelle assez longue, à beaucoup près, même en attachant l'une à l'autre avec des cordes celles du métayer, pour atteindre au dernier étage, qui semblait bien conservé, et contenir une pièce éclairée par deux meurtrières. Marcasse objecta qu'il pouvait se trouver un escalier dans l'épaisseur du mur, ainsi qu'il arrive dans beaucoup d'anciennes tours. Mais où se trouvait l'issue? Dans quelque souterrain peut-être. L'assassin oserait-il sortir de sa retraite tant que nous serions là? S'il avait, malgré la nuit obscure et le silence que nous gardions, vent de notre présence, se risquerait-il dans la campagne tant que nous serions postés comme nous l'étions sur tous les points?

—Ce n'est pas probable, dit Marcasse. Il faut trouver un moyen prompt de parvenir là-haut, et j'en vois un.

Il montra une poutre noircie par le feu qui joignait la tour à une hauteur effrayante, et sur une portée de vingt pieds environ, aux greniers du bâtiment voisin. Une large crevasse, faite par l'éboulement des parties attenantes, était située à l'extrémité de cette poutre dans le flanc de la tour. Dans ses explorations, il avait bien semblé à Marcasse voir au travers de cette crevasse les marches d'un petit escalier. Le mur avait, d'ailleurs, l'épaisseur nécessaire pour le contenir. Le taupeur n'avait jamais osé se risquer sur cette poutre, non à cause de sa ténuité ni de son élévation, il était habitué à ces périlleuses traversées, comme il les appelait; mais la poutre était attaquée par le feu et tellement amincie par le milieu, qu'il était impossible de savoir si elle porterait le poids d'un homme, fût-il svelte et diaphane comme le brave sergent. Jusque-là, aucune considération assez importante pour risquer sa vie à cette expérience ne s'était présentée; elle s'offrait en cet instant, Marcasse n'hésita pas. Je n'étais point auprès de lui lorsqu'il conçut ce dessein; je l'en aurais empêché à tout prix. Je ne m'en aperçus que lorsque Marcasse était déjà au milieu de la poutre, à l'endroit où le bois calciné n'était peut-être qu'un charbon. Comment vous rendre ce que j'éprouvai en voyant mon fidèle ami debout dans les airs, marchant avec gravité vers son but? Blaireau allait devant lui avec autant de tranquillité que s'il se fût agi d'aller comme jadis au milieu des bottes de foin à la découverte des fouines et des loirs. Le jour se levait et dessinait dans l'air grisâtre la silhouette effilée et la démarche modeste et fière de l'hidalgo. Je mis mes mains sur mon visage, il me semblait entendre craquer la poutre fatale; j'étouffai un cri de terreur dans la crainte de l'émouvoir en cet instant solennel et décisif. Je ne pus retenir ce cri, je ne pus m'empêcher de relever la tête lorsque deux coups de feu partirent de la tour. Le chapeau de Marcasse tomba au premier coup, le second effleura son épaule. Il s'était arrêté.

Illustration from Mauprat

... Pendant que Marcasse accomplissait son périlleux trajet, deux coups de feu partirent de la tour...—Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT

—Pas touché! nous cria-t-il.

Et, prenant son élan, il franchit au pas de course le reste du pont aérien. Il pénétra dans la tour par la crevasse et s'élança dans l'escalier en criant:

—À moi, mes amis! la poutre est solide.

Aussitôt cinq hommes hardis et vigoureux, qui l'accompagnaient, se mirent à cheval sur la poutre en s'aidant des mains et parvinrent un à un à l'autre extrémité. Lorsque le premier d'entre eux pénétra dans le grenier où était retiré Antoine de Mauprat, il le trouva aux prises avec Marcasse, qui, tout exalté de son triomphe et oubliant qu'il ne s'agissait pas de tuer l'ennemi, mais de le prendre, s'était mis en devoir de le larder comme une belette avec sa longue rapière. Mais le faux trappiste était un ennemi redoutable. Il avait arraché l'épée des mains du sergent, l'avait terrassé et l'aurait étranglé si on ne se fût jeté sur lui par derrière. Il résista avec une force prodigieuse aux trois premiers assaillants; mais, avec l'aide des deux autres, on réussit à le dompter. Quand il se vit pris, il ne fit plus de résistance et se laissa lier les mains pour descendre l'escalier, qui venait aboutir au fond d'un puits desséché qui se trouvait au centre de la tour. Antoine avait l'habitude d'en sortir et d'y descendre par une échelle que lui tendait la femme du métayer, et qu'elle retirait aussitôt après. Je me jetai avec transport dans les bras du sergent.

—Ce n'est rien, dit-il, cela m'a amusé. J'ai senti que j'avais encore la jambe sûre et la tête froide. Eh! eh! vieux sergent, ajouta-t-il en regardant sa jambe, vieil hidalgo, vieux taupeur, on ne se moquera plus tant de ton mollet.

XXIX

Si Antoine de Mauprat eût été un homme énergique, il aurait pu me faire un mauvais parti en se disant témoin de l'assassinat commis par moi sur la personne d'Edmée. Comme il avait pour se cacher des raisons antérieures à ce dernier crime, il eût expliqué le mystère dont il s'enveloppait et son silence sur l'événement de la tour Gazeau. Je n'avais pour moi que le témoignage de Patience. Eût-il suffi pour m'absoudre? Tant d'autres, même ceux de mes amis, même celui d'Edmée, qui ne pouvait nier mon caractère violent et les probabilités de mon crime, étaient contre moi!

Mais Antoine, le plus insolent en paroles de tous les coupe-jarrets, était le plus lâche en action. Il ne se vit pas plus tôt au pouvoir de la justice qu'il avoua tout, même avant de savoir que son frère l'avait abandonné.

Il y eut de scandaleux débats, où les deux frères se chargèrent l'un l'autre d'une manière infâme. Le trappiste, toujours contenu par son hypocrisie, abandonnait froidement l'assassin à son sort et se défendait de lui avoir jamais donné le conseil de commettre le crime; l'autre, porté au désespoir, l'accusa des forfaits les plus horribles, de l'empoisonnement de ma mère et de celui de la mère d'Edmée, qui étaient mortes l'une et l'autre de violentes inflammations d'entrailles à des époques assez rapprochées. Jean de Mauprat était, disait-il, très habile dans l'art de préparer les poisons, et s'introduisait dans les maisons sous divers déguisements pour les mêler aux aliments. Il assura que, le jour où Edmée avait été amenée à la Roche-Mauprat, il avait assemblé tous ses frères pour délibérer avec eux sur le moyen de se débarrasser de cette héritière d'une fortune considérable, fortune qu'il avait travaillé à saisir par les voies du crime, en essayant de détruire les effets du mariage du chevalier Hubert. Ma mère avait payé de sa vie l'affection qui avait porté ce dernier à vouloir adopter l'enfant de son frère. Tous les Mauprat voulaient qu'on se débarrassât d'Edmée et de moi du même coup, et Jean apprêtait le poison lorsque la maréchaussée vint faire diversion à cet affreux dessein en attaquant le donjon. Jean repoussa ces accusations avec horreur, disant humblement qu'il avait commis bien assez de péchés mortels dans la débauche et l'irréligion, sans qu'on lui imputât encore ceux-là. Comme ils étaient difficiles à admettre, sans examen, de la bouche d'Antoine, que cet examen était à peu près impossible, et que le clergé était trop puissant et trop intéressé à empêcher ce scandale pour le permettre, Jean de Mauprat fut déchargé de l'accusation de complicité et seulement renvoyé à la Trappe, avec défense de l'archevêque de remettre les pieds dans le diocèse et invitation à ses supérieurs de ne le laisser jamais sortir de son couvent. Il y mourut peu d'années après, dans les transes d'un repentir exalté, qui avait même le caractère de l'aliénation. Il est vraisemblable qu'à force de feindre le remords, afin d'arriver à une sorte de réhabilitation sociale, il avait fini, après avoir échoué dans ses projets, par ressentir, au sein des austérités et des châtiments terribles de son ordre, les frayeurs et les angoisses d'une mauvaise conscience et d'un tardif repentir. La peur de l'enfer est la seule foi des âmes viles.

Je ne fus pas plus tôt acquitté, réhabilité et élargi, que je courus auprès d'Edmée; j'arrivai pour assister aux derniers moments de mon grand-oncle. Il recouvra, vers sa fin, non la mémoire des événements, mais celle du cœur. Il me reconnut, me pressa sur sa poitrine, me bénit en même temps qu'Edmée, et mit ma main dans celle de sa fille. Après que nous eûmes rendu les derniers devoirs à cet excellent et noble parent, dont la perte nous fut aussi douloureuse que si nous ne l'eussions pas prévue et attendue depuis longtemps, nous quittâmes pour quelque temps le pays, afin de n'être pas témoins de l'exécution d'Antoine, qui fut condamné au supplice de la roue. Les deux faux témoins qui m'avaient chargé furent fouettés, flétris, et chassés du ressort du présidial. Mlle Leblanc, que l'on ne pouvait accuser précisément de faux témoignage, car elle n'avait guère procédé que par induction, se déroba au mécontentement public et alla vivre dans une autre province avec assez de luxe pour faire penser qu'elle avait reçu des sommes considérables pour me perdre.

Nous ne voulûmes pas nous séparer, même momentanément, de nos excellents amis, de mes seuls défenseurs, Marcasse, Patience, Arthur et l'abbé Aubert. Nous montâmes tous dans la même voiture de voyage: les deux premiers, habitués au grand air, occupèrent volontairement le siège extérieur; nous les traitâmes sur le pied de la plus parfaite égalité. Jamais, dès lors, ils n'eurent d'autre table que la nôtre. Quelques personnes eurent le mauvais goût de s'en étonner; nous laissâmes dire. Il est des circonstances qui effacent radicalement toutes les distances imaginaires ou réelles du rang et de l'éducation.

Nous visitâmes la Suisse. Arthur jugeait ce voyage nécessaire au rétablissement complet d'Edmée; les soins tendres et ingénieux de cet ami dévoué, le bonheur dont notre affection chercha à entourer Edmée, ne contribuèrent pas moins que le beau spectacle des montagnes à chasser sa mélancolie et à effacer le souvenir des orages que nous venions de traverser. La Suisse produisit sur le cerveau poétique de Patience un effet magique. Il entrait souvent dans une telle exaltation, que nous en étions à la fois ravis et effrayés. Il fut tenté de se construire un chalet au fond de quelque vallée et d'y passer le reste de ses jours dans la contemplation de la nature; mais sa tendresse pour nous le fit renoncer à ce projet. Marcasse déclara par la suite que, malgré tout le plaisir qu'il avait goûté dans notre compagnie, il regardait ce voyage comme le temps le plus funeste de sa vie. À l'auberge de Martigny, lors de notre retour, Blaireau, dont l'âge avancé rendait les digestions pénibles, mourut victime du trop bon accueil qu'il reçut à la cuisine. Le sergent ne dit pas un mot, le contempla quelque temps d'un air sombre et alla l'enterrer dans le jardin sous le plus beau rosier; il ne parla de sa douleur que plus d'un an après.

Pendant ce voyage, Edmée fut pour moi un ange de bonté et de sollicitude; s'abandonnant désormais à toutes les inspirations de son cœur, n'ayant plus aucune méfiance contre moi, ou se disant que j'avais été assez malheureux pour mériter ce dédommagement, elle me confirma mille fois les célestes assurances d'amour qu'elle avait données en public lorsqu'elle avait élevé la voix pour proclamer mon innocence. Quelques réticences qui m'avaient frappé dans sa déposition, et le souvenir des paroles accusatrices qui lui étaient échappées lorsque Patience l'avait trouvée assassinée, me laissèrent, je l'avoue, une assez longue souffrance. Je pensai, avec raison peut-être, qu'Edmée avait fait un grand effort pour croire à mon innocence avant les révélations de Patience. Mais elle s'expliqua toujours avec beaucoup de délicatesse et un peu de réserve à cet égard. Cependant, un jour, elle ferma la plaie en me disant avec sa brusquerie charmante:

—Et si je t'ai aimé assez pour t'absoudre dans mon cœur et pour te défendre devant les hommes au prix d'un mensonge, qu'as-tu à dire?

Ce qui ne m'importait pas moins, c'était de savoir à quoi m'en tenir sur l'amour qu'elle prétendait avoir eu pour moi dès les premiers jours de notre liaison. Ici elle se troubla un peu, comme si, dans son invincible fierté, elle eût regretté la jalouse possession de son secret. Ce fut l'abbé qui se chargea de me faire sa confession et de m'assurer que dans ce temps il avait bien souvent grondé Edmée de son penchant pour l'enfant sauvage. Comme je lui objectais l'entretien confidentiel que j'avais surpris un soir dans le parc entre Edmée et lui, et que je lui rapportais avec la grande exactitude de mémoire que je possède, il me répondit:

—Si vous nous eussiez suivis un peu sous les arbres, vous eussiez entendu, ce soir-là même, une querelle qui vous eût bien rassuré, et qui vous eût expliqué comment, d'antipathique (je dirai presque d'odieux) que vous m'étiez, vous me devîntes supportable d'abord, et peu à peu cher au plus haut degré.

—Racontez-le-moi, m'écriai-je; d'où vint ce miracle?

—D'un mot, répondit-il: Edmée vous aimait. Quand elle me l'eut avoué, elle couvrit son visage de ses deux mains et resta un instant comme accablée de honte et de chagrin; puis, tout à coup, relevant la tête:

«—Eh bien, oui, s'écria-t-elle, eh bien, oui, je l'aime! puisque vous voulez le savoir absolument. J'en suis éprise, comme vous dites. Ce n'est pas ma faute, pourquoi en rougirais-je? Je n'y puis rien; cela est venu fatalement. Je n'ai jamais aimé M. de La Marche; je n'ai que de l'amitié pour lui. Et pour Bernard, c'est un autre sentiment, un sentiment si fort, si mobile, si rempli d'agitations, de haine, de peur, de pitié, de colère et de tendresse, que je n'y comprends rien, et que je n'essaye plus d'y rien comprendre.

«—Ô femme! femme! m'écriai-je consterné en joignant les mains, tu es un abîme, un mystère, et celui qui croit te connaître est trois fois insensé.

«—Tant qu'il vous plaira, l'abbé, reprit-elle avec une résolution pleine de dépit et de trouble, cela m'est bien égal. Je me suis dit à moi-même, à cet égard, plus que vous n'avez dit à toutes vos ouailles dans tout le cours de votre vie. Je sais que Bernard est un ours, un blaireau, comme dit Mlle Leblanc; un sauvage, un rustre, quoi encore? Il n'est rien de plus hérissé, de plus épineux, de plus sournois, de plus méchant que Bernard; c'est une brute qui sait à peine signer son nom; c'est un homme grossier, qui croit me dompter comme une haquenée des Varennes. Il se trompe beaucoup; je mourrai plutôt que de lui appartenir jamais, à moins que, pour m'épouser, il ne se civilise. Autant vaudrait compter sur un miracle; je l'essaye sans l'espérer. Mais qu'il me force à me tuer ou à me faire religieuse, qu'il reste tel qu'il est ou qu'il devienne pire, il n'en sera pas moins vrai que je l'aime. Mon cher abbé, vous savez qu'il doit m'en coûter de faire cet aveu, et vous ne devez pas, lorsque mon amitié se fait pénitente à vos pieds et dans votre sein, m'humilier par vos exclamations et vos exorcismes! Réfléchissez maintenant; examinez, discutez, décidez! Voilà le mal, je l'aime! Voici les symptômes: je ne pense qu'à lui, je ne vois que lui, et je n'ai pas pu dîner aujourd'hui parce qu'il n'était pas rentré. Je le trouve plus beau qu'aucun homme qui existe. Quand il me dit qu'il m'aime, je vois, je sens que c'est vrai, cela me choque et me charme en même temps. M. de La Marche me paraît fade et guindé depuis que je connais Bernard. Bernard seul me semble aussi fier, aussi colère, aussi hardi que moi et aussi faible que moi; car il pleure comme un enfant quand je l'irrite, et voilà que je pleure aussi en songeant à lui.»

—Cher abbé! m'écriai-je en me jetant à son cou, que je vous embrasse jusqu'à vous étouffer, pour vous être souvenu de tout cela.

—L'abbé brode, dit Edmée avec malice.

—Eh quoi! lui dis-je en serrant ses mains à les briser, vous m'avez fait souffrir sept ans, et, aujourd'hui, vous avez regret à trois paroles qui me consolent.

—N'aie pas regret au passé, me dit-elle; va, nous eussions été perdus si, tel que tu étais dans ce temps-là, je n'avais pas eu de la raison et de la force pour nous deux. Où en serions-nous aujourd'hui, grand Dieu! Tu aurais bien autrement souffert de mes duretés et de mon orgueil; car tu m'aurais offensée dès le premier jour de notre union, et je t'aurais puni en t'abandonnant, ou en me donnant la mort, ou en te tuant toi-même; car on tue dans notre famille, c'est une habitude d'enfance. Ce qu'il y a de certain, c'est que tu aurais fait un détestable mari; tu m'aurais fait rougir par ton ignorance, tu aurais voulu m'opprimer, et nous nous serions brisés l'un contre l'autre; cela eût fait le désespoir de mon père, et, tu le sais, mon père passait avant tout! J'aurais peut-être risqué mon propre sort très légèrement si j'avais été seule au monde, car j'ai de la témérité dans le caractère; mais mon père devait être heureux, calme et respecté; il m'avait élevée dans le bonheur, dans l'indépendance. Je n'aurais jamais pu me réconcilier avec moi-même, si j'avais privé sa vieillesse des biens qu'il avait répandus sur toute ma vie. Ne crois pas que je sois vertueuse et grande, comme l'abbé le prétend; j'aime, voilà tout, mais j'aime avec force, avec exclusion, avec persévérance. Je t'ai sacrifié à mon père, mon pauvre Bernard! et le ciel, qui nous eût maudits si j'eusse sacrifié mon père, nous récompense aujourd'hui en nous donnant éprouvés et invincibles l'un à l'autre. À mesure que tu as grandi à mes yeux, j'ai senti que je pouvais attendre, parce que j'avais à t'aimer longtemps, et que je ne craignais pas de voir évanouir ma passion avant de l'avoir satisfaite, comme font les passions dans les âmes faibles. Nous étions deux caractères d'exception, il nous fallait des amours héroïques; les choses ordinaires nous eussent rendus méchants l'un et l'autre.

XXX

Nous revînmes à Sainte-Sévère à l'expiration du deuil d'Edmée, époque fixée pour notre mariage. Lorsque nous avions quitté cette province où nous avions éprouvé l'un et l'autre de si profonds dégoûts et de si grands malheurs, nous nous étions imaginé que nous ne sentirions jamais le besoin d'y revenir; et pourtant telle est la force des souvenirs de l'enfance et le lien des habitudes domestiques, qu'au sein d'un pays enchanteur, et qui ne nous rappelait aucune amertume, nous avions vite regretté notre Varenne triste et sauvage, et soupiré après les vieux chênes de notre parc. Nous y rentrâmes avec une joie profonde et respectueuse. Le premier soin d'Edmée fut de cueillir les belles fleurs du jardin et d'aller les déposer à genoux sur la tombe de son père. Nous baisâmes cette terre sacrée et nous y fîmes le serment de travailler sans cesse à laisser un nom respectable et vénéré comme le sien. Il avait souvent porté cette ambition jusqu'à la faiblesse, mais c'était une faiblesse noble et une sainte vanité.

Notre mariage fut célébré dans la chapelle du village, et la noce se fit en famille; aucun autre qu'Arthur, l'abbé, Marcasse et Patience ne s'assit à notre banquet modeste. Qu'avions-nous besoin de spectateurs étrangers à notre bonheur? Ils eussent peut-être cru nous faire une grâce en venant couvrir de leur importance les taches de notre famille. Nous étions assez pour être heureux et joyeux entre nous. Nos cœurs avaient autant d'amitiés qu'ils en pouvaient contenir. Nous étions trop fiers pour solliciter celle de personne, trop contents les uns des autres pour aspirer à quelque chose de mieux. Patience retourna à sa cabane, et, refusant toujours de rien changer à sa vie sobre et retirée, reprit à certains jours de la semaine ses fonctions de grand juge et de trésorier. Marcasse resta près de moi jusqu'à sa mort, qui arriva vers la fin de la révolution française; j'espère m'être acquitté de mon mieux envers lui par une amitié sans restriction et une intimité sans nuages.

Arthur, qui nous avait sacrifié une année de son existence, ne put se résoudre à abjurer l'amour de sa patrie et le désir de contribuer à son élévation en lui apportant le tribut de ses connaissances et le résultat de ses travaux; il repartit pour Philadelphie, où j'allai le voir après mon veuvage.

Je ne vous raconterai pas le bonheur que je goûtai avec ma noble et généreuse femme; de telles années ne se racontent pas. On ne saurait se décider à vivre après les avoir perdues, si on ne faisait tous ses efforts pour ne pas trop se les rappeler. Elle me donna six enfants, dont quatre vivent encore et sont avantageusement et sagement établis. Je me flatte qu'ils achèveront d'effacer la mémoire déplorable de leurs ancêtres. J'ai vécu pour eux, par l'ordre d'Edmée à son lit de mort. Permettez-moi de ne vous point parler autrement de cette perte que j'ai faite il y a seulement dix ans; elle m'est aussi sensible qu'au premier jour, et je ne cherche point à m'en consoler, mais à me rendre digne de rejoindre dans un monde meilleur, après avoir accompli mon temps d'épreuve, la sainte compagne de ma vie. Elle fut la seule femme que j'aimai; jamais aucune autre n'attira mon regard et ne connut l'étreinte de ma main. Je suis ainsi fait; ce que j'aime, je l'aime éternellement, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir.

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