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Mauprat

Front matter (continued 5)

Reading edition · Edition 2

La frugalité de Marcasse, sa discrétion, sa ponctualité, devaient en faire un homme précieux, s'il pouvait s'habituer à mettre ces qualités au service d'autrui. Il y avait seulement à craindre qu'il ne pût s'habituer à la perte de son indépendance; mais, avant que l'escadre de M. de Ternay mît à la voile, M. de La Marche pensa qu'il aurait le temps de faire une épreuve suffisante de son nouvel écuyer.

De son côté, Marcasse éprouva bien quelque regret en prenant congé de ses amis et de son pays; car, s'il avait des amis partout, partout une patrie, comme il disait, faisant allusion à sa vie errante, il avait pour la Varenne une préférence bien marquée; et, de tous ses châteaux (car il avait pour coutume d'appeler siens tous ses gîtes), le château de Sainte-Sévère était le seul où il arrivât avec plaisir et dont il s'éloignait avec regret. Un jour que le pied lui avait manqué sur la toiture et qu'il avait fait une chute assez grave, Edmée, encore enfant, avait gagné son cœur par les pleurs que cet accident lui avait fait répandre et par les soins naïfs qu'elle lui avait donnés. Depuis que Patience habitait la lisière du parc, Marcasse sentait encore plus d'attrait pour Sainte-Sévère, car Patience était l'Oreste de Marcasse. Marcasse ne comprenait pas toujours Patience; mais Patience était le seul qui comprît parfaitement Marcasse et qui sût tout ce qu'il y avait d'honnêteté chevaleresque et de bravoure exaltée sous cette bizarre enveloppe. Prosterné devant la supériorité intellectuelle du solitaire, le chasseur de belettes s'arrêtait respectueusement, lorsque la verve poétique, s'emparant de Patience, devenait inintelligible pour son modeste ami. Alors Marcasse, avec une touchante douceur et s'abstenant de questions et de remarques déplacées, baissait les yeux, et, faisant signe de la tête de temps à autre, comme s'il eût compris et approuvé, donnait au moins à son ami l'innocent plaisir d'être écouté sans contradiction.

Cependant Marcasse en avait compris assez pour embrasser les idées républicaines et pour partager les romanesques espérances de nivellement universel et de retour à l'égalité de l'âge d'or que nourrissait ardemment le bonhomme Patience. Ayant plusieurs fois ouï dire à son ami qu'il fallait cultiver ces doctrines avec prudence (précepte que, d'ailleurs, Patience n'observait guère pour son propre compte), l'hidalgo, puissamment aidé par son habitude et son penchant, ne parlait jamais de sa philosophie; mais il faisait une propagande plus efficace, en colportant du château à la chaumière et de la maison bourgeoise à la ferme ces petites éditions à bon marché de la Science du bonhomme Richard, et d'autres menus traités de patriotisme populaire, que, selon la société jésuitique, une société secrète de philosophes voltairiens, voués aux pratiques diaboliques de la franc-maçonnerie, faisait circuler gratis dans les basses classes.

Il y avait donc autant d'enthousiasme révolutionnaire que d'amour pour les aventures dans la subite résolution de Marcasse. Depuis longtemps, le loir et la fouine lui paraissaient des ennemis trop faibles, et l'aire aux grains un champ trop resserré pour sa valeur inquiète. Il lisait chaque jour les journaux de la veille dans l'office des bonnes maisons qu'il parcourait, et cette guerre d'Amérique, qu'on signalait comme le réveil de la justice et de la liberté dans l'univers, lui avait semblé devoir amener une révolution en France. Il est vrai qu'il prenait au pied de la lettre cette influence des idées qui devaient traverser les mers et venir s'emparer des esprits sur notre continent. Il voyait en rêve une armée d'Américains victorieux descendant de nombreux vaisseaux et apportant l'olivier de paix et la corne d'abondance à la nation française. Il se voyait dans ce même rêve commandant une légion héroïque et reparaissant dans la Varenne, guerrier, législateur, émule de Washington, supprimant les abus, renversant les grandes fortunes, dotant chaque prolétaire d'une portion convenable, et, au milieu de ces vastes et rigoureuses mesures, protégeant les bons et loyaux nobles et leur conservant une existence honorable. Il est inutile de dire que les nécessités douloureuses des grandes crises politiques n'entraient point dans l'esprit de Marcasse, et que pas une goutte de sang répandu ne venait souiller le romanesque tableau que Patience déroulait devant ses yeux.

Il y avait loin de ces espérances gigantesques au métier de valet de chambre de M. de La Marche; mais Marcasse n'avait pas d'autre chemin pour arriver à son but. Les cadres du corps d'armée destiné pour l'Amérique étaient remplis depuis longtemps, et ce n'était qu'en qualité de passager attaché à l'expédition qu'il pouvait prendre place sur un bâtiment marchand à la suite de l'escadre. Il avait questionné l'abbé sur tout cela sans lui dire son projet. Son départ fut un coup de théâtre pour tous les habitants de la Varenne.

À peine eut-il mis le pied sur le rivage de l'Union, qu'il sentit un besoin irrésistible de prendre son grand chapeau et sa grande épée, et d'aller tout seul devant lui à travers bois, comme il avait coutume de faire dans son pays; mais sa conscience lui défendait de quitter son maître après avoir contracté l'engagement de le servir. Il avait compté sur la fortune, et la fortune le seconda. La guerre étant beaucoup plus meurtrière et plus active qu'on ne s'y attendait, M. de La Marche craignit à tort d'être embarrassé par la santé débile de son maigre écuyer. Pressentant, d'ailleurs, son désir de liberté, il lui offrit une somme d'argent et des lettres de recommandation pour qu'il pût se joindre comme volontaire aux troupes américaines. Marcasse, sachant la fortune de son maître, refusa l'argent, n'accepta que les recommandations, et partit léger comme la plus agile des belettes qu'il eût jamais occises.

Son intention était de se rendre à Philadelphie; mais un hasard inutile à raconter lui ayant fait savoir que j'étais dans le Sud, comptant avec raison trouver en moi un conseil et un appui, il était venu me rejoindre, seul, à pied, à travers des contrées inconnues, presque désertes et souvent pleines de périls de toute espèce. Son habit seul avait souffert; sa figure jaune n'avait pas changé de nuance, et il n'était pas plus étonné de sa nouvelle destinée que s'il eût parcouru la distance de Sainte-Sévère à la tour Gazeau.

La seule chose insolite que je remarquai en lui fut qu'il se retournait de temps en temps et regardait en arrière, comme s'il eût été tenté d'appeler quelqu'un; puis aussitôt il souriait et soupirait presque au même instant. Je ne pus résister au désir de lui demander la cause de son inquiétude.

—Hélas! répondit-il, habitude ne peut se perdre; un pauvre chien! un bon chien! Toujours dire: «Ici, Blaireau! Blaireau, ici!»

—J'entends, lui dis-je; Blaireau est mort, et vous ne pouvez vous habituer à l'idée que vous ne le verrez plus sur vos traces.

—Mort? s'écria-t-il avec un geste d'épouvante. Non, Dieu merci! Ami Patience, grand ami! Blaireau heureux, mais triste comme son maître, son maître seul!

—Si Blaireau est chez Patience, dit Arthur, il est heureux en effet, car Patience ne manque de rien; Patience le chérira pour l'amour de vous, et certainement vous reverrez votre digne ami et votre chien fidèle.

Marcasse leva les yeux sur la personne qui semblait si bien connaître sa vie; mais, s'étant assuré qu'il ne l'avait jamais vue, il prit le parti qu'il avait coutume de prendre quand il ne comprenait pas; il souleva son chapeau et salua respectueusement.

Marcasse fut, à ma prompte recommandation, enrôlé sous mes ordres, et, peu de temps après, il fut nommé sergent. Ce digne homme fit toute la campagne avec moi et la fit bravement, et, lorsqu'en 1782 je passai sous le drapeau de ma nation et rejoignis l'armée de Rochambeau, il me suivit, voulant partager mon sort jusqu'à la fin. Dans les premiers jours, il fut pour moi un amusement plutôt qu'une société; mais bientôt sa bonne conduite et son intrépidité calme lui méritèrent l'estime de tous, et j'eus lieu d'être fier de mon protégé. Arthur aussi le prit en grande amitié, et, hors du service, il nous accompagnait dans toutes nos promenades, portant la boîte du naturaliste et perforant les serpents de son épée.

Mais, lorsque j'essayai de le faire parler de ma cousine, il ne me satisfit point. Soit qu'il ne comprît pas l'intérêt que je mettais à savoir tous les détails de la vie qu'elle menait loin de moi, soit qu'il se fût fait à cet égard une de ces lois invariables qui gouvernaient sa conscience, jamais je ne pus obtenir une solution claire aux doutes qui me tourmentaient. Il me dit bien d'abord qu'il n'était question de son mariage avec personne; mais, quelque habitué que je fusse à la manière vague dont il s'exprimait, je m'imaginai qu'il avait fait cette réponse avec embarras et de l'air d'un homme qui s'est engagé à garder un secret. L'honneur me défendait d'insister au point de lui laisser voir mes espérances; il y eut donc toujours entre nous un point douloureux auquel j'évitais de toucher, et sur lequel, malgré moi, je me trouvais revenir toujours. Tant qu'Arthur fut près de moi, je gardai ma raison, j'interprétai les lettres d'Edmée dans le sens le plus loyal; mais, quand j'eus la douleur de me séparer de lui, mes souffrances se réveillèrent, et le séjour de l'Amérique me pesa de plus en plus.

Cette séparation eut lieu lorsque je quittai l'armée américaine pour faire la guerre sous les ordres du général français. Arthur était Américain, et il n'attendait, d'ailleurs, que l'issue de la guerre pour se retirer du service et se fixer à Boston, auprès du docteur Cooper, qui l'aimait comme son fils, et qui se chargea de l'attacher à la bibliothèque de la société de Philadelphie, en qualité de bibliothécaire principal. C'était tout ce qu'Arthur avait désiré comme récompense de ses travaux.

Les événements qui remplirent ces dernières années appartiennent à l'histoire. Je vis, avec une joie toute personnelle, la paix proclamer l'existence des États-Unis. Le chagrin s'était emparé de moi, ma passion n'avait fait que grandir et ne laissait point de place aux enivrements de la gloire militaire. J'allai, avant mon départ, embrasser Arthur, et je m'embarquai avec le brave Marcasse, partagé entre la douleur de quitter mon seul ami et la joie de revoir mes seules amours. L'escadre dont je faisais partie éprouva de grandes vicissitudes dans la traversée, et plusieurs fois je renonçai à l'espérance de mettre jamais un genou en terre devant Edmée, sous les grands chênes de Sainte-Sévère. Enfin, après une dernière tempête essuyée sur les côtes de France, je mis le pied sur les grèves de la Bretagne, et je tombai dans les bras de mon pauvre sergent, qui avait supporté, sinon avec plus de force physique, du moins avec plus de tranquillité morale, les maux communs, et nos larmes se confondirent.

XVI

Nous partîmes de Brest sans nous faire précéder d'aucune lettre.

Lorsque nous approchâmes de la Varenne, nous mîmes pied à terre, et, envoyant la chaise de poste par le plus long chemin, nous prîmes à travers bois. Quand je vis les arbres du parc élever leurs têtes vénérables au-dessus des bois taillis comme une grave phalange de druides au milieu d'une multitude prosternée, mon cœur battit si fort, que je fus forcé de m'arrêter.

—Eh bien! me dit Marcasse en se retournant d'un air presque sévère, et comme s'il m'eût reproché ma faiblesse.

Mais, un instant après, je vis sa physionomie également compromise par une émotion inattendue. Un petit glapissement plaintif et le frôlement d'une queue de renard dans ses jambes l'ayant fait tressaillir, il jeta un grand cri en reconnaissant Blaireau. Le pauvre animal avait senti son maître de loin, il était accouru avec l'agilité de sa première jeunesse pour se rouler à nos pieds. Nous crûmes un instant qu'il allait y mourir, car il resta immobile et comme crispé sous la main caressante de Marcasse; puis tout à coup, se relevant comme frappé d'une idée digne d'un homme, il repartit avec la rapidité de l'éclair et se dirigea vers la cabane de Patience.

—Oui, va avertir mon ami, brave chien! s'écria Marcasse; plus ami que toi serait plus qu'homme.

Il se retourna vers moi, et je vis deux grosses larmes rouler sur les joues de l'impassible hidalgo.

Nous doublâmes le pas jusqu'à la cabane. Elle avait subi de notables améliorations; un joli jardin rustique, clos par une haie vive adossée à des quartiers de roc, s'étendait autour de la maisonnette; nous arrivâmes, non plus par un sentier pierreux, mais par une belle allée, aux deux côtés de laquelle des légumes splendides s'étalaient en lignes régulières comme une armée en ordre de marche. Un bataillon de choux composait l'avant-garde; les carottes et les salades formaient le corps principal, et, le long de la haie, l'oseille modeste formait le cortège. De jolis pommiers, déjà forts, inclinaient sur ces plantes leur parasol de verdure, et les poiriers en quenouille, alternant avec les poiriers en éventail, les bordures de thym et de sauge baisant le pied des tournesols et des giroflées, trahissaient dans Patience un singulier retour à des idées d'ordre social et à des habitudes de luxe.

Ce changement était si notable, que je croyais ne plus trouver Patience dans cette habitation. Une inquiétude plus grave encore commençait à me gagner; elle se changea presque en certitude, lorsque je vis deux jeunes gens du village occupés à tailler des espaliers. Notre traversée avait duré plus de quatre mois, et il y en avait bien six que nous n'avions entendu parler du solitaire. Mais Marcasse ne ressentait aucune crainte; Blaireau lui avait dit que Patience vivait, et les traces du petit chien fraîchement marquées sur le sable de l'allée attestaient la direction qu'il avait prise. Néanmoins, j'avais tellement peur de voir troubler la joie d'un pareil jour, que je n'osai pas faire une question aux jardiniers de Patience et que je suivis en silence l'hidalgo, dont l'œil attendri se promenait sur ce nouvel Éden, et dont la bouche discrète ne laissait échapper que le mot changement, plusieurs fois répété.

Enfin l'impatience me prit: l'allée était interminable, bien que très courte en réalité, et je me mis à courir, le cœur bondissant d'émotion.

—Edmée, me disais-je, est peut-être là!

Elle n'y était pourtant pas, et je n'entendis que la voix du solitaire qui disait:

—Ah çà! qu'est-ce qu'il y a donc? ce pauvre chien est-il devenu enragé? À bas, Blaireau! Vous n'auriez pas tourmenté votre maître de la sorte. Ce que c'est que de gâter les gens!

—Blaireau n'est pas enragé, dis-je en entrant; êtes-vous donc devenu sourd à l'approche d'un ami, maître Patience!

Patience laissa retomber sur la table une pile d'argent qu'il était en train de compter, et vint à moi avec son ancienne cordialité. Je l'embrassai; il fut surpris et touché de ma joie; puis, me regardant de la tête aux pieds, il s'émerveillait du changement opéré dans ma personne, lorsque Marcasse parut sur le seuil de la porte.

Alors Patience, avec une expression sublime, s'écria en levant sa large main vers le ciel:

—Les paroles du Cantique! Maintenant, je puis mourir: mes yeux ont vu celui que j'attendais.

L'hidalgo ne dit rien; il leva son chapeau comme de coutume, et, s'asseyant sur une chaise, il devint pâle et ferma les yeux. Son chien sauta sur ses genoux en témoignant sa tendresse par des essais de petits cris qui se changeaient en éternuements multipliés (vous savez qu'il était muet de naissance). Tout tremblant de vieillesse et de joie, il allongea son nez pointu vers le long nez de son maître; mais son maître ne lui répondit pas comme à l'ordinaire:

—À bas, Blaireau!

Marcasse était évanoui.

Cette âme aimante, qui ne savait pas plus que celle de Blaireau se manifester par la parole, succombait sous le poids de son bonheur. Patience courut lui chercher un grand pichet de vin du pays, de seconde année, c'est-à-dire du plus vieux et du meilleur possible; il lui en fit avaler quelques gouttes dont la verdeur le ranima. L'hidalgo excusa sa faiblesse en l'attribuant à la fatigue et à la chaleur; il ne voulut ou ne sut pas l'attribuer à son véritable motif. Il est des âmes qui s'éteignent, après avoir brûlé pour tout ce qu'il y a de beau et de grand dans l'ordre moral, sans avoir trouvé le moyen et même sans avoir senti le besoin de se manifester aux autres.

Quand les premiers élans furent calmés chez Patience, qui était aussi expansif que son ami l'était peu:

—Ah çà! me dit-il, je vois, mon officier, que vous n'avez pas envie de rester ici longtemps. Allons donc vite où vous êtes pressé d'arriver. On va être bien surpris et bien content, je vous jure.

Nous pénétrâmes dans le parc, et, en le traversant, Patience nous expliqua le changement survenu dans son habitation et dans sa vie.

—Quant à moi, vous voyez que je n'ai pas changé, nous dit-il. Même tenue, mêmes allures; et, si je vous ai servi du vin tout à l'heure, je n'ai pas cessé pour cela de boire de l'eau. Mais j'ai de l'argent et des terres, et des ouvriers, da! Eh bien, tout cela, c'est malgré moi, comme vous allez le savoir. Il y a trois ans environ, Mlle Edmée me parla de l'embarras où elle était de faire la charité à propos. L'abbé était aussi malhabile qu'elle. On les trompait tous les jours en leur tirant de l'argent pour en faire un méchant usage, tandis que des journaliers fiers et laborieux manquaient de tout sans qu'on pût le savoir. Elle craignait de les humilier en allant s'enquérir de leurs besoins, et, lorsque de mauvais sujets s'adressaient à elle, elle aimait mieux être leur dupe que de se tromper au détriment de la charité. De cette manière elle dépensait beaucoup d'argent et faisait peu de bien. Je lui fis alors entendre que l'argent était la chose la moins nécessaire aux nécessiteux; que ce qui rendait les hommes vraiment malheureux, ce n'était pas de ne pouvoir se vêtir mieux que les autres, aller au cabaret le dimanche, étaler à la grand'messe un bas bien blanc avec une jarretière rouge sur le genou, de ne pouvoir dire: «Ma jument, ma vache, ma vigne, mon grenier, etc.», mais bien d'avoir le corps faible et la saison dure, de ne pouvoir se préserver du froid, du chaud, des maladies, de la grand'soif et de la grand'faim. Je lui dis donc de ne pas juger de la force et de la santé des paysans d'après moi, mais d'aller s'informer elle-même de leurs maladies et de ce qui manquait à leur ménage. Ces gens-là ne sont pas philosophes; ils ont de la vanité, ils aiment la braverie, mangent le peu qu'ils gagnent pour paraître, et n'ont pas la prévoyance de se priver d'un petit plaisir pour mettre en réserve une ressource contre les grands besoins. Enfin ils ne savent pas gouverner l'argent; ils vous disent qu'ils ont des dettes, et, s'il est vrai qu'ils en aient, il n'est pas vrai qu'ils emploient à les payer l'argent que vous leur donnez. Ils ne songent pas au lendemain, ils payent l'intérêt aussi haut qu'on veut le leur faire payer, et ils achètent avec votre argent une chènevière ou un mobilier, afin que les voisins s'étonnent et soient jaloux. Cependant les dettes augmentent tous les ans, et, au bout du compte, il faut vendre chènevière et mobilier, parce que le créancier, qui est toujours un d'entre eux, veut son remboursement ou de tels intérêts qu'on ne peut y suffire. Tout s'en va, le fonds emporte le fonds; les intérêts ont emporté le revenu; on est vieux, on ne peut plus travailler. Les enfants vous abandonnent, parce que vous les avez mal élevés et qu'ils ont les mêmes passions et les mêmes vanités que vous; il vous faut prendre une besace et aller de porte en porte demander du pain, parce que vous êtes habitué au pain et ne sauriez sans mourir manger des racines comme le sorcier Patience, rebut de la nature, que tout le monde hait et méprise, parce qu'il ne s'est pas fait mendiant.

«Le mendiant, au reste, n'est guère plus malheureux que le journalier, moins peut-être. Il n'a plus ni bonne ni sotte fierté, il ne souffre plus. Les gens du pays sont bons; aucun besacier ne manque d'un gîte et d'un souper en faisant sa ronde, les paysans lui chargent le dos de morceaux de pain, si bien qu'il peut nourrir volaille et pourceaux dans la petite cahute où il laisse un enfant et une vieille parente pour soigner son bétail. Il y revient toutes les semaines passer deux ou trois jours à ne rien faire et à compter les pièces de deux sous qu'il a reçues. Cette pauvre monnaie lui sert souvent à satisfaire des besoins superflus que l'oisiveté engendre. Un métayer prend bien rarement du tabac; beaucoup de mendiants ne peuvent s'en passer et en demandent avec plus d'avidité que du pain. Ainsi le mendiant n'est pas plus à plaindre que le travailleur; mais il est corrompu et débauché quand il n'est pas méchant et féroce, ce qui, du reste, est assez rare.

«—Voici donc ce qu'il faudrait faire, disais-je à Edmée; et l'abbé m'a dit que cela était l'avis de vos philosophes. Il faudrait que les personnes qui font comme vous beaucoup de charités particulières les fissent sans consulter la fantaisie de celui qui demande, mais bien après avoir reconnu ses véritables besoins.

«Edmée m'objecta que cette connaissance-là lui serait impossible, qu'il y faudrait passer toutes ses journées, et abandonner M. le chevalier, qui se fait vieux, et qui ne peut plus lire ni rien faire sans les yeux et la tête de sa fille. L'abbé aimait trop à s'instruire pour son compte dans les livres des savants, pour avoir du temps de reste.

«—Voilà à quoi sert toute la science de la vertu, lui dis-je, elle fait qu'on oublie d'être vertueux.

«—Tu as bien raison, repartit Edmée; mais comment faire?

«Je promis d'y songer, et voici ce que j'imaginai. Je me promenai tous les jours du côté des terres, au lieu de me promener comme d'habitude du côté des bois. Cela me coûta beaucoup; j'aime à être seul, et partout je fuyais l'homme depuis tant d'années, que je n'en sais plus le compte. Enfin, c'était un devoir, je le fis. J'approchai des maisons, m'enquis d'abord par-dessus la haie et puis jusque dans l'intérieur des habitations, et comme par manière de conversation, de ce que je voulais savoir. D'abord on me reçut comme un chien perdu en temps de sécheresse, et je vis, avec un chagrin que j'eus bien de la peine à cacher, la haine et la méfiance sur toutes ces figures. Je n'avais pas voulu vivre avec les hommes, mais je les aimais; je les savais plus malheureux que méchants; j'avais passé tout mon temps à m'affliger de leurs maux, à m'indigner contre ceux qui les causaient; et, quand pour la première fois j'entrevoyais la possibilité de faire quelque chose pour quelques-uns, ceux-là fermaient bien vite leur porte du plus loin qu'ils m'apercevaient, et leurs enfants, de beaux enfants que j'aime tant! se cachaient dans les fossés pour n'avoir pas la fièvre que je donnais, disait-on, avec le regard. Cependant, comme on savait l'amitié qu'Edmée avait pour moi, on n'osa pas me repousser ouvertement, et je vins à bout de savoir ce qui nous intéressait. Elle apporta remède à tous les maux que je lui fis connaître. Une maison était lézardée, et, tandis que la jeune fille portait un tablier de cotonnade à quatre livres l'aune, la pluie tombait sur le lit de la grand'mère et sur le berceau des petits enfants: on fit réparer les toits et les murailles, les matériaux furent fournis et les ouvriers payés par nous; mais plus d'argent pour les beaux tabliers. Ailleurs, une vieille femme était réduite à mendier, parce qu'elle n'avait écouté que son cœur en donnant son bien à ses enfants, qui la mettaient à la porte ou lui rendaient la vie si dure à la maison qu'elle aimait mieux vagabonder. Nous nous fîmes les avocats de la vieille, avec menace de porter, à nos frais, l'affaire devant les tribunaux, et nous obtînmes pour elle une pension que nous augmentâmes de nos deniers quand elle ne suffisait pas. Nous amenâmes plusieurs vieillards, qui se trouvaient dans la même position, à s'associer et à se mettre en pension chez l'un d'entre eux, à qui nous fîmes un petit fonds, et qui, ayant de l'industrie et de l'ordre, fit de bonnes affaires, à tel point que ses enfants vinrent faire leur paix et demander à l'aider dans son établissement.

«Nous fîmes bien d'autres choses encore dont le détail serait trop long et que vous verrez de reste. Je dis nous, parce que peu à peu, quoique je ne voulusse me mêler de rien au delà de ce que j'avais fait, je fus entraîné et forcé à faire davantage, à me mêler de beaucoup de choses, et finalement de tout. Bref, c'est moi qui prends les informations, qui dirige les travaux et qui fais les négociations. Mlle Edmée a voulu qu'il y eût de l'argent dans mes mains, que je pusse en disposer sans la consulter d'avance; c'est ce que je ne me suis jamais permis, et aussi jamais elle ne m'a contredit une seule fois dans mes idées. Mais tout cela, voyez-vous, m'a donné bien de la fatigue et bien du souci. Depuis que les habitants savent que je suis un petit Turgot, ils se sont mis ventre à terre devant moi, et cela m'a fait de la peine. J'ai donc des amis dont je ne me soucie pas, et j'ai aussi des ennemis dont je me passerais bien. Les faux besogneux m'en veulent de ne pas être leur dupe; il y a des indiscrets et des gens sans vertu qui trouvent qu'on fait toujours trop pour les autres, jamais assez pour eux. Au milieu de ce bruit et de ces tracasseries, je ne me promène plus la nuit, je ne dors plus le jour; je suis monsieur Patience, et non plus le sorcier de la tour Gazeau, mais je ne suis plus le solitaire; et, croyez-moi, je voudrais de tout mon cœur être né égoïste, et jeter là le collier pour retourner à ma vie sauvage et à ma liberté.»

Patience nous ayant fait ce récit, nous lui fîmes compliment; mais nous nous permîmes une objection contre sa prétendue abnégation personnelle; ce jardin magnifique attestait une transaction avec les nécessités superflues dont il avait toute sa vie déploré l'usage chez les autres.

—Cela? dit-il en allongeant le bras du côté de son enclos. Cela ne me regarde pas; ils l'ont fait malgré moi; mais, comme c'étaient de braves gens et que mon refus les affligeait, j'ai été forcé de le souffrir. Sachez que, si j'ai fait bien des ingrats, j'ai fait aussi quelques heureux reconnaissants. Or deux ou trois familles auxquelles j'ai rendu service ont cherché tous les moyens possibles de me faire plaisir; et, comme je refusais tout, on a imaginé de me surprendre. Une fois, j'avais été passer plusieurs jours à la Berthenoux pour une affaire de confiance dont on m'avait chargé; car on est venu à me supposer un grand esprit, tant les gens sont portés à passer d'une extrémité à l'autre. Quand je revins, je trouvai ce jardin tracé, planté et fermé comme vous l'avez vu. J'eus beau me fâcher, dire que je ne voulais pas travailler, que j'étais trop vieux, et que le plaisir de manger quelques fruits de plus ne valait pas la peine que ce jardin allait me coûter à l'entretenir; on n'en tint compte et on l'acheva, en me déclarant que je n'aurais rien à y faire, parce qu'on se chargeait de le cultiver pour moi. En effet, depuis deux ans, les braves gens n'ont pas manqué de venir, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, passer dans chaque saison le temps nécessaire à son parfait entretien. Au reste, quoique je n'aie rien changé à ma manière de vivre, le produit de ce jardin m'a été utile: j'ai pu nourrir pendant l'hiver plusieurs pauvres avec mes légumes; les fruits me servent à gagner l'amitié des petits enfants, qui ne crient plus au loup quand ils me voient, et qui s'enhardissent jusqu'à venir embrasser le sorcier. On m'a aussi forcé d'accepter du vin et de temps en temps du pain blanc et des fromages de vache; mais tout cela ne me sert qu'à faire politesse aux anciens du village, quand ils viennent m'exposer les besoins de l'endroit et me charger d'en informer le château. Ces honneurs ne me tournent pas la tête, voyez-vous; et même je puis dire que, quand j'aurai fait à peu près tout ce que j'ai à faire, je laisserai là les soucis de la grandeur et je retournerai à la vie du philosophe, peut-être à la tour Gazeau, qui sait?

Nous touchions au terme de notre marche. En mettant le pied sur le perron du château, je joignis les mains, et, saisi d'un sentiment religieux, j'invoquai le ciel avec une sorte de terreur. Je ne sais quel vague effroi se réveilla; j'imaginai tout ce qui pouvait m'empêcher d'être heureux, et j'hésitai à franchir le seuil de la maison, puis je m'élançai. Un nuage passa devant mes yeux, un bourdonnement remplit mes oreilles. Je rencontrai Saint-Jean, qui, ne me reconnaissant pas, fit un grand cri et se jeta devant moi pour m'empêcher d'entrer sans être annoncé; je le poussai hors de mon chemin, et il tomba consterné sur une chaise dans l'antichambre, tandis que je gagnais la porte du salon avec impétuosité. Mais, au moment de la pousser brusquement, je m'arrêtai saisi d'un nouvel effroi et j'ouvris si timidement, qu'Edmée, occupée à broder au métier, ne leva pas les yeux, croyant reconnaître dans ce léger bruit la manière respectueuse de Saint-Jean. Le chevalier dormait et ne s'éveilla pas. Ce vieillard, grand et maigre comme tous les Mauprat, était affaissé sur lui-même, et sa tête pâle et ridée, que l'insensibilité du tombeau semblait avoir déjà enveloppée, ressemblait à une des figures anguleuses, en chêne sculpté, qui ornaient le dossier de son grand fauteuil. Il avait les pieds allongés devant un feu de sarment, quoique le soleil fût chaud et qu'un clair rayon tombât sur sa tête blanche et la fît briller comme l'argent. Comment vous peindrais-je ce que me fit éprouver l'attitude d'Edmée? Elle était penchée sur sa tapisserie, et de temps en temps elle levait les yeux sur son père pour interroger les moindres mouvements de son sommeil. Mais que de patience et de résignation dans tout son être! Edmée n'aimait pas les travaux d'aiguille; elle avait l'esprit trop sérieux pour attacher de l'importance à l'effet d'une nuance à côté d'une nuance et à la régularité d'un point pressé contre un autre point. D'ailleurs, elle avait le sang impétueux; et, quand son esprit n'était pas absorbé par le travail de l'intelligence, il lui fallait de l'exercice et le grand air. Mais, depuis que son père, en proie aux infirmités de la vieillesse, ne quittait presque plus son fauteuil, elle ne quittait plus son père un seul instant; et, ne pouvant toujours lire et vivre par l'esprit, elle avait senti la nécessité d'adopter ces occupations féminines, «qui sont, disait-elle, les amusements de la captivité». Elle avait donc vaincu son caractère d'une manière héroïque. Dans une de ces luttes obscures qui s'accomplissent souvent sous nos yeux sans que nous en soupçonnions le mérite, elle avait fait plus que de dompter son caractère, elle avait changé jusqu'à la circulation de son sang. Je la trouvai maigrie, et son teint avait perdu cette première fleur de la jeunesse, qui est comme la fraîche vapeur que l'haleine du matin dépose sur les fruits et qui s'enlève au moindre choc extérieur, bien que l'ardeur du soleil l'ait respectée. Mais il y avait dans cette pâleur précoce et dans cette maigreur un peu maladive un charme indéfinissable; son regard, plus enfoncé et toujours impénétrable, avait moins de fierté et plus de mélancolie qu'autrefois; sa bouche, plus mobile, avait le sourire plus fin et moins dédaigneux. Lorsqu'elle me parla, il me sembla voir deux personnes en elle, l'ancienne et la nouvelle; et, au lieu d'avoir perdu de sa beauté, je trouvai qu'elle avait complété l'idéal de la perfection. J'ai pourtant ouï dire alors à plusieurs personnes qu'elle avait beaucoup changé; ce qui voulait dire, selon elles, qu'elle avait beaucoup perdu. Mais la beauté est comme un temple dont les profanes ne voient que les richesses extérieures. Le divin mystère de la pensée de l'artiste ne se relève qu'aux grandes sympathies, et le moindre détail de l'œuvre sublime renferme une inspiration qui échappe à l'intelligence du vulgaire. Un de vos modernes écrivains a dit cela, je crois, en d'autres termes et beaucoup mieux. Quant à moi, dans aucun moment de sa vie je n'ai trouvé Edmée moins belle que dans un autre moment; jusque dans les heures de souffrance où la beauté semble effacée dans le sens matériel, la sienne se divinisait à mes yeux et me révélait une nouvelle beauté morale dont le reflet éclairait son visage. Au reste, je suis doué médiocrement sous le rapport des arts, et, si j'avais été peintre, je n'aurais pu reproduire qu'un seul type, celui dont mon âme était remplie; car une seule femme m'a semblé belle dans le cours de ma longue vie: ce fut Edmée.

Je restai quelques instants à la regarder, pâle et touchante, triste, mais calme, vivante image de la piété filiale, de la force enchaînée par l'affection; puis je m'élançai et tombai à ses pieds sans pouvoir dire un mot. Elle ne fit pas un cri, pas une exclamation; mais elle entoura ma tête dans ses deux bras et la tint longtemps serrée contre sa poitrine. Dans cette forte étreinte, dans cette joie muette, je reconnus le sang de ma race, je sentis ma sœur. Le bon chevalier, réveillé en sursaut, l'œil fixe, le coude appuyé sur son genou et le corps plié en avant, nous regardait en disant:

—Eh bien, qu'est-ce donc que cela?

Il ne pouvait voir mon visage caché dans le sein d'Edmée; elle me poussa vers lui, et il me serra dans ses bras affaissés avec un élan de tendresse généreuse qui lui rendit un instant la vigueur de la jeunesse.

Vous pouvez imaginer les questions dont on m'accabla et les soins qui me furent prodigués. Edmée était pour moi une mère véritable. Cette bonté expansive et confiante avait tant de sainteté, que, pendant toute cette journée, je n'eus pas auprès d'elle d'autres pensées que celles que j'aurais eues si j'avais été réellement son fils.

Je fus vivement touché du soin qu'on prit d'enjoliver à l'abbé la surprise de mon retour; j'y vis une preuve certaine de la joie qu'il en devait ressentir. On me fit cacher sous le métier d'Edmée et on me couvrit de la grande toile verte dont elle enveloppait son ouvrage. L'abbé s'assit tout près de moi, et je lui fis faire un cri en lui prenant les jambes. C'était une plaisanterie que j'avais l'habitude de lui faire autrefois; et, lorsque je sortis de ma cachette, en renversant brusquement le métier et en faisant rouler tous les pelotons de laine sur le parquet, il y eut sur son visage une expression de joie et de terreur tout à fait bizarre.

Mais je vous tiens quittes de toutes ces scènes d'intérieur, sur lesquelles ma mémoire se reporte malgré moi avec trop de complaisance.

XVII

Un immense changement s'était opéré en moi dans le cours de six années. J'étais un homme à peu près semblable aux autres; les instincts étaient parvenus à s'équilibrer presque avec les affections, et les impressions avec le raisonnement. Cette éducation sociale s'était faite naturellement. Je n'avais eu qu'à accepter les leçons de l'expérience et les conseils de l'amitié. Il s'en fallait de beaucoup que je fusse un homme instruit; mais j'étais arrivé à pouvoir acquérir rapidement une instruction solide. J'avais sur toute chose des notions aussi claires qu'on pouvait les avoir de mon temps. Je sais que, depuis cette époque, la science de l'homme a fait des progrès réels; je les ai suivis de loin et je n'ai jamais songé à les nier. Or, comme je ne vois pas tous les hommes de mon âge se montrer aussi raisonnables, j'aime à croire que j'ai été mis de bonne heure dans une voie assez droite, puisque je ne me suis pas arrêté dans l'impasse des erreurs et des préjugés.

Les progrès de mon esprit et de ma raison parurent satisfaire Edmée.

—Je n'en suis pas étonnée, me dit-elle; vos lettres me l'avaient appris; mais j'en jouis avec un orgueil maternel.

Mon bon oncle n'avait plus la force de se livrer, comme autrefois, à d'orageuses discussions, et je crois vraiment que, s'il eût conservé cette force, il eût un peu regretté de ne plus retrouver en moi l'antagoniste infatigable qui l'avait tant contrarié jadis. Il fit même quelques essais de contradiction pour m'éprouver; mais j'eusse regardé alors comme un crime de lui donner ce dangereux plaisir. Il eut un peu d'humeur et trouva que je le traitais trop en vieillard. Pour le consoler, je détournai la conversation vers l'histoire du passé qu'il avait traversé, et je l'interrogeai sur beaucoup de points ou son expérience le servait mieux que mes lumières. De cette manière, j'acquis de bonnes notions sur l'esprit de conduite dans les affaires personnelles, et je satisfis pleinement son légitime amour-propre. Il me prit en amitié par sympathie, comme il m'avait adopté par générosité naturelle et par esprit de famille. Il ne me cacha pas que son plus grand désir, avant de s'endormir du sommeil éternel, était de me voir devenir l'époux d'Edmée; et, lorsque je lui répondis que c'était l'unique pensée de ma vie, l'unique vœu de mon âme:

—Je le sais, je le sais, me dit-il; tout dépend d'elle, et je crois qu'elle n'a plus de motifs d'hésitation. Je ne vois pas, ajouta-t-il après un instant de silence et avec un peu d'humeur, ceux qu'elle pourrait alléguer à présent.

D'après cette parole, la première qui lui fût échappée sur le sujet qui m'intéressait le plus, je vis que, depuis longtemps, il était favorable à mes désirs et que l'obstacle, s'il en existait encore un, venait d'Edmée. La dernière réflexion de mon oncle impliquait un doute que je n'osai pas chercher à éclaircir et qui me laissa beaucoup d'inquiétude. La fierté chatouilleuse d'Edmée m'inspirait tant de crainte, sa bonté ineffable m'imposait tant de respect, que je n'osai lui demander ouvertement de se prononcer sur mon sort. Je pris le parti d'agir comme si je n'eusse pas entretenu d'autre espérance que celle d'être à jamais son frère et son ami.

Un événement qui fut longtemps inexplicable vint faire diversion pendant quelques jours à mes pensées. Je m'étais d'abord refusé à aller prendre possession de la Roche-Mauprat.

—Il faut absolument, m'avait dit mon oncle, que vous alliez voir les améliorations que j'ai faites à votre domaine, les terres qu'on a mises en bon état de culture, le cheptel que j'ai recomposé dans chacune de vos métairies. Vous devez enfin vous mettre au courant de vos affaires, montrer à vos paysans que vous vous intéressez à leurs travaux; autrement, après ma mort, tout ira de mal en pis, vous serez forcé d'affermer, ce qui vous rapportera peut-être davantage, mais diminuera la valeur de votre fonds. Je suis trop vieux maintenant pour aller surveiller votre bien. Il y a deux ans que je n'ai pu quitter cette misérable robe de chambre; l'abbé n'y entend rien; Edmée est une excellente tête, mais elle ne peut pas se décider à aller dans cet endroit-là; elle dit qu'elle y a eu trop peur, ce qui est un enfantillage.

—Je sens que je dois montrer plus de courage, lui répondis-je; et pourtant, mon bon oncle, ce que vous me prescrivez est pour moi la chose la plus rude qui soit au monde. Je n'ai pas mis le pied sur cette terre maudite depuis le jour où j'en suis sorti arrachant Edmée à ses ravisseurs. Il me semble que vous me chassez du ciel pour m'envoyer visiter l'enfer.

Le chevalier haussa les épaules; l'abbé me conjura de prendre sur moi de le satisfaire; c'était une véritable contrariété pour mon bon oncle que ma résistance. Je me soumis, et, résolu à me vaincre, je pris congé d'Edmée pour deux jours. L'abbé voulait m'accompagner pour me distraire des tristes pensées qui allaient m'assiéger; mais je me fis scrupule de l'éloigner d'Edmée pendant ce court espace de temps; je savais combien il lui était nécessaire. Attachée comme elle l'était au fauteuil du chevalier, sa vie était si grave, si retirée, que le plus petit événement s'y faisait sentir. Chaque année avait augmenté son isolement, et il était devenu à peu près complet depuis que la caducité du chevalier avait chassé de sa table les chansons et les bons mots, enfants joyeux du vin. Il avait été grand chasseur, et la Saint-Hubert, se trouvant précisément sa fête, avait rassemblé jadis autour de lui, à cette époque, toute la noblesse du pays. Longtemps les cours avaient retenti des hurlements de la meute; longtemps les écuries avaient serré deux longues files de chevaux fringants entre leurs stalles luisantes; longtemps la voix du cor avait plané sur les grands bois d'alentour ou sonné la fanfare sous les fenêtres de la grande salle, à chaque toast de la brillante compagnie. Mais ces beaux jours avaient disparu depuis longtemps; le chevalier ne chassait plus, et l'espoir d'obtenir la main de sa fille ne retenait plus autour de son fauteuil les jeunes gens ennuyés de sa vieillesse, de ses attaques de goutte et des histoires qu'il redisait le soir, ne se souvenant plus de les avoir dites le matin. Le refus obstiné d'Edmée et le renvoi de M. de La Marche avaient causé bien de la surprise et donné lieu à bien des recherches de curiosité. Un jeune homme amoureux d'elle, éconduit comme les autres et poussé par un sot et lâche orgueil à se venger de la seule femme de sa classe qui, selon lui, eût osé le repousser, découvrit qu'Edmée avait été enlevée par les coupe-jarrets, et fit courir le bruit qu'elle avait passé une nuit d'orgie à la Roche-Mauprat. C'est tout au plus s'il daigna dire qu'elle n'avait cédé qu'à la violence. Edmée imposait trop de respect et d'estime pour qu'on l'accusât de complaisance avec les brigands; mais elle passa bientôt pour avoir été victime de leur brutalité. Marquée d'une tache ineffaçable, elle ne fut plus recherchée de personne. Mon absence ne servit qu'à confirmer cette opinion. Je l'avais sauvée de la mort, disait-on, mais non pas de la honte, et je ne pouvais en faire ma femme; j'en étais amoureux, et je la fuyais pour ne pas succomber à la tentation de l'épouser. Tout cela avait tant de vraisemblance, qu'il eût été difficile de faire accepter au public la véritable version. Elle le fut d'autant moins qu'Edmée n'avait pas voulu agir en conséquence et faire cesser les méchants bruits en donnant sa main à un homme qu'elle ne pouvait pas aimer. Telles étaient les causes de son isolement; je ne les sus bien que plus tard. Mais, voyant l'intérieur si austère du chevalier et la sérénité si mélancolique d'Edmée, je craignis de faire tomber une feuille sèche sur cette onde endormie, et je suppliai l'abbé de rester auprès d'elle jusqu'à mon retour. Je ne pris avec moi que mon fidèle sergent Marcasse, qu'Edmée n'avait pas voulu laisser s'éloigner de moi, et qui partageait désormais la cabane élégante et la vie administrative de Patience.

J'arrivai à la Roche-Mauprat, par une soirée brumeuse, aux premiers jours de l'automne; le soleil était voilé, la nature s'assoupissait dans le silence et dans la brume; les plaines étaient désertes, l'air seul était rempli du mouvement et du bruit des grandes phalanges d'oiseaux de passage; les grues dessinaient dans le ciel des triangles gigantesques, et les cigognes, passant à une hauteur incommensurable, remplissaient les nuées de cris mélancoliques qui planaient sur les campagnes attristées comme le chant funèbre des beaux jours. Pour la première fois de l'année, je sentis le froid de l'atmosphère, et je crois que tous les hommes sont saisis d'une tristesse instinctive à l'approche de la saison rigoureuse. Il y a dans les premiers frimas quelque chose qui rappelle à l'homme la prochaine dispersion des éléments de son être.

Nous avions traversé les bois et les bruyères, mon compagnon et moi, sans nous dire une seule parole; nous avions fait un long détour pour éviter la tour Gazeau, que je ne me sentais pas la force de revoir. Le soleil se couchait dans des voiles gris quand nous franchîmes la herse de la Roche-Mauprat. Cette herse était brisée; le pont ne se levait plus et ne donnait plus passage qu'à de paisibles troupeaux et à leurs insouciants pâtours. Les fossés étaient à demi comblés, et déjà l'oseraie bleuâtre étendait ses rameaux flexibles sur les basses eaux; l'ortie croissait au pied des tours écroulées, et les traces du feu semblaient encore fraîches sur les murs. Les bâtiments de ferme étaient tous renouvelés, et la basse-cour, pleine de bétail, de volailles, d'enfants, de chiens de berger et d'instruments aratoires, contrastait avec cette sombre enceinte, où je croyais encore voir monter la flamme rouge des assaillants et couler le sang noir des Mauprat.

Je fus reçu avec la cordialité tranquille et un peu froide des paysans du Berry. On n'essaya pas de me plaire, mais on ne me laissa manquer de rien. Je fus installé dans le seul des anciens bâtiments qui n'eût pas été endommagé lors du siège du donjon, ou abandonné depuis cette époque à l'action du temps. C'était un corps de logis dont l'architecture massive remontait au Xe siècle; la porte était plus petite que les fenêtres, et les fenêtres elles-mêmes donnaient si peu de jour, qu'il fallut allumer des flambeaux pour y pénétrer, quoique le soleil fût à peine couché. Ce bâtiment avait été restauré provisoirement pour servir de pied à terre au nouveau seigneur ou à ses mandataires. Mon oncle Hubert y était venu souvent surveiller mes intérêts tant que ses forces le lui avaient permis, et on me conduisit à la chambre qu'il s'était réservée et qui s'appelait désormais la chambre du maître. On y avait transporté tout ce qu'on avait sauvé de mieux de l'ancien ameublement; et, comme elle était froide et humide malgré tous les soins qu'on avait pris pour la rendre habitable, la servante du métayer me précéda, un tison dans une main et un fagot dans l'autre.

Aveuglé par la fumée dont elle promenait le nuage autour de moi, trompé par la nouvelle porte qu'on avait percée sur un autre point de la cour et par certains corridors qu'on avait murés pour se dispenser de les entretenir, je parvins jusqu'à cette chambre sans rien reconnaître; il m'eut même été impossible de dire dans quelle partie des anciens bâtiments je me trouvais, tant le nouvel aspect de la cour déroutait mes souvenirs, tant mon âme assombrie et troublée était peu frappée des objets extérieurs.

On alluma le feu tandis que, me jetant sur une chaise et cachant ma tête dans mes mains, je me laissais aller à de tristes rêveries. Cette situation n'était pourtant pas sans charme, tant le passé se revêt naturellement de formes embellies ou adoucies dans le cerveau des jeunes gens, maîtres présomptueux de l'avenir. Quand, à force de souffler sur son tison, la servante eut rempli la chambre d'une épaisse fumée, elle sortit pour aller chercher de la braise et me laissa seul. Marcasse était resté à l'écurie pour soigner nos chevaux. Blaireau m'avait suivi; couché devant l'âtre, il me regardait de temps en temps d'un air mécontent, comme pour me demander raison d'un si méchant gîte et d'un si pauvre feu.

Tout à coup, en jetant les yeux autour de moi, il me sembla que ma mémoire se réveillait. Le feu, après avoir fait crier le bois vert, envoya un jet de flamme dans la cheminée, et toute la chambre fut éclairée d'une lueur brillante, mais agitée, qui donnait aux objets une apparence douteuse et bizarre. Blaireau se releva, tourna le dos au feu et s'assit entre mes jambes, comme s'il se fût attendu à quelque chose d'étrange et d'imprévu.

Illustration from Mauprat

... Jean Mauprat était debout auprès du lit...—Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT

Je reconnus alors que ce lieu n'était autre que la chambre à coucher de mon grand-père Tristan, occupée depuis, pendant plusieurs années, par son fils aîné, le détestable Jean, mon plus cruel oppresseur, le plus fourbe et le plus lâche des coupe-jarrets. Je fus saisi d'un mouvement de terreur et de dégoût en reconnaissant les meubles et jusqu'au lit à colonnes enroulées, où mon grand-père avait rendu à Dieu son âme criminelle dans les tortures d'une lente agonie. Le fauteuil sur lequel j'étais assis était celui où Jean le Tors (comme il prenait plaisir, dans ses jours facétieux, à se nommer lui-même) s'asseyait pour méditer ses scélératesses ou pour rendre ses odieux arrêts. Je crus voir passer, en cet instant, les spectres de tous les Mauprat avec leurs mains sanglantes et leurs yeux hébétés par le vin. Je me levai et j'allais céder à l'horreur que j'éprouvais en prenant la fuite, lorsque, tout à coup, je vis se dresser devant moi une figure si distincte, si reconnaissable, si différente, par toutes les apparences de la réalité, des chimères dont je venais d'être assiégé, que je retombai sur mon siège, tout baigné d'une sueur froide. Jean Mauprat était debout auprès du lit. Il venait d'en sortir, car il tenait encore un pan du rideau entr'ouvert. Il me sembla le même qu'autrefois; seulement il était encore plus maigre, plus pâle et plus hideux; sa tête était rasée et son corps enveloppé d'un suaire de couleur sombre. Il me lança un regard infernal; un sourire haineux et méprisant effleura sa lèvre mince et flétrie. Il resta immobile, son œil étincelant attaché sur moi, et il semblait tout prêt à m'adresser la parole. J'étais convaincu, en cet instant, que ce que je voyais était un être vivant, un homme de chair et d'os; il est donc incroyable que je me sentisse glacé d'une terreur aussi puérile. Mais je le nierais en vain, et je n'ai jamais pu ensuite me l'expliquer à moi-même, j'étais enchaîné par la peur. Son regard me pétrifiait, ma langue était paralysée. Blaireau s'élança sur lui; alors il agita les plis de son lugubre vêtement, semblable a un linceul souillé de l'humidité du sépulcre, et je m'évanouis.

Lorsque je revins à moi-même, Marcasse était auprès de moi et me relevait avec inquiétude. J'étais étendu à terre et raide comme un cadavre. J'eus beaucoup de peine à rassembler mes idées; mais, aussitôt que je pus me tenir sur mes jambes, je saisis Marcasse par le corps, et je l'entraînai précipitamment hors de la chambre maudite. Je faillis tomber plusieurs fois en descendant l'escalier à vis, et ce ne fut qu'en respirant dans la cour l'air du soir et la saine odeur des étables que je recouvrai l'usage de ma raison.

Je n'hésitai pas à attribuer ce qui venait de se passer à une hallucination de mon cerveau. J'avais fait mes preuves de courage à la guerre, en présence de mon brave sergent; je ne rougissais pas devant lui d'avouer la vérité. Je répondis sincèrement à ses questions, et je lui peignis mon horrible vision avec de tels détails, qu'il en fut frappé à son tour comme d'une chose réelle, et répéta plusieurs fois d'un air pensif, en se promenant avec moi dans la cour:

—Singulier, singulier!... étonnant!

—Non, cela n'est pas étonnant, lui dis-je quand je me sentis tout à fait remis. J'ai éprouvé la sensation la plus douloureuse en venant ici; depuis plusieurs jours, je luttais pour surmonter la répugnance que j'éprouvais à revoir la Roche-Mauprat. J'ai eu le cauchemar la nuit dernière, et j'étais si fatigué et si triste en m'éveillant, que, si je n'eusse craint de montrer de la mauvaise volonté à mon oncle, j'aurais encore différé ce voyage désagréable. En entrant ici, j'ai senti le froid me gagner; ma poitrine était oppressée, je ne respirais pas. Peut-être aussi l'âcre fumée dont la chambre était remplie m'a-t-elle troublé le cerveau. Enfin, après les fatigues et les périls de notre malheureuse traversée, dont nous sommes à peine remis l'un et l'autre, est-il étonnant que j'aie éprouvé une crise nerveuse à la première émotion pénible?

—Dites-moi, reprit Marcasse toujours pensif, avez-vous remarqué Blaireau dans ce moment-là? Qu'a fait Blaireau?

—J'ai cru voir Blaireau s'élancer sur le fantôme au moment où il a disparu; mais j'ai rêvé cela comme le reste.

—Hum! dit le sergent, quand je suis entré, Blaireau était tout en feu. Il venait à vous, flairait, pleurait à sa manière, allait du côté du lit, grattait le mur, venait à moi, allait à vous. Singulier, cela! Étonnant, capitaine, étonnant, cela!

Après quelques instants de silence:

—Pas de revenants, s'écria-t-il en secouant la tête, jamais de revenants; d'ailleurs, pourquoi mort, Jean? Pas mort! Deux Mauprat encore. Qui le sait? Où diable? Pas de revenants; et mon maître, fou? Jamais. Malade? Non.

Après ce colloque, le sergent alla chercher de la lumière, tira du fourreau son inséparable épée, siffla Blaireau, et reprit bravement la corde qui servait de rampe à l'escalier, m'engageant à rester en bas. Quelle que fût ma répugnance à remonter dans cette chambre, je n'hésitai pas à suivre Marcasse, malgré ses recommandations, et notre premier soin fut de visiter le lit; mais, pendant que nous causions dans la cour, la servante avait mis des draps blancs et elle achevait de lisser les couvertures.

—Qui donc avait couché là? lui dit Marcasse avec sa prudence accoutumée.

—Personne autre, répondit-elle, que M. le chevalier ou M. l'abbé Aubert, du temps qu'ils y venaient.

—Mais, aujourd'hui ou hier, par exemple? reprit Marcasse.

—Oh! hier et aujourd'hui, personne, monsieur; car il y a bien deux ans que M. le chevalier n'est venu, et, pour M. l'abbé, il n'y couche jamais depuis qu'il y vient tout seul. Il arrive le matin, déjeune chez nous et s'en retourne le soir.

—Mais le lit était défait, dit Marcasse en la regardant fixement.

—Ah! dame! monsieur, répondit-elle, ça se peut; je ne sais comment on l'a laissé la dernière fois qu'on y a couché; je n'y ai pas fait attention en mettant les draps; tout ce que je sais, c'est qu'il y avait le manteau à M. Bernard dessus.

—Mon manteau? m'écriai-je. Il est resté à l'écurie.

—Et le mien aussi, dit Marcasse; je viens de les rouler tous les deux et de les placer sur le coffre à l'avoine.

—Vous en aviez donc deux? reprit la servante; car je suis sûre d'en avoir ôté un de dessus le lit, un manteau tout noir et pas neuf!

Le mien était précisément doublé de rouge et bordé d'un galon d'or. Celui de Marcasse était gris clair. Ce n'était donc pas un de nos manteaux apportés un instant et rapportés à l'écurie par le garçon.

—Mais qu'en avez-vous fait? dit le sergent.

—Ma foi, monsieur, je l'ai mis là sur le fauteuil, répondit la grosse fille; mais vous l'avez donc repris pendant que j'allais chercher de la chandelle? car je ne le vois plus.

Nous cherchâmes dans toute la chambre, le manteau fut introuvable. Nous feignîmes d'en avoir besoin, ne niant pas qu'il fût le nôtre. La servante défit le lit, retourna les matelas en notre présence, alla demander au garçon ce qu'il en avait fait. Il ne se trouva rien dans le lit ni dans la chambre; le garçon n'était même pas monté. Toute la ferme fut en émoi, craignant que quelqu'un ne fût accusé de vol. Nous demandâmes si un étranger n'était pas venu à la Roche-Mauprat et n'y était pas encore. Quand nous nous fûmes assurés que ces braves gens n'avaient logé ni vu personne, nous les rassurâmes sur le manteau perdu en leur disant que Marcasse l'avait roulé par mégarde dans les deux autres, et nous nous enfermâmes dans la chambre, afin de l'explorer à notre aise; car il était à peu près évident, dès lors, que je n'avais point vu un spectre, mais Jean Mauprat lui-même ou un homme qui lui ressemblait et que j'avais pris pour lui.

Marcasse, ayant excité Blaireau de la voix et du geste, observa tous ses mouvements.

—Soyez tranquille, me dit-il avec orgueil; le vieux chien n'a pas oublié le vieux métier; s'il y a un trou, un trou grand comme la main, n'ayez peur... À toi, vieux chien!... N'ayez peur!...

Blaireau, en effet, ayant flairé partout, s'obstina à gratter la muraille à l'endroit où j'avais vu l'apparition; il tressaillait chaque fois que son nez pointu rencontrait une certaine partie du lambris; puis il agitait sa queue de renard d'un air satisfait, revenait vers son maître et semblait lui dire de fixer là son attention. Le sergent se mit alors à examiner la muraille et la boiserie, il essaya d'insinuer son épée dans quelque fente; rien ne céda. Néanmoins une porte pouvait se trouver là, car les rinceaux de la boiserie sculptée pouvaient cacher une coulisse adroitement pratiquée. Il fallait trouver le ressort qui faisait jouer cette coulisse; mais cela nous fut impossible, malgré tous les efforts que nous fîmes pendant deux grandes heures. Nous essayâmes vainement d'ébranler le panneau, il rendait le même son que les autres; tous étaient sonores et indiquaient que la boiserie n'était pas posée immédiatement sur la maçonnerie; mais elle pouvait n'en être éloignée que de quelques lignes. Enfin, Marcasse, baigné de sueur, s'arrêta et me dit:

—Nous sommes bien fous; quand nous chercherions jusqu'à demain, nous ne trouverions pas un ressort, s'il n'y en a pas; et, quand nous cognerions, nous n'enfoncerions pas la porte, s'il y a derrière de grosses barres de fer, comme j'en ai vu déjà dans d'autres vieux manoirs.

—Nous pourrions, lui dis-je, trouver l'issue, s'il en existe une, en nous servant de la cognée; mais pourquoi, sur la simple indication de ton chien qui gratte le mur, t'obstiner à croire que Jean Mauprat, ou l'homme qui lui ressemble, n'est pas entré et sorti par la porte?

—Entré, tant que vous voudrez, répondit Marcasse, mais sorti! non, sur mon honneur! car, comme la servante descendait, j'étais sur l'escalier, brossant mes souliers; quand j'entendis tomber quelque chose ici, je montai vite trois marches, voilà tout, et me voilà près de vous. Vous mort, allongé sur le carreau et bien malade; personne dedans ni dehors, sur mon honneur!

—En ce cas, j'ai rêvé de mon diable d'oncle, et la servante a rêvé d'un manteau noir; car, à coup sûr, il n'y a pas ici de porte secrète; et, quand il y en aurait une, et que tous les Mauprat, vivants et morts, en auraient la clef, que nous fait cela? Sommes-nous attachés à la police pour nous enquérir de ces misérables? et, si nous les trouvions cachés quelque part, ne les aiderions-nous pas à fuir plutôt que de les livrer à la justice? Nous avons nos armes, nous ne craignons pas qu'ils nous assassinent cette nuit; et, s'ils s'amusent à nous faire peur, ma foi, malheur à eux! je ne connais ni parents ni alliés quand on me réveille en sursaut. Ainsi donc, faisons-nous servir l'omelette que les braves gens du domaine nous préparent; car, si nous continuons à frapper et à gratter les murailles, ils vont nous croire fous.

Marcasse se rendit par obéissance plutôt que par conviction; je ne sais quelle importance il attachait à découvrir ce mystère, ni quelle inquiétude le tourmentait, car il ne voulait pas me laisser seul dans la chambre enchantée. Il prétendait que je pouvais encore me trouver malade et tomber en convulsion.

—Oh! cette fois, lui dis-je, je ne serai pas si poltron. Le manteau m'a guéri de la peur des revenants, et je ne conseille à personne de se frotter à moi.

L'hidalgo fut forcé de me laisser seul. J'amorçai mes pistolets et je les plaçai à portée de ma main sur la table; mais ces précautions furent en pure perte: rien ne troubla le silence de la chambre, et les lourds rideaux de soie rouge, aux coins armoriés d'argent noirci, ne furent pas agités par le plus léger souffle. Marcasse revint, et, joyeux de me trouver aussi gai qu'il m'avait laissé, prépara notre souper avec autant de soins que si nous fussions venus à la Roche-Mauprat avec la seule intention de faire un bon repas. Il plaisanta sur le chapon qui chantait encore à la broche, et sur le vin qui faisait reflet d'une brosse dans le gosier. Mais le métayer vint augmenter sa bonne humeur en nous apportant quelques bouteilles d'excellent madère que le chevalier lui avait confiées autrefois, et dont il aimait à boire un verre ou deux lorsqu'il mettait le pied à l'étrier. Pour récompense, nous invitâmes le digne homme à souper avec nous, pour causer d'affaires le moins ennuyeusement possible.

—À la bonne heure, nous dit-il, ce sera donc comme autrefois, les manants mangeaient à la table des seigneurs de la Roche-Mauprat; vous faites de même, monsieur Bernard, et c'est bien.

—Oui, monsieur, lui répondis-je très froidement; mais je le fais avec ceux qui me doivent de l'argent, et non avec ceux à qui j'en dois.

Cette réponse et le mot de monsieur l'intimidèrent tellement, qu'il fit beaucoup de façons pour se mettre à table; mais j'insistai, voulant sur-le-champ lui donner la mesure de mon caractère. Je le traitai comme un homme que j'élevais à moi, non comme un homme vers qui je voulais descendre. Je le forçai d'être chaste dans ses plaisanteries, et je lui permis d'être expansif et facétieux dans les limites d'une honnête gaieté. C'était un homme jovial et franc. Je l'examinais avec attention pour voir s'il n'aurait pas quelque accointance avec le fantôme qui laissait traîner son manteau sur les lits; mais cela n'était aucunement probable, et il avait au fond tant d'aversion pour les coupe-jarrets, que, sans son respect pour ma parenté, il les eut de bon cœur habillés, en ma présence, comme ils méritaient de l'être. Mais je ne pus souffrir aucune liberté de sa part sur ce sujet, et je l'engageai à me rendre compte de mes affaires, ce qu'il fit avec intelligence, exactitude et loyauté.

Quand il se retira, je m'aperçus que le madère lui avait fait beaucoup d'effet, car ses jambes étaient avinées et s'accrochaient à tous les meubles; néanmoins il avait eu assez d'empire sur son cerveau pour raisonner juste. J'ai toujours remarqué que le vin agissait beaucoup plus sur les muscles des paysans que sur leurs nerfs; qu'ils divaguaient difficilement, et qu'au contraire les excitants produisaient en eux une béatitude que nous ne connaissons pas, et qui fait de leur ivresse un plaisir tout différent du nôtre et très supérieur à notre exaltation fébrile.

Quand nous nous trouvâmes seuls, Marcasse et moi, quoique nous ne fussions pas gris, nous nous aperçûmes que le vin nous avait donné une gaieté, une insouciance que nous n'aurions pas eues à la Roche-Mauprat, même sans l'aventure du fantôme. Habitués à une franchise mutuelle, nous en fîmes la réflexion, et nous convînmes que nous étions beaucoup mieux disposés qu'avant souper à recevoir tous les loups-garous de la Varenne.

Ce mot de loup-garou me rappela l'aventure qui m'avait mis en relation très peu sympathique avec Patience, à l'âge de treize ans. Marcasse la connaissait; mais il ne connaissait guère le caractère que j'avais à cette époque, et je m'amusai à lui raconter ma course effarée à travers champs, après avoir été fustigé par le sorcier.

—Cela me fait penser, lui dis-je en terminant, que j'ai l'imagination facile à exalter et que je ne suis pas inaccessible à la peur des choses surnaturelles. Ainsi le fantôme de tantôt...

—N'importe, n'importe, dit Marcasse en examinant l'amorce de mes pistolets et en les posant sur ma table de nuit; n'oubliez pas que tous les coupe-jarrets ne sont pas morts; que si Jean est de ce monde, il fera du mal jusqu'à ce qu'il soit enterré, enfermé à triple tour chez le diable.

Le vin déliait la langue de l'hidalgo, qui ne manquait pas d'esprit lorsqu'il se permettait ces rares infractions à sa sobriété habituelle. Il ne voulut pas me quitter et fit son lit à côté du mien. Mes nerfs étaient excités par les émotions de la journée; je me laissai donc aller à parler d'Edmée, non de manière à mériter de sa part l'ombre d'un reproche si elle eût entendu mes paroles, et cependant plus que je n'aurais dû me le permettre avec un homme qui n'était encore que mon subalterne et non mon ami, comme il le devint plus tard. Je ne sais pas positivement ce que je lui dis de mes chagrins, de mes espérances et de mes inquiétudes; toutefois ces confidences eurent un effet terrible, ainsi que vous le verrez bientôt.

Nous nous endormîmes tout en causant, Blaireau sur les pieds de son maître, l'épée en travers à côté du chien sur les genoux de l'hidalgo, la lumière entre nous deux, mes pistolets au bout de mon bras, mon couteau de chasse sous mon oreiller et les verrous tirés. Rien ne troubla notre repos; et, quand le soleil nous éveilla, les coqs chantaient joyeusement dans la cour, et les boirons échangeaient des facéties rustiques en liant[7] leurs bœufs sous nos fenêtres.

—C'est égal, il y a quelque chose là-dessous!

Telle fut la première parole de Marcasse en ouvrant les yeux et en reprenant la conversation où il l'avait laissée la veille.

—As-tu vu ou entendu quelque chose cette nuit? lui dis-je.

—Rien du tout, répondit-il; mais c'est égal, Blaireau n'a pas bien dormi, mon épée est tombée par terre; et puis rien de ce qui s'est passé ici n'est expliqué.

—L'explique qui voudra, répondis-je; je ne m'en occuperai certainement pas.

—Tort, tort, vous avez tort!

—Cela se peut, mon bon sergent; mais je n'aime pas du tout cette chambre, et elle me semble si laide au grand jour, que j'ai besoin d'aller bien loin respirer un air pur.

—Eh bien, moi, je vous conduirai, mais je reviendrai. Je ne veux pas laisser aller cela au hasard. Je sais de quoi Jean Mauprat est capable et pas vous.

—Je ne veux pas le savoir, et s'il y a quelque danger ici pour moi ou les miens, je ne veux pas que tu y reviennes.

Marcasse secoua la tête et ne répondit rien. Nous fîmes encore un tour à la métairie avant de partir. Marcasse fut très frappé d'une chose que je n'eusse pas remarquée. Le métayer voulut me présenter à sa femme; mais elle ne voulut jamais me voir et alla se cacher dans sa chènevière. J'attribuais cette timidité à la sauvagerie de la jeunesse.

—Belle jeunesse, ma foi! dit Marcasse; une jeunesse comme moi, cinquante ans passés! Il y a quelque chose là-dessous, quelque chose là-dessous, je vous dis.

—Et que diable peut-il y avoir?

—Hum! elle a été bien dans son temps avec Jean Mauprat. Elle a trouvé ce tortu à son gré. Je sais cela, moi; je sais encore bien des choses, bien des choses, soyez sûr!

—Tu me les diras quand nous reviendrons ici, lui répondis-je; et ce ne sera pas de sitôt, car mes affaires vont beaucoup mieux que si je m'en mêlais, et je n'aimerais pas à prendre l'habitude de boire du madère pour ne pas avoir peur de mon ombre. Si tu veux m'obliger, Marcasse, tu ne parleras à personne de ce qui s'est passé. Tout le monde n'a pas pour ton capitaine la même estime que toi.

—Celui-là est un imbécile qui n'estime pas mon capitaine, répondit l'hidalgo d'un ton doctoral; mais, si vous me l'ordonnez, je ne dirai rien.

Il me tint parole. Pour rien au monde, je n'eusse voulu troubler l'esprit d'Edmée de cette sotte histoire. Mais je ne pus empêcher Marcasse d'exécuter son projet; dès le lendemain matin, il avait disparu, et j'appris de Patience qu'il était retourné à la Roche-Mauprat sous prétexte d'y avoir oublié quelque chose.

XVIII

Tandis que Marcasse se livrait à ses graves recherches, je passais auprès d'Edmée des jours pleins de délices et d'angoisses. Sa conduite ferme, dévouée, mais réservée à beaucoup d'égards, me jetait dans de continuelles alternatives de joie et de douleur. Un jour, le chevalier eut une longue conférence avec elle tandis que j'étais à la promenade. Je rentrai au moment où leur conversation était le plus animée, et, dès que je parus:

—Approche, me dit mon oncle; viens dire à Edmée que tu l'aimes, que tu la rendras heureuse, que tu es corrigé de tes anciens défauts. Arrange-toi pour être agréé, car il faut que cela finisse. Notre position vis-à-vis du monde n'est pas tenable, et je ne veux pas descendre dans le tombeau sans avoir vu réhabiliter l'honneur de ma fille, et sans être sûr que quelque sot caprice de sa part ne la jettera pas dans un couvent, au lieu de lui laisser occuper dans le monde le rang qui lui appartient, et que j'ai travaillé toute ma vie à lui assurer. Allons, Bernard, à ses pieds! Ayez l'esprit de lui dire quelque chose qui la persuade! ou bien je croirai, Dieu me pardonne, que c'est vous qui ne l'aimez pas et qui ne désirez pas sincèrement l'épouser.

—Moi! juste ciel, m'écriai-je, ne pas le désirer! quand je n'ai pas d'autre pensée depuis sept ans, quand mon cœur n'a pas d'autre vœu et que mon esprit ne conçoit pas d'autre bonheur!

Je dis à Edmée tout ce que me suggéra la passion la plus exaltée. Elle m'écouta en silence et sans retirer ses mains, que je couvrais de baisers. Mais sa physionomie était grave, et l'expression de sa voix me fit trembler lorsqu'elle dit, après avoir réfléchi quelques instants:

—Mon père ne devrait jamais douter de ma parole; j'ai promis d'épouser Bernard, je l'ai promis à Bernard et à mon père; il est donc certain que je l'épouserai.

Puis elle ajouta après une nouvelle pause et d'un ton plus sévère encore:

—Mais, si mon père se croit à la veille de mourir, quelle force me suppose-t-il donc pour m'engager à ne songer qu'à moi et me faire revêtir ma robe de noces à l'heure de ses funérailles? Si, au contraire, il est, comme je le crois, toujours plein de force malgré ses souffrances, et appelé à jouir encore pendant de longues années de l'amour de sa famille, d'où vient qu'il me presse si impérieusement d'abréger le délai que je lui ai demandé? N'est-ce pas une chose assez importante pour que j'y réfléchisse? Un engagement qui doit durer toute ma vie et qui décidera, je ne dis pas de mon bonheur, je saurais le sacrifier au moindre désir de mon père, mais de la paix de ma conscience et de la dignité de ma conduite (car quelle femme peut être assez sûre d'elle-même pour répondre d'un avenir enchaîné contre son gré?); un tel engagement ne mérite-t-il pas que j'en pèse tous les risques et tous les avantages pendant plusieurs années au moins?

—Dieu merci! voilà sept ans que vous passez à peser tout cela, dit le chevalier; vous devriez savoir à quoi vous en tenir sur le compte de votre cousin. Si vous voulez l'épouser, épousez-le; mais si vous ne le voulez pas, pour Dieu! dites-le, et qu'un autre se présente.

—Mon père, répondit Edmée un peu froidement, je n'épouserai que lui.

—Que lui est fort bien, dit le chevalier en frappant avec la pincette sur les bûches; mais cela ne veut peut-être pas dire que vous l'épouserez.

—Je l'épouserai, mon père, reprit Edmée. J'aurais désiré quelques mois encore de liberté; mais puisque vous êtes mécontent de tous ces retards, je suis prête à obéir à vos ordres, vous le savez.

—Parbleu! voilà une jolie manière de consentir, s'écria mon oncle, et bien engageante pour votre cousin. Ma foi! Bernard, je suis bien vieux; mais je puis dire que je ne comprends encore rien aux femmes, et il est probable que je mourrai sans y avoir rien compris.

—Mon oncle, lui dis-je, je comprends fort bien l'éloignement de ma cousine pour moi; je l'ai mérité. J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour réparer mes crimes. Mais dépend-il d'elle d'oublier un passé dont elle a sans doute trop souffert? Au reste, si elle ne me le pardonne pas, j'imiterai sa rigueur, je ne me le pardonnerai pas à moi-même; et, renonçant à tout espoir en ce monde, je m'éloignerai d'elle et de vous pour me punir par un châtiment pire que la mort.

—Allons, voilà que tout est rompu! dit mon oncle en jetant les pincettes dans le feu; voilà, voilà ce que vous cherchiez, ma fille?

J'avais fait quelques pas pour sortir; je souffrais horriblement.

Edmée courut vers moi, me prit le bras, et, me ramenant vers son père:

—Ce que vous dites est cruel et plein d'ingratitude, me dit-elle. Appartient-il à un esprit modeste, à un cœur généreux, de nier une amitié, un dévouement, j'oserai me servir d'un autre mot, une fidélité de sept ans, parce que je vous demande encore quelques mois d'épreuve? Et, quand même je n'aurais jamais pour vous, Bernard, une affection aussi vive que la vôtre, celle que je vous ai témoignée jusqu'ici est-elle donc si peu de chose que vous la méprisiez, et que vous y renonciez par dépit de ne pas m'inspirer précisément celle que vous croyez devoir exiger? Savez-vous qu'à ce compte une femme n'aurait pas le droit d'éprouver l'amitié? Enfin voulez-vous me punir de vous avoir servi de mère en vous éloignant de moi, ou ne m'en récompenser qu'à la condition d'être votre esclave?

—Non, Edmée, non, lui répondis-je le cœur serré et les yeux pleins de larmes en portant sa main à mes lèvres; je sens que vous avez fait pour moi plus que je ne méritais; je sens que je voudrais en vain m'éloigner de votre présence; mais pouvez-vous me faire un crime de souffrir auprès de vous? C'est, au reste, un crime si involontaire et tellement fatal, qu'il échapperait à tous vos reproches et à tous mes remords. N'en parlons pas, n'en parlons jamais; c'est tout ce que je puis faire. Conservez-moi votre amitié, j'espère m'en montrer toujours digne à l'avenir.

—Embrassez-vous et ne vous séparez jamais l'un de l'autre, dit le chevalier attendri. Bernard, quel que soit le caprice d'Edmée, ne l'abandonnez jamais, si vous voulez mériter la bénédiction de votre père adoptif. Si vous ne parvenez pas à être son mari, soyez toujours son frère. Songez, mon enfant, que bientôt elle sera seule sur la terre, et que je mourrai désolé si je n'emporte dans la tombe la certitude qu'il lui reste un appui et un défenseur. Songez enfin que c'est à cause de vous, à cause d'un serment que son inclination désavoue peut-être, mais que sa conscience respecte, qu'elle est ainsi abandonnée, calomniée...

Le chevalier fondit en larmes, et toutes les douleurs de cette famille infortunée me furent révélées en un instant.

—Assez! assez! m'écriai-je en tombant à leurs pieds; tout cela est trop cruel. Je serais le dernier des misérables, si j'avais besoin qu'on me remît sous les yeux mes fautes et mes devoirs. Laissez-moi pleurer à vos genoux; laissez-moi expier par l'éternelle douleur, par l'éternel renoncement de ma vie, le mal que je vous ai fait! Pourquoi ne m'avoir pas chassé lorsque je vous ai nui? pourquoi, mon oncle, ne m'avoir pas cassé la tête d'un coup de pistolet, comme à une bête fauve? Qu'ai-je fait pour être épargné, moi qui payais vos bienfaits de la ruine de votre honneur? Non, non, je le sens, Edmée ne doit pas m'épouser; ce serait accepter la honte de l'injure que j'ai attiré sur elle. Moi, je resterai ici; je ne la verrai jamais si elle l'exige; mais je me coucherai en travers de sa porte comme un chien Adèle, et je déchirerai le premier qui osera se présenter devant elle autrement qu'à genoux; et, si quelque jour un honnête homme, plus heureux que moi, mérite de fixer son choix, loin de le combattre, je lui remettrai le soin cher et sacré de la protéger et de la défendre; je serai son ami, son frère; et, quand je les verrai heureux ensemble, j'irai mourir en paix loin d'eux.

Mes sanglots m'étouffaient, le chevalier serra sa fille et moi sur son cœur, et nous confondîmes nos larmes, en lui jurant de ne jamais nous séparer, ni pendant sa vie, ni après sa mort.

—Ne perds pourtant pas l'espérance de l'épouser, me dit le chevalier à voix basse quelques instants après, quand le calme se fut rétabli; elle a d'étranges volontés; mais, vois-tu, rien ne m'ôtera de l'esprit qu'elle a de l'amour pour toi. Elle ne veut pas s'expliquer encore. Ce que femme veut, Dieu le veut.

—Ce qu'Edmée veut, je le veux, répondis-je.

Quelques jours après cette scène, qui fit succéder dans mon âme la tranquillité de la mort aux agitations de la vie, je me promenais dans le parc avec l'abbé.

—Il faut, me dit-il, que je vous fasse part d'une aventure qui m'est arrivée hier, et qui est passablement romanesque. J'avais été me promener dans les bois de Briantes, et j'étais descendu à la fontaine des Fougères. Vous savez qu'il faisait chaud comme au milieu de l'été; nos belles plantes, rougies par l'automne, sont plus belles que jamais autour du ruisseau qu'elles couvrent de leurs longues découpures. Les bois n'ont plus que bien peu d'ombrage; mais le pied foule des tapis de feuilles sèches dont le bruit est pour moi plein de charme. Le tronc satiné des bouleaux et des jeunes chênes est couvert de mousse et de jungermanes, qui étalent délicatement leur nuance brune, mêlée de vert tendre, de rouge et de fauve, en étoiles, en rosaces, en cartes de géographie de toute espèce, où l'imagination peut rêver de nouveaux mondes en miniature. J'étudiais avec amour ces prodiges de grâce et de finesse, ces arabesques où la variété infinie s'allie à la régularité inaltérable, et, heureux de savoir que vous n'êtes pas, comme le vulgaire, aveugle à ces coquetteries adorables de la création, j'en détachai quelques-unes avec le plus grand soin, enlevant même l'écorce de l'arbre où elles prennent racine, afin de ne pas détruire la pureté de leurs dessins. J'en ai fait une petite provision que j'ai déposée chez Patience en passant, et que nous allons voir si vous le voulez. Mais, chemin faisant, je veux vous dire ce qui m'arriva en approchant de la fontaine. J'avais la tête baissée, je marchais sur les cailloux humides, guidé par le petit bruit du jet clair et délicat qui s'élance du sein de la roche moussue. J'allais m'asseoir sur la pierre qui forme un banc naturel à côté, lorsque je vis la place occupée par un bon religieux dont le capuchon de bure cachait à demi la tête pâle et flétrie. Il me parut très intimidé de ma rencontre; je le rassurai de mon mieux en lui disant que mon intention n'était pas de le déranger, mais d'approcher seulement mes lèvres de la rigole d'écorce que les bûcherons ont adaptée à la roche pour boire plus facilement.

«—Ô saint ecclésiastique! me dit-il du ton le plus humble, que n'êtes-vous le prophète dont la verge frappait aux sources de la grâce, et pourquoi mon âme, semblable à ce rocher, ne peut-elle donner cours à un ruisseau de larmes?»

Frappé de la manière dont ce moine s'exprimait, de son air triste, de son attitude rêveuse, en ce lieu poétique où j'ai souvent rêvé l'entretien de la Samaritaine avec le Sauveur, je me laissai aller à causer de plus en plus sympathiquement. J'appris de ce religieux qu'il était trappiste et qu'il était en tournée pour accomplir une pénitence.

«—Ne me demandez ni mon nom ni mon pays, dit-il. J'appartiens à une illustre famille que je ferais rougir en lui rappelant que j'existe; d'ailleurs, en entrant à la Trappe, nous abjurons tout orgueil du passé, nous nous faisons semblables à des enfants naissants; nous mourons au monde pour revivre en Jésus-Christ. Mais soyez sûr que vous voyez en moi un des exemples les plus frappants des miracles de la grâce, et, si je pouvais vous faire le récit de ma vie religieuse, de mes terreurs, de mes remords, de mes expiations, vous en seriez certainement touché. Mais à quoi me serviront la compassion et l'indulgence des hommes, si la miséricorde de Dieu ne daigne m'absoudre?»

—Vous savez, continua l'abbé, que je n'aime pas les moines, que je me défie de leur humilité, que j'ai horreur de leur fainéantise. Mais celui-là parlait d'une manière si triste et si affectueuse, il était si pénétré de son devoir, il semblait si malade, si exténué d'austérités, si plein de repentir, qu'il m'a gagné le cœur. Il y a dans son regard et dans ses discours des éclairs qui trahissent une grande intelligence, une activité infatigable, une persévérance à toute épreuve. Nous avons passé deux grandes heures ensemble, et je l'ai quitté si attendri, que j'ai désiré le revoir avant son départ. Il avait pris gîte pour la nuit à la ferme des Goulets, et j'ai voulu en vain l'amener au château. Il m'a dit avoir un compagnon de voyage qu'il ne pouvait quitter.

«—Mais, puisque vous êtes si charitable, me dit-il, je m'estimerai heureux de vous retrouver ici demain au coucher du soleil; peut-être même m'enhardirai-je au point de vous demander une grâce; vous pouvez m'être utile pour une affaire importante dont je suis chargé dans ce pays-ci. Je ne puis vous en dire davantage en ce moment.»

Je l'assurai qu'il pouvait compter sur moi, et que j'obligerais de grand cœur un homme comme lui.

—Si bien que vous attendez avec impatience l'heure du rendez-vous? dis-je à l'abbé.

—Sans doute, répondit-il, et ma nouvelle connaissance a pour moi tant d'attraits, que, si je ne craignais d'abuser de la confiance que cet homme m'a témoignée, je conduirais Edmée à la fontaine des Fougères.

—Je crois, repris-je, qu'Edmée a beaucoup mieux à faire que d'écouter les déclamations de votre moine, qui peut-être, après tout, n'est qu'un intrigant, comme tant d'autres à qui vous avez fait la charité aveuglément. Pardonnez-moi, mon bon abbé, mais vous n'êtes pas un grand physionomiste, et vous êtes un peu sujet à vous laisser prévenir pour ou contre les gens, sans autre motif que la disposition bienveillante ou craintive de votre esprit romanesque.

L'abbé sourit, prétendit que je parlais ainsi par rancune, soutint la piété du trappiste et retomba dans la botanique. Nous passâmes assez de temps à herboriser chez Patience; et, comme je ne cherchais qu'à échapper à moi-même, je sortis de la cabane avec l'abbé et le conduisis jusqu'au bois où il avait son rendez-vous. À mesure que nous en approchions, l'abbé semblait revenir un peu de son empressement de la veille et craindre d'avoir été trop loin. L'incertitude succédant si vite à l'enthousiasme résumait tellement tout son caractère mobile, aimant, timide, mélange singulier des entraînements les plus opposés, que je recommençai à le railler avec l'abandon de l'amitié.

—Allons, me dit-il, il faut que j'en aie le cœur net et que vous le voyiez. Vous regarderez son visage, vous l'étudierez pendant quelques instants, et vous nous laisserez seuls ensemble, puisque je lui ai promis d'écouter ses confidences.

Je suivis l'abbé par désœuvrement; mais, quand nous fûmes au-dessus des rochers ombragés d'où la fontaine s'échappe, je m'arrêtai pour regarder le moine à travers le branchage d'un massif de frênes. Placé immédiatement au-dessous de nous, au bord de la fontaine, il interrogeait l'angle du sentier que nous devions tourner pour arriver à lui; mais il ne songeait pas à regarder l'endroit où nous étions, et nous pouvions le contempler à l'aise sans qu'il nous vît.

À peine l'eus-je envisagé, que, saisi d'un rire amer, je pris l'abbé par le bras, je l'entraînai à quelque distance et lui parlai ainsi, non sans une grande agitation:

—Mon cher abbé, n'avez-vous jamais rencontré quelque part autrefois la figure de mon oncle Jean de Mauprat?

—Jamais que je sache, répondit l'abbé tout interdit; mais où voulez-vous donc en venir?

—À vous dire, mon ami, que vous avez fait là une jolie trouvaille, et que ce bon et vénérable trappiste à qui vous trouvez tant de grâce, de candeur, de componction et d'esprit, n'est autre que Jean de Mauprat le coupe-jarret.

—Vous êtes fou! s'écria l'abbé en reculant de trois pas. Jean Mauprat est mort il y a longtemps.

—Jean Mauprat n'est pas mort, ni Antoine Mauprat non plus peut-être, et je suis moins surpris que vous parce que j'ai déjà rencontré un de ces deux revenants. Qu'il se soit fait moine et qu'il pleure ses péchés, cela est fort possible; mais, qu'il se soit déguisé pour venir poursuivre ici quelque mauvais dessein, c'est ce qui n'est pas impossible non plus, et je vous engage à vous tenir sur vos gardes...

L'abbé fut effrayé au point de ne vouloir plus aller au rendez-vous. Je lui démontrai qu'il était nécessaire de savoir où voulait en venir le vieux pécheur. Mais, comme je connaissais la faiblesse de l'abbé, comme je craignais que mon oncle Jean ne réussît à l'engager dans quelque fausse démarche et à s'emparer de sa conscience par des aveux mensongers, je pris le parti de me glisser dans le taillis de manière à tout voir et tout entendre.

Mais les choses ne se passèrent pas comme je l'aurais cru. Le trappiste, au lieu de jouer au plus fin, dévoila sur-le-champ à l'abbé son véritable nom. Il lui déclara que, touché de repentir et ne croyant pas que sa conscience lui permît d'en éviter le châtiment à l'abri du froc (car il était réellement trappiste depuis plusieurs années), il venait se mettre entre les mains de la justice, afin d'expier d'une manière éclatante les crimes dont il était souillé. Cet homme, doué de facultés supérieures, avait acquis dans le cloître une éloquence mystique. Il parlait avec tant de grâce, de douceur, que je fus pris tout aussi bien que l'abbé. Ce fut en vain que ce dernier essaya de combattre une résolution qui lui semblait insensée; Jean de Mauprat montra le plus intrépide dévouement à ses idées religieuses. Il dit qu'ayant commis les crimes de l'antique barbarie païenne, il ne pouvait racheter son âme qu'au prix d'une pénitence publique digne des premiers chrétiens.

—On peut, dit-il, être lâche envers Dieu comme envers les hommes, et, dans le silence de mes veilles, j'entends une voix terrible qui répond à mes sanglots:

«—Misérable poltron, c'est la peur des hommes qui te jette dans le sein de Dieu; et, si tu ne craignais la mort temporelle, tu n'aurais jamais songé à la vie éternelle.»

Alors je sens que ce que je crains le plus, ce n'est pas la colère de Dieu, mais la corde et le bourreau qui m'attendent parmi mes semblables. Eh bien, il est temps que ma honte finisse vis-à-vis de moi-même, et c'est le jour où les hommes me couvriront d'opprobre et de châtiment que je me sentirai absous et réhabilité à la face du ciel. C'est alors seulement que je me croirai digne de dire à Jésus mon sauveur:

«Écoute-moi, victime innocente, toi qui écoutas le bon larron; écoute la victime souillée, mais repentante, associée à la gloire de ton martyre et rachetée par ton sang!»

—Dans le cas où vous persisteriez dans cette volonté enthousiaste, lui dit l'abbé après lui avoir présenté sans succès toutes les objections possibles, veuillez du moins me dire en quoi vous avez pensé que je consentirais à vous aider.

—Je ne puis agir en ceci, répondit le trappiste, sans l'autorisation d'un homme qui bientôt sera le dernier des Mauprat; car le chevalier n'a que peu de jours à attendre la récompense céleste acquise à ses vertus, et, quant à moi, je ne puis échapper au supplice que je viens chercher que pour retomber dans l'éternelle nuit du cloître. Je veux parler de Bernard Mauprat: je ne dirai pas mon neveu; car, s'il m'entendait, il rougirait de porter ce titre funeste. J'ai su son retour d'Amérique, et cette nouvelle m'a décidé à entreprendre le voyage au terme douloureux duquel vous me voyez.

Il me sembla qu'en parlant ainsi, il jetait un regard oblique sur le massif où j'étais, comme s'il eût deviné ma présence. Peut-être l'agitation de quelques branches m'avait-elle trahi.

—Puis-je vous demander, dit l'abbé, ce que vous avez de commun aujourd'hui avec ce jeune homme? Ne craignez-vous pas qu'aigri par les mauvais traitements qui ne lui furent pas épargnés autrefois à la Roche-Mauprat, il ne refuse de vous voir?

—Je suis certain qu'il le refusera; car je sais la haine qu'il nourrit contre moi, dit le trappiste en se tournant encore vers le lieu où j'étais. Mais j'espère que vous le déciderez à m'accorder cette entrevue, car vous êtes généreux et bon, monsieur l'abbé. Vous m'avez promis de m'obliger, et, d'ailleurs, vous êtes l'ami du jeune Mauprat, et vous lui ferez comprendre qu'il y va de ses intérêts et de l'honneur de son nom.

—Comment cela? reprit l'abbé. Sans doute, il sera peu flatté de vous voir paraître devant les tribunaux pour des crimes effacés désormais dans l'ombre du cloître. Il doit désirer certainement que vous renonciez à cette expiation éclatante; comment espérez-vous qu'il y consente?

—Je l'espère, parce que Dieu est bon et grand, parce que sa grâce est efficace, parce qu'elle touchera le cœur de quiconque daignera écouter le langage d'une âme vraiment repentante et fortement convaincue; parce que mon salut éternel est dans les mains de ce jeune homme, et qu'il ne voudra pas se venger de moi au delà de la tombe. D'ailleurs, il faut que je meure en paix avec ceux que j'ai offensés, il faut que je tombe aux pieds de Bernard Mauprat et qu'il me remette mes péchés. Mes larmes le toucheront, ou, si son âme impitoyable les méprise, j'aurai du moins accompli un impérieux devoir.

Voyant qu'il parlait avec la certitude d'être entendu par moi, je fus saisi de dégoût; je crus voir la fraude et la lâcheté percer sous cette basse hypocrisie. Je m'éloignai et j'allai attendre l'abbé à quelque distance. Il vint bientôt me rejoindre; l'entrevue s'était terminée par la promesse mutuelle de se revoir bientôt. L'abbé s'était engagé à me transmettre les paroles du trappiste, qui menaçait, du ton le plus doucereux du monde, de venir me trouver si je me refusais à sa demande. Nous nous promîmes d'en conférer, l'abbé et moi, sans en informer le chevalier ni Edmée, afin de ne pas les inquiéter sans nécessité. Le trappiste avait été se loger à la Châtre, au couvent des carmes; ce qui avait mis l'abbé tout à fait sur ses gardes, malgré son premier engouement pour le repentir du pécheur. Ces carmes l'avaient persécuté dans sa jeunesse, et le prieur avait fini par le forcer à se séculariser.—Le prieur vivait encore, vieux, mais implacable; infirme, caché, mais ardent à la haine et à l'intrigue. L'abbé n'entendit pas son nom sans frémir; il m'engagea à me conduire prudemment dans toute cette affaire.

—Quoique Jean Mauprat soit sous le glaive des lois, me dit-il, et que vous soyez au faîte de l'honneur et de la prospérité, ne méprisez pas la faiblesse de votre ennemi. Qui sait ce que peuvent la ruse et la haine? Elles peuvent prendre la place du juste et le jeter sur le fumier; elles peuvent rejeter leur crime sur autrui et souiller de leur ignominie la robe de l'innocence. Vous n'en avez peut-être pas fini avec les Mauprat!

Le pauvre abbé ne croyait pas dire si vrai.

XIX

Après avoir réfléchi mûrement sur les intentions probables du trappiste, je crus devoir accorder l'entrevue demandée. Ce n'était pas moi que Jean Mauprat pouvait espérer d'abuser par ses artifices, et je voulus faire ce qui dépendait de moi pour éviter qu'il vînt tourmenter de ses intrigues les derniers jours de mon grand-oncle. Je me rendis donc dès le lendemain à la ville, vers la fin des vêpres, et je sonnai, non sans émotion, à la porte des carmes.

La retraite choisie par le trappiste était une de ces innombrables communautés mendiantes que la France nourrissait; celle-là, quoique soumise à une règle austère, était riche et adonnée au plaisir. À cette époque sceptique, le petit nombre des moines n'étant plus en rapport avec l'étendue et la richesse des établissements fondés pour eux, les religieux errant dans les vastes abbayes au fond des provinces, au sein du luxe, débarrassés du contrôle de l'opinion (toujours effacée là où l'homme s'isole), menaient la vie la plus douce et la plus oisive qu'ils eussent jamais goûtée. Mais cette obscurité, mère des vices aimables, comme on disait alors, n'était chère qu'aux ignorants. Les chefs étaient livrés aux pénibles rêves d'une ambition nourrie dans l'ombre, aigrie dans l'inaction. Agir, même dans le cercle le plus restreint et à l'aide des éléments les plus nuls, agir à tout prix, telle était l'idée fixe des prieurs et des abbés.

Le prieur des carmes chaussés que j'allai voir était la vivante image de cette impuissance agitée. Cloué par la goutte dans son grand fauteuil, il m'offrit un étrange pendant à la vénérable figure du chevalier, pâle et immobile comme lui, mais noble et patriarcal dans sa mélancolie. Le prieur était court, gras et plein de pétulance. La partie supérieure de son corps était libre, sa tête se tournait avec vivacité à droite et à gauche; ses bras s'agitaient pour donner des ordres; sa parole était brève et son organe voilé semblait donner un sens mystérieux aux moindres choses. En un mot, la moitié de sa personne paraissait lutter sans cesse pour entraîner l'autre, comme cet homme enchanté des contes arabes, qui cachait sous sa robe son corps de marbre jusqu'à la ceinture.

Il me reçut avec un empressement exagéré, s'irrita de ce qu'on ne m'apportait pas un siège assez vite, étendit sa grosse main flasque pour attirer ce siège tout près du sien, fit signe à un grand satyre barbu, qu'il appelait son frère trésorier, de sortir; puis, après m'avoir accablé de questions sur mon voyage, sur mon retour, sur ma santé, sur ma famille, et dardant sur moi de petits yeux clairs et mobiles qui soulevaient les plis des paupières, grossies et affaissées par l'intempérance, il entra en matière.

—Je sais, mon cher enfant, dit-il, le sujet qui vous amène: vous voulez rendre vos devoirs à votre saint parent, à ce trappiste, modèle d'édification, que Dieu nous ramène pour servir d'exemple au monde et faire éclater le miracle de la grâce.

—Monsieur le prieur, lui répondis-je, je ne suis pas assez bon chrétien pour apprécier le miracle dont vous parlez. Que les âmes dévotes en rendent grâces au ciel! pour moi, je viens ici parce que M. Jean de Mauprat désire me faire part, a-t-il dit, de projets qui me concernent et que je suis prêt à écouter. Si vous voulez permettre que je me rende près de lui...

—Je n'ai pas voulu qu'il vous vît avant moi, jeune homme! s'écria le prieur avec une affectation de franchise, et en s'emparant de mes mains, que je ne sentais pas sans dégoût dans les siennes; j'ai une grâce à vous demander au nom de la charité, au nom du sang qui coule dans vos veines...

Je dégageai une de mes mains, et le prieur, voyant l'expression de mon mécontentement, changea sur-le-champ de langage avec une souplesse admirable.

—Vous êtes homme du monde, je le sais. Vous avez à vous plaindre de celui qui fut Jean de Mauprat et qui s'appelle aujourd'hui l'humble frère Jean-Népomucène. Mais, si les préceptes de notre divin maître Jésus-Christ ne vous portent pas à la miséricorde, il est des considérations de décence publique et d'esprit de famille qui doivent vous faire partager mes craintes et mes efforts. Vous savez la résolution pieuse, mais téméraire, qu'a formée frère Jean; vous devez vous joindre à moi pour l'en détourner, et vous le ferez, je n'en doute pas.

Notes in this chapter

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