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Mauprat

Front matter (continued 4)

Reading edition · Edition 2

Mais, pour ne pas anticiper sur les événements, je dirai que les premiers jours de ma conversion me vengèrent pleinement des préventions trop bien fondées, à beaucoup d'égards, de cet homme, qui eût mérité le nom de juste, octroyé par Patience, si une habitude de méfiance n'eût gêné ses premiers mouvements. Les persécutions dont il avait été si longtemps l'objet avaient développé en lui ce sentiment de crainte instinctive qu'il conserva toute sa vie, et qui rendit toujours sa confiance difficile, et d'autant plus flatteuse et plus touchante peut-être. J'ai remarqué ce caractère, par la suite, chez beaucoup de prêtres honnêtes. Ils ont généralement l'esprit de charité, mais non le sentiment de l'amitié.

Je voulais le faire souffrir, et j'y réussis. Le dépit m'inspirait; je me conduisis en véritable gentilhomme vis-à-vis de son subalterne. J'eus une excellente tenue, beaucoup d'attention, de politesse, et une raideur glacée. Je ne lui laissai aucune occasion de me faire rougir de mon ignorance; et, pour cela, je pris le parti d'aller au-devant de toutes ses observations, en m'accusant moi-même de ne rien savoir et en l'engageant à m'enseigner les choses à l'état le plus élémentaire. Quand j'eus pris ma première leçon, je vis dans ses yeux pénétrants, où j'étais arrivé à pénétrer moi-même, le désir de passer de cette froideur à une sorte d'intimité; mais je ne m'y prêtai nullement. Il crut me désarmer en louant mon attention et mon intelligence.

—Vous prenez trop de soin, monsieur l'abbé, lui répondis-je; je n'ai pas besoin d'encouragement. Je ne crois nullement à mon intelligence, mais je suis sûr de mon attention; et, comme je ne rends service qu'à moi-même en m'appliquant de mon mieux à l'étude, il n'y a pas de raison pour que vous m'en fassiez compliment.

En parlant ainsi, je le saluai et me retirai dans ma chambre, où je fis tout de suite le thème français qu'il m'avait donné.

Quand je descendis pour le déjeuner, je vis qu'Edmée était déjà informée de l'exécution de mes promesses de la veille. Elle me tendit sa main la première et m'appela son bon cousin à plusieurs reprises durant le déjeuner, si bien que M. de La Marche, dont le visage n'exprimait jamais rien, exprima de la surprise ou quelque chose d'approchant. J'espérais qu'il chercherait l'occasion de me demander l'explication de mes grossières paroles de la veille, et, quoique je fusse déterminé à apporter beaucoup de modération à cet entretien, je me sentis très blessé du soin qu'il prit de l'éviter. Cette indifférence à une injure venant de moi impliquait une sorte de mépris dont je souffris beaucoup; mais la crainte de déplaire à Edmée me donna la force de me contenir.

Il est incroyable que la pensée de le supplanter ne fût pas un instant ébranlée par cet apprentissage humiliant qu'il me fallut faire avant d'arriver seulement à saisir les premières notions de toute chose. Un autre que moi, pénétré comme je l'étais du repentir des maux qu'il avait causés, n'eût pas trouvé de manière plus certaine de les réparer qu'en s'éloignant et en rendant à Edmée sa parole, son indépendance, son repos absolu. Ce moyen fut le seul qui ne me vint pas; ou, s'il me vint, il fut repoussé avec mépris, comme l'aveu d'une défection. L'obstination, alliée à la témérité, coulait dans mes veines avec le sang des Mauprat. À peine avais-je entrevu un moyen de conquérir celle que j'aimais, que je l'avais embrassé avec audace, et je pense qu'il n'en eût pas été autrement lors même que ses confidences à l'abbé dans le parc m'eussent appris qu'elle avait de l'amour pour mon rival. Une pareille confiance de la part d'un homme qui prenait à dix-sept ans sa première leçon de grammaire française, et qui s'exagérait de beaucoup la longueur et la difficulté des études nécessaires pour être l'égal de M. de La Marche, accusait, vous l'avouerez, une certaine force morale.

Je ne sais si j'étais heureusement doué sous le rapport de l'intelligence. L'abbé l'assura; mais je pense que je ne dois faire honneur de mes progrès rapides qu'à mon courage. Il était tel, qu'il me fit trop présumer de mes forces physiques. L'abbé m'avait dit qu'avec une forte volonté on pouvait, à mon âge, en un mois, connaître parfaitement les règles de la langue. Au bout d'un mois, je m'exprimais avec facilité et j'écrivais purement. Edmée avait une sorte de direction occulte sur mes études; elle voulut que l'on ne m'enseignât pas le latin, assurant qu'il était trop tard pour consacrer plusieurs années à une science de luxe, et que l'important était de former mon cœur et ma raison avec des idées, au lieu d'orner mon esprit avec des mots.

Le soir, elle prétextait le désir de relire quelque livre favori, et elle lisait haut, alternativement avec l'abbé, des passages de Condillac, de Fénelon, de Bernardin de Saint-Pierre, de Jean-Jacques, de Montaigne même et de Montesquieu. Ces passages étaient certainement choisis d'avance et appropriés à mes forces; je les comprenais assez bien et je m'en étonnais en secret; car, si dans la journée j'ouvrais ces mêmes livres au hasard, il m'arrivait d'être arrêté à chaque ligne. Dans la superstition naturelle aux jeunes amours, je m'imaginais volontiers qu'en passant par la bouche d'Edmée, les auteurs acquéraient une clarté magique, et que mon esprit s'ouvrait miraculeusement au son de sa voix. Du reste, Edmée ne me montrait pas ouvertement l'intérêt qu'elle prenait à m'instruire elle-même. Elle se trompait sans doute en pensant qu'elle devait me cacher sa sollicitude; j'en eusse été d'autant plus stimulé et ardent au travail. Mais en ceci elle était imbue de l'Émile et mettait en pratique les idées systématiques de son cher philosophe.

Au reste, je ne m'épargnai guère, et, mon courage ne souffrant pas la prévoyance, je fus bientôt forcé de m'arrêter. Le changement d'air, de régime et d'habitudes, les veilles, l'absence d'exercices violents, la contention de l'esprit, en un mot, l'effroyable révolution que mon être était forcé d'opérer sur lui-même pour passer de l'état d'homme des bois à celui d'homme intelligent, me causa une maladie de nerfs qui me rendit presque fou pendant quelques semaines, idiot ensuite durant quelques jours, et qui enfin se dissipa, me laissant tout rompu, tout anéanti à l'égard de mon existence passée, mais pétri pour mon existence future.

Une nuit, à l'époque de mes plus violentes crises, dans un moment lucide, je vis Edmée dans ma chambre. Je crus d'abord faire un songe. La veilleuse jetait une lueur vacillante; une forme pâle, immobile, était couchée dans une grande bergère. Je distinguai une longue tresse noire détachée et tombant sur une robe blanche. Je me soulevai, faible, pouvant à peine me mouvoir; j'essayai de sortir de mon lit. Aussitôt Patience m'apparut et m'arrêta doucement. Saint-Jean dormait dans un autre fauteuil. Toutes les nuits, deux hommes veillaient ainsi près de moi pour me tenir de force lorsque j'étais en proie aux fureurs du délire. Souvent c'était l'abbé, parfois le brave Marcasse, qui, avant de quitter le Berry pour faire sa tournée annuelle dans les provinces voisines, était revenu faire une dernière chasse dans les greniers du château, et qui obligeamment relayait les serviteurs fatigués dans le pénible emploi de me garder.

N'ayant pas la conscience de mon mal, il était fort naturel que la présence inopinée du solitaire dans ma chambre me causât une grande surprise et jetât le désordre dans mes idées. J'avais eu de si violents accès ce soir-là, qu'il ne me restait plus de force. Je me laissai donc aller à des divagations mélancoliques, et, prenant la main du bonhomme, je lui demandai si c'était bien le cadavre d'Edmée qu'il avait posé sur ce fauteuil auprès de moi.

—C'est Edmée bien vivante, me répondit-il à voix basse; mais elle dort, mon cher monsieur, ne la réveillons pas. Si vous avez désir de quelque chose, je suis ici pour vous soigner, et c'est de bon cœur, oui-da!

—Mon bon Patience, tu me trompes, lui dis-je; elle est morte, et moi aussi, et tu viens pour nous ensevelir. Il faut nous mettre dans le même cercueil, entends-tu? car nous sommes fiancés. Où est son anneau? Prends-le et mets-le à mon doigt; la nuit des noces est venue.

Il voulut en vain combattre cette hallucination; je persistai à croire qu'Edmée était morte, et je déclarai que je ne m'endormirais pas dans mon linceul tant que je n'aurais pas l'anneau de ma femme. Edmée, qui avait passé plusieurs nuits à me veiller, était si accablée, qu'elle ne m'entendait pas. D'ailleurs, je parlais bas, comme Patience, par un instinct d'imitation qui ne se rencontre que chez les enfants ou chez les idiots. Je m'obstinai dans ma fantaisie, et Patience, qui craignait qu'elle ne se changeât en fureur, alla prendre doucement une bague de cornaline qu'Edmée avait au doigt et la passa au mien. Aussitôt que je l'eus, je la portai à mes lèvres, puis je croisai mes mains sur ma poitrine dans l'attitude qu'on donne aux cadavres dans le cercueil, et je m'endormis profondément.

Le lendemain, quand on voulut me reprendre la bague, j'entrai en fureur, et on y renonça. Je m'endormis de nouveau, et l'abbé me l'ôta pendant mon sommeil. Mais, quand j'ouvris les yeux, je m'aperçus du rapt et je recommençai à divaguer. Aussitôt Edmée, qui était dans la chambre, accourut à moi et me passa l'anneau au doigt en adressant quelques reproches à l'abbé. Je me calmai sur-le-champ et dis en levant sur elle des yeux éteints:

—N'est-ce pas que tu es ma femme après ta mort comme pendant ta vie?

—Certainement, me dit-elle; dors en paix.

—L'éternité est longue, lui dis-je, et je voudrais l'occuper du souvenir de tes caresses. Mais j'ai beau chercher, je ne retrouve pas la mémoire de ton amour.

Elle se pencha sur moi et me donna un baiser.

Illustration from Mauprat

... Edmée me passa l'anneau au doigt, en adressant quelques reproches à l'abbé...—Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT

—Vous avez tort, Edmée, dit l'abbé: de tels remèdes se changent en poison.

—Laissez-moi, l'abbé, lui répondit-elle avec impatience en s'asseyant près de mon lit; laissez-moi, je vous en prie.

Je m'endormis une main dans les siennes, et lui répétant par intervalles:

—On est bien dans la tombe; on est heureux d'être mort, n'est-ce pas?

Durant ma convalescence, Edmée fut beaucoup moins expansive, mais tout aussi assidue. Je lui racontai mes rêves et j'appris d'elle ce qu'il y avait de réel parmi mes souvenirs; sans cette confirmation, j'aurais toujours cru que j'avais tout rêvé. Je la suppliai de me laisser la bague, et elle y consentit. J'aurais dû ajouter, pour reconnaître tant de bontés, que je gardais cet anneau comme un gage d'amitié et non comme un anneau de fiançailles; mais l'idée d'une telle abnégation était au-dessus de mes forces.

Un jour, je demandai des nouvelles de M. de La Marche. Ce fut seulement à Patience que j'osai adresser cette question.

—Parti, répondit-il.

—Comment! parti? repris-je; pour longtemps?

—Pour toujours, s'il plaît à Dieu! Je n'en sais rien, je ne fais pas de questions; mais j'étais dans le jardin par hasard quand il a fait ses adieux, et tout cela était froid comme une nuit de décembre. On s'est pourtant dit de part et d'autre: «Au revoir!» mais, quoique Edmée eût l'air bon et franc qu'elle a toujours, l'autre avait la figure d'un fermier qui voit venir la gelée en avril. Mauprat, Mauprat, on dit que vous êtes devenu grand étudiant et grand bon sujet. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit: quand vous serez vieux, il n'y aura peut-être plus de titres ni de seigneuries. Peut-être qu'on vous appellera le père Mauprat, comme on m'appelle le père Patience, bien que je n'aie jamais été ni moine ni père de famille.

—Eh bien, où veux-tu en venir?

—Souvenez-vous de ce que je vous ai dit, répéta-t-il; il y a bien des manières d'être sorcier, et on peut connaître l'avenir sans s'être donné au diable; moi, je donne ma voix à votre mariage avec la cousine. Continuez à vous bien conduire. Vous voilà savant; on dit que vous lisez couramment dans le premier livre venu. Qu'est-ce qu'il faut de plus? Il y a ici tant de livres, que la sueur me coule du front rien qu'à les voir; il me semble que je recommence à ne pouvoir pas apprendre à lire. Vous voilà bientôt guéri. Si M. Hubert voulait m'en croire, on ferait la noce à la Saint-Martin.

—Tais-toi, Patience! lui dis-je, tu me fais de la peine; ma cousine ne m'aime pas.

—Je vous dis que si, moi; vous mentez par la gorge! comme disent les nobles. Je sais comme elle vous a soigné, et Marcasse, étant sur le toit, l'a vue à travers sa fenêtre, qui était à genoux au milieu de sa chambre à cinq heures du matin, le jour que vous étiez si mal.

Les imprudentes assertions de Patience, les tendres soins d'Edmée, le départ de M. de La Marche, et, plus que tout le reste, la faiblesse de mon cerveau, furent cause que je me persuadai ce que je désirais; mais, à mesure que je repris mes forces, Edmée rentra dans les bornes de l'amitié tranquille et prudente. Jamais personne ne recouvra la santé avec moins de plaisir que moi; car chaque jour rendait les visites d'Edmée plus courtes, et, quand je pus sortir de ma chambre, je n'eus plus que quelques heures par jour à passer près d'elle, comme avant ma maladie. Elle avait eu l'art merveilleux de me témoigner la plus tendre affection sans jamais se laisser amener à une explication nouvelle sur nos mystérieuses fiançailles. Si je n'avais pas encore la grandeur d'âme de renoncer à mes droits, du moins j'avais acquis assez d'honneur pour ne plus les rappeler, et je me retrouvai précisément dans les mêmes termes avec elle qu'au moment où j'étais tombé malade. M. de La Marche était à Paris; mais, selon elle, il y avait été appelé par les devoirs de sa charge, et il devait revenir à la fin de l'hiver où nous entrions. Rien dans les discours du chevalier ou de l'abbé ne témoignait qu'il y eût rupture entre les fiancés. On parlait rarement du lieutenant général, mais on en parlait naturellement et sans répugnance; je retombai dans mes incertitudes et n'y trouvai d'autre remède que de ressaisir l'empire de ma volonté. «Je la forcerai à me préférer», me disais-je en levant les yeux de dessus mon livre et en regardant les grands yeux impénétrables d'Edmée attachés avec calme sur les lettres de M. de La Marche, que son père recevait de temps en temps, et qu'il lui remettait après les avoir lues. Je me replongeai dans l'étude. Je souffris longtemps d'atroces douleurs à la tête, mais je les surmontai avec stoïcisme; Edmée reprit le cours d'études qu'elle faisait pour moi indirectement durant les soirs d'hiver. J'étonnai de nouveau l'abbé par mon aptitude et la rapidité de mes triomphes. Les soins qu'il avait eus de moi dans ma maladie m'avaient désarmé, et, quoique je ne pusse encore l'aimer cordialement, sachant bien qu'il ne me servait pas auprès de ma cousine, je lui témoignai beaucoup plus de confiance et d'égards que par le passé. Ses longs entretiens me furent aussi utiles que mes lectures: on m'associa aux promenades du parc et aux visites philosophiques à la cabane couverte de neige de Patience. Ce fut un moyen de voir Edmée plus souvent et plus longtemps. Ma conduite fut telle que toute sa méfiance se dissipa et qu'elle ne craignit plus de se trouver seule avec moi. Mais je n'eus guère l'occasion de prouver là mon héroïsme; car l'abbé, dont rien ne pouvait endormir la prudence, était toujours sur nos talons. Je ne souffrais plus de cette surveillance; au contraire, elle me satisfaisait; car, malgré toutes mes résolutions, l'orage bouleversait mes sens dans le mystère, et, une fois ou deux, m'étant trouvé en tête-à-tête avec Edmée, je la quittai brusquement et la laissai seule pour lui cacher mon trouble.

Notre vie était donc tranquille et douce en apparence, et pendant quelque temps elle le fut en effet; mais bientôt je la troublai plus que jamais par un vice que l'éducation développa en moi, et qui jusque-là était resté enfoui sous des vices plus choquants, mais moins funestes; ce vice, qui fit le désespoir de mes nouvelles années, fut la vanité.

Malgré leur système, l'abbé et ma cousine commirent la faute de me savoir trop de gré de mes progrès. Ils s'étaient si peu attendus à ma persévérance, qu'ils en firent tout l'honneur à mes hautes facultés. Peut-être aussi y eut-il de leur part un peu de triomphe personnel à voir avec exagération le succès de leurs idées philosophiques appliquées à mon développement. Ce qu'il y a de certain, c'est que je me laissai facilement persuader que j'avais une haute, intelligence et que j'étais un homme très au-dessus du commun. Bientôt mes chers instituteurs recueillirent le triste fruit de leur imprudence, et déjà il était trop tard pour arrêter l'essor de cet amour démesuré de moi-même.

Peut-être aussi cette passion funeste, comprimée par les mauvais traitements que j'avais subis dans mon enfance, ne fit-elle que se réveiller. Il est à croire que nous portons en nous, dès nos premiers ans, le germe des vertus et des vices que l'action de la vie extérieure féconde avec le temps. Quant à moi, je n'avais pas encore trouvé d'aliment à ma vanité; car de quoi aurais-je pu me pavaner dans les premiers jours que je passai auprès d'Edmée? Mais, dès que cet aliment fut trouvé, la vanité souffrante se leva dans son triomphe et m'inspira autant de présomption qu'elle m'avait suggéré de mauvaise honte et de farouche retenue. J'étais, en outre, aussi charmé de pouvoir enfin communiquer facilement ma pensée que le jeune faucon qui sort du nid et essaye ses ailes nouvellement poussées. Je devins donc aussi bavard que j'avais été silencieux. On se plut trop à mon babil. Je n'eus pas le bon sens de voir qu'on l'écoutait comme celui d'un enfant gâté; je me crus un homme, et, qui plus est, un homme remarquable. Je devins outrecuidant et souverainement ridicule.

Mon oncle le chevalier, qui ne s'était point mêlé de mon éducation et qui avait seulement souri avec une bonté paternelle à mes premiers pas dans la carrière, fut le premier aussi qui s'aperçut de la fausse voie où je m'engageais. Il trouva déplacé que j'élevasse le ton aussi haut que lui, et en fit la remarque à sa fille. Elle m'avertit avec douceur et me dit, pour me faire supporter ses remontrances, que j'avais raison dans la discussion, mais que son père n'était pas d'âge à être converti aux idées nouvelles, et que je devais à sa dignité patriarcale le sacrifice de mes assertions enthousiastes. Je promis de ne plus recommencer, mais je ne tins pas parole.

Le fait est que le chevalier était imbu de beaucoup de préjugés. Il avait reçu une très bonne éducation pour son temps et pour un noble campagnard; mais le siècle avait marché plus vite que lui. Edmée, ardente et romanesque; l'abbé, sentimental et systématique, avaient marché plus vite encore que le siècle; et si l'immense désaccord qui se trouvait entre eux et le patriarche ne se faisait guère sentir, c'était grâce au respect qu'il inspirait ajuste titre et à la tendresse qu'il avait pour sa fille. Je me jetai à plein collier, comme vous pouvez croire, dans les idées d'Edmée; mais je n'eus pas, comme elle, la délicatesse de me taire à point. La violence de mon caractère trouvant une issue dans la politique et dans la philosophie, je goûtais un plaisir indicible à ces orageuses disputes qui préludaient alors en France, dans toutes les réunions et jusque dans le sein des familles, aux tempêtes révolutionnaires. Je pense qu'il n'était pas une maison, palais ou cabane, qui ne nourrît alors son orateur, âpre, bouillant, absolu, et prêt à descendre dans la lice parlementaire. J'étais donc l'orateur du château de Sainte-Sévère, et mon bon oncle, habitué à une apparence d'autorité qui l'empêchait de voir la révolte réelle des esprits, ne put souffrir une contradiction aussi ingénue que la mienne. Il était fier et bouillant, et, de plus, il avait une difficulté à s'exprimer qui augmentait son impatience naturelle, et qui lui donnait de l'humeur contre les autres, à force de lui en donner contre lui-même. Il frappait du pied sur les bûches enflammées de son foyer. Il mettait en pièces ses verres de lunettes, il répandait son tabac à grands flots sur le parquet et faisait retentir des éclats de sa voix sonore les hauts plafonds de son manoir. Tout cela me divertissait cruellement; car, d'un mot tout fraîchement épelé dans mes livres, je renversais le fragile échafaudage des idées de toute sa vie. C'était une grande sottise et un fort sot orgueil de ma part; mais ce besoin de lutte, ce plaisir de déployer intellectuellement l'énergie qui manquait à ma vie physique, m'emportaient sans cesse. En vain Edmée toussait pour m'avertir de me taire et s'efforçait, pour sauver l'amour-propre de son père, de trouver, contre sa propre conscience, quelque raison en sa faveur; la tiédeur de son assistance et l'espèce de concession qu'elle semblait me commander irritaient de plus en plus mon adversaire.

—Laissez-le donc dire, s'écriait-il; Edmée, ne vous mêlez pas de cela; je veux le battre sur tous les points. Si vous nous interrompez toujours, je ne pourrai jamais lui prouver son absurdité.

Et alors la bourrasque soufflait en crescendo de part et d'autre, jusqu'à ce que le chevalier, profondément blessé, sortît de l'appartement et allât passer sa mauvaise humeur sur son piqueur ou sur ses chiens de chasse.

Ce qui contribuait à ramener ces querelles déplacées et à nourrir mon obstination ridicule, c'était la bonté extrême elle rapide retour de mon oncle. Au bout d'une heure, il ne se souvenait plus de mes torts ni de sa contrariété; il me parlait comme de coutume et s'enquérait de tous mes désirs et de tous mes besoins avec cette inquiétude paternelle qui le tenait toujours en haleine de générosité. Cet homme incomparable n'eût pas dormi tranquille, s'il n'eût, avant de se coucher, embrassé tous les siens, et s'il n'eût réparé, par une parole ou un regard bienveillant, les vivacités dont le dernier de ses valets avait eu à souffrir dans la journée. Cette bonté eût dû me désarmer et me fermer la bouche à jamais; j'en faisais le serment chaque soir; mais chaque matin, je retournais, comme dit l'Écriture, à mon vomissement.

Edmée souffrait chaque jour davantage du caractère qui se développait en moi, et elle chercha le moyen de m'en corriger. S'il n'y eut jamais de fiancée plus forte et plus réservée, jamais il n'y eut de mère plus tendre qu'elle. Après beaucoup de conférences avec l'abbé, elle résolut de décider son père à rompre un peu l'habitude de notre vie et à transporter notre établissement à Paris pendant les dernières semaines du carnaval. Le séjour de la campagne, le grand isolement où la position de Sainte-Sévère et le mauvais état des chemins nous laissaient depuis l'hiver, l'uniformité des habitudes, tout contribuait à entretenir notre fastidieux ergotage; mon caractère s'y corrompait de plus en plus; mon oncle y prenait encore plus de plaisir que moi, mais sa santé en souffrait, et ces puériles émotions journalières hâtaient sa caducité. L'ennui avait gagné l'abbé; Edmée était triste, soit par suite de notre genre de vie, soit par suite de causes cachées. Elle désira partir, et nous partîmes; car son père, inquiet de sa mélancolie, n'avait d'autre volonté que la sienne. Je tressaillais de joie à l'idée de connaître Paris; et tandis qu'Edmée se flattait de voir le commerce du monde adoucir les aspérités de mon pédantisme, je me rêvais une attitude de conquérant dans ce monde décrit avec tant de dénigrement par nos philosophes. Nous nous mîmes en route par une belle matinée de mars, le chevalier avec sa fille et Mlle Leblanc dans une chaise de poste; moi dans une autre avec l'abbé, qui dissimulait mal sa joie de voir la capitale pour la première fois de sa vie, et mon valet de chambre Saint-Jean, qui faisait de profonds saluts à tous les passants pour ne pas perdre ses habitudes de politesse.

XII

Le vieux Bernard, fatigué d'avoir tant parlé, nous avait remis au lendemain. Sommé par nous, à l'heure dite, de tenir sa parole, il reprit son récit en ces termes:

Cette époque marqua dans ma vie une nouvelle phase. À Sainte-Sévère, j'avais été absorbé par mon amour et mes études. J'avais concentré sur ces deux points toute mon énergie. À peine arrivé à Paris, un épais rideau se leva devant mes yeux, et, pendant plusieurs jours, à force de ne rien comprendre, je ne me sentis étonné de rien. J'attribuais à tous les acteurs qui paraissaient sur la scène une supériorité très exagérée; mais je ne m'exagérais pas moins la facilité que j'aurais bientôt à égaler cette puissance idéale. Mon naturel entreprenant et présomptueux voyait partout un défi et nulle part un obstacle.

Logé à un étage séparé dans la maison qu'occupaient mon oncle et ma cousine, je passai désormais la plus grande partie de mon temps auprès de l'abbé. Je ne fus point étourdi des avantages matériels de ma position; mais, en voyant beaucoup de positions équivoques ou pénibles, je commençai à sentir le bien-être de la mienne. Je compris l'excellent caractère de mon gouverneur, et le respect de mon laquais ne me sembla plus incommode. Avec la liberté dont je jouissais, l'argent qui m'était fourni à discrétion et la vigueur athlétique de ma jeunesse, il est étonnant que je ne sois pas tombé dans quelque désordre, ne fût-ce que dans celui du jeu, qui n'allait pas mal à mes instincts de combativité. Ce fut mon ignorance de toute chose qui me préserva; elle me donnait une méfiance excessive, et l'abbé, qui était très pénétrant et qui se sentait responsable de mes actions, sut habilement exploiter ma sauvagerie dédaigneuse. Il l'augmenta à l'égard des choses qui m'eussent été nuisibles, et la dissipa dans le cas contraire. Puis il sut accumuler autour de moi les distractions honnêtes, qui ne remplacent pas les joies de l'amour, mais qui diminuent l'âcreté de ses blessures. Quant aux tentations de la débauche, je ne les connus point. J'avais trop d'orgueil pour désirer une femme qui ne m'eût pas semblé, comme Edmée, la première de toutes.

L'heure du dîner nous réunissait, et, le soir, nous allions dans le monde. En peu de jours, j'en appris plus, à examiner d'un coin de l'appartement ce qui se faisait là, que je ne l'aurais fait en un an de conjectures et de recherches. Je crois que je n'aurais jamais rien compris à la société, vue d'une certaine distance. Rien n'établissait des rapports bien nets entre mon cerveau et ce qui occupait le cerveau des autres hommes. Dès que je me trouvai au milieu de ce chaos, le chaos fut forcé de se débrouiller devant moi et de me laisser connaître une grande partie de ses éléments. Cette route qui me menait à la vie ne fut pas sans charmes, je m'en souviens, à son point de départ. Je n'avais rien à demander, à désirer ou à débattre dans les intérêts sociaux. La fortune m'avait pris par la main. Un beau matin, elle m'avait tiré d'un abîme pour m'asseoir sur l'édredon et pour me faire enfant de famille. Les agitations des autres étaient un amusement pour mes yeux. Mon cœur n'était intéressé à l'avenir que par un point mystérieux, l'amour que j'éprouvais pour Edmée.

La maladie, loin de diminuer ma force physique, l'avait retrempée. Je n'étais plus cet animal lourd et dormeur que la digestion fatiguait, que la fatigue abrutissait. Je sentais la vibration de toutes mes fibres élever dans mon âme des accords inconnus, et je m'étonnais de découvrir en moi des facultés dont pendant si longtemps je n'avais pas soupçonné l'usage. Mes bons parents s'en réjouissaient sans en paraître surpris. Ils avaient si complaisamment auguré de moi dès le principe, qu'ils semblaient n'avoir pas fait d'autre métier toute leur vie que de civiliser des barbares.

Le système nerveux qui venait de se développer en moi, et qui me fit payer pendant tout le reste de ma vie, par de vives et fréquentes souffrances, les jouissances et les avantages qu'il me procura, m'avait rendu surtout impressionnable; et cette aptitude à ressentir l'effet des choses extérieures était aidée d'une puissance d'organes qu'on ne trouve que chez les animaux ou chez les sauvages. Je m'étonnais de l'étiolement des facultés chez les autres. Ces hommes en lunettes, ces femmes dont l'odorat était émoussé par le tabac, ces vieillards précoces, sourds et goutteux avant l'âge, me faisaient peine. Le monde me représentait un hôpital, et, quand je me trouvais avec mon organisation robuste au milieu de ces infirmes, il me semblait que, d'un souffle, je les aurais lancés dans les airs comme des graines de chardon.

Cela me donna le tort et le malheur de m'abandonner à un genre d'orgueil assez sot, qui est de se prévaloir des dons de la nature. Cela me porta à négliger longtemps leur perfectionnement véritable, comme un progrès de luxe. La préoccupation où je fus bientôt de la nullité d'autrui m'empêcha moi-même de m'élever au-dessus de ceux que je croyais désormais m'être inférieurs. Je ne voyais pas que la société est faite d'éléments de peu de valeur, mais que leur arrangement est si savant et si solide, qu'avant d'y mettre la moindre pièce, il faut être reçu praticien. Je ne savais pas qu'il n'y a pas de milieu dans cette société entre le rôle de grand artiste et celui de bon ouvrier. Or je n'étais ni l'un ni l'autre, et, s'il faut dire vrai, toutes mes idées n'ont jamais abouti à m'affranchir de la routine, toute ma force ne m'a servi qu'à réussir à grand'peine à faire comme les autres.

Ainsi, en peu de semaines, je passai d'un excès d'admiration à un excès de dédain pour la société. Dès que j'eus saisi le sens de ses ressorts, ils me parurent si misérablement poussés par une génération débile, que l'attente de mes maîtres fut déçue sans qu'ils s'en doutassent. Au lieu de me sentir dominé et de chercher à m'effacer dans la foule, je m'imaginai que je pourrais la dominer quand je voudrais, et je m'entretins secrètement dans des rêves dont le souvenir me fait rougir. Si je ne me rendis pas souverainement ridicule, c'est grâce à l'excès même de cette vanité, qui eût craint de se commettre en se manifestant.

Paris offrait alors un spectacle que je n'essayerai pas de vous retracer, parce que vous l'avez sans doute étudié maintes fois avec avidité dans les excellents tableaux qu'en ont tracés des témoins oculaires, sous forme d'histoire générale ou de mémoires particuliers. D'ailleurs, une telle peinture sortirait des bornes de mon récit, et j'ai promis seulement de vous raconter le fait capital de mon histoire morale et philosophique. Pour que vous vous fassiez une idée du travail de mon esprit à cette époque, il suffira de vous dire que la guerre de l'indépendance éclatait en Amérique, que Voltaire recevait son apothéose à Paris, et que Franklin, prophète d'une religion politique nouvelle, apportait au sein même de la cour de France la semence de la liberté. La Fayette préparait secrètement sa romanesque expédition, et la plupart des jeunes patriciens étaient entraînés par la mode, par la nouveauté et par le plaisir inhérent à toute opposition qui n'est pas dangereuse.

L'opposition revêtait des formes plus graves et faisait un travail plus sérieux chez les vieux nobles et parmi les membres des parlements; l'esprit de la ligue se retrouvait dans les rangs de ces antiques patriciens et de ces fiers magistrats, qui d'une épaule soutenaient encore pour la forme la monarchie chancelante, et de l'autre prêtaient un large appui aux envahissements de la philosophie. Les privilégiés de la société donnaient ardemment les mains à la ruine prochaine de leurs privilèges, par mécontentement de ce que les rois les avaient restreints. Ils élevaient leurs fils dans des principes constitutionnels, s'imaginaient qu'ils allaient fonder une monarchie nouvelle où le peuple les aiderait à se replacer plus haut que le trône, et c'est pour cela que les plus grandes admirations pour Voltaire et les plus ardentes sympathies pour Franklin furent exprimées dans les salons les plus illustres de Paris.

Une marche si insolite, et, il faut le dire, si peu naturelle, de l'esprit humain avait donné une impulsion toute nouvelle, une sorte de vivacité querelleuse aux relations froides et guindées des vestiges de la cour de Louis XIV. Elle avait aussi mêlé des formes sérieuses et donné une apparence de fond aux frivoles manières de la Régence. La vie pure, mais effacée, de Louis XVI ne comptait pas et n'imposait rien à personne; jamais on ne vit tant de grave babil, tant de maximes creuses, tant de sagesse d'apparat, tant d'inconséquences entre les paroles et la conduite, qu'il s'en débita à cette époque parmi les castes soi-disant éclairées.

Il était nécessaire de vous rappeler ceci pour vous faire comprendre l'admiration que j'eus d'abord pour un monde en apparence si désintéressé, si courageux, si ardent à la poursuite de la vérité; le dégoût que je ressentis bientôt pour tant d'affectation et de légèreté, pour un tel abus des mots les plus sacrés et des convictions les plus saintes. J'étais de bonne foi pour ma part et j'appuyais ma ferveur philosophique, ce sentiment de la liberté nouvellement révélé qu'on appelait alors le culte de la raison, sur les bases d'une inflexible logique. J'étais jeune et bien constitué, condition première peut-être de la santé du cerveau; mes études n'étaient pas étendues, mais elles étaient solides; on m'avait servi des aliments sains et une digestion facile. Le peu que je savais me servait donc à voir que les autres ne savaient rien ou qu'ils mentaient à eux-mêmes.

Il ne vint pas beaucoup de monde dans les commencements chez le chevalier. Ami d'enfance de M. Turgot et de plusieurs hommes distingués, il ne s'était point mêlé à la jeunesse dorée de son temps, il avait vécu sagement à la campagne après s'être loyalement conduit à la guerre. Sa société se composait donc de quelques graves hommes de robe, de plusieurs vieux militaires et de quelques seigneurs de sa province, vieux et jeunes, à qui une fortune honnête permettait, comme à lui, de venir passer à Paris un hiver sur deux; mais il avait conservé de lointaines relations avec un monde plus brillant, où la beauté et les excellentes manières d'Edmée furent remarquées dès qu'elle y parut. Fille unique, convenablement riche, elle fut recherchée par les importantes maîtresses de maison, espèce d'entremetteuses de haut lieu qui ont toujours quelques jeunes protégés endettés à établir aux dépens d'une famille de province. Puis, quand on sut qu'elle était fiancée à M. de La Marche, rejeton à peu près ruiné d'une très illustre famille, on lui fit encore plus d'accueil, et peu à peu le petit salon qu'elle avait choisi pour les vieux amis de son père devint trop étroit pour les beaux esprits de qualité et de profession et les grandes dames à idées philosophiques, qui voulurent connaître la jeune quakeresse ou la rose du Berry (ce furent les noms qu'une femme à la mode lui donna).

Ce rapide succès d'Edmée, dans un monde auquel jusque-là elle avait été inconnue, ne l'étourdit nullement; et l'empire qu'elle possédait sur elle-même était si grand, que jamais, malgré toute l'inquiétude avec laquelle j'épiais ses moindres mouvements, je ne pus savoir si elle était flattée de produire tant d'effet. Ce que je pus remarquer, ce fut l'admirable bon sens qui présidait à toutes ses démarches et à toutes ses paroles. Son attitude à la fois naïve et réservée, un certain mélange d'abandon et de fierté modeste, la faisaient briller parmi les femmes les plus admirées et les plus habituées à capter l'attention; et c'est ici le lieu de dire que je fus extrêmement choqué tout d'abord du ton et de la tenue de ces femmes si vantées; elles me semblaient ridicules dans leurs grâces étudiées, et leur grande habitude du monde me faisait l'effet d'une insupportable effronterie. Moi, si hardi intérieurement et naguère si grossier dans mes manières, je me sentais mal à l'aise et décontenancé auprès d'elles; et il me fallait tous les reproches et toutes les remontrances d'Edmée pour ne pas me livrer à un profond mépris pour cette courtisanerie des regards, de la toilette et des agaceries, qui s'appelait dans le monde la coquetterie permise, le désir charmant de plaire, l'amabilité, la grâce. L'abbé était de mon avis. Quand le salon était vide, nous restions quelques instants en famille au coin du feu avant de nous séparer. C'est le moment où l'on sent le besoin de résumer ses impressions éparses et de les communiquer à des êtres sympathiques. L'abbé rompait donc les mêmes lances que moi contre mon oncle et ma cousine. Le chevalier, galant admirateur du beau sexe, qu'il n'avait jamais beaucoup pratiqué, prenait, en vrai chevalier français, la défense de toutes les beautés que nous attaquions impitoyablement. Il accusait, en riant, l'abbé de raisonner à l'égard des femmes comme le renard de la fable à l'égard des raisins. Moi, je renchérissais sur les critiques de l'abbé; c'était une manière de dire avec chaleur à Edmée combien je la préférais à toutes les autres; mais elle en paraissait plus scandalisée que flattée et me reprochait sérieusement cette disposition à la malveillance, qui prenait sa source, disait-elle, dans un immense orgueil.

Il est vrai qu'après avoir généreusement embrassé la défense des personnes mises en cause, elle se rangeait à notre opinion dès que, Rousseau en main, nous lui disions que les femmes du monde avaient à Paris un air cavalier et une manière de regarder un homme en face qui n'est pas tolérable aux yeux d'un sage. Edmée ne savait rien objecter quand Rousseau avait prononcé; elle aimait à reconnaître avec lui que le plus grand charme d'une femme est dans l'attention intelligente et modeste qu'elle donne aux discours graves; et je lui citais toujours la comparaison de la femme supérieure avec un bel enfant aux grands yeux pleins de sentiment, de douceur et de finesse, aux questions timides, aux objections pleines de sens, afin qu'elle se reconnut dans ce portrait, qui semblait avoir été tracé d'après elle. Je renchérissais sur le texte, et, continuant le portrait:

—Une femme vraiment supérieure, lui disais-je en la regardant avec ardeur, est celle qui en sait assez pour ne jamais faire une question ridicule ou déplacée, et pour ne jamais tenir tête à des gens de mérite; cette femme sait se taire, surtout avec les sots qu'elle pourrait railler et les ignorants qu'elle pourrait humilier; elle est indulgente aux absurdités parce qu'elle ne tient pas à montrer son savoir, et elle est attentive aux bonnes choses parce qu'elle désire s'instruire. Son grand désir, c'est de comprendre et non d'enseigner; son grand art (puisqu'il est reconnu qu'il faut de l'art dans l'échange des paroles) n'est pas de mettre en présence deux fiers antagonistes, pressés d'étaler leur science et d'amuser la compagnie en soutenant chacun une thèse dont personne ne désire trouver la solution, mais d'éclaircir toute discussion inutile en y faisant intervenir tous ceux qui peuvent à point y jeter du jour. C'est un talent que je ne vois point chez ces maîtresses de maison si prônées. Chez elles, je vois toujours deux avocats en vogue et un auditoire ébahi, où personne n'est juge; elles ont l'art de rendre le génie ridicule, le vulgaire muet et inerte; et l'on sort de là en disant: «C'est bien parlé», et rien de plus.

Je pense bien que j'avais raison; mais je me souviens aussi que ma grande colère contre les femmes venait de ce qu'elles ne faisaient aucune attention aux gens qui se croyaient du mérite et qui n'avaient pas de célébrité; et ces gens-là, c'était moi, comme vous pouvez bien l'imaginer. D'un autre côté, et maintenant que j'y songe sans prévention et sans vanité blessée, je suis certain que ces femmes avaient un système d'adulation pour les favoris du public, qui ressemblait beaucoup plus à une puérile vanité qu'à une sincère admiration ou à une franche sympathie. Elles étaient comme une sorte d'éditeur de la conversation, écoutant de toutes leurs oreilles, et faisant impérieusement signe à l'auditoire d'écouter religieusement toute niaiserie sortant d'une bouche illustre, tandis qu'elles étouffaient un bâillement et faisaient claquer les branches de leur éventail à toute parole, si excellente qu'elle fût, dès qu'elle n'était pas signée d'un nom en vogue. J'ignore les airs des femmes beaux esprits du XIXe siècle; j'ignore même si cette race subsiste encore: il y a trente ans que je n'ai été dans le monde; mais, quant au passé, vous pouvez croire ce que je vous en dis. Il y en avait cinq ou six qui m'étaient réellement odieuses. L'une avait de l'esprit et dépensait à tort et à travers ses bons mots, qui étaient aussitôt colportés dans tous les salons, et qu'il me fallait entendre répéter vingt fois dans un jour; une autre avait lu Montesquieu et faisait la leçon aux plus vieux magistrats; une troisième jouait de la harpe pitoyablement, mais il était convenu que ses bras étaient les plus beaux de France; et il fallait supporter l'aigre grincement de ses ongles sur les cordes, afin qu'elle pût ôter ses gants d'un air timide et enfantin. Que sais-je des autres? Elles rivalisaient d'affectation et de niaises hypocrisies dont tous les hommes consentaient puérilement à paraître dupes. Une seule était vraiment belle, ne disait rien et plaisait par la nonchalance de ses attitudes. Celle-là eût trouvé grâce devant moi parce qu'elle était ignorante, mais elle en faisait gloire, afin de contraster avec les autres par une piquante ingénuité. Un jour, je découvris qu'elle avait de l'esprit, et je la pris en aversion.

Edmée restait seule dans toute sa fraîcheur de sincérité, dans tout l'éclat de sa grâce naturelle. Assise sur un sofa auprès de M. de Malesherbes, elle était la même personne que j'avais contemplée tant de fois au soleil couchant, sur le banc de pierre au seuil de la chaumière de Patience.

XIII

Vous pensez bien que les hommages dont ma cousine était entourée rallumèrent dans mon sein la jalousie assoupie. Depuis qu'obéissant à son ordre, je m'étais livré à l'étude, je ne saurais trop vous dire si j'osais compter sur la promesse qu'elle m'avait faite d'être ma femme lorsque je serais en état de comprendre ses idées et ses sentiments. Il me semblait bien que ce temps était venu, car il est certain que je comprenais Edmée, mieux peut-être qu'aucun des hommes qui lui faisaient la cour en prose et en vers. J'étais bien résolu à ne me plus prévaloir du serment arraché à la Roche-Mauprat; mais la dernière promesse faite librement à la fenêtre de la chapelle, et la conclusion que je pouvais tirer de l'entretien avec l'abbé, surpris par moi dans le parc de Sainte-Sévère; mais l'insistance qu'elle avait mise à m'empêcher de m'éloigner d'elle et à diriger mon éducation; mais les soins maternels qu'elle m'avait prodigués durant ma maladie, tout cela ne me donnait-il pas, sinon des droits, du moins des motifs d'espérance? Il est vrai que son amitié était glaciale dès que ma passion se trahissait dans mes paroles ou dans mes regards; il est vrai que, depuis le premier jour, je n'avais pas fait un pas de plus dans son intimité; il est vrai aussi que M. de La Marche venait souvent dans la maison et qu'elle lui témoignait toujours la même amitié qu'à moi, avec moins de familiarité et plus d'égards, nuance que la différence de nos caractères et de nos âges amenait naturellement, et qui ne prouvait aucune préférence pour l'un ou pour l'autre. Je pouvais donc attribuer sa promesse à un arrêt de sa conscience; l'intérêt qu'elle prenait à m'instruire, au culte qu'elle rendait à la dignité humaine réhabilitée par la philosophie; son affection calme et continue pour M. de La Marche, à un regret profond, dominé par la force et la sagesse de son esprit. Ces perplexités étaient poignantes. L'espoir de forcer son amour par ma soumission et mon dévouement m'avait longtemps soutenu, mais cet espoir commençait à s'affaiblir, car, de l'aveu de tous, j'avais fait des progrès extraordinaires, des efforts prodigieux, et il s'en fallait de beaucoup que l'estime d'Edmée pour moi eût grandi dans la même proportion. Elle n'avait pas paru étonnée de ce qu'elle appelait ma haute intelligence: elle y avait toujours cru; elle l'avait louée plus que de raison. Mais elle ne s'aveuglait pas sur les défauts de mon caractère, sur les vices de mon âme; elle me les reprochait avec une douceur impitoyable, avec une patience faite pour me désespérer, car elle semblait avoir pris le parti de ne m'aimer jamais ni plus ni moins, quoi qu'il arrivât désormais.

Cependant tous lui faisaient la cour, et nul n'était agréé. On avait bien dit dans le monde qu'elle était promise à M. de La Marche, mais on ne comprenait pas plus que moi le retard indéfini apporté à cette union. On en vint à dire qu'elle cherchait des prétextes pour se débarrasser de lui, et on ne trouva pas à motiver cette répugnance autrement qu'en lui supposant une grande passion pour moi. Mon histoire singulière avait fait du bruit: les femmes m'examinaient avec curiosité, les hommes me témoignaient de l'intérêt et une sorte de considération que j'affectais de mépriser, mais à laquelle j'étais assez sensible; et, comme rien n'a crédit dans le monde sans être embelli de quelque fiction, on exagérait étrangement mon esprit, mon aptitude et mon savoir; mais, dès qu'on avait vu, en présence d'Edmée, M. de La Marche et moi, toutes les inductions étaient réduites à néant par le sang-froid et l'aisance de nos manières. Edmée était avec nous en public ce qu'elle était en particulier; M. de La Marche, un mannequin sans âme et parfaitement dressé aux airs convenables; moi, dévoré de passions diverses, mais impénétrable à force d'orgueil, et aussi, je dois l'avouer, de prétentions à la sublimité du maintien américain. Il faut vous dire que j'avais eu le bonheur d'être présenté à Franklin comme un sincère adepte de la liberté. Sir Arthur Lee m'avait honoré d'une sorte de bienveillance et d'excellents conseils: j'avais donc la tête tournée tout comme ceux que je raillais si durement, et au point même que cette petite gloriole apportait à mes tourments un allègement bien nécessaire. Ne hausserez-vous pas les épaules, si je vous avoue que je prenais le plus grand plaisir du monde à ne point poudrer mes cheveux, à porter de gros souliers, à me présenter partout en habit plus que simple, rigidement propre et de couleur sombre, en un mot, à singer, autant qu'il était permis de le faire alors sans être confondu avec un véritable roturier, la mise et les allures du bonhomme Richard! J'avais dix-neuf ans et je vivais dans un temps où chacun affectait un rôle; c'est là toute mon excuse.

Je pourrais alléguer aussi que mon trop indulgent et trop naïf gouverneur m'approuvait ouvertement; que mon oncle Hubert, tout en se moquant de moi de temps en temps, me laissait faire, et qu'Edmée ne me disait absolument rien de ce ridicule et semblait ne pas s'en apercevoir.

Le printemps était revenu cependant, nous allions retourner à la campagne; les salons se dépeuplaient, et j'étais toujours dans la même incertitude. Je remarquai un jour que M. de La Marche montrait, malgré lui, le désir de se trouver seul avec Edmée. Je pris d'abord plaisir à le faire souffrir en restant immobile sur ma chaise; mais je crus voir au front d'Edmée ce léger pli que je connaissais si bien, et, après un dialogue muet avec moi-même, je sortis, décidé à voir les suites de ce tête-à-tête et à connaître mon sort, quel qu'il fût.

Je revins au salon au bout d'une heure; mon oncle était rentré; M. de La Marche restait à dîner; Edmée était rêveuse, mais non triste; l'abbé lui adressait avec les yeux des questions qu'elle n'entendait pas ou ne voulait pas entendre.

M. de La Marche accompagna mon oncle à la Comédie-Française. Edmée dit qu'elle avait à écrire et demanda la permission de rester. Je suivis le comte et le chevalier; mais, après le premier acte, je m'esquivai et je rentrai à l'hôtel. Edmée avait fait défendre sa porte, mais je ne pris pas cette défense pour moi; les domestiques trouvaient tout simple que j'agisse en enfant de la maison. J'entrai au salon, tremblant qu'Edmée ne fût dans sa chambre; là, je n'aurais pu la poursuivre. Elle était près de la cheminée et s'amusait à effeuiller les asters bleus et blancs que j'avais cueillis dans une promenade au tombeau de Jean-Jacques Rousseau. Ces fleurs me rappelaient une nuit d'enthousiasme, un clair de lune, les seules heures de bonheur peut-être que je pusse mentionner dans ma vie.

—Déjà rentré? me dit-elle sans se déranger.

—Déjà est un mot bien dur, lui répondis-je; voulez-vous que je me retire dans ma chambre, Edmée?

—Non pas, vous ne me gênez nullement; mais vous auriez plus profité à la représentation de Mérope qu'en écoutant ma conversation de ce soir, car je vous avertis que je suis idiote.

—Tant mieux, cousine, vous ne m'humilierez pas, et, pour la première fois, nous serons sur le pied de l'égalité. Mais voulez-vous me dire pourquoi vous méprisez tant mes asters? Je croyais que vous les garderiez comme une relique.

—À cause de Rousseau, dit-elle en souriant avec malice sans lever les yeux sur moi.

—Oh! c'est bien ainsi que je l'entends, repris-je.

—Je joue un jeu très intéressant, dit-elle; ne me dérangez pas.

—Je le connais, lui dis-je; tous les enfants de la Varenne le jouent, et toutes nos bergères croient à l'arrêt du sort que ce jeu révèle. Voulez-vous que je vous explique vos pensées, lorsque vous arrachiez ces pétales quatre à quatre?

—Voyons, grand nécromant!

—Un peu, c'est ainsi que quelqu'un vous aime; beaucoup, c'est ainsi que vous l'aimez; passionnément, un autre vous aime ainsi; pas du tout, voilà comme vous aimez celui-là.

—Et pourrait-on savoir, monsieur le devin, reprit Edmée, dont la figure devint plus sérieuse, ce que signifient quelqu'un et un autre? Je crois que vous êtes comme les antiques pythonisses: vous ne savez pas vous-même le sens de vos oracles.

—Ne sauriez-vous deviner le mien, Edmée?

—J'essayerai d'interpréter l'énigme, si vous voulez me promettre de faire ensuite ce que fit le sphinx vaincu par Œdipe.

—Oh! Edmée, m'écriai-je, il y a longtemps que je me casse la tête contre les murs à cause de vous et de vos interprétations! et cependant vous n'avez pas deviné juste une seule fois.

—Oh! mon Dieu, si! dit-elle en jetant le bouquet sur y la cheminée; vous allez voir. J'aime un peu M. de La Marche, et je vous aime beaucoup. Il m'aime passionnément, et vous ne m'aimez pas du tout. Voilà la vérité.

—Je vous pardonne de tout mon cœur cette méchante interprétation à cause du mot beaucoup, lui répondis-je.

Et j'essayai de prendre ses mains; elle les retira brusquement, et, en vérité, elle eut tort, car, si elle me les eût abandonnées, je me fusse borné à les serrer fraternellement; mais cette sorte de méfiance réveilla des souvenirs dangereux pour moi. Je crois qu'elle avait ce soir-là dans son air et dans ses manières beaucoup de coquetterie, et jusque-là je ne lui en avais jamais vu la moindre velléité. Je me sentis enhardi sans trop savoir pourquoi, et j'osai lui faire des remarques piquantes sur son tête-à-tête avec M. de La Marche. Elle ne prit aucun soin pour repousser mes interprétations et se mit à rire lorsque je la priai de me remercier de la politesse exquise avec laquelle je m'étais retiré en lui voyant froncer le sourcil.

Cette légèreté superbe commençait à m'irriter un peu, lorsqu'un domestique entra et lui remit une lettre en lui disant qu'on attendait la réponse.

—Approchez la table et taillez-moi une plume, me dit-elle.

Et, d'un air nonchalant, elle décacheta et parcourut la lettre, tandis que, sans savoir de quoi il s'agissait, je préparais tout ce qui était nécessaire pour écrire.

Depuis longtemps la plume de corbeau était taillée; depuis longtemps le papier à vignettes de couleur était sorti du portefeuille ambré, et Edmée, n'y faisant aucune attention, ne se disposait point à en faire usage. La lettre dépliée était sur ses genoux, ses pieds étaient sur les chenets, ses coudes sur les bras de son fauteuil dans son attitude favorite de rêverie. Elle était complètement absorbée. Je lui parlai doucement; elle ne m'entendit pas. Je crus qu'elle avait oublié la lettre et qu'elle s'endormait. Au bout d'un quart d'heure, le domestique rentra et demanda, de la part du messager, s'il y avait une réponse.

—Certainement, répondit-elle; qu'il attende.

Elle relut la lettre avec une attention extraordinaire et se mit à écrire avec lenteur; puis elle jeta au feu sa réponse, repoussa du pied son fauteuil, fit quelques tours dans l'appartement, et tout d'un coup s'arrêta devant moi et me regarda d'un air froid et sévère.

—Edmée, m'écriai-je en me levant avec impétuosité, qu'avez-vous donc, et quel rapport avec moi peut avoir cette lettre qui vous préoccupe si fortement?

—Qu'est-ce que cela vous fait? répondit-elle.

—Qu'est-ce que cela me fait! m'écriai-je. Et que me fait l'air que je respire? que m'importe le sang qui coule dans mes veines? Demandez-moi cela, à la bonne heure! mais ne me demandez pas en quoi une de vos paroles ou un de vos regards m'intéresse, car vous savez bien que ma vie en dépend.

—Ne dites pas des folies, Bernard, reprit-elle en retournant à son fauteuil d'un air distrait: il y a temps pour tout.

—Edmée! Edmée! ne jouez pas avec le lion endormi, ne rallumez pas le feu qui couve sous la cendre.

Elle haussa les épaules et se mit à écrire avec beaucoup d'animation. Son teint était coloré, et, de temps en temps, elle passait ses doigts dans ses longs cheveux bouclés en repentir sur son épaule. Elle était dangereusement belle dans ce désordre; elle avait l'air d'aimer: mais qui? celui-là sans doute à qui elle écrivait. La jalousie brûlait mes entrailles. Je sortis brusquement et je traversai l'antichambre; je regardai l'homme qui avait apporté la lettre; il était à la livrée de M. de La Marche. Je n'en doutai pas; mais cette certitude augmenta ma fureur. Je rentrai au salon en jetant violemment la porte. Edmée ne tourna pas seulement la tête; elle écrivait toujours. Je m'assis vis-à-vis d'elle; je la regardai avec des yeux de feu. Elle ne daigna pas lever les siens sur moi. Je crus même remarquer sur ses lèvres vermeilles un demi-sourire qui me parut insulter à mon angoisse. Enfin elle termina sa lettre et la cacheta. Je me levai alors et m'approchai d'elle, violemment tenté de la lui arracher des mains. J'avais appris à me contenir un peu plus qu'autrefois, mais je sentais qu'un seul instant peut, dans les âmes passionnées, renverser le travail de bien des jours.

—Edmée, lui dis-je avec amertume et avec une effroyable grimace qui s'efforçait d'être un sourire caustique, voulez-vous que je remette cette lettre au laquais de M. de La Marche et que je lui dise en même temps à l'oreille à quelle heure son maître peut venir au rendez-vous?

—Mais il me semble, répondit-elle avec une tranquillité qui m'exaspéra, que j'ai pu indiquer l'heure dans ma lettre et qu'il n'est pas besoin d'en informer les valets.

—Edmée, vous devriez me ménager un peu plus! m'écriai-je.

—Je ne m'en soucie pas le moins du monde, répondit-elle.

Et, me jetant sur la table la lettre reçue, elle sortit pour remettre elle-même sa réponse au messager. Je ne sais si elle m'avait dit de lire cette lettre. Je sais que le mouvement qui me porta à le faire fut irrésistible. Elle était conçue à peu près ainsi:

«Edmée, j'ai enfin découvert le secret fatal qui a mis, selon vous, un insurmontable obstacle à notre union. Bernard vous aime; son agitation de ce matin l'a trahi. Mais vous ne l'aimez pas, j'en suis sûr... cela est impossible! Vous me l'eussiez dit avec franchise. L'obstacle est donc ailleurs. Pardonnez-moi! J'ai réussi à savoir que vous avez passé deux heures dans la caverne des brigands! Infortunée, votre malheur, votre prudence, votre sublime délicatesse, vous ennoblissent encore à mes yeux. Et pourquoi ne m'avoir pas dit, dès le commencement, de quel malheur vous étiez victime? J'aurais d'un mot calmé vos douleurs et les miennes. Je vous aurais aidée à cacher votre secret. J'en aurais gémi avec vous, ou plutôt j'en aurais effacé l'odieux souvenir par le témoignage d'un attachement à toute épreuve. Mais rien n'est désespéré; ce mot, il est toujours temps de le dire, et le voici: Edmée, je vous aime plus que jamais; plus que jamais je suis décidé à vous offrir mon nom; daignez l'accepter.»

Ce billet était signé Adhémar de La Marche.

À peine en avais-je terminé la lecture, qu'Edmée rentra et s'approcha de la cheminée avec inquiétude, comme si elle eût oublié un objet précieux. Je lui tendis la lettre que je venais de lire, mais elle la prit d'un air distrait, et, se baissant vers le foyer, elle saisit avec précipitation et avec une sorte de joie un papier chiffonné que la flamme n'avait fait qu'effleurer. C'était la première réponse qu'elle avait faite au billet de M. de La Marche, et qu'elle n'avait pas jugé à propos d'envoyer.

—Edmée, lui dis-je en me jetant à ses genoux, laissez-moi voir ce papier. Quel qu'il soit, je me soumettrai à l'arrêt dicté par votre premier mouvement.

—En vérité, dit-elle avec une expression indéfinissable, le feriez-vous? Si j'aimais M. de La Marche, si je vous faisais un grand sacrifice en renonçant à lui, seriez-vous assez généreux pour me rendre ma parole?

J'eus un instant d'hésitation; une sueur froide parcourut mon corps. Je la regardai fixement; son œil impénétrable ne trahissait pas sa pensée. Si j'avais cru qu'elle m'aimât et qu'elle soumît ma vertu à une épreuve, j'aurais peut-être joué l'héroïsme; mais je craignis un piège; la passion l'emporta. Je ne me sentais pas la force de renoncer à elle de bonne grâce, et l'hypocrisie me répugnait. Je me levai tremblant de colère.

—Vous l'aimez, m'écriai-je, avouez que vous l'aimez!

—Et quand cela serait, répondit-elle en mettant le papier dans sa poche, où serait le crime?

—Le crime serait d'avoir menti jusqu'ici en me disant que vous ne l'aimiez pas.

—Jusqu'ici est beaucoup dire, reprit-elle en me regardant fixement; nous n'avons pas eu d'explication à cet égard depuis l'année passée. À cette époque, il était possible que je n'aimasse pas beaucoup Adhémar, et, à présent, il serait possible que je l'aimasse mieux que vous. Si je compare la conduite de l'un et de l'autre aujourd'hui, je vois d'un côté un homme sans orgueil et sans délicatesse, qui se prévaut d'un engagement que mon cœur n'a peut-être pas ratifié; de l'autre, je vois un admirable ami, dont le dévouement sublime brave tous les préjugés, et, me croyant souillée d'un affront ineffaçable, n'en persiste pas moins à couvrir cette tache de sa protection.

—Quoi! ce misérable croit que je vous ai fait violence, et il ne me provoque pas en duel?

—Il ne le croit pas, Bernard; il sait que vous m'avez fait évader de la Roche-Mauprat, mais il croit que vous m'avez secourue trop tard et que j'ai été victime des autres brigands.

—Et il veut vous épouser, Edmée? Ou c'est un homme sublime, en effet, ou il est plus endetté qu'on ne pense.

—Taisez-vous! dit Edmée avec colère; cette odieuse explication d'une conduite généreuse part d'une âme insensible et d'un esprit pervers. Taisez-vous, si vous ne voulez pas que je vous haïsse.

—Dites que vous me haïssez, Edmée, dites-le sans crainte, je le sais.

—Sans crainte! Vous devriez savoir aussi que je ne vous fais pas l'honneur de vous craindre. Enfin, répondez-moi: sans savoir ce que je prétends faire, comprenez-vous que vous devez me rendre ma liberté et renoncer à des droits barbares?

—Je ne comprends rien, sinon que je vous aime avec fureur et que je déchirerai avec mes ongles le cœur de celui qui osera vous disputer à moi. Je sais que je vous forcerai à m'aimer, et que, si je ne réussis pas, je ne souffrirai jamais, du moins, que vous apparteniez à un autre, moi vivant. On marchera sur mon corps criblé de blessures et saignant par tous les pores avant de vous passer au doigt un anneau de mariage; encore vous déshonorerai-je à mon dernier soupir en disant que vous êtes ma maîtresse, et je troublerai ainsi la joie de celui qui triomphera de moi; et, si je puis vous poignarder en expirant, je le ferai, afin que dans la tombe, du moins, vous soyez ma femme. Voilà ce que je compte faire, Edmée. Et maintenant, jouez au plus fin avec moi, conduisez-moi de piège en piège, gouvernez-moi par votre admirable politique: je pourrai être dupe cent fois, parce que je suis un ignorant; mais votre intrigue arrivera toujours au même dénouement, parce que j'ai juré par le nom de Mauprat!

—De Mauprat Coupe-jarret! répondit-elle avec une froide ironie.

Et elle voulut sortir.

J'allais lui saisir le bras lorsque la sonnette se fit entendre; c'était l'abbé qui rentrait. Aussitôt qu'il parut, Edmée lui serra la main et se retira dans sa chambre sans m'adresser un seul mot.

Le bon abbé, s'apercevant de mon trouble, me questionna avec l'assurance que devaient lui donner désormais ses droits à mon affection; mais ce point était le seul sur lequel nous ne nous fussions jamais expliqués. Il l'avait cherché en vain. Il ne m'avait pas donné une seule leçon d'histoire sans tirer des amours illustres un exemple ou un précepte de modération ou de générosité; mais il n'avait pas réussi à me faire dire un mot à ce sujet. Je ne pouvais lui pardonner tout à fait de m'avoir desservi auprès d'Edmée. Je croyais deviner qu'il me desservait encore, et je me tenais en garde contre tous les arguments de sa philosophie et toutes les séductions de son amitié. Ce soir-là, plus que jamais, je fus inattaquable. Je le laissai inquiet et chagrin, et j'allai me jeter sur mon lit, où je cachai ma tête dans les couvertures, afin d'étouffer les anciens sanglots, impitoyables vainqueurs de mon orgueil et de ma colère.

XIV

Le lendemain, mon désespoir fut sombre. Edmée fut de glace, M. de La Marche ne vint pas. Je crus m'apercevoir que l'abbé allait chez lui et entretenait Edmée du résultat de leur conférence. Ils furent, du reste, parfaitement calmes, et je dévorai mon inquiétude en silence; je ne pus être seul un instant avec Edmée. Le soir, je me rendis à pied chez M. de La Marche; je ne sais pas ce que je voulais lui dire; j'étais dans un état d'exaspération qui me poussait à agir sans but et sans plan. J'appris qu'il avait quitté Paris. Je rentrai. Je trouvai mon oncle fort triste. Il fronça le sourcil en me voyant, et, après avoir échangé avec moi quelques paroles oiseuses et forcées, il me laissa avec l'abbé, qui tenta de me faire parler et qui n'y réussit pas mieux que la veille. Je cherchai pendant plusieurs jours l'occasion de parler à Edmée; elle sut l'éviter constamment. On faisait les apprêts du départ pour Sainte-Sévère; elle ne montrait ni tristesse ni gaieté. Je me résolus à glisser dans les feuillets de son livre deux lignes pour lui demander un entretien. Je reçus la réponse suivante au bout de cinq minutes:

«Un entretien ne mènerait à rien. Vous persistez dans votre indélicatesse; moi, je persévérerai dans ma loyauté. Une conscience droite ne sait pas se dégager. J'ai juré de n'être jamais à un autre que vous. Je ne me marierai pas, mais je n'ai pas juré d'être à vous en dépit de tout. Si vous continuez à être indigne de mon estime, je saurai rester libre. Mon pauvre père décline vers la tombe; un couvent sera mon asile quand le seul lien qui m'attache à la société sera rompu.»

Ainsi j'avais rempli les conditions imposées par Edmée, et, pour toute récompense, elle me prescrivait de les rompre. Je me trouvais au même point que le jour de son entretien avec l'abbé.

Je passai le reste de la journée enfermé dans ma chambre; toute la nuit, je marchai avec agitation; je n'essayai pas de dormir. Je ne vous dirai pas quelles furent mes réflexions; elles ne furent pas indignes d'un honnête homme. Au point du jour, j'étais chez La Fayette. Il me procura les papiers nécessaires pour sortir de France. Il me dit d'aller l'attendre en Espagne, où il devait s'embarquer pour les États-Unis. Je rentrai à l'hôtel pour prendre les effets et l'argent indispensables au plus modeste voyageur. Je laissai un mot pour mon oncle, afin qu'il ne s'inquiétât pas de mon absence, que je promettais de lui expliquer avant peu dans une longue lettre. Je le suppliai de ne pas me juger jusque-là et de croire que ses bontés ne sortiraient jamais de mon cœur.

Je partis avant que personne fût levé dans la maison; je craignais que ma résolution ne m'abandonnât au moindre signe d'amitié, et je sentais que j'avais abusé d'une affection trop généreuse. Je ne pus passer devant l'appartement d'Edmée sans coller mes lèvres sur la serrure; puis, cachant ma tête dans mes mains, je me mis à courir comme un fou; je ne m'arrêtai guère que de l'autre côté des Pyrénées. Là, je pris un peu de repos, et j'écrivis à Edmée qu'elle était libre et que je ne contrarierais aucune de ses résolutions, mais qu'il m'était impossible d'être témoin du triomphe de mon rival. J'avais l'intime persuasion qu'elle l'aimait; j'étais résolu à étouffer mon amour; je promettais plus que je ne pouvais tenir, mais les premiers effets de l'orgueil blessé me donnaient confiance en moi-même. J'écrivis aussi à mon oncle pour lui dire que je ne me croirais pas digne des bontés illimitées qu'il avait eues pour moi tant que je n'aurais pas gagné mes éperons de chevalier. Je l'entretenais de mes espérances de gloire et de fortune guerrière avec toute la naïveté de mon orgueil, et, comme je pensais bien qu'Edmée lirait cette lettre, j'affectais une joie sans trouble et une ardeur sans regret. Je ne savais pas si mon oncle avait connaissance des vrais motifs de mon départ; mais ma fierté ne put se soumettre à les lui avouer. Il en fut de même à l'égard de l'abbé, auquel j'écrivis, d'ailleurs, une lettre pleine de reconnaissance et d'affection. Je terminais en suppliant mon oncle de ne faire aucune dépense à mon intention au triste donjon de la Roche-Mauprat, assurant que je ne pourrais jamais me résoudre à l'habiter, et de considérer le fief racheté par lui comme la propriété de sa fille. Je lui demandais seulement de vouloir bien m'avancer deux ou trois années de revenu de ma part, afin que je pusse faire les frais de mon équipement et ne pas rendre onéreux pour le noble La Fayette mon dévouement à la cause américaine.

On fut content de ma conduite et de mes lettres. Arrivé sur les côtes d'Espagne, je reçus de mon oncle une lettre pleine d'encouragements et de doux reproches sur mon brusque départ. Il me donnait sa bénédiction paternelle, déclarait sur son honneur que le fief de la Roche-Mauprat ne serait jamais repris par Edmée, et m'envoyait une somme considérable sans toucher à mon futur revenu. L'abbé joignait aux mêmes reproches des encouragements plus chauds encore. Il était facile de voir qu'il préférait le repos d'Edmée à mon bonheur, et qu'il éprouvait une joie véritable de mon départ. Cependant il m'aimait, et cette amitié s'exprimait d'une manière touchante à travers la satisfaction cruelle qui s'y mêlait. Il enviait mon sort. Il était plein d'ardeur pour la cause de l'indépendance et prétendait avoir été tenté plus d'une fois de jeter le froc aux orties et de prendre le mousquet; mais c'était de sa part une puérile affectation. Son naturel doux et timide resta toujours prêtre sous le manteau de la philosophie.

Un billet étroit et sans suscription se trouvait comme glissé après coup entre ces deux lettres. Je comprenais bien qu'il était de la seule personne qui m'intéressât réellement dans le monde, mais je n'avais pas le courage de l'ouvrir. Je marchais sur le sable au bord de la mer, retournant ce mince papier dans ma main tremblante, et craignant de perdre, en le lisant, l'espèce de calme désespéré que j'avais trouvé dans mon courage. Je craignais surtout des remerciements et l'expression d'une joie enthousiaste, derrière laquelle j'eusse aperçu un autre amour satisfait.

—Que peut-elle m'écrire? disais-je; pourquoi m'écrit-elle? Je ne veux pas de sa pitié, encore moins de sa reconnaissance.

J'étais tenté de jeter ce fatal billet à la mer. Une fois même, je l'élevai au-dessus des flots; mais je le serrai aussitôt contre mon cœur et l'y laissai quelques instants caché, comme si j'eusse cru à cette vue occulte des partisans du magnétisme, qui prétendent lire avec les organes du sentiment et de la pensée aussi bien qu'avec les yeux.

Enfin je me décidai à rompre le cachet et je lus ces mots:

«Tu as bien agi, Bernard; mais je ne te remercie pas, car je souffrirai de ton absence plus que je ne puis le dire. Va pourtant où ton honneur et l'amour de la sainte vérité t'appellent; mes vœux et mes prières te suivront partout. Reviens quand ta mission sera accomplie, tu ne me retrouveras ni mariée ni religieuse.»

Elle avait joint à ce billet la bague de cornaline qu'elle m'avait cédée durant ma maladie, et que je lui avais renvoyée en quittant Paris. Je fis faire une petite boîte d'or où j'enfermai le billet et cet anneau, et que je plaçai sur moi comme un scapulaire. La Fayette, arrêté en France par ordre du gouvernement, qui s'opposait à son expédition, vint nous joindre bientôt, après s'être évadé de prison. J'avais eu le temps de faire mes préparatifs; je mis à la voile plein de tristesse, d'ambition et d'espérance.

Vous n'attendez pas que je vous fasse le récit de la guerre d'Amérique. Encore une fois, j'isole mon existence des faits de l'histoire, en vous contant mes aventures. Mais ici je supprimerai même mes aventures personnelles; elles forment dans ma mémoire un chapitre à part, où Edmée joue le rôle d'une madone constamment invoquée, mais invisible. Je ne puis croire que vous preniez le moindre intérêt à entendre les incidents d'une portion de récit d'où cette figure angélique, la seule digne d'occuper votre attention, et par elle-même d'abord, et par son attention sur moi, serait entièrement absente. Je vous dirai seulement que, des grades inférieurs, joyeusement acceptés par moi au début, dans l'armée de Washington, je parvins régulièrement, mais rapidement, au grade d'officier. Mon éducation militaire fut prompte. Là, comme dans tout ce que j'ai entrepris durant ma vie, je me mis tout entier; et, voulant obstinément, je triomphai des difficultés.

J'obtins la confiance de mes chefs illustres. Mon excellente constitution me rendait propre aux fatigues de la guerre; mes anciennes habitudes de brigand me furent même d'un secours immense; je supportais les revers avec un calme que n'avaient pas tous les jeunes Français débarqués avec moi, quel que fut d'ailleurs l'éclat de leur courage. Le mien fut froid et tenace, à la grande surprise de nos alliés, qui doutèrent plus d'une fois de mon origine, en voyant combien je me familiarisais vite avec les forêts, et comme je savais lutter de ruse et de méfiance avec les sauvages qui inquiétèrent parfois nos manœuvres.

Au milieu de mes travaux et de mes déplacements, j'eus le bonheur de pouvoir cultiver mon esprit dans l'intimité d'un jeune homme de mérite que la Providence me donna pour compagnon et pour ami. L'amour des sciences naturelles l'avait jeté dans notre expédition, et il s'y conduisait en bon militaire; mais il était facile de voir que la sympathie politique ne jouait dans sa résolution qu'un rôle secondaire. Il n'avait aucun désir d'avancement, aucune aptitude aux études stratégiques. Son herbier et ses observations zoologiques l'occupaient bien plus que le succès de la guerre et le triomphe de la liberté. Il se battait trop bien dans l'occasion pour mériter jamais le reproche de tiédeur; mais, jusqu'à la veille du combat, et dès le lendemain, il semblait ignorer qu'il fut question d'autre chose que d'une excursion scientifique dans les savanes du nouveau monde. Son portemanteau était toujours rempli, non d'argent et de nippes, mais d'échantillons d'histoire naturelle; et, tandis que, couchés sur l'herbe, nous étions attentifs aux moindres bruits qui pouvaient nous révéler l'approche de l'ennemi, il était absorbé dans l'analyse d'une plante ou d'un insecte. C'était un admirable jeune homme, pur comme un ange, désintéressé comme un stoïque, patient comme un savant, et avec cela enjoué et affectueux. Lorsqu'une surprise nous mettait en danger, il n'avait de soucis et d'exclamations que pour les précieux cailloux et les inappréciables brins d'herbe qu'il portait en groupe; et pourtant, lorsqu'un de nous était blessé, il le soignait avec une bonté et un zèle incomparables.

Il vit, un jour, la boîte d'or que je cachais sous mes habits, et il me supplia instamment de la lui céder pour y mettre quelques pattes de mouche et quelques ailes de cigale qu'il eût défendues jusqu'à la dernière goutte de son sang. Il me fallut tout le respect que je portais aux reliques de l'amour pour résister aux instances de l'amitié. Tout ce qu'il put obtenir de moi, ce fut de glisser dans ma précieuse boîte une petite plante fort jolie qu'il prétendait avoir découverte le premier, et qui n'eut droit d'asile à côté du billet et de l'anneau de ma fiancée qu'à la condition de s'appeler Edmunda sylvestris. Il y consentit; il avait donné à un beau pommier sauvage le nom de Samuel Adams, celui de Franklin à je ne sais quelle abeille industrieuse, et rien ne lui plaisait comme d'associer ces nobles enthousiasmes à ses ingénieuses observations.

Je conçus pour lui un attachement d'autant plus vif que c'était ma première amitié pour un homme de mon âge. Le charme que je trouvais dans cette liaison me révéla une face de la vie, des facultés et des besoins de l'âme que je ne connaissais pas. Comme je ne pus me détacher jamais des premières impressions de mon enfance, dans mon amour pour la chevalerie, je me plus à voir en lui mon frère d'armes, et je voulus qu'il me donnât ce titre, à l'exclusion de tout autre ami intime. Il s'y prêta avec un abandon de cœur qui me prouva combien la sympathie était vive entre nous. Il prétendait que j'étais né pour être naturaliste, à cause de mon aptitude à la vie nomade et aux rudes expéditions. Il me reprochait un peu de préoccupation et me grondait sérieusement lorsque je marchais étourdiment sur des plantes intéressantes; mais il assurait que j'étais doué de l'esprit de méthode et que je pourrais inventer un jour, non pas une théorie de la nature, mais un excellent système de classification. Sa prédiction ne se réalisa point, mais ses encouragements réveillèrent en moi le goût de l'étude et empêchèrent mon esprit de retomber en paralysie dans la vie des camps. Il fut pour moi l'envoyé du ciel; sans lui, je fusse redevenu peut-être, sinon le coupe-jarret de la Roche-Mauprat, du moins le sauvage de la Varenne. Ses enseignements ranimèrent en moi le sentiment de la vie intellectuelle. Il agrandit mes idées, il ennoblit aussi mes instincts; car, si une merveilleuse droiture et des habitudes de modestie l'empêchaient de se jeter dans les discussions philosophiques, il avait l'amour inné de la justice et décidait avec une sagacité infaillible toutes les questions de sentiment et de moralité. Il prit sur moi un ascendant que n'eut jamais pu prendre l'abbé dans la position où notre méfiance mutuelle nous avait placés dès le principe. Il me révéla une grande partie du monde physique; mais ce qu'il m'apprit de plus précieux fut de m'habituer à me connaître moi-même et à réfléchir sur mes impressions. Je parvins à gouverner mes mouvements jusqu'à un certain point. Je ne me corrigeai jamais de l'orgueil et de la violence. On ne change pas l'essence de son être, mais on dirige vers le bien ses facultés diverses; on arrive presque à utiliser ses défauts; c'est, au reste, le grand secret et le grand problème de l'éducation.

Les entretiens de mon cher Arthur m'amenèrent à de telles réflexions, que je parvins à déduire logiquement de tous mes souvenirs les motifs de la conduite d'Edmée. Je la trouvai grande et généreuse, surtout dans les choses qui, mal vues et mal appréciées, m'avaient le plus blessé. Je ne l'en aimai pas davantage, c'était impossible; mais j'arrivai à comprendre pourquoi je l'aimais invinciblement malgré tout ce qu'elle m'avait fait souffrir. Cette flamme sainte brûla dans mon âme, sans pâlir un seul instant, durant les six années de notre séparation. Malgré l'excès de vie qui débordait mon être, malgré les excitations d'une nature extérieure pleine de volupté, malgré les mauvais exemples et les nombreuses occasions qui sollicitent la faiblesse humaine dans la liberté de la vie errante et militaire, je prends Dieu à témoin que je conservai intacte ma robe d'innocence et que je ne connus pas le baiser d'une seule femme. Arthur, qu'une organisation plus calme sollicitait moins vivement et que le travail de l'intelligence absorbait presque tout entier, ne fut pas toujours aussi austère; il m'engagea même plusieurs fois à ne pas courir les dangers d'une vie exceptionnelle, contraire au vœu de la nature. Quand je lui confiai qu'une grande passion éloignait de moi toute faiblesse et rendait toute chute impossible, il cessa de combattre ce qu'il appelait mon fanatisme (c'était un mot très en vogue et qui s'appliquait à presque tout indifféremment), et je remarquai qu'il avait pour moi une estime plus profonde, je dirai même une sorte de respect qui ne s'exprimait point par des paroles, mais qui se révélait dans mille petits témoignages d'adhésion et de déférence.

Un jour qu'il me parlait de la grande puissance qu'exerce la douceur extérieure jointe à une volonté inébranlable, me citant pour exemple et le bien et le mal dans l'histoire des hommes, surtout la douceur des apôtres et l'hypocrisie des prêtres de toutes les religions, il me vint à l'idée de lui demander si, avec la fougue de mon sang et l'emportement de mon caractère, je pourrais jamais exercer une influence quelconque sur mes proches. En me servant de ce dernier mot, je ne songeais qu'à Edmée. Arthur me répondit que j'aurais un autre ascendant que celui de la douceur acquise.

—Ce sera, dit-il, celui de la bonté naturelle. La chaleur de l'âme, l'ardeur et la persévérance de l'affection, voilà ce qu'il faut dans la vie de famille, et ces qualités font aimer nos défauts à ceux-là mêmes qui habituellement en souffrent le plus. Nous devons donc tâcher de nous vaincre par amour pour ceux qui nous aiment; mais se proposer un système de modération dans le sein de l'amour ou de l'amitié serait, je pense, une recherche puérile, un travail égoïste, et qui tuerait l'affection en nous-mêmes d'abord et bientôt après dans les autres. Je ne vous parlais de modération réfléchie que dans l'application de l'autorité sur les masses. Or si vous avez jamais l'ambition...

—Or vous croyez, lui dis-je sans écouter la dernière partie de son discours, que, tel que vous me connaissez, je puis rendre une femme heureuse et me faire aimer d'elle malgré tous mes défauts et les torts qu'ils entraînent?

—Ô cervelle amoureuse! s'écria-t-il, qu'il est difficile de vous distraire!... Eh bien, si vous le voulez, Bernard, je vous dirai ce que je pense de vos amours. La personne que vous aimez si ardemment vous aime, à moins qu'elle ne soit incapable d'aimer ou tout à fait dépourvue de jugement.

Je lui assurai qu'elle était autant au-dessus de toutes les autres femmes que le lion est au-dessus de l'écureuil, le cèdre au-dessus de l'hysope, et, à force de métaphores, je réussis à le convaincre. Alors il m'engagea à lui confier quelques détails, afin, disait-il, qu'il pût juger ma position à l'égard d'Edmée. Je lui ouvris mon cœur sans réserve et lui racontai mon histoire d'un bout à l'autre. Nous étions alors sur la lisière d'une belle forêt vierge, aux derniers rayons du couchant. Le parc de Sainte-Sévère, avec ses beaux chênes seigneuriaux qui n'avaient jamais subi l'outrage de la cognée, se représentait à ma pensée pendant que je regardais les arbres du désert affranchis de toute culture, s'épanouissant dans leur force et dans leur grâce primitive au-dessus de nos têtes. L'horizon brûlant me rappelait les visites du soir à la cabane de Patience, Edmée assise sous les pampres dorés; et le chant des perruches allègres me retraçait celui des beaux oiseaux exotiques qu'elle élevait dans sa chambre. Je pleurai en songeant à l'éloignement de ma patrie, au large Océan qui nous séparait et qui a englouti tant de pèlerins au moment où ils saluaient la rive natale. Je pensai aussi aux chances de la fortune, aux dangers de la guerre, et, pour la première fois, j'eus peur de mourir; car mon cher Arthur, serrant ma main dans les siennes, m'assurait que j'étais aimé et qu'il voyait une nouvelle preuve d'affection dans chaque trait de rigueur et de méfiance.

—Enfant, me disait-il, si elle ne voulait pas t'épouser, ne vois-tu pas qu'elle aurait eu cent manières de se débarrasser à jamais de tes prétentions? Et, si elle n'avait pour toi une tendresse inépuisable, se serait-elle donné tant de peine et imposé tant de sacrifices pour te tirer de l'abjection où elle t'avait trouvé et pour te rendre digne d'elle? Eh bien, toi qui ne rêves qu'aux antiques prouesses de la chevalerie errante, ne vois-tu pas que tu es un noble preux, condamné par ta dame à de rudes épreuves pour avoir manqué aux lois de la galanterie, en réclamant d'un ton impérieux l'amour qu'on doit implorer à genoux?

Il entrait alors dans un examen détaillé de mes crimes et trouvait les châtiments rudes, mais justes; il discutait ensuite les probabilités de l'avenir et me donnait l'excellent conseil de me soumettre jusqu'à ce qu'on jugeât à propos de m'absoudre.

—Mais, lui disais-je, n'est-ce point une honte qu'un homme mûri, comme je le suis maintenant, par la réflexion et rudement éprouvé par la guerre se soumette comme un enfant au caprice d'une femme?

—Non, me répondait Arthur, ce n'est point une honte, et la conduite de cette femme n'est point dictée par le caprice. Il n'y a que de l'honneur à réparer le mal qu'on a fait, et combien peu d'hommes en sont capables! Il n'y a que justice dans la pudeur offensée qui réclame ses droits et son indépendance naturelle. Vous vous êtes conduit comme Albion, ne vous étonnez pas qu'Edmée se conduise comme Philadelphie. Elle ne se rendra qu'à la condition d'une paix glorieuse, et elle aura raison.

Il voulut savoir quelle conduite avait tenue Edmée à mon égard depuis deux ans que nous étions en Amérique. Je lui montrai les rares et courtes lettres que j'avais reçues d'elle. Il fut frappé du grand sens et de la parfaite loyauté qui lui parurent ressortir de l'élévation et de la précision virile du style. Edmée ne me faisait aucune promesse et ne m'encourageait même par aucune espérance directe; mais elle témoignait un vif désir de mon retour et me parlait du bonheur que nous goûterions tous, réunis autour de l'âtre, quand mes récits extraordinaires prolongeraient les veillées du château; elle n'hésitait pas à me dire que j'étais, avec son père, l'unique sollicitude de sa vie. Cependant, malgré une tendresse si soutenue, un terrible soupçon m'obsédait. Dans ces courtes lettres de ma cousine, comme dans celles de son père, comme dans les longues épîtres tendres et fleuries de l'abbé Aubert, on ne me faisait jamais part des événements qui pouvaient et qui devaient survenir dans la famille. Chacun m'entretenait de soi-même, et jamais ils ne me disaient un mot les uns des autres; c'est tout au plus si on me parlait des attaques de goutte du chevalier. Il y avait comme une convention passée entre chacun des trois de ne me point dire les occupations et la situation d'esprit des deux autres.

—Éclaire-moi et rassure-moi, si tu peux, à cet égard, dis-je à Arthur. Il y a des moments où je m'imagine qu'Edmée est mariée, et qu'on est convenu de ne me l'apprendre qu'à mon retour; car enfin qui l'en empêche? Est-il probable qu'elle m'aime assez pour vivre dans la solitude par amour pour moi, tandis que cet amour, soumis aux principes d'une froide raison et d'une austère conscience, se résigne à voir mon absence se prolonger indéfiniment avec la guerre? J'ai des devoirs à remplir ici, sans nul doute; l'honneur exige que je défende mon drapeau jusqu'au jour du triomphe ou de la défaite irréparable de la cause que je sers; mais je sens que je préfère Edmée à ces vains honneurs et que, pour la voir une heure plus tôt, j'abandonnerais mon nom à la risée et aux malédictions de l'univers.

—Cette dernière pensée vous est suggérée, répondit Arthur en souriant, par la violence de votre passion; mais vous n'agiriez point comme vous dites, l'occasion se présentant. Quand nous sommes aux prises avec une seule de nos facultés, nous croyons les autres anéanties; mais qu'un choc extérieur les réveille, et nous voyons bien que notre âme vit par plusieurs points à la fois. Vous n'êtes pas insensible à la gloire, Bernard, et, si Edmée vous invitait à y renoncer, vous vous apercevriez que vous y teniez plus que vous ne pensiez; vous avez d'ardentes convictions républicaines, et c'est Edmée qui vous les a inspirées la première. Que penseriez-vous d'elle, et que serait-elle, en effet, si elle vous disait aujourd'hui: «Il y a, au-dessus de la religion que je vous ai prêchée et des dieux que je vous ai révélés, quelque chose de plus auguste et de plus sacré: c'est mon bon plaisir?» Bernard, votre amour est plein d'exigences contradictoires. L'inconséquence est, d'ailleurs, le propre de tous les amours humaines. Les hommes s'imaginent que la femme n'a point d'existence par elle-même et qu'elle doit toujours s'absorber en eux, et pourtant ils n'aiment fortement que la femme qui paraît s'élever, par son caractère, au-dessus de la faiblesse et de l'inertie de son sexe. Vous voyez sous ce climat tous les colons disposer de la beauté de leurs esclaves, mais ils ne les aiment point, quelque belles qu'elles soient; et, lorsque par hasard ils s'attachent à une d'elles, leur premier soin est de l'affranchir. Jusque-là, ils ne croient pas avoir affaire à une créature humaine. L'esprit d'indépendance, la notion de la vertu, l'amour du devoir, privilège des âmes élevées, est donc nécessaire dans une compagne; et plus votre maîtresse vous montre de force et de patience, plus vous la chérissez, en dépit de vos souffrances. Sachez donc distinguer l'amour du désir; le désir veut détruire les obstacles qui l'attirent, et il meurt sur les débris d'une vertu vaincue; l'amour veut vivre, et, pour cela, il veut voir l'objet de son culte longtemps défendu par cette muraille de diamant dont la force et l'éclat font la valeur et la beauté.

C'est ainsi qu'Arthur m'expliquait les ressorts mystérieux de ma passion et projetait la lumière de sa sagesse dans les orages ténébreux de mon âme. Quelquefois il ajoutait:

—Si le ciel m'eût donné la femme que j'ai parfois rêvée, je crois que j'aurais su faire de mon amour une passion noble et généreuse; mais la science prend trop de temps: je n'ai pas eu le loisir de chercher mon idéal, et, si je l'ai rencontré, je n'ai pu ni l'étudier ni le reconnaître. Ce bonheur vous est accordé, Bernard; mais vous n'approfondirez pas l'histoire naturelle: un seul homme ne peut pas tout avoir.

Quant à mon soupçon sur le mariage d'Edmée que je redoutais, il le rejetait bien loin, comme une obsession maladive. Il trouvait, au contraire, dans le silence d'Edmée à cet égard, une admirable délicatesse de conduite et de sentiments.

—Une personne vaine prendrait soin, disait-il, de vous apprendre tous les sacrifices qu'elle vous fait, de vous énumérer les titres et les qualités des prétendants qu'elle repousse; mais Edmée est une âme trop élevée, un esprit trop sérieux, pour entrer dans ces détails futiles. Elle regarde vos conventions comme inviolables et n'imite pas ces consciences faibles qui parlent toujours de leurs victoires pour se faire un mérite de ce que la vraie force trouve facile. Elle est née si fidèle, qu'elle n'imagine même pas qu'on puisse la soupçonner de ne pas l'être.

Ces entretiens versaient un baume salutaire sur mes blessures. Lorsque la France accorda enfin ouvertement son alliance à la cause américaine, j'appris de l'abbé une nouvelle qui me rassura entièrement sur un point. Il m'écrivait que probablement je retrouverais au nouveau monde un ancien ami. Le comte de La Marche avait obtenu un régiment, et il partait pour les États-Unis.

«Entre nous soit dit, ajoutait l'abbé, il lui était bien nécessaire de se créer une position. Ce jeune homme, quoique modeste et sage, a toujours eu la faiblesse de céder à un préjugé de famille. Il avait honte de sa pauvreté et la cachait comme on cache une lèpre, si bien qu'il a achevé de se ruiner en ne voulant pas laisser paraître les progrès de sa ruine. On attribue dans le monde la rupture d'Edmée avec lui à ces revers de fortune, et l'on va jusqu'à dire qu'il était peu épris de sa personne et beaucoup de sa dot. Je ne saurais me résoudre à lui supposer des vues basses, et je crois seulement qu'il a subi les souffrances auxquelles conduisent de faux principes sur le prix des biens de ce monde. Si vous le rencontrez, Edmée désire que vous lui témoigniez de l'intérêt et que vous lui exprimiez celui qu'elle a toujours manifesté pour lui. La conduite de votre admirable cousine a été, en ceci comme en toute chose, pleine de douceur et de dignité.»

XV

La veille du départ de M. de La Marche, après l'envoi de la lettre de l'abbé, il s'était passé dans la Varenne un petit événement qui me causa en Amérique une surprise agréable et plaisante, et qui, d'ailleurs, s'enchaîna d'une manière remarquable aux événements les plus importants de ma vie, ainsi que vous le verrez plus tard.

Quoique assez grièvement blessé à la malheureuse affaire de Savannah, j'étais activement occupé en Virginie, sous les ordres du général Green, à rassembler les débris de l'armée de Gates, qui était, à mes yeux, un héros bien supérieur à son rival heureux Washington. Nous venions d'apprendre le débarquement de l'escadre de M. de Ternay, et la tristesse qui nous avait gagnés à cette époque de revers et de détresse commençait à se dissiper devant l'espoir d'un secours plus considérable que celui qui nous arrivait en effet. Je me promenais dans les bois, à peu de distance du camp, avec Arthur, et nous profitions de ce moment de répit pour nous entretenir enfin d'autre chose que de Cornwallis et de l'infâme Arnolds. Longtemps affligés par le spectacle des maux de la nation américaine, par la crainte de voir l'injustice et la cupidité triompher de la cause des peuples, nous nous abandonnions à une douce gaieté. Lorsque j'avais une heure de loisir, j'oubliais mes rudes travaux pour me réfugier dans l'oasis de mes pensées, dans la famille de Sainte-Sévère. Selon ma coutume, à ces heures-là, je racontais au complaisant Arthur quelque scène bouffonne de mes débuts dans la vie au sortir de la Roche-Mauprat. Je lui décrivais tantôt ma première toilette, tantôt le mépris et l'horreur de Mlle Leblanc pour ma personne, et ses recommandations à son ami Saint-Jean de ne jamais approcher de moi à la portée du bras. Je ne sais comment, au milieu de ces amusantes figures, celle du solennel hidalgo Marcasse se présenta à mon imagination, et je me mis à faire la peinture fidèle et détaillée de l'habillement, de la démarche et de la conversation de cet énigmatique personnage. Ce n'est pas que Marcasse fût réellement aussi comique qu'il m'apparaissait à travers ma fantaisie; mais, à vingt ans, un homme n'est qu'un enfant, surtout lorsqu'il est militaire, qu'il vient d'échapper à de grands périls, et que la conquête de sa propre vie le remplit d'un orgueil insouciant. Arthur riait de tout son cœur en m'écoutant et m'assurait qu'il donnerait tout son bagage de naturaliste pour un animal aussi curieux que celui dont je lui faisais la description. Le plaisir qu'il trouvait à partager mes enfantillages me donnant de la verve, je ne sais si j'aurais pu résister au désir de charger un peu mon modèle, lorsque tout à coup, au détour du chemin, nous nous trouvâmes en présence d'un homme de haute taille, pauvrement vêtu, pitoyablement décharné, lequel marchait à nous d'un air grave et pensif, portant à la main une longue épée nue, dont la pointe était pacifiquement baissée jusqu'à terre. Ce personnage ressemblait si fort à celui que je venais de décrire, qu'Arthur, frappé de l'à-propos, fut pris d'un rire inextinguible, et, se rangeant de côté pour laisser passer le sosie de Marcasse, se jeta sur le gazon au milieu d'une quinte de toux convulsive.

Quant à moi, je ne riais point, car rien de ce qui semble surnaturel ne manque de frapper vivement l'homme le plus habitué au danger. La jambe en avant, l'œil fixe, le bras étendu, nous nous approchions l'un vers l'autre, moi et lui, non pas l'ombre de Marcasse, mais la personne respectable, en chair et en os, de l'hidalgo preneur de taupes.

Pétrifié de surprise, lorsque je vis ce que je prenais pour un spectre porter lentement la main à la corne de son chapeau et le soulever sans perdre une ligne de sa taille, je reculai de trois pas, et cette émotion, qu'Arthur prit pour une facétie de ma part, augmenta sa gaieté. Le chasseur de belettes n'en fut aucunement ému; peut-être pensa-t-il, dans son calme judicieux, que c'était la manière d'aborder les gens sur l'autre rive de l'Océan.

Mais la gaieté d'Arthur faillit redevenir contagieuse lorsque Marcasse me dit avec un flegme incomparable:

—Il y a longtemps, monsieur Bernard, que j'ai l'honneur de vous chercher.

—Il y a longtemps, en effet, mon bon Marcasse, répondis-je en serrant gaiement la main de cet ancien ami; mais dis-moi par quel pouvoir inouï j'ai eu le bonheur de t'attirer jusqu'ici. Autrefois, tu passais pour sorcier; le serais-je devenu aussi sans m'en douter?

—Je vous dirai tout cela, mon cher général, répondit Marcasse, que mon uniforme de capitaine éblouissait apparemment; veuillez me permettre d'aller avec vous, et je vous dirai bien des choses, bien des choses!

En entendant Marcasse répéter son dernier mot d'une voix affaiblie et comme se faisant écho à lui-même, manie qu'un instant auparavant j'étais en train de contrefaire, Arthur se remit à rire. Marcasse se retourna vers lui, et, l'ayant regardé fixement, le salua avec une gravité imperturbable. Arthur, reprenant tout à coup son sérieux, se leva et lui rendit son salut jusqu'à terre avec une dignité comique.

Nous retournâmes ensemble au camp. Chemin faisant, Marcasse me raconta son histoire dans ce style bref, qui, forçant l'auditeur à mille questions fatigantes, loin de simplifier le discours, le compliquait extraordinairement. Ce fut un grand divertissement pour Arthur; mais comme vous ne trouveriez pas le même plaisir à entendre une relation exacte de cet interminable dialogue, je me bornerai à vous dire comment Marcasse s'était décidé à quitter sa patrie et ses amis pour apporter à la cause américaine le secours de sa longue épée.

M. de La Marche partait pour l'Amérique à l'époque où Marcasse, installé à son château du Berry pour huit jours, faisait sa ronde annuelle sur les poutres et solives des greniers. La maison du comte, bouleversée de ce départ, se livrait à de merveilleux commentaires sur ce pays lointain, plein de dangers, de prodiges, d'où l'on ne revenait jamais, suivant les beaux esprits du village, qu'avec une fortune si considérable et tant de lingots d'or et d'argent, qu'il fallait dix vaisseaux pour les rapporter. Sous son extérieur glacé, don Marcasse, semblable aux volcans hyperboréens, cachait une imagination brûlante, un amour passionné pour l'extraordinaire. Habitué à vivre en équilibre sur les ais des charpentes, dans une région évidemment plus élevée que les autres hommes, et n'étant pas insensible à la gloire d'étonner chaque jour les assistants par la hardiesse et la tranquillité de ses manœuvres acrobatiques, il se laissa enflammer par la peinture de l'Eldorado, et cette fantaisie fut d'autant plus vive que, selon son habitude, il ne s'en ouvrit à personne. M. de La Marche fut donc fort surpris, lorsque, la veille de son départ, Marcasse se présenta devant lui et lui proposa de l'accompagner en Amérique en qualité de valet de chambre. En vain M. de La Marche lui représenta qu'il était bien vieux pour quitter son état et pour courir les chances d'une existence nouvelle; Marcasse montra tant de fermeté, qu'il finit par le convaincre. Plusieurs raisons déterminèrent M. de La Marche à faire ce singulier choix. Il avait résolu d'emmener un domestique encore plus âgé que le chasseur de belettes, et qui ne le suivait qu'avec beaucoup de répugnance. Mais cet homme avait toute sa confiance, faveur que M. de La Marche accordait difficilement, n'ayant du train d'un homme de qualité que l'apparence, et voulant être servi avec économie, prudence et fidélité. Il connaissait Marcasse pour un homme scrupuleusement honnête, et même singulièrement désintéressé; car il y avait du don Quichotte dans l'âme de Marcasse tout aussi bien que dans sa personne. Il avait trouvé dans une ruine une sorte de trésor, c'est-à-dire un pot de grès renfermant une somme de dix mille francs environ, en vieille monnaie d'or et d'argent; et non seulement il l'avait remis au possesseur de la ruine, qu'il aurait pu tromper à son aise, mais encore il avait refusé une récompense, disant avec emphase, dans son jargon abréviatif, que l'honnêteté mourrait se vendant.

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