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Mathilde

EUGÈNE SÜE. (continued 3)

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Tout était accompli.

Je l'avouerai, tant que je pus avoir un doute sur l'heureuse issue de mon projet, mes craintes, mes incertitudes, mes angoisses suffiront pour me distraire... Mais arrivée au terme que je m'étais proposé, j'eus un moment d'abattement désespéré.

Ma tâche était accomplie. Emma serait heureuse, M. de Rochegune serait heureux; mais moi... moi...

Je dirai tout...

Tant que M. de Rochegune considéra son mariage avec Emma comme une sorte de sacrifice, tant que je le vis presque malgré lui sous l'influence de mon souvenir, j'éprouvai une sorte de satisfaction mélancolique, mon dévouement me coûtait moins.

Mais lorsque peu à peu il subit le charme irrésistible de cette enfant, qu'il voyait, pour ainsi dire, renaître et revivre sous son regard; mais lorsqu'il découvrit les trésors de cette âme angélique, mais lorsqu'il me dit avec effusion qu'il n'y avait peut-être qu'une femme au monde capable de le consoler de mon abandon, et que cette femme était Emma... mais lorsqu'il me dit que le bonheur qu'il me devrait lui ferait sans doute oublier un jour... les chagrins que je lui avais causés... oh! alors, je l'avoue, j'eus de bien amers, de bien douloureux ressentiments... J'en avais honte... j'en savais l'indignité, mais je ne pouvais leur échapper......

. . . . . . . . . .

Bientôt ce mariage fut la nouvelle de tout Paris.

Les uns y virent une preuve de dépit ou d'inconstance de la part de M. de Rochegune; d'autres un tour de force de madame de Richeville, qui était arrivée à ses fins à force de finesse et d'habileté; pour d'autres, ce fut un mariage d'inclination; plusieurs, enfin, affirmèrent que M. de Rochegune, avant tout possédé du besoin de faire parler de lui, n'avait considéré dans cette union qu'une originalité, car il n'était pas supposable que l'on donnât cent mille écus de rente à une pauvre orpheline sans une arrière-pensée quiconque.

Le mariage devait se faire à Rochegune dès que les formalités le permettraient.

CHAPITRE XI.

UN MARIAGE.

Je n'ai pas parlé de ma vie intérieure pendant cette période; les funestes communications de M. Lugarto avaient complétement cessé. Je m'étais familiarisée avec mes premières craintes: Blondeau couchait dans ma chambre. Comme je mangeais fort peu et que je redoutais toujours quelque trahison, elle préparait elle-même mes repas avec des précautions infinies.

J'avais fait clouer solidement la boiserie qui servait de cachette. On sourira sans doute de mon héroïque résolution, mais j'avais acheté un poignard très-acéré qui restait toujours près de mon lit.

Pendant les premiers temps qui suivirent la réception de la lettre de M. Lugarto, j'eus des rêves horribles; mais peu à peu ils cessèrent: je m'habituai à cette position qui m'avait d'abord semblé effrayante et presque intolérable.

Je voyais rarement M. de Lancry; il avait sans doute perdu tout espoir de retrouver Ursule, malgré la soumission avec laquelle il avait obéi à ses ordres à mon égard.

Si j'avais insisté auprès de mon mari pour obtenir notre séparation, il y aurait peut-être consenti, mais, pour mille raisons que l'on comprend, j'étais obligée non-seulement de rester quelque temps encore dans cette position, mais de paraître l'accepter avec joie.

Ma vie était très-uniforme; je voyais presque tous les jours madame de Richeville et Emma, je ne recevais personne chez moi. Le jour, je dessinais, je brodais; puis j'allais faire quelques promenades au parc de Monceaux, ou quelques visites au bon prince d'Héricourt et à sa femme, qui m'avaient conservé leur amitié, tout en me grondant avec bienveillance au sujet de mon fol amour et de mon dévouement si mal placé.

J'attendais avec impatience le mariage de M. de Rochegune. Alors je comptais me retirer à Maran, que madame de Richeville avait racheté sous son nom; je lui avais aussi confié mes diamants, qui me venaient de ma mère; ils valaient, je crois, plus de cinquante mille écus. Mon mari avait tout tenté pour me forcer de les lui livrer; j'avais toujours résisté, comptant en faire un jour le prix de notre séparation légale.

S'il acceptait, comme je devais le croire, il ne me serait alors que trop facile de dire et de faire croire que M. de Lancry s'était lassé de la vie que nous menions, et que j'avais été encore une fois dupe de mon dévouement. On ne s'intéresserait pas sans doute à une victime aussi stupide que je l'étais, mais je me consolerais en rompant enfin mon horrible chaîne.

Un fait assez insignifiant en lui-même me fit prendre une résolution qui eut plus tard de funestes conséquences.

Depuis quelque temps rien ne me faisait soupçonner la funeste influence de M. Lugarto, lorsqu'un jour je crus m'apercevoir de quelque dérangement dans le classement d'une assez grande quantité de lettres que j'avais serrées dans un coffret d'écaille dont je portais toujours la clef sur moi.

Aucune lettre ne manquait, mais il me sembla que le coffret avait été ouvert en mon absence.

Je ne pouvais mettre un instant en doute la fidélité de Blondeau; mais quoique je n'eusse pas de raison de soupçonner l'autre domestique que j'avais, songeant à la puissance de l'or de M. Lugarto et à ses ressources de corruption, je me décidai à ne garder chez moi aucun de mes papiers importants.

Dans ce nombre il y avait ma correspondance avec Emma, correspondance qui prouvait la part que j'avais eue à son mariage, ainsi que plusieurs lettres de M. de Rochegune, dans lesquelles il me parlait de la maladie d'Emma, du chagrin où il était de ne pouvoir que se désoler, puisqu'il n'aurait épousé cette enfant que par pitié, etc., etc.

Il m'était donc impossible de confier ces lettres à M. de Rochegune ou à madame de Richeville, un hasard pouvant leur découvrir ce que j'avais tant d'intérêt à leur cacher; elle et lui étaient, d'ailleurs, comme moi, l'objet de la haine de M. Lugarto, et ces papiers n'eussent pas, sous ce rapport, été plus en sûreté là que chez moi. Je ne savais à qui les remettre, lorsque je songeai à M. de Senneville.

Je le voyais souvent chez sa tante; on me l'avait dit homme d'honneur, sûr et secret. Je le priai de me garder ce dépôt...

Il fut convenu avec lui que, lorsque j'aurais quelques papiers à joindre à ceux que je lui enverrais, Blondeau irait chez lui et les placerait dans la cassette, dont elle aurait la clef.

M. de Senneville mit la meilleure grâce du monde à me rendre ce léger service. Je craignais tellement l'espionnage de M. Lugarto et le terrible usage qu'il aurait pu faire de cette correspondance, s'il avait su où la surprendre, que je priai M. de Senneville de venir une fois chez moi le soir, afin qu'il pût emporter ce coffret sans être vu.

M. de Senneville eut le tact de ne pas me parler des soins qu'il m'avait rendus autrefois; il sentit qu'il eût été de très-mauvais goût de paraître renouveler ses prétentions à propos de l'obligation que je contractais envers lui.

Je reçus cette lettre de M. de Rochegune quelques jours après son départ pour sa terre, où s'était fait son mariage.

Rochegune, 20 octobre 1836.

«Emma est ma femme; c'est à vous, noble et sincère amie, que je viens rendre grâce de ce bonheur. Il est votre ouvrage, vos prévisions se sont réalisées, je marche maintenant dans la vie d'un pas libre et sûr, devant moi l'horizon s'éclaircit, de jour en jour il devient plus pur. Vos conseils m'ont rattaché à l'existence par des liens sacrés... Avoir des liens, c'est avoir des devoirs, et l'accomplissement d'un devoir a toujours été pour moi un sérieux plaisir.

«Je tiens à vous écrire parce que mon mariage doit être un événement dans votre vie. Plus je m'éloigne du temps où vous avez renversé mes espérances, plus la raison reprend d'empire sur moi; plus mon esprit se dégage des basses préoccupations qui l'avaient obscurci, plus je m'applaudis d'avoir suivi vos conseils.

«Vous avez été ce que j'ai aimé le plus au monde; vous êtes, vous serez ce que désormais j'estimerai le plus religieusement. Je vous dois de connaître un bonheur que je ne soupçonnais pas, le bonheur de vivre dans une autre; ou plutôt de faire vivre une autre personne, par cela seulement qu'on vit pour elle.

«J'éprouve pour Emma un attachement tout à part. Elle m'est tellement identifiée, assimilée, j'ai la conscience et la preuve d'avoir sur elle une influence si directe, pour ne pas dire si vitale, que je suis à la fois heureux, fier et inquiet de mon action.

«Rien de plus attendrissant, de plus charmant que la naïve extase avec laquelle elle considère parfois la vie que je lui ai faite. Vous aviez raison, Mathilde, son bonheur m'a rendu heureux, son amour m'a rendu presque amoureux.

«Pourquoi vous le cacherais-je? ce n'est pas là... l'amour que je ressentais pour vous... celui-là a été tué tout entier, tout d'un coup. Il est mort sans dépérissement, sans agonie; il a été foudroyé dans sa grandeur et dans sa force.

«Je vous l'ai dit souvent, les morts ne vieillissent pas dans la tombe; s'ils sortaient par miracle de leur sépulcre, ils revivraient tels qu'ils y sont descendus... Eh bien! il en est de même de mon amour pour vous; s'il revivait par miracle, il revivrait tel qu'il était lorsqu'il a été subitement frappé au cœur.

«Non, non, grâce au ciel, et heureusement pour moi, pour vous et pour Emma, le sentiment qu'elle m'inspire n'est pas composé de débris du nôtre: c'est un sentiment jeune et vierge qu'elle seule peut-être pouvait me faire éprouver; car son amour ne ressemble à celui d'aucune femme, et ce sont les amours pareils qui font les amours pareils.

«Je ne puis avancer d'un pas dans la voie généreuse où vous m'avez engagé sans me dire: Mathilde avait raison;—sans me rappeler ces nobles et saintes paroles:—Lorsqu'on est forcé de renoncer à ce qui aurait pu faire notre félicité sur la terre, que nous reste-t-il sinon de nous consoler en rendant les autres aussi heureux que nous aurions voulu l'être?

«Comme vous le disiez, je suis quelquefois tenté de me croire un peu dieu en voyant le bonheur de ceux qui m'entourent. Je ne puis vous peindre le profond ravissement de cette bonne duchesse. Elle ne peut croire encore à ce mariage. Quelquefois elle attache sur moi ses yeux humides de larmes en me disant:—C'est donc bien vrai, ce n'est pas un songe, vous avez pris mon enfant dans votre paradis!—Et puis; quelquefois, malgré moi, elle m'attriste en s'écriant avec effroi:—Cette félicité est trop parfaite, quelque malheur nous menace!

«Je la rassure autant que je le puis, mais elle est superstitieuse comme tous les gens qui ont éprouvé de violents chagrins; sans vous, sans votre insistance, qui m'a fait sortir de la morne apathie où j'étais plongé, moi aussi je serais devenu fataliste...

«Nous avons agité la question de savoir s'il était opportun de préparer Emma à la révélation du secret de sa naissance: je ne le pense pas; la délicatesse et la sensibilité d'Emma sont telles, que je craindrais que cette révélation ne lui devînt une source continuelle de chagrins en occasionnant une lutte douloureuse entre ses principes, qui lui feraient accuser sa mère, et sa tendresse, qui la lui ferait défendre.

«Si la fatalité veut qu'elle apprenne un jour ce secret, ce sera un grand malheur, je le sais, mais à quoi bon le devancer?

«Nous resterons à Rochegune jusqu'au mois de février ou de mars; Emma le désire. Je ne vous dis pas nos regrets en songeant que nous ne nous verrons pas; vous savez, hélas! de qui viennent les obstacles.

«Je me console en pensant que vous êtes heureuse. Je vous connais: la pauvreté vous est de peu; vous êtes même capable d'y trouver des charmes, pour n'avoir pas à la reprocher à votre mari.

«Puisque je vous écris, je dois tout vous dire. Lorsque j'ai prononcé le mot qui m'unissait pour toujours à Emma, j'ai ressenti un mouvement de poignante amertume. Ce mariage était le dernier pas que je devais faire pour être irrévocablement séparé de vous; jusqu'alors, quoique je n'eusse conservé aucun espoir, quoique vous ne vous appartinssiez plus, moi, du moins, j'étais resté libre.

«Cette émotion douloureuse fut bientôt effacée... je me trouve heureux du présent. Je ne puis dire que je ne regrette pas, que je ne regretterai pas toujours le passé; mais j'ai de précieuses espérances pour l'avenir.

«Je me défierais de mon sentiment pour Emma s'il était plus vif qu'il ne l'est à cette heure; tel qu'il est, il suffit à la joie, au bonheur de cette adorable enfant, et il doit nécessairement grandir encore.

«Ce qui me frappe dans Emma, c'est surtout un sens d'une droiture, d'une rectitude, d'une élévation qui me rappellent beaucoup ces parties saillantes de votre caractère; et puis, par une imitation enfantine qui a sa source dans son attachement pour vous, elle a pris plusieurs de vos habitudes, votre manière de vous coiffer, jusqu'à certaines de vos inflections de voix: vous pensez si cela me charme.

«Adieu, bien tendrement adieu. Il me semble que maintenant nos deux positions sont égalisées, et que je sens renaître pour vous cette affection douce et calme d'autrefois: peut-être même plus calme encore, car malgré moi je pressentais vaguement dans l'avenir les agitations de l'amour passionné.

«Maintenant ces folles ardeurs sont des cendres à jamais refroidies.

«Adieu et merci encore, Mathilde; sans vous non-seulement j'aurais causé la mort de cette enfant que j'aime si tendrement à cette heure, mais je traînerais une vie misérable, stérile, et peut-être dégradée: car je ne pense jamais sans effroi qu'il y a eu un moment où j'ai regretté de ne pas trouver à votre infernale cousine son audace et son cynisme habituels.

«Si elle m'était apparue ainsi que je la souhaitais, égaré par mon désespoir, qui m'aurait fait subir son charme fatal, je me serais peut-être accouplé à cette âme perdue; peut-être j'aurais, comme elle, employé au mal l'énergie et les facultés que Dieu avait mises en moi à d'autres fins.

«Vous le savez, plus on s'éloigne du péril, plus on le considère de sang-froid, plus on juge de son étendue... Eh bien! je vous le répète... je vous l'avoue, ce danger fut grand, très-grand; il a fallu l'absurde préoccupation de cette femme pour ne pas voir, dans l'impatience avec laquelle j'écoutais ses vertueuses homélies, mon désir de l'entendre me parler un autre langage.

«Oh, Mathilde! il n'y a rien de plus effrayant, de plus indomptable que les écarts d'un homme de bien qui se croit en droit de renier, de mépriser ce qu'il a jusqu'alors respecté.

«Tenez, quant je pense à ce qui aurait pu résulter du rapprochement du caractère d'Ursule et du mien, je suis épouvanté; dans ces circonstances, une fois sous l'influence du génie diabolique de cette femme, je ne sais jusqu'où nous ne serions pas allés.

«Me voici bien loin de mon angélique Emma... Pauvre enfant, elle ne pourrait pas croire à Ursule... mais... c'est justement lorsqu'on est calme dans le port qu'on aime à se rappeler les tempêtes qu'on a bravées; c'est parce que l'avenir est riant et paisible que je me plais à me rappeler de quels sinistres orages il aurait pu être assombri; c'est parce que je suis heureux de bercer sur mon cœur cette enfant candide, que j'évoque la fatale physionomie d'Ursule...»

J'en étais à ce passage de la lettre de M. de Rochegune, lorsque j'entendis un bruit de voix dans le petit salon qui précédait ma chambre à coucher; et tout à coup je vis entrer M. Sécherin pâle... égaré.

—Au nom du ciel... venez... venez...—s'écria-t-il.—Elle se meurt... elle veut vous voir!

—Qui... se meurt?—lui dis-je épouvantée, ne voulant pas croire qu'il s'agît d'Ursule, malgré tout le mal qu'elle m'avait fait.

—Je vous dis qu'Ursule se meurt... se meurt... et je ne suis pas là... Mais venez donc... chaque minute de retard, c'est une minute de sa vie que je perds!

—Ursule! Ursule!—répétai-je en joignant les mains de stupeur et d'effroi.

—Ah! vous êtes impitoyable!... Puisque moi... je suis venu à sa prière... vous pouvez bien venir aussi... vous! Je vous dis qu'elle se meurt.. que les minutes sont comptées... et je ne suis pas là! répétait ce malheureux en cherchant à m'entraîner.

Je pris à la hâte un châle, un chapeau; je le suivis machinalement.

Un fiacre nous attendait, nous y montâmes; il partit rapidement.

M. Sécherin, défait, les yeux rouges, ardents, les traits contractés par les tressaillements du désespoir, semblait à peine s'apercevoir de ma présence; il prononçait des paroles sans suite, ne songeait qu'à accélérer la marche de notre cocher par toutes les promesses possibles.

—Mais quand avez-vous appris cette funeste nouvelle?—lui dis-je,—son état est-il donc tout à fait sans ressource? n'y a-t-il plus d'espoir?

Il me regarda fixement.

—Avec la dose de poison qu'elle a prise, de l'espoir!...—s'écria-t-il avec un éclat de rire convulsif.

—Elle s'est empoisonnée... Ursule?

Sans me répondre, il me prit la main avec violence, et me dit d'une voix sourde.

—Et je ne pourrai tuer votre mari qu'une fois!...

—Ne songez pas à la vengeance... songez à sauver cette infortunée... s'il en est temps encore... Et votre mère?

—Ma mère!—s'écria-t-il,—ma mère est ici... mon Dieu... nous n'arriverons pas!... Ursule sera morte... vous verrez qu'elle sera morte...

—Mais comment avez-vous appris cette funeste nouvelle?

—Par une lettre... seulement quelques lignes d'elle.—Si je voulais la voir une dernière fois,—me disait-elle,—il fallait accourir à Paris... Ma mère... implacable... comme elle l'est toujours... Ah! ce cocher... quelle lenteur... elle sera morte!

—Hé bien, votre mère?—lui dis-je, pour tâcher de l'arracher à cette pénible préoccupation.

—Oh! ma mère!—reprit-il d'une voix brève, saccadée, dans une sorte de demi-délire effrayant,—oh! ma mère a tout de suite dit:—C'est une comédie qu'elle joue pour obtenir son pardon!—Une comédie!... Cette lettre sentait la mort!... Je ne m'y suis pas trompé, moi... Je suis accouru de Rouvray... ma mère m'a suivi... Une comédie!... Vous allez voir... si vous reconnaissez seulement sa pauvre figure mourante! Et puis les derniers vœux des mourants... c'est sacré... Ah! nous approchons... Pourvu qu'elle vive assez pour me pardonner ma dureté... non pas ma dureté... ma faiblesse... car c'est par faiblesse que j'ai cédé à la haine de ma mère contre elle. Et voilà ce qui arrive!... voilà ce qui arrive... Une pauvre créature fait une faute: au lieu d'être indulgent... au lieu d'être bon... au lieu de la ramener au bien à force de générosité... on la chasse comme une infâme... on la maudit... Alors elle... que voulez-vous?... elle s'exalte dans le mal, elle se perd tout à fait... Et puis un jour, comme au fond il lui est resté du cœur... un jour... les remords viennent, la vie lui est à charge... elle s'empoisonne... et alors on dit: Bah!... comédie... comédie!... Voilà ce qu'a fait ma mère par haine... voilà ce que j'ai fait par faiblesse.

—Mais les médecins, que pensent-ils?

—Les médecins?—ajouta-t-il avec ce sourire convulsif et cet air égaré qui m'effrayait,—les médecins... n'ont pas dit comme ma mère: C'est une comédie! Eux... ils ont dit...—C'est une femme morte... Alors j'ai crié à ma mère:—Eh bien! vous voilà contente... vous entendez... C'est une femme morte!... Ah!... nous voici arrivés... C'est ici!—s'écria-t-il.

La voiture s'arrêta.

M. Sécherin descendit précipitamment. Je le suivis en hâte.

CHAPITRE XII.

LA MORT.

Après avoir traversé un petit jardin inculte, rempli d'herbes, de ronces et du pierres, nous arrivâmes dans une espèce d'antichambre, puis dans une assez grande pièce humide, sombre, triste et meublée avec une parcimonie qui annonçait la détresse...

Là... se mourait Ursule...

Une vieille femme d'une figure repoussante et couverte presque de haillons lui servait de garde-malade.

Ma cousine la renvoya d'un signe dès qu'elle me vit.

Quel lugubre spectacle, mon Dieu!

Ursule, vêtue d'une robe noire, était étendue sur un canapé; un grand châle couvrait ses pieds et ses genoux. Elle semblait frissonner de froid... De l'une de ses mains elle étreignait convulsivement le coussin qui soutenait sa tête appesantie... De l'autre main elle écartait de son front pâle et glacé les boucles éparses de ses beaux cheveux bruns.

Son visage, affreusement maigri, était livide, ses grands yeux bleus presque éteints.

Lorsqu'elle me vit, son regard se ranima un peu; un douloureux sourire erra sur ses lèvres décolorées; elle joignit ses deux mains avec une expression de profonde reconnaissance.

—Mathilde,—me dit-elle d'une voix affaiblie,—vous êtes bien généreuse... je m'y attendais... Je voudrais rester seule quelques instants avec vous...

—Encore! encore!!—s'écria son mari, qui s'était jeté à genoux auprès d'elle en sanglotant.—Non, non, je ne veux plus te quitter maintenant!

Ursule tourna vers lui ses yeux suppliants.

—Ah! son regard... son doux et beau regard!—s'écria M. Sécherin en contemplant sa femme avec une angoisse déchirante;—le voilà... quoique mourant... je le reconnais... C'est comme cela qu'elle me regardait autrefois... Je la retrouve... et elle meurt!... elle meurt!...

—Je vous en prie, mon ami, laissez-moi quelques instants avec Mathilde... Mes derniers moments seront à vous... pour vous demander pardon... comme à elle... du mal que je vous ai fait... comme à elle...

—Mon cousin... je vous en supplie,—lui dis-je.—Je n'ai plus le temps de vous faire beaucoup de demandes,—reprit Ursule en tâchant de sourire à son mari...—Par grâce, ne me refusez pas celle-là.

Il se leva brusquement et sortit en cachant sa figure dans ses mains.

—Mathilde...—me dit Ursule avec un pénible effort en me donnant une clef,—dans le secrétaire de ma chambre, vous trouverez une enveloppe remplie de papiers... de lettres... Je désire que tout soit brûlé. Cette découverte eût encore désolé après moi l'excellent homme que j'ai si indignement outragé... L'effet de ce poison a été trop rapide... je n'ai pu moi-même prendre ce soin avant l'arrivée de mon mari...

—Vos désirs seront exécutés,—lui dis-je en détournant la tête pour qu'elle ne vît pas mes larmes.

—Mathilde,—me dit-elle après un moment de silence,—je meurs pour M. de Rochegune... Je puis vous dire cela sans vous blesser... puisque vous ne l'aimez plus.

—Grand Dieu!... dans ce moment terrible... ayez d'autres pensées,—m'écriai-je.—Ne savez-vous pas qu'il est marié?

—C'est pour cela que je n'ai plus voulu vivre... Quoique jusqu'ici il m'eût toujours méprisée... quoiqu'il eût refusé de me revoir depuis les deux entrevues que j'avais eues avec lui, pourtant un vague espoir me soutenait... Insensée que j'étais!... quand j'ai su qu'il était marié avec un ange qu'il aimait... j'ai compris ce que j'aurais dû comprendre plus tôt... que pour moi... il n'y avait plus qu'à mourir.

—Ah! Ursule... que vous avez fait de mal... à vous... et aux autres!

—Oui... mais depuis, moi aussi... j'ai bien souffert... Oh! si vous saviez... lorsqu'il est venu aux deux rendez-vous que je lui avais donnés pour lui parler de vous... avec quel dédain... avec quelle aversion... il m'a d'abord accueillie! Moi, pour me rehausser un peu à ses yeux, en lui montrant l'influence qu'il exerçait déjà sur mon cœur, j'ai voulu lui dire... toutes les hautes inspirations que je lui devais... j'ai voulu lui prouver que, grâce à lui, je devenais digne de comprendre tous les sentiments purs, vertueux... Malheur à moi... malheur à moi!... Les paroles m'ont manqué; c'est à peine si j'ai pu exprimer les nouvelles et nobles idées qui se développaient rapidement en moi... Dans mon trouble, dans mon effroi, dans mon enivrement... moi... toujours si hardie... j'hésitais... je balbutiais... Un mot, un regard de lui, qui eussent approuvé le changement qui se manifestait en moi, m'auraient encouragée... il aurait pu lire dans mon âme, qu'il remplissait... qu'il transformait... Mais il me glaçait par son air ironique et froid... et je n'ai pu dire que quelques paroles sans suite... Pourtant je n'avais jamais été plus sincère... jamais je ne m'étais senti d'instincts aussi élevés! Hélas!... j'étais sans doute indigne de parler un si noble langage... Oh! Mathilde! si la douleur est une expiation... vous me pardonnerez, car j'ai bien souffert ce jour-là.

—Oui... oui, je vous crois, malheureuse femme... vous avez dû bien souffrir...

—Mais ce n'est pas tout... Vous ne savez pas ce qui rend ma mort épouvantable?

—Mon Dieu!... parlez... parlez...

—Oui... au moins vous saurez cela, vous... et vous me plaindrez... Lorsque j'ai eu pris le poison, lorsque tout a été fini, lorsque je n'ai plus eu qu'à mourir... Dieu, dans sa terrible vengeance, m'a tout à coup révélé le seul moyen que j'aurais eu d'expier mes fautes, de mériter l'intérêt de celui pour qui je meurs... et l'estime de tous...

—Comment cela?... Mais à cette heure n'est-il plus temps?

—Non... non... il n'est plus temps... je le sens... ma fin approche... Et c'est là, oh! c'est là ce qui rend ma mort affreuse!—s'écria cette malheureuse femme avec une explosion de sanglots.

—Ursule... Ursule... calmez-vous... vous êtes si jeune... tout espoir n'est pas perdu peut-être... Dieu prendra en grâce vos bonnes résolutions...

—Oh! la vie... la vie maintenant... cette vie que j'ai si criminellement sacrifiée! mon Dieu... ce n'est pas pour moi... que je vous la redemande,—s'écria-t-elle en joignant les mains avec désespoir,—c'est pour cet homme si bon que j'ai indignement outragé... Et je vous le jure, mon Dieu, à force de dévouement, de soumission, je lui ferai oublier les chagrins que je lui ai causés.

—Ursule, que dites-vous?... Ces remords!...

—Comprenez-vous... comprenez-vous?... au lieu de terminer mes jours par un crime stérile... j'aurais dû venir repentante... me jeter aux pieds de mon mari... aux pieds de sa mère; ni lui ni elle n'auraient pu rester insensibles à un véritable repentir... J'aurais passé le reste de ma vie à le rendre heureux, et je le pouvais... ou! je le pouvais, j'en suis bien sûre, moi... et un jour... dans bien longtemps, quand j'aurais eu prouvé que j'étais devenue honnête et bonne... j'aurais peut-être osé dire à cet homme dont l'influence m'avait faite ainsi:—J'étais une créature indigne et misérable... je vous ai aimé... vous ne l'avez jamais su... mais cet amour ignoré m'a donné les vertus que je n'avais pas... Il y a en vous quelque chose de si grand... que de vous aimer... même en secret, c'est vouloir être digne de vous... Depuis que votre pensée est venue épurer mon cœur, tout ce qui m'entoure m'aime et me bénit...—Mais malheur à moi... il est trop tard...—s'écria-t-elle,—vous voyez bien, il est trop tard...

—Ah! c'est affreux...—m'écriai-je,—En effet, cette réhabilitation eût été belle et grande.

—Oh! n'est-ce pas, n'est-ce pas... qu'elle eût été belle et grande?—reprit Ursule avec exaltation.—Vous me connaissez, Mathilde... vous savez si j'ai de la volonté, de l'énergie... eh bien! cette volonté, cette énergie, je l'aurais appliquée au bien... j'aurais été capable de tous les dévouements, de tous les héroïsmes... pour refaire à mon mari une vie heureuse et douce... pour mériter un jour l'estime austère de M. de Rochegune, et il me l'aurait accordée... à moi qui, grâce à lui, serais partie de si bas pour arriver si haut.

—Pauvre... pauvre Ursule!—lui dis-je avec un intérêt navrant.

—Oh! que vous êtes généreuse de me plaindre, Mathilde!... N'est-ce pas qu'il est horrible de mourir!... si jeune avec un tel avenir sous les yeux... de mourir abandonnée, méprisée... détestée de tous... lorsqu'on aurait pu vivre aimée, respectée? N'est-ce pas que cela est affreux et que c'est une terrible punition du ciel?

L'infortunée, épuisée par cette dernière émotion, ne put achever, sa voix s'altéra; elle tomba en faiblesse...

Depuis le commencement de cet entretien, mon aversion contre Ursule s'était presque évanouie devant la pitié qu'elle m'inspirait.

L'amour qu'elle ressentait pour M. de Rochegune avait quelque chose de si touchant, de si élevé, il se manifestait en elle par une si haute pensée de réhabilitation, que je ne pouvais que déplorer avec cette malheureuse femme la fatalité qui l'empêchait d'expier ses fautes.

Effrayée de la voir entre mes bras presque sans connaissance, j'appelai son mari, qui entra éperdu.

Ursule respirait avec peine. Sa figure était contractée par une expression de douleur atroce...

Cette crise s'apaisa peu à peu, mais déjà son visage se décomposait par les approches de la mort.

Elle agitait faiblement ses mains autour d'elle comme si elle eût voulu repousser de sinistres apparitions.

Enfin elle rouvrit les yeux et dit d'une voix éteinte:

—Mathilde... vous me pardonnez le mal que je vous ai fait?

—Oui... oui... je vous le pardonne... et Dieu aussi vous pardonnera en faveur de vos dernières pensées.

—Mon ami... où êtes-vous? Je ne sais, mais il me semble que ma vue s'obscurcit,—dit-elle en cherchant son mari d'un regard vague...

—Ursule... Ursule... je ne veux pas que tu meures... Ce n'est pas moi qui t'ai chassée sans pitié... non... Oh! ne m'accuse pas... ne m'accuse pas... c'est ma mère qui a été si impitoyable... c'est ma mère... qui l'a voulu!—s'écria-t-il avec angoisse,—c'est ma mère! Malheur à moi!... malheur à elle!

A peine ces funestes paroles étaient-elles prononcées, que madame Sécherin parut à la porte, que son fils avait laissée ouverte...

La figure de cette femme austère était, comme toujours pale, inflexible, menaçante.

Elle s'approcha lentement, avec une sorte de majesté formidable.

—Un fils impie a osé maudire sa mère!—dit-elle d'une voix éclatante et courroucée.

—Madame... ayez pitié de lui!—m'écriai-je,—Ursule se meurt.

—Sa mort est digne de sa vie... elle meurt par un crime!...

—Grâce! madame... grâce!—dit Ursule en joignant les mains avec terreur et en se dressant à demi malgré sa faiblesse.

—Pas de grâce pour vous!—reprit madame Sécherin.

Dominant Ursule de toute sa hauteur, elle accompagna ces paroles d'un geste, d'un accent, d'un regard si foudroyants que son fils resta frappé de stupeur et d'épouvante... comme si la vengeance divine se fût manifestée à sa vue dans la personne de sa mère.

—Grâce!—dit encore Ursule,—grâce!

—M'avez-vous fait grâce, à moi... quand je vous disais:—Pitié pour mon enfant!!!...

—Oh! je me repens... je me repens!

—Il est trop tard...

—Oh! pardonnez-moi... votre fils m'a pardonné... Mathilde m'a pardonné...

—Pas de pardon pour l'adultère!...

—Oh! mon Dieu!

—Pas de pardon pour l'impie!

—Grâce!...

—Pas de pardon pour le suicide!...

—Ah! je suis maudite!—s'écria Ursule en retombant presque sans mouvement sur son canapé.

M. Sécherin, ayant vaincu sa première stupeur, s'écria d'une voix retentissante d'indignation:

—Ma mère!... ma mère!... vous faites un martyr de cette femme... Dieu la prendra en pitié!

—Et votre martyre, à vous, insensé... et mon martyre, à moi... combien ont-ils duré?

—Mais elle se repent... ma mère... mais elle se repent...

—Elle redoute le châtiment de ses crimes... c'est là son repentir.

—Oui... comédie... comédie... n'est-ce pas, ma mère?

—Oui, comédie... oui... ces vains remords sont une comédie sacrilége... jouée en face de la tombe qui l'attend.—Puis s'adressant à Ursule avec une indignation croissante:—Par terreur d'une punition éternelle, vous vous repentez depuis quelques heures... vous! Et pendant trois ans... ce malheureux, renfermé dans la solitude que vous lui avez faite, n'a pas été un jour... une heure... sans verser des larmes de sang!... Vous vous repentez un jour... vous!... et pendant trois ans... moi qui n'ai que lui... moi qui ne vis que pour lui... j'ai vu... j'ai partagé ses tortures, parce qu'une mère endure tous les maux dont elle ne peut pas consoler son enfant!... Et parce que vous venez crier—Grâce... tant de tourments seraient oubliés! Comment? les uns auraient vécu de joies mondaines et de plaisirs adultères... pendant que les autres vivaient de pleurs et de désespoirs solitaires... et parce que l'indigne créature qui a causé tous ces maux renierait le passé qui l'épouvante!... bourreaux et victimes deviendraient égaux devant le Seigneur? Non, non, pas de pitié pour vous sur la terre, pas de pitié pour vous dans le ciel!...

M. Sécherin allait répondre.

Ursule lui prit la main et dit en tournant avec peine sa tête du côté de sa belle-mère:

—Hélas! madame! que puis-je faire... sinon me repentir? puis-je vaincre mes terreurs?... ai-je donc eu tort, mon Dieu! de vouloir avant de mourir demander pardon à ceux que j'avais offensés? Que peut faire une malheureuse créature que tout abandonne sur la terre, que tout menace... dans l'éternité, si ce n'est d'offrir en expiation... tout ce qu'elle peut offrir... la sincérité de ses remords?... Je vous ai fait bien du mal... madame... et aussi a votre fils... le meilleur des hommes... et aussi à Mathilde, qui avait été pour moi une sœur... ma vie a été bien coupable... ma fin est criminelle... je suis maudite par vous... mon père apprendra ma mort sans regrets... le monde dira que je suis justement punie...

—Oui... oui... justement punie,—répéta madame Sécherin d'une voix dure et légèrement altérée.

—Je ne dis pas cela pour me plaindre... seulement, madame... vous si sévère... mais si équitable... songez... que toute petite... j'ai été confiée à la plus méchante des femmes... Oh! par pitié, songez que pendant mon enfance, pendant ma jeunesse, cette femme a développé en moi les plus mauvais penchants; la haine, la jalousie, l'hypocrisie...

—Votre cousine... aussi a été élevée par cette abominable femme... comparez sa vie à la vôtre!

Ursule ne me laissa pas le temps de répondre et reprit doucement, pendant que son mari l'écoutait dans une sorte de douloureuse adoration:

—Mon naturel était aussi mauvais que celui de Mathilde était bon: c'est pour cela que j'aurais eu besoin de nobles exemples... de sévères enseignements. Peut-être mes fautes... sont-elles dues à ma funeste éducation... car, je le sens, j'aurais pu être meilleure que je ne l'ai été,—dit-elle en me jetant un triste regard d'intelligence... Puis elle reprit:

—Ah! si j'avais pu vivre... ce n'est pas par un vain repentir que j'aurais réparé le mal que j'ai fait... mais il est trop tard... trop tard... Cela est vrai... madame.... Dieu a voulu qu'une mort criminelle terminât une vie coupable... personne ne priera pour moi... excepté les deux êtres que j'ai le plus outragés au monde...

Les traits de madame Sécherin semblèrent perdre un peu de leur impassible dureté...

Au lieu de jeter sur Ursule des regards courroucés, elle la contempla pendant quelques instants avec une sombre attention... peut-être émue malgré elle à l'aspect de cette malheureuse femme qu'elle avait laissée dans toute la fleur de la jeunesse et de la beauté, dans toute la fougue de son caractère altier, audacieux, et qu'elle retrouvait luttant contre une si terrible agonie.

Ursule ne put supporter le regard fixe et pénétrant de sa belle-mère, toujours debout et muette à son chevet. Elle prit la main de son mari, qui pouvait à peine étouffer ses sanglots, et lui dit d'une voix de plus en plus affaiblie:

—Ma vie et mes fautes ont causé quelquefois... un refroidissement passager entre votre mère et vous... mon ami; c'est mon plus douloureux remords... Faites... oh! je vous en supplie... que je sois au moins délivrée de celui-là... Je m'en irai moins malheureuse si je vous sais une consolation que jusqu'ici vous avez pu méconnaître... Alors vous voyant redevenu bon et tendre fils comme vous l'étiez, comme vous l'auriez toujours été sans moi, peut-être votre mère ressentira-t-elle un peu de pitié... en pensant à moi, qu'elle n'a pas cru devoir pardonner... à moi qui aurais vu mon heure dernière avec moins d'épouvante... si ses mains vénérables m'eussent bénie!... Mon ami... en ce moment solennel... faites-moi cette promesse sacrée... je vous en supplie...

—Oh! je le jure... je le jure...—dit M. Sécherin, éperdu de douleur.

—Mais cette malheureuse ne peut pourtant pas mourir ainsi!—s'écria tout à coup madame Sécherin, dont les traits exprimaient enfin une pitié si longtemps combattue.—Elle ne peut pas mourir sans prières et sans prêtre!

—L'Église repousse de son sein les suicides... je n'ai pas osé demander un prêtre,—dit Ursule d'une voix basse et tremblante.

Madame Sécherin s'agenouilla lentement près de sa belle-fille; deux larmes sillonnèrent ses joues ridées; elle joignit les mains en disant:

—Seigneur... Seigneur... son repentir égale ses fautes... Je ne me sens plus la force de haïr... Puissiez-vous lui pardonner... comme je lui pardonne!...

—Ma mère... ma mère... oh! ma vie... toute ma vie... je le jure!—s'écria mon cousin.

Et sans pouvoir rien ajouter, il couvrit de larmes et de baisers les mains de madame Sécherin.

La figure d'Ursule rayonna un moment de surprise et de joie... Elle s'écria:

—O mon Dieu! vous aurez pitié de moi... elle m'a pardonné!

—Et je te bénirai, pauvre malheureuse femme! et je prierai pour toi... car on t'a perdue... oui... je veux le croire... je le crois... ton cœur aurait été bon si on ne t'avait pas pervertie si jeune...

Et madame Sécherin prit la tête d'Ursule entre ses deux mains tremblantes, et la baisa au front.

—Oh! permettez-moi... une fois... pour la première et pour la dernière fois... de vous appeler... ma mère... A cette heure... ce mot serait si doux à mes lèvres... Il me semble qu'il m'aiderait à mourir avec moins d'amertume...

—Oui... je suis ta mère... Mon cœur se déchire aussi à la fin!—s'écria madame Sécherin avec une profonde émotion...—Moi aussi j'ai des regrets, et il n'est plus temps... peut-être me suis-je montrée trop inflexible... j'aurais dû te traiter comme ma fille... et ne pas te fermer à jamais la voie du salut par une sévérité trop grande.

—Oh! ma mère... vous avez sauvé mon âme du désespoir... à mon heure dernière.. oh! ma mère... je vous laisse votre fils... digne de votre tendresse...—dit Ursule.

—Oh! oui... ici je le jure... ma vie... ma vie entière sera partagée entre ton souvenir et mon adoration pour ma mère,—s'écria M. Sécherin;—mais Dieu ne permettra pas maintenant que tu meures... il te donnera le temps du réparer tes fautes... de me rendre heureux... il aura pitié de moi, qui ai tant souffert, et de ma pauvre mère, qui a tant souffert aussi. Maintenant que tu es sa fille... qu'elle t'a pardonné... maintenant que nous pouvons être tous heureux, Dieu ne voudra plus que tu meures... n'est-ce pas, ma mère?

Les forces d'Ursule étaient épuisées.

Cette dernière secousse l'acheva.

—Ma mère,—dit-elle d'une voix mourante,—je voudrais... appuyer... ma tête... sur votre... sein...

Madame Sécherin se pencha sur le canapé, souleva un peu les épaules d'Ursule, et la serra dans ses bras.

—Mon ami... votre main... Mathilde... la tienne.

Hélas! elle était glacée, sa pauvre main défaillante. Elle n'eut pas la force de serrer la mienne.

Ursule reprit en s'affaiblissant de plus en plus:

—Maintenant... adieu... et pour jamais... adieu... Pardonnez-moi mes offenses, ma mère... mon ami... Mathilde... Priez pour moi.

—Ma fille... ma fille... je te bénis...—s'écria madame Sécherin d'une voix solennelle en posant ses mains vénérables sur le front d'Ursule.

Ursule mourut.

M. Sécherin, après des transports de désespoir furieux, tomba dans un état d'insensibilité, d'anéantissement complet. Il semblait ne rien voir, ne rien entendre; il agissait machinalement et sans dire une parole.

J'aidai madame Sécherin à rendre à Ursule un dernier et funèbre devoir.

Nous passâmes la nuit en prières auprès de son cercueil.

Le père d'Ursule n'avait jamais voulu la revoir depuis qu'elle avait quitté son mari, et il était parti depuis longtemps pour un voyage en Allemagne.

Voulant, de peur de scandale, ne pas ébruiter cette sinistre mort, et ne sachant à qui m'adresser pour les tristes formalités du décès, je priai le docteur Gérard, dont j'avais déjà éprouvé la discrétion, de se charger de ce pénible soin.

Ainsi qu'Ursule m'en avait prié, je brûlai les papiers que je trouvai dans son secrétaire.

A la dimension de l'enveloppe, il me parut qu'elle devait renfermer aussi les feuillets de l'album sur lequel ma cousine avait écrit quelques détails de sa vie, et dont M. Lugarto m'avait envoyé une copie due sans doute à l'infidélité de la femme de chambre d'Ursule.

Cette fille, créature de M. Lugarto, avait-elle abandonné sa maîtresse depuis ou avant son empoisonnement? je l'ignorais.

Heureusement pour M. Sécherin, il resta dans un complet égarement, absolument étranger à ce qui se passait autour de lui.

Sa mère le conduisit dans la chambre d'Ursule; il s'assit sur son lit les bras croisés, les yeux fixes, et resta ainsi longtemps muet, immobile.

Pourtant il vint plusieurs fois la nuit pendant que nous priions avec sa mère, s'agenouiller comme nous; mais il semblait nous imiter machinalement et ne pas comprendre ce qu'il faisait: son regard était toujours égaré, ou il s'en retournait dans sa chambre sans dire une parole.

Vers le matin, tombant de fatigue et de sommeil, il s'endormit dans un fauteuil.

Usant de son droit avec une rigueur peut-être extrême, l'Église avait refusé de recevoir le corps d'Ursule, qui fut directement conduit au cimetière.

Je ne voulus pas quitter cette triste demeure avant que tout ne fût accompli.

De ma vie... oh! de ma vie je n'oublierai ce tableau déchirant.

C'était au milieu de l'automne, par une matinée sombre, voilée de brouillard.

Une dernière fois, madame Sécherin et moi, nous allâmes prier près de ce pauvre cercueil exposé dans une espèce d'antichambre du rez-de-chaussée obscur et délabré qui s'ouvrait sur le petit jardin inculte.

Il n'y avait là ni prêtre, ni eau sainte, ni chapelle ardente... rien enfin ne voilait l'horrible nudité de cette mort...

Au dehors un silence profond, seulement interrompu par le sifflement du vent qui gémissait à travers les arbres, dont les feuilles jaunies, emportées par de fortes rafales, venaient tomber jusqu'à nos pieds...

Hélas! malgré moi, malgré la lugubre solennité de cette scène, je ne pus m'empêcher de songer que la dernière fois que j'avais rencontré Ursule, ç'avait été dans une fête, où je l'avais vue éclatante de jeunesse et de beauté, ravissante d'esprit, de grâce et de charme..... environnée d'hommages....

. . . . . . . . . .

Blondeau, que j'avais envoyé chercher, vint nous avertir que la funèbre voiture était arrivée. Je ne pus retenir mes sanglots.

Je baisai pieusement le cercueil, et je rentrai avec madame Sécherin et Blondeau dans l'intérieur de l'appartement.

Nous entendîmes des pas confus... quelques voix grossières... qui se turent un moment... puis une marche pesante, mesurée... et enfin le roulement sourd d'une voiture qui s'en allait lentement...

Je voulus jeter un dernier regard d'adieu aux restes d'Ursule... Je soulevai le coin d'un rideau... Je vis le char mortuaire s'éloigner seul... tout seul... personne ne l'accompagnait...

Il disparut... et puis ce fut tout...

Il y eut un moment horrible... Le bruit sourd de cette funèbre voiture sembla retentir jusqu'au fond du cœur de M. Sécherin... Il sortit de sa stupeur, jeta autour de lui des yeux égarés; puis se rappelant sans doute l'affreuse vérité, il tomba dans les bras de sa mère en poussant un cri déchirant.....

. . . . . . . . . .

Aucun prêtre ne dit une dernière prière sur la fosse béante qui attendait cette infortunée, et qui fut comblée sur elle...

Malheureuse Ursule... malheureuse victime de l'infernale méchanceté de mademoiselle de Maran, qui avait faussé, perverti cette nature énergique et puissante, afin d'en faire sûrement l'instrument de sa haine contre moi!

Pauvre Ursule!... Oui, car, malgré ses égarements, il y avait en elle de généreux instincts: une âme capable d'éprouver si noblement l'amour ne peut pas être à tout jamais corrompue.

Oh! oui, ce fut un affreux malheur pour elle d'avoir eu la pensée de sa réhabilitation alors qu'il était trop tard pour l'accomplir.

Oui... Ursule eût marché avec sa persévérance et sa fermeté habituelles dans cette voie honorable et élevée; elle eût appliqué au bien tout le charme de sa séduction, toute l'énergie de son caractère. La malheureuse femme le disait bien: «Il n'y a qu'une volonté divine et vengeresse qui puisse faire briller un tel avenir à nos yeux, alors que la tombe va nous engloutir.».....

. . . . . . . . . .

Ce jour-là, avant de rentrer chez moi, j'entrai à Saint-Thomas-d'Aquin; j'allai à la sacristie; j'y trouvai heureusement un prêtre, je le priai de dire une messe pour le repos de l'âme d'Ursule, et j'y assistai...

Hélas! en sortant de l'église, mes yeux se remplirent encore de larmes à l'aspect du bénitier où Ursule et moi, étant enfants, nous prenions l'eau sainte.

Dans cette église, Ursule avait fait sa première communion avec moi...

CHAPITRE XIII.

LES REGRETS.

M. Sécherin retourna à Rouvray avec sa mère.

Tous deux étaient venus me voir avant leur départ; mon cousin, toujours plongé dans un sombre désespoir, parla peu; en me quittant, il me dit à voix basse et d'un air de farouche inquiétude:

—Pourvu qu'on ne me tue pas votre mari avant la mort de ma mère!... Ah! c'est attendre bien longtemps la vengeance!...

Il ne me laissa pas le temps de lui répondre, et alla reprendre le bras de madame Sécherin.

Toute sa haine s'était concentrée sur mon mari. Cela ne pouvait être autrement: Ursule avait rejoint ce dernier à Paris; aux yeux du monde, comme aux yeux de M. Sécherin, M. de Lancry était le véritable auteur de la perte de ma cousine.

J'ai oublié de dire que mon mari s'était absenté pour un voyage de quelques jours; il ne revint à Paris que le surlendemain de la mort d'Ursule.

Je ne savais pas quelles seraient ses intentions à mon égard lorsqu'il aurait appris ce cruel événement.

Je ne pouvais faire aucun projet; j'étais désormais en sa puissance. Mon retour volontaire auprès de lui avait à jamais rivé ma chaîne; pourtant ses dernières espérances détruites par le suicide d'Ursule, quel intérêt pouvait-il avoir à me garder auprès de lui?

Je comptais d'ailleurs sur un moyen que je croyais presque infaillible pour obtenir ma liberté.

Deux jours après le funeste événement, M. de Lancry entra un matin chez moi.

—Eh bien!—me dit-il,—vous devez être ravie, vengée!

—Pourquoi cela, monsieur?

—Votre ennemie acharnée... Ursule... n'est-elle pas morte?... Ç'a a dû être un beau jour pour vous que celui-là!...

—Je lui ai pieusement fermé les yeux, monsieur... Son repentir m'a fait tout oublier...

—Oh! certes,—dit-il avec un sourire amer,—le pardon des injures, c'est fort édifiant, et votre cousine vous avait donné de quoi exercer votre magnanimité...

Je restai stupéfaite, épouvantée en entendant mon mari parler ainsi d'une femme pour laquelle il avait tout sacrifié...

Ses traits, loin d'exprimer le désespoir, révélaient... oserai-je le dire!... une sorte de sombre satisfaction...

Je n'étais pas à la fin de mes étonnements... Le cœur humain est un effrayant abîme.

Après s'être promené quelques moments en silence, il reprit d'abord avec une ironie sanglante, puis bientôt avec une exaltation croissante et furieuse:

—Morte à vingt-cinq ans... morte... dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté... Ah! moi aussi je suis bien vengé!...

—Ce que vous dites là est horrible... Elle ne m'a jamais fait que du mal à moi... et je l'ai pleurée...

—Vous l'avez pleurée!... Cela fait honneur à votre sensibilité, madame, et prouve de reste que les chagrins que vous affectiez, à propos de mon infidélité, étaient exagérés...

—Ah! monsieur...

—Mais moi qui sais ce que cette femme infernale m'a fait souffrir... mais moi qui n'ai pas votre générosité... je dis:—Ursule est morte... tant mieux!! je suis débarrassé de mon mauvais génie... elle ne sera plus à moi... mais elle ne sera plus à personne!! Je n'aurai plus à endurer les atroces contraintes d'une jalousie que je n'osais pas même exprimer... tant cette femme m'imposait... tant je redoutais l'amertume de ses sarcasmes!... Je ne serai plus tourmenté de cette idée fixe, brûlante, douloureuse... où est-elle?... que fait-elle? je n'aurai plus de ces accès de désespoir frénétique qui me transportaient lorsque depuis ma ruine je me disais:—A cette heure, peut-être, elle se rit de moi avec un rival heureux et riche... à cette heure, au sein du luxe et des plaisirs... elle se moque du niais qui, pour elle, s'est réduit à la misère...—Ursule est morte!! je suis donc enfin délivré d'une préoccupation incessante, odieuse, implacable comme un défi jeté à ma destinée... Oui, car j'aimais cette femme comme j'aimais le jeu!! oui, comme le jeu... elle était pour moi une source inépuisable d'émotions poignantes, désordonnées: la crainte, la rage, la haine, l'espoir, l'orgueil, l'extase du triomphe après des journées d'attente et d'espoir cent fois trompées... C'était comme le jeu... vous dis-je!... Ainsi qu'on risque des monceaux d'or sur une carte, je risquais des sommes immenses sur un de ses sourires! et comme au jeu... jamais les rares joies du gain ne compensaient pour moi les angoisses, les fureurs de la perte!! Ursule est morte!! je suis donc libre, enfin! Sans paraître stupide à mes propres yeux, je pourrai regretter un jour, non ses qualités, mais ses infernales séductions! Ursule est morte... bien morte! Depuis longues années je n'ai éprouvé un pareil épanouissement de l'âme!... C'en est donc fait de cette puissance mystérieuse, inexplicable, qui m'accablait, qui me brisait, qui m'anéantissait, qui me rendait faible, lâche, idiot!... Ursule est morte... je suis libre... je suis libre!... je ne serai plus le stupide et obéissant esclave de cette volonté de fer contre laquelle, moi si ferme toujours, je n'avais ni le pouvoir ni la force de lutter... Je ne m'indignerai plus de ma faiblesse invincible et abhorrée... Ursule est morte!... Il est donc éteint, à jamais éteint! ce regard implacable qui me fascinait, qui ne me laissait que la faculté d'exécuter en tremblant les désirs insensés de cette femme!!... Elle est morte!... Je n'entendrai plus sa voix altière et moqueuse, car cette horrible créature était la raillerie et l'insulte incarnées! Lorsque par ses outrages elle avait mis à vif et à sang toutes les plaies de mon amour-propre et de mon orgueil, lorsque seul je me débattais sous les douleurs atroces de cette torture morale, il me semblait entendre au loin son rire insolent répondre à mes imprécations... Elle est morte, enfin, elle est morte!... Béni donc soit Dieu qui la renvoie aux enfers... car elle fait croire à Dieu en faisant croire au démon!!...

Je n'avais pas pu trouver une parole...

Mon effroi avait augmenté avec les éclats de joie sauvage et féroce qui transportaient M. de Lancry.

Telle devait être la fin de son fatal amour...

Tels étaient les regrets que cette malheureuse femme devait laisser après elle...

Pendant quelque temps encore M. de Lancry marcha avec agitation, puis il s'arrêta devant moi.

—Et quel était le riche heureux... ou l'heureux riche qui vivait avec elle lorsqu'elle est morte?

—Elle est morte pauvre et abandonnée de tous, monsieur.

—C'est qu'elle a voulu être pauvre, car l'argent ne me manquait pas quand elle m'a quitté... Pourquoi, depuis notre séparation, m'a-t-elle écrit souvent pour me donner des rendez-vous... auxquels elle ne venait jamais? se dit mon mari en se parlant à lui-même. Puis il ajouta en s'adressant à moi, avec un sourire dédaigneux:

—Vous voulez sans doute faire l'ennemie généreuse pour rester fidèle à votre rôle de femme supérieure, de femme sublime... Eh bien! pour rendre votre générosité plus méritoire encore, je suis content de vous apprendre qu'Ursule vous haïssait si fort que c'est à son instigation que je vous ai ordonné de revenir chez moi.

—Le motif qui vous avait imposé cette obligation n'existant plus, monsieur, vous me permettrez sans doute maintenant de vivre seule... Si odieuse qu'elle fût, vous aviez au moins une raison pour me retenir près de vous, tandis que maintenant...

—Maintenant j'ai une autre raison de vous retenir,—me dit-il brusquement avec un sourire méchant.

Je crus comprendre où il voulait en venir. Il m'avait plusieurs fois parlé de mes diamants... Bien décidée à les lui abandonner en partie s'il me rendait la liberté avec les garanties suffisantes, c'est-à-dire par une séparation légale, je crus pourtant prudent d'attendre cette demande de sa part, au lieu de la provoquer.

—Je ne comprends pas, monsieur,—lui dis-je,—pour quelle raison vous me garderiez plus longtemps près de vous... Tout à l'heure, en énumérant vos griefs contre Ursule, vous n'avez pas dit que ce funeste amour vous avait rendu envers moi d'une cruauté inouïe. Je ne vous fais pas un reproche, monsieur; je préfère cette indifférence, elle me fait espérer que vous ne mettrez aucun obstacle sérieux à notre séparation.

—Vous vous trompez, madame... je refuse justement de vous laisser libre à cause de mon indifférence à votre sujet... oui, de mon indifférence... pour ne pas dire plus.

—La haine sans doute, monsieur!

—Eh bien, oui, madame, la haine! Au point où nous en sommes, vous devez tout savoir... Oui, maintenant j'ai de la haine contre vous... Cela vous étonne?... Écoutez-moi... vous apprendrez ce que je vous suis, ce que vous m'êtes; alors vous ne me ferez plus de demandes ridicules, alors vous ne vous bercerez plus d'espérances chimériques. Résumons les faits. Vous m'avez apporté une belle fortune, vous étiez un ange de douceur, de résignation et de vertu... je vous ai épousée... sans amour... Il s'agit à cette heure de parler avec franchise.

—Il y a longtemps, monsieur, que vous ne dissimulez plus... Mais à quoi bon?...

—Vous allez le savoir...—me dit-il en m'interrompant.—Je vous ai donc épousée sans amour; vous étiez une riche héritière, j'ai joué mon rôle en vous débitant le phébus qu'on débite en pareil cas. Vous m'avez cru, parce qu'il vous plaisait de me croire; vous étiez charmante, notre lune de miel s'était levée et a duré ce qu'elle a pu durer. L'amour passé... il m'était resté pour vous une forte de douce compassion... vous étiez bonne, soumise, résignée; pour rien vous pleuriez, cela n'était pas gai... mais cela était attendrissant... et me touchait quelquefois si vivement que, lors des obsessions de Lugarto, j'ai tout risqué pour vous délivrer de cet... infidèle ami... Plus tard, lors de vos jalousies contre Ursule, l'état toujours intéressant dans lequel vous vous êtes trouvée, vos larmes, votre profond chagrin, votre amour qui ne faiblissait pas... tout cela m'a encore apitoyé... Vous l'avez vu, j'ai eu quelques bons et honnêtes retours, même quelques vertueuses résolutions; mais alors vous étiez encore riche, mais alors vous étiez toujours humble, toujours tendre et aimante.

—Vous avez tout fait, monsieur, pour anéantir cette richesse et cet amour.

—En effet, vous n'avez plus ni amour ni richesse. C'est là justement où je veux en venir. Les temps ont donc changé: de votre fortune, il ne reste rien; que ce soit de votre faute ou non, il n'importe, le fait existe; vous êtes ruinée. Ce n'est pas tout; non-seulement vous êtes ruinée, mais vous ne m'aimez plus, et vous en aimez un autre; non-seulement vous en aimez un autre, mais vous m'exécrez, mais vous avez ameuté contre moi toutes les prudes de votre connaissance. Or, franchement, à cette heure, qu'êtes-vous donc pour moi? Une femme pauvre, hostile, et d'une vertu au moins douteuse; il vous reste votre beauté, c'est vrai... mais je ne vous ferai pas l'injure de la compter pour quelque chose. Aux termes où nous en sommes maintenant, madame, je vous demande ce que vous pouvez raisonnablement attendre de moi, si, comme cela se doit et se fait... on mesure les égards à la valeur des gens?

—Vous êtes parfaitement logique, monsieur; je terminerai, si vous le voulez, l'exposé de votre situation envers moi... Si j'étais seulement pauvre, soumise et dévouée à vos moindres volontés, vous me feriez peut-être la grâce d'être seulement indifférent à mon égard; mais comme le hasard m'a appris vos bassesses, comme j'ai acquis le droit de vous mépriser ouvertement, votre haine a remplacé l'indifférence.

—Vous déduisez et vous analysez à merveille, madame; je n'aurais pas mieux dit. Oui, quoique ruinée, vous auriez pu obtenir de moi... peut-être de l'intérêt, probablement de la compassion.. et assurément de l'indifférence... mais il fallait toujours rester aimante et résignée.

—Vous êtes généreux... monsieur..

—Non, madame... mais je suis fort original. Je ne vous aimais pas d'amour, soit, mais il me plaisait de me voir adoré par vous; aussi... platonique ou non, votre liaison avec Rochegune, et surtout le choix de cet homme, que j'ai toujours exécré, a fait à mon orgueil une blessure incurable; cette blessure s'est envenimée jusqu'à causer ma haine violente contre vous... Vous me direz que Rochegune s'est outrageusement moqué de vous... son mariage le prouve de reste; mais cela ne me venge pas, moi, et il me reste un terrible compte à régler avec vous, madame.

—Je vous sais gré de cette confiance, monsieur; c'est me dire que je dois de votre part m'attendre à tout.

—A peu près, madame.

—De la sorte, monsieur, les questions les plus délicates peuvent se poser nettement... Selon votre droit, vous avez fait vendre tout ce qui meublait le pavillon que j'occupais chez madame de Richeville, mon argenterie, mes tableaux; vous avez dissipé cet argent, je le suppose, car jusqu'ici j'ai vécu de quelques économies qui me restaient, et qui sont épuisées. Puis-je savoir, monsieur, vos projets pour l'avenir?

—Non, madame.

—Vous persistez à vouloir me garder près de vous?

—Oui, madame.

—Malgré la mort d'Ursule?

—Malgré la mort d'Ursule.

—Et quels seront mes moyens d'existence, monsieur?

—J'y pourvoirai.

—Vous y pourvoirez!... Comment cela, monsieur?

—Que vous importe, madame!

—Il m'importe beaucoup, monsieur! Il y a des ressources que je ne partagerais jamais avec vous... celles de la bassesse...

—Madame!!!... mais je me contiens... Pour me parler ainsi dans ce moment, il faut que vous soyez folle...

—Je ne suis pas folle, monsieur; je vais être forcée de vous dire à peu près ce que je vous ai déjà dit lors de notre première entrevue chez moi.

—Si c'est une redite... à quoi bon, madame?

—Je veux au moins essayer de me délivrer de l'horrible chaîne qui pèse sur moi, monsieur... c'est bien naturel. Vous vous êtes souvent informé près de moi de ce qu'étaient devenus mes diamants?

—Oui, madame.

—Mes diamants valent?...

—Cinquante mille écus environ.

—Eh bien! monsieur, la moitié de cette somme est à vous si vous voulez consentir à une séparation égale... le reste me suffira...

—Je vais, comme vous, madame, tomber dans les redites: je ne veux pas de la moitié du prix de vos diamants, et je veux vous garder avec moi.

—Mais, monsieur... je ne puis pourtant... vous offrir davantage... il faut bien que je vive, moi...

—Vous m'offririez les cinquante mille écus, que je refuserais.

Une idée effrayante me traversa l'esprit.

—Monsieur, vous avez comme moi de nombreuses preuves de la présence de M. Lugarto à Paris.

—Après, madame?

—Vous avez mille motifs de haïr cet homme, je le sais... mais vous aimez l'argent... presque autant que vous m'exécrez, monsieur.

—Après, madame?

—Cet homme est bien riche, monsieur... comme vous, il me hait!... comme vous, il a un terrible compte à régler avec moi.

—Après, madame?

—Réduit comme vous l'êtes à la détresse, si vous refusez la somme que je vous offre, c'est que vous avez d'autres espérances.

—Après, madame?

Exaspérée par cet horrible sang-froid, par mon indignation, par mon effroi, je m'écriai:

—Eh bien, monsieur, je vous crois capable de tout envers moi, si M. Lugarto... vous paye pour me garder près de vous... plus cher que je ne puis vous payer pour me délivrer de vous!

M. de Lancry me jeta un regard lent et cruel, mais sa physionomie ne trahit pas la moindre émotion.

—Vous ne manquez pas d'une certaine perspicacité, madame... et je vous plains... C'est un don funeste; il nous donne la prévision des malheurs, et non le pouvoir de les éviter. Je vous l'avouerai donc, il se peut que vos craintes ne soient pas exagérées... Mais que pouvez-vous faire?... Pour vous donner une idée de l'obéissance passive à laquelle vous êtes réduite, supposez que demain matin vous voyiez arriver à votre porte une berline de voyage: je vous offre mon bras, je vous fais monter en voiture, en vous ordonnant de laisser ici votre éternelle Blondeau, bien entendu.

—Je refuserais de partir, monsieur, et de me séparer d'une femme dont je connais la fidélité à toute épreuve...

—Vous refuseriez, soit; mais de par la loi, qui vous aurait bien obligée de me suivre ici, rue de Bourgogne, vous seriez obligée de me suivre partout où bon me semblera... Continuons la supposition. Nous nous mettons en route: à cinq ou six relais d'ici, nous retrouvons un de mes plus anciens amis ou ennemis... peu importe... il me plaît d'en faire mon compagnon de voyage... Qu'avez-vous encore à dire?... La loi limite-t-elle le nombre et le choix de mes amis? La loi m'interdit-elle le pardon des injures? Je vous dis cela dans le cas où, par exemple, il s'agirait de Lugarto... Vous êtes épouvantée... vous n'avez rien à répondre, c'est tout simple. Je continue ma supposition... Nous sortons de France et nous allons habiter une magnifique villa que possède Lugarto à Florence. Qu'avez vous encore à objecter?... Rien... Il me plaît de m'établir en pays étranger, vous devez me suivre, toujours me suivre... La loi tiendra-t-elle compte de vos antipathies?... Vous voyez donc que vous êtes folle en parlant de vos volontés. Il vous est défendu d'avoir des volontés; vous ne pouvez qu'obéir aux miennes, qui sont votre destinée, telle que l'a voulu la haine de votre tante. Et voyez le hasard... il se trouve justement qu'au moment où mademoiselle de Maran, accablée par l'âge et les infirmités, ne pouvait plus vous poursuivre avec la même énergie, vous avez pris comme à tâche de m'irriter contre vous, et de tout faire pour m'exaspérer! Vous dites que j'aime beaucoup l'argent, madame, et que je suis capable de tout, pourvu que l'on me paye... Vous avez raison: la prodigalité a cela de bon ou de fâcheux, que c'est un vice immortel. J'aurais à cette heure autant de plaisir à mener de nouveau une vie splendide que si je ne faisais que d'entrer dans le monde. Le jeu, les chevaux, les femmes, la table, le luxe, j'aime encore tout cela avec l'ardeur d'un enfant de dix-huit ans, avec une ardeur d'autant plus dévorante que mon inconcevable passion pour votre infernale cousine m'empêchait de jouir des prodigalités dont je l'entourais: c'était un festin que je donnais et auquel je ne prenais point part; en un mot, celui qui à cette heure me mettrait à même de sacrifier largement à mes idoles chéries, non plus ici, mais ailleurs, car j'ai Paris en horreur; en un mot, celui-là qui, à sa générosité sans bornes, ne mettrait d'autre condition que celle de vous traîner à ma suite, à celui-là je dirais: Oui, oui, mille fois oui, celui là fût-il Lugarto! Tout ceci vous étonne un peu... méditez ce langage à votre aise; consultez même vos gens de loi si vous le voulez, et vous verrez que, quel que soit l'avenir que le sort vous réserve, il faudra vous y soumettre aveuglément... Il est impossible, j'espère, d'agir plus franchement que je ne le fais... En un mot, et pour vous laisser sur une idée agréable, je vous préviens qu'il est fort possible que les susdits projets de voyage se réalisent très-prochainement... après-demain, peut-être...

En disant ces mots, M. de Lancry me laissa seule.

CHAPITRE XIV.

LA SAINTE-CLAIRE.

Mon entretien avec M. de Lancry, l'effroi que me causèrent ses menaces, déterminèrent sans doute l'explosion d'une maladie dont le germe existait en moi.

Depuis assez longtemps je souffrais d'une fièvre lente, toujours négligée; les événements s'étaient tellement pressés, j'avais été forcée d'y prendre une part si active, toutes mes facultés avaient été si violemment surexcitées depuis la première maladie d'Emma jusqu'à son mariage et jusqu'à la mort d'Ursule, que je n'avais pour ainsi dire pas eu le temps d'être malade.

Et puis enfin... par cela même que mon sacrifice avait été grand... qu'il me comptait peut-être aux yeux de Dieu, il n'en avait été... il n'en était que plus douloureux... Mon amour pour M. de Rochegune n'avait rien perdu de sa force... ma seule consolation était dans les assurances qu'il me donnait que ce sentiment demeurait unique dans son cœur.

Je devais tôt ou tard me ressentir de tant de chagrins; je sentais déjà sourdre en moi une grande indisposition; je disais à ma pauvre Blondeau, qui s'étonnait de mon courage:—Ne te réjouis pas encore; dès que je n'aurai plus de vives préoccupations, je crains une violente réaction du physique sur le moral; jusqu'à présent je me suis soutenue par mon énergie, j'ai peur que cette force factice ne me manque tout à coup.

Je ne me trompais pas; seulement cette secousse fut amenée, non par la cessation de mes inquiétudes, mais par ma dernière conversation avec M. de Lancry.

Ainsi s'expliquait le sens d'un passage d'une des lettres de M. Lugarto, où il me disait qu'il créerait à mon mari d'impérieuses raisons de ne pas m'abandonner, et que l'avenir devait m'épouvanter.

M. de Lancry était sans ressources, M. Lugarto lui offrait sans doute beaucoup d'argent pour le forcer à m'emmener avec lui; je n'ose dire toutes mes frayeurs à cette pensée, connaissant la dégradation où était tombé M. de Lancry, son amour de l'or, sa haine contre moi, et surtout l'atroce méchanceté de M. Lugarto, qui depuis si longtemps me poursuivait de sa vengeance.

Je n'en doute pas, ces nouvelles frayeurs me causèrent une dernière commotion à laquelle je ne pus résister.

A peine M. de Lancry m'eut-il quittée que je tombai dans d'horribles convulsions suivies d'une violente fièvre cérébrale.

Je fus, à ce que me dirent Blondeau et le bon docteur Gérard, pendant quinze jours dans un état désespéré. M. de Lancry disparut le surlendemain du jour où j'étais tombée malade, en laissant une lettre pour moi dans laquelle il m'annonçait brièvement que ma maladie changeait tous ses projets et qu'il allait voyager en Italie.

Cette preuve de cruelle insensibilité ne m'étonna ni ne m'affecta.

Ma pauvre Blondeau avait écrit à madame de Richeville l'état alarmant dans lequel je me trouvais. Cette excellente amie était aussitôt revenue à Paris avec Emma et M. de Rochegune. On ne pouvait songer à me transporter hors de mon petit appartement de la rue de Bourgogne. Madame de Richeville s'y établit et ne me quitta que lorsque je pus aller avec elle passer à Maran le temps de ma convalescence.

Chaque jour Emma resta plusieurs heures auprès de moi, jusqu'à ma complète guérison. Je n'ai pas besoin de dire de quelles tendres attentions je fus entourée, et par quel admirable dévouement Emma me prouva sa reconnaissance de ce que j'avais fait autrefois pour elle.

Ma fièvre cérébrale s'était compliquée d'une fièvre pernicieuse, dont la guérison dura environ quatre mois. Je ne pus partir pour Maran qu'à la fin de l'hiver.

Vers le milieu de l'été de 1837, j'habitais donc cette terre; j'étais sinon complétement rétablie, du moins hors de convalescence. Il me restait une grande pâleur, beaucoup de faiblesse et une extrême sensibilité nerveuse. Le docteur Gérard avait regardé comme absolument indispensable que j'allasse passer l'automne et l'hiver suivants dans le Midi.

J'étais revenue à Maran avec de bien tristes ressouvenirs; j'y avais tant souffert! Mais depuis ma convalescence, madame de Richeville y habitait avec moi. M. de Rochegune et Emma vinrent nous y rejoindre plus tard, et ces tendres attentions suffirent pour adoucir l'amertume des pensées qui de temps en temps venaient m'assaillir.

Il me fallut pourtant du courage, de la force, de la résignation, pour comprimer la triste impression que me causait quelquefois malgré moi l'affectueux attachement de M. de Rochegune pour Emma. Ce mariage avait été le but de tous mes désirs, j'aurais été la plus malheureuse des femmes de ne pas le voir s'accomplir, et je ne pouvais m'empêcher d'éprouver de cruels, d'amers regrets.

Hélas! aigrie par tant de chagrins, je perdais sans doute mon élévation première; la vue du bonheur d'Emma, de madame de Richeville, auquel j'avais tant contribué, me ravissait toujours, mais il me faisait aussi songer à la vie malheureuse à laquelle j'étais réduite.

Je ne pouvais m'empêcher de faire souvent un douloureux retour sur moi-même, en contemplant les gens heureux, non pour les jalouser, grand Dieu! mais pour pleurer ma misère, hélas!... oui... ma misère, car pour être cachée, pour être morte à tous les yeux, ma passion n'en était pas moins profonde... J'aimais... j'aimais toujours M. de Rochegune.

Nous devions célébrer entre nous, à Maran, la Sainte-Claire, fête de madame de Richeville, le 12 août 1837.

On verra par quel motif je ne puis oublier ni cette date ni cette journée.

Il était onze heures du matin, il faisait un soleil radieux; je me promenais dans une des allées du parc les plus touffues; elle aboutissait à l'aile du château où se trouvait l'appartement de madame de Richeville. La duchesse se levait ordinairement assez tard; j'attendais Emma, qui devait venir me prendre pour aller souhaiter la fête à sa mère, et lui porter un gros bouquet de roses et de pervenches, ses deux fleurs de prédilection, que nous devions cueillir nous-mêmes.

Je vis venir M. de Rochegune, je lui tendis la main.

—Quel beau jour pour la fête de notre amie!—lui dis-je en souriant;—puis lui montrant les fleurs que je tenais à la main, j'ajoutai:—Le bouquet d'Emma est-il aussi beau que celui-ci?

—Elle finit le sien en mettant au pillage une des corbeilles du petit parterre... Il n'y a rien de plus charmant que de la voir s'escrimer ainsi au milieu de ce massif de rosiers du roi tout trempés de rosée.

—J'espère que vous lui avez fait à ce propos un délicieux madrigal? Et encore non,—lui dis-je,—l'incarnat de ses joues est si fin, que ce serait faire injure à Emma que de la comparer à une rose du roi. Cela serait dire rougeur au lieu de délicate fraîcheur; une rose thé du Bengale... à la bonne heure, telle est la seule comparaison qu'elle puisse accepter.

—Et vous, ma pauvre Mathilde,—dit-il en me regardant avec intérêt,—quand pourra-t-on vous comparer à autre chose qu'à un beau lis? quand votre pâleur se nuancera-t-elle d'un peu de carmin?

—M. Gérard compte beaucoup sur mon séjour dans le Midi pour me remettre tout à fait, et j'y compte aussi, mon ami.

Il me regarda avec attention, et me dit en secouant tristement la tête:

—Serez-vous donc la seule parmi nous qui ne soyez pas heureuse, vous à qui nous devons la félicité dont nous jouissons?

—Mon ami, quelle idée! Ma pâleur n'est-elle pas naturelle après une longue maladie?...

—Mathilde, vous ne pouvez pas en convenir... votre mari vous tourmente... Jamais vous ne recevez de ses nouvelles.

—Il écrit généralement très-peu... et puis le service des postes d'Italie se fait mal, dit-on...

—Ah! Mathilde... Mathilde...—ajouta-t-il en soupirant.—J'en reviens toujours là... comment a-t-il pu vous quitter au moment où vous étiez tombée si gravement malade? Il n'y a pas d'affaire d'intérêt qui puisse motiver une pareille conduite!

—Mon ami, je vous le répète, il s'agissait, m'a-t-il dit, d'une créance considérable sur laquelle il ne comptait plus, et qui, dans notre position actuelle, devient fort importante: je dis notre position, puisque, suivant l'avis de madame de Richeville et le vôtre, j'ai caché à M. de Lancry la conservation de cette terre, dans la crainte que ses idées de prodigalité ne lui reprennent; une fois que je le verrai corrigé par l'adversité, je lui avouerai que nous avons cette ressource. A cette heure, il ignore que nous la possédions; il est donc tout simple qu'il se soit occupé très-activement de cette affaire.

M. de Rochegune secoua la tête d'un air incrédule.

Je mentais mal sans doute, mais je n'avais pas pu imaginer d'autre prétexte au départ de M. de Lancry.

Laisser pénétrer à M. de Rochegune dans quels termes j'en étais avec mon mari pouvait éveiller ses soupçons et le mettre sur la voie de mon dévouement pour Emma, ce que je voulais éviter à tout prix depuis que j'avais sagement renoncé à mon dessein de tout révéler à M. de Rochegune.

—Il faut bien vous croire,—reprit M. de Rochegune avec un soupir,—vous me répondez toujours ainsi quand je vous parle de M. de Lancry; mais je ne sais pourquoi il me semble que sa conduite envers vous cache quelque mystère!... Je crains que vous ne soyez pas heureuse... non, vous n'êtes pas heureuse... vous avez été dupe de votre noble cœur, comme votre mari peut-être a été dupe de ses bonnes résolutions... Pendant quelque temps j'admets qu'il se soit sincèrement repenti, mais ses anciennes habitudes auront repris le dessus, et il aura mieux aimé sans doute mener je ne sais quelle existence aventureuse que de vivre obscurément auprès de vous... Et puis... Mais, tenez, Mathilde... ne parlons plus de cela... je ne veux pas dire tout ce que je pense... je me trompe sans doute et je vous affligerais.

—Vous avez raison, mon ami, ne parlons plus de cela... n'ayez aucune inquiétude... Quelquefois seulement, bien que je connaisse la paresse habituelle de M. de Lancry, je m'inquiète de ne pas avoir de ses nouvelles... voilà ce qui m'attriste. Pour chasser ces vilaines idées, parlons de vous et d'Emma, de vos projets.

—Parlons de nous, c'est encore parler de vous, nous vous devons tant!... Quant à moi, jamais ma vie n'a été plus calme, plus douce, plus sereine; et puis Emma est si heureuse... de si peu!!! Quelquefois, pauvre enfant... je me reproche de ne pas assez faire pour elle... je suis presque confus de la voir si satisfaite et contente.

—En parlant si modestement du bonheur que vous donnez, mon ami, vous êtes comme les grands poëtes, qui trouvent tout simple de faire très-facilement des œuvres magnifiques, et qui s'étonnent de voir l'admirable influence de ces ouvrages qui leur coûtent si peu.

—Non, je vous assure, Mathilde; j'ai l'air de tout donner, et je reçois beaucoup plus que je ne donne. Je suis très-heureux; je ne me sens pas vivre. Si je sors par hasard de ce délicieux état de calme et de confiante sécurité pour faire quelque projet, c'est pour y revenir bientôt avec un nouveau plaisir. Que vous dirai-je! cette vie n'a peut-être pas le grandiose, l'enthousiasme, les sublimes élancements de la passion, mais elle est paisible et riante. Après la vie que j'avais rêvé de partager avec vous, je n'en sais pas de plus agréable que celle-ci... Dans les premiers temps de mon mariage je désirais qu'un sentiment plus vif se développât en moi, maintenant je le regretterais; il ôterait à l'attachement que j'ai pour Emma ce caractère qui fait qu'il ne ressemble à aucun autre.

—Vous avez raison, mon ami; l'espèce de culte profond qu'Emma ressent pour vous exclut pour ainsi dire de votre part tout retour galant. Que votre modestie ne s'alarme pas de cette comparaison; mais les dieux, si bons qu'ils soient, n'aiment pas de la même manière qu'ils sont aimés.

—Ah! Mathilde!—me dit-il en riant,—je sens la griffe de mademoiselle de Maran sous cette divinisation moqueuse.

—Je vous estime trop pour exagérer vos louanges... Avouez qu'il y a du vrai dans ce que je vous dis, et que ma comparaison est aussi juste que peut l'être une comparaison.

—Je ne nie pas la folle idolâtrie d'Emma pour moi, il faudrait être aussi aveugle qu'ingrat; je nie seulement que je la mérite... Ou plutôt... tenez, je vais bien vous étonner, j'accepte votre comparaison tout entière, surtout à cause de ma divinisation...

—C'est très-heureux,—lui dis-je en souriant.

—Je l'accepte non comme une louange, mais comme un blâme rempli de justesse et de raison.

—Voyons, mon ami, expliquez-moi ce blâme, qui était bien loin de ma pensée, je vous assure.

M. de Rochegune reprit d'un ton sérieux:

—Vous jugez de mon cœur mieux que moi-même... Ces vagues reproches que je me faisais de ne pas faire assez pour Emma, n'ont pas d'autre cause que cette espèce de divinisation dont vous me pariez et à laquelle je me suis prêté... Je me laisse aimer... je vis trop en sultan... je suis comme ces faux dieux, qui, à force d'être adorés, finissent par croire à leur puissance et se persuadent qu'ils font beaucoup pour les pauvres humains en leur permettant de les idolâtrer... Sérieusement, Mathilde, vous m'éclairez; vous épargnez peut-être bien des larmes à Emma... Un jour elle aurait pu voir dans l'indolence de mon bonheur, ou de l'égoïsme, ou de la froideur, et j'aurais un remords éternel de causer le moindre chagrin à cet ange de bonté.

—C'est maintenant moi qui pourrais vous reprocher d'être aussi méchant que mademoiselle de Maran,—dis-je en souriant;—je vous dis non un compliment, mais une chose vraie, et vous en faites une épigramme contre vous.

—A propos de mademoiselle de Maran, vous savez que sa paralysie est complète maintenant?—me dit M. de Rochegune;—mon vieux valet de chambre Stolk a été, je ne sais plus à quel propos, voir Servien, le maître-d'hôtel de votre tante. Il paraît que lui et tous ses gens la traitent indignement; ce qu'elle est obligée de supporter en enrageant, personne ne s'intéressant à elle...

Notre conversation fut interrompue par Emma. Elle tenait un bouquet de roses d'une main, et de l'autre plusieurs lettres qu'elle remit à son mari en lui disant:

—Le courrier vient d'arriver. Voici vos lettres, mon ami.

M. de Rochegune lui dit, en mettant les lettres dans sa poche:

—Madame de Richeville peut-elle nous recevoir, ma chère Emma?

—Sans doute, voilà plus d'une demi-heure qu'elle cause avec le bon abbé Dampierre.

—Votre curé, dame châtelaine,—me dit M. de Rochegune.

—Et c'est bien le meilleur et le plus pauvre des curés de campagne,—lui dis-je;—vous ne pouvez vous faire une idée de cette charité, de ce caractère vraiment évangéliques.

—Et comme il parle simplement et noblement!—dit Emma.—L'autre dimanche, à l'église, j'étais dans l'admiration. Tout ce qu'il disait était à la portée de ses paroissiens, et pourtant ce sermon aurait pu être tout aussi bien prononcé devant un roi et sa cour.

—C'est qu'il n'y a en effet rien de plus digne que la simplicité,—dit M. de Rochegune.—Je ne sais pas un homme d'une raison plus saine, d'un jugement plus sûr que ce bon abbé Dampierre. Ce que dit Emma est très-vrai: son langage serait partout remarquable, et il ne s'en doute pas; il s'ignore complétement... C'est l'un des hommes dont je fais le plus de cas... Cela est si rare, la grandeur dans la modestie!... C'est comme la grâce et la beauté dans la candeur... Bien entendu que je ne dis pas ceci pour vous, Emma; notre sœur Mathilde ne me le pardonnerait pas; elle est jalouse de toutes les louanges qu'on vous adresse... quand elles ne sont pas d'elle.

Pendant que M. de Rochegune parlait, Emma ne le quittait pas des yeux; ce n'était pas de l'amour, c'était une adoration passionnée de tous les moments. Elle ne vivait pas en elle, elle vivait en lui.

Presque toujours après ces moments d'extase contemplative, pendant lesquels elle semblait aspirer le bonheur à longs traits, elle me jetait un regard de reconnaissance ineffable.

Lorsque M. de Rochegune eut parlé, elle lui prit la main, et lui dit avec un accent enchanteur:

—Notre sœur Mathilde a raison... il n'y a qu'elle qui puisse me flatter d'une manière ravissante.

—Vraiment... mieux que moi?

—Mais sans doute... Vous, mon ami... vous me parlez de moi... Elle au contraire me parle de vous... et me dit que vous m'aimez... n'est-ce pas me louer au delà de toute expression?

—J'accepte ceci en ce sens que lorsque Mathilde me dit que vous m'aimez... elle me loue aussi au delà de toute expression....

Emma secoua sa jolie tête blonde et dit en souriant:

—Oh! ce n'est pas la même chose... rien n'est plus simple que de vivre... on ne vous félicite de vivre que lorsqu'on vit heureuse......

. . . . . . . . . .

Nous passâmes une heureuse matinée avec madame de Richeville. Je priai M. l'abbé Dampierre de venir dîner avec nous pour célébrer cette petite fête de famille.

Vers les trois heures, M. de Rochegune vint frapper à ma porte.

Je fus surprise de sa pâleur et de la sombre expression de sa physionomie; il tenait une lettre ouverte à la main.

—Mathilde... on m'écrit d'Italie... je vous en prie,—me dit-il,—lisez ceci...

Et il m'indiqua un passage de sa lettre qu'il me présentait.

Voici ce que je lus...

«...A mon arrivée à Naples on ne s'entretenait que du luxe effréné que Lugarto avait déployé dans cette ville, de ses débauches et de quelques abominables méchancetés dont le retentissement avait été tel que le roi l'avait chassé de ses États quelques jours avant mon arrivée, sans que le chargé d'affaires du Brésil eût fait la moindre réclamation, sachant parfaitement ce que valait, ce que méritait son indigne compatriote, qui est, du reste, généralement exécré et justement méprisé de ses nationaux. Ceci ne m'étonna pas du tout, car je connaissais Lugarto de longue date; mais ce qui me renversa... mais ce que je n'aurais pu croire, si notre ambassadeur ne me l'avait certifié, c'est que l'ami intime, le compagnon de débauche de Lugarto était le vicomte de Lancry, qui s'était autrefois battu pour un motif très-sérieux que l'on m'a raconté, car je n'étais pas à Paris à cette époque. On dit M. de Lancry complétement ruiné et absolument dans la dépendance de son ancien ennemi. Ils ont quitté Naples sur un bateau à vapeur affrété par Lugarto. Il n'y avait, dit-on, qu'une voix dans toute la ville pour leur souhaiter la réunion de tous les accidents qui peuvent rendre une traversée funeste.»

Je laissai tomber la lettre sur mes genoux sans oser regarder M. de Rochegune.

—Ah! Mathilde!... vous m'avez trompé,—me dit-il avec un accent de profond reproche.—L'intimité de M. de Lancry avec ce monstre m'en dit plus que je ne voudrais en penser.

—Eh bien!... oui.. je voulais vous le cacher... Ainsi que vous l'avez deviné, les bonnes résolutions de mon mari n'ont pas duré. Son retour avait été sincère... mais il s'est lassé de cette vie obscure et paisible... Je crois maintenant, comme vous, que la raison qu'il m'avait donnée pour s'en aller en Italie était un prétexte.

—Et sa liaison avec ce monstre qui autrefois vous a tant poursuivie de sa haine,—s'écria-t-il,—comment la qualifierez-vous?

Hélas! je n'osais, je ne pouvais lui dire les preuves récentes que j'avais encore eues de la haine opiniâtre de M. Lugarto, tant ces événements étaient liés à mon sacrifice pour Emma.

Je ne répondis rien.

—Ainsi,—s'écria M. de Rochegune avec une explosion de douloureuse indignation,—voilà pour quel homme vous m'avez sacrifié... Voilà pour quel homme vous avez renoncé au bonheur que je vous offrais, en m'engageant... à.

Je l'interrompis.

—Pas un mot de plus à ce sujet,—lui dis-je avec une fermeté qui lui imposa.—Ce n'est pas vous... vous qui oseriez maintenant exprimer un seul regret sur le passé... Ce serait horrible pour Emma, qui vous rend si heureux, ce serait outrageant pour moi... Que mon mari se conduise désormais bien ou mal envers moi, ce n'est pas la question. L'attachement que j'ai eu pour lui s'évanouirait demain, que je mourrais mille fois plutôt que d'oublier mes devoirs... je vous le jure par la mémoire de ma mère... Quant à vous... vous êtes incapable de laisser jamais supposer à cette malheureuse enfant que vous regrettez de l'avoir épousée. Vous connaissez son caractère... Songez-y, vous la tueriez... elle mourrait de désespoir...

—Ah! c'est affreux,—dit-il en cachant sa tête dans ses mains. Et il sortit violemment.

Je fus moins épouvantée en apprenant la réunion de M. de Lancry et de M. de Lugarto que de l'impression que cette nouvelle devait faire sur M. de Rochegune.

Je le croyais incapable de laisser penser à Emma qu'il regrettait peut-être de l'avoir épousée, mais je tremblais qu'il ne se trahît malgré lui...

Cette journée, si heureusement commencée, s'annonçait d'une manière fatale. Quelle triste fin elle devait avoir!

CHAPITRE XV.

L'ABBÉ DAMPIERRE.

M. de Rochegune avait été assez maître de lui pour ne rien laisser pénétrer des émotions qui l'agitaient.

Nous étions réunis après dîner dans le petit salon d'été, M. l'abbé Dampierre, madame de Richeville, Emma et moi.

L'abbé Dampierre était un vieillard à cheveux blancs, d'une physionomie imposante; sa voix pleine, sonore, donnait un accent de gravité à ses moindres paroles.

Je vois encore cette scène.

Au fond du salon, madame de Richeville, assise sur un divan, avait l'abbé auprès d'elle; j'étais séparée d'Emma par la table sur laquelle on servait le café.

M. de Rochegune venait de sortir pour répondre à quelques lettres; la malle-poste de Tours à Paris passait à neuf heures du soir, on pouvait ainsi répondre courrier par courrier aux lettres reçues le matin.

Stolk, le vieux valet de chambre de M. de Rochegune, entra et dit à Emma en lui présentant une lettre sur un plateau:

—C'est une lettre que M. le marquis a reçue ce matin avec les siennes, et qu'il avait oublié de remettre à madame la marquise.

—Une lettre pour moi?—dit Emma en riant,—c'est la première que je reçois ici... une lettre de Paris encore!—dit-elle en regardant l'enveloppe. Elle était sans doute avec celles que j'ai apportées ce matin à M. de Rochegune, je n'y aurai pas fait attention.

—Voyons vite... votre correspondance, chère enfant,—dit en souriant madame de Richeville.

—Vous permettez, monsieur l'abbé?—dit Emma.

L'abbé Dampierre s'inclina.

Emma décacheta la lettre, parcourut les premières lignes et nous dit:

—C'est une demande de secours.

—Lisez-la tout haut, mon enfant,—dit madame de Richeville.—Nous nous associerons ainsi à votre bonne œuvre.

Emma lut ce qui suit:

«Madame,

«C'est une infortunée qui vient à vous avec espoir et confiance, bien sûre que vous accueillerez la prière d'une malheureuse femme victime de sa faiblesse et de son cœur, et qui n'a d'excuse que dans la force de la passion coupable qui l'a égarée.»

Emma s'interrompit et regarda madame de Richeville et l'abbé.

—Peut-on trouver une plus pauvre excuse!—dit celui-ci en haussant les épaules;—autant se plaindre des ravages du feu lorsque l'on a soi-même allumé l'incendie... N'est-ce pas, madame la duchesse?

—Sans doute, monsieur l'abbé,—répondit madame de Richeville un peu embarrassée; car, malgré son expiation, elle était restée d'une susceptibilité très-douloureuse à l'égard de tout ce qui pouvait faire allusion à sa conduite passée.—Puis s'adressant à Emma:—Continuez, mon enfant.

Emma continua.

«Mes parents m'ont mariée très-jeune à un homme qui m'a rendu la vie bien malheureuse. Ses défauts et ses mauvais traitements ont seuls causé mon affreuse inconduite, madame, je puis vous le jurer devant Dieu.»

—Oh!—s'écria l'abbé avec indignation,—quel sacrilége! invoquer le nom de Dieu pour attester sa honte!...

—C'est vrai, monsieur l'abbé,—dit ingénument Emma.—Comment ose-t-on faire un tel aveu? Et puis est-ce que quelque chose au monde peut excuser l'inconduite?—demanda-t-elle à madame de Richeville.—Il me semble que, si mon mari avait des torts envers moi, au lieu de l'imiter je tacherais de le ramener à force de résignation et de tendresse... Et puis au moins quelqu'un pourrait prier Dieu de lui pardonner ses fautes, si les prières des cœurs purs sont toujours écoutées.

—Ah! madame!—dit l'abbé avec émotion en s'adressant à madame de Richeville et lui montrant Emma,—voilà votre ouvrage, voilà le fruit de l'éducation que vous avez donnée.

Madame de Richeville rougit et ne répondit rien, mais son regard me disait combien cet entretien lui devenait pénible.

Je le sentais aussi, mais je ne savais comment rompre la conversation.

Emma continua la lecture de cette lettre:

«Mon mari m'a abandonnée depuis quatre ans, madame, et depuis ce temps je ne sais pas ce qu'il est devenu; pourtant, madame, j'ose à peine tracer ces mots, tant ma confusion est grande... C'est pour une malheureuse petite créature qui vient de naître, et qui n'est pas sa fille, que j'ose réclamer vos bontés.»

—Ah! c'est infâme!—s'écria l'abbé.

Emma ne prononça pas un mot, mais elle fit un geste de mépris et douloureux de dégoût si profond en jetant la lettre à ses pieds, que son silence et l'expression de sa physionomie furent aussi significatifs que les paroles les plus acerbes.

Jamais, mon Dieu! jamais je n'oublierai l'émotion déchirante que madame de Richeville ne put cacher, sa rougeur, sa honte.

Ses yeux rencontrèrent les miens... elle me montra Emma du regard...

Je la compris.

La malheureuse mère se voyait flétrie par sa fille, au nom des excellents principes qu'elle lui avait donnés.

Madame de Richeville ne put s'empêcher de vouloir dire indirectement quelques mots pour sa défense.

—Mon enfant,—reprit-elle tristement,—il faut avoir un peu de pitié pour les coupables... peut-être cette pauvre mère... si blâmable qu'elle soit, est-elle à plaindre?

—Madame...—dit l'abbé Dampierre d'une voix ferme,—je suis prêtre... je suis vieux... vous me permettez de vous parler avec sincérité?

—Sans doute... monsieur l'abbé, je vous en prie,—dit madame de Richeville en sentant augmenter sa confusion.

—Eh bien! madame, il est à regretter que des personnes comme vous, comme ces dames, qui peuvent s'appuyer de l'autorité de leurs vertus et d'une vie exemplaire pour condamner sévèrement le vice, lui soient au contraire indulgentes par une pitié mal entendue! Vraiment, madame, est-il juste d'accorder à des malheurs honteux, mérités, presque autant d'intérêt qu'à de nobles et touchantes infortunes?

—M. l'abbé a raison,—dis-je effrayée de la tournure que prenait la conversation.—Ramassez cette lettre, Emma; nous ferons demander des renseignements sur cette femme; c'est peut-être une ruse pour abuser de vos bontés: ne parlons plus de cela.

—Je vais toujours terminer de lire sa lettre,—reprit naïvement Emma.—Mais, je l'avoue, ce que M. l'abbé vient de me dire me désintéresse complétement de cette femme, qui ose blâmer la conduite de son mari, lorsqu'elle se dégrade autant et peut-être plus encore que lui.

—Vous êtes bien sévère, Emma,—dit la malheureuse duchesse en tâchant de cacher une larme qui lui vint aux yeux.

Emma répondit en lui souriant, avec une candeur extrême:—Cela est vrai, mais vous m'avez élevée dans des idées si généreuses, vous m'avez donné de tels exemples, que je ne puis m'empêcher de ressentir une horreur insurmontable pour tout ce qui est bas ou criminel... Combien de fois ne m'avez-vous pas dit que la vertu était aux femmes ce que le courage était aux hommes! Et, je l'avoue... je déteste les lâchetés.

Emma continua de lire:

«Quoique dans l'infortune, je n'ai pas mérité mon sort: mon éducation, ma naissance semblaient me présager une autre destinée; j'ose croire que ces dernières considérations vous intéresseront en ma faveur; et puis enfin, madame, mon enfant, ma pauvre petite fille, ne doit pas être, ne peut pas être responsable de la faute de sa mère. Si je mérite le blâme... mon enfant mérite l'intérêt; si l'on a le droit de m'accuser d'inconduite, moi j'aurai le droit d'accuser d'insensibilité ceux qui n'auraient pas pitié de mon enfant...»

L'abbé Dampierre ne put contenir un nouveau mouvement de généreuse colère, il s'écria:

—Malheureusement, cette misérable répète là tout ce que disent ses pareilles; et, comme ses pareilles, tout ce qu'elle invoque pour elle doit être invoqué contre elle.

—Son éducation surtout ne la rend-elle pas impardonnable?—dit Emma en s'adressant à madame de Richeville.—Ne peut-on pas appliquer à cette femme ces paroles vraies que vous m'avez bien souvent répétées, et que je n'ai jamais oubliées? On disait jadis: Noblesse oblige... maintenant on doit dire la même chose de l'éducation... les fautes augmentent de gravité en raison de la culture de l'esprit... ajoutiez-vous encore.

—Madame la duchesse avait cent fois raison...—s'écria l'abbé;—mais ce n'est pas tout: voyez comme le vice se trahit toujours par un langage stupide, hypocrite et cruel! parce qu'elle s'écrie dans sa lettre... ma fille ne doit pas être responsable de la faute de sa mère, cette femme se croit absoute d'un des plus grands crimes qui affligent l'humanité, celui de marquer à tout jamais du sceau de la réprobation universelle... une pauvre créature innocente.

—Ah!... c'est affreux!—s'écria madame de Richeville en me regardant avec désespoir.

L'abbé Dampierre, croyant cette exclamation arrachée à la duchesse par l'approbation qu'elle prêtait à son discours, reprit avec chaleur:

—Et je ne dis pas assez; non... madame... car j'enveloppe dans le même anathème et la mère qui tue son enfant et celle qui le dévoue à une vie de honte et de douleur.

—Ah! monsieur!—s'écria madame de Richeville.

—Oui, madame... une femme criminelle est encore une mauvaise mère; ne sait-elle pas que par une terrible nécessité morale et sociale son enfant est responsable du crime maternel! Ne sait-elle pas qu'il est mis hors la loi commune! qu'il n'a ni nom ni famille! que ses lèvres ne prononceront jamais ce mot béni, ma mère! ou bien que s'il connaît le crime secret de sa naissance... c'est pour être forcé de mépriser malgré lui ceux que Dieu veut qu'il respecte et qu'il chérisse!

—Oh! oui,—s'écria Emma,—c'est épouvantable... Une mère qui expose son enfant à la mépriser un jour... ne lui fait-elle pas maudire la naissance qu'elle lui a donnée par un crime?... Être obligée de mépriser sa mère... mépriser sa mère!... mon Dieu!!! mais en effet... la mort est mille fois préférable...

—Oh! Emma!—m'écriai-je.

Elle me regarda avec étonnement.

—Que voulez-vous, mon amie?...—me dit-elle.

Madame de Richeville, qui avait été sur le point de se trahir, parvint à surmonter son émotion; mais elle était pâle.

—En vérité, ma chère enfant,—dis-je à Emma,—vous mettez une chaleur dans cette discussion... Et puis, ces idées sont pénibles; tenez, parlons d'autre chose. Je trouve comme vous que la manière dont on implore votre pitié dans cette lettre ne doit guère vous intéresser; la soirée est magnifique, je me sens un peu de migraine, allons faire un tour de promenade dans le parc.

Emma, par une étrange fatalité, s'opiniâtra à vouloir finir de lire cette lettre.

Je craignis que mon insistance à vouloir l'en empêcher ne lui parût singulière; d'ailleurs, rassurée par un regard de madame de Richeville, qui s'était tout à fait remise, je la laissai continuer.

—Il n'y a plus que quelques lignes,—m'avait-elle dit,—ce sera bientôt terminé...

Elle reprit donc ainsi qu'il suit:

«Plus que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir à mon infortune... ou plutôt à celle de mon enfant.»

—Pourquoi donc moi... plus que toute autre dois-je m'intéresser à cette malheureuse?—nous demanda Emma en nous regardant d'un air étonné.

—Laissez cela... Je vous dis, mon enfant, que cette femme est folle,—m'écriai-je.

Poussée par un inexprimable pressentiment, je me levai pour prendre cette lettre des mains d'Emma.

Il était trop tard.

Elle avait continué de lire.

Ses yeux, toujours attachés sur cette lettre fatale, s'agrandirent d'une manière effrayante.

Ses lèvres s'agitèrent convulsivement, elle devint pâle comme une morte; puis, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle se jeta aux pieds de madame de Richeville en s'écriant d'une voix déchirante:

—Si vous êtes ma mère... oh! pardon... pardon... ne me maudissez pas!...

Peindre cette scène est impossible.

La duchesse, foudroyée par ces mots, resta muette... immobile.

L'abbé Dampierre se leva brusquement, et joignit les mains avec une expression douloureuse.

Emma, sanglotant, cachait sa tête sur les genoux de sa mère.

Après quelques minutes d'un profond silence, madame de Richeville, écartant doucement sa fille, la prit par la main, la fit se mettre debout, comme elle se mit elle-même, et dit à l'abbé Dampierre avec un mélange admirable de résignation et de dignité:

—Mon père, j'ai mérité les reproches que vous adressez aux mères criminelles... Emma est ma fille... je tâche depuis longues années d'expier ma faute... le Seigneur a voulu aujourd'hui m'infliger une punition terrible... que sa volonté soit faite... je ne désespère pas de sa miséricorde infinie...

L'abbé Dampierre répondit d'une voix profondément émue:

—La vérité est une pour tous, madame la duchesse; le devoir d'un ministre du Seigneur est de la faire entendre à tous... ici-bas; mais Dieu seul condamne ou pardonne... Vous l'avez dit, madame... sa miséricorde est infinie; au jour du jugement l'expiation nous est comptée...

Puis, saluant respectueusement, il sortit......

. . . . . . . . . .

Le reste de cette lettre infernale contenait ces mots:

«Plus que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir à mon infortune, ou plutôt à celle de mon enfant; car vous êtes la fille naturelle de madame de Richeville, je vous en donnerai des preuves si vous venez à mon aide. Veuillez envoyer le secours que vous pourrez m'accorder, par un mandat sur la poste, à Paris, poste restante, à madame Jenny Pierron, mère de mademoiselle Albin, qui vous a élevée et qui sait le secret de votre naissance.»

Cette lettre était-elle réellement écrite par cette femme?

Était-ce une nouvelle et horrible machination de M. Lugarto? C'est ce qu'alors ni moi ni madame de Richeville nous ne pûmes démêler.

Lorsque la réflexion me vint, je me dis qu'après l'exclamation d'Emma j'aurais dû peut-être empêcher madame de Richeville de faire son irréparable aveu, en affirmant que cette lettre mentait; mais le soupçon aurait toujours été éveillé dans l'esprit d'Emma, et pour elle ce doute aurait été probablement aussi cruel que la certitude......

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