← Table of contents
Mathilde

EUGÈNE SÜE. (continued 4)

Reading edition

—Ah! Gontran, m'écriai-je, ne pouvant contenir plus longtemps mes larmes, tenez, c'est affreux; vous êtes devenu impitoyable! Au moins autrefois, à vos duretés succédaient parfois des retours de tendresse et de bonté, au moins vous aviez pitié du mal que vous me faisiez... Mais maintenant, rien, rien, pas un seul mot de consolation... Hélas! je le comprends, autrefois vous étiez malheureux, l'avenir vous inquiétait; vous aussi vous saviez alors ce que c'était que le chagrin, cela vous rendait meilleur.

—Des reproches, toujours des reproches!—dit Gontran en levant les yeux au ciel.

Sa voix me parut moins menaçante, j'espérais l'avoir touché.

—Gontran,—m'écriai-je,—peut-être mes reproches sont amers... Pourtant, soyez juste; à part ces jours de bonheur rapides, dites... dites... n'ai-je pus été la plus malheureuse des femmes?... Songez à mon enfance, à ma jeunesse si triste et si pénible. Tenez, je ne vous demande qu'une chose: oubliez ce que je vous suis, considérez-moi seulement comme une étrangère, et dites, là, dites... si je ne fais pas pitié.

Et je tombai assise dans un fauteuil, en cachant ma tête dans mes mains, ne pouvant plus trouver une parole.

—Allons, voyons, calmez-vous,—me dit M. de Lancry en s'approchant et en s'asseyant à côté de moi.—Vous êtes une petite folle, vous avez un caractère si exalté, que vous vous exagérez tout en noir... Parce que par intérêt pour vous je refuse de sanctionner vos projets bizarres... allons... généreux si vous voulez... mais inexécutables... vous vous emportez... vous mettez les choses au pis.

—Mon Dieu, si vous saviez par suite de quelles pensées j'en suis venue à désirer fonder cette bonne œuvre,—dis-je à Gontran,—vous comprendriez mon insistance à ce sujet.

—Je comprends tout, ma chère amie. Mais voyons, parlons raison. Vous allez dépenser beaucoup d'argent pour établir votre école et votre hospice... C'est une noble et pieuse distraction que vous voulez vous donner, rien de mieux; mais est-il sage, est-il même humain d'accoutumer de pauvres gens à jouir de bienfaits qui peuvent être très-éphémères?

—Je vous assure, mon ami, que je ne me lasserais jamais de faire le bien.

—Il y a mille circonstances pourtant où cela pourrait vous devenir impossible. Ainsi, par exemple, pour ne vous en citer qu'une, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que je vendisse cette terre un jour ou un autre.

—Vendre cette terre... mon Dieu! Et pourquoi cela?

—Elle vaut plus d'un million et ne me rapporte pas vingt mille livres de rente net d'impôts et de réparations; l'habitation est incommode, les terres sont divisées; somme toute, c'est un séjour très-maussade; eh bien! en vendant Maran un million et en plaçant l'argent sur l'État ou sur la banque de France, cela nous ferait cinquante mille livres de rente, au lieu du vingt à peine que rapporte cette terre.

—Vendre Maran! mais vous n'y pensez pas... ce domaine est dans notre famille depuis si longtemps, ma mère l'a habité, je...

—Tous ces avantages chimériques ne valent pas le sacrifice de trente mille livres de rente, convenez-en.

—Mais qu'avons-nous besoin de tant d'argent? ne pouvons-nous pas vivre avec ce que nous possédons déjà?

—Enfant... dit Gontran avec une compassion railleuse,—vous n'entendez rien aux affaires; on n'a jamais trop de revenus; vous ne savez ce que coûte une maison, et d'ailleurs je veux que cet hiver à Paris nous recevions beaucoup et avec magnificence; je tiens à prouver que la révolution de juillet ne nous a pas abattus comme on le croit.

—Mais sérieusement, mon ami, vous ne songez pas à vendre Maran? Je vous supplie en grâce, ne faites pas cela; je suis déjà attachée à cet endroit...

—C'est pour cela qu'il vaudra mieux nous en défaire avant que vous y soyez attachée davantage.

—Mais, mon ami, je ne voudrais pas...

—Allons-nous encore recommencer nos querelles? écoutez donc la raison... Combien de fois faut-il vous dire que la loi me donne absolument, vous entendez, absolument, la gestion de vos biens; que je puis vendre, acheter, placer comme bon me semble; si je crois utile à nos intérêts de vendre cette terre, je la vendrai... et je suis tellement près d'avoir cette conviction-là, que je ne puis consentir à vous laisser fonder ici des établissements de bienfaisance qui pourraient avoir à peine six mois d'avenir... Ceci est bien entendu. Je vous quitte; je vais voir comment mes chiens d'arrêt ont mangé, car j'ai fait une chasse rude aujourd'hui.

Et M. de Lancry me laissa seule.

CHAPITRE XIV.

EMMA.

Ce que m'avait dit mon mari touchant son intention de vendre Maran et d'augmenter ses dépenses m'effrayait, je sentais que je ne pouvais en rien combattre sa volonté. Je me souvins des avertissements de madame de Richeville et de M. de Mortagne à propos de la prodigalité de M. de Lancry; je frémis en songeant que notre fortune était complétement à sa merci. Son refus de m'accorder ce que je lui demandais pour fonder un asile de charité me navra, mais je ne me décourageai pas; ne pouvant faire le bien sur une aussi grande échelle, je résolus de secourir de mon mieux les infortunés que je rencontrerais, de chercher dans l'accomplissement de ces pieux devoirs une distraction à mes chagrins.

Ma pauvre Blondeau me servit merveilleusement; grâce aux renseignements qu'elle me donna, je pus soulager quelques souffrances. Dieu me récompensa; au lieu d'être amère et poignante, ma tristesse devint mélancolique et contemplative. Je goûtais une sorte de calme, de repos; je me consolais des manières brusques ou de l'indifférence de mon mari en songeant aux larmes que m'avaient méritées quelques bienfaits. Je me plaisais à associer Gontran à ces charités. Je donnais toujours en son nom, et j'éprouvais une touchante émotion à nous entendre confondre dans une bénédiction commune.

Plusieurs jours se passèrent ainsi; mon mari menait toujours la même vie et ne semblait pas s'apercevoir du changement qui s'était opéré en moi; il me dit seulement une fois:—Je vois avec plaisir que vous avez renoncé à vos folies; vous avez eu raison: plus j'examine cette terre, plus je suis convaincu de faire une excellente affaire en nous en débarrassant.

J'avais acquis assez d'expérience du caractère de Gontran pour ne plus essayer de lutter contre sa volonté, lorsque je savais que je ne possédais aucun moyen pour l'en faire changer. Je ne répondis rien autre chose, sinon qu'il était le maître d'agir comme bon lui semblerait; mais j'écrivis à M. de Mortagne pour le prévenir de cette résolution, et lui demander si je pouvais m'y opposer. Depuis deux mois environ, nous avions quitté Ursule. Un matin, après le départ de mon mari pour la chasse, je reçus par la poste une lettre de Rouvray. M. Sécherin m'annonçait que, fidèle à la promesse qu'elle m'avait faite, Ursule arriverait très-prochainement avec lui à Maran, afin d'y passer quelque temps auprès de nous. Sa fabrique allait à merveille, et son premier commis le remplacerait parfaitement pendant son absence. M. Sécherin n'avait pas voulu laisser à Ursule le plaisir de m'écrire et de me causer cette surprise, me disait-il. Quelques mots de ma cousine, ajoutés en post-scriptum au bas de la lettre, répétaient ce que disait son mari à ce sujet.

Par deux fois je relus cette lettre; je n'en pouvais croire mes yeux. Rien pourtant n'était plus naturel en apparence; vingt fois nous étions convenus avec Ursule qu'elle viendrait passer quelque temps avec moi; mais alors je la croyais encore mon amie, ma sœur.

Je me rappelai les quelques mots que j'avais surpris pendant la conversation d'Ursule et de Gontran, et qui avaient si vivement excité ma jalousie.

Je frémis en songeant que ma cousine, habitant avec nous, verrait mon mari chaque jour. Je me persuadai qu'elle était convenue de ce voyage à Maran avec Gontran. Mon premier mouvement fut d'écrire à madame Sécherin que nous allions quitter notre terre, et que nous ne pouvions la recevoir. Mais je n'osai pas prendre cette détermination sans en prévenir mon mari. Je me résignai à attendre son retour de la chasse.

Hélas! à ces nouveaux ressentiments de jalousie je regrettai les deux mois que je venais de passer. Les chagrins qui les avaient assombris n'étaient rien auprès de ceux qui me seraient réservés, je n'en doutais pas, si ma cousine venait à Maran.

Au milieu de ces préoccupations, j'entendis tout à coup un bruit de chevaux de poste; une voiture entra dans la cour du château. Pendant qu'Ursule, pour m'ôter tome occasion de refus, avait peut-être voulu arriver en même temps que sa lettre, je courus à ma croisée... Quel fut mon étonnement! je vis madame de Richeville descendre de voiture avec une jeune fille que je ne connaissais pas!

Pour la première fois, l'aspect de la duchesse me fit du bien: il me sembla que le ciel m'envoyait une amie au moment où elle m'était le plus nécessaire. L'expérience m'avait prouvé qu'en venant autrefois m'avertir des défauts de Gontran, elle avait voulu me rendre un immense service. Je pensai que, dans la position difficile où me mettait la prochaine arrivée d'Ursule, les conseils de l'amie de M. de Mortagne pouvaient m'être d'un grand secours. J'allais sortir du salon pour descendre au-devant de madame de Richeville, lorsque celle-ci entra.

Je la trouvai si changée, depuis environ trois mois que je ne l'avais vue, que je ne pus réprimer un mouvement d'étonnement. Elle s'en aperçut, et me dit avec son charmant et doux sourire:

—Vous me reconnaissez à peine, n'est-ce pas? Oh! c'est que j'ai bien souffert. Mais parlons de vous, de vous,—me dit-elle en me prenant mes deux mains dans les siennes;—Maran n'était pas très-éloigné de ma route, j'ai fait un détour pour vous voir en passant... Et M. de Lancry, où est-il?

—A la chasse, madame, pour toute la journée, dis-je à madame de Richeville.

Sans doute à l'accent, au regard qui accompagnèrent ces paroles, la duchesse devina que j'étais heureuse de cette occasion de m'entretenir longtemps avec elle, et que j'avais quelque pénible confidence à lui faire; elle secoua tristement la tête et me regarda avec une expression de touchant intérêt. Mais, réfléchissant qu'elle n'était pas seule, elle me dit en me montrant la jeune personne qui l'accompagnait:

—Permettez-moi de vous présenter mademoiselle Emma du Lostanges... ma... parente, ajouta madame de Richeville après un moment d'hésitation.

Je n'avais pas encore attentivement examiné cette jeune fille. Je restai frappée d'admiration. Quoiqu'elle eût quatorze ans à peine, elle paraissait en avoir seize à cause de sa taille svelte, élégante et élevée. L'azur de ses grands veux bleus était, pour ainsi dire, limpide et transparent; son nez fin et droit, sa petite bouche vermeille, étaient d'une perfection rare; son front d'ivoire et ses joues d'une blancheur rosée étaient encadrés de bandeaux d'admirables cheveux blonds cendrés, légèrement ondulés, et si épais, malgré leur finesse, qu'ils formaient derrière la tête d'Emma une énorme tresse plusieurs fois roulée sur elle-même.

Cette ravissante figure, d'un ovale un peu allongé, réalisait l'idéal de la beauté antique. Malgré l'extrême jeunesse de mademoiselle de Lostanges, ses traits, son ensemble, son maintien, lui donnaient une apparence de candeur sérieuse, de gravité douce, de sérénité noble, qui imposait et charmait à la fois. Son regard, surtout, avait une expression de mansuétude angélique qui, malgré moi, me fit venir les larmes aux yeux...

Hélas! hélas!... pauvre Emma! mes tristes pressentiments ne me trompaient pas... Ces êtres si complétement doués qu'on les croirait d'une essence supérieure à la nôtre, ont seuls de ces regards qui reflètent, pour ainsi dire à l'avance, les joies célestes au sein desquelles ils sont quelquefois trop tôt ravis. Dieu ne laisse pas longtemps ses anges parmi les hommes.

Emma... Emma, mon amie. O toi, ma véritable sœur, tu me vois, tu m'entends. O toi qui as passé comme une apparition divine et sainte dans la vie de ceux qui t'ont chérie................

. . . . . . . . . .

Je fus si frappée de la beauté de mademoiselle de Lostanges, qu'en me retournant vers madame de Richeville, je ne pus m'empêcher de lui dire à demi-voix:

—Mon Dieu! qu'elle est belle! qu'elle est belle! Emma m'entendit, baissa ses longs cils; son jeune et frais visage devint d'un rose vif.

—N'est-ce pas?—me répondit involontairement madame de Richeville avec une exclamation de fierté radieuse. Puis elle me regarda d'un air inquiet, sa figure pâle et amaigrie se couvrit aussitôt de rougeur. Après quelques moments de silence, elle me dit:

—Votre excellente Blondeau est-elle ici?

—Oui, sans doute.

—Eh bien! voulez-vous être assez bonne pour la faire demander; je désirerais causer avec vous; pendant ce temps-là je lui confierai Emma pour qu'elle lui fasse voir votre parc, qu'on dit charmant.

Je sonnai, j'envoyai chercher Blondeau; elle emmena bientôt mademoiselle de Lostanges, que madame de Richeville ne put laisser partir sans la baiser au front.

—Ah! pauvre malheureuse enfant!—s'écria madame de Richeville lorsque nous fûmes seules...—j'ai tout appris; votre mari devait de l'argent à cet infâme Lugarto, celui-ci a abusé de la dépendance où se trouvait M. de Lancry à son égard pour vous compromettre affreusement; il y a eu un duel... où ce misérable a été blessé...

Ces mots de madame de Richeville me prouvèrent qu'elle ne savait rien, ni de la honteuse action de Gontran, ni des scènes de la maison isolée. Je fus heureuse de la discrétion de M. de Mortagne. Il m'eût été pénible d'avoir à rougir de mon mari.

—En effet, madame, M. Lugarto nous a fait autant de mal qu'il a pu; mais, Dieu merci, il est hors de France à cette heure... Mais, vous-même, n'avez-vous pas à vous en plaindre aussi?

—Il m'a fait connaître la plus grande douleur que j'aie ressentie de ma vie.

—Madame, pardon... pardon... L'intérêt que vous me portiez a peut-être été la cause de sa haine contre vous?

—Pourquoi vous le nier, pauvre enfant?... cela est vrai... il connaissait la vive amitié qui m'attachait à M. de Mortagne et nécessairement à vous. Il a voulu m'éloigner, et vous priver ainsi d'une amie au moment ou vous aviez surtout besoin d'elle.

—Et vous m'avez accusée peut-être... moi, la cause involontaire de vos chagrins...

—Non, non, Mathilde; hélas! j'étais si malheureuse, que je me suis au contraire reproché depuis de n'avoir que bien rarement songé à vous au milieu du malheur qui me frappait... Vous le voyez, Mathilde, je ne suis plus que l'ombre de moi-même... J'ai tant souffert, tant pleuré!

—Je n'ose vous demander... ce qui a causé ce chagrin affreux.

—Écoutez, Mathilde... Puisse cette marque de confiance entière que je vais vous donner... provoquer la vôtre... A votre pâleur... à votre triste et douloureux sourire... je le vois, Mathilde... Mathilde... vous n'êtes pas heureuse.

Je me tus; une larme roula sur ma joue.

Madame de Richeville joignit les mains avec force, leva les yeux au ciel, et me regarda en secouant la tête, comme pour me dire: Hélas! ne vous avais-je pas prévenue?

Après quelques moments de silence, elle reprit:

—Tenez, il y a en vous, pauvre enfant, je ne sais quel charme touchant qui inspire une confiance extrême... Avant votre mariage, je vous ai fait un bien pénible aveu... dans l'espoir que cette confession, si humiliante qu'elle fût pour moi, servirait pour ainsi dire de garantie aux conseils, aux avis que je venais vous donner... Il est arrivé ce qui devait arriver, Mathilde... Votre cœur était passionnément épris... vous ne m'avez pas crue... vous ne pouviez pas me croire. Ceci n'est pas un reproche; au contraire, c'est une excuse que je donne à un aveuglement que j'ai moi-même partagé. En vous confiant ce que je vais vous confier, Mathilde... j'espère cette fois être plus heureuse... Vous ne me cacherez pas vos chagrins... je pourrai vous être utile.

—Ah! madame... combien autrefois j'ai été coupable, cruelle envers vous,—m'écriai-je, émue des paroles de madame de Richeville.

Elle me dit:

—Cruelle pour moi... non... mais pour vous-même, malheureuse enfant... Allons, courage, ne désespérez pas. Vous le voyez... maintenant c'est moi qui vous console, qui vous fais espérer...

—Espérer!—dis-je en soupirant.

La duchesse prit tendrement mes mains dans les siennes.

—Oui, espérer... mes conseils vous en donneront le droit; mais, pour que ces conseils soient efficaces, il faut que je sache tout.. Je commence... mon exemple vous décidera.

—N'en doutez pas, madame. Tout à l'heure, en vous voyant arriver, je remerciai Dieu de m'envoyer... une amie... Puis-je le dire?

—Oui, oh! oui, dites-le, dites une mère... car le chagrin m'a bien vieillie, et mon cœur vous est plus tendrement dévoué que jamais... Écoutez-moi donc... A cette matinée dansante de l'ambassadeur d'Angleterre, M. Lugarto me dit ces mots: Y a-t-il longtemps que mademoiselle Albin est allée au village de Bory, chez le fermier Anselme en Anjou? Vous expliquer comment cet homme avait découvert un secret de la dernière importance pour moi..., cela m'est impossible; à cette révélation imprévue je restai stupéfaite. M. Lugarto me demanda une entrevue pour le lendemain. Je la lui accordai; j'avais hâte de savoir jusqu'à quel point cet homme était instruit d'un secret que je croyais bien gardé. M. Lugarto vint. Vous faites élever une jeune fille sous le nom d'Emma de Lostanges,—me dit-il.—Cela était vrai... Je pâlis... Mademoiselle Albin est chargée de son éducation. Cela était encore vrai... Cette jeune fille est depuis un mois à la campagne, en Anjou, chez le fermier Anselme. Cela était encore vrai... Je sais quelle est la mère... quel est le père de cette jeune fille,—ajouta-t-il;—puis, après avoir un instant joui de mon effroi, il ajouta lentement ces dernières paroles avec une expression de triomphe infernal:—«Cette jeune fille est à la mort depuis trois jours... à cette heure elle n'existe peut-être plus.» Puis il sortit en disant:—«Je traiterai toujours comme mes ennemis acharnes ceux qui sont les amis de Mortagne, de Rochegune ou de Mathilde. Maintenant que je sais le mystère de la naissance d'Emma, vous savez comment je me vengerai, qu'elle meure ou qu'elle vive, ce qui n'est guère probable...» Mon premier cri, en sortant de l'espèce d'anéantissement où m'avait jetée cette révélation, fut pour demander des chevaux... Je partis pour l'Anjou le soir même. Ce démon ne m'avait pas trompée, Emma était mourante.

—Grand Dieu! madame!

—M. Lugarto avait su par mademoiselle Albin, misérable créature qu'il avait gagnée à prix d'or; il avait su, dis-je, l'état désespéré de cette malheureuse Emma, et s'était servi de cette affreuse nouvelle pour m'éloigner de Paris; je pouvais nuire à ses perfides projets sur vous, et ma présence auprès d'Emma devait servir de preuve à ses dénonciations. Ses perfidies avaient été bien calculées; je pleurais au chevet d'Emma presqu'à l'agonie; mon mari arriva. Nous étions tacitement séparés depuis plusieurs années; la conduite de M. de Richeville, dans cette occasion, le fera connaître.—Cette fille est à vous? me dit-il. Hélas! au moment de voir descendre cet ange au tombeau, moi... brisée par le désespoir, par le remords d'une faute que le ciel punissait d'un si terrible châtiment, je n'osais pas, je ne voulais pas mentir.

—Comment,—m'écriai-je en interrompant madame de Richeville,—Emma!...

—Emma est ma fille,—répondit la duchesse, en baissant les yeux avec confusion.

Je ne pus retenir un mouvement que madame de Richeville prit pour un reproche; elle se hâta d'ajouter:

—Oh! ne me condamnez pas avant de m'avoir entendue... Sans doute je fus coupable, bien coupable... mais si vous saviez... je vous dirai tout, et vous me plaindrez, j'en suis sûre. Après cet aveu, M. de Richeville me dit, au chevet de cette enfant expirante: «J'ai dissipé toute ma fortune, il vous reste cent mille livres de rente, donnez-moi un million, ou sinon je vous intente un procès en séparation, je fais un scandale horrible; j'ai toutes les lettres qui prouvent que mademoiselle de Lostanges est votre fille, qu'elle est née pendant mon voyage d'Italie... Ce n'est pas tout, j'ai aussi toutes les lettres que vous avez écrites à M. de Lancry...»

—Ah! madame,—m'écriai-je en rougissant,—c'est M. Lugarto seul qui, abusant de son influence sur mon mari, l'aura forcé de lui remettre ces lettres.

—Je n'en doute pas; je crois M. de Lancry incapable d'avoir commis volontairement une telle infamie... Que vous dirai-je, Mathilde? éperdue, à moitié folle de douleur, épouvantée de l'éclat d'un procès qui me déshonorait, d'un procès qui allait livrer aux sarcasmes du monde une mémoire sacrée pour moi... celle du père d'Emma...

—Il n'existe plus, madame?

—Non, depuis six ans... Il est mort,—dit madame de Richeville en portant ses mains à son front avec une douloureuse émotion. Elle reprit:

—En présence de tant de raisons qui me faisaient redouter le scandale dont me menaçait M. de Richeville si je n'exécutais pas ses volontés, je consentis à tout.. En homme de prévoyance,—ajouta la duchesse avec un sourire amer,—mon mari avait amené un de ses gens d'affaires; les actes étaient préparés. Là, près du lit de ma fille, je signai l'abandon de la moitié de ma fortune. En échange de cette donation, les lettres de M. de Lancry, celles qui se rattachaient à la naissance d'Emma, me furent rendues; grâce au ciel, maintenant mon mari se trouve désarmé contre moi.

—Oh! cela est bien misérable!—m'écriai-je;—près d'un lit de mort... venir imposer de telles conditions!

—A cette heure, Mathilde,—me dit la duchesse de Richeville,—je vous ai fait l'aveu des deux seules fautes que j'aie jamais commises... on m'a prêté bien des aventures, et pourtant, devant ce Dieu souverainement bon qui m'a rendu ma fille... je vous le jure, Mathilde... jamais je n'ai justifié les calomnies dont on m'a accablée. Je ne prétends pas nier mes torts, ils sont immenses... Mais si vous saviez que, mariée à seize ans à peine... à M. de Richeville, je fus, après quelques mois d'union, dédaigneusement, brutalement sacrifiée, et à quelles créatures, mon Dieu! Pendant quatre ans, les succès que j'avais dans le monde suffirent pour me consoler du délaissement de mon mari; pendant ces quatre ans d'ivresse, ou plutôt d'étourdissement, mon cœur sommeilla; je n'aimai personne, mais je ne connus pas un moment d'ennui; peu à peu je me lassai de ces fêtes, de cette existence vide et bruyante. Mon mari était parti pour l'Italie, où il resta deux ans; j'étais seule, libre; une mélancolie profonde s'empara de moi. Pour la première fois, les joies du monde ne me suffisaient plus. Que vous dirai-je, Mathilde... à cette époque, je rencontrai dans le monde le père d'Emma. Longtemps combattu, un amour violent me fit oublier mes devoirs. Si une faute pouvait être excusée, ennoblie par la valeur de celui qui vous la fait commettre, mon amour était excusable; celui que j'aimais réunissait les qualités, les charmes les plus rares. Cette passion profonde et partagée dura six ans, presque inconnue au monde, car je passai la plus grande partie de ce temps dans une de mes terres. La mort frappa celui que j'avais tant aimé. Après ce coup affreux, je passai plusieurs années dans des alternatives étranges, tantôt restant des mois entiers accablée par le désespoir, tantôt, voulant lutter contre le chagrin qui me dévorait, je me livrais avec ardeur à tous les plaisirs; j'accueillais avec une sorte de coquetterie distraite, innocente, je vous le jure, mais mille fois plus compromettante que bien des fautes, j'accueillais,—dis-je,—tous les hommages, tous les vœux... car mon cœur restait toujours froid et mort aux émotions de l'amour, et puis, lorsque ces hommes dont j'avais agréé si indifféremment les soins se croyaient aimés, me demandaient quelque preuve d'affection sérieuse, je les comprenais à peine, je croyais sortir d'un songe, leurs prétentions m'indignaient. Leur dépit, leur haine de se voir trompés dans des espérances que j'avais malheureusement encouragées, fomentaient d'abominables calomnies dont j'étais victime, et auxquelles vous avez entendu mademoiselle de Maran faire de si cruelles allusions... Alors, me voyant injustement attaquée, indignée de la méchanceté du monde, je cherchais un refuge dans la prière; ne pouvant rien éprouver sans exagération, je me vouais aux austérités les plus rigoureuses, je me couvrais d'un cilice, je vivais des mois entiers dans la plus profonde solitude; mais en vain je demandais à Dieu le repos, Dieu ne m'entendait pas, il voyait de l'impiété dans ces prières désespérées, violentes, dans ces velléités de religion auxquelles je ne me livrais que par accès et comme pour me venger des médisances que ma légèreté avait provoquées. Après tant de luttes, après tant d'amères déceptions, je voulus chercher une dernière consolation dans l'amour, ou plutôt j'espérai de faire revivre le passé, ce passé qui m'avait été si cher. Hélas! ce fut là ma plus grande faute, j'ai follement cru qu'on pouvait aimer deux fois. Au lieu de conserver dans mon cœur un souvenir précieux et sacré, j'ai blasphémé ce premier et unique amour!... Parodiant ses élans, ses dévouements, ses enthousiasmes, j'aimai ou plutôt je crus aimer M. de Lancry; je m'aperçus bientôt de mon erreur, je versai des larmes amères sur cette nouvelle faute, si vaine pour mon bonheur. Je ne veux pas justifier l'odieuse conduite de M. de Lancry à mon égard, Mathilde, mais peut-être s'aperçut-il de la tiédeur de mon affection, quoique je fusse pour lui d'un dévouement sans bornes; chaque jour je reconnaissais avec une tristesse navrante que l'on n'aime qu'une fois; lors même qu'un second amour aurait la vivacité du premier, il ne serait toujours qu'une redite, qu'un reflet, qu'un écho. Après ma rupture avec M. de Lancry, dernière et fatale épreuve, je revins dans le monde sans intérêt, pensant continuellement à ma fille, que les convenances ne me permettaient pas d'avoir près de moi; alors j'appris la maladie d'Emma; une femme dans laquelle j'avais toute créance, mademoiselle Albin, que j'avais donnée pour gouvernante à ma fille, fut corrompue par les offres de M. Lugarto.

—Quelles infamies!

—Elle lui vendit la correspondance que j'avais toujours entretenue avec elle, ainsi que toute les pièces qui se rattachaient à la naissance d'Emma, et que je lui avais confiées, les fréquents voyages de M. de Mortagne n'ayant pas permis à cet excellent ami de se charger de ce dépôt. Lorsque mon mari m'eut arraché une dernière concession, au chevet de ma fille mourante, je fis vœu, si Dieu daignait la rendre à la vie, d'abandonner à jamais le monde et de passer la fin de mes jours dans une retraite qui aurait tous les caractères de la vie religieuse. Dieu eut pitié de moi, il a sauvé Emma: depuis ce vœu, je ne puis vous dire le calme dont je jouis... Mon existence va désormais se passer entre ma fille et l'exercice de cette religion dont je commence à comprendre la douceur infinie... Je suis si heureuse de cet avenir, Mathilde, si heureuse, que je tremble que quelque nouveau malheur ne vienne le briser... Voyez-vous, j'ai été trop coupable pour avoir droit à une pareille félicité,—ajouta madame de Richeville avec un profond soupir.

—Ah! ne croyez pas cela, madame, Dieu pardonne tant au repentir!

—Qu'il vous entende, Mathilde!

—Eh! où allez-vous à cette heure, madame?

—A Paris; je me retirerai au couvent du Sacré-Cœur, où je vais mener Emma. Elle passera pour une orpheline de mes parentes. La supérieure du couvent m'abandonne un petit appartement dans cette sainte maison; c'est là où je vivrai désormais. Lorsque Emma sera en âge d'être mariée, je prierai M. de Mortagne, vous, Mathilde, vous qui connaîtrez le triste secret de sa naissance, de chercher un homme assez généreux pour ne pas rendre cette pauvre enfant responsable de la faute de sa mère. Je lui abandonnerai le reste de ma fortune, à la réserve d'une modique pension; je consacrerai ma vie désormais à l'expiation de mes erreurs, et Dieu exaucera peut-être... les vœux que je ferai pour le bonheur de ma fille.

Il y avait dans les paroles, dans l'aveu de madame de Richeville, tant de simplicité, elle annonçait une résolution si ferme et si sincère, que j'en fus profondément émue.

J'étais aussi touchée de la voir, elle si belle, si jeune encore, car elle avait au plus trente-quatre ou trente-cinq ans, se dévouer à une retraite profonde et renoncer au monde, où elle pouvait encore briller de tant d'avantages.

—Ah! madame,—lui dis-je,—comment Dieu ne vous prendrait-il pas en pitié et en grâce?

—Il a déjà été si miséricordieux en me rendant ma fille, en la douant si bien, car vous n'avez pas d'idée des qualités adorables de cette enfant; si vous saviez quel cœur, quelle âme, quel esprit enchanteur! Non, l'amour maternel ne m'aveugle pas...—dit la duchesse, sans pouvoir retenir ses larmes,—il est impossible de rencontrer plus de bonté, jointe à plus de noblesse, à plus de droiture; et puis une sensibilité si expansive, si vraie... Tenez, son âme se lit dans son regard angélique, et puis... mais, pardon... pardon, Mathilde, excusez une pauvre mère; mais je trouve si rarement l'occasion de dire ma fille, que j'abuse...

—Ah! pouvez-vous le croire, madame? pensez-vous que je ne sente pas combien la contrainte que vous vous imposez doit vous être pénible?

—Oui... oh! oui... bien pénible, Mathilde, surtout lorsque je suis seule avec Emma; quoique je l'accable de tendresse, quoiqu'elle m'aime tendrement, hélas! elle ne sait pas... elle ne saura jamais que je suis sa mère... Il me semble que si elle le savait elle m'aimerait autrement; il me semble que sa voix aurait un autre accent, ses yeux un autre regard; je ne suis pour elle qu'une parente étrangère qu'elle a vue bien rarement. Que serait-ce donc si elle savait que je suis sa mère... Quelquefois je suis sur le point de lui tout avouer, mais la honte me retient... Jamais je ne m'exposerai à rougir devant cet ange. Mais encore pardon, Mathilde, de tant vous parler de moi... Maintenant vous savez ma vie, vous imiterez ma confiance... Maintenant, Mathilde, parlons de vous... je vous en supplie... ne me cachez rien... Croyez-moi, l'expérience du malheur mûrit la raison, mes conseils pourront vous être utiles.

Après un moment d'hésitation, je racontai à madame de Richeville tous les motifs que j'avais d'être jalouse d'Ursule, mes soupçons sur sa liaison avec M. Chopinelle, ce que j'avais surpris de son entretien avec mon mari, et enfin mon appréhension de l'arrivée prochaine de ma cousine.

Madame de Richeville me dit:

—Mathilde, vous aimez toujours passionnément votre mari... tant mieux, c'est une sainte et noble chose qu'un amour comme le vôtre; sans doute on souffre, mais le cœur est plein, et cette ardeur fiévreuse et inquiète vaut mieux que le vide et le néant. Votre cousine me paraît très-dangereuse. Autrefois mademoiselle de Maran vous exaltait toujours aux dépens d'Ursule avec une méchanceté profondément calculée. Elle savait que les femmes de ce caractère n'oublient rien, que chez elles les blessures de l'orgueil sont incurables. Ursule voudra se venger sur vous des humiliations de son enfance, des ridicules de son mari, des ridicules de son premier amant... La fatalité a voulu que vous fussiez témoin de bien des scènes dont elle rougit; elle ne l'oubliera jamais... Regardez-la donc comme votre plus mortelle ennemie. Vous avez été parfaite pour elle: les méchants ne pardonnent pas le bien qu'on leur a fait.

—Elle va pourtant venir encore me protester de son hypocrite amitié! Jamais! oh! jamais je ne le souffrirai.

—Mathilde, vous connaissez le caractère intraitable de votre mari; s'il veut que vous receviez votre cousine, vous serez obligée de lui obéir.

—Oh! jamais, jamais.

—Pauvre enfant, que ferez-vous?

—Je supplierai Gontran, il verra mes larmes, il aura pitié de moi, car, j'en suis sûre, si elle vient ici, je tomberai malade.

—M. de Lancry n'aura pas de pitié, Mathilde, car je crois comme vous que peut-être ce voyage a été convenu entre lui et Ursule.

—Vous croyez donc qu'il l'aime?

—Comme il peut aimer... D'après ce que vous m'avez dit, je ne doute pas que votre cousine n'ait été pour lui d'une coquetterie brusque et provoquante... Leur intelligence se sera établie sur-le-champ; sans le hasard qui vous a permis de surprendre quelques mots de leur entretien, vos soupçons n'eussent pas été éveillés.

—Mais que faire, mon Dieu! que faire? Une fois ma cousine ici, madame, mon malheur sera certain; Gontran n'aura de soins que pour elle, ma vie sera un supplice de tous les instants.

—Ne croyez pas cela, au contraire. Si vous suivez mes avis, Ursule ne restera que quelques jours chez vous; pendant ce temps, elle repoussera jusqu'aux moindres prévenances de votre mari.

—Que dites-vous, madame?

—Écoutez-moi, Mathilde. Votre cousine, cette femme si mélancolique, si romanesque, tient, avant tout, à l'influence qu'elle exerce sur son mari. Pour assurer cette influence, rien ne lui coûte, elle flatte sa vulgarité, elle la partage, elle l'exagère, c'est tout simple. Ursule est orgueilleuse, cupide et pauvre; elle écrase son mari de travail, afin d'être bientôt en état de mener à Paris une vie opulente. Que demain M. Sécherin sache qu'Ursule le trompe, demain il l'abandonne, et Ursule redevient pauvre, sans autre ressource que sa dot. Elle s'est mariée pour être riche, et elle sacrifiera beaucoup, si ce n'est tout, à la conservation de cette fortune.

—Ah! madame, son mari l'aime tant, il est si bon, si faible!

—D'après ce que vous m'avez dit de lui, il est aussi courageux qu'honnête et dévoué; jamais de tels caractères ne transigent avec l'honneur et ne descendent à des lâchetés. Il adore sa femme; du moment où il sera certain qu'elle le déshonore, il l'abandonnera; il sera atrocement malheureux peut-être, mais il ne la reverra jamais.

—Me conseillez-vous donc de dénoncer Ursule?—m'écriai-je.

—Je vous conseille, mon enfant, d'attendre ici votre cousine, et, le jour même de son arrivée, de lui dire avec calme et fermeté: «Votre voyage à Maran était concerté avec mon mari, je ne suis pas votre dupe; je vous déclare que je suis déterminée à tout pour vous éloigner de chez moi. Je ne puis empêcher M. de Lancry de se laisser séduire par vos coquetteries, mais je ne souffrirai pas que vous veniez me braver ici; vous dominez complétement M. Sécherin, il vous sera donc très-facile, dans cinq ou six jours, de le décider à partir sous prétexte d'un refroidissement dans notre amitié, dont je vous fournirai très-naturellement l'occasion. Si vous me refusez, demain je m'adresse à votre mari, et je lui avoue franchement qu'à tort ou à raison je suis jalouse de vous, et que je le supplie de vous emmener. Voyez donc si vous voulez m'accorder de bonne grâce ce que je puis obtenir par un autre moyen.» Parlez-lui ainsi, Mathilde,—ajouta madame de Richeville,—et je vous jure qu'elle n'hésitera pas à partir... elle craindra avec raison qu'une fois les soupçons de son mari éveillés, il ne perde cette confiance aveugle qui fait toute la force, toute l'audace et tout l'avenir de votre cousine.

J'avais attentivement écouté madame de Richeville; ce qu'elle me disait me semblait juste et vrai. Mille circonstances oubliées, me revenant à l'esprit, me prouvèrent que la duchesse devinait à merveille le caractère d'Ursule. Seulement je lui avouai que je redoutais l'assurance effrontée dont ma cousine m'avait donné tant de preuves.

—Aussi, Mathilde, je vous engage surtout à ne jamais discuter avec elle; ne sortez pas de ceci: «Allez-vous-en de chez moi ou je vous démasque à votre mari,» rien de plus, rien de moins.

—Ah! madame, c'est bien cruel!

—Mathilde, pas de faiblesse! tout serait perdu.

—Hélas! madame, si Gontran ne m'aime plus... il me sacrifiera à toute autre aussi bien qu'à Ursule,—dis-je avec accablement.

—Ma pauvre enfant, il faut toujours, dans la vie, commencer par s'assurer tout le repos et tout le bonheur qu'on peut prétendre; Ursule éloignée, vous serez tranquille ici jusqu'à l'hiver; ce sera toujours autant de gagné; une fois de retour à Paris, si vous redoutez encore ses coquetteries, vous aurez recours aux mêmes menaces.. Je conçois que votre générosité s'en effraye... mais vous n'en viendrez pas à cette extrémité... Croyez-moi, la menace que vous ferez à votre cousine suffira pour la faire renoncer à ses projets d'ambition, et elle redoutera trop de redevenir pauvre par l'abandon de son mari pour vous mettre dans la nécessité de la perdre.. Les femmes comme elle sont incapables d'un sacrifice, même lorsqu'il s'agit de leurs mauvaises passions.

Madame Blondeau, rentrant avec Emma, mit fin à notre conversation.

Emma courut à sa mère et lui donna, en l'embrassant, un gros bouquet de roses. La promenade avait avivé son teint des plus vives et des plus charmantes couleurs. Elle vint s'asseoir un moment entre la duchesse et moi sur un canapé du salon. Madame de Richeville posa le bouquet sur ses genoux, prit une des mains d'Emma dans les siennes, de l'autre elle lissa les bandeaux de cheveux blonds de sa fille que la promenade avait un peu dérangés.

En nous voyant toutes trois, cette enfant, sa mère et moi, en comparant nos trois âges et nos trois exigences, je réfléchis, hélas! avec amertume que je n'avais plus la sécurité confiante de la jeune fille, et que je ne possédais pas encore la résignation morne que les chagrins ont laissée à sa mère.

Je réfléchissais encore aux douleurs que j'aurais encore à subir avant que d'arriver, comme madame de Richeville, au renoncement de toutes les espérances humaines. L'âge d'action de la femme, si cela se peut dire, s'étend surtout de quinze à trente ans. Emma, moi, et madame de Richeville, nous réunissions ces trois périodes de la vie, le calme innocent et pur, la tourmente orageuse des passions, et l'accablement qui leur succède, alors que meurtri dans la lutte, le cœur cherche le repos dans l'oubli.

Madame de Richeville répugnait à voir Gontran. A la fin de la journée elle me quitta. Elle n'avait pas reçu de nouvelles de M. de Mortagne; il n'avait pas répondu à la lettre que je lui avais écrite pour le prévenir de l'intention où était mon mari de vendre Maran.

Je ressentis quelques inquiétudes. Madame de Richeville me promit de m'écrire aussitôt son arrivée à Paris, pour me rassurer à ce sujet. Elle me recommanda aussi de la tenir très au courant de ce qui se passerait à Maran lors de l'arrivée d'Ursule, et de me bien souvenir de ses conseils.

Je quittai cette excellente amie avec un cruel serrement de cœur.

Le soir, lorsque Gontran revint de la chasse, je lui appris la visite de madame de Richeville.

Il y parut assez indifférent. Je lui donnai ensuite la lettre de M. Sécherin, qui annonçait la prochaine arrivée de ma cousine. M. de Lancry me répondit froidement qu'il en était très-satisfait, parce qu'Ursule me tiendrait compagnie.

Quatre ou cinq jours après mon entrevue avec madame de Richeville, monsieur et madame Sécherin arrivèrent à Maran.

CHAPITRE XV.

LES DEUX AMIES.

Ursule me sauta au cou et m'embrassa avec effusion. Je répondis froidement à ces témoignages d'amitié. Ma cousine ne s'aperçut pas ou feignit de ne pas s'apercevoir de la tiédeur de mon accueil.

Après les premiers compliments, M. Sécherin me dit avec un soupir, en regardant sa femme:

—Eh bien! cousine, le lendemain de votre départ nous nous sommes séparés d'avec maman, nous avons quitté Rouvray. Hélas! oui, vous n'avez pas d'idée, ma cousine, combien cela a coûté à ma femme. Elle en avait l'âme navrée, ce qui prouve son bon cœur, car, sans reproche, maman avait été bien dure et bien injuste pour elle. Mais que voulez-vous? une fois que les vieilles gens ont mis quelque chose dans leur tête, on ne peut pas le leur ôter.

—Vous habitez toujours à quelque distance de Rouvray,—lui dis-je,—afin de voir votre mère et de surveiller votre fabrique?

—Oui, sans doute, cousine, j'ai très-souvent vu ma mère, elle va très-bien, et, comme dit ma femme, je suis sûr que maman aime mieux cet arrangement-là, maintenant qu'il est fait; elle est bien plus libre, et nous aussi. Mais elle n'a jamais voulu recevoir Ursule; que voulez-vous, c'était son idée. Ma femme en a bien pleuré, allez. Enfin il n'importe; il ne s'agit pas de cela. Maintenant ma fabrique va toute seule; tout compte fait, j'ai soixante-huit mille livres de rentes, et, ma foi, Ursule et moi nous voulons jouir un peu de la vie... Vous ne savez pas notre projet?

—Non, vraiment, mon cher cousin.

—Mon ami,—dit Ursule,—vous allez être indiscret; je vous supplie de...

—Indiscret avec notre bonne cousine,—s'écria M. Sécherin en interrompant sa femme,—est-ce que cela est possible? est-ce qu'elle n'est pas votre sœur, votre meilleure amie d'enfance?—et se penchant à mon oreille, M. Sécherin me dit tout bas: Vous voyez, cousine, je dis vous; je ne tutoie plus ma femme;—il reprit tout haut: Et d'ailleurs je suis sûr que ce que je vais proposer à notre cousine lui causera un véritable plaisir, puisque ça nous en cause. En un mot, madame la vicomtesse, lors de votre mariage vous nous avez proposé de nous céder à Paris un appartement dans votre hôtel, que vous n'habiterez pas tout entier... eh bien! nous acceptons...

Je regardai Ursule avec autant de surprise que d'indignation; elle ne parut pas me comprendre, et me sourit tendrement pendant que M. Sécherin continuait.

—Vous souvenez-vous de ce que vous nous disiez, cousine? venez à Paris, nous ne ferons qu'une famille... l'hiver à Paris, l'été à Maran ou à Rouvray; eh bien! ces beaux projets qui vous plaisaient tant et à nous aussi..., ils vont être réalisés, nous ne nous quitterons plus... Tous les ans j'irai voir maman, je vous laisserai Ursule; je me suis fait arranger un pied-à-terre à ma fabrique. Maintenant nous venons vous demander ici l'hospitalité jusqu'à ce que nous partions ensemble pour Paris. Afin de ne pas laisser mon temps et mon argent sans emploi, je prendrai un intérêt dans la maison de banque d'un de mes amis, maison bien sûre, puisqu'elle a résisté à l'épreuve de la révolution de juillet. Ça m'occupera pendant mon séjour à Paris. Seulement, dans quelque temps, je vous quitterai pour un petit voyage. Il s'agit d'une ferme que l'on me propose d'acheter et que je veux visiter. Pendant ce temps-là, vous et Ursule vous conviendrez de tout pour notre établissement à Paris; autant nous avoir pour locataires que des étrangers, n'est-ce pas, cousine? Mais au fait, non, les femmes n'entendent rien aux affaires, j'arrangerai tout avec M. de Lancry. Eh bien? cousine, avouez que vous ne vous attendiez pas à cela... et que nous vous ménagions une fière surprise...

M. Sécherin était peu clairvoyant; il ne s'aperçut pas de ma stupeur.

Ma position devenait d'autant plus pénible, qu'en effet, alors que j'avais une foi aveugle dans l'amitié d'Ursule, je lui avais fait cette proposition, en la suppliant de l'accepter.

Interprétant mon silence à sa manière, M. Sécherin s'écria:

—Eh bien! vous n'en revenez pas! J'en étais sûr, vous ne nous croyez pas capables de cela.

—En effet, mon cousin, j'étais loin d'espérer...

—Que nous nous ressouviendrions de tes offres, ma bonne Mathilde?... Ah! c'était faire injure à moi d'abord et à mon mari ensuite, dit Ursule d'un ton de gracieux reproche.

Ne voulant pas éclater avant d'avoir eu avec elle la conversation que je désirais avoir, d'après les conseils de madame de Richeville, je répondis assez embarrassée:

—Sans doute j'espérais cette bonne fortune, mon cher cousin; mais je ne comptais pas qu'elle fût si prochaine, et je suis ravie de cet empressement de votre part.

—Et je vous crois, cousine, parce que vous le dites... Oh! je vous connais; vous n'êtes pas de ces femmes qui disent oui quand elles pensent non. Maman me le répétait toujours: «Madame de Lancry, c'est la vérité, c'est l'honneur en personne; ce qu'elle dit, c'est parole d'Évangile.» N'est-ce pas, Ursule?

—Sans doute, mon ami; mais votre mère en disant cela pensait comme moi.

—Ça, c'est vrai... Oh! voyez-vous, cousine, vous n'avez pas d'amie, qu'est-ce que je dis? de sœur plus dévouée que ma femme. C'est toujours Mathilde par-ci, Mathilde par-là; enfin, surtout depuis votre petit voyage à Rouvray, elle est comme endiablée pour venir habiter avec vous. Vous jugez comme ça me va, à moi qui non plus ne jure que par vous, sans oublier mon cousin Lancry... Ah! cousine, comme on dit, les deux font la paire. Vous êtes née pour M. de Lancry comme M. de Lancry est né pour vous... C'est comme moi, sans vanité, je suis né pour Ursule comme Ursule est née pour moi... Mais c'est que c'est très-vrai, les grands seigneurs sont faits pour les grandes seigneuresses comme vous,—ajouta M. Sécherin en éclatant de rire;—les gentilles petites bourgeoises comme Ursule sont faites pour les bons bourgeois comme moi.

—Mon cousin, je ne suis pas de votre avis; il n'y a aucune de ces différences-là entre Ursule et moi: ne sommes-nous pas parentes?—dis-je en voyant que la conversation prenait un caractère fâcheux et que M. Sécherin blessait profondément l'orgueil de sa femme.

Malheureusement, lorsque mon cousin poursuivait une idée, il était impossible de l'en distraire; aussi reprit-il:

—Vous ne me comprenez pas, cousine. Je ne parle pas de la naissance: je sais bien que la famille de ma femme est noble et que je ne suis qu'un bon bourgeois; mais je dis que vous et votre mari, vous avez en vous quelque chose de supérieur, d'imposant, que ni moi ni Ursule nous n'avons pas, et pour ma part j'en suis ravi... oui, ravi... Est-ce que vous croyez que si ma femme avait eu votre grand air de princesse, je l'aurais tutoyée le jour de mes noces? Ah bien oui! je n'aurais jamais osé... Au contraire, Ursule, avec sa charmante petite mine chiffonnée, dont je raffole de plus en plus, m'a mis à mon aise tout de suite; je lui ai dit toi, elle m'a dit tu, et nous avons été à l'instant une paire d'amis. Enfin entre vous et elle, il y a cette différence que...

—Oh! je vous arrête là,—dis-je à M. Sécherin.—Ne cherchez pas à nous rendre compte de la variété de vos impressions; contentez-vous de les éprouver. Vous aimez passionnément Ursule, voilà pourquoi vous êtes parfaitement en confiance avec elle, pourquoi vous lui trouvez avec raison la grâce et le charme qui attirent, tandis que vous me trouvez, moi, digne et imposante; en un mot vous l'aimez d'amour, et vous avez pour moi une franche et sincère amitié... voilà la différence.

—C'est prodigieux comme vous donnez la raison de tout!—s'écria M. Sécherin.—Ah!... à propos de quelque chose de prodigieux,—reprit-il,—je vais bien vous étonner. Est-ce que je ne suis pas devenu écuyer!

—Comment cela?

—Encore une preuve de dévouement que m'a donnée mon mari, dit Ursule.—Après ton départ, ma bonne Mathilde, mon médecin m'a ordonné l'exercice du cheval. M. Sécherin a eu la bonté de faire venir de Tours un maître d'équitation, et il a partagé mes leçons pour pouvoir m'accompagner.

L'idée me vint aussitôt qu'Ursule avait appris à monter à cheval, afin de pouvoir, une fois à Maran, se ménager des tête-à-tête avec mon mari, car depuis notre arrivée, Gontran avait toujours refusé de me laisser me livrer à cet exercice.

—Et vous ne pouvez pas vous imaginer,—reprit mon cousin,—avec quelle ardeur, avec quel courage Ursule apprenait. Ce qui lui avait été ordonné pour sa santé était devenu pour elle un vrai plaisir; elle montait deux ou trois fois a cheval par jour dans un pré de la fabrique qui avait l'air d'avoir été créé pour ça. Elle était si hardie, si intrépide, que l'écuyer disait qu'il n'avait vu personne avoir des dispositions pareilles.

—Ah! mon ami, vous exagérez,—dit Ursule avec modestie.

—J'exagère! eh bien! je parie qu'il n'y a pas un des chevaux de M. de Lancry qu'Ursule ne puisse monter,—s'écria M. Sécherin;—et quant à moi, je n'en pourrais pas dire autant... ni vous non plus, cousine, car vous n'êtes guère écuyère, je crois...

—Non, mon cousin; mais il serait très-imprudent à Ursule d'essayer de monter un des chevaux de M. de Lancry; aucun n'est dressé pour une femme; il y aurait du danger pour elle.

—Du danger!... Ah! vous la connaissez bien! Du danger! Est-ce qu'elle craint quelque chose?... Ah! une fois à cheval, si vous la voyiez, comme elle y est gentille et comme son amazone lui va bien! comme ça fait valoir sa taille! Rien qu'à la regarder, j'en ai la tête tournée. Tu montreras ton amazone à notre cousine, n'est-ce pas?

—Vous savez bien, mon ami, qu'on dit un habit de cheval et non pas une amazone,—dit Ursule en souriant.

—C'est vrai, c'est vrai, tu me l'as dit, je l'avais oublié. Oh! es-tu mademoiselle de Maran! L'es-tu! N'est-ce pas, cousine?

—Ma bonne Mathilde ne pourra pas m'en vouloir de ce petit reproche que je vous fais, mon ami, car elle-même m'a recommandé de toujours vous avertir de ce qui se disait ou non,—n'est-ce pas, ma sœur?

—Oui... oui...—répondis-je avec distraction. J'étais navrée; la jalousie, et, le dirai-je, l'envie, me torturaient. Je voyais déjà Ursule à cheval à côté de Gontran, coquette, hardie, impétueuse, et tous deux partant pour de longues promenades, et moi... moi seule je restais! Non, non, me dis-je en frémissant de colère, cela ne sera pas. Il faut qu'Ursule parte; je suivrai les conseils de madame de Richeville.

Au moment où j'étais livrée à ces amères pensées, Ursule reprit:

—Voici bientôt l'heure du dîner, ma chère Mathilde; veux-tu avoir la bonté de faire demander ma femme de chambre... pour qu'on nous conduise à notre appartement?

—Ah! oui, et fais-toi belle; tu as apporté de si charmantes toilettes. Figurez-vous, cousine,—dit M. Sécherin,—qu'elle avait tant de caisses et de cartons, que j'ai été obligé d'acheter un fourgon à Tours pour apporter tout cet attirail, y compris Célestine, mademoiselle Célestine, veux-je dire, une femme de chambre comme il n'y en a pas, dit-on, et que ma femme a fait venir de Paris. Il est vrai de dire qu'elle coiffe dans la perfection des perfections.

Ces préparatifs de coquetterie de la part d'Ursule augmentèrent encore mes soupçons; je ne pus m'empêcher de lui dire avec assez d'aigreur:

—Mon Dieu! pourquoi donc as-tu fait tant d'apprêts? comment, pour venir passer quelque temps avec nous qui ne voyons personne!... Mais, en vérité, on dirait que tu as de grands projets de conquête; je ne sais qui tu veux séduire ici. Cela devient très-inquiétant,—ajoutais-je d'une voix altérée en m'efforçant de sourire.

Ursule ne me répondit rien; mais elle me montra M. Sécherin d'un geste de tête d'une coquetterie charmante, et me dit avec la candeur la plus merveilleusement simulée:

—Mon Dieu! je veux séduire mon mari... voilà tout.

M. Sécherin ne put résister à cette attaque; il saisit la main de sa femme, la baisa tendrement à plusieurs reprises, et s'écria:

—Est-elle gentille et naturelle!... hein, cousine, l'est-elle? Mais elle a raison. Vous oubliez donc vos leçons quand vous me disiez: «Mon cher cousin, c'est surtout pour son mari qu'une femme doit se parer, faire des frais, et, vice versâ, qu'un mari doit se parer, doit faire des frais surtout pour sa femme.» Ah... ah... cousine, nous n'oublions pas vos conseils, allez! soyez tranquille. Aussi je vais imiter Ursule, et vous demander la permission d'aller me faire pour elle le plus beau que je le pourrai... car, vous l'avez dit, dès qu'un mari se néglige, c'est une preuve qu'il n'aime plus sa femme d'amour, et quand il n'aime plus sa femme d'amour...

—Toute chose peut s'exagérer,—dis-je à M. Sécherin en l'interrompant, car Gontran pouvait rentrer d'un moment à l'autre, et j'aurais été profondément humiliée de laisser deviner à Ursule avec quel dédain mon mari me traitait depuis quelque temps.

Je repris donc:

—Il y a une certaine liberté qui s'accorde parfaitement avec une vie de campagne toute solitaire; la recherche de toilette y est alors presque déplacée, presque de mauvais goût.

—Ah! Mathilde!... Mathilde!...—dit Ursule en souriant,—regarde-toi donc: quelle élégance!... Je ne t'ai jamais vue mise avec plus de coquetterie.

Je ne sus que répondre. Ne voulant rien négliger pour ranimer l'amour de Gontran à Maran comme autrefois dans notre maisonnette de Chantilly, je n'avais qu'un but, celui de lui plaire le plus possible, malgré ses dédains.

A ce moment j'entendis une porte s'ouvrir; je reconnus les pas de Gontran. Je rougis de honte.

Il entra... Quel fut mon étonnement! Il était mis avec une élégance, une recherche extrêmes.

J'étais tellement habituée à le voir dans des accoutrements sordides, que je le reconnaissais à peine. J'examinai attentivement Ursule lorsque mon mari entra, elle ne rougit pas.

Gontran fut d'une grâce et d'une cordialité parfaites. Ses traits, qui pendant deux mois s'étaient à peine déridés pour moi, reprirent l'expression ravissante qui, lorsqu'il le voulait, leur donnait une séduction irrésistible.

Ursule et son mari nous laissèrent quelques instants avant dîner.

Je ne pus m'empêcher de dire à Gontran:

—Vous saviez sans doute qu'Ursule était ici.

—Pourquoi cela... parce que j'ai quitté mes habits de chasse et que je ne les quitte pas quand je suis seul avec vous?

—Sans doute c'est un enfantillage, mais il me semble que ce que vous faites pour une étrangère...

—Je pourrais le faire pour vous, est-ce cela?—me demanda-t-il.

—Je crois, mon ami, que j'ai autant de droits que ma cousine à être traitée par vous avec égard.

—Permettez-moi, ma chère amie, de vous faire observer que les égards ne consistent pas dans un vêtement fait d'une façon ou d'une autre. Il est tout simple que je m'habille convenablement pour recevoir votre cousine. Ce n'est pas moi qui l'ai invitée à venir ici, c'est vous; je crois donc faire une chose qui vous soit agréable en l'accueillant de mon mieux, et en ayant pour elle les égards que tout homme doit à une femme qu'il a l'honneur de recevoir.

—Vous ignoriez qu'Ursule devait venir ici cet automne?—demandai-je à mon mari en tâchant de lire sur sa physionomie. Il resta impassible et me répondit:

—Je l'ignorais complétement; mais, après tout, maintenant j'en suis enchanté. Sa présence vous distraira, et son mari est le meilleur des hommes... Mais qu'avez-vous? l'arrivée de votre amie d'enfance ne vous cause pas la joie que j'attendais...

—J'ai des raisons pour cela, mon ami... Et je crains que le séjour de ma cousine ici ne soit pas aussi long qu'elle l'espère, peut-être.

—Les affaires de son mari l'abrégeront sans doute. Vous en a-t-elle prévenue?

—Non... mais...

—Mais?... que voulez-vous dire?

—C'est moi qui supplierai Ursule de partir.

—Vous! et pourquoi?

—Parce que... parce que...

—Eh bien?

—Parce que j'ai des raisons pour craindre sa présence, parce que... j'en suis jalouse, Gontran!

—De votre cousine! Ah çà, mais vous êtes folle, ma chère amie!

—Je ne suis pas folle, Gontran... L'instinct de mon cœur ne me trompe pas.

—S'il en est ainsi, vous allez lui rendre le séjour de Maran bien agréable! cette vision promet!... Il est dit qu'avec vous on n'a jamais un moment de repos. Ah! quel malheureux caractère vous avez... et pour vous et pour les autres.

—Mais, mon Dieu... ce n'est pas ma faute si j'ai des soupçons... si...

—Mais, encore une fois, vos soupçons n'ont pas le sens commun; réfléchissez donc que c'est m'accuser sans raison, que c'est vous tourmenter sans motif.

—Vrai? bien vrai? Gontran, soyez généreux! rassurez-moi... j'ai tant de frayeur.

—Pauvre Mathilde...—me dit Gontran avec une dignité touchante,—je ne vous parlerai plus de mon amour, vous ne me croiriez plus peut-être; mais je vous dirai que M. Sécherin, notre parent, vient habiter chez nous, et que je serais un misérable si je songeais seulement à abuser aussi lâchement de l'hospitalité que nous lui offrons.

Je serrai la main de Gontran dans les miennes, ces simples et nobles paroles me redonnèrent du courage.

Ursule et son mari rentrèrent. Je trouvai ma cousine si jolie, si fraîche, si rose, ses yeux étaient à la fois si doux et si brillants, son sourire si fin et si agaçant, sa taille si accomplie, que je jetai les yeux sur une glace placée en face de moi pour me comparer avec Ursule.

Hélas! je remarquai avec douleur que j'étais pâle, que mes traits étaient changés, flétris, languissants, car depuis quelque temps je me trouvais souffrante, j'éprouvais toujours un malaise vague, un accablement douloureux que j'attribuais au chagrin et qui augmentait sans cesse. Pour la première fois, je m'aperçus que mon visage avait déjà perdu cette première fleur de jeunesse qui rendait les traits d'Ursule si enchanteurs.

Le dîner fut très-gai, grâce a mon mari qui y mit beaucoup d'enjouement et d'entrain. Ursule était visiblement gênée, elle craignait de paraître trop gaie à mes yeux et de perdre ainsi son prestige mélancolique; d'un autre côté, elle regrettait de ne pouvoir se montrer à Gontran sous un jour plus brillant. A la fin du dîner, M. Sécherin en revint à sa malheureuse proposition.

—Mon cousin,—dit-il à M. de Lancry,—je soutenais tout à l'heure à madame de Lancry que ma femme était capable de monter n'importe lequel de vos chevaux.

—Comment, madame, vous montez à cheval?—dit Gontran avec étonnement.—Mais c'est une bonne fortune pour nous, j'oserais presque dire pour vous; car les environs de Maran sont délicieux, et je suis charmé de pouvoir vous offrir cette distraction.

—Mais, mon ami,—dis-je à mon mari,—vous n'avez pas de chevaux de femme... car vous savez que vous n'avez jamais voulu me permettre de vous suivre à la chasse. Et ce serait une grande imprudence que d'exposer Ursule à...

—Mais je vous ai déjà dit que ma femme sait très-bien monter à cheval, cousine...—s'écria M. Sécherin en m'interrompant.—Depuis deux mois elle ne fait que cela.

—Mathilde a raison,—dit Ursule avec résignation,—il serait plus prudent de m'abstenir de cet exercice.

—Vous devez bien penser, madame,—lui dit Gontran,—que pour rien au monde je ne voudrais vous exposer à quelque danger. Madame de Lancry n'a jamais monté à cheval de sa vie; aussi, par prudence, j'ai dû me priver du plaisir de l'emmener avec moi... tandis que vous... d'après ce que me dit mon cousin...

—Je vous réponds que ma femme vous étonnera!—s'écria M. Sécherin.—L'écuyer de Tours n'en revenait pas.

—J'ai justement une jument excellente et d'une douceur parfaite,—dit M. de Lancry;—elle conviendra on ne peut mieux à madame Sécherin; et si ma cousine veut bien m'accorder quelque confiance, elle n'aura aucune crainte.

—J'ai sans doute une entière confiance en vous, mon cousin,—dit Ursule en hésitant;—mais, tout bien considéré, je regretterais trop de prendre un plaisir que Mathilde ne pût pas partager.

—Mais que vous êtes donc enfant,—dit M. Sécherin à sa femme,—parce que madame de Lancry ne monte pas à cheval, elle ne veut pas vous empêcher d'y monter. N'est-ce pas, cousine?

—Voyons, ma chère Mathilde,—me dit Gontran,—vous allez décider cette grave question en dernier ressort; votre haute sagesse sera seule juge... Permettez-vous ou non à madame Sécherin de monter à cheval? Prenez garde!... si vous dites non... comme vous la priveriez, et moi aussi... d'un très-grand plaisir, nous vous garderons tous deux une mortelle rancune, je vous en préviens.

—Et ce sera bien fait, et je me joindrai à eux,—s'écria M. Sécherin en riant aux éclats,—car vous aurez empêché ma femme de paraître dans tout son beau; elle n'est jamais plus jolie qu'à cheval.

Je ne pouvais objecter aucune raison sérieuse, je répondis en balbutiant:

—Je ne m'y oppose pas... c'était seulement par prudence que je faisais cette observation à Ursule.

—Oh! rassurez-vous, il n'y aura aucun danger,—reprit mon mari,—je réponds de la sagesse de Stella; un enfant la monterait.

—Puisque tu le veux absolument, Mathilde,—me dit ma cousine,—j'essaierai; mais, en vérité, j'ai peur d'être si gauche...

—Oh! pour cela, ma cousine,—reprit Gontran en souriant,—je vous en défie, et cela soit dit sans flatterie, car il est impossible à certaines personnes de ne pas tout faire avec grâce et adresse. Et ce n'est pas leur faute si elles sont charmantes.

—Ah çà! et à quand cette belle partie-là?—demanda M. Sécherin.

—Mais demain. Le coucher du soleil était magnifique ce soir,—dit Gontran;—il fera un temps superbe, nous monterons à cheval à une heure, et nous ferons une véritable chasse de demoiselles.

—Ah çà! et moi, cousine, je suis trop mauvais cavalier pour suivre une chasse, je vous en avertis...

—Vous, mon cher monsieur Sécherin, vous nous accompagnerez en calèche avec madame de Lancry; un de mes valets de limiers qui connaît parfaitement la forêt montera à cheval et vous conduira dans les carrefours, où vous pourrez parfaitement voir passer la chasse.

—A la bonne heure... voilà une vraie fête, un plaisir royal,—s'écria M. Sécherin;—moi, qui n'ai jamais chassé qu'avec mon garde-chasse et ses deux bassets... Pourvu qu'il fasse beau!

—Je vous assure qu'il fera demain un temps radieux; madame Sécherin le désire trop pour que cela n'arrive pas. Demain sera donc une journée enchanteresse, j'en réponds,—dit Gontran.

FIN DU TOME TROISIÈME.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings