EUGÈNE SÜE.
Reading edition
PARIS PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.
1845
TOME QUATRIÈME.
CHAPITRE PREMIER.
LA CHASSE.
Il me fut impossible le soir de parler en secret à ma cousine, elle partageait l'appartement de son mari, et deux ou trois fois après dîner il me sembla qu'elle m'évitait. Je souffris cruellement pendant la nuit. Au malaise physique qui m'accablait depuis quelque temps se joignit une grande tristesse.
Je ressentis tout ce que la jalousie a de plus poignant, de plus amer. En vain je voulus me convaincre de l'injustice, de l'exagération de mes soupçons; en vain je me dis que peut-être il n'y avait au fond de la conduite d'Ursule qu'une innocente coquetterie, je ne pus parvenir à me rassurer.
Je me promis bien, pendant cette cruelle journée, d'observer attentivement ma cousine et mon mari, et d'avoir le lendemain un sérieux entretien avec elle.
Gontran ne s'était pas trompé dans son espérance: le jour était radieux, un resplendissant soleil d'octobre annonçait une de ces dernières journées d'automne presque aussi belles que les journées d'été...
A midi nous partîmes pour le rendez-vous de chasse.
M. de Lancry avait fait mettre les gens de son équipage en grande livrée; des fenêtres du château nous les avions vus partir avec les chiens au son retentissant des trompes. Une calèche à quatre chevaux approcha du perron; je montai en voiture avec M. Sécherin.
Je n'insiste sur ces puérils détails d'opulence que pour deux raisons: d'abord, parce que je vis à l'expression des traits d'Ursule qu'elle admirait autant qu'elle enviait ce luxe, et puis parce que cet appareil de fête contrastait douloureusement avec mon chagrin.
J'attendais avec impatience l'apparition d'Ursule. J'étais curieuse de savoir si elle avait à cheval aussi bonne tournure que le disait son mari; j'espérais que cela n'était pas; je désirais qu'il lui arrivât, non pas un dangereux accident, mais quelque mésaventure qui pût la rendre ridicule aux yeux de Gontran, et la punît de son outrecuidance.
Hélas! je n'eus pas cette misérable satisfaction. Lorsque ma cousine nous rejoignit à cheval avec mon mari, je fus forcée de la trouver plus jolie que je ne l'avais jamais vue.
A ce propos, je n'ai jamais compris comment la jalousie niait ou dénaturait les avantages d'une rivale; au contraire, j'ai toujours été portée a me les exagérer. Mais sans exagération, Ursule était si parfaitement élégante et gracieuse à cheval, que je fus sur le point d'en pleurer de dépit.
Je la vois encore: son habit de cheval, de drap bleu foncé, dont la longue jupe traînait presque jusqu'à terre, était à corsage et à manches justes: il dessinait à ravir sa taille charmante; elle portait un chapeau d'homme et un col de chemise rabattu sur une petite cravate de satin cerise; sa jolie figure, si fraîche et si rose, devait à ce costume un air mutin, décidé, qui lui seyait à merveille; ses beaux cheveux bruns encadraient ses joues à fossette. Jamais je n'avais vu ses yeux d'un bleu plus pur, on eût dit que le ciel s'y reflétait comme dans un miroir.
La jument qu'elle montait avec une aisance qui me confondit était d'un bai doré, dont les ardents reflets miroitaient au soleil; ses longs crins noirs ondoyaient et flottaient au vent. Elle semblait heureuse du léger poids qu'elle portait, et marchait d'un pas si cadencé, qu'elle effleurait à peine le gazon.
Gontran montait un cheval de course, noir comme l'ébène, et portait un habit d'équipage à sa livrée, bleu clair, à collet de velours orange, avec des boutons d'argent armoriés en vermeil. Le ceinturon de son couteau de chasse, aussi mi-partie argent et or, serrait sa taille élégante. Enfin, sa cape de velours noir, découvrant ses traits, en faisait encore valoir la finesse et le charme.
La recherche de Gontran me frappa d'autant plus, que pour chasser il était toujours vêtu d'une manière plus que négligée.
Ma cousine voulut s'approcher de la calèche pour me parler. Sa jument, sans doute effrayée par mon ombrelle, refusa d'avancer.
Je l'avoue à ma honte, je fus ravie de ce contretemps qui mettait l'habileté d'Ursule en défaut; mais à mon grand étonnement, je n'ose dire à mon effroi, elle fronça ses jolis sourcils, leva sa cravache et commença de châtier hardiment sa monture.
—Prenez garde, madame, ne frappez pas Stella: elle est très-vive!—s'écria Gontran effrayé de l'audace d'Ursule.
—Ne fais pas la mauvaise tête, ma petite femme, je t'en supplie,—s'écria mon cousin en étendant avec anxiété ses deux mains jointes vers sa femme.
Mais celle-ci, les joues empourprées, les narines dilatées, les yeux brillants de colère, ses lèvres vermeilles relevées par un dédaigneux sourire, ne tint compte de ces avertissements. Elle infligea résolûment un nouveau châtiment à Stella, qui se cabra si violemment, que je poussai un cri d'épouvante.
Ursule, sans paraître aucunement intimidée, se courba sur l'encolure de Stella en lui rendant la main, tout cela avec un mouvement si naturel, qu'elle ne semblait courir aucun danger.
—Bravo, ma cousine, à merveille,—s'écria Gontran sans pouvoir cacher son admiration,—quel sang-froid! quel courage!
Encore excitée par cette approbation, Ursule voulut vaincre l'obstination de sa jument et la forcer de s'approcher de la voiture. Quelques nouveaux coups de cravache, assénés d'une main ferme, décidèrent Stella après une nouvelle lutte de quelques instants, lutte pendant laquelle la jument bondit au lieu de se cabrer. Ursule, dont la taille ronde, fine et cambrée ondulait avec la souplesse d'une couleuvre, suivit avec tant de grâce les mouvements désordonnés de sa monture, qu'elle ne fut pas déplacée un moment.
Cet incident, que j'espérais voir tourner contre ma cousine, ne servit qu'à lui prêter un nouveau charme; elle dompta l'indocile animal, le força de rester près de la voiture. Alors, se courbant légèrement sur sa selle, Ursule, fière, souriante, caressant le cou nerveux de Stella de sa petite main blanche, qu'elle déganta coquettement, jouit de son triomphe et jeta un regard brillant sur Gontran comme pour lui dire que c'était sa présence qui lui donnait tant de courage.
—Eh bien! ma cousine,—s'écria M. Sécherin,—qu'est-ce que je vous avais dit? Est-elle hardie? Avouez que c'est un vrai page!
—En vérité, madame,—dit Gontran en s'approchant tout ému,—je ne reviens pas de votre intrépidité, de votre grâce. On oublie le danger que vous courez pour ne songer qu'à vous admirer.
—Oh! c'est si amusant de montrer à cheval!—dit naïvement Ursule. Et s'adressant à moi:—Comment te prives-tu de ce ravissant plaisir? Pour nous autres femmes, surtout, quel bonheur de pouvoir, malgré notre faiblesse, maîtriser, dompter, dominer, un être qui nous tuerait mille fois si l'on n'opposait l'adresse à la force, une volonté intelligente à son entêtement brutal.
Ceci est un peu l'histoire de votre domination en général,—dit Gontran en souriant,—et vous nous domptez, nous autres hommes, à peu près selon les mêmes principes et par les mêmes moyens... Mais, mon Dieu! qu'avez-vous donc, ma chère amie?—me dit M. de Lancry en voyant l'altération de mes traits, car le triomphe d'Ursule, l'admiration que Gontran lui avait témoignée, me faisaient un mal affreux.
—Je n'ai rien, mon ami; seulement l'exemple d'Ursule m'encourage, et à compter de demain je veux absolument monter à cheval.
—Mais vous n'avez jamais essayé, ma chère amie, et puis je crois que vous n'avez pas beaucoup de dispositions, vous êtes trop timide...
—Je vous dis que j'y monterai, quand bien même je devrais être tuée sur la place!—m'écriai-je.
—Bien, bien, nous reparlerons de cela,—me dit Gontran,—mais partons pour le rendez-vous de chasse, car il est déjà tard. Ma cousine, je suis à vos ordres.
—Nous nous reverrons tout à l'heure; adieu, Mathilde,—dit Ursule en me faisant un signe de la main.
—Ne faites pas d'imprudence, ma bonne petite femme... monsieur de Lancry, je vous la recommande!—s'écria M. Sécherin.
—Soyez tranquille, mon cher cousin,—dit mon mari,—quand on est si légère, si adroite et si hardie, on ne risque jamais rien.
Ursule et Gontran partirent au petit galop, côte à côte, sur une pelouse de gazon qui prolongeait l'allée où marchait notre voiture. Pendant quelque temps, nous les accompagnâmes. Je les suivis des yeux autant que je le pus; mais ils disparurent bientôt dans une allée sinueuse où la calèche ne pouvait passer, et je les perdis de vue.
Tous ces détails sembleront puérils à ceux qui ne connaissent pas les innombrables angoisses de la jalousie et les cuisantes blessures de l'amour-propre offensé. Pourtant cette scène, en apparence si insignifiante, me bouleversa tellement, que je fus sur le point de commettre une action infâme... de dénoncer à M. Sécherin la conduite d'Ursule, de lui faire partager mes soupçons contre sa femme.
Heureusement la honte retint ce terrible aveu sur mes lèvres. Si mon cousin avait eu la moindre perspicacité, il eût deviné la cause de mon agitation et de mon inquiétude. Je ne lui répondais qu'avec distraction; et quelquefois je tombais dans de profondes rêveries à peine interrompues par le bruit de la chasse qui, de temps en temps, traversait les larges allées convergentes aux ronds-points où nous allions nous placer pour la voir passer, guidés par un des hommes de l'équipage de M. de Lancry.
Ce qui me causait une impression profonde, fatale, étrange, c'était de voir de temps en temps rapidement apparaître au fond de quelque foule ombreuse Gontran et Ursule toujours côte à côte. Le son éloigné et mélancolique des trompes qui résonnaient dans les hautes futaies noyées d'ombres, les sourds aboiements du la meute me semblaient sinistres, effrayants... Hélas! la triste disposition de l'esprit et de l'âme couvre de voiles de deuil les objets les plus riants, et cherche de lugubres présages dans ce qui cause la joie et l'enivrement de tous...
M. Sécherin était si transporté du spectacle mouvant qu'il avait sous les yeux, qu'il ne remarquait pas mon état de langueur et de tristesse; le malaise dont je me ressentais depuis quelque temps augmentait de plus en plus. Souvent j'éprouvais des tressaillements inconnus que j'attribuais à une cause nerveuse. J'avais la tête pesante, douloureuse, affaiblie.
Nous venions d'arriver et de nous arrêter dans un carrefour de la forêt. Ursule et Gontran s'avançaient rapidement par une allée transversale. Je crus qu'ils venaient nous rejoindre, je m'avançai hors de la calèche.
Ils furent en effet bientôt près de nous, mais ils ne s'arrêtèrent pas.
—Mathilde,—me cria Ursule en passant avec vitesse et en me saluant de la main,—je suis folle... enivrée de la chasse.
Et les joues colorées, l'œil brillant et hardi, elle donna un coup de cravache à la jument pour hâter sa course.
—Le cerf ne durera pas maintenant plus d'une demi-heure!—nous cria Gontran,—les chiens chassent à merveille... ça va débucher.
Et se courbant sur l'encolure de son cheval, il atteignit Ursule qui l'avait un moment dépassé, et tous deux disparurent de nouveau.
—Comme elle s'amuse... Dieu! comme elle s'amuse!...—dit M. Sécherin avec joie,—mais, ma cousine, qu'est-ce que veut dire M. Gontran par ces mots: ça va débucher?
J'avais assez souvent entendu parler de chasse par mon mari pour pouvoir répondre à la question de M. Sécherin.
—Cela veut dire que le malheureux animal, traîné dans les bois, va prendre la plaine, c'est sa dernière chance de salut... après quoi il sera égorgé... sans pitié.
J'étais dans un état tellement nerveux, j'avais depuis si longtemps contenu mes larmes, que, saisissant pour ainsi dire cette occasion ridicule de me livrer à un accès de sensibilité, je me mis à fondre en larmes.
M. Sécherin me regarda d'un air stupéfait, et me dit avec intérêt:
—Mon Dieu, comment la mort d'un cerf vous attriste à ce point, vous qui devez avoir l'habitude de ces choses-là... Allons donc, cousine, soyez raisonnable; peut-être après tout qu'elle échappera à son mauvais sort, cette pauvre victime!
Ceux qui auront bien souffert d'une douleur intime, contrainte, forcément cachée, ne souriront pas de mépris, lorsque je dirai qu'en répondant aux derniers mots de M. Sécherin, je fis pour moi seule une sorte d'allusion à mon propre tort afin de pouvoir un peu épancher à haute voix les chagrins qui m'oppressaient.
Cela est ridicule, amèrement ridicule, hélas! je le sais, mais heureux ceux qui ignorent que la souffrance la plus poignante est quelquefois grotesque dans son expression, ce qui est, je crois, le comble de la torture morale...
Je répondis donc à M. Sécherin, en pleurant:
—Non, non, la victime ne pourra pas échapper; que peut-elle faire? Lutter, n'est-ce pas? mais il faut la force de lutter, et elle n'en a plus la force. Cela dure depuis trop longtemps, elle n'a qu'à se résigner... à tendre le cou au couteau et à mourir... Pourtant la vie lui avait paru belle... pourtant qui songerait à mourir par ce temps radieux, par ce beau soleil?... au bruit de ces fanfares et des cris de joie des chasseurs... qui pense à mourir? pour qui cette fête est-elle un deuil?... pour la victime seule... elle pleurera, et on rira de ses larmes, et on la tuera sans pitié... sans pitié!!
—Le fait est,—dit M. Sécherin, presque attendri,—que les pauvres bêtes pleurent au moment de mourir... mais, écoutez donc, cousine,—reprit-il,—on dit aussi qu'avant de mourir les cerfs se défendent quelquefois joliment, et qu'en mourant la victime a au moins le plaisir de se venger.
Dans mon égarement, répondant à ma pensée au lieu de répondre à M. Sécherin, j'essuyai mes larmes; je le regardai fixement et je lui dis avec un sourire amer:
—Oh! n'est-ce pas? la vengeance... la vengeance! ne pas mourir faible, méprisée, moquée, insultée! faire à son tour verser des larmes à ceux qui ont ri de vos douleurs, oh!... n'est-ce pas... la vengeance, la vengeance! surtout pour punir l'insulte... l'insulte lâche et misérable... l'insulte qu'on sait impunie... qu'on croit impunie, parce que l'honneur, la hauteur d'un noble cœur, empêchent une ignoble délation... Oh! mais cela doit avoir un terme à la fin, n'est-ce pas? Oui, vous avez raison... la vengeance...
—Ah çà!... cousine,—s'écria M. Sécherin en contenant à peine son envie de rire,—comment voulez-vous donc qu'on insulte un cerf, et qu'il pense à se venger?
Je regardai M. Sécherin; je ne le compris pas d'abord.
Au bout de quelques moments je revins à moi et je lui dis:
—Pardon, pardon, mon cher cousin; en vérité, je suis folle; vous avez raison, ma sensibilité m'a égarée...
—C'est aussi ce que je me disais, ma cousine parle de ce pauvre cerf comme d'une personne naturelle... Mais nous allons recommencer à marcher. Entendez-vous, là-bas, comme c'est beau le bruit du cor? Vraiment, c'est bien un plaisir de roi que la chasse.
La calèche se remit en marche.
Je profitai de ce mouvement pour me livrer sans réserve aux plus amères réflexions. Je me figurais Gontran et Ursule marchant au pas, l'un près de l'autre, pour se reposer d'une longue course, laissant leurs chevaux aller à l'aventure dans des allées sans fin, tapissées de verdure, abritées par les arbres nuancés des plus riches nuances de l'automne...
Heureux, aimant, ils jouissaient avec ardeur de cette belle et tiède journée, de ce luxe royal, de cette vie de fêtes en songeant à un avenir pins enivrant encore, en se disant de tendres paroles d'amour, en échangeant de longs et brûlants regards... Peut-être même... la forêt est si touffue et si solitaire, que Gontran, se penchant vers Ursule, embrasse sa taille svelte d'un bras amoureux et effleure ses joues vermeilles, encore animées par la course.
Oh! rage!... oh! douleur! oh! torture!... pensai-je... Et moi... moi... je suis là, brisée, flétrie, oubliée, moquée, car ils se moquent, ils rient de moi... de moi qui me promène paisiblement avec ce mari qu'on trompe, qu'on outrage!... Et c'est moi... c'est moi qui ai donné à cet homme pauvre et presque déshonoré le château où il courtise ma rivale, le luxe dont il l'éblouit, les plaisirs dont il l'enivre!
Oh! mais, cela est affreux!... affreux!... Cela ne peut pas durer... Je me lasse d'être stupidement malheureuse, je ne le veux plus... je ne le veux plus... J'ai là près de moi ce mari honnête et bon qu'on bafoue, qu'on offense... Éclairons-le... Ce n'est pas dénoncer la perfidie et la corruption, c'est empêcher l'honneur, la loyauté même, d'être plus longtemps dupes de la trahison.
Encore une fois le fatal aveu me vint aux lèvres, encore une fois je reculai devant cette délation....
Au bout d'une demi-heure environ, Gontran nous envoya un de ses gens nous prévenir que le cerf avait été pris dans un étang, mais que le chemin pour s'y rendre était si mauvais, que les voitures n'y pouvaient passer; il m'engageait à retourner au château, où il nous rejoindrait avec madame Sécherin.
Nous arrivâmes à Maran, où nous précédâmes de peu d'instants Ursule et Gontran. Après nous être habillés pour dîner, nous rentrâmes au salon. J'y trouvai ma cousine, mon mari et M. Sécherin. A table, la conversation roula sur la chasse de la journée. Gontran donna les plus grandes louanges au courage, à l'adresse d'Ursule, qui déclara n'avoir jamais goûté un plaisir plus vif.
Ma cousine fut beaucoup plus gaie que la veille; elle parut se soucier assez peu de conserver à mes yeux son apparence mélancolique. Elle accepta résolument quelques toasts à ma santé que lui porta Gontran, et but, sans se faire trop prier, quelques verres de vin de Champagne, à la grande admiration de M. Sécherin qui ne cessait de s'écrier:
—C'est un vrai démon que ma femme!
Pour la première fois, en voyant l'animation, la gaieté, l'entrain de ma cousine, je pressentis ce qu'il y avait en elle de hardi et d'indomptable.
Jusqu'alors elle m'avait paru profondément dissimulée. Ses audacieux mensonges avaient toujours été enveloppés de formes hypocrites; c'est en levant mélancoliquement au ciel ses grands yeux baignés de larmes qu'elle niait l'évidence; mais en la voyant à table si joyeuse, si résolue; mais en entendant ses saillies vives, imprévues, souvent étincelantes, je la trouvais plus dangereuse encore.
Mon mari ne cachait pas l'espèce d'admiration qu'elle lui inspirait. Une espèce de lutte d'esprit s'était établie entre elle et lui, souvent Gontran n'eut pas l'avantage. Il semblait presque fasciné, dominé par l'ascendant de cette femme qui, plusieurs fois, le rendit muet par un mot d'une ironie mordante.
Ce qui paraîtra peut-être étrange, impossible, c'est que je souffrais alors de l'espèce de supériorité moqueuse avec laquelle Ursule répondait à mon mari.
Je restais confondue d'étonnement à l'aspect de cette transformation de ma cousine.
M. Sécherin lui-même me disait tout bas qu'il n'avait jamais cru à sa femme autant d'esprit.
Maintenant je m'explique ce changement. Il y a certaines natures qui ne se révèlent pour ainsi dire jamais complétement que lorsqu'elles se trouvent dans leur véritable milieu. Ainsi Ursule était essentiellement née pour une vie de luxe, de splendeur, de fêtes, de plaisirs effrénés. Un siècle plus lot, elle eût été l'une de ces femmes spirituelles et effrontées qui furent les reines des orgies de la régence.
Pour la première fois peut-être depuis son mariage, elle se trouvait dans une position analogue à ses goûts, et sans doute son véritable caractère se développait presque à son insu.
Après dîner on devait faire la curée du cerf aux flambeaux dans la cour du château, Gontran ayant voulu réserver ce sanglant spectacle à madame Sécherin.
Vers les neuf heures, les piqueurs sonnèrent quelques fanfares. Nous allâmes sur une terrasse qui donnait sur la cour d'honneur et qui s'étendait devant les fenêtres du salon que nous venions de quitter.
Les torches que tenaient nos valets de pied, en grande livrée, jetaient une clarté rougeâtre sur les bâtiments, dont une partie était complètement obscure.
Cela me parut sinistre... La meute, avide, impatiente, à peine contenue par les fouets des veneurs, faisait entendre des grondements féroces; les yeux farouches des chiens étincelaient dans l'obscurité.
Au milieu de la cour, le premier piqueur de M. de Lancry, ayant recouvert les débris et les ossements du cerf avec la peau de cet animal, en prit la tête par le bois et l'agita vivement devant les chiens.
Toujours contenue, la meute poussa des hurlements furieux jusqu'au moment où on lui permit de se jeter sur ces restes sanglants, pendant que les trompes sonnaient avec force. Alors commença une lutte acharnée entre ces quatre-vingts chiens se ruant les uns sur les autres, hurlant, grondant, se disputant et s'arrachant les lambeaux sanglants de l'animal.
Ce spectacle, ces cris me révoltèrent; je rentrai dans le salon, dont les fenêtres donnaient sur la terrasse. M. Sécherin était descendu pour voir la curée de plus près. Je me sentais accablée, plus accablée que jamais d'un mal tout physique; pour la première fois je me demandai quelle pouvait en être la cause.
Je tombai assise sur une chaise placée près d'une croisée à demi cachée par les rideaux. Je regardais machinalement le reflet des dernières clartés des torches vaciller et s'éteindre, car la curée était terminée, lorsque je vis Ursule et Gontran s'arrêter un instant devant cette croisée... Gontran enlaça la taille d'Ursule d'un de ses bras et approcha ses lèvres de la joue de ma cousine, malgré une légère résistance de celle-ci...
Jamais je n'oublierai ce que je ressentis en ce moment. Par une étrange fatalité la douleur la plus atroce que j'eusse jamais ressentie me révéla pour ainsi dire la joie la plus immense que j'aie jamais connue...
Je ne sais par quel phénomène le coup que je ressentis fut si violent, qu'au même instant un tressaillement profond... qui me répondit au cœur, m'éclaira subitement sur la cause de ce malaise dont je souffrais depuis quelque temps... Je sentis que j'étais mère.
Cette double impression de joie enivrante et de malheur foudroyant fut telle, qu'un moment je crus que ma tête allait s'égarer.
Dans mon vertige, je me levai machinalement. Je traversai le salon en courant; je m'enfermai dans ma chambre et, me précipitant à genoux, je ne pus dire que ces mots:
—Mon Dieu! tu m'as entendue; je ne puis plus être malheureuse maintenant! A l'instant où j'allais mourir de douleur, tu m'as envoyé un espoir ineffable!...
Je n'avais pas aperçu Blondeau, qui était dans mon alcôve.
—Grand Dieu!... Madame, qu'avez-vous?—s'écria-t-elle.
Sans lui répondre, je lui montrai la porte de ma chambre en lui disant:
—Je veux être seule. Ferme cette porte, laisse-moi; va dire que je veux être seule.
Blondeau sortit, alla prévenir M. de Lancry que j'étais indisposée et que je voulais être seule.
Je restai seule en effet à méditer...
Je ne pouvais plus douter de l'infidélité de mon mari... et j'étais mère...
CHAPITRE II.
UNE MÈRE.
Jamais je n'oublierai les émotions saisissantes de cette nuit que je passai dans une sorte de délire raisonnable, si cela se peut dire.
Tantôt je marchais à grands pas dans ma chambre, tantôt je m'arrêtais brusquement pour m'agenouiller et pour prier avec ferveur; puis j'avais des éclats de joie folle, des ressentiments de bonheur immense, des élans de fierté calme et majestueuse.
J'étais mère! j'étais mère! à cette pensée enivrante, c'étaient des accès de tendresse idolâtre pour l'être que je portais dans mon sein. Je ne pouvais croire à tant de félicité... je pressais avec force mes deux mains sur ma poitrine, comme pour bien m'assurer que je vivais.
Il me semblait qu'à chaque battement de mon cœur répondait un petit battement doux et léger: c'était celui du cœur de mon enfant.
Mon enfant... mon enfant! Je ne pouvais me lasser de répéter ces mots bénis et charmants. Dans mon ivresse, je l'appelais, je le dévorais de caresses, j'étais comme insensée; je baisais mes mains, je riais aux éclats de cette puérilité, un instant après je fondais en larmes: mais ces bienfaisantes larmes étaient bonnes à pleurer.
Il était, je crois, deux ou trois heures du matin.
Il me sembla que mon bonheur manquait d'air, d'espace, que j'avais besoin de me trouver face à face avec le ciel, pour mieux exprimer à Dieu ma religieuse reconnaissance.
J'ouvris ma fenêtre; nous étions à la fin de l'automne: la nuit était aussi belle, aussi pure que le jour avait été radieux; on n'entendait pas le plus léger bruit. Tout était ombre et mystère, les profondeurs du firmament étaient semées de millions d'étoiles étincelantes. La lune se leva derrière une colline couverte de grands bois. Tout fut inondé de sa pâle clarté, le parc, la forêt, les prairies, le château.
Tout à coup une faible brise s'éleva, grandit, passa dans l'air comme un soupir immense, et tout redevint silencieux.
Je vis un présage dans cet imposant murmure qui troublait un moment cette solitude et qui fit paraître plus profond encore le calme qui succéda...
Il me sembla que ma dernière plainte était sortie de mon cœur, et que désormais ma vie s'écoulerait heureuse et paisible.
Pour la première fois depuis que j'avais l'orgueilleuse conscience de la maternité... depuis que je vivais double, je songeai à mes peines passées... Ce fut pour rougir d'avoir pu m'affliger de chagrins qui n'atteignaient que moi seule.
En me rappelant cette soirée si fatale et si enivrante où j'avais acquis et la certitude de l'infidélité de Gontran, et la certitude que j'étais mère, je fus étonnée de la sérénité profonde, ineffable qui vint remplacer les poignantes émotions qui naguère encore m'avaient cruellement agitée.
Je ne pouvais douter que Gontran ne m'eût trompée... pourtant je me sentais pour lui d'une mansuétude infinie, d'une indulgence sans bornes.
Mon mari avait cédé à un goût passager; c'était une faiblesse, une faute: mais il était le père de mon enfant; mais c'était à lui que je devais la nouvelle et céleste sensation que j'éprouvais...
Ces pensées éveillaient en moi un mélange inexprimable de tendresse, de dévouement, de respect et de reconnaissance, qui ne me laissait ni la volonté ni le courage d'accuser Gontran de ses erreurs passées...
Quant à l'avenir... oh!... quant à l'avenir, cette fois je n'en doutais plus.
La révélation que j'allais faire à mon mari m'assurait, je ne dis pas, son amour, ses soins empressés, sa sollicitude exquise, mais encore une sorte de tendre et religieuse vénération de tous les instants.
Oui, c'était plus qu'une espérance, plus qu'un pressentiment qui me garantissait un avenir auprès duquel ces quelques jours de bonheur passés à Chantilly et toujours si regrettés devaient même me paraître pales et froids...
Oui, j'avais dans mon bonheur à venir une foi profonde, absolue, éclairée, qui prenait sa source dans ce qu'il y a de plus sacré parmi les sentiments divins et naturels.
Dans ce moment où Dieu bénissait et consacrait ainsi mon amour... douter de l'avenir c'eût été blasphémer.
Dès lors je ressentis pour Ursule une sorte de dédain compatissant, de pitié protectrice.
Je ne pouvais plus l'honorer de ma jalousie; envers elle, je ne pouvais plus descendre jusqu'à la haine.
Je planais dans une sphère si élevée, j'avais une telle conviction de mon immense supériorité sur Ursule, qu'il m'était même impossible d'établir entre elle et moi la moindre comparaison...
Pour la première fois depuis bien longtemps un franc sourire me vint aux lèvres en me rappelant que, la veille, j'avais envié la grâce avec laquelle elle montait à cheval; que, la veille, j'avais envié les brillantes saillies de son esprit.
Je haussai malgré moi les épaules à ce ressouvenir. Dans mon impériale et généreuse fierté, je m'apitoyai sur cette pauvre femme qui, après tout peut-être, n'avait pu résister au penchant qui l'entraînait vers Gontran... penchant dont je connaissais l'irrésistible puissance...
Mon Dieu, me disais-je, quel sera le réveil d'Ursule après ce rêve de quelques jours! Alors je me rappelai notre enfance, notre amitié d'autrefois... Le bonheur rend si compatissante, que je m'attendris sur ma cousine.
Je me promis de demander à mon mari de lui apprendre avec ménagement qu'elle ne pouvait plus rester avec nous, je ne voulais pas abuser cruellement de mon triomphe...
Il me serait impossible d'expliquer la complète révolution que la maternité venait d'imprimer à mes moindres pensées, des idées graves, sérieuses, presque austères, qui s'éveillèrent en moi dans l'espace d'une nuit, comme si Dieu voulait préparer l'esprit et le cœur d'une mère aux célestes devoirs qu'elle doit remplir auprès de son enfant.
Moi jusqu'alors faible, timide, résignée, je me sentis tout à coup forte, résolue, courageuse: la main de Dieu me soutenait.
Tout un horizon nouveau s'ouvrit à ma vue, les limites de mon existence me semblaient reculées par les espérances infinies de la maternité.
Dans les seuls mots élever mon enfant il y avait un monde de sensations nouvelles...
. . . . . . . . . .
Peu à peu le jour parut.
Mon premier mouvement fut de tout apprendre à mon mari, de changer par cet aveu soudain sa froideur en adoration; puis je voulus temporiser un peu, suspendre le moment de mon triomphe pour le mieux savourer.
J'éprouvais une sorte de joie, à me dire: D'un mot je puis rendre Gontran plus passionné pour moi qu'il ne l'a jamais été, lui qui, hier encore, m'oubliait pour une autre femme.
Bien rassurée sur l'avenir, je me plaisais à évoquer les souvenirs de mes plus mauvais jours...
J'agissais comme ces gens qui, miraculeusement délivrés de quelque grand péril, contemplent une dernière fois avec une jouissance mêlée d'effroi le gouffre qui a failli les engloutir, le rocher qui a failli les écraser...
Un sommeil profond, salutaire, me surprit au milieu de ces pensées.
Je m'éveillai tard; je trouvai ma pauvre Blondeau à mon chevet bien inquiète, bien triste: mes chagrins ne lui avaient pas échappé; mais, si grande que fût ma confiance en elle, jamais je ne lui avais dit un mot qui pût accuser Gontran.
Mon visage rayonnait d'une joie si éclatante, que Blondeau s'écria en me regardant avec surprise:
—Jésus mon Dieu, madame, qu'y a-t-il donc de si heureux?... hier je vous avais laissée tellement abattue que j'ai passé toute la nuit en larmes et en prières.
—Il y a... ma bonne Blondeau, que, toi aussi, tu deviendras folle de joie quand tu sauras... mais va vite chercher M. de Lancry... va...
—M. le vicomte a déjà envoyé savoir des nouvelles de madame, ainsi que M. et madame Sécherin. J'ai dit que vous aviez passé une nuit assez mauvaise, monsieur semblait inquiet.
—Eh bien! va... va bien vite le chercher... Je vais le rassurer...
Blondeau partit.
A mesure que le moment où j'allais revoir Gontran approchait, mon cœur battait de plus en plus fort.
Mon mari parut.
Je me jetai dans ses bras en fondant en larmes et sans pouvoir trouver une parole.
Gontran se trompa, il prit mes pleurs pour des pleurs de douleur. Croyant sans doute que je l'avais vu la veille embrasser Ursule, et que j'étais désespérée, il me dit avec embarras:
—Je vous en prie, ne croyez pas les apparences, ne pleurez pas... ne...
—Mais c'est de joie que je pleure... Gontran, mais c'est de joie... regardez-moi donc bien!—m'écriai-je.
—En effet, dit mon mari,—ce sourire, cet air de bonheur répandus sur tous vos traits: Mathilde... Mathilde, que signifie?...
—Cela signifie que je sais tout, et que je vous pardonne tout... Oui, mon bien-aimé Gontran... oui... hier sur ce balcon j'ai vu votre bras enlacer la taille d'Ursule... hier j'ai vu vos lèvres effleurer sa joue... Eh bien! je vous pardonne, entendez-vous?... je vous pardonne, parce que vous-même tout à l'heure vous vous accuserez plus amèrement que je ne l'aurais jamais fait moi-même; parce que tout à l'heure, à genoux, à deux genoux, vous me direz grâce... grâce...
—Mais, encore une fois... Mathilde...
—Vous ne comprenez pas? Gontran, vous ne devinez pas?... Non; vous me regardez avec effroi, vous croyez que je raille... que je suis folle peut-être? Mais, à mon tour, pardon... aussi pardon à vous, mon Dieu! car il est mal de ne pas parler d'un tel bonheur si sacré avec une austère gravité. Gontran,—m'écriai-je alors en prenant la main de mon mari,—agenouillez-vous avec moi... Dieu a béni notre union... je suis mère!
Oh! je ne m'étais pas trompée dans mon espoir! les traits de Gontran exprimèrent la plus douce surprise, la joie la plus profonde. Un moment interdit, il me serra dans ses bras avec la plus vive tendresse... Des larmes... des larmes... les seules que je lui aie vu répandre, coulèrent de ses yeux attendris; il me regardait avec amour, avec adoration, presque avec respect.
—Oh!—s'écria-t-il en prenant mes deux mains dans les siennes,—tu as raison, Mathilde; c'est à genoux, à deux genoux que je vais te demander pardon, noble femme, cœur généreux, angélique créature! Et j'ai pu t'offenser! toi... toi toujours si résignée, si douce... Oh! encore une fois pardon... pardon.
—Je vous le disais bien, mon Gontran, mon bien-aimé, que vous me demanderiez pardon... Mais hélas! je le sens... je ne puis plus vous l'accorder; il faudrait me souvenir de l'offense, et je ne m'en souviens plus.
—Ah! Mathilde! Mathilde! j'ai été bien coupable,—s'écria Gontran en secouant tristement la tête.—Mais, croyez-moi, ç'a été de la légèreté, de l'inconséquence; mais mon cœur, mon amour, ma vénération étaient à vous... toujours à vous... Maintenant de nouveaux devoirs me dictent une conduite nouvelle, vous verrez... oh! vous verrez, mon amie... combien je serai digne du bonheur qui nous arrive. Combien vous serez sacrée pour moi... Mathilde!... Mathilde...—ajouta-t-il en baisant mes mains avec ivresse.—Oh! croyez-moi, ce moment m'éclaire, jamais je n'ai mieux senti tout ce que vous valiez et combien j'étais peu digne de vous... Je vous le jure, Mathilde, je vous aime maintenant plus passionnément peut-être que lors de ces beaux jours de Chantilly, que vous regrettez toujours, pauvre femme... Maintenant, je dis comme vous... si vous ne pouvez plus me pardonner l'offense, parce que vous l'avez oubliée; moi je ne puis plus vous demander grâce, parce que je ne puis plus croire que je vous aie jamais offensée.
—Oh! Gontran... Gontran, voilà votre cœur, votre langage... c'est vous, je vous reconnais... O mon Dieu, mon Dieu, donnez-moi la force de supporter tant de bonheur...
—Oui, oui, c'est moi, ton ami, ton amant, Mathilde... ton amant, qui n'étais pas changé; non, non, je te le jure. Mais, grâce à toi, j'étais si heureux, si heureux que je ne pensais pas plus à ce bonheur que je te devais qu'on ne pense à remercier Dieu de la vie qui s'écoule heureuse et facile; et puis si j'étais quelquefois insouciant, capricieux, fantasque, il faut vous le reprocher, mon bon ange, ma bien-aimée: oui, j'étais comme ces enfants gâtés que, dans sa tendresse idolâtre, une mère ne gronde jamais! pour leurs grandes fautes elle n'a que des sourires ou de douces remontrances... Et encore... non...—reprit-il avec une grâce touchante,—non... je cherche à m'excuser, à affaiblir mes torts, et c'est mal... J'ai été égoïste, dur, indifférent, infidèle; j'ai pendant quelque temps méconnu le plus adorable caractère qui existât au monde... Oh! Mathilde, je ne crains pas de charger le passé des plus noires couleurs... l'avenir m'absoudra...
—Ne parlons plus de cela. Gontran, parlons de lui, de notre enfant: quels seront vos projets? Quelle joie, quelle félicité! Si c'est un garçon, comme il sera beau! si c'est une fille, comme elle sera belle! Il aura vos yeux, elle aura votre sourire et de si beaux cheveux bruns, des joues si roses, un petit col si blanc, de petites épaules à fossettes... Ah! Gontran, je délire; tenez je suis folle... je ne pourrai jamais attendre jusque-là!—m'écriai-je si naïvement, que Gontran ne put s'empêcher de sourire.
—Dites-moi,—reprit-il tendrement,—que préférez-vous? Voulez-vous rester ici... encore quelque temps, ou bien nous en aller nous établir à Paris?... Dites, Mathilde... ordonnez... maintenant je n'ai plus de volonté.
—Maintenant, au contraire, mon ami, il faut que vous en ayez et pour vous et pour moi, car je vais être tout absorbée par une seule pensée... mon enfant... Hors de cette idée fixe, je ne serai bonne à rien.
—Puisque vous me laissez libre, je réfléchirai à ce qui sera convenable, ma bonne Mathilde... j'y aviserai.
—Ce que vous ferez sera bien fait, mon ami. Entre autres considérations, n'est-ce pas? vous consulterez l'économie; car maintenant il nous faut être sages... nous ne sommes plus seuls... il faut songer dès à présent à la dot de ce cher enfant, et du temps où nous vivons, l'argent est tant... que la richesse est une chance de bonheur de plus. Voyons, mon ami, comment réduirons-nous notre maison?
—Nous y songerons, Mathilde; vous avez raison. Quel bonheur de remplacer un luxe frivole et inutile par une touchante prévoyance pour l'être qui nous est le plus cher au monde! Ah! jamais nous n'aurons été plus heureux d'être riches.
—Tenez, mon ami, quand je pense que chacune de mes privations pourrait augmenter le bien-être de notre enfant... j'ai peur de devenir avare.
—Chère et tendre amie, soyez tranquille... Je sens comme vous tous les devoirs qui nous sont imposés maintenant... Je ne manquerai à aucun d'eux. Comme vous, Mathilde, cette nuit m'a changé,—ajouta Gontran avec un sourire de grâce et de tendresse inimitable.
Mon mari parlait alors sincèrement. Je connaissais assez sa physionomie pour y lire l'expression la plus vraie, la plus touchante.
Quand il m'exprimait ses regrets de m'avoir tourmentée, il disait vrai: les cœurs les plus durs, les caractères les plus impitoyables ont souvent d'excellents retours; à plus forte raison Gontran était capable d'un généreux mouvement: il n'était point méchant, mais gâté par trop d'adorations.
Encore une fois, je suis certaine qu'alors mon mari redevint pour moi ce qu'il était au moment de mon mariage.
J'étais si forte de cette conviction, il me paraissait si naturel que le goût passager que mon mari avait eu pour Ursule se fût subitement éteint, par la révélation que je venais de lui faire, que sans la moindre hésitation, sans le moindre embarras, je dis à Gontran:
—Maintenant, mon ami, comment allons-nous éloigner Ursule?...
A cette question naïve, Gontran me regarda en rougissant de surprise.
—Cela vous étonne, de m'entendre ainsi parler de ma cousine,—lui dis-je en souriant,—rien n'est pourtant plus simple: je ne ressens à cette heure aucune animosité, aucune jalousie contre elle; je n'ai pas le temps, je suis trop heureuse! elle a été coquette avec vous, vous avez été empressé près d'elle, je pardonne tout cela: ce sont des étourderies de jeunesse dont vous ne vous souvenez plus maintenant, mon tendre ami; je désire seulement que, vous qui avez tant de tact et d'esprit, vous trouviez un moyen d'éloigner Ursule, sans dureté, sans trop la blesser: car, malgré moi, je ne puis m'empêcher de la plaindre; un moment peut-être... elle aura cru que vous l'aimiez...
Gontran me regarda d'un air interdit, il semblait croire à peine ce qu'il entendait.
Après un moment de silence, il s'écria:
—Toujours grande, toujours généreuse: ah! je serais le plus coupable des hommes, si j'oubliais jamais votre conduite dans cette circonstance. Oui, vous avez raison, Mathilde, j'expierai ces étourderies de jeunesse comme je le dois. Il faut que votre cousine parte... qu'elle parte le plus tôt possible; non que je doute de ma résolution, mais parce que sa vue vous redeviendrait pénible une fois votre premier enivrement passé.
—Vous dites vrai, mon ami... vous me connaissez mieux que je ne me connais moi-même. Si vous saviez... j'ai tant souffert à cause d'elle... Mais, tenez... Gontran, ne parlons plus de cela... tout est oublié... Il sera facile à Ursule de déterminer son mari à quitter Maran, il n'a pas d'autre volonté que la sienne... Mais...—ajoutai-je en hésitant,—comment ferez-vous pour amener Ursule à cette résolution?
—Rien de plus simple, je lui dirai tout avec franchise et loyauté.
—Vous lui direz...
—Je lui dirai qu'elle et moi nous avons été des fous, que nous avons risqué de compromettre gravement, elle, la tranquillité du meilleur des hommes, moi, le repos de la plus tendre, de la plus adorable des femmes... Je lui dirai que nos imprudences ont effrayé vos soupçons, que pour rien au monde je ne voudrais vous causer le moindre chagrin; je lui dirai enfin que je la supplie de décider son mari à partir.
Je gardai un moment le silence; malgré ma foi dans l'amour de Gontran, dans ma supériorité sur Ursule, il m'était pénible de songer que mon mari allait avoir un entretien secret avec ma cousine.
Hélas! à cette pensée, tous mes ressentiments jaloux se réveillèrent malgré moi.
Je dis à Gontran avec émotion:—Pour décider Ursule à partir, il faudra donc que vous lui demandiez un rendez-vous?...
—Sans doute...
—Eh bien! je vous l'avoue, Gontran, cette idée m'est cruelle.
—Allons,—reprit-il en souriant,—il faudra que j'aie plus de courage que vous... Comment faire pourtant, ma pauvre Mathilde?
—Je ne sais..
—Je n'ose vous proposer de parler vous-même à votre cousine.
—Non; cela me ferait mal, je le sens. Un tel avis de ma part l'humilierait amèrement, je ne puis oublier qu'elle a été mon amie... ma sœur...
—Que faire donc? je lui écrirais bien... mais cela est dangereux... et puis il y a mille choses qu'on peut dire et qu'on ne peut écrire; des objections auxquelles on répond de vive voix, et que l'on ne peut détruire que par une longue correspondance...
Après avoir rêvé quelque temps, Gontran s'écria tout rayonnant de joie:
—Oh! Mathilde... Mathilde... quelle bonne idée! voulez-vous une double preuve de ma loyauté et de mon désir de vous faire oublier les chagrins que je vous ai causés?
—Comment cela?
—Cachée quelque part, d'où vous puissiez tout voir et tout entendre, assistez à cet entretien dont votre jalousie s'effraye.
—Gontran... que dites-vous... Ah! cette épreuve...
—N'a rien qui doive alarmer... Une dernière fois, Mathilde, mon ange bien-aimé, je veux tout vous dire, tout vous confier... être aussi franc que vous êtes généreuse... Pardonnez-moi si je vous froisse; j'en aurai le courage, car au moins un loyal aveu détruira, j'en suis sûr, vos craintes exagérées... Vous verrez que j'ai été plus imprudent, plus léger que coupable. Vous verrez que si Ursule a été pour moi très-coquette, que si, de mon coté, je suis sorti des bornes de la simple galanterie, elle n'a pas à rougir d'une faute grave et irréparable... Eh bien! oui, hier, après cette curée aux flambeaux, en plaisantant, j'ai passé mon bras autour de sa taille, j'ai voulu l'embrasser; c'était une légèreté condamnable, je le sais, quoiqu'elle pût peut-être s'excuser par la familiarité qu'autorise la parenté.
—Et à Rouvray... Gontran!
—A Rouvray, comme ici, j'ai fait a Ursule de ces compliments qu'on adresse à toutes les femmes... je lui ai dit qu'elle était charmante, que j'aurais un vif plaisir à la voir longtemps chez nous; elle a accueilli ces galanteries avec coquetterie, mais en riant et sans y voir plus de sérieux qu'il n'y en avait, je vous l'assure... Voilà toute ma confession: Mathilde... pardon, encore pardon.
—Je vous remercie, au contraire, de ces aveux qui me rassurent, mon ami; il vaut mieux connaître la vérité, quelque pénible qu'elle soit, que de s'épouvanter de fantômes souvent plus effrayants que la réalité.
—Aussi, Mathilde, maintenant je vous jure sur l'honneur, sur ce que j'ai de plus cher au monde, sur vous, enfin! que dans cet entretien j'aborderai votre cousine avec un cœur tout rempli de vous, de votre bonté, de votre générosité; que je ne dirai pas une parole sans songer aux larmes que je vous ai fait verser, noble et angélique créature! je vous jure enfin que ce goût passager dont je vous ai fait l'aveu s'est évanoui devant l'intérêt si sacré, si puissant qui rend nos liens plus étroits encore... Mathilde... Mathilde... je serais le dernier des hommes, si l'état dans lequel vous êtes ne suffisait pas pour me commander les plus tendres soins, les plus chers respects; croyez-moi, assistez donc sans crainte à cet entretien, Mathilde, je suis fier de vous prouver que je sais au moins expier les fautes que j'ai commises.
—Oh! je vous crois, je vous crois, mon Gontran bien-aimé; je m'abandonne à vos conseils: oui, j'aurai le courage de cette épreuve.
—Merci... oh! merci, Mathilde, de me permettre de me justifier ainsi, mais je ne veux pas que vous conserviez le moindre doute; l'amour est soupçonneux, je le sais: malgré vous il vous resterait peut-être l'arrière-pensée que j'ai prévenu Ursule, que...
—Ah! Gontran, vous me jugez bien mal.
—Non, non, ma pauvre Mathilde, laissez-moi faire; plus l'explication vous semblera franche, loyale, imprévue, plus vous serez satisfaite. Écoutez-moi donc... vous allez dire à Blondeau de prier votre cousine de venir vous trouver ici. Vous vous mettrez là, dans le cabinet de votre alcôve; cette porte vitrée entrouverte, un coin de ce rideau soulevé, vous permettront de tout voir, de tout entendre. Votre cousine viendra, je lui dirai que vous venez de sortir, que vous la priez de vous excuser et de venir la retrouver dans le pavillon du parc. Pendant quelques moments je la retiendrai ici, puis elle sortira pour aller vous chercher. Alors paraissant hors de votre cachette...
—Alors je tomberai à vos genoux, Gontran, pour vous remercier raille fois de m'avoir rendu en un jour tous les bonheurs que je croyais avoir perdus.
Ainsi que l'avait désiré mon mari, Blondeau alla chercher Ursule.
J'entrai avec un grand battement de cœur dans un des cabinets de l'alcôve; les tendres assurances de Gontran, sa loyauté, tout devait m'empêcher de ressentir la moindre crainte, et pourtant un moment encore j'hésitai.
Il me sembla que je jouais un rôle indigne de moi en assistant ainsi invisible à cet entretien.
Je l'avoue, mes irrésolutions cessèrent, moins dans l'espoir de voir humilier ma rivale, que dans l'espoir ardent et inquiet d'assister à une scène si étrange, si nouvelle pour une femme.
Je connaissais le ton plaintif et mélancolique d'Ursule, je m'attendais à la voir fondre en larmes lorsque mon mari lui signifierait son intention.
Jugeant de l'amour qu'elle devait ressentir pour Gontran par l'amour que j'éprouvais pour lui, je prévoyais que cette scène allait être cruelle pour ma cousine; soit faiblesse, soit générosité, je ne pus m'empêcher de la plaindre.
J'allai même jusqu'à craindre que Gontran, excité par ma secrète présence, ne se montrât trop dur envers elle. Quel réveil pour cette malheureuse femme qui l'aimait tant sans doute et qui se croyait aussi tant aiméé!...
Encore à cette heure je suis convaincue que mon mari était alors sincère dans sa détermination de sacrifier un caprice passager à l'affection sainte et grave que je méritais... Une seule crainte vint m'assaillir: Ursule était si rusée, si adroite; elle savait donner à sa voix, à ses larmes une si puissante séduction que peut-être la résolution de mon mari ne résisterait-elle pas à l'expression de sa douleur touchante.
Ces réflexions m'étaient venues plus rapides que la pensée.
J'entendis les pas légers d'Ursule.
Je me retirai dans ma cachette.
CHAPITRE III.
L'ENTRETIEN.
Ursule en entrant dans ma chambre parut fort surprise de ne pas m'y voir.
Son visage était souriant et gai, la physionomie de Gontran était au contraire froide et réservée.
Il se tenait debout près de la cheminée, où il s'accoudait.
Ursule, après avoir fermé la porte, lui dit:
—Comment, c'est vous! où est donc Mathilde?
—Elle a été obligée de descendre à l'instant pour répondre aux réclamations d'un de ses pauvres; elle vous prie de l'excuser, et d'aller la rejoindre tout à l'heure dans le pavillon du parc...
Ursule me parut d'abord étonnée de l'accueil glacial de mon mari, puis elle sourit, lui fit une profonde révérence d'un air moqueur en lui disant:
—Je vous remercie, monsieur, d'avoir bien voulu m'apprendre où je pourrai rencontrer madame la vicomtesse de Lancry, je suis désolée d'avoir troublé vos graves méditations.
Ursule fit un pas vers la porte.
—Un mot, je vous prie,—dit Gontran.
Ursule, qui allait sortir, s'arrêta, retourna lentement la tête, jeta à Gontran un long regard rempli de malice et de coquetterie, leva en l'air son joli doigt d'un air menaçant et lui dit:
—Un mot.. soit, mais pas plus... je sais qu'il est très-dangereux de vous écouter... plus encore peut-être que de vous regarder. Voyons, vite, ce mot, mon beau, mon ténébreux cousin.
—Ce que j'ai à vous dire est grave et sérieux, madame.
—Vraiment, monsieur, c'est grave, c'est sérieux? Eh bien! j'en suis ravie, cela contrastera avec votre folie et votre étourderie habituelle. Voyons, dites, je vous écoute.
—Lorsque je vous revis à Rouvray,—dit Gontran,—il y a deux mois, je ne pus vous cacher que je vous trouvais charmante.
—C'est la vérité, monsieur et cher cousin, et j'ai souvenance que, dans certaine allée de charmille, vous me fîtes même une déclaration... assez impertinente à laquelle je répondis comme je devais le faire, en me moquant de vous: voyons, continuez; votre gravité sentencieuse, cérémonieuse m'amuse et m'intrigue infiniment... où voulez-vous en venir?
Gontran jeta un coup d'œil satisfait du côté de la porte du cabinet où j'étais et reprit:
—A votre arrivée ici, je vous ai dit tout le plaisir que j'avais à vous revoir.
—Tout le bonheur, mon cher et beau cousin, tout le bonheur, s'il vous plaît; vos moindres paroles sont, hélas! gravées là en caractères ineffaçables,—dit Ursule en appuyant sa main sur son cœur et en regardant mon mari d'un air ironique.
Gontran parut presque contrarié de ce sarcasme, fronça légèrement les sourcils, et reprit d'un ton ferme:
—Je suis ravi, madame, que vous soyez en train de plaisanter, la tâche que j'ai à remplir me sera moins difficile.
—Voyons, vite, vite, je suis sur des charbons ardent, mon cher cousin, je brûle de savoir la conclusion de tout ceci, et à quoi sera bon ce résumé solennel de notre... comment dirai-je? de notre amour... non certes, vous avez trop et trop peu pour m'inspirer ce sentiment... disons donc de notre coquetterie, c'est, je crois, le mot... Trouvez-vous?
—Soit, madame...—reprit Gontran.—Je continuerai donc ce résumé de notre... de notre coquetterie: à votre arrivée à Maran, je vous ai dit tout le bonheur que j'avais de vous revoir, tout mon espoir de voir votre séjour ici se prolonger.
—Cela est encore vrai, beau cousin; nous avons le lendemain fait une charmante partie de chasse: vous m'avez même un peu grondée... très-tendrement, il est vrai, de ce que je semblais préférer le bruit retentissant des trompes à vos amoureuses déclarations... et j'avoue à ma honte que je méritais beaucoup vos reproches; il n'y avait pour moi rien de plus ravissant, de plus nouveau surtout, que ces fanfares éclatantes qui résonnaient fièrement au fond des bois.
—Et sans doute une déclaration n'avait pas pour vous le même attrait de nouveauté. L'aveu est naïf,—dit Gontran en souriant.
Ursule regarda fixement mon mari, cambra, redressa sa jolie taille, comme si elle eût obéi à un secret mouvement d'admiration pour elle-même, secoua légèrement son front hardi, pour faire onduler les longues boucles de sa chevelure brune, et répondit avec un sourire moqueur presque méprisant:
—Mon cher cousin, j'ai dix-huit ans à peine et on m'a déjà bien souvent dit que j'étais charmante; vous me pardonnerez donc d'être un peu blasée sur les déclarations; depuis longtemps mon oreille est faite à ce ramage flatteur et banal, et vous n'avez pas malheureusement éveillé dans mon âme des sensations aussi inconnues que ravissantes; je ne doute pas que vous ne soyez un très-excellent Pygmalion, mais le marbre de Galatée s'était assoupli et animé avant que votre tout-puissant regard eût daigné s'abaisser sur une pauvre provinciale comme moi...
Mon étonnement était à son comble.
C'était Ursule qui s'exprimait ainsi: elle autrefois si éplorée, si incomprise et parlant toujours de sa tombe prochaine...
C'était Ursule qui parlait à Gontran avec ce dédain moqueur, à lui dont les succès avaient été si nombreux, à lui si recherché, si adoré par les femmes les plus à la mode!
Gontran semblait non moins surpris que moi de ce langage railleur.
Néanmoins je vis avec joie qu'il ne m'avait pas trompée.
Il avait pu être léger, inconsidéré auprès d'Ursule, mais il avait été préservé d'un sentiment plus vif par la froide coquetterie de ma cousine.
Ursule reprit avec la même ironie:
—Qu'avez-vous, mon cher cousin? vous semblez contrarié.
—C'est qu'aussi, madame, je ne vous ai jamais vue si moqueuse.
—C'est qu'aussi, monsieur, je ne vous ai jamais vu si solennel.
—Vous avez raison,—dit Gontran en souriant,—il s'agit de folies, de quelques galanteries sans conséquence échangées entre un homme et une femme du monde, et je prends en vérité un air magistral par trop ridicule. Eh bien donc, ma jolie cousine, vous souvenez-vous qu'hier soir, après la curée aux flambeaux, j'ai été assez peu maître de moi pour vouloir enlacer cette taille charmante et effleurer cette joue si fraîche et si rose... eh bien, je viens vous demander pardon de cette audace, vous supplier d'oublier cette folie... J'avais cédé à un entraînement passager... j'avais un moment confondu la familiarité du la parenté avec un sentiment plus tendre, et je viens...
Ursule interrompit mon mari par un éclat de rire et s'écria:
—Vous venez me demander pardon... mais il n'y a véritablement pas de quoi, mon cher cousin... Votre vertueuse candeur s'alarme à tort, je vous le jure... Votre audace a été fort innocente... car votre bouche a effleuré non pas cette joue si fraîche et si rose, mais la barbe de mon bonnet. Quant à cette taille charmante que vous avez enlacée à peu près malgré moi, c'est une faveur que s'accorde au bal le premier valseur venu; et je ne vois pas qu'elle soit assez flatteuse pour que vous en ayez des remords: hier soir je n'ai pas joué la pudeur offensée, parce qu'il m'eût fallu me plaindre on me fâcher d'un procédé de mauvais goût; dans une circonstance pareille, une honnête femme se résigne et se tait.
Sans doute l'amour-propre de Gontran fut blessé de ces railleries, car, oubliant ma présence, il s'écria presqu'avec chagrin:
—Comment, madame, votre silence était de la résignation, de l'indifférence!
—A ce point, mon cher cousin, que je me rappelle, hélas! jusqu'aux plus petits détails des tristes suites de votre audace.
—Comment cela?
—Certainement, j'avais la main droite sur la grille du balcon, et, en la retirant, j'ai déchiré la valencienne de mon mouchoir.
—Cela prouve,—dit Gontran avec impatience,—madame, que vous avez une excellente mémoire...
—Cela ne prouve pas du tout en faveur de ma mémoire, mon cousin, mais cela prouve en faveur de l'angélique pureté de mes sentiments à votre égard...
—Madame!...
—Mais sans doute, voyons sérieusement: est-ce que si mon silence eût été du trouble... est-ce que si je vous avais aimé... j'aurais remarqué tout cela?... est-ce que j'aurais attendu que vos lèvres effleurassent mes joues, que votre bras pressât ma taille, pour être saisie d'une de ces émotions subites, muettes, profondes, qui nous enivrent et vous égarent? Eh mon Dieu!... à peine votre main eût-elle touché ma main, qu'une sensation électrique, rapide comme la foudre, eût bouleversé ma raison, mes sens!... Presque sans le savoir, sans y penser, malgré moi enfin... je serais tombée dans vos bras, et je m'y serais réveillée sans me souvenir de rien, mais encore toute frémissante d'une émotion délirante, inconnue, qu'aucune expression ne pourrait traduire!
Malheur! malheur! jamais je n'oublierai l'accent ému, passionné avec lequel Ursule prononça ces derniers mots; jamais je n'oublierai la rougeur qui un instant enflamma son visage, comme un reflet de pourpre; jamais je n'oublierai le regard à la fois vague, brûlant, noyé de volupté, qu'elle jeta au ciel comme si elle eût ressenti ce qu'elle venait de dépeindre.
Malheur! malheur! jamais je n'oublierai surtout avec quelle admiration ardente Gontran la contempla pendant quelques minutes: car elle était belle... oh, bien belle ainsi; elle était belle, non sans doute d'une beauté chaste et pure, mais de cette beauté sensuelle qui a, dit-on, tant d'empire sur les hommes.
Malheur! malheur! je vis sur les traits de Gontran un mélange de douleur, de colère, d'entraînement involontaire, qui me dit assez qu'il était au désespoir de n'avoir pas fait éprouver à Ursule ces émotions qu'elle racontait avec une éloquence si passionnée.
Ma terreur de cette femme augmenta: je fus sur le point de sortir de ma retraite, d'interrompre cette scène; mais, emportée par une âpre curiosité, inquiète d'entendre la réponse de Gontran, je restai immobile.
Mon mari semblait fasciné par le regard d'Ursule; il reprit avec amertume:
—En vérité, madame, voici une théorie complète: heureux celui qui la mettra en pratique! Avec vous je vois avec plaisir que j'étais encore moins infidèle envers ma femme que je ne l'avais cru; je m'en applaudis sincèrement, je vous remercie d'être au moins franchement coquette avec moi.
Ursule partit d'un nouvel éclat de rire et reprit:
—Mon Dieu! de quel air découragé votre solennité me parle de sa fidélité conjugale! on dirait que vous éprouvez le remords d'une bonne action, et que vous êtes désespéré de vous trouver si peu coupable...
—Il est vrai, ma chère cousine, je me croyais un peu moins innocent... et je vous croyais un peu plus ingénue...
—Tenez, décidément, vous êtes furieux...
—Moi! vous vous trompez, je vous le jure.
—Vous êtes furieux... vous dis-je... Ah! vous avez cru, mon cher cousin, que vous n'aviez qu'à paraître pour me plaire, pour me subjuguer; mais, j'y pense, ajouta-t-elle en redoublant d'éclats de rire,—vous avez pensé, j'en suis sûre, que blessée d'un trait mortel dès avant mon mariage, lors de votre présentation à Mathilde, et reblessée lors de votre passage à Rouvray, je n'avais jamais eu qu'un but, qu'une pensée, celle de venir vous rejoindre ici ou à Paris... que dans mon empressement à vous faire ma cour, à me ménager de longues entrevues avec vous, j'avais bravement appris à monter à cheval, au risque de me casser le cou, le tout pour mériter un de vos regards, pour vous faire dire en vous-même:—Pauvre petite, quel dévouement, quel courage!—ou bien encore...—Ah! les femmes, les femmes! quand un de ces démons s'est mis en tête de nous séduire, il y réussit toujours.—Quant à cela, entre nous, mon pauvre cousin, vous n'avez pas eu tout à fait tort; car je crois que je vous ai fort séduit... seulement, je ne l'ai pas fait exprès...
—Je vois que je ne suis pas le seul à qui l'on puisse reprocher quelque vanité,—dit Gontran de plus en plus piqué.
—Comment,—reprit Ursule dans un nouvel accès de gaieté,—vous croyez qu'on ne peut sans vanité prétendre à votre cœur! pour vous qui voulez me donner une leçon de modestie, l'aveu est piquant. Eh bien! je vous avoue que, tout en étant certaine de vous avoir séduit, je n'en suis pas plus fière...
—Ainsi, vous me croyez très-amoureux de vous?
—Je vous crois plus amoureux de moi aujourd'hui que vous ne l'étiez hier. Je crois que vous le serez demain encore plus qu'aujourd'hui...
—Et quelle sera la fin de cette passion toujours croissante, charmante prophétesse?...
—Pour moi, un immense éclat de rire... pour vous, peut-être, toutes sortes de désespoirs... Car, vous devez savoir cela par expérience, seigneur don Juan; s'il y a passion d'un côté, ordinairement il y a de l'autre indifférence on dédain: aussi, ce qui m'empêchera de jamais répondre à votre amour... ce qui vous fait un tort irréparable a mes yeux, c'est tout simplement... votre amour...
—Vous maniez à merveille le paradoxe, madame, et je vous en fais mon compliment...
—Ceci vous semble paradoxal, c'est tout simple; on est si peu habitué à entendre des vérités vraies, qu'elles paraissent toujours des paradoxes: au risque de passer pour folle, je vous dirai donc que vous m'aimez non-seulement parce que je suis jeune et jolie, mais parce que votre orgueil, votre vanité, s'irritent de ce que, malgré vos succès passés, je ne me rends pas à vos irrésistibles séductions.
—Madame,—s'écria Gontran,—de grâce... parlons un peu moins de moi...
—Vous avez raison, mon cousin, nous voici bien loin de la conversation que nous devions avoir ensemble; où en étions-nous donc?... Ah... oui. C'est cela; vous me demandiez humblement pardon d'avoir été assez audacieux pour embrasser la barbe de mon bonnet et pour me prendre la taille ni plus ni moins que le plus oublié de mes valseurs de l'an passé!
Au lieu de répondre à Ursule, Gontran garda un moment le silence; puis il lui dit avec un sourire contraint:
—Vous réunissez, sans doute, madame, les qualités les plus rares; vous avez certainement le droit de vous montrer difficile, dédaigneuse... Mais pourrait-on savoir au moins de quelles perfections inouïes, de quels surprenants avantages devrait être doué celui qui pourrait prétendre au bonheur inespéré de vous plaire?
—Savez-vous, mon cousin, que vous êtes très-fantasque?
—Comment cela?
—A l'instant même, vous me priez assez aigrement de ne plus vous mettre en question: et voici que vous recommencez de plus belle à parler de vous-même.
—Moi... au contraire...
—Me demander, avec une ironie si transparente, de quels dons surnaturels il faut être doté pour me plaire, n'est-ce pas me demander clairement pourquoi vous ne me plaisez pas du tout, vous qui réunissez tant de séductions irrésistibles?... Eh bien... vous le voyez; si je vous réponds, vous allez me reprocher encore, comme tout à l'heure, de changer un grave entretien en dissertations amoureuses...
—Non, non... nous reprendrons cet entretien... Mais, voyons, dites... Je suis très-curieux de connaître l'idéal que vous avez rêvé.
—Mon idéal? à quoi bon, mon pauvre cousin! il en est de tous ces héros rêvés par les jeunes filles comme des réponses préparées d'avance; l'on dit tout le contraire de ce qu'on voulait dire, et l'on adore tout le contraire de ce qu'on avait rêvé. Pourtant il est une première condition, sur laquelle je serais inflexible: celui que j'aimerais devrait être complétement libre; en un mot, garçon.
—Et pourquoi frapper les maris de cet implacable ostracisme?
—D'abord parce que je ne daignerais pas régner sur un cœur partagé; ensuite il y a quelque chose de ridicule dans l'allure d'un mari galantin: c'est un être amphibie qui participe à la fois de l'écolier en vacances et du père de famille révolté; et puis, vous allez trouver cela stupide, mais il me semble qu'un mari galant ressemble toujours... à un prêtre marié...
—Le portrait n'est assurément pas flatteur,—dit Gontran en se contenant à peine.
—Ainsi vous,—reprit Ursule,—vous par exemple, mon cher cousin, vous avez ainsi perdu tout votre ancien prestige; et encore, non, même garçon vous auriez en vous trop... et trop peu... pour me séduire. Oui, certainement. Car, après tout, qu'est-ce que vous êtes? un grand seigneur très-aimable, très-spirituel, d'une figure charmante et d'une irréprochable élégance. Or, entre nous, mon amour aurait des visées... ou plus hautes ou plus basses.
—En vérité, ma cousine, aujourd'hui vous parlez en énigme.
—En vérité, mon cousin, aujourd'hui vous êtes bien peu intelligent. Eh bien donc, oui, il me faut, à moi, un esclave ou un maître. Vous ne pouvez être ni l'un ni l'autre: vous n'avez ni le dévouement naïf qui intéresse, ni la supériorité qui trouble et qui soumet... Qu'un être simple, bon, inoffensif, m'adorât, par exemple, avec l'idolâtrie opiniâtre du sauvage pour son fétiche, je pourrais ressentir pour cet être aveuglément confiant cette sorte de compassion affectueuse qu'on a pour un pauvre chien soumis, tremblant, qui ne vous quitte pas du regard; qui lèche la main qui le frappe et qui est encore trop heureux de revenir en rampant servir de coussin à vos pieds, lorsque, par colère ou par caprice, vous l'avez brutalement chassé... Mais si je rencontrais jamais un de ces hommes qui, par je ne sais quelle mystérieuse puissance, s'imposent en despotes du premier regard, avec quelle humble et tendre soumission je m'abaisserais devant lui! avec quelle idolâtrie, moi si impérieuse, je l'adorerais à mon tour! comme j'enchaînerais ma pensée, ma volonté, ma vie à la sienne! à genoux, toujours à genoux devant mon souverain, devant mon dieu, joie, douleur, espérance, désespoir, tout viendrait de lui... et retournerait à lui... Pour qu'il daignât seulement me dire Viens... je serais humble, résignée, lâche, criminelle, que sais-je?... Car la jalousie d'un tel amour peut arriver à la frénésie... à la férocité. Tenez... à cette pensée, oh! à cette pensée, j'ai peur.
En disant ces derniers mots d'une voix brève, Ursule baissa son visage assombri et parut rêveuse.
Gontran était stupéfait.
J'étais épouvantée.
Après quelques moments de silence, Ursule passa la main sur son front comme pour chasser les idées qui semblaient l'avoir tristement préoccupée, et dit en souriant à mon mari, qui la regardait presque avec stupeur:
—Vous le voyez donc bien... vous ne pouvez être ni mon esclave ni mon maître. Nous ne pouvons qu'être amis, et encore ce serait difficile; vous êtes trop homme du monde pour me pardonner vos maladroites déclarations et votre insuccès près de moi. Tout bien considéré, il ne nous reste guère que la chance d'être ennemis à peu près irréconciliables. Ne trouvez-vous pas cette conclusion fort originale? qui aurait dit que notre conversation devait prendre cette tournure-là?
—Sans contredit, madame,—répondit machinalement Gontran, comme s'il eût encore été sous le coup de cet étrange entretien;—sans contredit, cela est fort original. Mais alors puis-je vous demander pourquoi vous avez bien voulu nous consacrer quelque temps?
Avec cette mobilité d'impressions qui la caractérisait, Ursule se mit de nouveau à rire aux éclats en regardant Gontran avec étonnement, et s'écria:
—Ah çà! devenez-vous décidément fou, mon cousin? Est-ce déjà votre passion pour moi qui vous trouble la raison? Comment, vous voulez être le but incessant où tendent toutes mes pensées! Vous ne comprenez rien à mon voyage ici, parce qu'il n'a pas pour but de vous dire: Je vous aime! Mais rappelez donc vos esprits: ce n'est pas du tout à vous, mais à ma chère Mathilde, que je veux consacrer le temps que je passerai a Maran. Mon Dieu! quelle figure vous me faites! Que les hommes sont singuliers! Je vous aurais avoué que depuis longtemps je méditais le dessein perfide de vous enlever à votre femme, que vous auriez trouvé cette indignité toute naturelle, taudis que vous voilà très-contrarié de me voir respecter si scrupuleusement les lois sacrées de l'amitié que vous venez vous-même invoquer.
—Madame!
—Allons, allons, rassurez-vous, je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis; c'est beaucoup plus mon éloignement pour les gens mariés en général et mon peu de penchant pour vous en particulier qui me défend de toute mauvaise tentation... Sans doute j'aime Mathilde de tout mon cœur; mais si une puissance irrésistible m'eût entraînée vers vous, malgré moi j'aurais trahi la confiance de ma meilleure amie... Après cela,—reprit Ursule en souriant de ce rire sarcastique qui donnait à sa physionomie un caractère si insolent et si dédaigneux,—j'offre des chances de combat égales; je suis vulnérable aussi: moi aussi j'ai un mari... qu'on le séduise... c'est de bonne guerre; mais, assez de folies comme cela, mon cher cousin. Maintenant, parlons raison, quel est ce mot que vous avez à me dire, et pourquoi me retenez-vous ici? Mathilde s'impatiente et m'attend peut-être.
Gontran semblait poussé à bout par les railleries d'Ursule. Il lui répondit brusquement:
—C'est justement de Mathilde que je voulais vous parler, madame; quoique je sois un de ces êtres amphibies assez ridicules qu'on appelle maris, ma femme a pour moi un attachement profond, sincère, inaltérable.
—Et elle a parfaitement raison, et fait preuve du meilleur goût; je ne médis des maris que comme amants: hors ces prétentions-là, ils possèdent toutes sortes d'agréments... conjugaux; et vous avez, vous, mon cousin, personnellement, tout le charme nécessaire pour plaire à votre femme.
—C'est parce que je désire continuer de plaire à ma femme, madame, que je serais désolé de lui causer un chagrin violent; elle est assez jeune, assez aveuglée pour m'aimer passionnément, pour tenir à mon amour comme à sa vie... Mais comme elle n'a pas de ces confiances exorbitantes qui font croire qu'on ne peut manquer de nous adorer... comme elle est surtout remplie de la plus charmante modestie, elle redoute certaines comparaisons... sans doute très-dangereuses; et quoique je sois, je l'avoue humblement, un soupirant fort à dédaigner pour vous, elle veut bien craindre...
Ursule interrompit Gontran:
—Toutes ces périphrases veulent dire que Mathilde est jalouse de moi, n'est-ce pas? Voilà donc ce grand secret... Quelle bonne folie!
—J'ai eu l'honneur de vous dire, madame, que rien n'était plus sérieux... Le repos de Mathilde m'est cher avant toutes choses...
—J'en suis convaincue... et vous pouvez, ce me semble, la rassurer mieux que personne, mon cher cousin; quant à moi, je serais désolée de lui causer le moindre chagrin à votre sujet: ce serait impardonnable... je n'aurais ni le plaisir du remords... ni le remords du plaisir.
—Malheureusement, madame, Mathilde a plus que des soupçons, elle a des certitudes. Hier, après la curée, sur la terrasse... elle a vu...
—Que vous avez embrassé mon bonnet! mais c'est charmant... j'en suis ravie, j'ai justement une petite vengeance à tirer d'elle pour lui apprendre à croire aux apparences; laissons-la un jour ou deux dans son erreur, et puis nous la détromperons, et je lui dirai: Voyez-vous, méchante cousine, qu'il faut ne jamais croire à ce qu'on voit!
—Ne pas détromper Mathilde, madame! mais la malheureuse enfant en mourrait. Vous ne connaissez donc pas la noblesse, la candeur angélique de son âme... Vous ne savez donc pas avec quelle sainte ardeur elle m'aime... Oh! Mathilde n'est pas une de ces femmes froidement railleuses qui, parce qu'elles ne sentent rien, affectent de mépriser des sentiments qu'elles sont incapables de comprendre ou d'apprécier... Non... non... Mathilde n'est pas de ces...
—De ces femmes abominables... de ces monstres de perfidie, qui ont l'effronterie de ne pas vouloir prendre pour amant le mari de leur amie intime!—dit Ursule en interrompant mon mari et recommençant de rire aux éclats...
Gontran semblait au supplice. Ursule continua:
—Mon Dieu, que vous êtes donc amusant! et comme l'éloge de cette pauvre Mathilde vient naturellement en aide à votre dépit contre mon insensibilité! Savez-vous qu'il ne fallait rien moins que mes dédains pour amener enfin sur vos lèvres l'éloge de votre femme!
—Vous avez raison, madame,—s'écria Gontran mis hors de lui par ces sarcasmes.—Je n'ai peut-être jamais mieux compris tout ce que valait ce cœur adorable qu'en reconnaissant...
—A quel horrible cœur vous vouliez le sacrifier. Est-ce cela, mon cher cousin? J'aime beaucoup à finir vos phrases, nous nous entendons si parfaitement! Sérieusement, vous avez grandement raison de me préférer Mathilde: d'abord votre fidélité maritale me préservera de votre amoureuse insistance; et puis, franchement, ma cousine vaut mille fois mieux que moi. N'est-elle pas bien plus belle? ne compte-t-elle pas autant de qualités que je compte de défauts? n'y aurait-il pas toujours entre nous une distance énorme? En raison même de son dévouement, de ses vertus, n'est-elle pas fatalement destinée à éprouver les passions les plus sincères, les plus magnifiquement dévouées... et à ne les inspirer jamais... tandis que moi, j'aurai toujours, hélas! l'affreux malheur de les inspirer...
—Sans les jamais ressentir, n'est-ce pas, madame?—s'écria Gontran.—Ah! vous avez raison... Tenez, vous êtes une femme infernale... vous me faites peur...
Ursule haussa les épaules.
—Eh bien, oui, je serais une femme infernale pour ceux qui, je le répète, ne seraient ni mes esclaves, ni mes tyrans; pour ceux-la, s'ils étaient assez fous ou assez présomptueux pour s'éprendre de moi, je serais sans merci, je les raillerais, je les mettrais dans les positions les plus ridicules, peut-être même les plus cruelles, selon mon caprice! Plus ils montreraient d'opiniâtreté à m'aimer, plus j'en montrerais moi, à me moquer d'eux.
—Tenez, ma cousine,—dit Gontran pour mettre un terme à un entretien qui lui pesait,—vous déployez une telle vigueur d'esprit, une telle force de caractère, que je suis de moins en moins embarrassé pour arriver à ce que je voulais vous dire.
—Que voulez-vous me dire?
—Qu'entre parents, entre amis, il est certaines choses qu'on peut s'avouer franchement. Je vous ai dit que Mathilde était jalouse de vous, qu'elle redoutait votre présence... et que...—Gontran hésita.
—Et qu'elle serait tranquille et rassurée si j'abrégeais mon séjour ici?
—Excusez-moi, ma cousine, mais...
—Mon Dieu, rien de plus simple. Pourquoi ne pas m'avoir dit cela tout de suite? Pauvre et chère Mathilde, je regrette pourtant de la quitter sitôt; elle d'abord, puis je regrette vos chasses qui m'amusaient beaucoup; peut-être aussi je vous aurais même regretté, vous, si vous ne m'aviez pas parlé d'amour. C'est dommage pourtant... mais il n'y a rien à faire contre un soupçon jaloux... Il faudra seulement me donner quelques jours pour préparer et pour amener mon mari à ce changement de résolution si soudain; je m'en charge... Ah çà! vous ne m'en voulez pas, mon cousin,—dit Ursule en tendant la main à Gontran avec cordialité.
—Je ne vous en veux pas... mais, je vous l'avoue, jamais je ne me serais attendu à un pareil langage, à de pareilles idées de votre part... je crois rêver.
Ursule reprit avec son sourire ironique:
—Pour une jeune femme qui, en sortant de l'hôtel Maran, est venue habiter une fabrique en province, vous me trouvez assez étrange, n'est-ce pas? vous n'y comprenez rien? Vous ne reconnaissez plus la pauvre victime, la femme incomprise qui écrivait de si larmoyantes élégies à cette pauvre Mathilde, qui en pleurait et qui avait raison, car je pleurais moi-même en les écrivant, et quelquefois même je pleure encore...
—Vous... vous! pleurer...
—Certainement, quand le vent est à l'ouest et qu'il y a dans l'air ce je ne sais quoi qui fait qu'on se pend, comme disait mademoiselle de Maran.
—Toujours mobile, toujours folle,—dit Gontran.
—N'est-ce pas que je suis une drôle de femme? Je parle de tout sans rien savoir, je parle d'émotions de cœur sans les ressentir, j'ai toutes les physionomies sans en avoir aucune; je suis effrontée, moqueuse, inconséquente... Et pourtant, mon cousin, vous ne connaissez de moi que ce que j'en veux laisser connaître. En mal comme en bien, vous êtes encore à mille lieues de la réalité; mais ce dont vous pouvez être certain seulement, c'est que je peux toujours ce que je veux fermement. Ainsi, par exemple, tenez: j'ai plus de physionomie que de beauté, plus de défauts que de qualités, plus de bavardage que d'esprit, j'ai une fortune ordinaire, un nom ridicule... madame Sécherin, je vous demande un peu... madame Sécherin! Eh bien! malgré tout cela, je veux être cet hiver la femme la plus entourée, la plus à la mode de Paris, avoir la maison la plus recherchée et faire tourner toutes les têtes en finissant par la vôtre. Maintenant adieu, mon cousin... Je vais décider mon mari à partir le plus tôt possible... nous irons faire un petit voyage jusqu'à l'hiver... Je vais retrouver Mathilde dans le parc; je lui tairai notre entretien, bien entendu... Pauvre femme! je la plains... pauvre divinité... Hélas! quand on ne sait parler que le langage des anges, ou court grand risque de se trouver ici-bas bien dépareillée. Somme toute, j'aime mieux mon sort que le sien... quoiqu'elle ait l'inqualifiable bonheur de vous avoir pour Seigneur et maître!—ajouta Ursule avec un sourire moqueur.
Elle sortit en faisant un petit signe de tête à Gontran et lui envoya du bout des doigts un gracieux baiser de l'air le plus malin.
Et puis j'entendis ma cousine fredonner en s'en allant un motif de Freischütz de sa voix fraîche et sonore.
CHAPITRE IV.
FRAYEURS
Si j'avais un instant douté du changement extraordinaire que la maternité avait apporté dans mon esprit en le mûrissant tout à coup, en lui révélant un monde nouveau, les idées, les terreurs qui s'éveillèrent en moi ensuite de l'entretien d'Ursule et de mon mari eussent suffi pour me prouver cette incroyable transformation.
Qu'on me pardonne une comparaison bien usée, bien vulgaire... Un admirable instinct apprend à la pauvre mère qui veille sur sa couvée que le point noir, presque imperceptible, qu'on aperçoit à peine dans l'azur du ciel est le vautour féroce, son plus mortel ennemi.
De même, après la conversation d'Ursule et de Gontran, je vis poindre le germe d'un nouveau, d'un terrible malheur dans cet entretien qui, en apparence, semblait devoir me rassurer.
Ma cousine n'aimait pas mon mari, elle raillait même dédaigneusement les galanteries dont j'avais tant souffert....
Avec une effronterie révoltante elle se montrait à lui telle qu'elle était... pire qu'elle n'était peut-être...
Elle avouait avec un superbe cynisme qu'elle ne pouvait être que lâche esclave de l'homme qui la dompterait... maîtresse hautaine de l'homme qui l'adorerait, et coquette impitoyable envers tous ceux qui ne ramperaient pas à ses genoux ou qui ne lui mettraient pas orgueilleusement le pied sur le front...
Elle avait dit encore à Gontran qu'elle ne l'aimerait jamais, parce que l'amour d'un mari était ridicule; parce qu'il l'aimait, lui: et pourtant, par deux fois, elle lui avait jeté cet insolent défi:—Malgré vous, vous m'aimerez toujours...
Avant que d'être mère je serais sortie de ma retraite, rayonnante de bonheur et de confiance; je me serais jetée à genoux en disant: Merci, mon Dieu, vous avez permis que cette femme perfide, audacieuse, se montrât sans fard, dévoilât toute la bassesse, toute la méchanceté de son âme! Un moment mon mari s'est laissé prendre à ces dehors séduisants; mais maintenant il la connaît, mais maintenant il n'aura plus pour elle que mépris et qu'horreur. Quel homme, et Gontran plus que tout autre encore, ne sentirait pas au moins sa fierté révoltée en entendant cette femme lui parler si dédaigneusement!
Comment! lui Gontran, lui si beau, si séduisant, lui gâté par tant de succès, par tant d'adorations, irait non pas aimer mais s'occuper seulement d'une femme qui oserait lui dire: Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais, et je vous défie de ne pas m'aimer!...
Oui, encore une fois, j'aurais remercié Dieu; le calme, le repos, fussent pour longtemps rentrés dans mon cœur.
Mais, hélas! je l'ai dit, en une nuit j'avais, je ne sais par quelle intuition, acquis la triste sagacité, la désespérante sûreté de jugement que les années peuvent seules donner.
Je crois fermement que cette sorte de prescience m'était venue soudainement parce qu'elle pouvait me servir à défendre l'avenir de mon enfant. Hélas! mon Dieu, j'étais bien jeune encore, jamais je ne m'étais appesantie sur les tristes misères de l'esprit humain, il fallait une puissance surnaturelle pour me faire pénétrer ce tissu d'horribles pensées.
Je croyais au bien jusqu'à l'aveuglement; je n'avais pas idée de ces passions dépravées, qui, au lieu de rechercher ce qui est pur, noble, salutaire et possible, sont au contraire honteusement aiguillonnées par l'attrait de la corruption, du cynisme, de l'impossible.
Pouvais-je soupçonner qu'un homme, par cela même qu'une femme sans mœurs lui dirait: Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais!... que pour cela même cet homme dût adorer cette femme avec frénésie?
Non... non, mon Dieu; on m'eût dit que le cœur humain était capable de ces énormités, que je l'aurais nié, que j'aurais pris cela pour un blasphème.
Par quel mystère pourtant... moi jusqu'alors si heureusement ignorante de ces misères, avais-je donc deviné, avais-je donc senti, oui physiquement senti, à un atroce déchirement de mon cœur, que Gontran allait de ce moment aimer cette femme, non-seulement plus qu'il n'avait aimé ses premières maîtresses, non-seulement plus qu'il ne m'aimait... mais plus qu'il n'aimerait jamais?
Quelle voix secrète me disait que cette passion fatale serait la seule, la dernière passion de sa vie?
Quelle voix me disait que les hommes les plus légers, les plus blasés, lorsqu'ils se prennent à aimer et surtout à aimer sans espoir une femme perdue, aiment souvent avec une violence effrayante?
Comment avais-je senti qu'Ursule, dans son manége infernal, avait mis en jeu les passions les plus irritantes de mon mari en lui disant:—Vous êtes beau, vous êtes charmant, vous êtes habitué à plaire, et pourtant je me raille de vous, et pourtant vous m'aimerez, et cet amour sera pour moi une inépuisable raillerie... pour vous un inépuisable chagrin!
Et ce n'était pas encore assez pour cette femme. Comme il lui fallait aviver, exalter l'amour de Gontran en allumant sa jalousie, elle a voulu lui prouver qu'elle ne serait pas pour tous froide, méprisante, moqueuse, comme elle l'était pour lui.
Aussi voyez... voyez... avec quelle ardeur passionnée, délirante, elle lui peint alors l'émotion foudroyante qui bouleversera sa raison et ses sens à la seule approche de l'homme qu'elle aimerait!...
A ces mots, empreints d'un délire brûlant et sensuel, voyez comme son regard s'est perdu, comme sa joue a rougi, comme son sein a battu!...
Et lorsqu'elle parlait de son idolâtrie pour l'homme qui la dominerait en tyran, avec quelle grâce humble, soumise, elle courbait son front charmant! Comme on la voyait agenouillée, les mains jointes, implorant un sourire de son maître en attachant sur lui ses grands yeux bleus noyés de langueur, de tristesse et d'amour!...
Hélas!... hélas! il fallait que la séduction de cette femme fût bien puissante, bien irrésistible, pour que moi, moi sa rivale, moi mère, moi qui avais cette créature en horreur, j'aie senti, j'aie compris qu'en ce moment non-seulement Gontran, mais tout homme, peut-être, devait devenir éperdûment amoureux d'Ursule, tant il y avait en elle de fascination et de charme!
Mon, non, Dieu ne me trompait pas en me donnant ces épouvantables pressentiments! En me montrant le formidable orage qui se formait à l'horizon, il voulait, dans sa miséricorde infinie, qu'une pauvre mère seule et faible pût, sinon éviter, du moins conjurer peut-être les affreux malheurs qui la menaçaient.
Je me sentis presque défaillir lorsque je sortis du cabinet où j'étais restée cachée.
Je trouvai Gontran assis dans un fauteuil, le regard fixe, les bras croisés sur sa poitrine, dans l'attitude de la réflexion et de la stupeur.
Je fus obligée de m'appuyer légèrement sur son épaule pour le rappeler à lui-même...
Il releva vivement la tête, et me dit ces seuls mots avec une expression profonde et concentrée:
—Quelle femme!... quelle femme!... Oh! il faut qu'elle parte, Mathilde, il faut qu'elle parte!
Ces paroles confirmèrent mes soupçons.
Dans la bouche de Gontran, lui toujours si maître de lui, ils avaient une signification effrayante; il aimait cette femme ou il craignait de l'aimer.
Une idée que j'accueillis d'abord comme une inspiration divine, me poussait à apprendre à Gontran ce que je savais de la liaison d'Ursule avec M. Chopinelle, ce dernier ayant sans doute été rangé par elle dans la catégorie des esclaves.
D'abord je ne doutai pas que le dépit d'avoir échoué là où un homme si ridicule avait réussi, ne dût inspirer à Gontran un invincible éloignement pour Ursule; peut-être Gontran eût-il attaché d'autant plus du prix à la conquête d'Ursule, qu'il aurait cru être son premier amour.
Je voulais aussi apprendre à mon mari avec quelle fausseté, avec quelle perfidie Ursule avait amené la rupture de M. Sécherin et de sa mère... J'allais tout dite, lorsque j'hésitai; je me demandai si ces révélations n'irriteraient pas encore davantage la passion de Gontran, si sa vanité ne serait pas encore plus excitée par le dépit d'être moins bien traité qu'un provincial ridicule.
Et puis il pouvait croire Ursule vertueuse, malgré les théories effrontées qu'elle affichait, et se résigner plus facilement à n'être pas aimé d'elle, en songeant que personne n'avait été plus heureux que lui... Mais je craignis que cette dernière conviction ne prêtât peut-être plus d'attraits encore à ma cousine.
Agitée par tant de perplexités, je me résignai à attendre l'inspiration du moment.
Mon mari était retombé dans une sorte de rêverie...
Je lui pris la main, je la serrai tendrement en lui disant:
—Merci... merci, mon noble Gontran, vous m'aviez dit vrai. Enfin Ursule va partir, et nous serons heureux et tranquilles.
Gontran sourit avec amertume et me répondit:
—Vous avez dû être bien contente de me voir ainsi traité par Ursule? cela doit vous rassurer, je l'espère?
Ne voulant pas laisser entrevoir mes craintes à Gontran, je lui dis:
—Sans doute, mon ami, je suis rassurée; mais je ne vois pas en quoi ma cousine vous a si maltraité... Elle plaisantait, d'ailleurs...
—Elle plaisantait?... Et lors même qu'elle aurait plaisanté, n'était-ce pas me traiter avec le dernier mépris?... De ma vie... non, de ma vie... je n'ai été si insolemment joué; je restai là comme un sot, sans trouver une seule parole. Quelle audace! quel cynisme!
—Mais, Gontran, il me semble que ce qu'Ursule vous a dit de plus cruel est qu'elle ne vous aimerait jamais et qu'elle vous défiait de ne pas l'aimer.
—Eh bien! n'est-ce rien que cela?
—Mais cela n'est rien puisque vous m'aimez, Gontran... Votre tendresse pour moi vous empêche de ressentir de l'amour pour elle; il doit vous être indifférent qu'elle ne vous aime pas.
—Sans doute, sans doute, vous avez raison... Ma pauvre Mathilde, je vous aime... Oh! oui, je vous aime... Vous êtes bonne, généreuse, vous!... vous avez du cœur, de l'élévation, de la grandeur d'âme, tandis que votre cousine... Je vous le demande: qu'a-t-elle donc pour plaire, après tout? un minois chiffonné, une taille accomplie, il est vrai, un très-joli pied, de grands yeux tour à tour effrontés ou langoureux, un persiflage impertinent, un grand fonds d'impudence... mais ni cœur, ni âme... Avec cela, comédienne et fausse à faire frémir... Plus j'y pense, moins je peux revenir de mon étonnement. Vous seriez-vous attendue à cela d'elle, toujours en apparence si mélancolique, si doucereuse? Certes, j'ai vu des femmes bien hardies, bien... rouées, passez-moi le terme, mais jamais je n'ai rien rencontré de pareil: j'en étais abasourdi... Ah! que j'aimerais à mater, à dominer un tel caractère! Avec quel bonheur je lui rendrais alors dédain pour dédain, sarcasme pour sarcasme! s'écria involontairement mon mari.
Je cachai mon visage dans mes mains, je fondis en larmes sans dire un mot.
Je n'en pouvais plus douter, Ursule avait frappé juste.
Gontran était si préoccupé par ses pensées, qu'il ne s'aperçut pas de mes larmes.
Il se leva brusquement, et continua en marchant à grands pas:
—Oh! je conçois bien qu'un homme soit sans pitié quand il parvient à maîtriser l'un de ces caractères hautains et insolents... Alors avec quel bonheur on humilie, on outrage même, car elles le méritent, ces créatures jusque-là si orgueilleuses!—Puis il reprit avec un éclat de rire forcé:—Mais c'est à mourir de rire, ces prétentions-là!... madame Sécherin! je vous le demande un peu, madame Sécherin qui veut être à la mode, qui veut avoir la meilleure maison de Paris et se moquer de tout le monde. Ah! ah! ah!... c'est, sur ma parole, fort divertissant... Est-ce que vous ne trouvez pas cela fort plaisant?... Mais, qu'avez-vous? vous pleurez... Mathilde!
—Ah! Gontran, cet entretien nous sera fatal.
—Que voulez-vous dire?
—Il n'y a pas un mot d'Ursule qui n'ait laissé du dépit, de l'amertume dans votre cœur...
—Du dépit! de l'amertume! parce que madame Sécherin dit que je n'ai pas le bonheur de lui plaire! Ah çà, ma chère amie, à quoi pensez-vous? Pour qui me prenez vous? Je n'ai pas grande vanité, mais je ne crois pas que mon mérite souffre une grave atteinte du dédain de madame Sécherin. Ce qui me paraît seulement d'une bouffonnerie excellente, c'est cette prétention de sa part de me rendre amoureux d'elle... Ma pauvre Mathilde, je vous ai fait ma confession; vous avez vu que je vous avais dit vrai: je trouvais Ursule assez gentille; j'ai été, par galanterie, entraîné un peu plus loin que je ne l'aurais voulu... Mais ça n'a jamais été qu'un caprice, assez vif de ma part. Il n'y a rien dans cette femme-là, rien, absolument rien... Amoureux d'elle, moi! Je plains bien les malheureux assez sots pour se laisser prendre à ses filets... Amoureux d'elle! mais ce serait l'enfer!... Avec un tel caractère... amoureux d'elle... moi!... moi!...
Puis Gontran, par un brusque retour, me dit avec une expression, hélas! qui me parut distraite et forcée:
—Moi! amoureux d'elle! comme si je n'avais pas près de moi mille fois mieux qu'elle... comme si je n'avais pas la meilleure, la plus dévouée des femmes... un ange de douceur et de bonté!... Pauvre Mathilde! comment avez-vous pu craindre un instant la comparaison?... vous... vous...
Et il retomba dans une sorte de rêverie.
Les derniers éloges qu'il me donna me firent un mal horrible.
Ils me rappelèrent ces odieuses paroles d'Ursule à mon mari: «Il faut que je vous témoigne de mon dédain pour que vous pensiez à vanter votre femme.»
Ma cousine avait raison, les louanges que me donnait Gontran lui étaient arrachées par le dépit.
En me mettant au-dessus de ma cousine, il pensait plus à la blesser qu'à me flatter.
—Le plus important pour nous,—dis-je à mon mari,—c'est qu'Ursule quittera Maran sous très-peu de jours; elle décidera facilement M. Sécherin à partir.
—Sans doute, sans doute, qu'elle parte; le plus tôt sera le mieux.
—Mon ami,—dis-je à Gontran après un moment de silence,—permettez-moi de vous parler en toute franchise.
—Je vous écoute, ma chère amie.
—Ne trouvez-vous pas étrange que cet entretien, qui aurait dû me rassurer complètement, puisqu'il vous justifiait à mes yeux, produise sur vous et sur moi un effet contraire?
—Comment cela? Je ne vous comprends pas.
—Ursule a dit qu'elle ne vous aimait pas, qu'elle ne vous aimerait jamais; que vos galanteries étaient sans conséquence, et qu'elle partirait le plus tôt possible... Et pourtant, vous le voyez, je pleure... Et pourtant vous ne pouvez cacher votre agitation.
—Eh! mon Dieu!—s'écria Gontran avec impatience...—c'est tout simple... Vous pleurez... parce que vous pleurez de rien.. Je suis agité parce qu'il est de ces choses qui, malgré soi, blessent l'amour-propre... Que prétendez-vous conclure de cela? Allez-vous vous faire l'écho d'Ursule, et dire comme elle que je suis ou que je serai amoureux d'elle? C'est absurde; seulement je vous avoue qu'elle m'a impatienté, je ne suis pas habitué à être raillé de la sorte: voilà tout. Il y a mille manières de dire les choses. Elle m'aurait dit tout simplement: J'ai été un peu coquette pour vous, oublions cela; restons bons amis: si ma présence excite la jalousie de Mathilde, je partirai... rien de mieux; mais à quoi bon cette profession de principes... et quels principes! A quoi bon me dire effrontément que, si je ne lui plais pas, d'autres lui plairont peut-être?... A quoi bon exprimer d'une manière si passionnée, pour ne pas dire plus, l'ivresse qu'elle éprouverait dans telle ou telle occasion?... Femme incompréhensible!... C'est que, dans ce moment-là, elle avait l'air véritablement émue... En vérité, je m'y perds... c'est une énigme... Mais qu'un autre que moi s'amuse à en chercher le mot; je lui souhaite bien du plaisir! Après cela, une volonté de fer... elle a voulu apprendre à monter à cheval et elle y monte à merveille; elle s'est mis dans la tête d'être, l'hiver prochain, une femme à la mode, elle est bien capable d'y réussir: elle a tout ce qu'il faut pour cela...
—Vous pensiez tout à l'heure le contraire, mon ami; vous disiez que c'était, de sa part, une prétention ridicule.
—Ah! mon Dieu, ma chère... si vous venez sans cesse épiloguer mes moindres paroles, cela devient insupportable,—dit mon mari en frappant brusquement du pied.—Je vous parle en toute confiance, en toute sécurité, ne cherchez pas dans mes paroles autre chose que ce que je dis.
Je regardai Gontran avec un étonnement douloureux.
—Mon ami, je vous ferai une seule observation... Depuis la fin de cet entretien, vous m'avez sans cesse parlé d'Ursule et vous n'avez pas eu la moindre pensée pour notre enfant...
Mon mari passa les mains sur son front et s'écria avec émotion.
—Pauvre et excellente femme!... c'est vrai, pourtant, ah! c'est mal, bien mal, pardon, Mathilde... Tiens ces seuls mots de toi me rappellent à mes devoirs, à mon amour; ces seuls mots me calment et me consolent d'une sotte et ridicule blessure d'amour-propre. Eh bien! oui, pardonne-moi ce dernier éclair d'orgueil. Oui, je me suis senti malgré moi un peu piqué de n'avoir pas fait la moindre impression sur Ursule; sais-tu pourquoi? parce que le sacrifice que j'aurais eu à te faire eût été plus grand. Crois-moi, rien ne me sera plus facile que d'oublier cette femme diabolique... Tu as raison, mon ange bien-aimé; notre enfant... pensons à notre enfant. Entre cette douce espérance et mon amour pour toi, pour toi désormais bien rassurée sur moi, le bonheur nous sera facile. Pardon encore d'avoir pris à cœur les sarcasmes d'Ursule; mais c'est qu'aussi elle me raillait à vos yeux, et, je ne vous le cache pas, Mathilde, je suis très-fier de moi depuis que je suis à vous. Pourtant, comme, après tout, vous m'aimez toujours autant, n'est-ce pas? nous ne penserons plus à cette scène ridicule que pour nous moquer de moi-même; ou mieux, parlons de notre enfant: ces douces causeries seront notre refuge assuré contre toutes ces pensées mauvaises.
L'arrivée d'un de nos fermiers qui voulait parler à mon mari termina cet entretien.
Gontran sourit.
Mon premier mouvement fut d'être charmée des douces paroles qu'il venait de me dire avec sa grâce habituelle: puis il me sembla que son accent avait été nerveux, saccadé; que ses regards n'étaient pas d'accord avec son langage.
On eût dit qu'il voulait s'étourdir sur sa situation, ou me rassurer par quelques mois de tendresse.
Cependant il y avait quelque chose de touchant, de pénétré dans son accent.
Néanmoins, plus je réfléchis à l'impression qu'Ursule avait faite sur lui, plus je crus à un danger imminent.
Quelques jours auparavant j'aurais pleuré, pleuré, puis tenté quelques plaintes timides et stériles; mais, appelée à de nouveaux devoirs, je voulus changer complétement de conduite.
Je compris que je devais craindre la violence des chagrins, leur réaction pouvait être fatale à mon enfant; je me promis donc de tâcher désormais de ne jamais m'affliger pour des vanités, de me roidir contre ma susceptibilité, de m'endurcir contre les souffrances morales, et d'être, si cela se peut dire, extrêmement sobre de douleurs.
Les circonstances présentes devaient mettre ma nouvelle résolution à une rude épreuve.
J'essuyai mes larmes, je songeai froidement à ma position.
De ce moment, pour n'être plus écrasée sous les débris de mes espérances, j'envisageai bravement la vie sous les douleurs les plus sombres.
Je ne m'abuse pas sur la cause de cette courageuse résolution, je possédais un trésor de bonheur et d'espérance que rien au monde ne pouvait me ravir.
Quel que fût l'avenir, mon enfant me restait: car j'avais la conviction profonde, inébranlable, que Dieu m'avait envoyé cette suprême consolation dans mes chagrins, comme une religieuse récompense de mon dévouement à mes devoirs.
Cette foi aveugle à la protection divine m'empêcha d'avoir jamais la moindre frayeur sérieuse sur la vie future de ce petit être qui doublait ma vie, qui devait me faire oublier bien des souffrances.
Je me traçai un plan de conduite avec la ferme résolution de n'en pas dévier.
Huit jours suffisaient à Ursule pour décider son mari à quitter Maran; si au bout de huit jours elle n'était pas partie, si d'ici là j'acquérais la conviction que ses dédains affectés n'étaient qu'une perfide manœuvre de coquetterie, j'étais résolue de suivre les conseils de madame de Richeville.
Une fois seule avec Gontran, j'espérais par ma tendresse, par l'intérêt que devait lui inspirer l'état dans lequel je me trouvais, j'espérais, dis-je, chasser Ursule de sa pensée.
Sinon, si son amour pour elle grandissait avec les obstacles; si je succombais après avoir lutté contre la détestable influence de cette femme, de toutes les forces de mon amour, de mon dévouement, je succomberais du moins avec dignité: mon enfant me resterait, et je vivrais pour lui seul.
Il m'est impossible de dire le calme, la confiance, que me donna cette résolution.
Je n'avais plus, comme par le passé, de ces effrois vagues, de ces douleurs sans but et sans bornes.
C'est qu'autrefois... l'amour de Gontran perdu... il ne me restait rien, rien qu'un désespoir immense, rien qu'une vie misérable et stérile, rien que quelques pâles souvenirs qui devaient rendre, par comparaison, le présent plus cruel encore.
Je m'agenouillai pour remercier Dieu de ne m'avoir pas endormie dans une fatale confiance.
Sans vouloir descendre à un honteux espionnage, je me promis de tout observer attentivement, de ne rien omettre de ce qui pouvait m'éclairer.
CHAPITRE V.
MADEMOISELLE DE MARAN.
Le lendemain de cette scène, quel fut mon étonnement de recevoir un mot fort bref de mademoiselle de Maran! Elle m'annonçait qu'elle arriverait en même temps que sa lettre, et qu'elle m'apprendrait elle-même la cause de sa venue.
On eût dit en vérité que cette femme, avertie par un secret instinct des nouveaux chagrins qui m'accablaient, venait pour jouir de mes tourments.
Si j'avais moins connu mademoiselle de Maran, je me serais étonnée de l'audace de sa visite en me rappelant que la dernière fois que je l'avais vue, elle n'avait pas dissimulé la haine qu'elle me portait.