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Marie

Front matter (continued 3)

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La législature de la Géorgie statua que les Indiens n'étaient point propriétaires, mais seulement usufruitiers; qu'il appartenait à la souveraineté nationale de fixer la durée de cet usufruit; et, déclarant qu'il avait cessé, elle autorisa les Américains à prendre les terres des Indiens; ceux-ci, peu versés dans les distinctions que fait la jurisprudence entre l'usufruit et la propriété, ne comprirent rien à ce décret, sinon qu'on les chassait pour se mettre à leur place; ils protestèrent encore une fois… La querelle fut déférée au jugement de la cour suprême des États-Unis; ce tribunal auguste, placé au sommet de l'échelle sociale, dans des régions inaccessibles aux basses passions, se prononça solennellement en faveur des indigènes, et déclara qu'on n'avait point le droit de les déposséder: le débat semblait terminé. Cependant, comme des gens d'affaires ne manquent jamais de raisons légales, même pour désobéir aux lois, les Géorgiens repoussèrent avec mépris l'arrêt de la suprême cour, disant que la question jugée par ce tribunal n'était point de sa compétence. Ce n'était pas déclarer la guerre, niais c'était la rendre inévitable.

Tous ces faits s'étaient passés peu de temps après mon départ de Baltimore; ils avaient excité une vive indignation dans toutes les âmes généreuses. Nelson, qui toute sa vie avait éprouvé une profonde sympathie pour le malheur des Indiens, ne put, à la nouvelle de ces événements, contenir l'ardeur de son zèle. «Ces malheureux, s'écria-t-il, trouveront quelques sentiments de pitié dans la Nouvelle-Angleterre; mais aucun habitant du Sud ne les secourra contre l'oppression: une faible distance me sépare d'eux; je leur dois mon appui; j'irai soutenir leurs droits, et saurai si la justice et la loi sont devenues de vains mots dans un pays où jadis elles régnaient en souveraines.»

Nelson passa aussitôt dans la Virginie, et de là dans le pays des Chéroquis, laissant Georges auprès de Marie. Il gagna d'abord la confiance des Indiens en leur parlant de religion, et tenta de se faire entendre des Géorgiens en tenant le langage de la raison et de l'équité. Ses paroles eurent de la puissance sur les uns et sur les autres; elles animèrent les Chéroquis à la défense de leurs droits, et firent chanceler les convictions de plusieurs Américains, jusque-là fort ennemis des indiens, et qui soupçonnèrent pour la première fois que leur haine était aussi injuste que cruelle. Cependant le plus grand nombre des Géorgiens s'endurcit dans ses instincts cupides; et la conduite de Nelson les irrita tellement, que la législature, se faisant l'instrument de leurs passions, ordonna que le ministre presbytérien fût jeté dans une prison, comme fauteur de guerre civile. Cette violence excita une grande rumeur parmi les Indiens et leurs partisans. Un régiment de l'armée des États-Unis fut envoyé par le président pour prêter main-forte à l'arrêt de la suprême cour, dont les Géorgiens méconnaissaient l'autorité. Ceux-ci, de leur côté, bravant le gouvernement fédéral, convoquèrent leurs milices; et tout annonçait une violente et prochaine collision, lorsque, cédant, soit à un sentiment de crainte, soit à l'ennui d'une existence sans cesse troublée par la chicane et la mauvaise foi, la moitié des Chéroquis se résolut à l'exil, et, sans formalité, livra aux Américains les terres, objet de leur convoitise. Après une détention de deux mois, Nelson fut tiré de son cachot: il revint aussitôt à Baltimore, se ressouvenant peu des traitements barbares qu'il avait subis, mais le coeur pénétré des infortunes qu'il avait vues, et dont il avait inutilement tenté d'adoucir la rigueur. Dès le retour de Nelson à Baltimore, Georges en était parti pour venir à New York. Après m'avoir raconté ces tristes événements, le fils de Nelson m'entretint longuement de sa soeur. Je ne me lassais point de l'entendre et de l'interroger… il me dit de Marie des choses si touchantes, que j'eus honte de mes incertitudes. J'oubliai les funestes chances de l'avenir, pour ne penser qu'à mon amour… c'est d'ailleurs un lien puissant que l'estime d'un ami! Georges, si sincère, si confiant dans mes sentiments pour sa soeur, m'enchaînait plus par sa droiture qu'il ne l'eût pu faire par la ruse et par l'habileté.

Je ne tardai pas à remarquer dans la physionomie de Georges quelque chose d'extraordinaire: son langage, ouvert et naturel quand il me parlait de sa famille, devenait mystérieux et embarrassé dès que notre conversation prenait un tour plus général. Des réticences, des exclamations brèves, des mouvements soudains et comprimés, tout annonçait en lui le travail intérieur d'un sentiment profond qu'il s'efforçait vainement de renfermer en lui même. Je ne fus pas longtemps sans comprendre que le trouble dont je le voyais agité se rattachait à sa position d'homme de couleur. Quelques-unes de mes observations sur la misère des noirs l'avaient fait tressaillir, et, comme je lui peignais avec émotion les injustices que j'avais remarquées dans la société américaine, j'aperçus une ombre de sourire errer sur ses lèvres, et, saisissant ma main, il me dit d'une voix ferme: «Ami, prenons courage, nous verrons des temps meilleurs… les jours de liberté ne sont pas loin… l'oppression qui pèse sur nos frères de Virginie est à son comble… la même tyrannie poussera les Indiens à la révolte… bientôt…» Et, comme s'il eût regretté d'avoir dit ces mots, il s'arrêta tout à coup; son visage devint sombre, son regard terrible. Il avait cessé de parler, mais sa pensée suivait son cours. Je l'interrogeai: «L'avenir, me dit-il d'un ton mystérieux, un avenir prochain vous répondra.» Ces paroles, et l'accent dont il les avait prononcées, étaient propres à m'inquiéter; cependant Georges écarta ce sujet. Alors nous nous abandonnâmes à ces doux entretiens que l'amitié seule connaît, et dont l'amour peut seul fournir le texte. Il est si rare de rencontrer un ami qui comprenne les mystères du coeur!

Georges ne m'offrait pas un confident vulgaire: ce titre de frère de la femme que, j'aimais donnait à mon amitié pour lui tous les charmes d'un sentiment plus tendre; il y avait dans son âme un peu de l'âme de Marie… celle que ……. et, dans sa confiance naïve, il aimait d'avance en moi l'époux de sa soeur.

Tout en nous épanchant ainsi l'un dans l'autre, nous allions où le hasard conduisait nos pas, et nous vînmes à passer près du théâtre de New York. La foule s'agitait à l'entour, nous nous approchâmes, et j'y entendis quelques voix prononcer ces mots: Napoléon à Schoenbrunn et à Sainte-Hélène. C'était l'annonce de ce spectacle qui peuplait les abords du théâtre, ordinairement déserts, et arrachait les Américains à leur indifférence accoutumée.

Le nom de Napoléon est grand dans tous les mondes! il n'est point de contrée si lointaine qui n'ait reçu le reflet de sa gloire; point de sol si ferme qui n'ait tremblé de sa chute. Le Français peut voyager par tout pays sans craindre le mépris et l'injure; il trouve partout bon visage d'hôte; l'honneur du nom français est toujours là pour le recevoir.

L'Américain de la Louisiane et l'Anglais du Canada n'avouent point la France malheureuse et abaissée; mais, quand vous leur parlez de Napoléon, ils se rappellent tout d'un coup que leurs aïeux étaient Français.

J'entraînai Georges au théâtre, attiré moi-même bien moins par un intérêt d'amusement que par un instinct d'orgueil national. Hélas! j'étais loin de prévoir que cette soirée terminerait amèrement un jour qui n'avait pas été sans douceur.

Je jouissais vivement d'un spectacle qu'un an auparavant j'avais vu en France. Le costume, le geste, la parole brève, et le silence de l'homme du siècle, étaient aussi puissants sur l'assemblée américaine que sur une réunion de Français; le nom de Napoléon était, à vrai dire, toute la pièce; car le plus grand nombre des spectateurs ne comprenait pas un mot de notre langue. Cependant l'enthousiasme était général: la liberté applaudissait la gloire.

Je sentais enfin arriver jusqu'au fond de mon âme une impression de bonheur, lorsque mon oreille est subitement frappée du bruit de clameurs violentes qui s'élèvent de l'assemblée; je regarde au- dessous de moi, et vois mille gestes injurieux dirigés vers la place que j'occupais auprès de Georges. Bientôt nous entendons ces cris: «Qu'il sorte! C'est un homme de couleur!» Tous les regards étaient fixés sur nous. Les exclamations s'apaisaient par intervalles, mais bientôt elles recommençaient avec une nouvelle force; la foule passait alternativement du calme à l'agitation et de l'agitation au calme, comme si le fait qui l'irritait lui eût paru tour à tour certain et douteux. Je distinguai, dans la multitude, un homme qui paraissait diriger le mouvement, et faisait de grands efforts pour communiquer aux autres son indignation feinte ou réelle: «Quelle honte, s'écriait-il, un mulâtre parmi nous!» En parlant de la sorte, il montrait Georges du doigt. Alors un cri général s'élevait dans la salle: «Qu'il sorte! c'est un homme de couleur!»

Je compris, dès l'origine de cette scène, tout ce qu'elle aurait de funeste, et mon coeur se serra. Georges demeurait immobile et muet; ses yeux lançaient des éclairs de fureur. Cependant les clameurs allaient toujours croissant: le trépignement devenait général. Alors un homme se lève dans la foule, et, du geste, imposant silence, il fait signe qu'il va parler. Chacun se tait aussitôt. «Pourquoi,» dit cet Américain, dont je n'ai jamais su le nom, et qu'à sa philanthropie j'eusse pris pour un quaker si les quakers ne s'interdisaient le théâtre; «pourquoi chasser de la salle celui qu'on désigne! rien n'indique qu'il soit de race noire: on dit que c'est un homme de couleur, mais on ne le prouve pas.» Ces paroles, prononcées froidement, furent accueillies avec un léger murmure d'approbation. Aucune voix ne s'éleva pour contredire; l'instigateur de la querelle n'était plus à la place où je l'avais remarqué. Le calme, qui, chez les Américains, a quelque chose d'une passion violente, avait soudain repris sur eux son empire; et un orage terrible était conjuré, lorsque Georges, dont la colère longtemps étouffée avait besoin d'éclater: «Oui,» s'écria il d'une voix formidable, en promenant sur l'assemblée un regard qui semblait la défier; «oui, je suis un homme de couleur.» Un tonnerre de clameurs accueillit cette déclaration. «Qu'il sorte, le misérable! l'infâme! cria-t-on de toutes pins. Le fils de Nelson restait impassible. L'irritation de la multitude était arrivée à son comble; déjà elle éclatait en grossières injures. Alors se levant de son siège et envoyant aux spectateurs un geste méprisant: «Lâches! s'écria Georges, qui vous liguez mille contre un seul, je vous défie tous et vous demande raison de vos outrages!»

Cette apostrophe violente et digne excita une huée de rires et de murmures. Cet homme trouble le spectacle, dit sans s'émouvoir un Américain qui était près de moi; il est de couleur, et s'obstine à rester parmi nous.»

Il disait ces paroles en montrant Georges à des agents de police survenus pour exécuter les ordres du public. «Quelle honte!» m'écriai-je; et, me tournant vers l'Américain, dont la tranquille inimitié m'irritait plus que la bruyante haine de la foule:

— «Je suis heureux, lui dis-je, dans la confusion générale de pouvoir distinguer un ennemi; celui que vous insultez m'est aussi cher qu'un frère, et je vous demande réparation de l'outrage fait à mon ami. — Votre ami! vous êtes donc aussi un homme de couleur?»

— Si je l'étais je n'en aurais point de honte; mais détrompez- vous, et si vous ne donnez point satisfaction aux gens d'origine africaine, vous ne la refuserez pas sans doute à un Français.»

L'Américain me répondit avec un grand sang-froid: — «Je suis venu ici pour le spectacle, et non pour avoir un duel… non, je ne me battrai point… faut-il, parce que ce mulâtre s'entête à rester ici, que je vous tue ou que je sois tué par vous?»

— «Quelle lâcheté, m'écriai-je dans un transport de colère et d'indignation….»

Et j'allais le frapper au visage, lorsque je vois Georges se débattant entre les mains des hommes de la police, qui l'arrachaient de sa place; l'aspect des violences auxquelles il se livrait fut peut-être ce qui me rendit calme; je sentis tout le danger d'une lutte déjà trop grave; je saisis Georges et l'entraînai hors du théâtre en lui disant ces mots toujours puissants sur lui: «Pensez à Marie.» Je m'empressai de satisfaire l'autorité; nous nous transportâmes chez un alderman, auquel je donnai caution pour Georges et pour moi. La liberté lui fut aussitôt rendue.

Aux États-Unis comme en Angleterre, l'argent est un passeport universel, et il n'y a guère de lois pénales qu'on ne puisse éluder en payant. Ce phénomène se conçoit encore dans un pays aristocratique comme l'Angleterre; mais il se comprend à peine au sein d'une démocratie qui ne reconnaît point la supériorité des richesses [38].

Le lendemain, Georges avait passé de l'exaspération la plus violente à une fureur muette et sombre; son silence m'effrayait plus que les éclats de sa colère: je l'entendis murmurer sourdement ces paroles: «Quelle destinée! recevoir l'outrage, et ne le point venger!…»

— «Ami, lui dis-je en l'interrompant, n'exhale point cette plainte en ma présence; car je suis heureux; c'est moi qui vengerai ton injure; l'orgueilleux Américain sera bien forcé de m'accorder la réparation qu'il refuse à ton sang…»

Tandis que nous parlions ainsi sur la voie publique, notre attention fut excitée par un entretien assez vif auquel se livraient plusieurs personnes réunies. La querelle du théâtre était le sujet de leurs débats. — «C'est,» disait l'un des interlocuteurs, «une chose étrange que l'audace des gens de couleur.» — «Que pensez-vous,» disait un autre, «de ce Français qui propose un duel à un Bostonien? — On dit que le Yankee a reçu un soufflet. — Eh bien! celui qui l'a donné aura un procès!» (Voir note à la fin de l'ouvrage)

— «Quels hommes!» s'écria Georges avec mépris, et nous nous éloignâmes.

Telle est en effet l'opinion publique dans le Nord des États-Unis. Toutes les querelles aboutissent aux tribunaux; on suit dans toute sa rigueur le principe que nul ne doit se faire justice soi-même; et chacun la demande à la loi.

Il n'en est point ainsi dans tous les États du Sud et de l'Ouest; là le duel se retrouve, ou du moins quelque chose qui lui ressemble.

Ce n'est plus ce combat élégant, aux armes courtoises et chevaleresques, où l'on voit, moins avides de sang que d'honneur, deux champions intrépides qui craignent presque autant d'être vainqueurs que vaincus; et qui, rivaux plutôt qu'ennemis, plus esclaves d'un préjugé que d'une passion, aspirent moins à triompher l'un de l'autre par la force et l'adresse, qu'à se vaincre en générosité.

En Amérique, le duel a toujours une cause grave, et le plus souvent une issue funeste; on envoie ou l'on accepte un cartel, non pour être agréable au monde, mais afin de complaire à son ressentiment. Le duel n'est pas une mode, un préjugé, c'est un moyen de prendre la vie de son ennemi. Chez nous, le duel le plus sérieux s'arrête en général au premier sang; rarement il cesse en Amérique autrement que par la mort de l'un des combattants.

Il y a dans le caractère de l'Américain un mélange de violence et de froideur qui répand sur ses passions une teinte sombre et cruelle; il ne cède point, quand il se bat en duel, à l'entraînement d'un premier mouvement; il calcule sa haine, il délibère ses inimitiés, et réfléchit ses vengeances.

On trouve, dans l'Ouest, des États demi sauvages où le duel, par ses formes barbares, se rapproche de l'assassinat; et même dans les États du Sud, où les moeurs sont plus polies, on se bat bien moins pour l'honneur que pour se tuer.

Du reste, cette barbarie du duel en Amérique est la meilleure garantie de sa prochaine disparition, il ne peut résister à l'influence d'une civilisation en progrès; au contraire, on le voit se maintenir, en dépit des lumières, dans les pays où l'aménité même de ses formes le protége, où il tient par de profondes racines à l'élégance des moeurs et aux préjugés de l'honneur.

La scène du spectacle avait jeté Georges dans une situation morale impossible à décrire: le trouble de son âme était extrême, et de violentes passions y fermentaient sans doute; il paraissait maître de ses emportements; on voyait de la résignation dans sa colère: cette puissance de Georges sur lui-même m'effraya; il me parut que sa tête roulait quelque dessein important, et qu'il n'échappait à l'empire d'un sentiment que parce qu'il était sous le joug d'une idée; il passait ses nuits en méditations: et, je lui voyais pendant le jour des relations étranges avec des gens de couleur dont il ne m'avait jamais parlé; redoutant tout de ce caractère impétueux et de ce coeur blessé, je fis entendre au frère de Marie tous les conseils que peut inspirer l'amitié la plus tendre; vingt fois je crus que le secret sortirait de sa poitrine gonflée… mais, à l'instant où sa bouche allait tout révéler, un mouvement, en quelque sorte convulsif, portait sa main sur ses lèvres et refoulait dans son sein le mystère prêt à s'échapper.

Cependant, pour prévenir de plus fâcheuses conséquences, je m'empressai de faire quelques démarches auprès des autorités de New York. Je rendis visite au gouverneur de l'État, au chancelier, au maire et au recorder de la ville; je trouvai chez ces magistrats une simplicité qui me surprit et une bienveillance dont je fus touché: point de luxe dans leurs habitations, point d'affectation dans leurs manières, point de hauteur dans leurs personnes; rien qui annonçât des hommes de pouvoir. Aux États- Unis, comme il n'existe point de rangs, il n'y a point de parvenus, et, partant, point d'insolence; et puis les fonctionnaires publics changent si souvent et savent si bien que leur règne est éphémère, qu'ils ne cessent pas d'être citoyens pour s'épargner la peine de le redevenir.

Chacun d'eux parut fort étonné de l'intérêt que je portais à un homme de couleur; cependant nul ne m'en blâma; ils approuvaient même ma conduite, envisagée sous le point de vue philosophique.

J'avais été recommandé au gouverneur par un de ses amis; il m'écouta sans m'interrompre une seule fois (chose étrange de la part d'un fonctionnaire public). Quand j'eus cessé de parler, il réfléchit et me dit: «J'arrangerai cette affaire.» Je lui objectai que la justice en était saisie: «Qu'importe?» me répondit-il. Le lendemain même il m'annonça qu'aucune poursuite judiciaire ne serait dirigée ni contre Georges ni contre moi.

Dans une république, les fonctionnaires ont moins de pouvoir défini que dans les gouvernements monarchiques et plus d'autorité discrétionnaire. Le peuple craint toujours de déléguer trop de sa souveraineté; il concède peu à ses agents, mais il leur laisse faire beaucoup quand il les voit agir dans le sens de ses passions. Le public du théâtre avait exprimé la volonté qu'on expulsât Georges de la salle; mais le gouverneur pensait avec raison que nul ne tenait à ce qu'on le mît en jugement. Cela étant, la justice n'avait plus rien à faire. Le ministère public, n'est point aux États-Unis comme en France, ardent à s'établir le redresseur de tous les torts et le vengeur de toutes les injures privées. Chez nous, on suit la loi; en Amérique, l'opinion.

Je regardai comme un bonheur inespéré d'avoir échappé aux embarras que pouvait nous susciter la violence de Georges. Celui-ci donna peu d'attention à l'heureuse issue de mes démarches; il ne remarqua les bons procédés des magistrats que pour s'en affliger, car rien n'est aussi amer que le bienfait au coeur d'un ennemi. Quelques jours après, il me quitta pour retourner à Baltimore. Je ne parvins point à pénétrer le motif qui l'avait amené à New York. Hélas! j'eusse multiplié mes questions et mes conseils, si j'eusse deviné l'objet de ce voyage et prévu les malheurs qui devaient suivre.

Chapitre XI Suite de l'épreuve — 3 — Épisode d'Odéna

Le départ de Georges me fit retomber dans l'abattement et le dégoût de la vie: un ami qui nous quitte pendant les jours d'infortune, c'est un état qui fait défaut à notre faiblesse; c'est le rayon de lumière, seule joie du sombre cachot, qui se retire et laisse le captif dans l'horreur des ténèbres.

Le terme de mon épreuve approchait; encore deux mois et je reverrais la fille de Nelson. Mais combien l'état de mon âme était changé depuis mon départ de Baltimore!

L'amour de Marie était encore le grand intérêt de ma vie; cependant il ne remplissait plus seul mon âme. Je croyais encore à l'avenir heureux; mais non plus à cet avenir immense de bonheur que la soeur de Georges m'avait fait entrevoir. Il y a dans l'amour d'un jeune coeur une bonne foi d'espérance qui se rit des tempêtes et qu'un souffle d'infortune suffit pour dissiper. Au temps de mes illusions, j'admettais à peine que, dans la coupe délicieuse de l'existence, il se rencontrât un peu d'amertume; maintenant j'étais prêt à rendre grâce à Dieu, si, dans le calice amer de la vie, je trouvais quelques gouttes de félicité.

Mon coeur était plein de Marie, mais mon amour pour elle était inséparable de la crainte trop légitime des maux qui nous menaçaient. Mes inquiétudes renaissaient plus vives, mes douleurs plus cruelles et mes hésitations elles-mêmes osaient se représenter à mon esprit.

Il se passait en moi quelque chose d'étrange: l'approche de mon union avec celle que j'aimais m'épouvantait, et cependant les deux derniers mois d'épreuve me pesaient d'un poids accablant.

Je me sentis alors dévoré par une fièvre ardente de méditations et de rêveries; mille projets se succédaient dans ma pensée, aussitôt abandonnés que conçus. J'étais tout à la fois la proie d'une accablante oisiveté et d'une activité morale qui ne me donnait point de relâche; le vide de mes jours se remplissait de tourments, de soucis et d'agitations; ce n'était plus ce vague de l'âme qui se sent mille appétits, sans avoir de quoi se nourrir, et qui, faute d'aliments, se dévore elle-même; mes passions allaient à leur but; mon destin était fixé, destin de joie et de souffrances confondues ensemble. Mais je n'avais pas même la ressource du malheureux que sa propre douleur occupe, n'étant en possession de rien, sinon de mes ennuis, des longueurs du présent et des attentes de l'avenir.

Les yeux attachés sur cet avenir ténébreux, j'essayais d'en pénétrer les mystères; mais en vain. Le dernier effort de ma vue était d'apercevoir dans le lointain un mélange de biens et de maux. Je ne pouvais aimer Marie sans bonheur, ni vivre dans la société américaine avec une femme de couleur sans d'affreuses misères: mais quelle serait la somme des peines et celle des plaisirs? comment se ferait cette division de bonne chance et de mauvais sort? la part de l'infortune n'excéderait-elle point nos forces? le ciel nous enverrait-il, au moins par intervalles, un jour calme et serein pour sécher les pluies de l'orage, et nous reposer des secousses de l'ouragan?

Et regardant au plus loin de l'horizon, qu'avait agrandi ma rêverie, j'y cherchais quelques douces clartés; mais le plus souvent, je n'y voyais qu'un nuage triste et sombre. Tantôt, dans ma faiblesse, je pliais sous le découragement; une autre fois, relevant la tête avec orgueil, je me demandais si ces menaces de l'avenir ne pouvaient pas être conjurées.

Au milieu de ces alternatives de force et d'infirmité, de courage et de désespoir, il me vint une grande pensée, qui se présenta lumineuse à mon esprit, et me saisit d'enthousiasme en ranimant dans mon sein la flamme à demi éteinte de mes premières espérances.

Je venais de voir la société américaine dominée par un préjugé qui blessait ma raison, mon intérêt et mon coeur. Ce préjugé devait-il durer éternellement? Je ne le pouvais croire. J'entendais dire sans cesse que chaque jour l'opinion publique s'éclairait sur ce point. Serait-il donc impossible de hâter ce progrès des esprits? Quelle gloire pour l'homme appelé par son destin ou par son génie à redresser une si funeste erreur! Si j'étais cet homme! si j'anéantissais chez les Américains une haine aveugle et cruelle! je n'aurais pas seulement le mérite et la joie d'une noble action, je recevrais encore le bonheur pour récompense! L'odieuse prévention qui flétrit la race noire étant corrigée, Marie ne serait plus réprouvée parmi les femmes! Eh bien! j'entreprendrai de grands travaux! je veux briller dans les lettres et dans les arts! mon ambition doit être sans limites, car le but est immense! un succès sera le gage d'un autre succès. Si je m'élevais jusqu'à la célébrité! Si, dans cette contrée novice, je faisais, poète inspiré, vibrer des âmes vierges d'enthousiasme! Alors je deviendrais un homme puissant dans ce pays, où l'opinion publique est souveraine! Alors je dirais à ce monde accoutumé de m'entendre: «Il est une femme que vous haïssez; moi, je l'aime; vous lui jetez vos mépris; moi, je l'entoure de mes adorations. Une femme de couleur, dites-vous. Non, détrompez-vous, ce n'est pas une femme: c'est un ange. Nulle créature humaine n'est l'égale de Marie. Marie est belle; et tant de modestie décore sa beauté! elle est brillante; et la nature mêle tant de grâces à ses talents pour les rendre aimables! elle est infortunée; et un si doux parfum de mélancolie s'exhale des pleurs qu'elle répand!»

S'il se trouvait des âmes insensibles à ma voix, je voudrais, ranimant le ciseau de Phidias, exposer à tous les yeux les traits charmants de mon amie, et je dirais: «Regardez cette tête chérie, son front n'est-il pas celui d'une vierge candide et pure? quelle tache déshonore sa beauté? où trouver la souillure que vous lui reprochez? Ce marbre éblouit vos regards; mais le visage de Marie le surpasse encore en blancheur!»

Et le monde, entraîné par mes chants, irait se prosterner au pied de mon idole!

Tel fut mon projet; c'était une pensée hardie, mais elle était généreuse et belle! quel admirable but à poursuivre! quelle gloire dans le succès! quel prix dans la récompense! Il me fallait, pour être heureux, devenir un artiste célèbre, oui un poète illustre! le génie était pour moi la condition du bonheur! Marie serait honorée parmi les femmes, si je devenais grand parmi les hommes! mon coeur bondissait à cet appât sublime, impatient qu'il était de porter à mon esprit les nobles inspirations que la tête seule ne donne pas.

Hélas! pourquoi vous entretiendrai-je plus longtemps d'un projet qui fut une nouvelle illusion de ma vie, et qu'il me fallut abandonner, avant même de l'avoir entrepris? mon erreur fut peut- être excusable; ne m'était-il pas permis de croire que je trouverais en Amérique le goût des belles-lettres et des beaux- arts?

Ces grandes forêts à la porte des cités; ces solitudes profondes, éternelles, où réside encore le génie des premiers âges; ces Indiens simples d'esprit, mais forts par le coeur; sujets à de grandes misères, mais heureux de leur liberté sauvage; ce beau ciel, ces fleuves gigantesques, ces torrents, ces cataractes, cette terre enfermée dans deux océans, ces grands lacs, qui sont encore des mers: toute cette poésie de la nature m'avait fait penser qu'il y avait aussi de la poésie dans le coeur des hommes!… Je fus bientôt désenchanté.

Ici Ludovic s'arrêta comme s'il eût épuisé son récit, mais ses dernières paroles avaient vivement excité la curiosité du voyageur qui lui dit ces mots:

— Je m'indignais avec vous du préjugé fatal dont vous fûtes la victime… car toutes mes sympathies sont, comme les vôtres, pour une race infortunée, et lorsque je vous ai vu prêt à tenter la réhabilitation des noirs en Amérique par l'influence de la raison et du génie, j'applaudissais du fond de mon coeur à cette noble entreprise… comment donc avez-vous pu déserter si vite un si beau projet?

— Vous ne pouvez, lui répondit Ludovic, comprendre l'obstacle qui m'a brusquement arrêté dans ma course; il me fallait, pour atteindre le but, m'appuyer sur la poésie, sur les beaux-arts, sur l'imagination et l'enthousiasme; comme si les beaux-arts, la poésie, les choses morales étaient puissantes sur un peuple positif, commercial, industriel!

— Mais, ce peuple, répliqua le voyageur, n'est pas seulement le berceau de Fulton; son génie littéraire ne peut-il pas s'enorgueillir d'avoir enfanté Franklin, Irving, Cooper?

— Non, dit vivement Ludovic… Vous ne comprenez rien à ce pays… il faudra que je dessille vos yeux.

Comme le solitaire prononçait ces paroles, son oreille et celle du voyageur furent frappées d'accents douloureux qui retentissaient au-dessus de leurs têtes; en portant leurs regards vers le sommet de la roche, au pied de laquelle ils étaient assis, ils y aperçurent plusieurs femmes indiennes qui, réunies en cercle, faisaient les préparatifs d'une cérémonie funéraire; l'attention du voyageur fut vivement excitée; il se leva. Le récit de Ludovic fut interrompu, et tous les deux se dirigèrent en silence vers le lieu de la scène.

Les pleurs, les gémissements de ces femmes, et le devoir pieux qu'elles remplissaient, avaient pour objet le souvenir d'une triste catastrophe récemment arrivée dans cette solitude, et dont les circonstances sont propres à faire naître la pitié.

Non loin de la chaumière habitée par Ludovic, vivait Mantéo, chasseur indien, de la tribu des Ottawas, il s'était marié, dans un âge encore tendre, à une jeune fille nommée Onéda. Celle-ci, remarquable par la beauté de ses traits, l'était plus encore par la bonté de son coeur; rien n'égalait sa tendresse pour son époux, qui lui-même la chérissait, et n'aimait qu'elle seule, malgré l'usage où sont les Indiens de prendre plusieurs femmes [39].

Quelques années s'écoulèrent durant lesquelles rien ne troubla le cours de cette union fortunée; jamais la vie sauvage n'avait rendu deux êtres plus heureux qu'Onéda et Mantéo.

Mantéo était renommé dans sa tribu comme chasseur habile et intrépide guerrier; il n'était pas une jeune Indienne qui ne vît d'un oeil jaloux le bonheur d'Onéda, et pas une mère qui n'ambitionnât pour sa fille un protecteur tel que Mantéo. Celles qui pouvaient prétendre à cette alliance lui représentèrent qu'un grand avenir lui était destiné; que la tribu des Ottawas était sur le point de l'élire pour chef; mais que son attachement exclusif pour Onéda mettait un obstacle à sa fortune; un guerrier aussi puissant que lui, disaient-elles, avait besoin de plusieurs femmes pour traiter dignement les hôtes nombreux attirés par sa renommée.

Ces discours ayant gonflé son orgueil et enflammé son ambition, il contracta un nouveau mariage avec la fille d'un chef indien; mais d'abord il n'avoua point cette union à Onéda, dont il redoutait les justes reproches; seulement, pour préparer celle-ci à son malheur, il lui annonça un jour son intention de prendre une seconde femme: il avait, disait-il, conçu ce projet dans l'intérêt seul d'Onéda, que le fardeau du ménage accablait, et dont la faiblesse avait besoin de secours. Onéda reçut cette déclaration avec toutes les marques de la plus vive douleur; elle employa, pour combattre le projet de Mantéo, des termes si touchants, et en même temps si énergiques, que celui-ci vit bien qu'il n'obtiendrait jamais d'elle aucune concession.

Alors, déchirant le voile qui cachait une partie de la vérité aux yeux d'Onéda, Mantéo lui déclara que toute résistance de sa part serait vaine; qu'il avait depuis longtemps fixé son choix, et que, le lendemain même, il amènerait dans sa demeure sa nouvelle épouse. En entendant ces paroles, Onéda fut frappée de stupeur… — Vous allez, dit-elle à Mantéo, me réduire au désespoir… Et ses larmes coulèrent avec abondance.

Méprisant ces menaces de la douleur, l'Indien annonça hautement son nouvel hymen, et fit préparer un grand festin, auquel il convia toute la tribu.

Le jour suivant, dès que les apprêts de la fête commencèrent, Onéda sortit de sa hutte, alla s'asseoir à quelque distance; pensive et désolée, elle semblait étrangère à ce qui se passait autour d'elle, son regard immobile et sombre annonçait qu'elle roulait dans sa tête quelque dessein funeste.

Tous les Indiens étant réunis, on voit arriver Mantéo, sa fiancée, et les familles des deux époux, qui s'avancent à travers mille cris d'allégresse. Une seule douleur parmi ces joies eût été importune; aussi nul ne pensait à Onéda, si ce n'est peut-être Mantéo, qui étouffait son souvenir comme un remords.

Cependant, au milieu de la fête et de ses bruyants éclats, on vit une jeune femme gravir lentement le sentier qui conduit à la cime du rocher. Bientôt on reconnut Onéda qui, parvenue au sommet, appela Mantéo d'une voix forte, en déplorant son inconstance et sa cruauté; le léger vent qui soufflait en ce moment apportait ses paroles jusqu'au lieu du festin… Alors on l'entendit chanter d'une voix lamentable le bonheur dont elle avait joui lorsqu'elle possédait toute l'affection de son époux… On vit bien que c'était son hymne de mort… Ces deux souvenirs, apportés par la brise à l'âme de Mantéo, le son de cette voix encore chère, le contraste de ces accents sinistres avec les chants joyeux de la fête, saisirent l'Indien d'une émotion profonde et d'un remords déchirant… Il s'élance vers le rocher, il appelle Onéda, lui jure qu'il n'aime, qu'il n'aimera jamais qu'elle… Tandis qu'il parle ainsi, ses pieds touchent à peine la terre, et gravissent la roche escarpée. Tous les convives s'approchent de la scène; la pitié, la terreur, sont dans toutes les âmes. Des Indiens, qui ont deviné l'intention fatale de la jeune femme, se hâtent d'arriver au pied du rocher, afin de la recevoir dans leurs bras. Chacun crie vers elle, et la conjure, dans les termes les plus tendres, de ne pas exécuter son projet. Déjà Mantéo a gagné le sommet de la roche:

— Onéda! Onéda! s'écrie-t-il.

— Mantéo est un traître, répond la jeune Indienne.

— Grâce, ma bien-aimée! mon coeur est à toi seule… oh! attends… encore un instant…

Et comme Mantéo, tout haletant, allait saisir son épouse et l'enchaîner dans ses bras, Onéda, qui venait de prononcer les dernières paroles de son hymne funèbre, se précipita de la pointe du rocher dans le lac, où elle périt aux yeux de tous.

Ce triste événement avait répandu le deuil parmi les Ottawas, il fut surtout un sujet de vive douleur pour les femmes, qui creusèrent une tombe sur le rocher même, théâtre de la catastrophe.

Chaque jour, depuis les funérailles, les Indiennes se réunissaient en ce lieu pour y pleurer la pauvre Onéda. C'était la troisième fois qu'elles venaient payer ce tribut de larmes au souvenir d'une touchante infortune, lorsqu'elles furent entendues de Ludovic et du voyageur. Ceux-ci, qui s'étaient approchés d'elles, les virent allumer un feu sur le tombeau, et préparer le festin des morts. Chacune d'elles jetait aux flammes quelques graines odorantes, espérant attirer l'âme de l'épouse malheureuse par le parfum qui s'exhalait dans l'air; elles chantaient tour à tour les stances d'un hymne funéraire, et répétaient en choeur:

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! Mantéo ne l'aimait pas.

«Onéda servait Mantéo fidèlement; elle était prompte à dresser sa hutte; triste au départ de son époux; pleine de joie au retour; attentive aux récits du chasseur; heureuse, la nuit, de son amour.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! Mantéo ne l'aimait pas.

«Quand l'homme dit à la femme: Tu es mon esclave, ton destin est de me servir, tu vivras avec mes autres femmes comme elles tu me seras fidèle, malgré mes inconstances, et, sans avoir ma tendresse, tu me donneras ton amour: la femme, à ce discours, sent sa misère, cache ses larmes, et se résigne. Mais quand l'homme lui promet de l'aimer seule, alors elle fait un rêve de bonheur, et est plus malheureuse: car l'homme sera perfide.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! Mantéo ne l'aimait pas.

«Si l'homme connaissait ce qui se passe dans le coeur d'une femme, s'il savait que cette créature tendre et faible a besoin de force et d'amour, et que l'inconstance de l'être qu'elle chérit lui inflige d'affreux tourments!… Mais l'homme ne songe point à cela; d'autres soins l'occupent; il faut qu'il devienne un chasseur fameux ou un grand guerrier. Tandis qu'il parcourt les savanes, la pauvre Indienne demeure dans son chagrin et dans son isolement.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! Mantéo ne l'aimait pas.

«Lorsque je quittai la tribu des Miamis pour entrer dans la hutte de mon époux, c'était au milieu de la lune des fleurs; la forêt était pleine de voix touchantes et de tendres murmures; je sentais en moi-même une ardeur secrète; une étincelle eût suffi pour embraser tout mon être… mais j'ai trouvé une âme froide, et le feu d'amour s'est éteint dans mon coeur.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! Mantéo ne l'aimait pas.

«Pourquoi pleurer Onéda? Elle n'est plus sur la terre; mais elle vit au ciel; là, elle est aimée d'un guerrier brave, hospitalier, généreux, qui la chérit sans partage; elle habite une contrée fertile, délicieuse, où le nombre des chevreuils égale celui des herbes de la prairie qui borde la Saginaw. Les lacs n'y sont jamais glacés par les hivers, ni l'eau des fontaines tarie par les étés brûlants.

«Oui, répond une autre voix; mais on dit que la félicité est de retrouver au ciel les êtres qu'on aima sur la terre; et l'âme du perfide Mantéo n'habitera point la même contrée que l'âme pure d'Onéda.

«Plaignez Onéda: elle aimait Mantéo, l'insensée! Mantéo ne l'aimait pas.»

Et les jeunes femmes indiennes, après avoir renouvelé le festin des morts, se retirèrent en silence.

Ludovic avait déjà vu une de ces scènes de deuil, dont la forme seule variait; mais tout était nouveau pour le voyageur, qui fut surpris de trouver parmi les sauvages de tels accents pour de pareilles douleurs.

Cet incident avait suspendu le récit de Ludovic, qui ramena le voyageur à la chaumière.

Le lendemain, celui-ci rappela à son hôte sa promesse; et, comme ils se promenaient sous les voûtes de la forêt, encore tout pleins des impressions de la veille, le voyageur dit: — Tout, en Amérique, offense vos regards et blesse votre coeur! d'où vient que cette terre vierge m'enchante et me remplit de douces émotions! Les Indiennes m'ont, dans leurs fêtes naïves et dans leur pieuse douleur, offert l'image de la primitive innocence; ainsi, après avoir vu, chez les Américains, tout ce que l'art peut inventer de merveilleux, je trouve sur le même sol les plus touchants spectacles de la nature. Ah! je le vois, vous fûtes malheureux, car vous êtes injuste.

Ludovic écouta d'abord ces paroles sans y répondre; il conduisit le voyageur au pied de la chute, où tous deux s'étaient assis la veille; il réfléchit quelques instants, la tête penchée sur ses genoux, puis il dit:

— Vous me croyez injuste envers l'Amérique, et c'est vous, mon ami, qui l'êtes envers moi… Ah! vous ne savez pas combien furent sincères mes admirations pour ce pays, et je ne pourrais vous raconter tout ce que le désenchantement me coûta de larmes et de regrets. Pendant les premiers mois qui suivirent mon départ de Baltimore, préoccupé comme je l'étais d'une seule pensée, je n'avais vu, je l'avoue, dans la société américaine, que les rapports mutuels des blancs et des personnes de couleur; et l'injustice révoltante des Américains envers une race malheureuse m'avait, j'en conviens, inspiré contre eux une prévention générale.

Mais lorsque mon imagination eut conçu des projets de gloire; lorsque, voulant rendre à Marie son rang et sa dignité, j'avais compris qu'il fallait d'abord me mêler aux hommes et aux choses de ce pays, je cessai d'envisager la société américaine sous un seul point de vue, et bientôt l'illusion d'une espérance nouvelle faisant changer la face du prisme à mes yeux, j'aperçus partout chez les Américains des vertus au lieu de vices, et à la place des ombres d'éclatantes lumières.

Quoique cette impression ait été passagère, elle ne s'est pas entièrement effacée… et si le caractère américain n'éblouit plus mes regards, il s'offre encore à mes yeux environné de quelques douces clartés.

Combien j'admirais en Amérique la sociabilité de ses habitants! [40] L'absence de classes et de rangs fait qu'il n'existe dans ce pays ni fierté aristocratique, ni insolence populaire…

Là, tous les hommes, égaux entre eux, sont toujours prêts à se rendre mutuellement service, sans que le bienfaiteur s'enquière à l'avance du rang et de la fortune de son obligé.

Rien n'est plus favorable à la sociabilité que les conditions médiocres. Ni le pauvre, ni le riche, ne sont sociables: le premier, parce qu'il a besoin de tout le monde, sans pouvoir rendre aucun service; le second, parce qu'il n'a besoin de personne: comme il paye tous les services, il n'en rend point.

Dans tous les pays où les rangs sont marqués, l'aristocratie et la dernière classe du peuple luttent perpétuellement ensemble: l'une, armée de son luxe et de ses mépris; l'autre, de sa misère et de ses haines; toutes les deux, de leur orgueil. L'inférieur, qui tente vainement de s'élever, jette l'insulte au but qu'il ne peut atteindre; il a toute l'injustice de l'opprimé, toute la violence du faible. L'homme des hautes classes tombe dans le même excès poussé par une autre cause. Quand il traite ses inférieurs comme des égaux, ceux-ci croient qu'il a peur d'eux: il est forcé d'être fier, sous peine de passer pour poltron. Ces luttes sont encore, plus amères dans les contrées à privilèges, que la démocratie envahit. Le triomphe du peuple y présente tous les caractères d'une vengeance, et le puissant qui succombe ne tomberait pas dignement, s'il ne gardait toute sa morgue aristocratique.

On ne rencontre aux États-Unis ni la hauteur d'une classe, ni la colère de l'autre.

Ce n'est pas que les Américains aient des moeurs polies: le plus grand nombre ne montrent dans leurs manières ni élégance, ni distinction; mais leur grossièreté n'est jamais intentionnelle; elle ne tient pas à l'orgueil, mais au vice de l'éducation. (Voir note à la fin de l'ouvrage) Aussi nul n'est moins susceptible qu'un Américain; il ne pense jamais qu'on veuille l'offenser.

Quand le Français est grossier, c'est qu'il le veut: l'Américain serait toujours poli, s'il savait l'être.

Je trouvais, je vous l'avoue, un charme extrême dans ces rapports d'égalité parfaite. Il est si triste, en Europe, de courir incessamment le danger de se classer trop haut ou trop bas; de se heurter au dédain des uns ou à l'envie des autres! Ici, chacun est sûr de prendre la place qui lui est propre; l'échelle sociale n'a qu'un degré, l'égalité universelle. (Voir note à la fin de l'ouvrage)

Il y a cependant, aux États-Unis, des riches et des pauvres, mais en petit nombre; et par la nature des institutions politiques, les premiers ont tellement besoin des seconds, que, s'il existe une prééminence, on ne sait de quel côté elle se trouve. Le riche fait travailler le pauvre dans ses manufactures; mais le pauvre donne son suffrage au riche dans les élections…

Il est certain que les masses, placées entre ces deux extrêmes (le riche et le pauvre), se modèlent plutôt sur le second que sur le premier.

Je me rappelle d'avoir vu M. Henri Clay, redoutable antagoniste du général Jackson pour la présidence des États-Unis, parcourir le pays avec un vieux chapeau et un habit troué. Il faisait sa cour au peuple.

Chaque régime a ses travers, et tout souverain ses caprices. Pour plaire à Louis XIV, il fallait être poli jusqu'à l'étiquette; pour plaire au peuple américain, il faut être simple jusqu'à la grossièreté.

En Angleterre, où la naissance et la richesse sont tout, les classes supérieures, avec leurs manières élégantes, supportent a peine les formes communes du bourgeois et du prolétaire; ceux-ci ont besoin de se faire pardonner leur condition. En Amérique, c'est le riche qui doit demander grâce pour son luxe et sa politesse. En Angleterre, la souveraineté vient d'en haut; aux États-Unis, d'en bas.

La cause qui rend les Américains éminemment sociables est peut- être la même qui les empêche d'être polis: point de privilégiés qui excitent l'envie; mais aussi point de classe supérieure dont l'élégance serve de modèle aux autres.

Pour moi, j'aime mieux, je vous l'avoue, la rudesse involontaire du plébéien que la politesse insolente du courtisan des rois.

J'admirais encore chez les Américains une qualité précieuse pour un peuple libre, c'est le bon sens. Je crois que, dans nul pays du monde, il n'existe autant de raison universellement répandue que dans les États-Unis.

Il est certaines contrées d'Europe où la même question morale ou politique reçoit mille solutions différentes et contradictoires. On est certain, au contraire, de trouver les Américains d'accord sur presque tous les principes qui intéressent la vie publique et privée. Vous n'en rencontrerez pas un seul qui nie l'utilité des croyances religieuses et l'obligation de respecter les lois.

Chacun d'eux sait tout ce qui se passe dans son pays, l'apprécie avec sagesse, n'en parle qu'avec réserve et après réflexion.

Les Américains ont l'habitude et le goût des voyages; presque tous ont, au moins une fois dans leur vie, franchi l'espace qui s'étend entre les frontières du Canada et le golfe du Mexique. Ainsi l'expérience vient encore ajouter à la rectitude naturelle de leur bon sens. On ne trouve chez eux ni admirations exclusives pour les choses anciennes, ni étonnements niais pour les objets nouveaux, ni préjugés invétérés, ni superstitions ridicules [41].

L'excellence de leur bon sens vient peut-être du petit nombre de leurs passions; ce qui me le ferait croire, c'est que, livrés à l'orgueil national, le plus exalté de tous leurs sentiments, ils perdent entièrement la raison.

Leur peu de goût pour la poésie, pour les beaux-arts et pour les sciences spéculatives, les favorise encore sous ce rapport. L'homme s'égare moins dans sa route, quand il ne suit ni les rapides élans de l'imagination, ni les éclairs éblouissants du génie.

Le philosophe rêveur, le savant dont les yeux sont incessamment tournés vers le ciel, celui qu'émeut une touchante harmonie de la nature, ne comprennent guère les choses pratiques de la vie.

Cette puissance de raison, cette supériorité du bon sens sur les passions, servent à expliquer l'admirable sang-froid des Américains [42]. Inaccessibles aux grandes joies, l'habitant des États-Unis n'est ébranlé par aucune infortune. Le coup le plus inattendu, le péril le plus imminent, le trouvent impassible. Étrange contraste! il poursuit la fortune avec une ardeur extrême, et supporte avec calme toutes les adversités. Rien ne l'arrête dans ses entreprises; rien ne décourage ses efforts; il ne dira jamais en face d'un obstacle, quelque grand qu'on le suppose: Je ne puis. Il essaie, hardi, patient, infatigable. Ce peuple est jusqu'au bout fidèle à son origine; car il est né de l'exil, et les hommes qui firent deux mille lieues sur mer à la poursuite d'une patrie avaient sans doute un fond d'énergie dans l'âme…

Ah! nul plus que moi, je vous le jure, n'admire sous ce point de vue le peuple des États-Unis; c'est cette raison, c'est ce bon sens pratique et cette audace d'entreprises qui ont enfanté l'industrie américaine, dont les prodiges nous étonnent. Voyez- vous, émules des fleuves, ces canaux dont le destin est de réunir un jour la mer Pacifique à l'Océan; ces chemins de fer, qui se glissent dans le flanc des montagnes, et sur lesquels la vapeur s'élance plus puissante et plus rapide que sur la surface unie des eaux; ces manufactures qui surgissent de toutes parts; ces comptoirs qu'enrichit le commerce de toutes les nations; ces ports où se croisent mille vaisseaux; partout la richesse et l'abondance: au lieu de forêts incultes, des champs fertiles; à la place des déserts, de magnifiques cités et de riants villages, sortis du sol par je ne sais quelle magie, comme si la vieille terre d'Amérique, si longtemps barbare et sauvage, était grosse enfin d'un avenir civilisé, et que son sein fécond dût engendrer des moissons sans culture et des villes sans main-d'oeuvre, comme il avait enfanté des forêts!

Témoin de cette prospérité, qui n'a point de rivales chez les autres peuples, je l'admirais et je l'admire encore; mais tout en elle est matériel, et c'était un monde moral qu'il me fallait!

Ah! pourquoi les Américains n'ont-ils pas autant de coeur que de tête? pourquoi tant d'intelligence sans génie, tant de richesse sans éclat, tant de force sans grandeur, tant de merveilles sans poésie?

Peut-être le caractère industriel, qui distingue cette société, tient-il à l'ordre même de la destinée des nations…»

Ici Ludovic s'arrêta; mais à l'instant où sa bouche devenait muette, son regard parut plus expressif. Il était aisé de voir que sa pensée silencieuse s'engageait dans une méditation profonde. Enfin, d'une voix qui annonçait quelque chose de poétique et d'inspiré, il laissa tomber ces mots dans le silence de la solitude:

Chapitre XII Suite de l'épreuve — 4 — Littérature et beaux-arts

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